I.’ORDRE TECTONIQUE EN PRUSSE, JUSQU* SA SOUMISSION AU ROC DS POLOGNE
Jamais un maître de l’Ordre n’avait été élu dans des circonstances plus difficiles que Henri de Plauen (1410).
Comment reconstruire les châteaux renversés, repeupler et cultiver les campagnes, acquitter les sommes que
Wenceslas et Sigismond réclamaient , payer la solde des mercenaires et la rançon des prisonniers ? La province était ruinée, le trésor vide, la noblesse elles villes étaient mécontentes; l’Ordre n’était plus regardé comme invincible.
Mais Henri était de force à surmonter tous ces obstacles : doué d'un caractère ferme et énergique, il ne s’arrêta pas aux demi-mesures. Les biens des chevaliers ou de tous les autres sujets de l’Ordre qui montrèrentde l’insubordination furent séquestrés ; un impôt personnel très-lourd fut établi , sans distinction de condition; on prit même les vases d’argent des églises ; on eut aussi recours a la vente des domaines, à l’altération des monnaies; les Hussites et les Wiklélites furent accueillis avec tolérance. Ces mesures excitèrent d'abord des murmures et bientôt des révoltes. La noblesse, celle surtout qui formait la ténébreuse ligue des lézards, se réunit à soixante-treize chevaliers , et organisa , de concert avec le maréchal de l’Ordre, un complot contre la vie de Henri. La conspiration fut découverte, et quelques conjurés punis.
Henri ayant appelé au conseil de l’Ordre plusieurs députés des villes et de la noblesse des campagnes, pour gagner la confiance de ces classes puissantes, acheva d’indisposer les chevaliers : ils l’accusèrent devant l’Empereur et devant le pape, qui les autorisèrent à le déposer (1413). Il reçut alors le titre de commandeur d’Enge'lsbourg ; mais ce n’était qu’un prétexte pour le garder en prison dans ce château. Henri ayant fait une tentative d’évasion, fut enfermé plus étroitement et mourut en
Il fut remplacé par Michel Kuchenmeister de Sternberg ( 1414 ) , le même qui, étant maréchal, avait conspiré contre lui. Ce fut dans le méipe temps que Ladislas, sur les conseils des partisans de Henri de Plauen, demanda à l’Ordre la cession de la Poméranie postérieure, de Culm et d’une grande partie de la Nouvelle-Marche.
La guerre se ralluma et les embarras se multiplièrent, malgré les trêves plusieurs fois renouvelées par la mé-
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diation du pape et de l’Empereur. Les dernières ressources de l’Ordre étaient taries. Pour comble de malheur , les querelles religieuses divisaient depuis quelque temps lepavs, comme s'il n’eût pas suffi de tant d'autres maux pour l’accabler. Les doctrines de Hussavaient pénétré dans les marais et dans les forêts de la Prusse, et avaient trouvé des adeptes jusque dans le château de Marienbourg.
D'une |>art, la noblesse et les zélés catholiques étaient ligués sous l’emblème au l'aisseau d’Or; de l’autre, les amis de l'ancien grand maître et des nouvelles doctrines formaient une associationditedela Toison d’Or. Pour rétablir la tranquillité publique, Kueheumeister avait convoqué en 1416 un grand chapitre et une assemblée générale des états , où les orateurs du peuple firent pour la première fois entendre leurs doléances. Appuyés par le Vaisseau d’or et le grand maître, ils avaient fait décréter la formation d’un conseil national et la condamnation des llussites. La guerre de Pologne vint se joindre à tous ces embarras, et kuchenmeister abdiqua en 1422.
Paul BeUi&er de Russdorf, , son successeur, ne réussit à rien par la conciliation et la douceur. Tandis que Sigismond marchait au secours des chevaliers, le roi de Pologne et le grandduc de Lithuanie envahirent la Prusse à la tête de cent mille cavaliers, sans compter l’infanterie. Le grand maître, sans attendre l’arrivée de l’Empereur, se hâta de signer près du lac Melno une paix honteuse qui lui coûta la Samogitie , la Sudavie et la moitié de la Vistule. Cependant l'Ordre gagna, à ce traité, l'amitié de Witold, qui se déclara indépendant; d’ailleurs Ladislas, affaibli par l’àge , était en outre frappé de cécité.
Les dangers les plus imminents étant donc momentanément écartés, Paul de Russdorf convoqua de nouveau les états, et reorganisa en 1430 le grand conseil national ( grosses -landrath ).
Ce qui l'engageait à se rapprocher ainsi du peuple, c’était l'extrême détresse de ses finances. Toutes les classes
des habitants espéraient trouver uné protection , un soulagement ou un accroissement de puissance dans cette institution déjà fondée en 1416 par une faction , mais tombée depuis dans le mépris. Ce conseil était composé, sous la présidence du chef de l’Ordre , de six commandeurs, de six prélats, de six députés de la noblesse et de six bourgeois, tous choisis par le grand maître (1430). Il devait se reunir une fois par au pour veiller au bien-être du pays, au maintien des privilèges et des proprié tés contre tout pouvoir arbitraire, et à la conservation d’une monnaie de bon aloi. Sans lui le grand maître ne pouvait ni lever des impôts, ni exercer la puissance législativeou exécutive. Ainsi le gouvernement de la Prusse devint représentatif, d’absolu qu’il avait été en vertu des droits conférés à Hermann de Salza, par l'empereur Sigismond.
Peu après, les Polonais, pour lesquels tous les traites n’étaient que des treves, se joignirent aux Hussites et ravagèrent horriblement la Nouvelle-Marche et la Pomérellie. Les chevaliers, unis à Svidrigal , duc de Lithuanie , les repoussèrent ; mais , avant de s’en retourner en Bohême, Czapko mena ses fanatiques guerriers au bord de la mer, et les prit a teinoiu qu’il les avait conduits jusqu’au bout du monde. Enfin, le 31 décembre 1436, le fils de Ladislas V conclut à Brescz en Cujavie un traité qu’on nomma la paix éternelle, parce qu’on se flattait d’avoir termine la querelle. Le milieu de la Drewentz et de la Vistule devait servir de limite. La Pomérellie, au sud de Jesnitz , devait passer à la Pologne. Quatre députés de chacun des deux Etats devaient tous les ans terminer les contestations qui pouvaient naître. L’Ordre promettait de payer 9,500 ducats.
Dans les dernières années du règne de Russdorf, dont les vertus et la vieillesse auraient dû mériter plus de confiance et de respect, l’autorité suprême fut minée de plus en plus par les troubles civils. Le grand maître avait parmi les chevaliers eux-mêmes un ennemi acharné , c’était Éberhard de Sauensheiin, maître provincial d'Allemagne,
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vieillard sévère et opiniâtre qui accusait le signataire de la paix de Brescz de tous les malheurs de l’Ordre. Destitué enfin par Russdorf, il fit nonseulement déclarer la nullité de cette destitution par le chapitre de la maîtrise allemande résinant à Merçentheim, mais il s'érigea lui-même en accusateur, en juge du chef de l'Ordre. Pour appuyer ses prétentions, il alla tirer de la poussière des archives une arme terrible et nouvelle, un statut fondamental de l'an 1329, tenu secret jusqu’alors. C’était le grand maître Garnier d'Orseln, qui, travaillant alors à une réforme urgente , et persuadé que le chef devait donner l’exemple de l'austérité, du desintéressement, avait décrété dans un grand chapitre l’acte dont voici les principales dispositions :
• Après la mort du grand maître, le maître provincial d’Allemagne le remplacera comme vicaire et dirigera l’élection du successeur, élection qui devra se faire sans faveur, gratification ni pacte quelconque.
« Avec l’avis des grands dignitaires, le grand maître pourra engager et aliéner des villes , châteaux et domaines , au-dessous de la valeur de 2,000 marcs. Une aliénation qui dépassera cette limite sera nulle , si elle n’est consentie
fiar les deux maîtres provinciaux (d’Alernngne et de Livonie).
« Si une aliénation irrégulière n’est pas révoquée trois mois après la réquisition du maître teutonique (maître provincial d’Allemagne), le grand maître sera déposé.
« Si le grand maître manque à son serment et à ses devoirs, le maître provincial d Allemagne, après un triple avertissement, et après la fixation d'un délai qui lui laisse le temps de s’amender , viendra lui - même en Prusse , convoquera un grand chapitre , et déposera le grand maître.
» Si la faction du coupable empêche cette procédure en Prusse , il le citera devant son tribunal en Allemagne.
<■ Si l’accusé refuse de comparaître ou de se soumettre au jugement, il sera censé destitué. S’il persiste dans sa dé-
sobéissance , il sera proscrit , etc. »
Tel était ce statut ou l’on reconnaît l’œuvre d’un lovai et pieux solitaire plutôt que celle d’une sage politique.
Son exécution devait nécessairement dégrader le chef de l’Ordre , entretenir parmi les chevaliers l’esprit d’insubordination , d'opposition, désorganiser enfin le gouvernement ; c’est ce que prévoyait le chapitre général qui avait ordonné le secret au sujet de ce statut après l'avoir adopté. C est aussi ce qui arriva, lorsqu'un siècle après Éberhnrd résolut d'en faire usage.
Après en avoir fait reconnaître l'authenticité par l’Empereur et par le concile de Bâle , l’inflexible maître tentonique accusa Russdorf d’avoir aliéné des biens de l’Ordre, sans le consentement des deux maîtres provinciaux , et le cita devant le chapitre de Mergentheim. Sourd aux sollicitations de lusieurs princes d’Empire , des (neutres du concile de Bâle, du pape luimême, il déclara, d’accord avec le maître de Livonie, ta dignité de grand maître vacante , et prit le titre de vicaire (t438 et 1440).
Pendant que les chefs, par ces discordes funestes , travaillaient eux-mêmes à leur ruine, la haine, depuis longtemps excitée par leur mauvaise administration, leur luxe, leurs mœurs scandaleuses , entretenue , aigrie encore par les menées occultes des lézards , fermentait dans tout le pays.
Les villes surtout demandaient une réforme et une assemblée nationale; et bientôt la noblesse, dirigée par Jean de Bavsen , patriote sévère ou seigneur ambitieux , fit cause commune avec les villes. Il fallut que le grand maître cédât au cri public et convoquât les états à Eibing. Comme on y disputa beaucoup sans rien décider , les villes , se passant de toute autorisation , tinrent une assemblée particulière avec, les nobles , pour former une confédération qui assurât le maintien de tons les droits acquis. Le traité fut signé a Marienwerder , le 14 mars 1440, par les villes de Culm, Thorn , F.lbiug , Danzig , Braunsberg, Kœnigsberg , Kneiphoff, Loebenieht ( aujourd'hui
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deux quartiers de Kœnigsberg), Graudenz, Strasbourg, Neumarck, Lœbau, Rheden, Wehlau, Allenbourg, Heiligenbuhl, Zinlhen et I.andsberg, et par la noblesse des districts de Culin , Christbourg , Riesenberg , Elbing , Dirschau et Mewe.
Le grand maître, qui crut trouver dans la confédération un appui contre ses ennemis , la confirma , d'accord avec trente-neuf commandeurs et officiers , tandis que la plupart des chevaliers n’y voyaient qu’une rébellion.
Cependant , le grand tribunal national dont la ligue avait décrété l’institution , fut organisé la même année (*) ; on y porta tant de griefs , on y traita les affaires si tumultueusement , qu’un jour les chevaliers spectateurs d’une séance s’impatientèrent et expulsèrent les juges. Depuis ce moment le tribunal ne s’assembla plus. En revanche , les villes , dans une réunion orageuse à Elbing, arrachèrent au grand maître un décret portant abolition de toutes les douanes. Au milieu (je ces troubles, Russdorf, consumé par le chagrin, abdiqua le 6 décembre 1440, et mourut vingt-trois jours après.
Pendant la vacance de la grande meitrise, les villes obtinrent quel'emperaur Frédéric III sanctionnât leur ligue. (6 février 1441).
Conrad d ErUchshausen, I ihrement et unanimement élu le 12 avril 1441 , s'efforça sans succès de la dissoudre par des moyens pacifiques. Il ne réussit pas mieux lorsqu’il entreprit la tâche toujoursi vaine de la réforme des chevaliers, quoique ses lois, qui nous ont été conservées, fussent empreintes d’une haute sagesse. Quand il sentit que le chagrin allait le faire mourir, il appela autour de lui les grands officiers, et leur dit: « Je vous recom- « mande instamment de ne pas nom- « mer à ma place mon neveu Louis ; « il est faible et ne connaît que la vio- « lence. Nos péchés ont attiré sur nos
(*) Il se composait de huit juges nommés par l’Ordre et les prélats, et de dix-huit députés des villes, et devait siéger une fois par an.
» têtes un grand malheur ; que Dieu « ait pitié de ce pauvre pays ; c’est lui « qui nous l'a donné, faites en sorte « qu’il ne le reprenne ! » Après ce triste regard dans Avenir, il expira (6 novembre 1449).
Quatre mois ne s’étaient pas écoulés que les suffrages des chevaliers appelèrent à la grand maîtrise Louis aErlichshausen ( 21 mars 1450 ). Comme Conrad l’avait prévu , ils espéraient précisément profiter de son caractère, mélange de faiblesse et de passion, pour l’entraîner à opérer par la force ce que son oncle n'avait pu accomplir par la douceur : la dissolution de b confédération des villes. Mais le châtiment suivit de près la faute : ce fut sous le gouvernement de Louis d’Erlichshausen que l’Ordre se vit dépouillé de la moitié de la Prusse et de sou indépendance.
La ligue était toujours en querelle avec l'Ordre ; les foudres papales, les concessions les plus importantes , furent inutiles pour la dissoudre. Enfin , Frédéric III prononça , le l,r décembre 1453, que la confédération était illégale. L’Ordre ajouta encore a la rigueur de cette semence; enfin, la ligue prit les armes. Le complot, dirigé par Jean de Baysen , l’ami de la liberté , éclata bientôt dans toutes les provinces. Tous les châteaux furent conquis ou détruits, à l’exception de ceux de Marieubourg , Stuhm et Konitz ; plusieurs chevaliers se réfugièrent derrière ces remparts , d'autres renoncèrent à l’Ordre , beaucoup furent massacrés.
Cependant les confédérés avaient besoin d’un secours étranger; ils offrirent au roi Casimir IV de Pologne la suzeraineté du pays. Baysen se chargea de porter la parole , et Gxa l’indécision du roi. Casimir accorda tout ce qu’on voulut , confirma tous les privilèges, abolit les douanes, promit la liberté du commerce , l’intégrité du territoire, le droit, pour les" nobles, de participer à l’élection du roi de Pologne. Le pays fut divisé en quatre palatinats : Culm , Kœnigsberg , Elbing et Pomérellie. Jean de Baysen fut nom-
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nié premier gouverneur de la Prusse (1454); d’autres nfGliés de la société des Lézards reçurent des fonctions importantes. Enfin, une ordonnance du roi prononça la suppression de l’Ordre, il entra ensuite en Prusse à la tête d'une armée, et commença une guerre sanglante qui dura treize ans.
Marienbourg et Konitz , les seules places que les chevaliers eussent conservées dans la Prusse occidentale , furent assiégées.
Mais les défenseurs de Marienbourg combattirent vaillamment, et les Polonais furent obligés de se retirer. Casimir n’eut pas plus de succès devant Konitz , où il fut complètement battu par Henri Reuss de Plauen ; tout le camp , un immense butin , la couronne du roi même , furent le prix du vainqueur. Au bruit de cette victoire, plusieurs villes et châteaux forts ouvrirent leurs portes aux chevaliers ; le grand maître proclama une amnistie gêner, le. Mais la ligue n'était pas abattue, et la solution de la question semblait encore éloignée, car elle dépendait des farouches mercenaires des deux armées. Le grand maître fut obligé de donner à ses bandes plusieurs châteaux et domaines, en garantie de l’arriéré de leur solde , avec faculté de les vendre en cas de non payement.
Le jour de l'échéance arriva et l'Ordre ne se trouva pas en mesure de s'acquitter. La Nouvelle-Marche fut alors livrée , à charge de réméré , à • Frédéric IF , électeur île Brandebourg (1455), moyennant 100,000 florins.
L’électeur prit possession de cette province, et le dernier grand maître, Albert de Brandebourg, y renonça formellement en 1517. Maïs les sommes reçues par les mercenaires ne leur suffisaient pas. Plusieurs chefs gardaient encore le château de Marienbourg et quelques autres; ils les vendirent au roi et aux confédérés. Le grand maître se sauva avec peine et se rendit a Kœnigsberg, qui devint le chef-lieu de l’Ordre. Le ipape et l'Empereur firent de vains efforts pour rétablir la paix dans ces malheureuses contrées. Les bourgeois livrèrent de nouveau, à leurs an-
4* Livraison. (Pbusse.)
ciens maîtres, la ville de Marienbourg; mais le château tint lion, et la ville fut reprise après un long siège. La Prusse occidentale appartenait alors tout entière à la ligue et à la Pologne, tandis que la partie orientale tenait pour l’Ordre.
Le roi comprit enfin qu’il ne pouvait pousser plus loin ses conquêtes ; les chevaliers, île leur côté, reconnurent l’impossibilité de rétablir leur autorité dans les provinces rebelles ; tous étaient fatigués de la guerre. Lorsque la perte de Konitz eut enlevé à l'Ordre tout inoven de recevoir des secours de l'Allemagne , des négociations s’entamèrent de nouveau, et la paix fut conclue «à Thorn le 19 octobre I46G. au grand mécontentement de la confédération, qui avait voulu expulser entièrement l’Ordre. Cependant les conditions furent bien dures pour les vaincus, qui cédèrent les pays de Culm et de Michelau , et la Pômérellie , avec les villes de Danzig, de Thorn, d’Elbing, de Marienbourg, et les évêchés de Culm et d’Ermeland. Le grand maître rendit foi et hommage au roi de Pologne pour la partie de la Prusse qu’il gardait. Il devint prince polonais et conseiller du royaume.
Nous verrons, en 1525, un cadet de la maison de Brandebourg changer complètement la constitution de la Prusse tentonique , après avoir tenté de secouer ce vasselage, auquel plusieurs grands maîtres cherchèrent jusque-là inutilement à se soustraire.
U BRAKntBOURO DtPUIS FRÉDÉRIC II JDJ-
Ql'-A FRÉDÉRIC - GC1LLAÜMK , CE URAKD
ÉLXCTXUR.
Frédéric II , surnommé Dent de Fer à cause de sa force prodigieuse , était un prince actif, instruit, juste et loyal. Son règne consolida la puissance fondée par Frédéric I'r. En 1442, un traité signé à VVittstock (12avril) lui assura la succession éventuelle de tout le Mccklenbourg , et fut solennellement ratifié (*).
(*) L’effet de ce traité, basé sur une con-
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L'électeur, qui bornait son ambition b augmenter l’éclat de sa souveraineté, eut deux fois la sagesse de refuser une couronne : en 1440, les Polonais lui offrirent la leur ; en 1 458 , le pape voulut l’élever sur le trône de Bonùne. Cependant quelques seigneurs de la basse Lusace s’etant placés sous sa protection , et ayant reconnu sa souveraineté, il se vit ainsi impliqué dans une guerre avec George Podiébrjd , qui fut forcé par la paix de Gubcn , en 1402, de lui céaer Connus, Peitz , Teupitz , Beerfeld , Lübben , avec la réversibilité des seigneuries de Storkau et Bee.skau. Son acquisition la plus importante fut celle de la Nouvelle-Marche, qu’il acheta , comme nous venons de le voir, de l’ordre Teutonique en 1455. Mais ses dernières années furent troublées par des échecs assez graves qu’il essuya du côté de la Poméranie.
En vertu d’un traité conclu en 1338, les margraves de Brandebourg devaient succéder aux ducs de Stettin, apres l’extinction de leur ligne. Lorsque le dernier duc Otton mourut, en 1464, le parti de la ligue de Wolgast prit le dessus , et l’elscteur eut peu de succès dans la guerre qui suivit. La perte d’un fils unique acheva de le dégodter des affaires. Il céda, en 1470, le gouvernement à son frère, ne se réservant qu'une modique pension et la principauté de Bayreuth , ou il mourut, b Plassemboürg, en 1471-
Albert, à qui ses exploits et son habileté tirent donner les surnoms d 'Achille et A' Ulysse, avait ses possessions en Franconie. Doué d’une bravoure héroïque!*), d’une taille élevée, d’une figure distinguée, aussi redoutable champion dans un tournoi
veniion semblable conclue en iîtS entre le roi de Bavière, rélerlenr de Brandebourg, et les ducs de Poméranie, subside encore pleinement aujourd'hui. Si la descendance masculine de la maison régnante en Mecllrnbourg vient à s'éteindre , le pays reloiirnera , d'après ces arrangements , à la Prusse.
(*) Il avait été dix-sept fois vainqueur dans les louruois.
que sur un champ de bataille , plein de mépris pour le bourgeois, le commerçant, les bulles et les parchemins, et ne s’appuyant que sur son épée , toujours entouré d'une cour brillante, ce prince était le type des chevaliers du moyen âge. Il avait cinquante-huit ans quand il parvint à l’électorat. On peut penser qu'il ne se plut pas beaucoup dans les sables du Brandebourg , auquel il préférait la riche Franconie.
Dans un de ses voyages, il fit la paix avec la Poméranie (1474). Plus tard, il acquit le duché de Crossen et Zullichau. Albert ne négligea pas non plus de veiller à l’administration de la justice , à la stlreté des communications et à la prospérité du commerce. Pendant ses absences, il se faisait remplacer par son fils Jean. Mais, tandis qu'il étalait le fasle le plus brillant en Franoonie, il accordait à son vicaire un si inince traitement , que ce prince se voyait souvent réduit aux expédients pour pourvoir aux premiers besoins ae la vie, et fut même obligé, faute d’argent , d'ajourner son mariage avec Marguerite de Saxe. Albert mourut à la diète de Francfort le 1 1 mars 1486.
Jean, surnommé Cicéfon à cause de sa facilité à s'énoncer en latin et en allemand , et de son talent dans l’art de persuader, hérita de l’électorat.
Sage, doux et instruit, il fonda l’université de Francfort-sur-l’Oder. Après sa mort, arrivée en 1499, son fils aîné. Joachim, surnommé A estor, marcha sur ses traces pacifiques. Il était aussi éclairé que son père , et mit la dernière main à l'œuvre civilisatrice commencée par lui. L’université fut solennellement ouverte en 1500 (*).
Joachim, malgré toute son érudition , ne se préserva pas de la superstition la plus grossière. Il croyait aux sortilèges , aux rêves de l’astrologie; et, lorsque la réforme du moine de Wittenberg vint ébranler le inonde, il
(*) Elle fut d’abord très-ficquenlée; mai* la pesle qui relata ensuite, et 1a Ut transférer à Colibi» , lui porta un coup dont eUe te ressentit toujours.
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se montra un des adversaires les plus acharnés des nouvelles doctrines , de même que son frère Albert, archevêque électeur de Mayence , et cardinal en 1518. Ce fut lui qui se déclara avec le plus de force contre Luther, à la diète de tYorms, où il proposa de violer le sauf-conduit qui avait été accordé 5 l'hérétique; puis à Augsbourg, où ses menaces déterminèrent les protestants à former la ligue de Smalknlde. Les querelles de la réforme furent cause que son épouse s’enfuit loin de lui. Ses (ils durent lui promettre de ne jamais abandonner le culte catholique. Mais tous ses efforts n’einpéchèrent pas la réforme de s'étendre sur tout son pays; et, après lui , ses lils l'adoptèrent! Un an avant d’expirer, il eut aussi la douleur de voir ses plus proches parents, et entre autres, le duc Albert de Prusse, entrer ouvertement dans la communion d’Augsbourg.
Ici , il est nécessaire que nous nous arrêtions un instant sur les événements mémorables dont ce prince fut la cause dans les provinces restées au pouvoir de l’ordre Teutouique. Albert, petit-fils d’Albert l'Achille, et nommé en 1510, rand maître, avait refusé à Sig'smond e Pologne l'hommage qu'il lui devait.
De là, une guerre ou personne ne voulut aider l’héritier déchu des Hermann de Suiza, des Kniprode, des Jungingen. Vivement pressé par les Polonais, Albert signa, le 8 avril 1525, le traité de Cracovie, qui porta le coup mortel à l’ordre Teutouique en Prusse.
Reno çaut a ladignitéde grand maître et n tout lien avec l’Ordre, il fut reconnii duc héréditaire d<‘ la Prusse, sous la souveraineté de la Pologne.
Libre ainsi de toute entrave, il embrassa les doctrines de Luther (*), épousa Dorothée, lill - du roi de Danemark , propagea la réforme dans ses ÿbtats, fonda l’université de Kœiugsberg, et travailla au bonheur de ses
(*) Il paraîtrait, d'après iine lettre écrite par Luther à un île ses disciples eu Prusse, que te traité de Cracovie fut sigué à son instigation.
sujets . qui fut troublé seulement, vers la fin de son règne , par des querelles religieuses et pur l’affaiblissement de sa raison. La paix continua de régner dans la Prusse ducale, sous les successeurs d’Albert. En 1618, ces provinces passèrent dans la branche aînée de la maison de Brandebourg.
Reprenons i'ordre des faits
Joachim mourut le 15 juillet 1535.
Malgré’ un statut précis, par lequel Albert Achille réglait que les Marc .es ne seraient jamais partagées, Joachim, du consent ment des états , avait donné à son second fils Jean les pays de la nouvelle Marche de Crossen , de Sternberg , de Cottbus et de Peitz , et tous les autres districts , avec la dignité électorale à l’aîné, Joachim II, surnommé Hector, à cause de sa bravoure dans la guerre contre les Turcs.
Tous deux avaient reçu une éducation distinguée. Ils visitaient souvent leur mere, qui s'était réfugiée en Saxe, où elle professait le protestantisme; et ils ne tardèrent pas à adopter ses principes religieux Mais ce ne fut qu'en 1539 que leur résolution fut publiquement connue. Joachim, essentiellement bon et conciliant, crut devoir rester paisible spectateur des guerres de religion, et maintint l’électorat dans la prospérité , tandis que la Saxe et tous les pays voisins étaient en proie à mille maux.
En 1508 Joachim obtint de son b.-aupère, le roi de Pologne, une fa'eur qu’il ambitionnait depuis plusieurs années. Il reçut l’investiture éventuelle «le la Prusse orientale (19 juillet) conjointement avec son cousin, Albrrt- Fretleric, second duc de ce pays. Un juif de sa cour, qui voulait éviterait prix d’un crime de rendre ses comptes, l'empoisonna. Son héritage augmenté, dix jours afirès, de celui de Jean, pas'a à son fils unique, Jean George, qui mit ses soins à rétablir l’ordre dans les finances délabrées par les libéralités du règne precedent. Il mourut en 1598, âgé de soixante-douze ans.
" Le fait le plus important qui signala le règne de Joachim- Frédéric , fut la régence, dont il se vit charge par la
L'UNIVERS
Pologne , pendant la démence du duc de Prusse Albert -Frédéric. A cette époque se rattache le traité conclu à Geza, en 1509, qui interdisait le partage du Brandebourg , et en attribuait la possession à l’aîné de la famille. Joachim-Frédéric mourut en 1608.
Jean - SiyUmond , son successeur, allait avoir des temps orageux à traverser. Il dut éprouver une joie bien vive de l’incorporation de la Prusse au Brandebourg, par la mort de son beaupère, le prince Albert, en 1618, et de l’acquisition qu’il avait faite du duché de Cièves et des comtés de la Mark et de Rawensberg , comme époux de l’héritiere de Juliers (1G09). Mais ces succès furent empoisonnés par les haines que lui attira son adhésion aux principes de Calvin (1613) , et par les querelles pour la succession de Juliers, dont le plus ardent compétiteur fut le comte palatin de Nenbourg.
Mais d’autres intérêts, plus graves encore, ne tardèrent pas à absorber toute son attention : la guerre deTrente ans s’allumait. Affaibli par une maladie, il remit le gouvernement à son fils, George-Guillaume , et se retira dans la maison de son valet de chambre, où, peu de temps après, il expira (1619).
I.e règne de George - Guillaume n’offre qu’une suite de desastres causés par son incapacité. Les chagrins rongèrent sa vie politique et domestique.
Tantôt c’étaient les Impériaux, tantôt les troupes de Mansfeld ou les Suédois, commandés par Gustave-Adolphe, qui occupaient le pays, suivant les chances de la fortune. Les bourgs et les villes furent livrés aux flammes, sans que l’on écoutât les plaintes de l’électeur, au nom duquel gouvernait d’ailleurs son ministre Scliwurzenberg (*). Les habitants de la Pru.-se et du Brandebourg croyaient être arrivés au com-
(*) Il n’y a sortes de fautes ou de crimes dont on liait accusé ce ministre, vendu, dit-on, à l’Empereur. Un écrivain moderne, M. (’.osmar, a prouvé, pièces authentiques en main, que ces imputations sont l'œuvre de l'esprit de parti , que le système antisuédois de Schwarzeuuerg était fondé sur 1a raisou et sur l'histoire.
ble du malheur; mais, en 1638, la la peste vint ajouter encore à l'horreur de leur position. Outre les Marches, elle ravagea les possessions de VVestphalie , aue les Espagnols et les Hollandais lui disputaient. George-Guillaume vit encore tous ses parents dépouillés de leurs Etats, et la Poméranie gardée par les Suédois , lorsque l’ancienne maison de ce pays s'éteignit Enfin , il mourut à Kœnigsberg. le 1" décembre 1640, à l'âge de quarantesix ans, laissant à son fils un pays désolé et envahi (*) , peu de soldats (**), pas d’argent (***), des alliés douteux.
I. S R R CSS K ET r.t BR AU DE BOURG SOUS VRR- DÉRIC-GUILCACMR , M GRAND Él.KCTRCR.
T.e plus faible des électeurs de Brandebourg fut remplacé par le plus énergique, par celui auquel l'histoire a donné le surnom si mérité de Grand électeur, par celui que la Providence semblait avoir appelé pour fonder la grandeur de sa maison. Frédéric-Guillaume le Grand naquit le 6 février 1620. Arrivé au pouvoir, il eut la prudence d’éloigner le puissant Schwarzenberg, après avoir restreint peu à peu son autorité. Selon plusieurs auteurs modernes, le ministre disgracié se relira à Spandau , et y mourût de maladie au bout de qu; trê jours ; d’autres prétendent qu'il y fut conduit comme prisonnier d’Etat, et que le
(*) Il ne restait que 400 habitants à Berlin; lout le district de Priegnilz était abandonné par les habitants ; le comté de Ktippin ne contenait plus que quatre bouégs. £j Prusse était surchargée d’impôts par tes Suédois. 10
(**) En «fiao, les états accordèrent aux troupes le singulier privilège de quêter pour vivre. Tout paysan devait donner un liard à chaque homme, et y ajouter des coups de béton s'il 11’était pas content. On eut des mendiants au lieu des soldais. Jusqu'alors les électeurs n'avaieut eu de troupes réglées que trois cents gardes du corps, et le premier général brandebourgeois fut ttomtué en 16 18.
(***) Le trésor ne percevait pas annuellement 3 millions 300,000 livres tournois.
PRUSSE
bourreau trancha ses jours. Frédéric aurait ainsi , tout en s'affranchissant du joug de l'Autriche, vengé une injure particulière, car le ministre l'avait tenu longtemps éloigné de la cour et dans la disgrâce de son pere.
Dans la même année (1641), il reçut du roi de Pologne l’investiture de’ la Prusse orientale, sous des conditions auxquelles il lui fut impossible de se soustraire pour le moment. Ensuite il conjura, par sa fermeté, l’orage que les commandants des forteresses, créatures de Schwarzenberg , soulevèrent contre lui. Les grands biens du ministre furent séquestrés, malgré les réclamations de l’Autriche. Son dis se retira a Vienne, entra au service de l'Empereur, et fonda cettepuissante famille qui fleurit encore, et dont un membre commandait les armées autrichiennes contre Napoléon.
L’électeur, presse de se débarrasser des hôtes incommodes qui occupaient ses États, conclut avec la Suède un armistice qui se renouvela jusqu’à la paix générale. Mais il ne réussit pas à obtenir la main de Christine, que Gustave-Adolphe lui avait destinée, et à réunir ainsi la Suède au Brandebourg.
Les Suédois gardèrent pour garantie cinq villes : Francfort, Driessen, Crosseu, Landsberg sur la Wartha, et Gcrdeleben. Au congrès de Westphalie. où il joua un rôle important et soutint les droits des calvinistes ses coreligionnaires, il reçut comme indemnité de la Poinésanie citérieure cédée avec une partie de la Poméranie ultérieure aux Suédois , les évêchés de Cantin, de Halberstadt et de Minden, la survivance de l’archevêché de Magdeboo rg sécularisé , sous le titre de duché; enGn les comtés de Hohenstein et de Regenstein. Par un accommodement conclu à ('.lèves avec le palatin de Neubourg, l’électeur s’assura la possession du duché de Clèvcs et des comtes de la Mark et de Rawensberg.
Il travaillait ainsi sans relâche à réparer les forces de l’État. Cette marche progressivefuttoutàcoupinterrompue par une nouvelle guerre. Christine de Suède, oubliant de qui elle était fille,
AS
avait renoncé à sa couronne en faveur de son cousin, Charles-Gustave de Deux-Ponts. Ce prince, impatient de prouver au monde que Gustave-Adolphe n’était pas mort tout entier, proposa à Frédéric une alliance contre la Pologne ; mais l’électeur refusa , préférant la neutralité aux avantages qu’il eilt pu retirer de la guerre, parce qu’il
fœnétrait les vues de Charles, qui vouait fonder un formidable empire sur la Baltique, et faire de cette mer un lac suédois. S’il ne put empêcher l’armée suédoise de traverser ses États, il rechercha du moins des appuis au der hors, en concluant une alliance défen sive avec la Hodnnde, en essayant de se lier avec Cromwell, avec Louis XIV, avec Ferdinand III. Il concentra ses troupes à Kreoigsberg; mais il s’y trouva tout à coup enveloppé par Charles-Gustave, qui, vainqueur de la Pologne, était revenu sur la Prusse.
« L’electeur est un jeuneaigle, disait-il ; « il faut lui couper les ailes. » Se soumettant à la nécessité , il accepta la Prusse comme lief de la Suède. Charles lui abandonna en retour l’évêché d’Ermeland , conquis par ses armes; il lui promettait aussi de lui faire céder plusieurs palatiuats de Pologne. N’etait-ce pas préluder au déplorable partage qui, cent ans plus tard, devait indigner l’Europe? Le 1 6 juin 165G, un nouveau traité, une alliance offensive cette fois, fut conclue, à Marienbourg, et les deux princes marchèrent contre Casimir, qui venait de reprendre sa capitale.
Là, fut livrée cette bataille de Varsovie si funeste aux Polonais , où l’on combattit trois jours (18, 19 et 20 juillet), et où l’electeur se signala par une si brillante valeur. C'était l’aurore de cette puissance militaire qui a fuit et fait encore la force de la monarchie prussienne. La victoire, quoique complète, n'eut pas les suites avantageuses que Charles en avait attendues , car Frédéric-Guillaume abandonna presque aussitôt son allié,qui venait de lui accorder la souveraineté de la Prusse. C'est que l’Empereur, qui tramait une ligue formidable contre la Suède, |e sollicitait vivement de se séparer d’elle. Il pou-
M L’UNIVERS
tait appuyer ces instances, en envahissant avec le Danemark les Etats de l 'électeur en Allemagne. Aussi un traité secret fut-il signe a Wehlau (19 septembre 1657), avec Jean-Casimir.
Frédéric-Guillaume évacua toutes les villes polonaises où il avait mis garnison, promit de fournir des secours au roi, et fut reconnu en récompense souverain absolu de la Prusse. Cependant Charles-Gustave , à force d’audace et d’exploits, maîtrisait les événements.
Il ihâtiait durement le Danemark, quand Frédéric arrive au secours des vaincus, envahit la Poméranie suédoise . prend Demmin , puis se porte avec les Polonais et les Impériaux dans le Holsteiu , et de la dans l'ile de Fionie, où les alliés, secondés par la (lotte hollandaise, défont les Suédois à Nyborg (14 novembre 1659). La mort de Charles-Gustave facilita la conclusion de la paix, qui fut signée à Oiiva, en mai 1660. Par ce traité, la Suède renonçait à ses prétentions sur le Brandebourg et la Pologne, au prix des villes et des places conquises en Poméranie par ses ennemis.
Le calme qui suivit permit à l’électeur de se vouer (rendant quelque temps sans réserve à la prospérité intérieure de ses Etats. Mais l’amhilion de Louis XIV effrayait l'Allemagne. Allié de la Hollande, l’électeur, avec 20mille Brandebourgeois, marche droit au Rhin (1672) et s’y trouve en fncedeTurenne.
Mais voyant ses opérations mal secondées par Montécuculll, et ses provinces de Westphalie inondées par les troupes du roi et nar celles des alliés, il conclut avec la France le traité de Saint- Germain, ratifié le 6 juin 1673, au camp de Vossen, près de Couvain ; ce traité lui rendait la partie de la Westphalie conquise par les Français. On lui paya meme une partie des frais de la guerre L’électeur se réservait la faculté de défendre l'F.mpire, si l’Empire était attaqué. Dès 1674, l’Empire se leva contre Louis; l’électeur prit les armes, et parut en Alsace. Mais contrarié par les généraux de l'armée im-
fiériale, battu parTurenne, il repassa e Rhin presque aussitôt. 11 était d’ail-
leurs rappelé dans ses Etats par une nouvelle invasion des Suédois, alliés de la France. Tandis qu’ils le croient au fond de la Franconie, il accourt avec Cinq mille six cents chevaux, douze canons, point d'infanterie. Sa marche est si rapide et si secrète à la fois, qu’il surprend l’ennemi à Fehrbellin (juin I675i, et l’anéantit. Gette bataille retentit dans toute l’Allemagne; elle révéla l'existence d’un peuple nouveau et d'un vengeur de l’Empire, consacra la valeur des Brandebourgeois et le génie militaire de Frédéric-Guillaume. C’en était fait du prestge qui environnait la puissance des Suédois. Frédéric passe ensuite en Poméranie; Plie de Rugen, Anclnm, Stettin, Stralsund, Gripswald tomlient en son pouvoir.
Bientôt il court dans la Prusse, que Horn inonde avec 16 mille Suédois; en quatre jours le succès a couronné la bravoure des soldats et l’activiié étonnante de leur chef (*). Mais le fruit de tant de sacrifices et de triomphes faillit être perdu. Trente mille Français rendant aux Suédois le service qu’ils en avaient reçu, étaient entrés dans Clèves et avaient enlevé rapidement les provinces de la Westphalie. Abandonné par l'Empereur, que sa gloire et sa puissance croissante commençaient a fatiguer, l'électeur fut réduit à signer la paix de Saint Germain en Laye (1679), qui lui coûtait presque toutes ses conquêtes sur In Suede.
Le Brandebourg et la Prusse, tout en gagnant un immense pouvoir moral, avaient perdu des sommes immenses et une multitude de bras. L’electeur, prompt à saisir toutes les circonstances dont il pouvait profiter, attira 20 000 réfugiés, que la révocation de l’édit de Nantes avait chassés de leur pays. Cette habile mesure fut un des principaux fondements de la grandeur de la Prusse; carres étrangers repeuplèrent les provinces, appor-
(*) Parli de Berlin le io janvier 1679, il revinl triomphant a Kueuigsherg , le 14 du même mois. Il avait fait fau-e à scs troupe» sept grands milles d'Allemagne en traîneaux prépares sortes glaces du KiUcbe-Halï".
île
PRUSSE
tèrent une civilisation et des goûts littéraires jusque-là inconnus dans ce pays, et y créèrent l'industrie et le commerce. Le ressentiment que conçut alors Louis XIV engagea l'électeur à renouveler son alliance avec l'Autriche.
Par suite de ce traité, conclu à Berlin, 8,000 de ses soldats marchèrent au recours de la Hongrie, envahie par les Turcs (1686). Ce fut le dernier acte militaire de sa vie; et l'acquisition du cercle de Schwibus (*), échangé dans le traité de Berlin contre les prétentions de. l'électeur à la principauté d'Iæuerndorf, en fut le dernier acte politique. Il mourut d’hydropisie le 28 avril 1688.
Jetons maintenant un regard sur son administration intérieure , non moins sage que sa conduite politique dans les événements au milieu desquels il joua un rôle si important.
Frédéric-Guillaume s’occupa toujours ardemment d'augmenter la population et la prospérité de sps provinces. Dès les premières années de son règne, une foule de colons étrangers, attirés par ses réglements équitables et avantageux, ranimèrent l’agriculture. Des déserts, des landes se couvrirent de moissons. I,es marais furent promptement desséchés, et les bords Je l'Oder, de la Wartha, de la Netzp et du Havel, stériles jusqu’alors, devinrent des champs productifs. Les domaines de l’État furent exploités avec non moins d’activité. Les villes fleurirent, animées par des manufactures importantes, dotées d'une police nouvelle. Tel fut l'ordre établi dans les finances, que durant l’invasion des Suédois, la banque ne suspendit pas un seul jour ses payements, et que le trésor, malgré les guerres, avait toujours des fonds en réserve. L'établissement des premières postes est dû à Frédéric. Le commerce fut aussi l’objet de sa sollicitude; il l'étendit jusqu’aux rivages de l’Afrique et de l'Amérique. Une compagnie se forma pour établir des transactions avec la Guinée, et l’on vit une petite flotte
(’) Dépendance du duché de Glogau.
sort des ports prussiens pour ces contrées lointaines où fut bâti le château de Frédéricsbourg (*). Berlin et Potsdam s'étendirent et s’embellirent de promenades et de constructions imposantes (**). Les fondations qui pouvaient répandre l’instruction dans toutes les classes ne furent pas non plus négligées. L'université île Duisbourg et le lycée de Werder, à Berlin, durent leur existence à Frédéric-Guillaume « dit le Grand Frédéric (***);• il fit de
grandes choses avec peu de moyens....
loué de toutes les qualités quj font les grands hommes, magnanime, débonnaire, généreux, humain, il se tint lieu de ministre et de general, et rendit florissant un État qu'il avait trouvé enseveli sous ses ruines. A la fin de son régné, ses États avaient 2 042 milles rarrés de superficie, un million et demi d’habitants et une armée de 25,000 hommes aguerris.
Il avait épousé en premières noces (1646) Henriette-Louise d'Orange, Sœur du héros de ce nom. Quand elle mourut (1667), il s'écria: « Avec loi «je perds mon conseiller le plus fidelé « et la joie de mon cœur. » En effet, sa seconde épouse, Dorothée, princesse de Holstein, l’abreuva de violents chagrins qui flétrirent enfin son existence.
LA PRUSSE éRtr.ÉE EN ROYAUME.
FRÉDÉRIC Ier.
Frédéric , né à Kœnigsherg, le 12 juillet 1667, du premier mariage de Frédéric-Guillaume, est connu, comme électeur, sous le nom de Frédéric III, etcomme roi, sous celui de Frédéric l“r.
(*) On a reproché, non sans raison, au grand élreleur d’aioir perdu des sommes considérables à créer une marine uiililaire inutile, et à fonder au loin des colonies qui ne prospérèrent point.
(**) Telle était auparavant la malpropreté de la capitale et des chemins environnants, que les courtisans ne pouvaient aller qu'en cchasses an château de Potsdam.
(***) Mémoires pour servir à l'histoire do Brandebourg.
Le caractère de ce prince faibfe, inconstant, inquiet, soupçonneux, emporté, prodigue et vain, se ressentit de sa eompïexion languissante (*) et de la nature de ses rapports avec sa famille. Ayant perdu sa mère de trèsbonne heure, il trouva dans sa bellemère une marâtre, qui le força aquitter son pays pour quelque temps. Réconcilié avec son pcre, il revint ensuite à Berlin, d’où le chassèrent de nouvelles tracasseries. Ces divisions avaient leur source dans le consentement donné p<fr son père, sur les instances de sou épousé, ail partage du pays entre ses enfants. Frédéric ne fut pas plutôt au pouvoir, qu'il déclara le testament illégal et dédommagea ses freres par des dotations et des apanages (**).
Amoureux du faste et de la mngniticence, jaloux de se placer au niveau des rois ses contemporains, il visait déjà à ceindre la couronne, et aucun sacrifice ne lui paraissait trop lourd, aucune négociation trop difficile pour y parvenir. En attendant le succès de cette affaire d’amour-propre, l’électeur joignit ses forces à celles des ennemis de la France sur le Rhin, dans les Pays-Bas et en Hongrie, aida Guillaume III d’Orange, son cousin, à se placer sur le trône d'Angleterre, et forma des alliances avec les princes d’Allemagne, puis avec Madrid, Londres et Vienne. Il restitua, en 1693, le cercle de Schwibus qu’il avait déjà promis à l’Empereur, comme prince électoral, et reçut en retour l'expectative de la principauté d'Ost frise ; en 1697, il acheta de la Saxe Quetilinbourg et ses dépendances; l’année suivante, il s’empara violemment de la ville d’Elbing.
Enfin , poursuivant son but , l’électeur s’assura adroitement de l’assentiment de l’Empereur, qui, en 1695, avait refusé de reconnaître même l’indépendance du duché de Prusse, et
(*) Il était petit et contrefait par suite d’une maladresse <le sa nourrice.
C") l.e statut de famille qui maintint la loi fondamentale de 1473 , es( du 3 mars 169a.
avait vu jadis, avec répugnance, se former un « nouveau royaume des Vandales. » Les autres puissances suivirent cet exemple , à l’exception de la France, de l’Espagne, du pa|te, et de l’ordre Teutonique (*). Les unes étaient préoccupées de leurs querelles, les autres voulaient se ménager un allié.
Enfin, au mois de janvier 1701, Frédéric posa lui-même la couronne sur sa tête, à Kœnigsberg (**). Il envoya aussitôt à l’Empereur l’élite de ses troupes , et entra en guerre contre la France et l’Espagne (30 décembre 1701 ). La Prusse s’agrandit alors successivement des comtés de Moets et de Luigen , et de la prineiinuté de Neufehàtel et de Valengin, teritagcs de la maison d’Orange; du comté de Tecklenbourg, en Westphalie ; du bailliage de Petersberg , etc.
Toutes ces acquisitions furent garanties par le traité d’Ulrecht. La vanité du roi lui fit encore fonder d’utiles établissements. Malgré son ignorance personnelle, il créa à Berlin, devenue sa capitale et embellie par lui , une société des sciences , une academie de peinture; à Halle, une célébré université. Mais tandis qu'un luxe ruineux régnait à la cour , il laissa , durant deux ans , une peste et une disette cruelle moissonner 2o0,000 de ses sujets ( ! 700).
La (in de Frédéric I*r fut aussi singulière que malheureuse. Il s'était marié trois fois , d’abord avec Élisabeth de Hes^e-Ca^sel , puis avec Sophie-Charlotte de Hanovre , l’amie de Leibnitz; enfin, avec Louise de Mecklenbourg. Un jour, cette dernière reine , devenue folie par excès
(*) Le prince Eugène, en apprenant le consentement iinpolitlqne de Léopold l,r, s’écria : « L'Empereur devrait faire pendre - les ministres qui lui ont donné un conseil « aussi perfide ! » Il devinait Frédéric II.
(**) La cérémonie coûta, dit-on, des sommes énormes. L'ordre de i’Aigle-Noir fut fonde à cette occasion. Par égard |Kjnr la Pologne, l’électeur s'iutitula roi en Prusse et non roi de Prusse.
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de dévotion, effraya tellement son époux en se jetant sur lui à grands eris. que, saisi d'une fièvre violente, ce prince expira au bout de six semaines, le 25 février 1713 (*). Un an auparavant il avait vu naitre son illustre petit-fils , qui a dit de lui: « U fut « grand dans tes petites choses et pe- « tit dans les grandes. »
MtÉoiRiC-GDILI.XUMX l".
Ce prince, né le 15 aoilt 1688, du second mariage de Frédéric rr , apporta sur le trône des dispositions tout opposées à celles de son père : autant l’un était pr odigue et fastueux, autant l’autre fut avare et même sauvage.
Frédéric- Guillaume , que George II d’Angleterre appelait « mon cousin le caporal » , n’avait de passion que pour ses troupes et son trésor. Tout le royaume fut mis sur le pied de guerre , et l’on vit une armée de 80,000 hommes, sans compter la garde, recrutée à grands frais dans toutes les provinces , et formée des hommes de la plus haute stature qu’on put trouver.
Dans les rares occasions où il prit part aux affaires de l’Europe, il sut toujours s'en tirer à son honneur.
Ainsi , peu après son avènement , il accéda à la ligue contre Charles XII , et, sans presque avoir brûlé une amorce , il obtint de la Suède, à la paix de Stockholm (21 janvier 1720), la cession de la ville de Stettin, le pays entre l’Oder et la Peene , et les lies d’Usedom et de Wollin ; néanmoins, ces acquisitions lui coûtèrent 2 millions de thalers.
Sa carrière pacifique ne laisse à l’historien d’autre tâche que celle de tracer le caractère de son administration.
Accroître ses revenus et donner à la
(*) Dans rette femme échevelée, vèlue de blanc, (pii le réveilla subitement en luisant une porte de glace, il avait cru voir la fameuse Dame blanche qui , selon une ancienne tradition, appelait dans le palais des princes de Brandebourg quand un membre de cette lamilie doit mourir.
jeune Prusse, serrée entre des voisins ambitieux et puissants , une attitude militaire nui imposât a la vieille Europe ; tel fut le secret de tous les contrastes bizarres de son gouvernement.
Voilà le double but qu’il poursuivait quand il abolit les fiefs, quand il protégea les manufactures , quand il s’occupa de repeupler les provinces , ou bien , au contraire , quand il établit tant de prohibitions funestes au commerce et à l’industrie, qu’il établit de lourds impôts , et entrava les communications. Ses ministres, d’ailleurs, n’étaient que des commis ; tout émanait du roi, une seule signature gouvernait le royaume.
On sait quelle vile parcimonie réglait la vie privée de Frédéric-Guillaume, qui alla toujours vêtu d'habits de gros drap , coupés à la hauteur des cuisses pour épargner l'étoffe , et garnis constamment des mêmes boutons de cuivre. Tous les soirs , à Potsdam son séjour favori , il allait Itoire et fumer, en compagnie des bourgeois, dans un estaminet, qui a conservé le nom de Tabagie du roi , et dont Frédéric-Guillaume IV vient d'ordonner la restauration. Il lui arriva aussi quelquefois d’être généreux pour autre chose que pour son armée. Sur In fin de sa vie, 15,000 habitants de Salzbottrg ayant été chassés de leur patrie par la sotte intolérance d’un archevêque , imitateur' de Louis XIV, il les accueillit dans ses États, comme il le fit plus tard pour des milliers d’cmigrés de la Moravie et du Palatinat, et tous ces colons lui coûtèrent plus de 5 millions d’écus.
En mourant (31 mai 1740), il laissa 9 millions d’écus en caisse, une armée de 70,000 hommes bien disciplinés (*) , un royaume de 2,200 milles carrés , formé de diverses parties sans cohésion , mais peuplé de 2,240,000 habitants; enfin, 7 millions et demi de revenus, libres de toutes dettes. Tels étaient les éléments avec lesquels son fils allait opérer les merveilles de la guerre de Sept ans , et donner à la
(*) On y comptait 06,000 étranger».
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Prusse l'importance politique qu’elle a conservée malgré ses désastres.
Frédéric-Guillaume avait épousé Sophie-Dorothée de Hanovre.
rKioinic u.
Le grand Frédéric naquit le 24 janvier 1712. Sou père, qui voulait en faire un soldat, l'eleva avec toute la rigueur de la discipline observée dans scs régiments. Cependant sa mère, aidée d'une gouvernante française , eontrc-balançait secrètement lés effets de ce système; sa volonté fit le reste. Son goût pour la musique et pour l’étude, sa répugnance a porter l’uniforme indignèrent bientôt Frédéric- Guillaume. « Ce n’est, s'écriait-il avec « colère, qu'un petit-maître, un bel es- « prit français qui gâtera toute ma be- « sogne! » Il n avait pas dix-huit ans quand cette mésintelligence éclata, et produisit une catastrophe sanglante.
Le jeune prince essaya un jour de s'enfuir; mais son projet fut découvert; il fut arrête, avec de Katt , son ami et son complice. Le malheureux lieutenant eut la tête tranchée sous les yeux de Frédéric, qui allait subir le même sort sans l'intercession de l’ambassadeur de Vienne. La réconciliation , bien qu’assez peu sincère , fut scellée par un mariage. Encore l’éjiouse désignée , Élisabeth de Brunswick , n’était-elle pas du choix de Frédéric (*). Quand il fut appUéau trône, il habitait depuis quelques années le charmant château de Rbeinsberg, entouré d’une colonie d’artistes, de littérateurs, d'amis spirituels, employant ses loisirs à l'étude et à une corresnond.mee suivie avec les philosophes, les poètes, les écrivains célèbres, trompettes de sa gloire future. On vit bientôt qu’il n’avait pas uégligé d’apprendre l'art du gouvernement.
(*) Il aimait une prince»* d’Angleterre; mais son père employa pour le décider la canne et les coups de pied , arguments favoris dont il usait envers ses conseillers et ses soldats
Profitant des embarras où la mort de Charles VI, survenue l'année même de son avènement, avait jeté l'Autriche. et faisant revivre quelques prétentions de ses aïeux, il envahit la Silésie avec une merveilleuse célérité.
Une guerre déclarée sans motifs, et deux victoires remportées a Molwitz (10 avril 1741) et à Chotusitz (17 mai 1742), annoncèrent à la fois à l’Europe un ambitieux et un héros. Sa partie était gagnée; sans s’inquiéter de ses alliés, il fit la paix à Breslnu le 11 juin 1742. A peine avait-il eu le temps d'organiser sa nouvelle province, de se délasser et d’augmenter ses troupes , qu'il lui fallut encore prendre les armes pour empêcher Marie-Thérèse de porter les mains sur ses propres conquêtes. Une coalition venait de se former contre lui. Il tombe à ('improviste sur la Bohême. Mais l’approche d’une forte armee autrichienne, commandée par le prince Charles de Lorraine, et renforcée par les Saxons, l'oblige à se retirer dans la Silésie, qu’il sauve par la belle victoire de Hohenfriedberg (4 juin 1745).
La bataille de Soor (30 septembre), également admirable de science et de tactique, coûte encore aux Autrichiens C,000 hommes tues ou prisonniers.
Frédéric était rentré dans ses quartiers d’hiver, quand il apprend- que le prince Charles songe à venir le surprendre jusque dans sa capitale; il vole aussitôt à l’ennemi, le repousse, et frappe un coup sur les Saxons. D’un autre côté, unde ses généraux, levieux Léopold de Dessau, vainqueur n Kesvseldorf (15 décembre), ouvreaux Prussiens les portes de Dresde. Dix jours apres, la paix y est signee (25 décembre 1745).
Dix ans de calme suivirent ces orages. Frédéric, a l’apogée de sa puissance, employa heureusement ses loisirs a faire lleurir scs États. Il s'attacha à réformer la législation, à ranimer l’agriculture, le commerce,
I industrie, a encourager les études, a accroître les revenus publics, à fortifier son armée, qu’il porta jusqu’à 150,000 hommes. Ces soins ne l'em-
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péchaient pas de se divertir à sa manière : maltraitant les philosophes, offensant de. ses épigrammes les rois, les reines et leurs ministres.
Cependant Marie -Thérèse, à qui l'occasion semblait favorable pour recouvrer la Silésie, ourdissait contre Frédéric un complot européen. L’Angleterre seule entre les grandes puissances était disposée à aider les Prussiens. Sans s’effrayer de ces trames, • dont il tient les fils; sans s'inquiéter des clameurs que va pousser l’Europe, le roi, selon son habitude, prévient ses ennemis. Dans les derniers jours d'aoüt 1756 , il envahit subitement la Saxe avec trois corps d’armée, et laisse le maréchal Lewald à Kcenigsberg, pour observer les Russes. Ce fut le signal de la guerre de Sept ans.
Guerre de sept ans. — Pendant que les cours alliées jetaient les hauts cris, Frédéric enferma les Saxons dans le camp de Pirna, marcha avec une partie de ses troupes contre les Autrichiens, accourus sous les ordres du maréchal Brown, et les battit à Lowositz (1er octobre). Quand la faim et le froid eurent forcé les 17,000 Saxons à capituler, on cessa les hostilités pendant l'hiver. Frédéric sentait croître son énergie avec le danger. Un mémoire justificatif fut publié d'après les pièces saisies par le roi lui -meme dans les archives de l'électeur deSaxe. Les troupes prussiennes furent portées à 180,000 hommes, forces encore insuffisantes pour tenir tête aux immenses armées qui pesaient sur l'Allemagne {*}. Il fallait vaincre à force d’agilité. Des le mois de mars, Frédéric entra en Bohême, et au commencement de mai , il était en face de Prague. Il s'y heurta contre les Aulri-
(*)• Depuis l'accession de la Suède et du corps germanique à la coalition , Frédéric était menacé par 400,000 hommes. - Que dirait le grand électeur » écrivait-il alors, « s'il voyait son petit-fils le mnrijuis de • Brandebourg auv prises avec tant d’enne- » suis? Je ne sais s'il y aura de la honte k « moi de soccomlier, niais il n'y aura pas ■ pour eux beaucoup de gloire à uie vain- «cre. *
chiens du prince Charles et du maréchal de Brown. Après une lutte terrible, la victoire lut resta; mais il avait perdu le vieux maréchal Schwerin, gui valait a lui seul 10,000 hommes , et qui périt au montent où, tenant un drapeau arraché des mains d'un porteenseigne de son régiment, il se jetait à pied dans la mêlée. De leur coté, les Autrichiens comptaient aussi un graud nombre de morts, et Brown était mortellement blessé. Le prince Charles de Lorraine se trouva eufermé dans Praue avec les 40.000 hommes , débris e son armée On essaya de réduire la garnison par la famine eu bombardant les magasins.
Les assiégés, dont toutes les sorties avaient été repoussées, durent leur salut à l’approche du maréchal Daim.
Il amenait 00,000 hommes de In Moravie, et n'etait qu’a quelques milles de Prague, sur les hauteurs de Kollin, dans une position avantageuse. Frédéric, laissant une partie de son armée devant la ville, s'élance au-devant de son nouvel adversaire, et avec ses 30,000 Prussiens il ose engager l’attaque (18 juin). La victoire est disputée avec une meurtrière opiniâtreté, et perdue enfin pour le roi, dont les dispositions avaient été mal exécutées.
Ce revers, le premier qu'il essuya, eut des résultats immenses pour les ennemis. Le siege de Prague fut levé , et la Bohême évacuée. Alors tous les ennemis de Frédéric s’ébranlèrent à la fois; tout sembla conspirer sa perte.
L'armée du duc de Cumberland , qui avait défendu le Hanovre contre les Français, était acculée à Stade. Magdebourg, où s’était réfugiée la famille royale, et la Vieille-Marche, étaient ouverts aux Français; une armée suédoise avait passé la Peene près d’Andam; en fi 11 , les troupes des cercles étaient en mouvement pour se porter sur la Saxe. l)e tous ces ennemis, les plus redoutables étaient les Français.
Frédéric remit le commandement d’un faible corps en Sdesie au prince de Brunswick- Bewern , en lui adjoignant Wiuterleld, un de ses plus habiles généraux. Lui-méine, après un moment
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de désespoir, se mit en marche avec 25,000 hommes, pour arrêter Soubise et les Impériaux , qui en avaient plus de 60,000. On en vint aux mains à Rosbach (5 novembre). Les Français, surpris avant d'avoir pu former leurs lignes , furent mis en pleine déroute.
Cette brillante victoire permit à Frédéric de courir à de nouveaux dangers en Silésie.
Mais partout où il n’était pas , ses affaires allaient mal- Winterfeld venait d'être battu à Gorlitz , comme Lewald l’avait été par les Russes a Jægerndorf. F.n Hanovre, Cumberland avait honteusement capitulé à Clostersewen. Berlin était occupe par un corps d'Autrichiens. L'armée du duc de Bewern était menacée par Daun, et la formidable citadelle de Schweidnitz assiégée. Frédéric courait à leur secours , lorsqu’il apprit que la citadelle avait été em|>ortée d'assaut et le duc de Bewern défait a Breslau ; enfin, que cette capitale elle même était tombée au pouvoir des Autrichiens. Jamais pendant tout le cours de la guerre, Frederie ne s’était trouvé dans une situation aussi désespérée.
Une grande victoire lui était plus que jamais nécessaire ; mais comment l'obtenir, avec des troupes inférieures en force et démoralisées ? Laissons-le parler lui-même. « On prit les officiers par le point d'honneur; on leur rappela le souvenir de leurs anciens exploits; on tâcha de dissiper les idees tristes dont l’impression était fraîche. Le vin fut même une ressource pour ranimer ces esprits abattus. Le roi parla aux soldats ; il leur fit distribuer des vivres. F.nfin , on épuisa tous les moyens pour réveiller dans les troupes cette confiance sans laquelle l'espérance de la victoire est vaine (*). » A la tête de 33,000 hommes (c’était tout ce qui restait de cette brillante armée avec laquelle il avait ouvert la campagne), il attaqua Daun, qui en avait 80,000 (5 décembre). Le succès fut complet. Ziethen , Seidlilz ,
(*) Histoire de la guerre en Silésie,
t. III , p. lit.
Moellendorf, furent les héros de U sanglante journée de Lissa. La perte des Autrichiens fut évaluée à 20.000 hommes. Le vainqueur, en entrant dans Breslau quelques jours après, en trouva 15,000 autres qui s'étaient échappés du champ de bataille, et qu’il fit prisonniers. La Silésie était reconquise.
Alors eut lieu dans le ministère anglais un changement favorable à Frédéric Le parlement vota pour lui un subside annuel de 12 millions, et une armée envoyée sur le continent opéra en sa faveur une utile diversion. La campagne de 1758 s’ouvrit en Silésie par la reprise de Schweidnilz et le siège d'OImutz. Cette dernière opération traînant en longueur , Frédéric dut se retirer en Silésie, et cette marche, une des plus savantes dans les fastes militaires, ne se lit pas sans de grands dangers, sans des engagements meurtriers. A peine arrivé en Silesie, le roi fut appelé contre les Russes, qui bombardaient Custrin. Il les rencontra à Zorndorf (25 août), où dix heures de combat et un affreux carnage laissèrent la victoire indécise.
Cependant les Russes se replièrent du côté de Landsberg. Aussitôt il fallut marcher au secours du prince Henri , pressé par les Autrichiens. Le roi, campé aux environs de Hochkirchen, avait mal choisi sa position; le feldmarechal Keith le lui fit observer, en ajoutant que les Autrichiens méritaient d’être pendus s'ils ne s’en apercevaient pas. «Je pense, dit le roi, qu’ils ont plus peur de nous que de la potence, • et il ajourna les changements à faire.
Il avait trop eomplé sur la circonspection du Fabius de l'Allemagne. Le 14 octobre, Daun tomba sur les Prussiens , à la faveur de la nuit. Les soldats, réveilles par la canonnade, firent preuve d'un sang-froid , d’une discipline admirables , et presque nus , se formèrent en bataille sous le feu de l’ennemi. L'affaire fut sanglante; le brave Keith, le prince François de Brunswick, le général Golz, ÿ trouvèrent la mort. Le roi lui-même fut blessé. A la fin , le courage dut céder
PRUSSE
â la supériorité du nombre. Mais toujours maître de lui et de ses soldats , Frédéric alla reformer à quelques toises du champ de bataille son armée , ue les Autrichiens croyaient en pleine éroute après une perte de 7 ou 8,000 hommes, de 150 pièces de canon, et de tous les équipages. Pendant deux jours , il leur présenta de nouveau le combat, qu’ils n’osèrent accepter, exemple peut-être unique dans les annales de la guerre ! Après avoir fait lever le siège de Neiss , puis celui de Dresde, le roi termina cette pénible campagne où, « faisant la navette avec une armée, » il avait, par une activité prodigieuse, sauvé alternativement toutes ses frontières.
Quand les hordes cosaques eurent évacué la Nouvelle-Marche et la Poméranie , et que les Suédois eurent disparu , le roi prit ses quartiers d'hiver à Breslau. Dans la campagne de 1759, les Prussiens, épuisés, eurent le dessous à la journée de Zullichau , où Soltikof battit le général AVedel. Frédéric lui-méme fut puni pour n'avoir pas osé attaquer à propos les Autrichiens ni marcher contre les Russes avec toutes ses forces. Il essuva une terrible défaite à Kunnersdorf, dans les environs de Francfort-sur-l’Oder (12 août). Si les Russes, profitant de leur avantage, avaient poursuivi les troupes découragées de Frédéric, c'en était fait de lui. « Ils n’avaient qu’à donner le coup de grâce, » comme il l’a dit lui même. Mais Hs étaient mécontents d’avoir eu à supporter tout le poids de la guerre, et sous prétexte qu ils étaient trop affaiblis , ils évacuèrent la Silésie , vers la fin de l’année. Les malheurs de cette campagne furent portés au comble par la capitulation imposée au général Fink,àMa\en, dans les défilés de la Bohême et où 10,000 hommes mitent bas les armes; par celle de Meissen, à laquelle se soumit le brave Diericke qui se rendit avec 3,000 hommes; et par celle de Dresde , où commandait le comte de Schmettau. Cependant le prince Henri, en Silésie , et le duc Ferdinand , à Minden, en Westphalie, compensaient
ces disgrâces par quelques avantages.
La campagne de 1760 ne fut pas moins fatale a la Prusse; 10,000 hommes furent taillés en pièces par Landon à Landshut. Le roi , « auquel il ne restait que deux alliés, la Valeur et la Persévérance , » échoua au siège de Dresde; mais, tout en manœuvrant au milieu de trois armées autrichiennes et d’une armée russe, il prit une revanche éclatante sur Landon , à Liegnitz(15 août). Puis il fit face au maréchal Daim ,délivrasacapitalesurprise parles Autrichiens et les Russes, et anéantit les espérances de l’ennemi à la journée de Torgau (3 novembre], où le roi et le maréchal Datin furent blessés, et où 15,000 hommes succombèrent de part et d'autre.
Frédéric avait épuisé toutes les ressources de son génie , toutes les forces de son royaume, dans ces quatre campagnes. Il ne recevait plus de subsides de l'Angleterre depuis la retraite de Pitt. Aussi, en 1761, fut-il réduit à rester sur la défensive, et à se retrancher à Bunzelwitz après la jonction des deux grandes armées russe et autrichienne; Landon enleva Schweidnitz, et les Russes Colberg. Le prince Henri se soutenait avec peine en Saxe.
Une conspiration tramee pour livrer le roi aux Autrichiens acheva son désespoir. Mais alors survint une de ces vicissitudes du sort, qui semblent des décrets providentiels. L’implacable ennemie de Frédéric , Élisabeth II , mourut au commencement de 1762, en ordonnant que la guerre fût continuée. F.lle laissait le trône à Pierre III, admirateur et ami du roi de Prusse.
De ce moment, tout changea de face.
Un corps d’armée russe , commandé par Czernirheff, marcha même au secours des Prussiens. Un Suède imita peu après la Russie, il est vrai que la révolution subite qui coûta à l’empereur le trône et la vie fit bientôt perdre à Frédéric ce fidèle allié; mais du moins Catherine II se prononça pour la neutralité. D’ailleurs, la reprise de Schweidnitz, la défaite de Daun à Btirkeisdorf, la victoire du prince Henri à Freyberg (29 octobre) , enfin
L’UNIVERS
l'intervention de la France et de la Russie déterminèrent l'Autriche à faire la paix. Le traité fut signé le 15 février 1763, au château de Huliertsbourg; et la possession de la Silésie fut pour la troisième fois assurée à la monarchie prussienne. La seule concession que le roi Ot à l’Autriche fut de promettre, par un article secret, sa voix électorale a l’archiduc Joseph.
Mais dans quel état Frédéric retrouvait son royaume ! Le peuple et la noblesse étaient ruinés , la monnaie dépréciée, le trésor tari, le commerce anéanti , l’élite des officiers et des soldats moissonnée dans les combats, et la terre inculte faute de bras. Dès que le roi fut rentré dans sa capitale, il résolut de mettre en jeu tous les ressorts de sa volonté et de son intelligence pour remédier à tant de maux. Néanmoins. la vanité de vouloir tout faire ar lui-méme lui fit commettre plus 'une erreur dans son administration civile. A lin d’accroître les re'enus, il établit des monopoles de toute espèce, et augmenta tous les impôts indirects qui gênaient la consommation. L’agriculture fut encouragée, il est vrai; mais une partie des sommes immenses consacrées à attirer des colons élraners, devinrent la proie des intrigants e toutes les classes (*). L’industrie, quoique soutenue à grands frais, ne put acquérir qu’une prospérité artificielle, a cause des nombreuses et absurdes prohibitions dont le roi frappa l’entrée des produits étrangers et la sortie des matières premières indigènes.
On ne peut, du reste, qu'applaudir è la sagesse de ses règlements pour tout ce qui se rapporte à la guerre ; à ses efforts pour augmenter la liberté civile et le bien-être des paysans; à ses
(*) On donnait tonvent des maisons et des terres à des vagabonds qui désertaient ensuite. Quand le rui visitait ses c olonies, on avait soin de placer beaucoup de ces gentil couverts de vêtements propres, mais empruntés, le long des grands chemins, où ils sc montraient fort occupés au labourage, et le monarque se réjouissait du bien-être de ses nouveaux sujets.
réformes de jurisprudence, et aux encouragements continuels donnés, sous son règne, à l'instruction du peuple et aux hantes études.
Les admirateurs les plus bienveillants de Frédéric n’ont pu justifier sa participation au premier démembrement de la Pologne (1773). « Nous ne «voulons pas, écrivait-il lui-méme, « détailler les droits des trois puis- « sances. Il fallait des conjonctures « singulières pour amener les esprits • à ce point, et les réunir à ce par- « tage(*). » De quelle manière, en effet, eut-il détaillé ses droits à une si indigne spnliation?Ce crime politique, où l'auteur- de l’Anti Machiavel ne voyait qu’un moyen commode d’orrondir ses Etats,* obscurcira éternellement sa gloire. En vertu du traité formel conclu à Saint-Pétersbourg par les ministres des trois puissances (5 août), Frédéric eut toute la Prusse polonaise, à l'exception des villes de Danzig et de Thorn, et les districts de la grande Pologne, en deçà de la Netze. Ces acquisitions importantes établissaient la contiguïté de ses possessions allemandes avec la Prusse proprement dite; et, en le rendant maître des bouches de la Vistule, elles mettaient dans sa dépendance le commerce de la Pologne, surtout celui des grains, alors si précieux pour l’Europe.
Un tel accroissement de pu:ssance ne pouvait manquer d'exciter la jalousie du cabinet de Vienne. Mais dans les événements de 1777, qui amenèrent la dernière campagne de Frédéric, on vit ce prince réunir tous ses efforts pour empêcher lui- même l’Autriche d'étendre sou pouvoiret pour maintenir l’équilibre politique en Allemagne L'électeurde Bavière, Maximilien-Joseph, dernier rejeton de la branche cadette de AVittelsbach, venait de mourir, et l’électeur palatin, s’appuyant sur des conventions plusieurs fois renouvelées, réclamait cet héritage. Joseph II, de son côté, plus confiant dans la force de sou armée que dans la justice de ses prétentions, envahit d’abord la Ba-
(*) Œuvres poslliumcs, t. V. p. §a.
PRTJSSF.
ri ère et imposa au nouvel électeur les conditions qu'il lui plut. Frédéric se posa aussitôt en arbitre du différend, et s'efforça de faire annuler le traité comme contraire aux lois de l’Empire ; n’ayant pu y parvenir, il eut recours aux armes, "et lit entrer dans la Bohême et la Silésie autrichienne des forces considérables. L’Empereur eut le bon esprit d'éviter une action générale ; la France et la Russie intervinrent de tout le poids de leur influence. Enfin, la paix fut conclue à Teschen, le 13 mai 1779. Lorsque, peu de temps après, Joseph II chercha à obtenir par de sourdes menées ce qu’il n’avait pu enlever par la force, le roi de Prusse, sonnant l'alarme dans tout l'Empire, contraignit l’électeur et l’Empereur à annuler leur traité '1785.)
Ce fut la dernière circonstance où Frédéric intervint dans les affaires de l’Europe.
Ce prince, attaqué, comme le grand électeur, d’une hvdropisie. mourut dans son château de Sans-Souci, le 17 août I7x(j, après quarante-six ans d'un règne glorieux. Son armée comptait alors 200,000 hommes; les forteresses étaient en bon état; le territoire, presque doublé ainsi que la population , avait plus de 3000 milles carrés de superficie. Le trésor était plein, quoiue le roi eût employé, apres la guerre e Sept ans, 40 millions à en réparer les désastres. 1,300 vaisseaux portaient à l’etranger les productions de la Prusse; l’équilibre était assuré par la ligue des princes, formée par lui, et à la tête de laquelle il était placé.
L’Europe a décerné au prince qui a fait tant de choses utiles ou éclatantes, le surnom de Grand; l’Allemagne celui A'Uniqne. Il a mérité ces titres glorieux. Sans nous arrêter à l’esquisse du caractère bien connu de ce monarque écrivain, bel esprit, philosophe, nous terminerons par le portrait qu’en a tracé le comte de Ségur, apres son passage àBerlin : « J’examinai, avec une ■ vive curiosité, cet homme, grand de « génie , petit de stature , voûté et « comme courbé sous le poids de ses.
« lauriers et de ses longs travaux. Son
« habit bleu, usé comme son corps, « ses longues bottes qui montaient au- « dessus de ses genoux, sa veste cou- « verte de tabac, formaient un ensem- « ble bizarre et pourtant imposant.
« On voyait, au feu de ses regards, que * l'âme "n’avait point vieilli. Maigre sa «tenue d’invalide, on sentait qu'il « pouvait encore se battre comme un «jeune soldat. En dépit de sa petite « taille, l'esprit le vovait plus grand « que tous les autres hommes (*). »
PnÉDPlUC-GUILf.AlMK II.
Auguste-Guillaume, frère de Frédéric II, mort en 1758, avait laissé un lils, Frédéric-Guillaume, qui succéda à son oncle à l'âçe de 42 ans. Déclaré prince royal , il avait assez peu compris sa mission future pour se livrer à un genre de vie qui ne justifia pas les espérances de Frédéric. Les deux
firemieres années de son règne s’écouèrent sans événements importants, et furent marquées par une administration et une politique assez sages, grâce aux conseils du ministre Hertzberg. En 1787 éclatèrent les troubles de la Hollande; les Prussiens furent entraînés a la guerre par l’outrage fait à la princesse d'Orange, sœur de Frédéric-Guillaume. Ferdinand de Brunswick , le même, qui , plus tard, publia l’iinpudent manifeste contre la France ; fut mis à la tête d’une armée de 20,000 hommes , et entra dans les Pays-Bas , où la lâcheté et la consternation lui laissèrent le champ libre.
Le stathouder rentra dans toute son autorité. Mais bientôt après le roi de Prusse donna une première preuve de sa politique imprévoyante et faible en refusant de, protéger contre l’Autriche les insurgés belges, qui avaient réclamé son secours. Il n’était plus alors sous l’influence d'un Hertzberg, d'un Gœrtz. C’étaient des hommes incapables et obscurs , des femmes éhontées qui le dirigeaient ; aussi ne tarda-t-il pas à perdre toute considération auprès des cabinets étrangers, dont il
(*) Souvenir* , Paris, 1 3a;, t. n. p. raç.
LUHIVERS.
devint le jouet, l’inepte satellite. Le 31 janvier 1790, il avait conclu un traité d’alliance avec la Porte Ottomane, s’engageant à la secourir contre la Russie et l’Autriche; mais il trouva plus commode ensuite d’imiter l’Anleterre, et abandonna une puissance ont les dépouilles agrandirent un empire déjà m menaçant pour l’Allemagne , et surtout pour la Prusse. Frédéric-Guillaume avait également fait avec la Pologne un traite^ en vertu duquel il s’engageait à défendre la république contre ses ennemis du dedans et du dehors , et à garantir sa constitution ( 29 mars 1790 ). Cependant, quelques mois après, on vit les troupes prussiennes occuper une. grande partie des provinces méridionales de la Pologne, pendant que les Russes s’emparaient de Varsovie. L’indignation publique flétrit en vain les deux puissances qui accomplirent cette seconde spoliation. Frédéric-Guillaume garda pour sa part toute la grande Pologne, a l’exception de la Masovie; de plus, les villes de Thorn, Czentochow et Danzig. Il venait d’abattre ne ses propres mains la seule barrière qui défendait son royaume contre l’ambition de la Russie ; mais le bruit de cette violation flagrante du droit des gens fut étouffé en Europe par la voix des orateurs de la Convention. Frédéric- Guillaume s’engagea dans la coalition que les princes épouvantés entreprirent contre la révolution française. Soudoyé par l’Angleterre, et allié de l’Autriche depuis la convention de Pilnitz et le traité de Berlin ( février 1792 ), il fit marcher sur le Rhin une armée de 50,000 hommes. On se croyait assuré du succès, comme en Hollande {*). Le
2* Vachotei pas trop de chevaux, * dit ofîswerder, le fameux favori de Frédéric-Guillaume, à plusieurs officiers de marque ; « la comédie ne durera pas long- « temps. Les fumées de liberté se dissi|»-m - déjà à Paris.l.’armée des avocats sera bientôt «anéantie en Belgique, et nous serons de • retour dans nos foyers vers l'automne. » De son coté, le duc de Brunswick disait : "l’as tant d’embarras, pas trop de dé-
roi en personne se mit à la tète des troupes avec ses deux fils. On sait par quelle série de grands événements cette coalition , d’abord victorieuse , se vit tout à coup arrêtée à trente lieues de Paris; comment furent citasses de notre sol, et rejetés au delà du Rhin, ces orgueilleux ennemis , qui voulaient écraser la France, du talon de leurs bottes. Fréderic-Guillaume, qui avait donné le signal de l’agression , fut aussi le premier à battre en retraite.
Des négociations s’ouvrirent à Bâle, et, le 5 avril 1795 , la Prusse signa avec la république française un traité humiliant , qui lui enlevait toutes ses possessions sur la rive gauche du Rhin.
Trois ans auparavant ( 1791 ), le roi avait réuni à«ses États les principautés d’Anspach et de Bayreuth, cédées par le dernier rejeton des Hohenzolfern de Franconie, Charles- Alexandre, moyennant une rente aunuelle de 500.000 florins.
En 1794, 'I s’était encore une fois jete avec les Russes sur les malheureux restes de la Pologne, et avait emporté Cracovie. Rappelé dans ses États par la nouvelle d'une insurrection sur-, venue dans la grande Pologne et la Prusse occidentale, il avait envoyé peu après un corps d'armée au blocus de Varsovie. Enfin, le troisième démembrement de la république avait été arrêté. Ce fut le 24 octobre 1795 que les puissances alliées signèrent le traité qui assura à la Prusse les dépouilles acquises par elie en 1793, et y ajouta les palatinats de Masovie et de Podla hie sur la rive droite du Bug, avec celui de Troki, une partie de la Samoitie et le district de la petite Pologne ans le palatinat de Cracovie.
Frédéric- Guillaume mourut à Potsdam le 16 novemhce 1797.
A côté des mesures les plus despotiques , quelques ordonnances utiles furent rendues sous son règne et un nouveau code fut promulgué. La Prusse s’agrandit de 3,600 milles carrés, et
« penses : tout ceci ne sera qu’une promenade « militaire. « Mémoires if un homme e/'Éfal, t. I, p. 357.
PRUSSE
d'une population de 8,500,000 habitants. Mais les fautes nombreuses de son roi avaient détruit sa haute influence dans le Nord, découvert ses frontières du côté de la Russie et de la France, ruiné tout son crédit en Allemagne , démoralisé son armée.
D’avides maîtresses et d’indignes favoris avaient grévé l’État d’une dette de 287 millions et épuisé l’immense trésor amassé par Frédéric II.
>asDimic-otui.t.ADWE ni.
Frédéric-Guillaume III était né le 3 août 1770, du second mariage de Frédéric-Guillaume II avec Louise de Hesse-Darmstadt (*); il s’était signalé par sa bravoure dans les campagnes au Rhin et en Pologne. En 1793, il avait épousé la belle princesse Louise de Meklembourg-Strelitz. pour la mémoire de laquelle les Prussiens ont conservé une tendre vénération. Il allait avoir à traverser l’époque la plus orageuse des temps modernes. Les fondements de la monarchie furent ébranlés; et si elle est restée debout au milieu de la tourmente, c’est autant à l'habileté du prince.qu’à la bravoure de la nation quelle le doit. Toutes les espérances se ranimèrent lorsqu’il arriva au pouvoir. « Économe, austère, habile à choisir de sages conseillers, animé de l’amour du bien, et s’exagérant les avantages de la paix, le jeune roi ne s’attacha qu’à reparer les brèches faites à l’État par la dissipation de son père. Il demeura convaincu que la politique ne lui imposait d’autres combinaisons que de faire respecter ses frontières et son pavillon , et de prospérer, tandis que ses rivaux s’appliquaient a se détruire (**).» Aussi tous les efforts de la Russie et de l’Autriche , toutes les machinations de. l’Angleterre pour l’entraîner dans la coalition , écliouè-
(*) Frédéric-Guillaume II s’était séparé de sa première épouse, Éiisabetli-Ulrique- Christine de Brunswick.
(**) Voyez Jomini.
5* Livraison . (Pbussb.)
rent devant son bon sens. Mais il adhéra à la neutralité armée des puissances du Nord, ce qui lui valut, en 1 801 (4 avril), l’abandon du Hanovre(*), l’occupation des embouchuresde l'Elbe, du Weser et de l’Ems. Après la paix de Lunéville, la Prusse acquit les diocèses de Hildesheim et de Paderborn, qui jusqu’alors n’avaient été soumis qu’à des évéques. Les villes libres de Goslar, de Mulhausen et de Nordhausen perdirent aussi leur antique indépendance. La ville et le territoire d’Erfurt, d’Eichsfeld et de Tretfurt, jadis gouvernés par l'électeur de Mayence, -reconnurent l’autorité de Frédéric-Guillaume. Les abbayes impériales de Quedlinbourg , dans la haute Saxe, d'Herfort.d’Elten, d’issen etdeVerden, et la ville de Munster, avec la partie sud-est de l’évêché, lui furent également cédées comme indem nité pour la perte des provinces rhénanes; mais ce dédommagement, accordé par la France au détriment de l’Empire sur le penchant de sa ruine, lit accuser le cabim-t de Berlin d’agir plutôt dans son propre intérêt que dans celui de l’Allemagne. Cependant le Hanovre fut occupé par un faible corps d'armée française, et bientôt se forma la redoutable coalition qui devait se dissoudre dans les plaines d’Austerlitz. Comme il arrive, chaque fois que le sort du monde est en question , les pressentiments et les vœux allaient au-devant des événements. L’Allemagne avait les regards tournés vers la Prusse , inquiète de savoir le rôle qu’elle allait choisir. On apprit bientôt qu’elle voulait observer une neutralité que ferait respecter une armée de 80,000 hommes. Elle paraissait même plutôt pencher pour la France. Mais tout changea subitement de face lorsque Bernadotte, avec l'année de Hanovre, traversant à marches forcées l'Allemagne centrale pour se réunir à la grande armée, passa par le pays d’Anspacb (3 octobre 1805). Trois armées se formèrent à l'instant : l’une, forte de 50,000 hommes, campait dans
(*) Voyez le Hmovut.
L’UNIVERS
la basse Saxa , et axait pour chef le duc Ferdinand de Brunswick; l’autre, commandée par le prince de Holienlohe , comptait 60.000 hommes, et occupait la Franconie; la dernière, de 20.000 , était en Westphalie, sous les ordres de l'électeur de Hesse. Mais la nouvelle du désastre de l'armée autrichienne sous les inursd'lllmfit tomber toutes les résolutions belliqueuses de la cour de Berlin. Toutefois, l'opinion publique et l'armée surtout demandaient la guerre; la compagne de 1793 était oubliée. La foule ne se reportait qu’aux souvenirs de Frédéric le Grand, et s'exagérait ses forces.
Alexandre, qui observait les dispositions de la Prusse, se rendit secrètement à Berlin (25 octobre). Il y trouva un peuple qui l’attendait, une cour qui prévenait ses vœux. L’esprit chevaleresque qui animait toutes ses actions et toutes ses paroles acheva d'enflammer l’ardeur patriotique des hommes.
Les femmes même, eut rainées par ce prestige, intervinrent dans la question , et renversèrent les doutes qui pouvaient rester encore aux personnes placées autour du roi. Un traite secret rut signé à Potsdam (3 novembre).
Pour consacrer cette alliance, Alexandre, avant de quitter la Prusse, se rendit, à minuit, au tnmbpau de Frédéric le Grand , et là * trois augustes personnages s’embrassèrent et se jurèrent constunee et fidélité dans les dangers qui s'approchaient. C’eût été une scène digne de l’antiquité, si les faits eussent répondu aux sentiments qui Pavaient provoquée (*). Cependant
(*) Napoléon qui , arec raison , n’aimait pas voir Ica femmes s'immiscer dans les affaires d'Étal, éprouva, en apprenant celle entrevue, un ceilain ressentiment ronde la reine de Plusse, el cédant à un mouvemeut de colère que plus lard osa blâmer Joséphine, il ne craignit pas d'attaquer outrageusement l'épouse de Frédéric -Guillaume dans son dix - septième bulletin :
• Le résultat du célèbre srrmenl fait sur «le tombeau du grand Frédéric, le 4 no- « vembre i8u5 , a été la bataille d'Aus-
• terlilz et l'évacuation de l'Allemagne
• par l'armée russe, à journées d étapes.
les armements de la Prusse étaient si considérables qu’on pouvait croire qu'elle appuierait par les armes les propositions du comte de llaugwitz.
Cet envoyé trouva Napoléon à Brimn (28 novembre), occupé aux préparatifs delà bataille d'Austerlitz, et fut invité à se rendre à Vienne, où les conférences commencèrent le 13 décembre, quand tout était déjà consommé ea Moravie. Là fut conclu le traité par lequel la Prusse céda à la Bavière la principauté d'Anspach, et à la France Cièves avec la citadelle de W’esel et la principauté de Neufchâtel. Elle reçut en indemnité un territoire peuplé de 20,000 habitants , pour arrondir le pays de Bayretilh, et de plus tout l’électorat de Hanovre. Une indignation énérnle accueillit à Berlin la nouvelle e ce traité. Les esprits étaient trop animés d’une humeur belliqueuse pour se laisser aller à la paix. On Hrv* même des doutes sur la lovauté du comte de llaugwitz; enfin, l'irritation se calma , et les troupes prussiennes rentrèrent dans leurs cantonnements.
Lorsque le comte de Schulenbourç occupa le Hanovre , tout se borna a une protestation du roi d’Angleterre, suivie d une déclaration de guerre qui resta sans effet , puis à quelques bravades extravagantes des Suédois
« On fit quarante-huit heures après sur ce
• «ujt-l une gravure qu'un I ruine dans Imites
• les bm.iique», rl qui excite la risée même
• des paysans, tin y vuil Ir Irel empereur « de Russie, prés de lui la reine, el de l’autre « coté le roi qui lève la main sur le tom- ■ Iwau de Frédéric. La reine elle-même, « drapée d’un cltàle, à peu prés comme les
• gravures de Londres rrpn-M-uienl lady
• ÏJatuillon, appuie la main sur son cu-ur,
• et a l'air de regarder l'empereur de Rus-
• sie. On ne conçoit pas que la (adiré de
• Berlin ait laissé répandre une aussi pi-
• lus able satire : toutefois l'ombre du grand
• Frédéric n’a pu que s'indigner de cette
• scelle scandaleuse, etc. • Le bonheur s'était évanoui jioiir la reine de Prusse. La calomnie s'etait emjkarée de ses relations avec l’enitiereur Alexandre. La perle d'un Bis. les désastres du royaume , mirent le comble à ses chagrins.
PRUSSE
La Prusse commençait à croire à la durée de la paix quand Napoléon changea de langage. Il avait vu avec indignation les menées secrétes de cette puissance , qui mettait aussi peu de discernement à délibérer que de résolution à agir, qui possédait si bien « Par/ de caresser par les paroles et d'assassiner par les /ails. •
Enlin , Frédéric -Guillaume apprit que Napoléon négociait avec l'Angleterre , et promettait de lui rendre le Hanovre. Ses craintes furent encore accrues par l’etablissement de la confédération du Rhin. Il conçut dès lors le projet de former dans le’ Nord une ligue semblable à celle que Napoléon venait de fonder dans le Midi, et somma le cabinet des Tuileries de retirer ses troupes de l’Allemagne. Tout s’arma aussitôt. Le general K rusemark pa: tit pour Saint-Pétersbourg, afin d’y renouer l’ancienne alliance.
On se réconcilia avec la Suède, on leva le blocus continental devant les embouchures du Weser, de l'Elbe et de l'Ems.
Des négociations s'ouvrirent avec la Saxe et le pays de Hesse-Cassel , pour les déterminer à réunir leurs forces à celles de la Prusse; mais partout se manifestait la même indécision : dans les mouvements de l’armée prussienne. à la cour de Dresde, à cedede Ca.-sel. Les généraux étaient vieux, et leur désunion ne pei mettait pas d agir avec force it ensemble. Pendant que les Prussiens marchaient lentement aux frontières, hésitant sur la direction qu'ii fallait prendre, les Français, bien autrement actifs, accouraient de tous côtés sur un point déterminé.
Des le 8 septembre, l'empereur était à Mayence, où il entraînait les princes allemands encore indécis , tandis que Talleyrand travaillait à rallier l’opinion par ses déclarations.
Tout annonçait le coup terrible qui devait renverser la monarchiedu grand Frédi rie. F.t cependant les dispositions des généraux prussiens étaient telles, au dire de Mathieu Dumas, «que Napoléon lui -même n’eüt pu en prescrire de plus propres à consumer en
tâtonnements le temps et les moyens d’agir. » Ils ne s’aperçurent de l’approche de l'ennemi qu'en apprenant le résultat de l’affaire de Saalfeld , où succomba le belliqueux et imprudent prince Louis (10 octobre f806). Bien <jue le roi et la reine fussent venus à larmée pour animer le courage des troupes, les Prussiens furent encore battus le 14 octobre 1806, à Iéna et à Auerstædt. 40,000 soldats avec 300 pièces de canon étaient au pouvoir de l'ennemi. Jamais armée vaincue ne s’était trouvée dans une plus triste position , enveloppée, coupée ainsi de toutes |wrts. Le corps de Hohrnlohe fui pris dans sa retraite a Prenzlow, où 16.000 hommes d’infanterie et six régiments de cavalerie mirent bas les armes (28 et 29 octobre); la réserve, sous les ordres d'Eugène de Wurtemberg, fut complètement détruite à Halle (17 octobre), et Blucher, qui s’était retiré vers les côtes de la Baltique, se vit obligé de capituler à Lubeck (6 no'embre). Magdebourg, cette formidable forteresse , qui renfermait 32 000 hommes et tout le matériel nécessaire pour une nouvelle campagne, se rendit aux premières troupes légères qui se présentèrent, par la faiblesse du général Kleist, vieillard de uatre-vingts ans. Les commandants es autres places, fortifiées ou non, ne résistèrent pas davantage. La Saxe se sépara de la Prusse pour entrer dans la confédération du Rhin.
La nouvelle du desastre d'iéna avait jeté la capitale dans la stupeur. Le vainqueur y lit son entree solennelle le 27 octobre. Il y trouva tous les trésors de l’arsenal , que personne n’avait songé à sauver. On enleva la déesse de la Victnirede la porte de Berlin, pour en orner l’arc de triomphe du Carrousel, à Paris. Na|>oleoii prit pour lui l’épée du grand Frédéric, dont il venait de renverser le vieil ediliee, et s’écria:
« Ceci est à mot. *
La reine alla rejoindre son malheureux époux , pour verser ses consolations sur des chagrins auxquels elle finit par succomber elle- même (*).
(*) Kilo mourut le ly juillet iftio.
L'UNIVERS
Après des négociations sans effet, Napoléon poussa jusqu’à Posen, où il appela les Polonais aux armes. Il ne restait pas plus de 25,000 hommes de l’armée prussienne, qui se réunit aux Russes sous les ordres de Bennigsen ; ce qui n’empécha pas qu’il n’y eût bientôt , dans toute la Prusse orientale, que Kœnigsberg et un territoire de médiocre étendue qui ne fussent pas occupés par les Français. La bataille d’Eylau (8 février 1807) ne décida rien. En Silésie, les places, abandonnées à leurs propres forces, capitulèrent; Colberg seule, sur les bords de la Baltique , ainsi que Graudenç, ne furent pas prises; le fameux Schill , un des chefs de l’association secrète des Amis de la vertu, le maréchal Gneisenau, alors colonel, et le bourgeois Nettelbech , se signalèrent dans la défense de la première de ces villes ; la seconde fut témoin des prodiges de valeur du maréchal Courbières. Dantzig succomba; enfin la bataille de Friedland (14 juin) amena forcément la paix de Tilsitt (9 juillet). Le roi, qui n’avait plus 10,000 hommes en état de combattre, céda à la France tous les territoires compris entre l’Elbe et le Rhin, lesquels constituèrent le royaume de Westphalie : il renonça à toute la Prusse méridionale , à la nouvelle Prusse orientale, et à la partie de la Prusse occidentale qui tut érigée en duché de Varsovie; il entra dans le système continental , et ses forteresses devaient rester au pouvoir de l’ennemi jusqu'au parfait payement d’une contribution militaire de 120 millions de francs. Cette paix réduisait la monarchie à la moitié de son territoire.
Le 8 septembre 1808 , il fut stipulé que les Français garderaient Glogau , Custrin et Stettin, en garantie des conditions pécuniaires du traité, et que la Prusse, pendant dix années, ne tiendrait sur pied que 42,000 hommes.
Le roi , revenu de Saint-Pétersbourg dans sa capitale au mois de décembre 1809, pensa à réorganiser son armée, à réformer les abus, à faire disparaître les traces encore profondes de la féo-
dalité , et à utiliser toutes les forces de la monarchie.
Ces malheureuses années furent donc pour la Prusse ce que la révolution avait été pour la France. Des lois municipales furent publiées; la possession du sol , la liberté furent garanties aux paysans jusqu’alors asservis aux seigneurs ; les emplois publics devinrent plus accessibles aux talents de toutes les classes. Jamais, enfin, on ne vit un tel accord , une telle harmonie d’efforts combinés de la part des gouvernants et des gouvernés : les ministres du roi étaient des hommes énergiques et dévoués au pays. Un d’eux, le baron de Stein, fut même obligé de quitter l’Allemagne en décembre 1808, parce qu’il s’était attiré l’attention du gouvernement français, qui voulait rompre la Prusse à la soumission. Mais des rigueurs excessives, ignorées peut-être de Napoléon, accrurent la haine du peuple pour les Français, et l’excitèrent à hâter de tous 'ses moyens l’heure de la vengeance. Des sociétés politiques s’organisèrent dans l’ombre. On travailla en secret à réorganiser l’armée. Sur ces entrefaites éclata la guerre d’Autriche (1809).
Frédéric-Guillaume comprenait bien que tout ce que la monarchie avait perdu par les malheurs de la guerre ne pouvait être recouvré que par une guerre où la nation se lèverait comme un seul homme; il fondait principalement son espoir sur cette jeunesse qu'on devait bientôt lancer dans les plaines de Leipzig , en la leurrant de promesses oubliées après le succès.
Aussi, pour l’attirer et lui faire sa cour, créa-t-il, en 1810, l’université de Berlin , où furent appelés les professeurs les plus distingués de l’Allemagne , et qui est arrivée aujourd’hui à un si haut degré de célébrité. Là , des hommes comme Fichte enseignèrent combien il est beau de mourir pour la patrie ; de là découlèrent ces idées qui, dans les campagnes de 1813 et 1814, entretinrent l’exaltation patriotique des Prussiens.
Au mois dejuin 1810, Uardenberg fut
PRUSSE
nommé grand chancelier du royaume , et prit, pour ainsi dire, seul la direction des affaires. Scharnhorst , dont l’activité avait éveillé les soupçons de la France, se démit de ses fonctions ; mais les gens bien informés savaient qu’étroitement lié avec Hardenberg , il exerçait, sur tout ce qui tenait à l’armée , une influence d'autant plus sûre qu’elle était plus invisible. Ce fut à partir de cette époque que parut le plus grand nombre des ordonnances réformatrices et progressives qui donnèrent de nouvelles forces à l’esprit national.
Sur ces entrefaites , la mort de la reine Louise, qui stimulait ce mouvement avec la même ardeur qu'elle avait montrée autrefois devant les bataillons prussiens, jeta la famille royale et tout le pays dans le deuil. Sans se laisser abattre par ce coup terrible, le roi continua ses efforts pour la prospérité de son royaume. Entre autres édits publiés à cette époque, nous remarquerons celui du 30 octobre 1810, qui supprima la grande maîtrise de l’ordre Teutonique, et ses commanderies, dont tous les biens furent réunis au domaine public.
Contraint de rester encore à la merci de Napoléon . le roi conclut à Paris le traité du 24 février 1812, et fit marcher 20,000 Prussiens à la remorque du conquérant, lorsqu’il traversa la Prusse pour s’enfoncer et se perdre dans les steppes de la Russie. La division prussienne, formant L’aile gauche sous les ordres de Macdonald, fut chargéedu siège de Riga. Mais, à l’heure des revers (30 décembre 1812), le général York, qui commandait les1 Prussiens, brisa cette alliance factice, et se sépara de l’armée française; prenant aussitôt une position menaçante, il donna le premier signal de là guerre. Le 22 janvier 1813, le roi annonça qu’il quittait Berlin pour se rendre "à Bresluu , où il se hâta de s’entourer d’hommes connus pour leur haine contre la France, comme Biücher, Gneisenau , Knesebeck , Boyen , Kleist et Tauenzien. Dès le 3 février, il fit un appel à la jeunesse , et cet appel fut
entendu. Le pays entier ressemnlait à un camp. Des corps francs se formèrent, et 100.000 hommes, peu de temps apres, n'atteiidaient que. l’instant du combat. Le 27, se conclut, à Kalish, l’alliance avec Alexandre ; la guerre fut déclarée sainte , et les voûtes de toutes les églises retentirent d’excitations non moins belliqueuses que les proclamations royales ; l’enthousiasme ne connut plus de bornes. Enfin , la première bataille se livra à Lutzen. L’armée coalisée était commandée par Witgenstein et Blucher. Napoléon resta maître de la place ; mais ce n’était plus la une bataille d’Iénat II n’y avait ni prisonniers ni canons pour attester la victoire. Les Prussiens perdirent, dans cette journée , le célébré général Scharnhorst , créateur de leur nouveau système militaire. On ne combattit pas avec moins d’acharnement à Bautzen. Cependant ces deux batailles n’amenèrent aucun résultat.
On était épuisé de part et d’autre , et un armistice de six semaines fut signé le 4 juin. Une activité sans exemple n’en continua pas moins de se manifester chez les puissances belligérantes , surtout en Prusse. « Les exercices militaires se faisaient sur toutes les places publiques des villes et des villages; et, dans les ateliers, les bras étaient tous occupés à confectionner des instruments de guerre (*). » Napoléon , de son côté , se préparait énergiquement à résister à l’Europe entière liguée contre lui. Toutes les routes , depuis les Pyrénées et les Apennins, se couvraient de recrues qui marchaient vers les bords de l’Elbe. L’Angleterre envoya de quoi armer 20,000 hommes, fit "parvenir aux Prussiens cent canons , et s’engagea , par une convention signée à Reichenbach (15 Juin), à leur payer, avant la fin de l’année, 666,000 livres sterling. Le 9 juillet, le prince royal de Suède eut avec Frédéric-Guillaume et Alexandre une entrevue où il traça , dit-on , le plan de la campagne qui’ assura la victoire aux armées alliées. Pendant ce temps,
;*) Voyez Manso, t. lll, p. 171.
L’UNIVERS
le congrès de Prague (Hait assemblé plutôt pour remplir une formalité insignifiante que |iour donner des gages de conciliation. Les négociations furent bientôt rompues , et l'Autriche se joignit aux alliés. Trois grandes années allaient entrer en campagne: celle du Nord, forte de 80 000 hommes, commandée par Charles- Jean , ayant sous lui Bulow ; celle de Silésie, sous Blücher, qui avait pour chef d’etat-major le général Gneisenau ; et celle de Bohême , sous Schwarzenberg. « Il serait difficile d'évaluer exactement les forces qui se trouvaient en présence; mais il n'y aurait pas d'exagération à dire qu’il y avait près d'un million d'hommes sous les armes , et que 2,500 canons n’attendaient qu'un signal (tour répandre la mort dans ces masses de combattants (*). • On se heurta d’abord à la journée de Cross- Beeren , qui sauva Berlin , et à celle de Katzbach en Silésie ( 26 août) , où le corps d'année de Macdonald fut anéanti. La bataille de beunewitz ou de Juterbock ne fut pas moins complète. Mais ce n'étaient là, pour ainsi dire, que les préludés de la terrible bataille qui se livra, pendant les 16. 17 et 10 octobre, dans les jilaiiiesde Leipzig. Apres ce succès, Frédéric-Guillaume, Alexandre et Charles- Jean s'embrassèrent sur la place de la ville. A la fin de l'année , on se prépara à envahir la France.
Le dernier décembre 181 S, l’armée prussienne passa le Rhin, sous les ordres de BlüWier, qui, ne cessant de pousser à l'attaque, reçut bientôt de ses soldats le sobriquet de maréchal en anant (Vorwærts).
Après la capitulation de Paris, Frédéric-Guillaume, qui avait montré le
filus de sang-froid et de fermeté dans es jours où les coalisés cédaient au génie de Napolé m , resta en France jusqu’à la conclusion de la paix. Ce ne fut qu'alors qu’il recouvra les citadelles ae Glogau , de Wesel , d’Erfurt , de Magdebourg, et tous les pays détachés de la monarchie prussienne.
(*) Toye* Maoso, t III, p. 181.
Il partit ensuite pour Vienne, et assista à toutes les séances de ce congrès , où l'on vit paraître à nu la pensée des puissances ail ées. I,es rapports entre Frédéric Guillaume et Alexandre étaient d'une nat ire délicate. Ce dernier, dont la générosité avait été prônée partout, voulut, comme tous les autres, être dédommagé , recompensé de ses services; il demanda que la Pologne, autant que cela était possible, reprit ses anciennes limites, lût constituée en royaume et iiicor|>orée à la Russie. Frédéric- Guillaume devait aussi renoncera l'ancienne Prusse méridionale et à la Prusse orientale.
L'empereur insistait . avec l' injustice la plus flagrante et eu menaçant de ses armes . en cas de refus, pour que Frédéric-Guillaume gardât comme indemnité le royaume ae Saxe , dont il avait provisoirement déjà pris possession.
La Russie atteignait ainsi un double but : elle s'attachait, par les liens de la reeonn issanee, une cour dont la rapprochèrent plus tard des alliances de famille ; en même temps elle augmentait la force physique de la Prusse, condition utile a leur objet commun :
le déplacement de l'influence suprême de l'Autriche en Allemagne. Ces graves questions faillirent rompre l'harmonie entre les souverains. Déjà une alliance secrète s'était formée, avec, l'adhesion de la France, entre l'Autriche et l’Angleterre, dans le but de s’opposer aux exigences de. la Russie et de la Prusse. Néanmoins les difficultés s'évanouirent ; la Prusse se contenta d'une partie de la Saxe et delà rive gauche du Rhin, avec ses belles campagnes et ses florissantes cités. Elle acquit en outre de la Suède, la Poméranie suédoise et rtle Kugen, moyennant 3 millions 500 mille thalers, payes a ce royaume, et 2 millions ou Danemark. Au milieu de ces débats et du morcellement des Etats, la nouvelle de l’arrivée de Napoléon de l'île d'Elbe vint frapper tous ses ennemis de stupeur et les reunit ensuite dans une pensée commune. celle de le comliattre. l.a Prusse, dont les troupes étaient rentrées dans leurs foyers, les remit sur pied
PRUSSE
et les dirigea sur ie Rhin. Elles s’avancèrent par la Belgique . vers les frontières de la France. Ce fut h Ligny (Itî juin 1815) que, sous les ordres de Blticher, elles aeee|iterent la bataille , taudis que la division de Bulow était encore à I.iége. Quoique protégées par des coMines , des ruisseaux et des villages , elles furent battues et perdirent 14 mille hommes; elles firent néanmoins leur retraite en bon ordre. Le même jour, les Anglais et les Français en vinrent aux mains aux Quatre-Bras. F.nlin, le corps de Bulow arriva dans la soirée du 18 juin, as>ez à temps pour sauver l'armée anglaise et décider la victoire de Waterloo.
Dans les humiliants traités qui suivirent l’occupation de Paris , Saarlouis et plusieurs districts sur la Saar revinrent a la Prusse. Celte puissance, qui avait répare ses pertes Je 1 ilsitt , toucha encore pour sa part d'indemuites 145 millions (*).
T.e 26 septembre . se forma la sainte alliance, dont Alexandre avait donné la
firent ière idée, et dont Frédéric Guilaunie fut un des fondateur-. Dans tous les eonerès le roi s’unit étrnitemei tà I*A ut riche pour tout cequi concernait les affaires de l’Allemagne. A l’interieur, commença aussi, après 181 5, une transformation de la monarchie prussienne en un État compacte et bien constit ;é. De ce moment parurent de nombreuses ordonnances, dictées par une vaste et active intelligence. La landwehr reçut cette organisation qui faisait dire à Blücher : > Chez nous on ne sait pas • où le bourgeois finit, et où le soldat » commence. • L’église protestante et les écoles devinrent l’objet d’une sollicitude particulière. F.n 1816, toutes les douanes intérieures furent abolies; le rachat des corvées adoucit les rapports des paysans avec la noblesse.
L’année suivante on créa un conseil d’État, chargé de délibérer sur les affaires administratives , sous la présidence du roi ou du chancelier. Par un
(*■) Voyez pour l'agrandissement et lez
!>rojets de la Prusse, au congrès de Vienne, es histoires de Saxe, de Mecllembourg, etc.
ordre du cabinet, le roi manifesta le désir de voir se réunir dans ses États les deux sectes lutliei ieune et calviniste. En 1818. un nouveau tarif de douanes fut adopte. A cette éfKxpie la jeunesse de l'Allemagne entière éclatait en reproches menaçants contre tous ces souverains, qui, prompts à faire retentir bien haut , pour se sauver au milieu des orages, les mots magiques de liberté, de constitution, avaient violé ensuite sans pudeur les serments les plus solennels. Une commission fut nommée, par Frédéric Guillaume, pour rédiger un pacte constitutionnel. Mais les ordonnances de 1823 ue remplirent que très-imparfaitement les engagements contractes au milieu des dangers de la patrie. Le rétablissement des états provinciaux ne fut qu’un tempérament sans conséquence à un pouvoir absolu exercé avec habileté, il vrai, mais manquant de toutes les garanties qu’une nation aussi civilisée a dtoi» de réclamer pour l'avenir. I.e roi s'associa encore, avec trop d'abandon et aux dépens de la suprématie que des tendances pins constitutionnelles et moins favorables à la Russie lui autaient fait prendre en Allemagne, à toutes les mesures illibérales qu’adoptèrent plusieurs congres et la diète germanique, effrayés de l'effervescence populaire. En revanche, il accrut considérablement par le nouveau système de douanes (voyez plus iiaut) un ascendant qui pourra devenir très- grave en cas de guerre. L'amortissement successif de la dette publique qui, en 1820, s’élevait à 217 millions Je thalers (868^000,000 de francs), les encouragements donnés au commerce, à l'industrie, aux arts et aux sciences, les reglements sur les monnaies et sur l’uniformité des poids et mesures, les soins donnés a l'amélioration des routes et du service des postes, attestèrent et core U vigilance et l'activité du gouvernement.
F.n 1830, lorsque la révo'ution de France et de Belgique vinrent aecrot tre la fernientation des idées et des passions politiques en Allemagne, le roi euvova dans les provinces rhéna-
L’LNIVF.RS.
nés , toujours mal disposées, une armée de 75 à 80 mille hommes , et les mit sous les ordres du prince Guillaume , nommé en même temps gouverneur du grand-duché. Mais, grâce à un esprit de sagesse et de modération qu’il devait à son expérience , il comprit que si la France pouvait être mécontente des traités de 1815, il n’en était pas de même de son royaume , et que la guerre ne ferait que compromettre ses intérêts. Tout en se préparant aux événements possibles , il imposa silence aux partisans de la guerre, qui ne manquaient ni dans son armée* ni dans son conseil, ni même dans sa famille, et il contribua puissamment à maintenir la paix européenne, compromise par les dispositions belliqueuses de la Russie et par l’insurrection do la Pologne.. Cependant l’histoire flétrira son indigne cont nivence avec le tzar pendant la lutte héroïque des Polonais. Violant la neutralité sur laquelle ce malheureux peuple avait compté de la part de la Prusse et de l’Autriche, le cabinet de Berlin , après avoir contenu les populations du duché de Posen, laissa les troupes russes se ravitaillera l’aide des magasins prussiens, et les vaisseaux de la Russie, débarquer des approvisionnements à Danzig. Le châtiment suivit de près cette coupable politique. Avec la flotte du tzar, le choléra aborda dans le royaume où il fit de cruels ravages. Tandis que ce fléau pénétrait par une des extrémités de la Prusse , l’autre était toujours préservée contre une contagion d’une autre espèce par une immense armée d’observation.
Ainsi la Prusse, forte de l’approbation de la diete, s’attribuait la tâche de veiller à la sûreté de l'Allemagne , et se posait comme une puissance plus essentiellement germanique que l’Autriche.
Les dernières années du règne de Frédéric-Guillaume ont été troublées par des disputes religieuses, relatives aux mariages mixtes. L’archevêque de Cologne et celui dePosen ontétéarrétéspour avoir résisté opiniâtrement aux volontés du chef de l’État. Mais ces vio-
lences, qu’on a généralement blâmées, doivent être imputées, peut-être moins au roi lui-méine qu’a son ministère protestant.
Frédéric-Guillaume est mort au mois de juin 1840, laissant un souvenir qui vivra longtemps dans le cœur de ses peuples.
Le 9 novembre 1824, il s’etait uni à la comtesse Auguste de Ilarrach (*), par les liens d’un mariage morganatique, auquel il dut le bonheur de ses vieux jours. Elle porte le titre de comtesse de Hohenzollern et de princesse de Liegnitz.
Parmi les sept enfants issus de son premier mariage, nous nommerons:
1“ Frédéric-Guillaume IV, né le 15 octobre 1795, marié, en 1823, à Élisabeth-Louise, tille du roi Maximilien- Joseph de Bavière, née en 1801;
2" Le prince royal, Frédéric- Guillaume Louis , né le 22 mars 1797, marié, en 1829, a la princesse Auguste de Saxe-Weimar;
3° L’impératrice de Russie, née en 1798, etc.
rRÉORRIC-GDrr.LAUME IV.
Ce prince, dès sa jeunesse, connut les mauvais jours et l’inconstance de la fortune. Son éducation , confiée aux Ritter, aux Ancillon (**),aux Kisbuhr, porta d’heureux fruits (**•).
Les premiers actes de son gouvernement annoncèrent une tendance vers les institutions constitutionnelles réclamées impérieusement par l’esprit public. Cette marche peut seule d’ailleurs concilier à la Prusse l’affection de» autres peuples de l’Allemagne, vers laquelle un grand pas a été fait déjà par le système de douanes qui doit asseoir l’unité germanique sur les débris du système poli tique de Richelieu. Tous les efforts du gouvernement tendent aussi à une réconciliation avec l’Église catbo-
(*) Née en 1800.
(”) Mort en i83î.
(***) Les Crussions se plaisent à citer, surtout depuis son avènement, une foule de reparties et d’observations piquantes qui justifieraient les éloges donnes à sou esprit et à ses connaissances.
PRUSSE
liqtie. Des chemins de fer doivent sillonner bientôt les différentes provinces et les rapprocherde la capitale. On stimule par tous les moyens l’activité des intérêts matériels;' seulement, si l’on a pour but d'assoupir ainsi chez les peuples les idées de liberté, qu’on sache bien qu’il n’existe qu’un moyen de conserver à la Prusse la supériorité conquise par ses armes et par l'intelligence de ses souverains : c’est de répondre franchement à toutes les exigences politiques de notre époque; exigences qui, après la guerre, se, manifestèrent, dans la plupart des États germaniques, avec assez d’évidence pour démontrer qu’en prenant les armes, les Allemands avaient voulu frapper, en même temps que la tyrannie (Te Napoléon , le despotisme de leurs propres gouvernements.
APPENDICE
considératiohs son l’imfortavcs roim-
qvi DE LA PRUSSE.
Une grande question reste à résoudre en Allemagne, question décisive et suprême dont se préoccupent tous les esprits indépendants de ce vaste empire, qui, ennuyé tout à coup de sa vie contemplative, de sa quiétude philosophique, sent aussi aujourd’hui le besoin de compter dans la balance des États. Placée au cœur de l’Europe, médiatrice naturelle entre l’orient et l’occident de cette partie du monde, l’Allemagne ne veut plus rester réduite à cette nullité toujours croissante depuis trois siècles, et dont elle est naguère sortie pour un moment par un effort courageux et dans un jour d’exaltation patriotique ; ellecomprend que si la force lui manque, c’est qu’elle est sans unité et que sa nationalité n’est qu’un vain mot (’). Des associations de douanes , conclues entre de puissants États avant que la Prusse edt donné à sa ligue commerciale son extension et son importance actuelles, avaient déjà signale cette tendance à
(*) Luther disait déjà dans les Propos de table : L’Allemagne ressemble à un étalon beau et fougueux, abondamment pourvu de
une fusion nouvelle. Aujourd’hui , la Prusse a absorbé toutes ces associations particulières; elle a solidement constitué l’unité commerciale dit pays; à elle doit appartenir aussi la glorieuse mission de fonder son unité politique.
Que l’Autriche, avec son système à la fois stationnaire et extra-allemand, ne prétende pas à se replacer à la tête de la patrie commune : si Vienne est la première ville de la Germanie , elle n’en est pas la capitale. En vain vous y chercheriez ce mouvement intellectuel, cette activité de la presse, ces chaires retentissantes qui sont presque inséparables de l’idée d’une ville allemande. Bien plus : le gouvernement de I Autriche, loin de marcher avec son avant-garde, avec les États héréditaires des archiducs, marche avec les Hongrois et les Bohèmes ; il y règne, comme chez ces deux peuples jadis glorieux, une aristocratie puissante, orgueilleuse, opposée à toute innovation. Agrandie du côté du sud et de ’ l’est, cette puissance est devenue étran gère à l’Allemagne. Elle s’est d’ailleurs mise en opposition avec elle sous le rapport des doctrines; s’obstinant à arrêter la marche des lumières, elle est restée, malgré sa grandeur, plongée dans un marasme tel , qu’elle n’a plus guère produit de grands hommes, que sa population même semble immobile (*), et que si sa puissance se
fourrage et de tout ce qui lui est nécessaire : Seulement il lui manque un cavalier.
(*) Tandis que la Prusse compte aujourd hui 3,749,094 habitants de plus que lor* du congrès de Vienne, où sa délimitation actuelle lui fut assignée, en Autriche la population ues’accroit , si toutefois accroissement il y a , que d’une manière imperceptible. Triste empire que celui-là ! De quelque côté qu'on l'examine, c'est toujours la même immobilité. Déjà, par le chiffre seul de ses habitants, la Prusse a droit à lus de la moitié des revenus de l' union ouanière, lesquels revenus sont répartis entre les divers Étals qui la composent, d’après le montant de leur population.
Ainsi que nous le disions dans l'aperçu géographique, la population de la Prusse dépasse 14 millions. Elles’élèveà 14,319,7m individus.
L’UNIVERS
maintient, eVst uniquement gr.Ve à la force répulsive de s s din'omates.
La fon*e matérielle est de son côté, et encore ;’a-t-nn vu battre en brèche par le génie du grand Frédéric. Mais qu'est-elle cette force matérielle, en comparaison de la vigueur ambitieuse de la Prusse, partie de si bas et peu satisfaite encore de ses progrès , de cette Prusse qui , en Allemagne. représente l'action, l'activité politique.
C'est la Prusse, neutétre, que la Providence a appelée à réunir en un seul faisceau les forces disséminées de l’antique Germanie; c’est letrôned i grand Frédéric qui, peut-être, rehaussera son éclat de celui de vingt trônes secondaires . dont la majesté coûte si cher sans en être pour cela plus réelle ou plus respectable. La Prusse proprement dite n’est pas plus, il est vrai , un pays allemand que la Courlande et la Livonie habitées par la race lettone; mais cette partie slave du royaume ne peut être regardée réellement que comme une annexe du Brandebourg , des États héréditaires de la maison de Hohenzollern. C’est l’élément germanique qui domine dans le royaume, absorbant insensiblement tous les autres , surtout depuis le congrès de Vienne, où la Prusse obtint d étendre son action sur tout le bas Rhin, et de réunir plusieurs antiques villes impériales aux débris des électorats de Trêves et de Cologne.
L’Autriche, héritière de la Hongrie, de la Bohême, de la Galicie, du Milanais et de Venise, suit nécessairement une politique à part, vaste, multiple, européenne, qui ne saurait toujours se prêter atix exigences de l’Allemagne. Mais la Prusse, quels autres intérêts peut-elle avoir que ceux de cette vaste région ? Ses provinces slaves n’ont par elles-mêmes aucune consistance; les autres sont essentiellement germaniques, et comptent en partie parmi les plus belles et les plus avancées en civilisation. Elle se trouve ainsi en rapport avec presque toutes les races de l'ancienne Germanie, sans appartenir exclusivement à aucune d'elles. Née de la réforme religieuse,
lui devant au mnins ses immenses progrès, elle en retient l’esprit, et forme a cet egard l’antipode de l’Autriche.
Quelle ville compte (dus de penseurs et d'érutits que Berlin, plus d’écoles (*) et d'auditoires, plus de trésors des qrts et des s uences? On l’intelligence allemande est elle plus vivace, plus féconde, plus variée? Chez quel peuple de la race teutone trouve-t-on à un plus haut degré ce caractère enjoué, cette vivacité d’esprit, ce besoin de progrès ?
La Prusse, jeune encore, est aussi pleine de sève, de force, d’espé rances, et surtout d'ambition. De Berlin , des universités prussiennes , est parti en
(*j Nulle part les écoles primaires ne sont aussi généralement suivies qu’en Prusse.
Les cliifTres sont 1» pour le prouver : dans la province de Sase , sur tou enfants de six à quatorze ans, ége reqn l'a pour être admis dans les écoles, qi y reçoivent le bienfait de l'instruction publique; il en est presque de même pour tout le reste du royaume. Lors du dernier recensement , à la Gn de 1SÎ7, la Prusse comptait s,83u,3aR enfouis de six à quatorze ans, et, sur ce nombre, a, sR 1,078 fréquentaient les écoles publiques; les 547, i5o autres, ap|uuienanl presque tous à la rlavse opulente, recevaient l'instruction dans des institutions particulières du chez leurs parents. Mais grâce aux progrès qu’a faits l'instruction élémentaire et surtout la pratique de renseignement, res institution! particulières ont disjiartt presque complètement , et ce n'est plus que dans les grandes villes qu’elles peuvent se maintenir.
Un autre fait uon moins remarquable, c’est que l'instruction est également répandue parmi les deux sexes : le nombre des filles qui suivent les écoles publiques est à calui des garçons dans le rapport de 4 3 à 45. Aussi l'instruction élémentaire du peuple en Prusse coûte à l'État ou plutôt lui coûtera (car elle n’a pas encore atteint toute l’extension qu'on veut lui donner) <to millions de francs par an, c'est-à-dire la moitié des revenus du royaume, qui en 18 38 out été de 5», 68 1.000 thalers.
Voyez , sur ce qui précède, l'ouvrage que M. Hoffmann, directeur du bureau de slaiistiqoede Berlin • publié sous le titre suivant: La population de la Prusse en 1837 , considérée tous U rapport de l'industrie, de la moralité, etc.
PRUSSE
1813 ce cri de puerre qui embrasa l'Allemagne. L’enthousiasme des Prussiens a réveillé de sa léthargie le reste de la nation, a fait naître ces rêves de grandeur auxquels elle a dü une vigueur nouvelle.
D'ailleurs, ce royaume peut servir de modèle a tons pour sou adminis-'tratiou intérieure : la probité, l’écomie, l'instruction y president a toutes les affaires; liberté entière dans tout ce qui n'altére pas les rouages de l'État. Avec cela, la monarchie, que Frédéric le Grand porta à un degré de force que sa nature ne semblait pas comporter, est une puissance militaire de premier ordre, avant une armée aguerrie et bien disciplinée, d’excellents officiers, un materiel nombreux, une noblesse belliqueuse et un système admirable de défense. Condamnée à se créer de grandes ressources pour la guerre, elle a introduit citez elle une organisation militaire qui ne laisserait rien à désirer si on y entretenait moins les habitudes des camps et l'esprit soldatesque. F.n effet, cette organisation aete une innovation heureuse dans un pays formé de conquêtes successives, mal arrondi, avant iiartout des extrémités qu’il faut défendre contre elles-mêmes et contre les voisins, des frontières qu’il faut couvrir sur une ligne immense, sans pouvoir cependant supporter des charges en dis-
Eroportion avec d*-s ressources encore ornées. Fière d’avoir acquis une importance que ni son étendue, ni sa conformation, ni sa richesse, ne lui avaient assignée, la Prusse veut jouer son rôle , et ne nas descendre d'une grandeur dont elle sent bien tout le poids, mais qui Hutte son orgueil. Pour soutenir cet état factice, elle a fait des efforts surualuieis, en combinant avec la force materielle les ressources de l'intelligence , en suppléant, par une administration exemplaire, a I insuffisance de ses moyens physiques. Neanmoins , elle succomberait a ta longue sous le faix qu’elle supporte depuis soixante ans : mettre ses forces au niveau de ses prétentions est pour elle le premier besoin. Voila pourquoi nous
croyons qu’elle vise elle-même à s’assurer la prééminence en Allemagne, à devenir le gouvernement national. Sa destinée l’y pousse', et cette tendance, déjà prononcée en 1813, s'est manifestée de nouveau clairement dans plusieurs de ses actes, surtout dans sa vaste ligue commerciale, puis dans le haut protecturat qu'elle s’arroge dans les affaire protestantes, dans les promesses d’une constitution dont elle berce de temps à autre le peuple, dans les sacrifices qu’elle s'impose pour mettre ses universités au-dessus de toute concurrence. Après avoir partout renversé à l'intérieur les barrières des douanes, el e voudra offrir à ses confédérés le modelé d'une administration bien réglée, d'une législatif simple, éclairée, efficace (*), comme elle a pris, par les conseils de Stein, l’initiative des institutions municipales; elle se relâchera de la sévérité de sa cen-ure, elle se montrera favorable aux institutions libérales, que, éclairée comme elle l’est , elle repousse sans doute à contre-cœur. Alors les barrières étant tombées et les préventions détruites, b voie serait ouverte aux p.us vastes desseins.
Sju’on ne croie pas, hâtons-nous de ire, que la France soit intéressée à prévenir les démarches de la Prusse, cette puissance ne pourrait se mettre à l'œuvre qu’après avoir rompu avec nos ennemis, en acceptant pour elle les principes qui nous regis-ent. Malgré toute la différence du génie des deux nations, l'Allemagne est destinée à vivre en paix avec nous; la Prusse est notre alliée naturelle, comme elle est notre rivale en lumières, en vigueur, en mobilité, en bonue administration.
Seulement, fortifiée par son protectorat sur l'Allemagneentière, elle devrait nous abandonner enfin, pour nous rassurer contre ses envahissements, ces provinces de la rive gauche du Rhin , si nécessaires à notre défense du côté de l’est et du nord-est. Rentrés ainsi
' (•) De nouveaux codex se préparent. Déjà on vient d admettre dans le* Iribuuaux M principe de* plaidoirie* orales.
L’UNIVERS
dîins nos limites naturelles, tranquillisés, en outre, par notre alliance avec la Pologne rétablie, nous pourrions alors entretenir avec l'Allemagne des rapports basés sur des besoins identiques et sur un gouvernement semblable, et cette union nouvelle ne serait point précaire comme celle que nos gouvernants avaient si chèrement achetée de ces insulaires toujours dominés par leurs intérêts mercantiles. La France aimerait à voir s^élever au delà de ses frontières un boulevard solide contre le Nord ; elle applaudirait au développement d’une puissance, comme elle expression des besoins de l’époque ; elle renierait cette politique surannée qui lui conseillerait de tendre de toutes ses forces à n'être entourée que d’États faibles et morcelés ; en un mot, elle écouterait ses véritables intérêts, qui sont aussi ceux de l'humanité.
Nous avouerons cependant que ce lan , qui nous paraît non-seulement eau , mais raisonnable et d’une exécution sinon facile, au moins possible, trouverait de nombreux adversaires dans les populations allemandes que la Prusse s’est aliénées à différentes époques de son histoire , et particulièrement depuis I8t4, par ses hauteurs, son opposition aux institutions libérales, et son alliance trop intime avec la Russie.
On ne peut nier que les Prussiens .
tout étonnés de leur rapide élévation, n’aient oublié bien vite leurs anciens désastres dans laChampagne, leur abaissement de 1806 à 1813, et les leçons sanglantes qu’ils avaient reçues à Jena et à Friedland ; qu'ils ne se soient montrés dédaigneux à l’égard de leurs compatriotes de l’ouest et du midi, tt u’ils n’aient fondé sur leurs succès e Gross-Beeren , de Kulm, de Dennewitz, une gloriole mal proportionnée à l’importance de ces victoires dues pour la plupart à un général français, devenu roi de Suède, et que les intérêts de sa nouvelle patrie avaient forcé à se ranger parmi les ennemis de Napoléon ; il est vrai encore que leur forfanterie , née avec les premiers triomphes de Frédéric II et portée au delà de tou-
tes les bornes après le succès de la coalition à Waterloo, ne se borna pas aux extravaganres qui signalèrent leur arrivée à Paris, et quelle n’épargna pas davantage leurs frères d’Allemagne.
C’est un tort , c’est un mal , mais ne faut-il pas pardonner quelque chose à la vanité qu’inspire si souvent un triomphe inespéré ? Le temps , d’ailleurs, y porte remède, et une conduite plus sage, plus réservée, en fera obtenir l’oubli.
On objectera encore à la Prusse ce système de discipline et d'hiérarchie militaires, cette infraction aux solennelles promesses du 22 mai 1815, ces mesures prises de concert avec l’Autriche, pour réprimer tous les élans d'une nation électrisee jadis par les idées de patrie et de liberté. On lui reprochera encore ses relations avec l’empire moscovite. On demandera quelle garantie offre une puissance qui pave à la Russie ses agrandissements successifs par de lâches complaisances , par le refus d’une constitution, par une Inquisition sévère au sein des universités, par une censure permanente, établie même sur le domaine de la science; enfin, par la violation de la neutralité qu’implorait la malheureuse Pologne, violation dont elle a porté la peine par l’irruption d’une maladie affreuse et par le retentissement des malédictions d’un peuple mourant.
Nous trouverions ces objections fondées, si elles tenaient plus compte rie la position donnée de la Prusse, si elles ne lui faisaient pas un crime de ce qui est pour elle une malheureuse nécessité. Les circonstances modifient la politique des puissances; et celle du cabinet de Berlin, déterminée par les besoins présents , ne préjugé rien quant à l’avenir. Elle contraste, il est vrai , avec la haute civilisation répandue dans le pays et avec les lumières du prince; elle pèse peut-être à la loyauté d’hommes d’Etat, parmi lesquels on a vu siéger un Ancillon , un llurnboldt ; elle nuit à la considération de la Prusse, mais elle sert bien ses projets; elle soulève l’Allenftagne, mais elle tend à la conquérir.
PRUSSE
Lorsque naguère les décisions du congrès de Vienne , les efforts surnaturels que la Prusse venait de faire, et l’appui d’Alexandre, empereur de Russie, lui eurent assuré un nouvel agrandissement, elle se trouva rejetée dans sa politique militante et expectative.
Touchant à la France d’un côté , et à la Russie de l’autre, se développant sur une surface de 5.000 milles d'Allemagne, mais partagée en deux fractions , privée de limites naturelles, ne formant pour ainsi dire qu’un immense cordon , elle comprit les exigences de sa position , et s’y conforma. C'était pour elle un besoin de rester armée ; l’unité devenait une condition de son existence; les lenteurs, les résistances et les indiscrétions inséparables du gouvernement représentatif, devaient paralyser les mouvements et compromettre sa sûreté et sa puissance factice. Enfin , la Prusse fut forcée de s’appuyer sur la Russie pour mieux contenir la France et couvrir au moins ses frontières de l’est , quand celles de l’ouest , mal affermies encore, pouvaient être franchies par cette voisine redoutable. Depuis, l'alliance entre les ' deux États a pris un tel caractère d'intimité , qu'elle a justement alarme , non pas seulement l’Allemagne, mais jusqu’à un certain point même les Prussiens. Cependant les individus passent, les peuples restent; d’ailleurs la politique au jour bien souvent n'est
filus même celle du lendemain ; et l'aliance de. la Prusse avec la Russie est d’autant moins durable, qu’il n’existe aucune sympathie entre les deux peuples (*). Qu'on offre à la Prusse les moyens de s'arrondir, qu’on écarte les dangers qui la menacent de toutes
(*) Des faits récents donnent lien de croire que, depuis la mort de Guillaume III, l’amitié des deux souverains s'est bien refroidie. L'organisation plus libérale introduite dans le duché de Posen , l’accueil bienveillant fait aux recrues fugitives de l'armée russe , et plusieurs difficultés résultant de l'application du traité de douanes , ont particulièrement mécontenté l’empereur Nicolas centre le roi , qui, en toute occasion, aime à suivre les élans d'un coeur généreux.
parts , «t sa politique changera. Puissance par le fait, au lieu de l'être par l’opinion seulement et grâce au patronage du tzar, elle renoncera aux moyens artificiels et violents, elle animera tous les éléments nouveaux de cette sève, de cette vigueur de jeunesse qu’on remarque en elle. Toute la nation rajeunie, régénérée, retrempera son esprit, son caractère.
Si l’on traite ces vues de ebimériues , nous rappellerons que deux fois éjà, dans deux grandes occasions l’Allemagne tout entière, à l’exception de l'Autriche, a eu les regards fixés sur Berlin, comme si un instinct plus puissant que ses préventions lui avait dit que son salut lui viendra de là.
Aveuglé par son animosité contre la France, Frédéric-Guillaume a trompé l’attente des Allemands accourus sous ses drapeaux . et a manqué aux destinées de son pays ; tout était prêt alors, tout était facile. Si la Prusse eût pris en main les intérêts de la nation germanique, et saisi une prépondérance u’elle venait de briser de l’autre côté u Rhin; si, en 1830, elle eût reçu sous sa sauvegarde les idées libérales , l’Allemagne était à elle; tout serait aujourd'hui consommé. Elle ne l’a point osé, soit que ses relations avec la Russie aient été trop intimes et trop sincères , soit qu’il lut ait manqué un rand homme incapable de s’arrêter evant les suggestions d'une prudence timide ; elle a préféré à des voies larges et glorieuses une politique cauteleuse et étroite. Mais une autre occasion se présentera , la cause de l’unité deviendra plus populaire, et alors elle triomphera; car les grands intérêts font naître les grands hommes , et si veut le peuple , si veut Dieu (*}.
Ce qu’il y a de bien certain , c’est que la Prusse ne peut pas rester telle qu’elle est. Aucune grande chaîne de
(*) Dans tout ce qui précède depuis la page 73, nous avons souvent consulté, quelquefois même reproduit presque textuellement un excellent outrage publié en i83i sous le titre suivant : De l unité germanique ou de In régénération de t Allemagne.
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montagnes , aucune barrière naturelle de premier ordre ne protège son territoire, mal d stribué, pour ainsi dire contrefait, et limitrophe de la Russie, de la France et de l'Autriche, qui sont les trois puissances les plus redoutables par leurs forces continentales. Au nord, la mer n’est, pour elle, qu’une défense illusoire, puisqu’elle n’a pas de marine à opposer aux flottes qui viendraient l'assaillir du côté de la Baltique , maintenant dominée par les vaisseaux de la Russie. A ces désavantages vient se joindre la disposition bizarre de ses provinces, qui, s’étendant en longueur beaucoup plus qu’en largeur , forment un cordon irrégulier, avec un renflement au centre , vulnérable dans tous les sens et coupé en deux tronçons. Il en résulte q ie, moins encore par ambition que dans l’interét de son indépendance et de sa conservation , il faut nécessairement que la Prusse cherche à s'arrondir.
Mais comment s'agrandir, quand on est ainsi entouré soi-niéme par trois voisins supérieurs, et dans une situation si précaire qu'on aurait de la peine 1 à se défendre ? Il y a là un obstacle qui parait d’autant plus insurmontable, que les populations dont se compose la Prusse ne sont guère mieux fondues ensemble que les parties de son territoire. Ainsi que l'Autriche , la Prusse offre un mélange de peuples divers, n'avant ni le même culte, ni la même langue : ici des Germains , là des Slaves , des Poméraniens, des Ksclavons, des Lithuan ens. les uns protestants , les autres calholiqi.es ou grecs : ceux-ci luthériens, ceux-là calvinistes. Comme le territoire prussien, la nationalité prussienne est encore à faire. Pour surcroît d'embarras, I s petits États qui avoisinent la Prusse, et aux dépens desquels il laut qu’elle s'arrondisse, sont presque tous constitutionnels, tandis qu’elle même est encore sous le régime absolu ; ce qui leur fait doublement redouter une ■‘onquéte, qui leur enlèverait leur liberté politique en même temps que leur indépendance nationale. I.a fortune de la Prusse viendrait se briser contre
ces obstacles, si elle tentait de les surmonter de vive force. Protégées par l’Autriche, et au besoin par les cabinets de France ou de Russie, les petites souverainetés allemandes trouveraient toujours moyen de résister à ces attaques.
Au-si, le gouvernement de Berlin, qui ne l’ignore pas, s’efforce de parvenir à son but par la diplomatie plutôt que par la violence; mettant à profit les sentiments de nationalité qui commencent à se produire en Allemagne, et les nouveaux intérêts qu’v a "fait naître le développement de l’industrie, il est parvenu à fonder l'union des douanes allemandes, qui habitue les esprits a le considérer comme le rentre de l'empire germanique. Mais, si habile que soit cette manoeuvre , témoignage éclatant de la sagacité du gouvernement prussirn , il est peu probable que ce gouvernement trouve, dans In voie des intérêts matériels, la solution du problème d'où dépend l’avenir de l'Allemagne. Tant que la Prusse respectera leur indépendance, les États associés resteront fidèles à un système de coinimmauié qui leur assure des profils ; le jour où elle voudra porter atteinte à leur souveraineté, ils se révolteront, et. à defaut de la Russie onde la France, l'Autriche ne leur refusera pas le secours de son bras. Il y a plus . comme toutes les demi-mesures , l’association des douanes a l’inconvénient d'eveiller les soupçons des intéresses et de leur donner le temps de se mettre en garde.
Tout l'indique, la Prusse ne réussira pas plus à dénouer le noeud gordien par la ruse qu’a le trancher avec le sabre.
Mais alors, il n’y a donc aucun moyen de salut? Si ; il eu existe un, mais un seul Que la Prusse entre franchement dans la voie civilisatrice, et ies entraves qui gênent sa marche disparaîtront les unes après les autres. Qu’elle ait le courage ue quitter le camp des puissances absolues pour entrer dans celui des nations constitutionnelles, et les |ieuples allemands cesseront de redouter une agglomération , une con-
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quête si l’on veut , qui ne serait plus ment, et nullement à titre de protecpour eux qu'un changement de gou- torat, et comme devant conduire à vernement, rliangement désagréable une conquête extérieure. La lilierté, la pour quelques intérêts privés , mais liberté , tel est le talisman qui seul utile à l'Allemagne du Nord et vrai- peut tirer la Prusse du mauvais pas ment national, puisqu'il lui donnerait où elle se trouve, parce que la licette unité, qui, seule, peut la placer berté est une passion commune que au premier rang à côté des grandes partagent tous lescoeurs en Allemagne,
Puissances de l'Europe. C’est déjà les protestants comme les catholiques, raucoup d’avoir un bon système ad- les Slaves aussi bien que les uns et les ministralif el une des meilleures orga- autres.
nisatious militaires qui existent ; c'est Avec une bonne constitution, où sebeaucoup de montrer une tendance rait sagement déterminée la part de moins aristocratique que l'Autriche, puissance exécutive que réclame l’etaet de favoriser, en les dirigeant , les blissement de l’unité allemande, et la progrès de l'industrie ; mais ce n’est part de liberté que réclament les lupas encore assez , et jamais la Prusse mières et les mœurs de la race germane deviendra le centre de l’Allemagne nique, la Prusse ferait plus de besogne protestante-, si elle ne se présente pas en un jour qu'elle n’a pu en faire deaux autres États allemands avec la puis quinze ans , malgré toute l’habiméme supériorité en politique qu'en Jeté de ses diplomates. Ce n’est pas administration civile et militaire. C'est une entreprise aussi difficile qu’on déjà beaucoup d'avoir pris en main la pourrait le croire : il ne s'agit que de defense du protestantisme , et de s’en trouver une formule générale, qui réuservir habilement pour fonder, sur le nisse les principaux avantages des continent, qurlque chose d’analogue à constitutions régissant aujourd’hui un ce qu'a fondé l'anglicanisme sur son grand nombre d' États allemands. Nous territoire insulaire ; mais cela ne suf- ne croyons pas que cette entreprise fit pas encore , car la liberté religieuse soit au-dessus de l'intelligence du est imparfaite tant qu’elle n’est pas gouvernement prussien, qui déjà pluaccompagnée de la liberté politique, sieurs fois a pr s, à cet égard, des enson complément naturel, liidispen- gagemenls sacrés, sable. Résumons nous. La Prusse est con*
La liberté politique , voilà le seul damuée à rester stationnaire, si elle ciment qui puisse réunir ensemble tous n’a pas le courage de devenir coustitules éléments divers qui s’entre cl»o- tionnelle. Il y a là, pour elle, une quent dans le sein même de la Prusse, question de vie ou de mort ; alterna- Ce n’est pas en perfectionnant Tins- tive heureuse , non - seulement pour titution du protestantisme que la l'Allemagne, niais encore pour la Prusse se conciliera l’esprit de ceux France. Car, le jour où la Prusse adopde ses sujets qui professent la religion tera la nouvelle politique qui doit la catholique ou la religion grecque; sauver, elle aura mlérét à ménager la c’est en satisfaisant le besoin de li- France , dont le concours n’a jamais berté que tous éprouvent. Les protes- manqué aux puissances civilisatrices, tants eux-mémes, divisés en un grand Plaise à Dieu que des passions étroinombre de sectes , se rallieront pl is tes ne viennent pas retarder ce mofacilement autour du drapeau de la ment où deux nations , si bien faites liberté qu'autour d'une nuuvelle ban- pour s'entendre, oublieront une vieille nière religieuse qui n’est ni luthérienne querelle, qui u'aurait pas été si vive si ni calviniste. Pour la religion, comme elle n’avait été envenimée par des ripour les intérêts matériels, ils accep- vaux jaloux de l’une et de l’autre, et tient la protection du cabinet de Ber- qui cherchent à éloigner le jour où lin, inats à titre de protection seule- elles marcheront d’accord !
FTN
TABLE DES MATIÈRES