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États-Unis d'Amérique

DE LÉON , Vasquez de Aillon , Narvaez , Ferdinand de Soto, Tristan de Luna, RiBAUT, Laudonnière,Menendez, Dominique DE GOURGUES.

<i^'ORIGINE des Etats-Unis d'Amé- Trique remonte aux premières colonies 5 anglaises qui furent établies sur ce rictvage. Nous passerions sous silence plusieurs expéditions antérieures à ces établissements, si elles n'intéressaient pas des contrées qui devaient entrer un jour dans la confédération américaine. Les acquisitions successives de cette puissance devant être comprises dans le cadre de notre histoire , il nous paraît utile à l'enchaînement des faits qui se dérouleront sous nos yeux, ^de suivre et de rapprocher les anna- "^Hes des différents membres de ce vaste rcorps : nous indiquerons comment s* toutes ces régions furent découvertes, ri:et par quelles vicissitudes elles passèrent, avant d'être réunies en une seule nation.

Dans ce tableau général , quelques grands traits domineront nécessairement-tous les autres. Les événements féconds en résultats, ceux qui règlent les destinées des empires , sont les seuls qui puissent rester dans la mémoire des hommes, les seuls dont l'examen puisse offrir quelques salutaires leçons.

La première expédition pour les côtes de Floride fut faite en 1512, par Juan Ponce de Léon, qui avait accompagné Colomb dans son second voyage. Il avait porté ses premières armes contre les Maures , lorsqu'ils furent expulsés du royaume de Grenade , et sa valeur, son habileté le firent ensuite remarquer dans les guerres des Indes occidentales. Ponce de Léon , devenu conquérant et gouverneur de Porto-Rico, apprit de quelques Indiens, qu'il existait vers le nord une contrée riche et fertile, dont les eaux avaient la propriété de rajeunir, et qu'une source douée d'une vertu semblable coulait dans l'île de Bimini, située au milieu de l'archipel

\" Livraison.

L'UNI V RUS

de Bahama. Le vieux guerrier, désirant se signaler par de nouvelles entreprises , et se laissant peut-être séduire par une illusion vaine, partit de Porto-Rico avec trois navires : il se dirigea vers cet archipel, en parcourut les îles , sans y trouver la fontaine merveilleuse, et atteignit ensuite le continent, vers le 30' degré 8 minutes de latitude. Sa découverte eut lieu le jour des Rameaux ou de Pâques fleuries , et il donna le nom de Floride au pays qu'il venait de reconnaître. Ponce de Léon parcourut, du nord au midi , tous les parages de cette contrée ; il y débarqua sur différents points, et il eut plusieurs engagements avec les indigènes. Après avoir doublé la pointe méridionale de la Floride, et avoir reconnu l'archipel des Tortues , il revint à Porto-Rico, encore ébloui de ses premières espérances. Les trésors et la jeunesse qu'il cherchait lui échappèrent, mais il trouva la renommée, et sa mémoire a été consacrée par une grande découverte.

Perez de Ortubia entreprit ensuite un voyage et des recherches semblables; et quelques reconnaissances sur d'autres points de cette côte furent faites en 1520 , par Lucas Vasquez de Aillon. Une tempête l'ayant surpris dans une expédition contre les Caraïbes des îles Lucayes, il fut jeté sur les côtes orientales du continent, et il prolongea ses découvertes vers le nord, jusqu'au cap Sainte-Hélène; mais il n'y forma aucun établissement ; et le seul résultat de son voyage tUt l'enlèvement de cent trente Indiens, qu'il amena dans l'île d'Haïty, où ils furent condamnés aux travaux des mines, et où ils moururent incessamment de fatigue et de tristesse.

Pour remplacer dans cette île et dans celle de Cuba les anciens habitants moissonnés par les vainqueurs, on allait souvent faire des esclaves dans l'archipel des Caraïbes; et lorsque le continent eut été reconnu , ce genre de piraterie put s'exercer sur ses rivages, jusqu'à ce qu'on en eût transporté le sanglant théâtre sur les côtes d'Afrique.

Ponce de Léon avait paru renoncer depuis quelques années a toute entreprise nouvelle , lorsque le bruit des exploits de FernandCortez, conquérant du Mexique, vint ranimer son ambition. Les récentes découvertes de Vasquez de Aillon l'avertissaient d'ailleurs de la vaste étendue de la Floride; car ce nom s'était appliqué de proche en proche à toutes les contrées contiguës. Ponce de Léon partit en 1521 avec deux navires équipés à ses frais, pour s'établir sur ce littoral ; mais les Indiens s'avancèrent contre lui (voy.

pi. 1) : la plupart de ses hommes furent tués; lui-même, ayant été blessé d'un coup de flèche, fut contraint de regagner ses vaisseaux, et il remit à la voile pour l'île de Cuba, où il mourut quelques jours après son arrivée.

Une nouvelle expédition fut formée en 1524 par Vasguez de Aillon ; mais il ne put pas même parvenir au cap qu'il avait reconnu dans son premier voyage. Les Indiens de la côte où il débarqua lui firent un accueil simulé, pour attirer une partie de ses soldats dans l'intérieur du pays : deux cents hommes y furent tués ; les autres furent assaillis sur la plage , et Vasquez de Aillon tomba lui-même sous les coups des Indiens. Toutes les tribus de cette contrée cherchaient à repousser les Européens : le bruit des enlèvements commis sur le rivage s'était répandu de toutes parts : les Indiens en étaient indignés, et ils avaient saisi l'occasion de se venger

On n'avait encore exploré que la côte orientale de Floride ; Pamphile Narvaëz suivit une autre direction. Cet ancien rival de Fernand Cortez était déjà connu par sa malheureuse expédition du Mexique : il voulut ensuite réparer noblement sa disgrâce et se signaler à son tour par des découvertes. L'escadre qu'il vint équiper à Cadix mit à la voile en 1527, relâcha dans l'île de Cuba, et se dirigeant vers le nord , découvrit la baie de Pensacola, où elle débarqua au mois d'avril 1528. Narvaëz avait avec lui trois cents hommes , dont quarante étaient à cheval : il oénétra aansl'in-

téiieur, à la tête de son corps de troupes , et pour gagner la haute région des Apalaches , il eut à surmonter tous les obstaches qu'une contrée sauvage peut opposer aux communications. Les plaines immenses qui s'étendaient jusqu'au pied de ces mongnes étaient couvertes d'épaisses forets , et l'on se frayait avec effort un passage à travers des débris confus d'arbres renversés par les ouragans, fracassés par la foudre, ou tombés de vétusté : des marais, des flaques d'eau où ces ruines de la végétation étaient amoncelées occupaient tous les bas-fonds. Ici les eaux ne trouvaient aucun écoulement, là il fallait franchir des rivières profondes et rapides, soit à la nage, soit à l'aide de radeaux ou de canots faits à la hâte : on rencontra quelques hameaux indiens, entourés de leurs plantations de maïs ; mais le plus souvent on voyageait dans les déserts, on y manquait de subsistances ; et lorsqu'on fut arrivé chez les Apalaches, on n'y trouva point l'abondance et les richesses qu'on était venu chercher. Narvaëz, exposé à de fréquentes hostilités de la part de ces peuples, armés d'arcs et de flèches, dont ils se servaient avec autant d'adresse que de force , ne crut pas pouvoir se soutenir dans leur contrée. Il regagna les bords de la mer , et parvint a l'embouchure du fleuve Apalachicola. Ce voyage avait duré trois mois : les embarcations qu'on eut alors à construire ne furent prêtes que le 20 septembre, et en prenant la mer sur-le-champ, on fCt exposé à la violence des .ouragans qui accompagnent souvent l'équinoxe. Cette flottille aventureuse suivit d'abord le rivage, en se dirigeant de l'est à l'ouest : des canaux maritimes, formés entre la terre ferme et quelques îles étroites et sablonneuses, abritèrent par intervalles cette navigation ; mais partout où l'on n'avait plus ces barrières naturelles, on devenait le jouet des vagues. L'entrée d'un grand fleuve fut ensuite reconnue ; ce devait être celle du Mississipi : la masse de ses eaux était si grande qu'elles prolongeaient leur cours

assez loin dans la mer , et qu'on put y puiser de l'eau douce, dont les équipages avaient besoin. Mais le même courant obligeait ces faibles esquifs à s'écarter de la côte ; le gros temps les dispersa bientôt : INarvaëz, qui avait espéré gagner un parage mieux abrité, fut violemment emporté vers la haute mer, et ne reparut plus. Les autres barques poursuivirent péniblement leur traversée vers l'ouest , et furent jetées sur différents points de la terre ferme ou des îles qui bordent le littoral : la plupart des hommes y périrent de faim ou de maladie. Alvar Nunez, l'un de ceux qui survécurent aux désastres de cette expédition, était réservé à d'autres hasards ; il parvint à gagner la confiance des Indiens, et il acquit d'autant plus d'ascendant au milieu d'eux, qu'on lui croyait l'art de deviner et de guérir : trois autres hommes, naufragés comme lui, s'unirent à sa destinée : plusieurs cures, que ces peuplades regardaient comme l'effet de leurs soins ou de leurs sortilèges, les mirent en crédit , et leur adresse leur fît attribuer différents prodiges. Ils partagèrent pendant huit ans la vie errante, les fatigues, les misères des sauvages, et ils se rendirent ensuite à Mexico, accompagnés de trente Indiens des territoires où ils avaient passé. Le conquérant de la Nouvelle-Espagne s'y trouvait encore, et Antonio de Mendoza y exerçait l'autorité de vice-roi.

On voulut profiter des notions données par ces voyageurs , pour essaver par terre de nouvelles expéditions dans l'intérieur de la Floride. Vasquez Coronado en était chargé ; mais il prit une autre direction ; il se porta au nordouest vers les régions de Sinaloa et de Sonora , et il pénétra dans celle de Quivira , en cherchant , sur la foi de quelques vagues traditions, des richesses et des merveilles qui s'évanouissaient à son approche.^

Une autre entreprise s'exécutait à la même époque, et Ferdinand de Soto était parti d'Espagne eu 1638, avec un corps de douze cents honnîmes, destinés à former un établisse-

L'UNIVERS

ment en Floride. Ce guerrier se rend dans l'île de Cuba, s'élève ensuite vers le continent, débarque dans la baie de Spiritu-Santo, et remonte vers le nord jusqu'au pied des Apalaches. Les Espagnols cbangent alors de direction ; ils poursuivent leur voyage vers l'ouest, à travers les pays arrosés par le Coosa, l'Alabama, le Tombegbe, et ils gagnent successivement leMississipi, la rivière Rouge, et le Brazos-de-Dios , qui devient le terme de leur expédition. Elle avait duré trois ans : la guerre , les fatigues, la famine avaient emporté la plupart des soldats; l'esprit de sédition désunissait les faibles restes de cette armée, et Ferdinand de Soto prit le parti de la ramener vers le Mississipi. On regagna ce fleuve, près de l'embouchure de l'Arkansas ; mais la mort du commandant vint ruiner son entreprise : cette troupe , réduite à trois cents hommes, renonça à former un établissement : ils s'embarquèrent sur le Mississipi, firent de fréquentes incursions qui les affaiblirent encore , et s'avancèrent jusqu'à l'embouchure du fleuve , d'où ils regagnèrent les grandes Antilles ou les côtes du Mexique.

Don Louis de Velasco, devenu viceroi de la Nouvelle-Espagne, fut chargé de préparer une autre expédition pour peupler la Floride. Il rassembla tous les hommes qui avaient fait la guerre dans cette contrée, ou que des naufrages y avaient conduits; et Tristan de Luna fut nommé capitaine-général de ce corps d'armée, qui s'emnarqua àVera-Cruz, et prit terre le 14 août 1559, dans la baie de Pensacola. Six jours après, toute la flotte fut brisée par un ouragan : on perdit les approvisionnements qu'elle avait à bord, et l'on se trouva sans ressources sur une côte stérile. Un détachement de quatre cents hommes fut alors envoyé à la découverte ; il eut à traverser un pays inculte et désert, et enfin il atteignit le village indien de Nanipacna.

Cette peuplade avait été plus nombreuse , et sa ruine paraissait remonter à l'époque de l'invasion de Feidinand de Soto. Luna se rendit bientôt

au même lieu avec toutes ses troupes ; les unes arrivèrent par terre, les autres en remontant le cours du fleuve : ce village reçut le nom de Santa-Cruz de Nanipacna.

Nous avons rapporté dans nos récits les noms primitifs des lieux où les navigateurs abordèrent ; mais pour éclaircir cette partie de notre histoire , et pour en établir la concordance avec les autres ouvrages publiés sur les mêmes expéditions, il convient de remarquer que plusieurs parties de ces rivages ont successivement reçu des nouîs différents. La baie et le port de Pensacola, découverts par Pamphile Narvaëz , furent désignés par lui sous le nom de Santa-Cruz. La même baie fut reconnue dix ans après par un capitaine de Ferdinand de Soto, qui lui donna le nom d'Achusi ; elle fut nommée en 1558 baie de Sainte -Marie, par don Tristan de Luna; et dans la suite on joignit le nom de Galve à cette dernière désignation; mais le nom indien de Pensacola prévalut enfin sur ceux qui l'avaient momentanément remplacé.

Le Mississipi est connu dans les relations les plus anciennes, sous le nom de Spiritu-Santo , qui fut également donné à une baie de la Floride. Quelques parages situés au nord du golfe du Mexique, et désignés dans les relations d'Alvar Nunez, sous les noms de plage de Cavallo , détroit de Saint-Michel, île de Malhado, ont changé de nom, et l'on ne peut en retrouver la situation qu'en rapprochant les unes des autres plusieurs circonstances locales qui aident à les reconnaître.

C'est ainsi que dans l'histoire de la géographie, plusieurs désignations passagères se sont succédé. On cherche en vain dans les cartes du Nouveau- Monde, les plus voisines du temps de sa découverte, la trace d'une partie de ces changements : les pilotes qui les dressèrent avaient consulté quelques relations; les autres étaient tombées dans l'obscurité ou dans l'oubli.

De telles variations de nomenclature ne peuvent nous surprendre : elles se font également remarquer dans la géo-

graphie des temps anciens ; mais elles avaient alors une autre origine : elles étaient , d'âge en âge , le résultat des conquêtes et d'un changement de domination. Lorsqu'un nom périssait, la cité même qui le portait avait été détruite; si une autre la remplace, elle rappelle, par le nom qu'on lui donne , celui de son réparateur ou de son fondateur; et l'étude de ces désignations successives se lie étroitement à celle des révolutions des empires :

les peuples se heurtent, les trônes s'écroulent, et les noms changent

f)arce que les possesseurs ne sont plus es mêmes.

Mais dans cette série de différents noms arbitrairement imposés aux mêmes lieux par les navigateurs du Nouveau-Monde, nous ne reconnaissons plus les vicissitudes des événements.

Nous voyons des rivages , des fleuves , des promontoires aperçus tour à tour par divers voyageurs : chacun d'eux leur impose un nom; chacun veut consacrer dans ses cartes ou dans ses récits le monument de sa découverte. D'autres voyageurs surviennent : les désignations changent encore , et la confusion des noms et des langues est souvent le résultat de cette espèce de rivalité. Quel sera ledénoûment de ces prétentions jalouses.!* plusieurs noms sont en présence ; on s'en dispute la conquête : digne sujetd'altercation pour l'orgueil humain ! Heureuses les nations , si les querelles de pavillon et de puissance ne succèdent pas à ces discussions individuelles!

Le commandant espagnol que nous avons suivi jusqu'au village indien de Nanipacna , y fut accueilli favorablement par les naturels du pays. Les produits de leur chasse et la récolte de leur maïs assurèrent à ses troupes quelques subsistances ; mais ces faibles provisions furent bientôt épuisées, et Luna, voulant faire de nouvelles reconnaissances, flt porter en avant un corps de trois cents hommes. Il avait entendu parler de la province de Coosa, située plus au nord : ce fut dans cette direction que les Espagnols voyagèrent , et , après cinquante jours

de marche à travers un pays coupé par des fleuves, des marécages, des Forêts, où ils ne pouvaient suivre aucune direction déterminée , ils parvinrent sur les bords de l'Alabama. Plus loin, ils reconnurent quelques villages indiens; ils campèrent dans le voisinage , et firent divers échanges avec ces peuplades pour en obtenir des subsistances.

La présence des étrangers n'étaitpas pour les Indiens un nouveau spectacle : ils se rappelaient l'expédition de Ferdinand de Soto : deux hommes de sa suite avaient même passé douze ans au milieu d'eux, et ils y avaient terminé paisiblement leur vie. On aurait reçu sans crainte quelques voyageurs; mais le nombre et la force d'une troupe armée excitaient les inquiétudes de cette tribu sauvage , et , pour éloigner les Espagnols , elle les entraîna dans une expédition militaire, propre à séduire leur vaillance, et les détermina à porter secours aux Indiens de Coosa, qui n'étaient éloignés que de quelques journées. Ceux-ci étaient alors en guerre avec les Natchez , peuplade révoltée qui leur refusait le paiement d'un ancien tribut. Les Natchez avaient obtenu sur eux plusieurs avantages ; lesveuvesdes guerriers deCoosa, morts en combattant , avaient coupé leur chevelure, l'avaient dispersée sur les tombeaux de leurs ancêtres, et, venant toutes ensemble adresser au cacique leurs supplications, elles se jetaient à ses genoux pour implorer vengeance (voy. pi. 6).

A l'arrivée des Européens, qui se présentèrent comme auxiliaires, on courut aux armes avec plus de confiance : le cacique en avait donné le signal ; des cris de guerre retentirent dans toute la nation de Coosa.

Trois cents hommes s'assemblèrent dans une plaine, et se partagèrent en différents groupes , dont chacun avait un guide; cinquante Espagnols à pied et cinquante à cheval se joignirent à cette expédition. Le lendemain on vit huit chefs indiens traverser <à la course le quartier des Espagnols, celui de leurs propres guerriers , et se rendre

près du cacique en poussant de grands cris ; ils le prirent sur leurs épaules et le portèrent à quelque distance, jusqu'au pied d'une estrade dont il monta seul les degrés. Le cacique s'y promena avec gravité ; on lui remit une espèce de sceptre , terminé par quelques brillants plumages; il le leva plusieurs fois , en le dirigeant vers le pays des Natchez avec un geste menaçant. Il mit alors quelques graines dans sa bouche, les écrasa, et en rejeta les débris. « Amis, dit-il à ses guerriers, « nos ennemis seront vaincus, et leurs « forces seront brisées comme ces < graines que mes dents ont détrui- « tes. » Le cacique prit ensuite une conque remplie d'eau, et , la versant goutte à goutte : « Que tout leur sang , « s'écria-t-il, puisse être ainsi répau- « du ! » {voy.pl. 3). Tous les Indiens répétèrent à grands cris ces imprécations.

Le cacique descendit de son estrade, et marcha à la guerre qu'il venait de déclarer solennellement aux Natchez.

La nuit suivante , de nouveaux cris s'élevèrent dans le camp des Indiens :

ieur cacique les excitait encore à la vengeance, et ils lui juraient tous de ne pas revenir sanl s'avoir accomplie.

Le témoignage des éclaireurs envoyés à la découverte fit penser que les Natchez n'étaient pas sur leurs gardes, et le cacique aimait mieux les surprendre que de les attaquer à force ouverte. On approchait de leur premier village, et l'on voulut en occuper les différentes avenues, afin que personne ne pût échapper ; mais lorsque le cacique y entra avec ses troupes , tous les Natchez venaient de s'enfuir : un bruit confus les avait avertis de son approche. Leur village était désert, et Ton ne put s'emparer'que des vivres qu'ils avaient laisses.

La vengeance était différée; et les regrets furent plus amers , lorsqu'on vit dans la place , autour de laquelle s'élevaient leurs habitations, de grands poteaux, marquant le lieu ordinaire du supplice des prisonniers qu'ils avaient faits. Ces pieus étaient garnis de lambeaux sanglants et de chevelures ; et l'aspect de ces fimcstes trophées vint

exalter encore la fureur des guerriers , {voy.pl. 4). Ils recueillirent ces misera- * blés dépouilles pour les inhumer avec i des rits superstitieux , et ils se dispersé- | rent dans le village comme des forcenés, les uns dans l'espérance d'y trouver ] encore quelques ennemis à sacrifier, j les autres pour dévaster les cabanes et ' y mettre le feu. Après le coucher du i soleil , ils célébrèrent leur victoire , à i la lueur de l'incendie , par des danses, 1 des chants, des cris, et par les bruits ' confus de leurs instruments sauvages.

Le caci(^ue et les Espagnols voulu- j rent aller a la poursuite des ennemis, | et s'avancèrent vers les montagnes où j l'on supposait qu'ils s'étaient réfugiés • on ne put en découvrir la trace , et l'on s'approcha d'un grand fleuve , vers lequel ils semblaient s'être dirigés. Les sauvages lui donnaient le nom d'Ochechiton, et ce nom rappelle celui des Nachitoches , dont les tribus se sont ensuite retrouvées dans les contrées plus occidentales.

Les Natchez s'étaient en effet retirés au-delà du fleuve , et ils s'y croyaient en sûreté; mais les Indiens de Coosa savaient sur quel point la rivière était guéable. On la traversa , ayant de l'eau jusqu'à la poitrine. Un coup d'arquebuse , qui tua un Natchez , jeta l'épouvau.e parmi tous les autres; ils ne pouvaient résister aux armes à feu , et, se voyant encore poursuivis au-delà d'une autre rivière, ils sollicitèrent la paix , et offrirent de remettre au cacique de Coosa leurs anciens tributs.

Ces subsides consistaient en provisions de grains et de fruits que l'on remettait trois fois par année. Voilà pour quels trésors les sauvages se font la guerre; ce sont les conquêtes qu'ils se disputent. Une ambition plus vaste, une soif d'or et de pouvoir plus dévorante et plus insatiable, n'appartient qu'aux peuples civilisés.

Les détails où nous sommes entrés sur cette expédition contre les Natchez, nous peignent, sous quelques rapports, les habitants des contrées que l'on venait de découvrir. Les annales de l'histoire nous conduiront à d'autres développements , (|ui seraient

ÉTATS-UISIS D'AMÉRIQUE.

prématurés dans l'introduction de cet ouvrage.

En pénétrant dans l'intérieur du pays , le détachement espagnol , séparé du corps d'armée par de longs déserts, n'avait pu faire parvenir à Tristan de Luna aucune nouvelle de sa situation et de ses découvertes : on croyait que cette troupe entière avait péri ; et don Tristan , voulant se tenir plus à portée des secours qu'il attendait du Mexique, abandonna Santa-Cruz de Nanipacna, pour revenir, en descendant le fleuve , au port Ste-Marie , qui en était éloigné de 40 lieues.

Un capitaine et douze hommes , envoyés par le commandant du corps qui avait combattu contre les Natchez, n'arrivèrent à Santa-Cruz qu'après le départ du capitaine général. Un avis, laissé au pied d'un arbre, les avertit de la direction qu'il avait prise, et ils vinrent le rejoindre au port Sainte- Marie. On mit alors en délibération si l'on chercherait à se soutenir dans la province de Coosa , ou s'il fallait l'abandonner. Tristan de Luna regardait comme indigne du courage espagnol de se laisser vaincre par les difficultés, et il ne croyait point cette région si pauvre que les mécontents la représentaient. « Si l'on ne peut y vivre, disait-il, nous nous retirerons ±ez les Natchez; si leurs ressources s'épuisent, nous chercherons des contrées meilleures , et , pour y parvenir, nous braverons d'autres fatigues : il serait humiliant de les 'craindre, et, quelque grandes qu'on les suppose, nous sommes déterminés à les souffrir. »

Luna était prêt à lutter contre tous les obstacles ; mais son mestre de camp Juan Céron , les croyant insurmontables, et voyant son opinion partagée par le plus grand nombre , résolut de s'opposer au projet du capitaine général. Il renvoya subitement dans le pays de Coosa les douze hommes qui en étaient venus, et il crut pouvoir rappeler, en vertu de l'autorité que lui donnait sa charge , le détachement envoyé à la découverte. Céron lui prescrivait de revenir incessamment ; et le commandant de ce corps avancé, re-

cevant un ordre si positif, abandonna la province où il s'était établi : il avait employé sept mois à cette expédition.

La plupart des troupes étaient soulevées quand l'avant-garde revint à Sainte-Marie : l'esprit de sédition faisait chaque jour des progrès ; l'extrême sévérité du capitaine général ne fit que l'accroître , et comme il ne pouvait mettre à exécution la rigueur de ses ordres contre un grand nombre d'hommes indisciplinés, on passa bientôt du mécontentement au mépris de l'autorité. Ces troubles durèrent cinq mois; ils furent enfin apaisés par les pieuses exhortations du F. Domingo de l'Annonciation, qui fit usage de toute la puissance de la religion , pour ramener les deux partis à l'amour de la paix et à l'oubli mutuel des injures.

Sur ces entrefaites , le vice-roi du Mexique , don Louis de Velasco , informé des vives dissensions de ce corps d'armée , avait donné un successeur à Tristan de Luna; il avait nommé Angel de Villafane gouverneur de la Floride, et ce nouveau commandant arriva bientôt au port Sainte-Marie, avec quelques renforts de troupes et de munitions. Villafane voulut recueillir les avis de ses prédécesseurs , afin de décider plus mûrement s'il fallait occuper de nouveau la province de Coosa, ou abandonner tout projet d'établissement dans une région si souvent représentée comme stérile. Ce dernier conseil prévalut , et Villafane ramena les troupes à la Havane. Ses instructions lui prescrivaient de se rendre sur la côte orientale de Floride , et de la parcourir jusqu'au cap Sainte-Hélène ; mais ce projet ne fut pas mis à exécution.

Il n'était resté au port Sainte-Marie que Tristan de Luna et quelques hommes de sa suite. Cet ancien commandant ne pouvait renoncer à une entreprise dont la grandeur et les avantages l'avaient frappé ; et il écrivit encore au vice-roi du Mexique, pour lui soumettre un nouveau plan d'opérations.

Il ne doutait pas du succès; mais le vice-roi , n'en prévoyant pas la possi-

L'UNIVERS

bilité , lui donna l'ordre de revenir dans la JNouvelle-Espagne , et il obéit.

Ces derniers événements se passaient en 1561. Quoique la Floride eût été reconnue sur différents points , depuis les premières découvertes de Ponce de Léon, il ne s'y était encore formé aucun durable établissement , lorsqu'un nouveau pavillon parut sur les côtes orientales que la Géorgie et la Caroline occupent aujourd'hui.

L'amiral de Coligny, désirant assurer un refuge aux calvinistes persécutés en France , avait formé , sous le règne de Henri II, le projet de fonder en Amérique une colonie protestante ; et Durand de Villegagnon , vice- amiral de Bretagne, avait été chargé de cette expédition. Mais le fort qu'il érigea sur les côtes du Brésil ayant été promptement détruit par les Portugais , Coligny jeta les yeux

ir les contrées situées au nord de la Floride , qui avaient été anciennement aperçues par Verazzani. Il proposa au roi d'y faire entreprendre un voyage de découvertes , et Charles IX, qui régnait alors, mit à sa disposition deux navires, dont le commandement fut confié à Jean Ribaut de Dieppe, homnae de nier expérimenté , qui partit de ce port le 15 février 1562. Ribaut et ses équipages appartenaient à la religion réformée ; et l'amiral , en protégeant une expédition qui pouvait être utile aux protestants, veillait aussi aux intérêts de la France. C'était ouvrir une retraite aux proscrits et mettre un terme aux guerres civiles et religieuses ; c'était séparer les deux partis , sans cependant leur faire oublier la communauté de leur origine et de leur patrie. En cessant d'être aux prises, ils se toléreraient davantage, et de mutuels besoins établiraient entre eux de nouvelles relations.

Le capitaine Ribaut atteignit , vers le 30*' degré de latitude , les côtes de la Floride; il les suivit en s'élevant vers le nord , et débarqua sur les bords d'un fleuve , auquel il donna le nom (le rivière de Mai , parce qu'il l'avait découvert le premier de ce mois. Cette rivière est celle qui reçut ensuite des

Espagnols le nom de San Matheo. On y érigea, comme titre d'occupation, une colonne où étaient gravées les armes de France , et l'on eut des communications amicales avec les naturels du pays. Ribaut voulait continuer ses découvertes, afin de choisir sur la côte le lieu le plus favorable à un établissement ; il reconnut l'embouchure de toutes les rivières de ce littoral , depuis l'Altamaha jusqu'au-delà du Savannah , et il atteignit , en prolongeant sa navigation, l'entrée d'une baie profonde, qui reçut de lui le nom de Port- Royal. Le "Coosa- Walchee , dont la source est dans les Apalaches, verse ses eaux au fond de ce vaste bassin, et il se partage en deux bras avant de se rendre à la mer; l'un se dirige vers le Port-Royal , l'autre vers la baie de Sainte-Hélène ; et cette région a toujours été signalée par les indigènes comme la première où ils aient vu s'établir les Européens.

Ribaut considérait comme un prolongement méridional de la Nouvelle- France les contrées qu'il venait de reconnaître, et les Espagnols les regardaient comme un prolongement septentrional de la Floride. C'était donner de part et d'autre une grande extension au droit de découverte; celui d'occupation était plus positif, etRibaut n'avait été devancé par aucune autre colonie sur le rivage où il cherchait à se fixer. Il donna des noms français aux rivières dont il reconnut l'embouchure:

c'étaient la Somme, la Seine, la Loire, la Charente, la Garonne et la Dordogne. La forteresse qu'il éleva ensuite dans une île de la baie de Port-Royal reçut le nom de Charlesfort. Le commandement en fut remis au capitaine Albert, et le chef de l'expédition lui dit , avant de le quitter : « J'ai à vous " prier , en la présence de tous , que « vous ayez à vous acquitter si digne- « ment de votre devoir, et si modeste- <' ment gouverner la petite troupe que « je vous laisse, laquelle de si grande " gaîté demeure sous votre obéissance, " que jamais je n'aye occasion que " de vous louer, et de déclarer, comme " j'en ai bonne envie , devant le roi ,

« le fidèle service que, en la présence « de nous tous, lui promettez faire « en sa Nouvelle- France. Et vous, « compagnons, dit-il aux soldats, je « vous supplie aussi de reconnaître le « capitaine Albert , comme si c'était « moi-même; lui rendant l'obéissance « que le vrai soldat doit à son chef « et capitaine, vivant en fraternité « les uns avec les autres ; et ce fai- « sant, Dieu vous assistera et bé- « nira vos entreprises. » Nous venons d'emprunter le langage des relations contemporaines, afin de reproduire dans sa naïve simplicité cette allocution.

Après avoir laissé dans le fort des vivres et des munitions de guerre, Ribaut salua de son artillerie le nouvel établissement français, et il dirigea sa navigation vers le nord , dans l'intention de gagner l'embouchure du Jourdain, aujourd'hui Santée, qu'un matelot de l'expédition de Vasquez de Aillon avait reconnue quarante ans auparavant ; mais les eaux de la mer devenaient plus basses le long de la côte, l'entrée des rivières que l'on rencontra était embarrassée par des bancs de sable, et Ribaut, après avoir consulté son équipage, se détermina à ne pas poursuivre ses découvertes , et à venir rendre compte de celles qu'il avait faites. Il était de retour à Dieppe, cinq mois après son départ.

Les premières relations du capitaine Albert avec les Indiens furent amicales : il alla voir, en remontant le cours du fleuve, le cacique Andusta, et plusieurs autres chefs de tribus, qui l'accueillirent et lui donnèrent des fêtes : il en reçut des provisions de maïs , de gibier et de fruits , leur fit quelques présents , et entretint avec eux une parfaite intelligence; mais il ne sut pas gagner l'affection de ses soldats , et il les irrita par plusieurs actes de rigueur et d'injustice. Un soldat avait été dégradé , en punition d'un délit , et on l'exila dans une île voisine où il fut abandonné : d'autres hommes, menacés d'un traitement semblable , excitèrent une sédition contre Albertils le mirent à mort , rappelèrent 1

soldat banni , près de succomber , et se donnèrent pour chef un autre soldat, nommé Nicolas Barré, qui parvint à rétablir l'ordre dans la colonie. Cependant elle éprouvait des besoins toujours croissants : les secours qu'elle attendait de France ne lui furent pas envoyés , et n'ayant pour y retourner aucun navire à sa disposition, on s'occupa de la construction d'un brigantin. Les Indiens fournirent de grossiers cordages pour les agrès : on employa pour le calfatage la mousse des arbres et la résine des pins ; on fit servir à la voilure la toile même de ses vêtements, et l'on se mit en mer sur ce frêle esquif, après avoir distribué aux Indiens ses derniers présents. Les subsistances qu'on obtint d'eux étaient insuffisantes pour une longue traversée ; la navigation fut contrariée tour à tour par des tempêtes et par des calmes : les vivres vinrent enfin à manquer; et l'équipage décida dans son désespoir qu'un homme devait être sacrifié pour sauver tous les autres.

Alors le soldat banni , qu'ils avaient arraché à la mort une première fois , s'offrit comme victime volontaire : il fut accepté , et la faim les rendit anthropophages. Ces malheureux aperçurent enfin la terre ; ils étaient troublés de joie, et laissaient voguer au gré des flots leur navire désemparé, qui faisait eau de toutes parts. Dans cette situation , ils rencontrèrent un capitaine anglais qui les recueillit à son bord : plusieurs furent emmenés en Angleterre, où l'on cherchait à recueillir des informations sur les rivages d'Amérique et sur la possibilité de s'y établir ; les autres hommes furent débarqués sur les côtes de France, et ils arrivèrent à Dieppe, au mois de juillet 1564. Cette expédition avait duré vingt-neuf mois : on l'avait abandonnée à ellemême; et les guerres civiles avaient empêché de porter des secours à ces établissements éloignés. Ce fut seulement après le retour de la paix que l'amiral de Coligny fut autorisé par le roi à expédier trois vaisseaux pour cette partie du continent d'Amérique.

René de Laudonnière, qui avait ac-

L'UNIVERS

compagne Ribaut dans sa première expédition , était chargé du commandement de celle-ci , et il partit du Havre le 22 avril 1564. Nous devons citer, parmi les hommes qui le suivirent, Ottigny, Lacaille, Laroche-Ferrière , d'Erlac , Levasseur, qui se signalèrent par leurs services militaires. Un peintre, nommé le Moine , se trouvait avec eux , et ses dessins, gravés ensuite par Debry, firent connaître à l'Europe différentes scènes de la vie des Indiens.

Nous avons cru devoir en reproduire une partie dans le cours de cet ouvrage, et sans pouvoir garantir la complète exactitude de cet artiste, nous ferons néanmoins observer que ses dessins remontent à l'époque même de la découverte. Si quelques-uns des usages qu'il a représentés ne se retrouvent plus aujourd'hui parmi les sauvages, c'est que la plupart de ces tribus ont été détruites, que celles qui subsistent encore n'appartiennent plus aux mêmes nations, ou que leur genre de vie a été modifié par l'arrivée des Européens, soit qu'elles aient fait quelques progrès, soit qu'elles aient rétrogradé \ers des mœurs plus barbares.

Les dessins qui ornent une relation ont souvent été considérés comme un des secours les plus utiles à l'étude de l'histoire. La nature a ses spectacles , les peuples ont leurs monuments , et de fidèles images aident à les fixer dans notre souvenir. Si elles s'appliquent à des fêtes , à des solennités nationales , elles répandent plus de clarté sur leur description ; si elles peignent les tableaux ordinaires de la vie, elles dispensent d'entrer dans des détails qui suspendraient l'intérêt des événements et la rapidité du récit. Les écrits des anciens, dans l'état au moins où ils nous sont parvenus, n'étaient pas accompagnés d'un tel secours :

cette privation nous tient souvent dans l'incertitude sur les progrès de leur industrie et de leur génie dans les arts; et nous avons essayé vainement de reconstruire une partie de leurs inventions, à l'aide des récits qu'ils nous ont laissés.

Mais en nous aidant de ce langage ; des signes, ne perdons pas de vue qu 'il ' n'est qu'un accessoire de notre travail, | et qu'il doit se plier à la marclie de j l'historien , sans jamais lui servir de . guide. Chaque lieu , chaque époque j n'offrent pas un même nombre de ta- j bleaux : l'histoire a ses déserts, comme ' elle a ses champs fertiles; là on n'a ' rien à peindre, ici se présente une I longue série d'images. |

Le moment où Laudonnière mit à i la voile était aussi l'époque où la co- ! lonie de Charlesfort, que l'on avait ] tardé de secourir, se disposait à quitter i les rivages d'Amérique pour revenir en France. Les deux expéditions se j croisèrent au milieu de l'Océan sans se rencontrer , et le projet que Coligny avait formé ne put être accompli !:

d'autres destinées attendaient les navigateurs sur la plage où ils allaient s'établir.

Laudonnière gagna les îles Canaries, d'où il se dirigea vers les Antilles : il eut à la Dominique, où il aborda pour prendre quelques vivres , un engagement avec les Caraïbes; il longea les îles de Saint-Christophe, des Saints, de Mont-Serrat, atteignit les cotes de Floride, reconnut la rivière des Dauphins , et entra le 20 juin dans la rivière de Mai. Les Indiens le reçurent avec amitié : leur cacique Satùriova vint le voir; et Lacaille, qui avait appris imparfaitement leur langue dans son premier voyage , fit entendre au cacique que les guerriers étaient envoyés près de lui par un prince qui gouvernait tout l'Orient. Ils venaient rendre hommage à sa bonté , à sa valeur , à sa libéralité, et ils avaient surmonté les périls et les distances , pour former avec lui des liens de confédération et d'amitié. Satùriova fut flatté de cette ambassade; il se crut encore plus puissant , puisqu'un souverain si éloigné recherchait son alliance, et il fit conduire .es Français vers la colonne que Ribaut avait érigée, deux ans auparavant, sur la rive du fleuve.

Les guerriers la trouvèrent ornée de fleurs , de branches de laurier et d'autres arbrisseaux : on y avait porté pour

ces nouveaux hôtes quelques provisions de maïs et de fruits (voy. pi. 5).

L'intention de Laudonnière était de gagner promptement la baie de Port- Royal : il reprit sa navigation vers le nord, et toucha quelques points du rivage déjà reconnus dans l'expédition précédente. Là il apprit que le poste de Charlesfort était abandonné depuis plusieurs mois, et l'on eut à délibérer sur le lieu où il conviendrait de se fixer. Cette baie était la plus belle et la plus sûre que les Français eussent découverte , mais les bords de la rivière de Mai paraissaient plus fertiles et plus favorables à un premier étabUssement. On espérait, en remontant le lit du fleuve , arriver aisément à la contrée des mines d'or que l'on cherchait , et cette opinion se fondait sur des renseignements inexacts ou mal compris que l'on avait reçus des sauvages. Ceux-ci avaient également annoncé qu'en suivant cette direction qui conduisait vers les montagnes , on pouvait établir des communications faciles avec une autre mer; et en effet on a reconnu dans la suite, en visitant cette partie des Apalaches, qu'une faible distance séparait les sources des fleuves qui se dirigent , soit à l'orient, soit au midi, les uns vers l'Océan, les autres vers le golfe du Mexique. Ces considérations firent préférer à tout autre lieu les bords de la rivière de Mai. Un fort triangulaire fut construit à deux lieues de son embouchure; on lui donna le nom de Caroline , en l'honneur du roi , et les Indiens travaillèrent eux-mêmes aux retranchements, que Ton entoura de fossés et de palissades.

Les peuplades de cette contrée se partageaient alors en plusieurs confédérattons. Celle des rivages de la mer se composait de trente tribus, chacune avait son chef, et celui de qui dépendaient tous les autres était Saturiova. Une confédération plus éloignée de l'Océan, et répandue dans les premières vallées et sur le versant oriental des Apalaches , reconnaissait Outina pour son premier chef. D'autres ligues semblables s'étaient formées

sur les territoires voisins, et la population des naturels du pays se groupait ainsi autour de différents chefs de guerre. La communauté d'intérêts, les rapports de langage , quelques alliances de famille, étaient leprincipede ces associations volontaires. Si les liens venaient à se rompre entre quelques tribus d'une même nation, ils pouvaient être aisément rétablis par les conseils et l'intervention des autres associés; mais les rivalités qui subsistaient entre les grandes confédérations étaient plus invétérées, et leurs inimitiés se transmettaient de génération en génération.

Laudonnière désirait ne point entrer dans les querelles des indigènes ; il avait d'abord recherché l'amitié de Saturiova, dont le bon voisinage était utile à la sûreté de la colonie ; et quand ce chef réclama son assistance contre les nations des montagnes, Laudonnière, au lieu de s'unir à l'un des deux partis , s'efforça de les réconcilier. Cependant il ne s'en tint pas toujours a cette neutralité : il prêta plusieurs fois des secours à Outina , contre les autres tribus des Apalaches ; les Indiens du rivage en furent jaloux, et les conséquences de ce changement de politique rendirent enfin plus difficile la situation des Français.

En préférant l'alliance H'Outina à celle de tout autre chef, Laudonnière cherchait à s'ouvrir des communications plus faciles avec les montagnes où l'on espérait trouver des mines d'or; c'était dans cette direction qu'il faisait prolonger ses découvertes. Il Gt passer à Outina un corps de vingt-cinq arquebusiers, commandés par Ottigny, l'un de ses officiers lesj)lus braves; etlestroupes du cacique, compagnées de leurs auxiliaires , marchèrent avec confiance contre l'ennemi. L'armée indienne s'arrêta vers le soir, et se distribua en différents groupes , pour assurer la garde de la nuit. Cent guerriers étaient rangés à quelque distance autour du cacique ; deux cents hommes plus éloignés l'environnaient d'une seconde enceinte, et ils étaient eux-mêmes entourés d'un autre cercle

plus nombreux. Les Indiens se remirent en marclie au point du jour , et, lorsqu'ils furent arrivés sur les limites du territoire qu'ils devaient envahir, Outina voulut consulter le devin qu'il avait dans son armée , afin de connaître la force et la position des troupes ennemies. Le devin était un vieillard accablé d'années; il s'agenouille, trace autour de lui sur le sable quelques caractères informes , murmure des mots entrecoupés , se fatigue par de violentes convulsions, et, reprenant haleine, il déclare le nombre des ennemis et fait connaître le lieu où ils attendent le combat. Le cacique était découragé ; mais, sur les instances d'Ottigny, il se détermine à marcher en avant. Cet officier et ses arquebusiers engagent l'action : les ennemis sont vaincus ; ceux que l'on a tués ou faits prisonniers sont mis en pièces par les Indiens, sans qu'Ottigny puisse les faire renoncer à une coutume si barbare, et les sauvages , chargés de ces sanglants débris , regagnent leur territoire.

Après avoir secouru le cacique dans son expédition , Ottigny quitta la contrée des montagnes et revint au fort Caroline. Les vivres commençaient à y manquer, les liens de la discipline se relâchaient, et cet esprit de dissension faisait des progrès de jour en jour. Les mécontents accusaient Laudonnière de s'être emparé des sommes qui lui avaient été remises pour l'approvisionnement des troupes , de n'envoyer que ses amis à la découverte des mines, de frustrer de cette richesse tous les autres soldats , de les condamner à de rudes travaux , de les priver même des secours de la religion, et de laisser sans ministres tous les réformés qui l'avaient suivi.

Quelques mouvements d'insubordination , d'abord timides et indécis , firent bientôt place à une conjuration contre Laudonnière. Desfourneaux était à la tête des séditieux : il se rend au milieu de la nuit , avec vingt arquebusiers, au logement de cet'officier, le surprend sans défense , et le conduit enchaîné à bord d'un navire. Les mutins l'obligèrent ensuite, sous peine

delà vie , à signer une patente qui les autorisait à se rendre dans les possessions espagnoles pour y chercher des vivres, et, sous ce prétexte, ils armèrent deux bâtiments légers, parcoururent l'archipel des Lucayes, et gagnèrent les parages de l'île de Cuba , ou ils commirent de nombreuses déprédations.

Le gouverneur de cette île se trouvait avec ses fils à bord d'une caravelle dont ils s'emparèrent : il convint avec eux du prix de sa rançon , et l'on permit à un de ses fils de se rendre à terre pour chercher cette somme ; mais les instructions secrètes que le gouverneur lui avait données firent subitement rassembler dans le voisinage toutes les forces dont on pouvait disposer : elles assaillirent les pirates. La caravelle dont ils s'étaient emparés fut reprise avec les hommes d'équipage qu'ils y avaient placés : un de leurs navires fût détruit , et il ne leur resta qu'un brigantin monté de vingt-six hommes qui , ne croyant plus pouvoir continuer la course , se déterminèrent à regagner la rivière de Mai. Ils n'avaient plus l'espoir d'exciter une sédition : Laudonnière avait été remis en liberté , et son autorité était rétablie par les soins de d'Ottigny, de la Caille, d'Érlac et des autres soldats restés fidèles. Les corsaires ne voulurent que toucher au port , afin d'y prendre quelques vivres , et leur intention était de faire voile ensuite pour la France ; mais on parvint à s'emparer de leur bâtiment : les quatre principaux coupables furent condamnés à mort , les autres obtinrent leur grâce.

Ces actes de piraterie durent exciter dans les colonies espagnoles de profonds ressentiments; les haines religieuses venaient s'y joindre, et l'on désirait la ruine d'un établissement formé par des luthériens. Quoique la punition des criminels fût une réparation donnée aux offensés , on ne s'en tenait point à cette satisfaction , et ne pouvant plus reprocher à la colonie française de favoriser le brigondage, on continua de l'accuser d'hérésie.

Pendant l'absence de ces aventuriers.

ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUP:

dont les croisières durèrent près de quatre mois , Laudonnière avait fait poursuivre les travaux du fort Caroline. Il entretenait des relations paisibles avec Saturiova, et les Indiens du rivage lui apportaient souvent du poisson , du gibier , du maïs , en échange de quelques armes et de différents produits des fabriques européennes.

Le capitaine Levasseur navigua le long des cotes jusqu'à la baie de Port- Royal , pour renouer les communications établies , trois ans auparavant, avec les peuplades de ce littoral , et il reçut de leur cacique Andusta une provision de maïs. Laudonnière maintenait l'intimité de ses liaisons avec Outina, et, pour en obtenir des subsistances , il l'aidait dans ses expéditions militaires.

Cependant les vivres commençaient à manquer : le poisson n'abondait pas dans toutes les saisons ; les oiseaux de passage disparaissaient; les chasseurs ne rencontraient plus ces volées de palombes qui avaient momentanément couvert quelques îles du rivage , et l'on était réduit aux glands, aux baies de quelques arbres, aux racines de la terre, aux fruits qu'elle donnait spontanément. On aurait obtenu, en la cultivant, des ressources plus efficaces et plus durables ; mais on ne s'était point occupé de cesoin, quoique l'amiral deColigny l'eût expressément recommandé. Ce genre de labeur répugnait à des hommes accoutumés aux fatigues de la guerre et au délassement absolu qui en remplit les intervalles : on croyait pouvoir tout acquérir à la pointe de i'épée , et l'on n'attachait aucune valeur aux paisibles conquêtes du travail et à des occupations obscures et sans péril. Les guerriers qui se rendaient alors dans le Nouveau-Monde avaient vu souvent en Europe une classe d'hommes attachée à la glèbe ; ils y étaient chargés de la défensie de ces cultivateurs qui les nourrissaient, et en changeant d'hémisphère ils ne renoncèrent point à leurs habitudes. Cependant on doit reconnaître que , depuis l'époque de la découverte, leur conduite envers

les Indiens n'avait plus la même rigueur. Les Français qui cherchaient en Amérique un établissement se reposaient, il est vrai, sur les naturels du pays pour assurer leurs subsistances, mais ils avaient habituellement recours à des échanges. Les plus minces produits de l'industrie avaient une grande valeur pour les sauvages, tous les fruits de la terre avaient du prix pour les Européens , et l'on était entraîné à ce commerce par des besoins mutuels. Cependant ces relations diminuaient de jour en jour, et les vivres n'arrivèrent plus au fort Caroline quand les Français eurent épuisé les moyens d'échange 'et les présents.

Alors, ne pouvant rien demander à la terre, à laquelle on n'avait rien confié, on eut à subir toute la peine d'une si funeste imprévoyance. Il 1^1lut exiger des Indiens ce qu'ils ne venaient plus volontairement offrir; mais ceux-ci se retiraient au fond des bois , et ils emportaient dans leur fuite le peu de provisions qui leur étaient restées. Le rivage n'offrait plus de ressources : les peuplades des montagnes avaient elles-mêmes suspendu leurs approvisionnements, quoiqu'elles pussent en fournir encore. La difficulté de se maintenir sur un rivage inculte et dévasté fut généralement sentie, et l'on pressa les travaux de construction d'un navire qui devait ramener en France la colonie. Ce n'était point assez , il fallait la nourrir jusqu'à l'époque de l'embarquement, et la pourvoir de vivres pour la traversée.

On jeta les yeux sur Outina; et comme on n'espérait plus rien de son amitié , on forma le projet de s'emparer de lui , afin de forcer les Indiens dont il était le chef à fournir quelques provisions de vivres pour le racheter. Laudonnière repoussa d'abord ce dessein, et fit aux hommes qui le lui proposaient de sages représentations sur la nécessité de ménager les habitants , et de ne pas encourir leur inimitié; mais il ne fut point écouté, et la résolution qu'on avait prise d'abandonner le pays fit croire que

L'UNIVERS

l'on pouvait impunément user de contrainte. Enfin Laudonnière se rendit aux instances de ses troupes : il s'embarqua , pour remonter le fleuve, avec cinquante de ses meilleurs soldats , et après un voyage de soixante lieues, il surprit Outina au milieu de sa tribu, et l'emmena prisonnier, en déclarant les motifs qui l'avaient entraîné à cette mesure.

Les Indiens fournirent quelques subsistances, et voyant à regret qu'on ne remettait point leur cacique en liberté , ils se rangèrent sous l'autorité de son fils, afin de se rallier encore autour d'un chef, et d'un nom qui leur était cher. Outina, devenu captif, faisait de nouvelles promesses pour se dégager , et la saison allait lui permettre de les accomplir. L'été commençait, les grains entraient en maturité", et l'on touchait au moment des nouvelles récoltes; mais Outina faisait entendre que ces moissons n'appartiendraient jamais à ceux qui le retenaient prisonnier , et que les Indiens aimeraient mieux les dévaster que de les laisser à leur merci. Laudonnière consentit enfin à remettre le cacique en liberté , dans l'espérance qu'il inspirerait à sa tribu des dispositions plus favorables.

Cependant la nation entière était irritée , et l'on se préparait partout à la guerre (voy. pi. 2). On voyait dans les champs de longues flèchesplantées en terre, avec des chevelures suspendues au sommet; on avait abattu des arbres pour embarrasser le cours de la rivière, afin que les barques des Français ne pussent pas retourner vers le fort Caroline; on avait tué plusieurs soldats isolés , et l'on dressait aux troupes différentes embuscades. Un détachement de trente hommes , commandés par Ottigny, fut attaqué par des peuplades indiennes qui s'étaient partagées en plusieurs corps pour le charger chacune à leur tour. Il perdit quelques hommes , vingt-deux autres furent blessés , et les Marques où ils se réfugièrent ne purent regagner le fort qu'avec peine. Le commandant n'ayant plus à compter sur les résid-

tats de cette expédition, fit chercher des subsistances sur d'autres points , il envoya quelques bateaux le long de la côte, et le capitaine Levasseur yobtint des chefs indiens deux chargements de maïs. Alors on espéra que l'on aurait assez de vivres pour retourner en France ; on était près de quitter cet établissement , et Ton commençait à en détruire les fortifications, afin cle ne pas laisser à d'autres occupants les moyens de s'y maintenir.

Le 3 août 1565, on découvrit en nier quatre voiles, et les ayant envoyé reconnaître , on sut que cette escadre était commandée par le capitaine anglais Hawkins, qui naviguait depuis quinze jours le long de la côte. Il y avait été amené par Martin Atinas, de Dieppe, qui la connaissait depuis plusieurs années, car il avait accompagné Ribaut dans sa première expédition.

Hawkins désirait prendre une provision d'eau ; sa demande fut accueillie, et il vint lui-même, dans une des chaloupes de ses navires , trouver Laudonnière et passer quelques jours avec lui. Les Français avaient ménagé jusqu'alors , au milieu des plus grandes privations, quelques oiseaux domestiques, qu'ils cherchaient à naturaliser dans ce pays , et qui devenaient leur dernière ressource: on en tua plusieurs, pour mieux recevoir le capitaine anglais ; et celui-ci ayant appris l'intention où était le commandant de ramener ses troupes en France, lui offrit de le recevoir lui et tous les autres Français à bord de ses vaisseaux.

Laudonnière n'accepta point : il ignorait quelles étaient alors les relations de la France avec l'Angleterre; les deux puissances lui paraissaient mal réconciliées, la guerre pouvait se rallumer entre elles inopinément , et si elle éclatait pendant la traversée, les Français qui se trouveraient à bord pourraient, à leur arrivée en Angleterre, être retenus comme prisonniers.

Quelque plausibles que fussent les inquiétudes de Laudonnière, son refus excita dans le fort Caroline un tel mécontentement, (|ue tous voulaient

profiter de l'occasion qui leur était offerte pour s'embarquer. Hawkiiis proposa d'emmener tous ceux qui le désireraient, et de céder à Laudonnière un bâtiment pour transporter les autres : cette offre fut acceptée ; on convint du prix du navire , et l'on remit pour gage de paiement plusieurs pièces d'artillerie et quelques munitions de guerre, que le prochain abandon du fort faisait regarder comme inutiles. Le cai)itaine , anglais voyant que l'on n'avait que du 'maïs pour nourriture, offrit vingt barriques de farine, des légumes, du sel, du biscuit , d'autres vivres et une provision de vin; il fournit des chaussures aux liommes qui en manquaient, fit des présents aux officiers , et se conduisit envers tous avec autant d'humanité que de courtoisie.

Après le départ de Hawkins, Laudonnière pressa avec activité ses préparatifs d'embarquement, et le 28 août on allait mettre à la voile, lorsqu'on signala quelques navires ; ils étaient commandés par le capitaine Jean Ribaut, qui avait déjà conduit l'expédition de 1562, et qui devait succéder à Laudonnière. De malveillantes imputations avaient donné lieu à ce remplacement : quelques mécontents retournés en France avaient accusé cet officier d'être trop sévère envers les hommes qui l'avaient suivi , d'entretenir des correspondances suspectes à l'autorité , d'être même disposé à la rébellion. Cependant l'amiral de Coligny lui écrivait que l'on n'avait contre lui aucun sujet de mécontentement et de défiance , et que le roi ne désirait son retour que pour mieux contiaître la véritable situation d'un établissement sur lequel tous les rapports ne s'accordaient pas, et pour résoudre s'il fallait y renoncer, ou faire de nouveaux sacrifices pour s'y maintenir. Ribaut fut bientôt convaincu de l'injustice des accusations dirigées contre Laudonnière , et il désira le conserver avec lui dans la colonie; mais il ne put le déterminer à se réduire à la seconde place dans le pays où il avait commandé.

Le capitaine Ribaut n'était arrivé que depuis sept jours dans un fort ruiné, dont il fallait relever les fortifications, lorsqu'on vit paraître six grands navires étrangers , commandés par don Pedro Ménendez de Avilez.

Cet officier , regardé par les Espagnols comme un des plus grands capitaines qu'ils aient eus dans le Nouveau-Monde, avait été chargé par Philippe II de visiter toutes les cotes de Floride , et d'en dresser une carte exacte, qui pût servir de guide aux pilotes dans le canal de Bahama, où il se faisait de fréquents naufrages. Ménendez trouva cette mission trop limitée; il proposa au roi de former un établissement dans la Floride, et d'y propager la foi. « Pour moi, sire, àjouta-t-il, l'a- « veuglement de tant de milliers d'i- « dolàtres m'a touché au point que, « de tous les emplois dont Votre Ma- « jesté peut ni'honorer, il n'y en a « pas un seul auquel je ne préfère ce- « lui de conquérir la Floride et de « la peupler de véritables chrétiens. »

Philippe II agréa les offres de Ménendez : celui-ci fit ses préparatifs; et son expédition allait mettre à la voile, lorsqu'on apprit en Espagne que les protestants établis en Amérique allaient recevoir de la France de nouveaux secours : Philippe II conçut le projet de les détruire , et il auginenta les forces qu'il voulait mettre entre les mains de Ménendez. Cet amiral partit de Cadix le 29 juin 1565, avec le galion le Saint-Pélage et avec dix autres navires : on donnait à son expédition le caractère d'une guerre sainte ; un grand nombre de volontaires se joignirent à lui , et il eut bientôt sous ses ordres deux mille six cents hommes. Le 9 août , il arriva devant Porto-Rico ; mais il n'avait plus que cinq navires , les autres avaient été dispersés par la tempête, et il ne lui restait que le tiers de ses troupes Alors il apprit que Ribaut l'avait devancé, mais qu'il s'était arrêté longtemps près des côtes avant de débarquer.

Ménendez, sans attendre de nouvelles forces, résolut de poursuivre

L'UNIVERS

son expédition : il gafjna les eaux de la Floride, et .atteignit successivement l'entrée de la rivière des Dauphins et celle de la rivière de Mai. Qtiatre navires français étaient mouillés hors de l'emboucllure de ce dernier fleuve, dont ils n'avaient pu passer la barre : Ménendez s'en approcha; son dessein était de s'en emparer : il enleva quelques hommes sur la plage, adressa une sommation de se rendre à l'officier que l'on avait chargé de la garde des navires, et déclara qu'il était venu faire une guerre à mort à tous les luthériens qu'il rencontrerait, que les catholiques seraient humainement traités , que les hérétiques ne devaient espérer aucune grâce. Après avoir essayé les menaces, Ménendez attendit la haute mer pour aborder les navires, qui n'avaient pas assez d'hommes pour combattre; mais ils eurent le temps de prendre le large : n'ayant pu les atteindre, il regagna la rivière des Dauphins, et les bâtiments français vinrent reprendre leur station vers le r.ivage dont ils s'étaient momentanément éloignés.

Ribaut prit alors la résolution de se rembarquer avec une partie de ses troupes , pour aller attaquer les Espagnols. Quelques-uns de ses capitaines, et Laudonnière surtout, cherchèrent inutilement à l'en détourner; ils lui représentaient qu'il valait mieux garder la terre et se hâter de se fortifier, qu'il était périlleux de s'exposer aux coups de vent, sur une cote où ils sont fréquents, qu'il serait difficile d'y revenir si l'on s'en trouvait écarté, et qu'il ne fallait pas abandonner le fort aux périls de l'attaque dont il pouvait être menacé pendant cette absence. Mais le capitaine Ribaut insista; il se croyait obligé de chercher l'ennemi par les derniers ordres qu'il avait reçus de l'amiral de Coligny avant son départ de France. Ses'instructions se terminaient ainsi : « En « fermant cette lettre, j'ai eu cer- '< tain avis , comme don Pedro Mé- « nendez se part d'Espagne pour al- « 1er à la côte de la Nouvelle-France. « Vous regarderez de n'endurer qu'il

« n'entreprenne rien sur vous , non « plus qu'il veut que nous n'entre- I « prenions sur eux. » Ribaut, pour j ne pas laisser à Ménendez le temps | de s'établir et de se retrancher sur la côte où il avait débarqué, fit remon- S ter sur l'escadre tous ses soldats; il y j joignit la meilleure partie de ceux de j Laudonnière , et il sortit de la rade le | 10 septembre, pour ne plus y repa- I raître. j

Une extrême activité signalait le i commandant espagnol. A peine revenu j dans la rivière des Dauphins, il avait I débarqué trente hommes sur le rivage, afin de choisir un lieu avantageux pour l'établissement qu'il voulait former :

le fort dont il commença les travaux j sur les bords du fleuve reçut le nom | de Saint-Augustin, et ce fut plus tard que cette première statian fut abandonnée , pour être portée plus au midi dans l'emplacement qu'elle occupe encore. Ménendez fit retirer de ses vaisseaux tous les objets nécessaires à son établissement, et lorsqu'il apprit que Ribaut se disposait à venir l'attaquer, il expédia deux navires pour aller chercher des renforts à Hispaniola, et pour transporter en Espagne différents prisonniers de guerre qu'il voulait livrer à l'inquisition : lui-même vint ensuite se placer vers la barre du fleuve avec les autres navires et une partie de ses troupes; mais il ne put y avoir aucun engagement entre les àenx escadres. La basse mer ne permettait pas à Ribaut de franchir la barre; et il s'éleva bientôt une si violents tempête qu'elle emporta au loin les bâtiments français , sans leur permettre de se rallier, et de préparer une nouvelle attaque.

Cette séparation rendait momentanément disponibles les forces de Ménendez. Il se hâta de profiter de l'éloignement du capitaine Ribaut, pour aller attaquer le fort Caroline. Cinq cents soldats , arquebusiers ou piquiers, sont choisis pour cette entreprise : il veut se mettre lui-même à la tête de l'avantgarde, composée de vingt soldats de Biscaye et des Asturies, armés de haciies, pour s'ouvrir un passage à

ÉTATS-UNIS D'AMERIQUK.

travers les forêts; et il n'a pour se diriger qu'une boussole, et un prisonnier de guerre auquel il a fait lier les mains derrière le dos.

A la un du quatrième jour, les troupes arrivèrent à une aemi-lieue de la place : elles étaient fatiguées ; il avait plu constamment; on avait eu des marais à traverser ; et l'orage devint si violent dans la nuit, que l'officier de garde, chargé de préserver le fort de toute surprise, crut pouvoir se relâcher de sa surveillance, et permit aux soldats de son poste d'aller se reposer. Les Espagnols purent donc s'approcher, à la faveur des ténèbres et sans être entendus : la place fut surprise à la pointe du jour , et ils y entrèrent par trois brèches à la fois.

Laudonnière n'avait pas eu le temps de relever les fortifications ruinées de la Caroline : Ribaut lui avait laissé des femmes, des enfants, des malades; et sur les deux cent quarante personnes qui se trouvaient alors avec lui , il n'en avait pas quarante en état de porter les armes. Il voulut se cantonner pour faire tête aux ennemis, et pourattendre les secours que pouvaient encore fournir trois navires mouillés dans la baie ; mais , quelle que fut sa valeur, il ne pouvait plus défendre la place, et il se borna a couvrir la retraite de quelques hommes ralliés autour de lui. Ménendez fit publier l'ordre d'épargner les femmes et les enfants ; on fut impitoyable envers tous les autres , et ceux qui avaient échappé à la fureur du glaive furent réservés au gibet. Laudonnière n'ayant plus auprès de lui qu'un seul soldat , nommé Barthélémy , parvint à sortir par une brèche , et gagna les bois, où quelques autres Français s'étaient aussi réfugiés : de là ils se rendirent, à travers les marais, jusque vers l'embouchure de la rivière. On reçut à bord des navires ces hommes épuisés de fatigue; on parvint à en recueillir vingt autres, en longeant la côte où ils étaient dispersés , et l'on mit à la voile le '25 septembre, pour revenir en France.

Une garnison espagnole fut laissée

par INIénendez dans le fort dont il s'était emparé, et lui-même se hâta de revenir au fort Saint-Augustin, où il s'attendait à être prochainement attaqué. Il y fut reçu comme vainqueur des hérétiques, 'avec la croix et le clergé, et 1 on chanta un Te Deum.

Cette sanglante expédition, où la fureur militaire et le fanatisme religieux étouffèrent tous les sentiments de l'humanité, eut lieu le 20 septembre. Alors l'escadre de Ribaut était battue par les tempêtes et dispersée sur l'Océan. Ce violent orage dura jusqu'au 23 : il avait jeté les navires français à plus de cinquante lieues des côtes; il les avait ensuite ramenés et brisés sur les écueils du rivage. Les bâtiments se perdirent , et les hommes parvinrent à se sauver ; mais ils étaient réservés à de plus grandes infortunes.

Quelques Indiens vinrent annoncer à Ménendez qu'un grand nombre de blancs avaient paru vers le sud, au delà d'une rivière qu'ils désiraient traverser. Ménendez prit avec lui un détachement pour aller les reconnaître; et lorsqu'il fut aux bords du fleuve, il vit s'avancer à la nage un Français qui lui apprit que tous ces hommes étaient des naufragés, et qu'ils avaient fait partie de l'escadre du capitaine Ribaut. Une barque fut alors envoyée sur l'autre rive , pour recevoir à bord un officier et quelques hommes chargés de la cause de ces malheureux; ils dirent à Ménendez qu'ils avaient perdu dans la dernière tempête leurs vaisseaux et leurs chaloupes, et qu'ils le priaient de leur prêter quelque embarcation pour se rendre au fort Caroline , situé à vingt lieues vers le nord. Ménendez répondit qu'il s'était emparé du fort, et qu'il avait fait main basse sur la garnison, en n'épargnant que les catholiques , les femmes et les enfants. Alors l'officier lui demanda d'accorder à sa troupe un navire pour retourner en France, et il s'appuya pour l'obtenir sur les relations de paix établies entre les deux nations , et sur l'amitié qui unissait leurs souverains. « Il est vrai, répondit Mé- « nendez, que les Français catholiques

2" Livraison. (États-Unis d'Amérique.

<■ sont nos alliés et nos amis : il n'en " est pas de même des hérétiques, à .' qui je fais ici la ijuerre à toute ou- « trance; je la ferai aussi cruelle que « je pourrai à tous ceux de cette « secte que je rencontrerai sur terre et ■ sur mer; et en cela je prétends ser- « vir les deux rois. Je suis venu en " Floride pour y établir la foi catlio- " lique et romaine. Si vous voulez « vous abandonner à ma miséricorde '< et me livrer vos armes et vos en- ■' s>eignes , je ferai de vous ce que « Dieu m'inspirera : sinon, prenez '< le parti qu'il vous plaira; mais '< n'espérez de moi, ni amitié, ni ■' trêve. »

Cette réponse fut portée aux naufragés, qui firent offrir une rançon de vingt mille ducats , pour avoir la vie sauve : Ménendez refusa la rançon , et dit que s'il avait à faire grâce, il n'y consentirait que par générosité.

Comme on lui renouvelait cette offre, il ajouta qu'on verrait plutôt le ciel se joindre à la terre que ae le faire changer de résolution.

Ces envoyés prirent alors le parti de confier leur sort à Ménendez et de s'abandonner à sa merci. On leur lie les mains derrière le dos , et ils sont conduits , à deux portées d'arquebuse, sur un terrain ou leurs compagnons doivent être successivement amenés.

Ménendez envoie son bateau vers l'autre rive, avec vingt soldats chargés de ne prendre à bord qu'un détachement (le dix hommes à la fois : on leur lie également les mains, lorsqu'ils sont au pouvoir de ceux dont ils venaient réclamer les secours ; on les amène au lieu désigné pour leur exécution , et tous ces convois de victimes y sont immolés tour à tour. Huit hommes déclarèrent qu^ils étaient catholiques, on leur laissa la vie; tous les autres dirent qu'ils étaient chrétiens et qu'ils suivaient la nouvelle réforme; ils furent mis à mort. Deux cents hommes furent sacrifiés.

Ménendez revint le jour suivant au fort Saint-Augustin. ()n lui annonça bientôt qu'ime troupe plus nombreuse (pie la première était arrivée sur la

même plage, et il se rendit au boni du fleuve avec cent cinquante soldats.

Il apprit, par le message qui lui fut adressé, que cette troupe était composée de trois cent cinquante hommes, et commandée par Ribaut, vice-roi et capitaine général de la Nouvelle-France; qu'il désirait se rendre au fort Caroline, et qu'il le priait de lui prêter des chaloupes pour le passage des rivières qu'il avait à traverser. Ribaut vint bientôt lui-même, dans une pirogue, avec huit gentilshommes ; et lorsqu'il apprit le sort de la garnison et celui des premiers naufragés, il dit au général espagnol, «que les événements « de la vie étaient si variés, que tout « ce qui venait d'arriver aux Français « pourrait lui arriver un jour à lui- « même ; que leurs rois ét.àient frères « et amis, et que, au nom de cette al- « liance, il le conjurait de lui fournir « un bâtiment pour retourner en « France. «

Ribaut essuya le même refus que le chef du premier détachement; et lorsqu'il vint l'annoncer à sa troupe, deux cents hommes se retirèrent la nuit suivante, pour ne pas se mettre à la discrétion de Ménendez : les cent cinquante autres consentirent à se rendre à lui ; et Ribaut, qui lui avait promis de le revoir, revint pour acquitter sa parole et pour lui annoncer leurs dispositions. Ces infortunés étaient réservés au même sort : on leur fit passer la rivière par détachements de dix hommes, et Ménendez demanda s'ils étaient catholiques ou luthériens.

Ribaut répondit qu'ils étaient de la religion rctormée. Il récita ces paroles : Domine, mémento mei ; ^n\?, il dit :

« Nous sommes sortis de la terre et « nous devons tous y retourner : vingt « ans plus tôt ou phis tard, c'est tout « un. Qu'on fasse de moi ce que l'on K voudra. » Le signal de leur exécution fut donné ; quatre hommes déclarèrent qu'ils étaient catholiques, et ce furent les seuls que l'on épargna.

l'our retracer des événements si dé- |)lorables , nous avons consulté les relations des Espagnols eux-mêmes, et surtout celle de Solis de las Meras,

ÉTATS-UNIS D'AMÉRiOUE.

beau-frèi-e de Ménendez. On ne peut ieur supposer Tintention de calomnier sa mémoire, et nous le livrons, environné de toutes ses victimes, au sévère jugement de la postérité.

On apprit, trois semaines après cette sanglante journée , que des Français construisaient un fort et un navire sur la côte de Canaveral. Ménendez ne douta point que ce ne fussent les deux cents hommes échappés au désastre du capitaine Ribaut, et il se rendit avec des troupes plus nombreuses , sur ce rivage, qu'il atteignit le 1^'' novembre. Les Français, n'ayant pas terminé leurs retranchements, se retirèrent sur une hauteur, et Ménendez leur fit proposer de se joindre à lui, en leur assurant qu'il les traiterait comme ses propres soldats : la plupart y consentirent ; mais vingt hommes déclarèrent à ses envoyés qu'ils aimeraient mieux être dévorés par les sauvages que de se remettre entre ses mains, et ils s'enfoncèrent dans les forets.

Nous avons vu que les prisonniers faits par Ménendez , dans les premiers moments de son expédition , avaient été mis à bord d'un navire qui devait les transporter en Espagne ; mais ils brisèrent leurs fers; ils s'emparèrent du vaisseau , et changeant ensuite de direction , ils se rendirent en Danemark, d'où ils regagnèrent la France.

Ces hommes étaient les tristres débris des expéditions faites à trois reprises différentes, pour fonder au nord de la Floride un établissement.

La nouvelle de la destruction de cette colonie excita en France l'indignation publique; mais la guerre contre les huguenots s'y était rallumée.

La cour les haïssait ; elle regardait l'amiral de Coligny comme leur chef le plus redoutable. Tout ce qu'il avait fait en faveur des protestants était considéré connue une suite d'hostilités criminelles ; et les hommes qui avaient joui de sa faveur n'étaient plus couverts de la protection royale.

Ses j)rojets de colonie furent abandonnés : on ne voulait pas rompre avec l'Espagne. On dissimula tous les

ressentiments que devait inspirer un si sanglant outrage ; et ce fut un guerrier dévoué qui se chargea de le punir.

Le capitaine Dominique de Gourgues, né à Mont-de-Marsan, avait été employé au service des rois de France, dans toutes les guerres qu'ils avaient eues depuis trente ans. Il s'y était signalé par de belles actions ; et son dernier fait d'armes, en Italie, avait été de soutenir un siège avec trente soldats contre un corps de troupes espagnoles. La place fut prise d'assaut, et la garnison passée au fil de l'épée : on ne laissa la vie à de Gourgues que pour le faire servir comme forçat sur une galère. Ce navire fut ensuite capturé par les Turcs, près des côtes de Sicile, et on le conduisit à Rhodes et à Constantinople; mais ayant été remis en mer, il fut repris par Romegas, commandant les galères de Malte. De Gourgues recouvra la liberté et revint en France. Il fit ensuite un voyage sur la côte d'Afrique, au Brésil , dans la mer des Indes ; et à son retour dans sa patrie, il apprit le massacre des Français établis au nord de la Floride, et il résolut d'en tirer vengeance.

De Gourgues fit des emprunts et vendit ses biens pour équiper trois navires, montés de cent cinquante soldats et de quatre-vingts mariniers, avec des provisions pour un an : il avait pour lieutenant le capitaine Casenove. L'expédition partit de Bordeaux le 2 août 1567 ; des vents contraires la retinrent près de Royan, et la portèrent ensuite vers l'embouchure de la Charente, d'où elle reprit la mer. Elle atteignit les rivages de Cuba, après une longue traversée, et gagna le cap St- Antoine, situé à Textremité occidentale de cette île. Alors de Gourgues assemble ses équipages et leur peint les cruautés exercées contre les Français.

" Voilà , ajouta-t-il , le crime de 'nos « ennemis ; et quel serait le nôtre, si « nous différions plus long-temps de « venger l'affront qui a été fait à la « nation française ! C'est ce qui m'a « engagé à vendre tout mon bien ; c'est « ce qui m'a ouvert la liourse de me?

L'UNIVERS

« amis. J'ai compté sur vous ; je vous « ai crus assez jaloux de la gloire de '. votre patrie , pour lui sacrifier jus- « qu'à votre vie en une occasion de « cette importance. Me suis-je trompé?

« .J'espère vous donner l'exemple, être « partout à votre tête ; refuserez-vous « de me suivre? » Les gens de guerre déclarèrent qu'ils l'accompagneraient partout.

La flottille cingle au nord de l'île pour gagner le canal de Bahama ; elle atteint les côtes de Floride, passe devant la rivière de Mai , où les Espagnols la saluent de deux caronades, et continue sa navigation le long de la plage, jusqu'à ce qu'on l'ait perdue de vue. A l'entrée de la nuit , de Gourgues débarque, à quinze lieues au nord de la forteresse, sur les bords de la rivière que nous avions nommée la Seine, et s'empresse d'ouvrir des relations amicales avec Saturiova et les Indiens , irrités des mauvais traitements qu'on leur avait fait éprouver depuis le départ des Français. Un jeune homme, nommé Pierre de Bray, natif du Havre , se trouvait alors dans cette tribu ; il était du nombre de ceux qui avaient pu sortir dufort Caroline, quand Ménendez s'en était emparé, et il avait été humainement recueilli par Saturiova. Son séjour au milieu des sauvages l'avait mis à portée d'apprendre leur langue ; il put servir de guide et d'interprète , et son intervention fut d'autant plus utile, que les Indiens s'unirent a l'entreprise formée pardeGourgues. Ils convinrent avec lui qu'ils se rencontreraient au-delà d'une rivière située à quatre lieues du fort, et le capitaine envoya quelques hommes pour connaître l'état des retranchements ennemis. Pedro Ménendez y avait laissé quatre cents Espagnols , sous le commandement de Villaréal :

ils étaient distribués dans trois forts. Le plus grand était celui que les Français avaient occupé, et qu'on avait remis en état de défense : les deux autres avaient été construits par Villaréal, à deux lieues de distance, et vers la partie inférieure du fleuve, dont le lit les séparait. Chacun de ces postes

avancés était gardé par soixante hommes.

Les Français et les Indiens passèrent, sans être aperçus, une petite rivière j voisine de l'un des derniers forts. De Gourgues le fit attaquer par deux côtés j à la fois , et les ennemis , ne pouvant ] résister à ce choc impétueux', voulu- i rent prendre la fuite : ils étaient entre deux feux, et il n'échappa aucun des 1 soixante hommes de la garnison. La j plupart furent tués dans le combat; j les autres étaient réservés à un genre , de mort plus funeste. Le second fort ; fut attaqué avec la même ardeur : de j Gourgues avait passé sur l'autre rive j du fleuve avec vingt arquebusiers , et ! les Indiens l'avaient rejoint à la nage. L'ennemi , forcé dans ses retranchements, voulut se retirer et gagner, à travers les bois, la forteresse principale; mais cette garnison eut le même sort que la première.

Avant de marcher vers la place où se trouvaient réunis plus de deux cent soixante hommes, de Gourgues fit partir de nuit les sauvages pour les embusquer dans les forêts; il laissa un officier et quinze arquebusiers dans un des forts avancés , remonta le cours du fleuve avec son corps de troupes, et chercha , en s'approchant de la forteresse , les moyens de l'attaquer sur le point qui lui paraissait le plus accessible.

Au premier bruit de son approche, Villaréal avait fait sortir un détachement de quatre-vingts hommes pour reconnaître l'ennemi. Ce corps fut enveloppé : de Gourgues l'attaquait en tête ; Casenove lui coupait la retraite : ils furent taillés en pièces. Ce malheureux combat porta l'épouvante dans la place : les assiégés ne songèrent plus à se défendre; ils s'échappèrent précipitamment et s'enfuirent dans les forêts ; mais ils y étaient attendus par les sauvages , qui les perçaient à coups de flèche. Le petit nombre de ceux qui tombèrent vivants entre les mains du vainqueur fut pendu aux mêmes arbres où, trois ans auparavant, on avait pendu les Français. On rapporte que Ménendez avait fait attacher a^

KTATS-UNIS D'AMÉRIQUE.

iieu de l'exécution l'écriteau suivant : « Je ne les traite point ainsi comme « Français, mais comme hérétiques.»

De Goîirgues fit écrire à la place :

« Je ne les traite point ainsi comme « Espagnols, mais comme parjures et ■■<■ meurtriers. »

Le commandant n'avait pas assez d'hommes pour garder les forts , et pour s'établir dans un pays où les Espagnols pouvaient aisément ramener des troupes beaucoup plus nombreuses : il prit le parti de faire détruire ces retranchements par les Indiens , après avoir fait porter dans ses barques les pièces d'artillerie qui s'y trouvaient. Caserwve fut chargé de conduire ce convoi jusqu'à la rivière de Seine , oii les grands navires avaient été laissés, et de Gourgues se rendit par terre vers le même point , avec (quatrevingts arquebusiers, armes sur l'épaule, mèche allumée , et avec quarante mariniers armés de piques. Les Indiens venaient de toutes parts au-devant de lui pour l'honorer comme un libérateur : il reçut d'eux de nombreux témoignages (l'amitié , et pour répondre à leurs vœux il leur promit de revenir dans douze lunes. Ses vaisseaux étaient en bon état et prêts à mettre à la voile ; il s'embarqua le 3 mai 1568 ; sa navigation fut heureuse : il fit onze cents lieues en 17 jours, et continuant son voyage, il arriva à la Rochelle le 6 juin. Après avoir reçu dans cette ville l'accueil le plus distingué , il s'embarqua pour Bordeaux , et alla rendre compte du résultat de son expédition à Montluc qui l'avait favorisée, et qui se trouvait alors dans le midi de la France.

Le bruit de cette courageuse entreprise s'était promptement répandu , et les navires espagnols , qui croisaient alors dans ces parages , s'étaient rendus en toute hâte vers l'entrée du port de la Rochelle, afin d'arrêter de Gourgues à son passage ; mais ils arrivèrent un jour trop tard : cet officier venait de partir. On le suivit à la trace vers l'entrée de la Gironde, et l'on remonta ce fleuve jusqu'à Blaye sans pouvoir l'atteindre. De Gourgues se rendit ensuite

à Paris : il offrit au roi ses services , et proposa les moyens de remettre sous son obéissance le pays qu'il avait reconnu ; mais le gouvernement espagnol s'était adressé à Charles IX pour (obtenir justice de la sanglante expédition qui venait d'être accomplie : il la représenta comme une criminelle atteinte a l'alliance formée entre les deux cours, et de Gourgues fut forcé de se réfugier à Rouen , et de s'y tenir long-temps caché.

Cette expédition restera dans l'histoire comme un monument remarquable de patriotisme et d'intrépidité; mais en l'honorant sous ce rapport, plaignons un siècle où de si terribles représailles étaient considérées comme un acte de justice. La représaille n'atteint pas les seuls coupables; elle frappe à côté d'eux l'innocent , et mêle aveuglément l'injustice à la vengeance.

De Gourgues, persécuté et ensuite négligé par sa cour, trouva les étrangers plus bienveillants envers lui : son mérite le fit rechercher par Elisabeth, reine d'Angleterre ; et don Antoine, qui prétendait à la succession de Sébastien, roi de Portugal, le choisit, douze ans après, pour amiral de la flotte qu'il avait armée contre l'Espagne : mais de Gourgues était déjà affaibli par l'âge , il mourut avant d'occuper cet emploi.

Les contrées que cet homme intrépide avait voulu reconquérir étaient alors mises en oubli : elles avaient coûté d'inutiles sacrifices ; une imprévoyante politique les abandonnait; et si nous voulons remonter aux causes qui firent échouer ces grandes entreprises, nous les trouvons surtout dans le peu de liaison qu'elles eurent entre elles. Les hommes de la première expédition ne se trouvaient plus en Amérique au moment où le gouvernement leur envoyait de tardifs secours. Les hommes (le la seconde se préparaient à quitter leur forteresse, ils en avaient ruiné les retranchements et l'avaient mise hors d'état de soutenir un siège , lorsqu'ils furent brusquement assaillis par des ennemis supérieurs en forces.

L'UINIVERS.

Ces contrariétés n'auraient point eu lieu, si le projet de fonder un établissement avait été exécuté avec l'esprit de suite et d'ensemble qui seul pouvait en assurer le succès. ,

Riais le caractère de secte religieuse, imprimé à la colonie nouvelle, l'exposa dès son origine à toutes les persécutions dirigées alors en France contre le calvinisme. Cette colonie ne pouvait attendre aucun secours du souverain, quand les réformés étaient en guerre avec lui : elle ne fut protégée que dans les jours de trêve qui brillèrent par intervalle ; mais alors l'occasion était manquée, le fruit de tous les travaux antérieurs ne pouvait plus se recueillir a temps, et le mal devint irrémédiable quand ie gouvernement lui-même ne considéra plus que comme deniortels ennemis ceux des Français qui ne partageaient pas sa croyance.

D'autres gouvernements d'Europe, sans se montrer plus tolérants envers les hommes qui n'avaient pas leurs opinions religieuses, eurent du moins une politique plus éclairée et plus heureuse dans ses résultats : ils exilèrent une partie des dissidents et ils encouragèrent les autres à s'éloigner; mais ils les envoyaient de la métropole dans ses colonies; ils les suivaient des yeux, et les protégeaient encore dans ces lieux (le refuge; ils ne voyaient dans ces établissements nouveaux qu'un accroissement de puissance pour la mèrepatrie. C'était étendre au-delà des mers .sa prépondérance, son commerce, son industrie, et ouvrir aux hommes inquiets et fatigués de leur situation, une autre carrière à parcourir et un nouveau champ d'espérance.

LIVUE PREMIER.

Etabi.issemknts DES Anglais en Virginie.

Leurs relations avec les indigènes.

Moeurs des tribus sauvages.

Les premiers établissements formés par l'Angleterre sur la côte orientale d'Amérimie ne furent point signalés î>:ir d'éclatantes conquêtes et par la (lestruction d'un empire

par durent

leur origine à quelques colonies dispersées sur des plages incultes, oij se rendirent des hommes entreprenants, séduits par l'attrait des découvertes , zélés partisans de tous les projets qui avaient de l'utilité et de la grandeur. Il y vint des réfugiés fatigués de leur sort : la persécution leur faisait chercher une situation nouvelle , et ils ne voulaient s'expatrier que pour vivre en paix. Quand les dissensions de l'ancien monde eurent peuplé les rivages du nouveau ; quand les différents partis politiques ou religieux qui avaient tour a tour banni leurs adversaires, et qui se retrouvèrent encore aux prises dans cette terre d'exil, eurent perdu leurs animosités mutuelles; lorsqu'ils eurent paisiblement fondé , dans le voisinage les uns des autres , des institutions analogues à la diversité de leurs croyances , et qu'ils se virent enfin rapprochés par de communs intérêts, leur association devint plus prospère , la liberté religieuse ramena l'esprit de tolérance, comme la liberté civile développa l'industrie ; de favorables institutions donnèrent un libre essor à la pensée ; une grande activité morale et intellectuelle devint la source de cette prospérité , de ces progrès qui devaient élever ces colonies au rang des nations, et qui constituent aujourd'hui la puissance des États-Unis.

Sans doute il est digne d'intérêt d'observer ces développements de la raison humaine , de s'attacher à d'autres victoires qu'à celles de la force, et de voir s'étendre sur une si belle contrée la culture , l'industrie , les arts, et tous les éléments de l'ordre social. L'histoire de l'Europe ancienne ne nous offre point un pareil spectacle :

l'enfance des nations y avait fait des progrès moins rapides ; et les peuples policés qui en devinrent les législateurs et les maîtres retombèrent plus d'une fois sous la domination des barbares.

En suivant le cours des événements qui vont nous occuper , nous remarquerons un empiétement continu des institutions sociales sur les contrées qui les ignoraient. Cependant faut-il

considérer ce inoiiveiiient progressif comme une conquête faite par les orincipes de la civilisation sur ceux de la vie sauvage? Les peuplades américaines ne se replient-elles pas devant les Européens? se refuseraientelles au mélange des deux nations, aux bienfaits des lois, à ceux du travail et de l'industrie? aiment-elles mieux s'affaiblir et s'éteindre que de changer de situation et d'accepter d'autres destinées ? Ce sont là des problèmes que la théorie seule ne peut résoudre; elle a ijesoin de s'appuyer de l'autorité des faits. Nous observerons les différents systèmes qui furent quelquefois adoptés pour civiliser les Indiens , et l'on pourra juger si ces tentatives devinrent impuissantes par la faiblesse des moyens , par leur peu d'ensemble , ou par une résistance qui a lassé tous les efforts , mais qui peut-être n'était pas invincible.

Le littoral qu'occupaient les États- Unis d'Amérique lorsqu'ils proclamèrent leur indépendance se prolonge du nord-est au sud-ouest , depuis la baie de Passamaquody jusqu'à la Floride. Ce rivage reçut les Européens qui devaient y fonder leur puissance ; et les établissements qu'ils y formèrent s'étendirent, en remontant le cours des fleuves , jusqu'à la chaîne des monts Apalaches, également coimus sous le nom d'Alleghanys. Ces montagnes sont séparées de l'océan Atlantique par de vastes plaines , dont la largeur varie de vingt à cinquante lieues, et un grand nombre de rivières navigables traversent en différents sens ces terres d'alluvion. La fécondité du pays est remarquable, et la variété (le la température permet d'y cultiver les plantes de tous les climats. De profondes baies, dont les plus grandes sont celles de la Chésapeake et de la Delaware, font pénétrer dans l'intérieur les avantages de la navigation maritime, et r-ecoivent le tribut des fleuves , qui aident eux-mêmes à porter plus au loin les communications du commerce. Le cap Cod et le cap Hatteras sont les points les plus saillants de ce littoral, dont ils enveloppent les

régions centrales; et ce fut vers le cap Hatteras gue les colonies anglaises , destinées à former un jour la confédération américaine , essayèrent leurs premiers établissements.

Le goût des expéditions maritimes , excité en Europe par les découvertes de Christophe Colomb, avait promptement donné lieu à d'autres entreprises, dont le but était d'ouvrir une route nouvelle vers les Indes orientales. Sébastien Cabot avait reconnu , en cherchant cette communication , les rivages de Terre-Neuve et de quelques régions de l'Amérique : plusieurs navigateurs, partis d'Angleterre comme lui, avaient cherché les mêmes parages; et Henri VII, regrettant de ne pas avoir laissé découvrir le Nouveau- Monde sous son pavillon, désirait y pénétrer à son tour; mais les embarras des guerres civiles et étrangères vinrent lui imposer d'autres soins : il ne se fit, sous les règnes de Henri VIII, d'Edouard VI et de Marie, aucune expédition pour l'Amérique, et l'honneur d'y fonder un premier établissement était réservé à Elisabeth.

Cette reine, dont les vues étaient gran^ des, reconnut l'avantage d'accroître la puissance et les ressources de l'état par des pêcheries, des comptoirs, des colonies : elle accueillit favorablement les projets qui lui furent proposés par sir Humphrie Gilbert, et l'autorisa par des lettres patentes à faire des découvertes dans tous les pays barbares qui n'étaient pas possédés par des princes ou des peuples chrétiens , à les occuper, à en disposer en faveur d'autres sujets anglais, et à les tenir de la reine d'Angleterre et de ses héritiers , en prêtant hommage à la couronne, et en s'engageant à la redevance d'un cinquième sur toutes les valeurs en or et en argent que l'on pourrait en extraire. Ces mêmes lettres permettaient à Gilbert de repousser tous ceux qui tenteraient de s'établir à moins de deux cents lieues des places qu'il aurait occupées lui-même ; elles lui accordaient le droit de publier, dans le même rayon de territoire, des lois et des ordonnances, pourvu

L'UWIVERS.

qu'elles s'accordassent avec les lois et la politique de la métropole , qu'elles ne fussent pas contraires à la foi chrétienne professée dans l'église anglicane, et qu'elles ne tendissent pas à soustraire les sujets ou le peuple de ces pays à leur serment d'allégeance envers la reine et ses successeurs.

Ces lettres patentes nous donnent une idée précise des prétentions attachées alors au droit de découverte. On regardait comme légitime l'occupation de toute contrée comprise sous la dénomination de pays barbare; on étendait cette souveraineté idéale à des provinces entières où Ton ne possédait qu'une seule place , et l'on reconnaissait aux autres puissances chrétiennes une égale prérogative sur les pays où elles auraient des établissements. Ainsi les Européens se regardaient comme seuls intéressés dans ce partage; il leur semblait que ce continent, aussi vieux que le nôtre, fût récemment sorti des eaux ; ses habitants n'étaient comptés pour rien ; et c'était à la branche amée de la race humaine que l'héritage de la terre paraissait réservé.

Les contrariétés que Gilbert éprouva dans son entreprise , par l'abandon d'une partie de ses associés et par les pertes d'une première expédition, ne lassèrent point sa constance; il engagea ses biens , recourut à des emprunts pour faire un nouvel armement, et partit de Plymouth pour Terre-lNeuve, avec deux vaisseaux et trois petites embarcations. Il se trouvait dans les parages de cette île trentesix bâtiments pêcheurs de différentes nations : Gilbert, sans éprouver d'opposition de leur part, débarqua au port Saint-John, et proclama qu'il prenait possession du territoire jusqu'à deux cents lieues de distance : c'était doimer à ses droits une latitude que l'île ne comportait point; mais on n'en connaissait pas alors l'étendue.

Après quelques excursions dans le pays, où l'on chercha inutilement des mines d'or. Gilbert fit voile vers le sud-ouest pour reconnaître le continent d'Amérique; mais il rencontra des écueils, il éprouva de violentes

tempêtes , et sa flottille revint en Angleterre sans le ramener lui-même. Il s'était mis en mer sur un simple canot , afin de ranger de plus près les côtes d'Amérique, et de pénétrer dans les anses et les criques du rivage, et il ne voulut pas quitter cette frêle embarcation. Les vagues l'emportèrent; la nuit survint; son fanal que l'on vit briller quelque temps s'éteignit tout à coup ; le bateau était submergé.

Walter Ralegh , beau-frère de Gilbert, et vaste génie propre à toutes les nobles entreprises , avait pris part à ces premières expéditions, et avait équipé à ses frais le plus grand navire, auquel on donna le nom de Barque de Ralegh. Il obtint de la reine Elisabeth de nouvelles lettres patentes, conformes à celles qui avaient été accordées à Gilbert: quelques hommes généreux s'unirent à ses projets , et les deux navires qu'ils équipèrent furent commandés par Philippe Amidas et Arthur Barlow, qui mirent à la voile le 27 avril 1584.11s prirent, selon l'usage suivi jusqu'alors , la route des Canaries et des Antilles, d'où ils s'élevèrent vers les côtes du continent.

Le lieu où ils abordèrent était l'île d'Occacock , située entre le cap Look- Out et le cap Hatteras , et faisant partie de ce long archipel qui borde le rivage, au midi de la baie de Pamtico ; ils y virent des barques indiennes , eurent de premières relations avec les habitants , et reçurent d'eux un accueil hospitalier. L'été commençait, la terre jouissait de sa parure , et le luxe de la végétation frappait tous les yeux : les coteaux étaient couronnés de cèdres, de cyprès, de pins, de sassafras. La vigne sauvage embrassait la tige des arbres, se prolongeait à travers leurs rameaux, et y suspendait ses grappes de raisin. La plaine produisait du maïs, des melons, des concombres, une grande variété de racines bulbeuses et de fruits. Après cette première découverte, les deux vaisseaux revinrent en Angleterre. Les contrées qui venaient d'être reconnues recurent le nonide Virginie, soit parce (pul se rapprochait du nom de Viuv

giiia que lui donnaient les Indiens , soit par une exagération de flatterie envers la reine Elisabeth qui n'avait pas pris d'époux.

Le succès de cette expédition détermina le capitaine Richard Greenvil à en faire immédiatement une nouvelle ; il partit de Plymouth, le 9 avril 1585, avec sept navires , se rendit dans l'île d'Occacock et dans celle de Roanoke, située plus au nord, passa sur le continent, où il eut quelques démêlés avec les Indiens , et revint en Angleterre , après avoir fait sur les Espagnols plusieurs prises maritimes pendant sa double traversée. Greenvil avait laissé en Amérique cent huit hommes pour y former un premier établissement, et ces nouveaux colons choisirent l'île de Roanoke pour leur résidence.

Quel que lût le riant aspect sous lequel les régions voisines s'étaient présentées , dans la saison de l'année la plus riche et la plus féconde . on eut bientôt à reconnaître combien il était difficile de s'y maintenir. Les plages maritimes de ces contrées étant généralement basses, sont exposées aux inondations des fleuves qui les traversent, et quelquefois aux irruptions de la haute mer. Ces eaux extravasées sont souvent retenues dans leurs nouveaux bassins par les dunes sablonneuses que le mouvement des vagues élève le long du rivage, et il s'est formé , entre ces digues naturelles et la terre ferme , de longs canaux , des lagunes , de vastes golfes intérieurs , tels que ceux de Pamtico et d'Albemarle, où plusieurs rivières versent leurs eaux , et qui communiquent euxmêmes avec l'Océan, par différents passages à travers les dunes. Ces canaux , ces bassins pourraient servir d'abris à la navigation le long de ce vaste littoral , mais une partie du continent voisin est occupée par des marais. Ceux qui sont connus sous les noms de V Alligator et du Dismal- Swarnp sont les plus insalubres et les plus rebelles à la culture : ils continueraient de dévorer leurs habitants, si le travail et l'industrie des hommes ne parvenaient à dessécher la terre ,

et à rendre aux eaux stagnantes quelque circulation.

L'établissement commencé dans l'île de Roanoke ne pouvait tirer du continent que des ressources momentanées ; mais les hommes engagés dans ces expéditions se laissaient aisément séduire par l'appât des richesses du Nouveau- Monde : ils croyaient n'avoir qu'à pénétrer dans l'intérieur pour les découvrir. On navigua vers l'occident jusqu'au fond de la baie où le Chowan et la rivière Roanoke apportent leurs eaux, et l'on remonta le cours de ce dernier fleuve, dans l'espérance de découvrir des mines d'or, et même de se rapprocher d'un autre parage maritime où la pêche des perles serait abondante. Ce voyage, où l'on éprouva les plus pénibles fatigues, n'eut aucun succès.

La colonie reçut des Indiens quelques subsistances ; mais la vie des sauvages est si misérable, et leurs moyens de la soutenir sont si bornés, qu'on ne pouvait obtenir d'eux que des secours insuffisants. Accoutumés à une sobriété extrême par la difficulté de trouver des aliments, ils s'étonnaient de la voracité des Européens ; ils leur voyaient consommer en quelques jours le peu de provisions qu'ils avaient péniblement amassées , et l'épuisement de leurs moyens de subsistance les irrita contre leurs hôtes , les mit dans la nécessité de s'éloigner pour chercher eux-mêmes leur nourriture, et laissa la colonie, seule et sans ressources, sur une côte déserte dont les dernières productions avaient disparu.

Le gouverneur envoya plusieurs détachements à la découverte, soit dans l'intérieur du pays, soit vers le littoral, afin de chercher les secours que la terre ou la mer pourraient offrir , et l'on aperçut enfin, au midi du cap Hatteras, une flotte de vingt-cinq voiles : c'était celle de Francis Drake qui retournait en Angleterre , après avoir accompli son expédition contre Santo- Domingo et Carthagène. Il s'était emparé de ces deux places , en avait détruit une partie avant de les rançonner, et avait ensuite brûlé, sur les côtes

L'UNIVERS

orientaies du continent, les forteresses espagnoles de Saint-Augustin et de Sainte -Hélène. Elisabeth l'avait chargé de porter des secours à l'établissement de Virginie , et l'amiral offrit de pourvoir a tous ses besoins.

On convint d'abord qu'il laisserait à la colonie un détachement de cent hommes, des provisions pour quatre mois et un navire ; mais les colons avaient déjà éprouvé tant de misères, qu'ils prièrent Francis Drake de les recevoir a bord de sa flotte : ils y furent embarqués, et ils arrivèrent àPortsmouth à la fin du mois de juillet. John With avait été attaché comme peintre à cette expédition, et ses dessins peuvent aider à mieux connaître une partie des usages qu'il avait remarqués. Thomas Harriot , mathématicien , se trouvait aussi en Virginie. Il publia un traité sur les productions naturelles de cette contrée, sur ses poissons, ses animaux, ses plantes, sur les ressources qu'elle pouvait offrir par sa culture et son commerce, sur les opinions religieuses et sur les mœurs de ses habitants.

Quoique l'issue de l'entreprise formée par Richard Greenvil eût été malheureuse, l'image des fatigues et des privations que l'on avait souffertes s'était affaiblie pendant la traversée , et les récits des hommes qui revenaient d'v\mérique tendaient à ranimer en Angleterre cet esprit aventureux qui avait dirigé ses spéculations vers le Nouveau-Monde. Un vague sentiment d'espérance encourageait à faire de iMiuvelles tentatives. La plus grande difficulté paraissait vaincue, puisqu'on avait reconnu le rivage et qu'on y avait débarqué sans opposition. Les peines et les sacrifices d'un premier établissement avaient été inévitables ; mais les successeurs , trouvant la route tracée, pourraient s'y engager plus aisément : ils seraient éclairés par les fautes et les malheurs de leurs devanciers, et les leçons de l'expérience aplaniraient pour eux tous les obstacles.

Il fallait encore seconder cette pente de l'opinion publique , et Waiter Ralegh, qui avait été le promoteur des premières ex])éditions , sut imprimci-

aux esprits ce mouvement salutaire.

Son ambition, liée aux intérêts de son pays, avait eu pour but d'appeler l'Angleterre au partage du Nouveau-Monde.

Il voyait deux puissances d'Europe établies, l'une en Floride, l'autre au Canada. L'intervalle qui les séparait sur la côte orientale d'Amérique n'avait été qu'imparfaitement aperçu : les points que l'on y avait occupés' d'une manière passagère étaient abandonnés, et ce qu'on y avait reconnu, ce qu'il restait à découvrir offrait un champ libre aux plus vastes projets. Raiegii mit sa gloire à parcourir cette carrière. Il voulait l'affaiblissement de l'Espagne, cherchait la faveur d'Elisabeth en la rendant plus puissante, et croyait lui faire trouver en Amérique d'autres richesses que des métaux. Les pays ou l'on abordait offraient une grande variété de productions : la plupart étaient inconnues à l'Europe. On pouvait en transplanter plusieurs : déjà quelques essais de ce genre avaient été faits par l'Espagne et le Portugal , et ces premières épreuves avaient été couronnées de succès.

Nous regardons comme une de nos plus précieuses acquisitions , celle du maïs , que les Européens trouvèrent dans toutes les parties du Nouveau- Monde (voyez pi. 25). Dès les premiers moments de la découverte, cette plante avait été importée dans les régions méridionales de l'Europe, d'où elle s'était répandue plus au nord. Aucune céréale n'est aussi productive ; et comme sa culture exige peu de soins , qu'elle promet d'abondantes récoltes et un aliment sain et facile à préparer, on ne s'étonne point que l'usage en ait été généralement répandu chez les indigènes : il n'exigeait d'autre apprêt que d'écraser les grains et d'en faire cuire dans l'eau la farine, en donnant à cette bouillie plus ou moins de consistance. C'était là cette saganu'té qui composait leur frugale nourriture, et qui suppléait aux produits de la chasse ou de la pêche lorsqu'ils venaient à manquer.

L'Angleterre ne connaissait point encore l'usage du tabac, quand l'excui-

pie de llalegh le lit adopter. Cette consommation fit promptement des progrès ; elle se répandit ensuite en Hollande, d'où elle gagna le reste de l'Europe. Les Espagnols , en arrivant au IMexique, avaient trouvé cette plante à Tabasco, d'où elle tira son nom; et le docteur François Hernandez , de Tolède, l'avait enVoyée le premier en Espagne; mais on ne la cultivait dans les jardins royaux que comme une plante rare, dont les propriétés enivrantes et narcotiques avaient été remarquées. Elle était connue en Portugal, en 1560, lorsque Jean Kicot y était ambassadeur de François 17 près de Sébastien : il la transplanta en France, où elle fut long-temps désignée sous le nom de Nicotiane. Le cardinal de Sainte-Croix, nonce du saint-siége à Lisbonne, et Nicolas Tornabon, légat en France , la portèrent en Italie.

L'usage de cette plante était généralement répandu dans le Nouveau- Monde. Les Américains en brillaient les feuilles dans leurs cérémonies publiques ou religieuses, et c'était ime espèce d'encens qu'ils offraient à la tempête, au tonnerre, à la fureur des flots , au simulacre de toutes les puissances invisibles qu'ils redoutaient ou qu'ils adoraient. Leurs devins s'offusquaient la raison en fumant avec excès : ils allaient jusqu'à tomber dans un engourdissement léthargique ; et lorsqu'ils avaient repris leurs sens, ils rendaient leurs oracles , expliquaient leurs songes ou ceux des hommes crédules qui venaient les consulter, et y cherchaient une confuse image de l'avenir. Ceux qui exerçaient l'art de guérir recouraient au' même moyen pour prédire l'issue des maladies. La propriété d'exalter les esprits , d'animer passagèrement les forces, d'émousser le sentiment de la douleur, faisait regarder cette plante comme un bienfaisant antidote contre une partie des maux de la vie sauvage. On en mâchait les feuilles, on en respirait la poudre; on la faisait brûler et on humait son parfum. Les roseaux dont les Indiens se servaient pour ce dernier usage étaient terminés par un godet dans

lequel le tabac brûlait lentement. Ces pipes étaient l-eurs calumets ; elles devenaient un de leurs meubles les plus précieux, un gage d'amitié lorsqu'on en faisait l'échange, un symbole de paix généralement usité dans les transactions que faisaient les différentes tribus.

La consommation introduite en Europe eut ses partisans et ses détracteurs : ceux-ci regardaient l'action du tabac sur les fibres du cerveau comme une cause d'altération intellectuelle ; d'autres y voyaient un nouveau principe d'im'agination. Médecins , moralistes, physiciens, s'emparèrent éiîalement de la controverse. Au milieu de ces querelles animées , l'usage se propageait et devenait populaire. La multitude n'entrait pas dans l'examen de ces discussions , mais elle se procurait des sensations nouvelles ; et ce goût s'explique comme celui des liqueurs spiritueuses , de l'opium, des saveurs et des parfums excitants, dont l'usage et quelquefois l'abus sont recherchés des hommes civilisés comme des sauvages.

En empruntant des Indiens leur calumet , on propageait aussi leurs opinions sur les vertus de cette plante ; elle passait pour guérir les blessures de flèches empoisonnées , pour tenir lieu d'aliment pendant quelques jours, pour ôter même le sentiment du besoin ; et si elle jouissait de cette énergie sur le sol natal, on enviait à l'Amérique un si précieux spécifique : on se plaignait de ce que la Providence l'avait refusé pendant tant de siècles aux nations de son choix, pour en enrichir des peuplades ignorées auxquelles les bienfaits de la civilisation n'étaient pas parvenus. Les mêmes enthousiastes regardaient le tabac comme le plus riche trésor qu'on pût recueillir dans les pays de l'or et des perles, et ils ajoutaient que la nature y avait si bien empreint ses forces vitales, qu'étant même réduit en fumée il conservait encore tout son prix. Elisabeth s'entretenait un jour avec Ralegh des merveilleuses vertus de cette plante, et la conversation ayant pris

L'UNIVERS

un caractère moins grave , Ralegh dit à la reine qu'il en avait si bien analysé tous les principes, qu'il pourrait calculer jusqu'au poids de sa fumée. L'expérience paraissait difficile; il propose un pari, et la reine l'accepte : le courtisan pèse alors le tabac qu'il va consumer, il le fume, il en pèse ensuite les cendres, et la reine convient que ce qui manque au premier poids doit en effet s'être évaporé en fumée. En acquittant la gageure qu'elle venait de perdre, ÉlisaWth dit en riant qu'elle avait appris qu'un grand nombre d'alchimistes changeaient leur or en fumée , mais que Ralegh était le premier qui sût changer sa fumée en or.

Nous nous serions abstenus de faire entrer cette anecdote dans nos récits, si elle n'était pas relevée par le caractère et le nom de deux personnages remarquables, et si l'adoption d'un usage qui gagna rapidement tous les autres pays ne faisait pas prendre quelque intérêt aux circonstances qui ont accompagné son origine.

Faire entrer dans les habitudes de la vie un nouveau genre de besoin, c'était aussi faire fleurir une branche importante de commerce ; et l'on reconnut l'avantage d'encourager en Virginie la culture d'une plante qui en était une des principales productions.

On attribue également a Ralegh les premiers essais faits en Irlande, pour y naturaliser la pomme de terre, que Francis Drake avait apportée d'Amérique. Elle fut ensuite transplantée dans le comté de Lancastre, où elle se multiplia : on l'introduisit en Hollande, en Flandre, en Italie; et ce fut long-temps après qu'elle fut portée sur les bords du Rhin , d'où elle se propagea en France et en Allemagne.

Les contrées qui avaient un grand nombre de céréales et de légumineuses n'adoptèrent qu'avec lenteur cette nouvelle plante alimentaire; l'utilité de son usage était moins sentie; les places de la culture étaient marquées, et le pouvoir de la routine y mettait obstacle aux améliorations.

On sait que ce végétal dont la tige est herbacée, a deux sortes de racines,

les fibreuses et les tubéreuses : les premières se ramifient en pénétrant dans le sol, où elles vont puiser les sucs qui les nourrissent ; les secondes sont grosses, charnues, rampent entre deux couches de terre, et se renflent par intervalles en plusieurs tubercules que de minces ligaments enchaînent les uns aux autres. La substance savoureuse et nourricière que fournit cesolanum se trouve ainsi à l'abri des orages, des soleils brûlants, de la grêle, et de la plupart des intempéries qui appauvrissent nos récoltes. Cette plante, dont la culture réussit dans tous les climats et dans presque toutes les expositions , offre aussi par ses nombreuses variétés de plus fécondes ressources à l'économie domestique et rurale.

Ralegh , occupé du sort de la Virginie , et prévoyant toute l'importance d'un établissement qiii devait incessamment s'agrandir, avait reconnu la nécessité de ne pas l'abandonner à lui-même et de lui porter des secours.

Un vaisseau chargé d'approvisionnements fut expédié par ses soins ; mais il n'arriva en' Amérique que plusieurs jours après le départ de l'amiral Drake, qui avait emmené toute la colonie , et n'ayant plus à lui donner assistance, il revint en Angleterre , avec les provisions qu'il avait à bord.

Une seconde expédition , conduite par Richard Greenvil, venait apporter des renforts à ce même établissement; mais il ne put également aborder dans l'île de Roanoke qu'après le départ de ceux qu'il venait secourir , et il trouva leurs habitations abandonnées; cependant, pour conserver la possession du pays , il débarqua cinquante hommes dans cette île , et les pourvut de provisions pour deux ans avant de remettre à la voile.

Trois vaisseaux furent expédiés l'année suivante, sous le commandement de John White, qui était nommé gouverneur de Virginie : ils prirent le circuit des Antilles, gagnèrent le cap Hatteras, et arrivèrent dans l'île de Roanoke, où Ton espérait revoir les ciiiquanfelionmies que Richard Grcen-

vil y avait laissés; mais le fort et les maisons étaient en ruine. On apprit sur la côte voisine que les blancs avaient été attaqués par trois mille Indiens ; qu'après avoir soutenu un premier combat , ils s'étaient embarqués pour Hatteras , d'où ils étaient ensuite partis , sans que l'on sût leur destmée ultérieure. White ne s'arrêta point à Roanoke; il passa dans une des îles Hatteras pour y former une plantation , et l'année suivante il fut désigné par cette colonie pour aller rendre compte en Angleterre de la triste situation où elle était réduite.

Le gouvernement britannique était alors très-occupé des moyens de résister à l'expédition espagnole connue sous le nom d'invincible Armada. Tous les vaisseaux étaient mis en réserve pour la défense du pays, et White ne put obtenir que l'envoi de deux navires, avec lesquels il mit à la voile le 22 avril 1588. Le désir de tenter une autre expédition plus aventureuse lui fit même négliger sa destination primitive; ses armements cherchèrent à faire des prises sur l'ennemi, et les incidents de la course les forcèrent à rentrer bientôt après dans les ports d'Angleterre. L'abandon où se trouva la colonie, par le retard des secours qui lui étaient nécessaires , augmenta sa détresse et prépara sa ruine.

Walter Ralegh avait épuisé d'immenses ressources pour soutenir les premiers établissements; il remit alors a d'autres mains la suite et l'accomplissement de ses grands projets. La guerre qui s'était engagée avec l'Espagne lui offrait de nouvelles chances d'élévation , de faveur et de gloire ; il aimait mieux servir sous les yeux de l'Europe, et attirer par ses exploits les regards de sa souveraine. Ralegh céda les privilèges qui lui étaient accordés par sa charte, à une compagnie qui se chargea de continuer la colonisation de la Virginie; mais ces nouveaux associés différèrent d'une année entière l'envoi d'une première expédition , et le commandement en fut encore remis à John White , qui partit de PIvmouth avec trois vaisseaux , au

mois de mars 1590. Au lieu de se rendre directement dans la colonie, où il devait aller reprendre ses fonctions de gouverneur, il voulut, comme dans sa campagne précédente, faire des prises sur les Espagnols; il prolongea ses croisières pendant plusieurs mois dans les parages des Antilles , et il n'arriva qu'au mois d'août sur la côte voisine du cap Hatteras. La colonie qu'il y avait laissée trois ans auparavant ne s'y trouvait plus : on fit divers signaux, mais on ne reçut aucune réponse ; on accourut vers un feu allumé, mais le lieu était désert, et l'on ne vit que des débris d'arbres enflammés.

Quelques indices firent présumer que ces hommes s'étaient retirés vers le cap Look-out , et la flottille se rendit dans ces parages ; mais n'ayant pu s'y tenir sur ses ancres , ni aborder pendant quelques jours , elle abandonna cette recherche, gagna les Açores et revint en Angleterre. Si les malheureux colons existaient encore, ils devinrent la proie des sauvages; on ne les revit plus : d'autres tentatives pour les retrouver n'eurent aucun succès ; et pendant douze ans on perdit de vue tout projet d'établissement en Virginie.

L'interruption qu'avaient éprouvée à plusieurs reprises les expéditions de l'Angleterre, lui avait fait perdre le fruit de ses premiers efforts; il lui fallait des temps plus calmes pour reprendre avec ardeur cette grande entreprise : la tranquillité de l'Europe permit enfin de s'y livrer, et les éminents services de quelques hommes assurèrent à la Grande-Bretagne déplus durables établissements.

Bartholomé Gosnold entreprit, en 1602 , un voyage en Amérique , avec un équipage de trente-deux liommes ; il voulait arriver en Virginie par une route plus directe , et le 1^"^ mai il prit terre vers le 43" degré de latitude.

La côte était basse et sablonneuse :

ne trouvant pas un bon mouillage, il reprit la mer, cingla vers le midi , et se trouva porté le lendemain dans la baie de Cap-Cod, qui! nomma ainsi à cause de l'abondance de morue {Cod-

L'UNIVERS

fis/i)qu\ï y découvrit. En faisant voile autour de la péninsule recourbée que termine ce cap, il reconnut plusieurs îles : la plus grande était couverte de vignes, et Gosnold la nomma Marth'as Wineyard; il donna le nom d'Elisabeth à une autre île, où quelques graminées qu'il sema pour en essayer la culture, levèrent promptement; et après avoir eu des communications amicales avec les Indiens , il revint en Angleterre.

Les récits que firent ces aventuriers de la beauté et de la fertilité du pays, attirèrent l'attention publique et firent renaître le goût des découvertes.

Plusieurs expéditions particulières furent tentées sans résultats; mais en iGOO, il se forma deux sociétés, celle de Londres et celle de Plymouth , entre lesquelles Jacques r""" partagea le droit de créer des établissements sur la côte d'Amérique : la société de Londres put en former depuis le 34^ degré de latitude nord jusqu'au fond de la baie de la Cbésapeake; celle de Plymouth eut les mêmes privilèges, le long du littoral de l'Atlantique, depuis le 38^ degré jusqu'au 45*. La concession faite à chaque compagnie s'appliquait à toutes les îles situées à cent milles anglais du rivage : elle s'étendait également à cent milles dans l'intérieur des terres. Toute cette côte était alors connue en Angleterre sous le nom de Virginie : ou 1a partageait en deux sections, celle du nord et celle du sud ; chacune d'elles avait un conseil établi en Amérique, et toutes deux relevaient d'un corps supérieur, résidant en Angleterre , et chargé de régler le gouvernement de ces colonies.

Chaque conseil était tenu de pourvoir au maintien du service religieux et à la propagation de la foi chez les peuples sauvages, suivant les rits et la doctrine de l'église anglicane ; il devait empêcher qu'aucun habitant ne contrevînt à son serment d'allégeance ; on établissait un jury pour les causes criminelles qui emportaient la peine capitale; le président et le conseil pouvaient prononcer sur les délits moins graves. Il serait ouvert pendant cinq

ans un ou plusieurs magasins, où les marchands déposeraient tous les produits qu'ils auraient importés daiTs la colonie; un trésorier ou capitaine marchand en aurait la surveillance, il en rendrait compte; et chaque habitant recevrait de ces magasins tous les objets nécessaires à son usage.

Le but de cette dernière mesure était de pourvoir aux besoins de chaque colonie : on voulait mettre à sa portée tous les moyens de conservation ; et pour mieux assurer son entretien , on décida qu'elle devait avoir en Angleterre une ou plusieurs compagnies de correspondants , chargés de veiller aux intérêts de l'association, d'expédier les marchandises qui devraient être envoyées en Amérique , et de prendre en retour les produits que l'on pourrait en extraire. Le président et le conseil de chaque colonie avaient le pouvoir de publier les ordonnances qui leur paraîtraient convenables au maintien du bon ordre, pourvu qu'elles s'accordassent en substance avec les lois d'Angleterre et avec leurs principes d'équité.

Lorsqu'on eut tracé les bases des établissenionts qui devaient être formés en Virginie, le capitaine Giristophe Newport fut chargé de commander la première expédition, qui se composait de trois navires; elle partit de Blackwell , prit la route des Canaries, et aborda le 26 avril 1607, près du cap Henri , sur la côte méridionale de la Cbésapeake. La boîte qui renfermait les ordres du gouvernement fut alors ouverte ; on y lut les noms de ceux qui devaient former le conseil de la colonie , et le nouveau gouvernement fut organisé. On chercha un emplacement favorable pour le premier établissement : il fut fondé sur la rive d'un fleuve qui reçut, en l'honneur du roi, le nom de' James-river ; et la ville qu'on y bâtit, à quarante nîilles de son emîjouchure, fut nommée James-town.

Le capitaine John Smith était désigné comme membre du conseil ; cependant une fausse accusation de ses ennemis empêcha d'abord de l'admet-

ÉTAT S-U NT S D'A M K Pc I Q U K .

tre : on voulait même le renvoyer en Angleterre ; mais, confiant dans son innocence , il insista pour être jugé : les délateurs se rétractèrent, ceux qui les avaient subornés furent punis , et Smith fut admis dans le conseil. Son zèle pour le bien de la colonie prouva bientôt qu'en la privant de ses services on lui aurait enlevé le plus habile et le plus ferme défenseur.

Après avoir formé l'établissement de .)ames-to\vn, le capitaine iNewport revint en Europe. Les cent personnes qu'il avait débarquées en Virginie furent promptement réduites à la moitié de ce nombre, par l'effet des maladies et par l'insalubrité des provisions avariées : le conseil perdit quelques membres, d'autres furent disgraciés, et tout se fit bientôt par l'autorité ou l'influence de Smith , dont le courage, l'habileté, la résolution, triomphaient de toutes les difficultés. Ses premiers soins furent d'obtenir des tribus indiennes les plus voisines des secours en vivres pour la colonie : il fut d'abord réduit à les exiger par la force; il engagea ensuite un commerce d'échange avec les Indiens , et à l'approche de l'hiver les ressources de la chasse furent plus abondantes. Smith lit ensuite avec une faible escorte un voyage vers la source du Chickahomini^ l'un des affiuents septentrionaux du James-river : il s'avança plus loin que les hommes de sa suite, et fut surpris par un parti indien , contre lequel il se défendit vaillamment : une chute l'ayant mis hors de combat , il fut enveloppé et forcé de se rendre.

Le chef de tribu qui l'avait attaqué était un frère de Powhatan, dont l'autorité s'étendait sur la nation entière : il conduisit dabord son prisonnier dans le village où il demeurait; il le promena ensuite solennellement à travers les territoires occupés par d'autres tribus, et enfin il l'amena dans la résidence de Powhatan, sur la rive gauche du York -ri ver, qui se jette dans la baie de la Chésapeake. Depuis ce golfe profond jusqu'à la première chaîne des Alleghanys, toute la contrée obéissait à Powhatan : elle s'é-

tendait au nord jusqu'au Patuxeiit, qui coule vers le fond de cette baie; elle comprenait au midi tout le bassin du James-river et de ses affluents.

Dans ses premières communications avec les sauvages, Smith eut souvent l'occasion de reconnaître leur crédule simplicité. En voyant entre ses mains une boussole, ils croyaient que l'aiguille en était animée par un mouvement et un pouvoir magique; la poudre dont on faisait usage pour les armes à feu leur paraissait être une graine que l'on pouvait reproduire et mukiplier en la semant dans la terre.

Smith avait chargé d'une lettre un messager indien qui lui rapporta de .Tames-town les objets qu'il avait demandes : les sauvages îie pouvaient comprendre comment ce papier avait parlé.

Le prisonnier fut accueilli et fêté dans tous les lieux de son passage , et Powhatan lui fit rendre les mêmes honneurs. On eut ensuite à délibérer sur son sort ; et après une longue consultation, sa mort fut résolue. Smith est conduit vers la pierre du sacrifice ; il y pose sa tête ; on allait l'écraser à coups de massue : Pocahontas, fille du cacique, intercède alors pour l'étranger, et n'obtenant rien par ses prières, elle se penche sur la tête de Smith, la couvre de la sienne, et s'expose la première aux coups du tomahac dont il est menacé. Les Indiens furent touchés de ce dévouement, et consentirent à lui laisser la vie. Sa libératrice n'avait que treize ans ; un premier mouvement de pitié l'avait entraînée, et la générosité de son cœur ne se démentit jamais. Tout venait d'être changé dans les dispositions des sauvages ; on veilla sur les jours de celui qu'on avait été près d'immoler; il fut remis en liberté; on lui donna des guides pour le reconduire à James-town , et des subsistances y furent ensuite envoyées plusieurs fois par Powhatan ou par sa fille. Il arrivait journellement au fort quelques Indiens, pour y voir leur nouvel anu"; ils l'avaient ad^miré en le tenant prisonnier, et ils croyaient le capitaine

L'IJlNIVERS.

Smith placé sous la protection de leur grand esprit.

De nouveaux approvisionnements et un renfort de cent vingt hommes furent bientôt amenés d'Angleterre par le capitaine Newport. Smith se rendit avec lui à la résidence de Pow- •latan , et ce chef indien, auquel ils offrirent quelques présents, accueillit ses hôtes avec toute la pompe guerrière qu'il pouvait déployer. Pocahontas voulut aussi leur donner une fêle , et le caractère des jeux et des folâtres ébats de ses compagnes mérite d'être remarqué.

Un feu était allumé au milieu d'une plaine, oii se trouvaient assemblés un grand nombre d'Indiens : Smith, Newport et leur cortège avaient été conduits à cette réunion , et les premiers rangs leur étaient réservés. D'horribles cris partent subitement d'une forêt voisine : les Anglais se persuadent qu'on veut les surprendre; ils mettent l'épée à la main, et se hâtent d'arrêter comme otages quelques vieillards indiens; mais Pocahontas accourt au milieu d'eux : elle est incapable de les trahir ; elle se livre à leur vengeance s'ils ont pu la soupçonner d'une perfidie; et le gage qu'elle leur offre de sa sincérité fait renaître leur confiance. Tout à coup on voit sortir de la forêt trente de ses jeunes compagnes : leur corps est peint de diverses couleurs ; elles n'ont pour vêtement ou pour ceinture qu'un réseau de légers feuillages; la peau et les ramures d'un cerf couvrent leur tête; leurs mains sont armées d'un arc, d'une flèche ou de quelques autres traits. Toutes ces jeunes filles s'assemblent en cercle autour du feu; elles commencent leurs chants sauvages et leurs danses , et dans les intervalles de repos elles poussent des cris perçants. I^es mêmes exercices se renouvellent et sont suspendus à plusieurs reprises ; puis elles regagnent la foret d'où elles étaient sorties (voy. pi. 10).

L'année suivante , Smith fit un voyage de découvertes dans la baie de la Chésapeake. On en côtoya d'abord la rive orientale, depuis le cap Charles

jusqu'à l'embouchure du Pocomoke.

Les îles de la baie furent visitées : on passa vers sa rive occidentale, et après avoir reconnu le Patapsco, dont les bords étaient inhabités, on s'éleva plus au nord vers l'entrée de la Susquehana.

Ce capitaine découvrit à son retour la majestueuse embouchure du Potomac, dont il avait déjà vu les rives supérieures pendant sa captivité. Les Indiens voisins du fleuve étaient aussi sous la domination de Powhatan. Ils se présentèrent d'abord comme ennemis ; mais la décharge de quelques armes à feu les dispersa. Smith n'eut ensuite avec eux que des relations de paix. Il remonta le Potomac ; il s'avança jusqu'à ses premières chutes, et les Indiens lui apportèrent, dans leurs canots , une provision de gibier et de poisson. Après avoir regagné l'entrée du fleuve , Smith découvrit successivement celles du Rapçahanock et du York-river, et il revint a Jamestown , le 21 juillet ; mais il voulut reprendre immédiatement ses découvertes dans la Chésapeake. Il navigua de nouveau jusqu'au fond de la baie, remonta le cours de la Susquchana , reconnut quelques-unes des rivières qui s'y jettent, et ouvrit des communications avec les Indiens. Ceux des rives de la Susquehana étaient remarquables par leur haute stature; ils avaient six cents liommes de guerre , et ils se mettaient en défense contre une grande et puissante nation qui avait quitté les rives des grands lacs d'Amérique pour faire une irruption dans leur pays.

Ces sortes d'invasions étaient fréquentes. L'ambition des conquêtes a pris naissance dans l'état sauvage ; eî comme on ne pouvait acquérir et conserver de l'ascendant sur sa tribu que par des preuves éclatantes de force et de courage , souvent de hardis aventuriers allaient commettre des agressions individuelles, attirer des représailles, et engager une guerre dans laquelle leur nation entière se trouvait ensuite entraînée.

La reconnaissance de la baie de la

Chésapeake et des principaux lleuves qui y versent leurs eaux fut heureusement terminée par le capitaine Smith.

Il avait pu apprécier toute l'importance de l'établissement commencé en Virginie ; il en calculait d'avance l'agrandissement, voyait de grandes et fertiles contrées ouvertes aux Européens , et préparait tous les moyens d'en assurer la possession à son pays. De si grands services le plaçaient au premier rang dans l'opinion.* Aucun homme n'était plus digne que lui de diriger les affaires de la colonie, et il fut nommé président par le conseil. Le cercle de ses devoirs s'était agrandi ; mais Smith n'était inférieur à aucun emploi : il acheva les établissements publics de James-town, il exerça et disciplina les troupes, maintint l'ordre de la colonie et pourvut à ses besoins.

Un des premiers soins du capitaine Smith était d'entretenir des relations amicales avec les tribus dont il avait à ménager les dispositions. Powhatan semblait quelquefois regretter de l'avoir épargné : les périls des nations indiennes commençaient à l'émouvoir. Forcé de reconnaître la supériorité des Européens dans tous les moyens d'attaquer et de nuire, il les redoutait; il leur croyait le dessein d'envahir son pays ; il ne voulait souvent échanger qu'avec des armes les provisions de maïs ou d'autres vivres qu'il leur fournissait, et profitait de ces rapports avec eux pour acquérir les moyens de se défendre. Powhatan fit inviter Smith à venir le voir ; mais il avait dressé une embuscade pour le surprendre , et Smith reçut en cette occasion un nouveau témoignage de l'affection de Pocahontas, qui vint, à travers les forêts et au milieu de la nuit, le prévenir du dessein qu'on avait formé d'attaquer incessamment son escorte.

Smith voulut, par reconnaissance , lui offrir quelques présents ; elle les refusa : il lui suffisait de l'avoir sauvé, et la jeune Indienne s'enfuit précipitamment. D'autres dangers menacèrent le capitaine Smith dans le cours de ce voyage : il échappa aux pièges, repoussa les agressions , et revint à 3' Livraison. (Etats-Unis d'à m

James-town , avec la provision de grains qu'il avait obtenue de différentes peuplades.

Un chef indien qui fut arrêté dans une de ces rencontres parvint ensuite à s'échapper; et comme les Anglais cherchaient à se venger de sa fuite en poursuivant les hommes de sa tribu, un d'entre eux s'arrêta, et leur dit:

< Si notre chef s'est affranchi, consi-

< dérez que les poissons nagent, que

< les oiseaux volent, que les bêtes sau- .

< vages s'échappent d'un piège pour i conserver la vie. Un homme est-il <■ coupable de suivre comme eux l'iii-

< stinct de la nature? Si vous persistez

< dans la résolution de nous détruire,

< nous abandonnerons nos habitations <■ et nous irons vivre loin de vous.

Il nous en coûtera des peines, mais vous en souffrirez davantage : sans nos grains et nos fruits , vous ne pouvez subsister. Accordez-nous la paix et laissez-nous semer nos champs

< avec sécurité. » Smith accueillit leur demande, et la paix fut rétablie entre la colonie de James-town et les tribus indiennes, qui continuèrent de lui fournir des approvisionnements.

On profita de ces moments de sécurité pour mieux connaître l'intérieur du pays. Smith dressa la carte de tous les lieux qu'il avait découverts, soit en parcourant la Chésapeake, soit en remontant le cours des fleuves; et cette carte, envoyée en Angleterre, fut souvent consultée dans les nouvelles expéditions qu'on eut à faire pour la Virginie. Le capitaine Newport, déjà connu par ses deux premiers voyages, en fit encore un troisième, pour chercher ces mines d'or, toujours promises par les indigènes; et, dans l'espérance de les découvrir, il voulut explorer les hautes régions des Apalaches , où le James-river prend sa source.

On peut observer, en s'élevant dans cette contrée jusqu'au-delà des montagnes Bleues, qui forment la première chaîne des Apalaches , un pont naturel , jeté sur une vallée étroite et escarpée où coule le Cedars-creek , avant de se jeter dans le James-river. Ce

ÉRIQUE.) 3

L'UNIVERS

pont est élevé de cent cinquante pieds au-dessus du courant : les flancs des deux montagnes sur lesquelles il s'appuie sont perpendiculaires , et la masse de rochers suspendue sur cet abîme unit les deux côtés du vallon par une vodte très-surbaissée , dont la largeur est de vingt-cinq pieds, et dont l'épaisseur est presque double. On suppose que ces rochers calcaires formaient autrefois une digue continue, qu'elle fut minée par l'action des eaux, et que sa base, incessamment creusée, leur ouvrit enfin un passage. Cette grande déchirure de la vallée, ce torrent qui la parcourt, ce vaste cintre qui la couronne , offrent un des plus imposants spectacles de la nature : ils la présentent dans sa beauté sauvage , avec son désordre , ses variétés et la parure de sa végétation (voyez/?/. 7).

Mais rintérét d'une telle découverte ne pouvait satisfaire que l'imagination qui s'élève à la contemplation de la nature , et qui cherche a suivre dans leurs développements et leurs vicissitudes les oeuvres de la création. La compagnie de Londres, qui avait fondé l'établissement de Virginie, en trouvait l'entretien trop onéreux : n'ayant au- 'Cune mine à faire exploiter, elle était frustrée dans son attente ; elle attribuait à des vices d'administration le peu de prospérité de la colonie, et sollicitait, de Jacques I", de nouvelles lettres- patentes qui lui furent accordées en 1609.

Un grand nombre d'associés, remarquables par leur rang et par leur fortune, entrèrent dans la nouvelle compagnie, qui fut organisée en corporation, sous le titre de trésorier et compagnie d'aventuriers et de planteurs de la ville de Londres pour la première colonie de Virginie. Le roi leur céda toutes les terres qui s'étendaient le long des côtes, dans un espace de deux cents milles au nord de l'embouchure du James -river, et de deux cents milles au midi du même fleuve : la concession d'orient en occident était beaucoup moins limitée ; elle devait se prolonger d'une mer à l'autre. Il était alors admis en principe,

chez les Européens, que les droits acquis sur la côte orientale d'Amérique s'appliquaient aussi à toutes les terres situées sous les mêmes parallèles ; mais l'extension des établissements formés dans cette direction devait nécessairement rencontrer des obstacles, soit dans l'interposition des fleuves, des marais, des montagnes, et dans les divers accidents du sol, soit dans le nombre et l'opposition des indigènes ou des autres compétiteurs.

Le droit de découverte , sur lequel on fondait ses prétentions , est sans doute un de ceux dont il est le plus difficile de poser les limites. Le navigateur qui reconnaît un rivage peut également apercevoir les montagnes , souvent éloignées, qui bornent son horizon; toutes les plaines intermédiaires échappent à ses regards , et il ne saisit que les points extrêmes d'un si vaste tableau. Cet aperçu incomplet et fugitif 'suffirait-il pour' lui donner le droit d'occuper seul une immense contrée ? et si les voyageurs d'une autre nation, abordant ensuite sur différents points des régions que l'on avait vaguement reconnues avant eux , parviennent à s'y établir, et peuvent y jeter les fondements de leurs colonies, pourra-t-on revendiquer contre eux une priorité de découverte , dont on n'était pas même à portée de soupçonner l'étendue ? Car ces lignes de terre qui se dessinent à l'horizon et .que nous apercevions à peine, ne font-elles point partie d'un continent plus vaste?

ne se trouve-t-il pas, au-delà des sommets que notre vue peut atteindre , d'autres plaines, d'autres vallons , des montagnes encore plus élevées; et le domaine que nous nous sommes arrogé s'étendra-t-il de procheen procbeà toutes les régions contiguës? De si graves questions n'étaient point encore résolues à cette époque. On ne croyait plus, il est vrai, que l'autorité d'une bulle pontificale put suffire pour partager entre deux nations européennes toutes les contrées du nouveau inonde, et d'autres peuples avaient cherché à entrer aussi dans ce plan d'invasion ; mais chaque concurrent étendait à son

gré l'application de ce droit de découverte , dont l'incertitude donna lieu à des guerres , à des prises de possession , à des traités entre les puissances qui se disputaient le territoire et les dépouilles des indigènes.

La compagnie chargée de mettre en valeur les richesses de la Virginie fut autorisée à la recherche et à l'exploitation des mines, non-seulement dans les terres qui lui avaient été cédées , mais dans toutes celles qui n'avaient pas d'autres possesseurs; elle devait jouir de tous leurs produits , à l'exception du cinquième , dont le paiement était réservé à la couronne. On accorda la liberté de se rendre dans la colonie, à tous les Anglais , à tous les étrangers qui voudraient s'y établir ; l'exportation des marchandises que l'on y enverrait d'Angleterre devait être exempte de droits de toute nature pendant plusieurs années , et les produits que l'on en recevrait ne seraient soumis qu'à un droit de cinq pour cent. On accorda au conseil supérieur de la colonie, résidant en Angleterre, le pouvoir d'établir toutes les lois, tous les règlements qu'il jugerait utiles aux intérêts de la contrée ; enfin, il fut déclaré que personne ne pourrait s'y rendre, sans être tenu de prêter le serment de suprématie.

La présidence de Smith allait expirer : il voulut rendre un dernier service à la colonie en lui donnant deux arrondissements nouveaux ; et tandis que l'on fondait vers l'embouchure du .lames-river l'établissement de Nanscmond , il vint commencer , vers les premières chutes du fleuve , celui de Powhatan, dont l'emplacement avait été cédé par le chef indien qui lui donna son nom. Ces deux forteresses et celle de James - town couvraient les principaux points de la colonie.

Mais dans un voyage qu'il faisait pour visiter les travaux", Smith fut grièvement blessé par l'explosion accidentelle d'un baril de poudre : le mal vint à s'aigrir, et la cure devenait plus incertaine, Smith se détermina à revenir en Angleterre. Il laissait dans la colonie des provisions de vivres pour

deux mois et demi, vingt-quatre pièces d'artillerie, trois cents mousquets, trois vaisseaux, sept barques et plusieurs espèces d'animaux et d'oiseaux domestiques, dont la naturalisation réussissait. Des plantations de maïs avaient été formées par ses soins autour de James-town , et l'année 1608 fut la première où les colons anglais firent une récolte de cette graine, semée de leurs propres mains. Smith était convaincu que ce pays pouvait fournir tous les produits agricoles , qui sont la véritable richesse d'une contrée.

IMais la colonie dont il était le bienfaiteur avait encore besoin de lui , et son départ fut une calamité pour elle. Il l'avait soutenue dans les temps les plus difficiles, et il avait assuré ses relations avec les Indiens. Ceux-ci révéraient sa justice ; ils s'étaient attachés à lui ; ils le regrettèrent, et n'espérant pas qu'il pût survivre à ses blessures, ils le pleurèrent, comme s'il allait mourir.

Trois nouveaux commissaires étaient alors partis de Londres pour la Virginie, où ils devaient se charger en commun des soins du gouverneinent : c'étaient Thomas Gates, George Sommers et le capitaine Newport. Tous trois étaient à bord du vaisseau amiral, et ils étaient suivis de neuf bâtiments de transport; mais lorscu'ils furent arrivés au nord-est du détroit de Bahama et dans les parages du Gulf-Stream, une violente tempête, survenue le 24 juillet, sépara du reste de l'escadre le premier vaisseau , le rejeta loin des plages du continent américain, et, après l'avoir battu pendant trois jours, le poussa vers les îles Bermudes et le fit naufrager sur la côte. Le navire y fut brisé , et les hommes parvinrent péniblement à se sauver. Les bâtiments de convoi furent moins maltraités ; ils purent continuer leur navigation jusqu'en Virgiflie, où ils arrivèrent successivement.

L'archipel des Bermudes , où se trouvaient alors retenus les nouveaux chefs destinés à la colonie, se compose d'un grand nombre d'îles, dont la plupart ne sont que des rochers entourés

L'UNIVERS

d'êcueils et redoutés des navigateurs.

On leur avait aussi donné le nom d'Iles du deuil ; elles n'étaient encore connues que par des naufrages ; il ne s'y trouvait aucun Indien, et aucune puissance d'Europe ne les avait occupées , quoiqu'elles eussent été découvertes, en 1527, par Juan Berniudez.

Cependant les plus grandes îles de cet archipel sont fécondes : celle où l'on aborda était parée d'une partie des plantes de la Virginie; elle pouvait recevoir celles d'Europe , et George Sommers y sema des graines qui levèrent promptement. La saison de l'année était favorable, il en profita; il visita l'intérieur, étendit ses reconnaissances dans les îles voisines , et prévit les avantages de l'établissement que l'Angleterre pourrait bientôt y former. Mais dans leur situation actuelle, les trois commissaires avaient à s'occuper avant tout des moyens de gagner la Virginie avec les cent cinquante compagnons de leur naufrage.

Ils n'avaient aucune espérance d'être recueillis par d'autres vaisseaux, dans un temps où tous les marins évitaient ces parages, et ils construisirent, en bois de cèdre, deux légers navires.

On profita, pour les achever et pour les mettre en état de prendre la mer, de tous les agrès qu'on avait sauvés. Ce travail dura long-temps, et l'on fut retenu aux Bermudes près de neuf mois avant de remettre à la voile.

Après une traversée de quatorze jours, les navigateurs arrivèrent en Virginie, où ils n'étaient plus attendus.

Pendant ce temps , la colonie avait été réduite à une extrême détresse.

Les derniers établissements fondés par Smith étaient abandonnés , et celui de James-town était en proie à l'anarchie.

Les hostilités contre les Indiens se renouvelaient fréquemment, et l'on ne prenait plus les mêmes soins pour cultiver leur amitié ou pour les contenir : on avait épuisé toutes les provisions ; et de cinq cents hommes que Smith avait laisses à son départ, il n'en restait plus que soixante, dont la misère augmentait de jour en jour.

lis prirent enfin le parti d'abandonner

James-town, et déjà ils s'étaient embarqués pour retourner en Europe , lorsqu'ils furent rencontrés, en descendant le fleuve, par les vaisseaux de lord Delaware, qui arrivait dans la colonie et qui arrêta cette émigration.

Il avait été nommé gouverneur lorsqu'on avait appris en Angleterre la situation critique de la Virginie, et ses deux navires lui apportaient de nouveaux secours. Les premiers soins de lord Delaware furent de rétablir la confiance et la sécurité des habitants, de renouer de paisibles relations avec les Indiens , et de se procurer auprès d'eux des subsistances. Son administration fut éclairée et bienfaisante ; mais il ne resta pas dix mois en Virginie : une maladie violente le réduisit a un tel état de faiblesse , qu'il ne pouvait plus s'occuper et se soutenir.

Il s'embarqua pour les Antilles et revint ensuite en Europe. La compagnie de Virginie reconnut , par les conseils de lord Delaware et par l'expérience des hommes éclairés qui avaient séjourné aux Bermudes, que l'occupation de cet archipel serait utile aux intérêts de la colonie. Mais comme la charte de la société ne lui accordait le droit de s'établir que dans les îles situées à moins de cent milles du continent, elle sollicita et obtint une charte nouvelle qui lui accordait toutes les îles situées à trois cents lieues des côtes d'Amérique, depuis le 30^ degré de latitude jusqu'au 4r. Richard More fut nommé gouverneur des Bermudes, et il partit avec soixante hommes pour y former un établissement.

Il serait sans intérêt pour l'histoire de suivre les relations habituelles des colons de Virginie avec les contrées voisines ; on n'y verrait que des trêves passagères, des ruptures imprévues, des pièges tendus de part et d'autre; mais portons encore les yeux sur Pocahontas qui , dans une de ces rencontres ou le capitaine Ratcliffe et trente soldats anglais furent tués, sauva la vie de Henri Spilman comme elle avait sauvé celle de Smith , et lui procura les moyens de se réfugier sur les rives du Potomack, où il passa plu-

sieurs années. Elle-même s'y retira l'année suivante; .elle vivait au milieu des Indiens de cette tribu, et le capitaine Argall, qui fit un voyage sur ce fleuve , parvint à l'attirer à son bord par un stratagème, et la conduisit à James -town. Pocahontas avait des droits à la reconnaissance de la colonie, elle y fut honorablement traitée ; mais on la retenait comme un otage dont la présence paraissait utile au rétablissement de la paix avec les indigènes. S'étant bientôt accoutumée à sa nouvelle situation, elle ne songea plus à retourner chez les sauvages.

Quinze mois s'étaient écoulés depuis ce changement; plusieurs Anglais recherchaient sa main, et son mariage avec John Rolfe fut célébré au mois d'avril 1613. Powhatan son père avait consenti à cette union , qui devint le gage d'une réconciliation sincère entre les deux peuples ; et il fut ensuite invité- par le gouverneur de la colonie à former avec elle un nouveau lien en donnant sa plus jeune fille en mariage à un autre Anglais ; mais ce chef indien s'y refusa : « J'accepte volontiers « de mon frère les saints de paix et « d'amitié ; mais je ne peux me sépa- « rer de ma fille, et je mourrais si je " ne la voyais pas souvent; vous avez « déjà sa sœur : que ce gage vous suf- « fisc ! La hache est tombée de mes « mains : c'est assez de sang et de « guerre; je n'en veux plus : je suis « vieux, et je désire achever mes jours « en paix. »

Pocahontas fut instruite dans la religion chrétienne : elle en embrassa les maximes , et fut la première Indienne de ces contrées qui reçut le baptême : on lui donna dans cette cérémonie le nom de Rebecca. Lorsqu'elle épousa John Rolfe , elle conservait encore un tendre souvenir à Smith qui avait eu les premières affections de son cœur; mais elle n'espérait plus le revoir.

Cependant le capitaine Smith, revenu en Angleterre depuis cinq ans, s'était guéri de ses blessures , et songeait à faire de nouvelles expéditions vers les contrées plus septentrionales

du Nouveau-Monde. On avait fait dans la baie de Massachusett quelques essais d'établissement qui n'avaient pas réussi , et les rivages de Casco-bay étaient regardés comme une contrée froide et stérile où l'on ne pouvait se fixer; mais l'entreprise de Smith attira bientôt l'attention des Européens.

Ce capitaine partit de Londresen 1614, avec deux vaisseaux , pour découvrir des régions favorables a la pêche de la baleine, à l'exploitation des mines ou au commerce des fourrures; il arriva dans l'île de Monahigan et sur le continent voisin, visita toute la côte du Massachusett , eut de nombreuses relations avec les Indiens, et rapporta de son voyage une grande quantité de pelleteries , de morues et d'huile de baleine. Une carte du pays fut dressée par ce judicieux observateur :

il y indiqua les noms donnés par les Indiens aux promontoires , aux baies, aux rivières, aux montagnes, aux habitations des différentes tribus. De nouveaux noms étaient proposés par Smith; une partie de ces changements fut agréée ; et la contrée entière qu'il avait reconnue prit le nom de Nouvelle-Angleterre. Le compte qu'il rendit de ses découvertes en fit apprécier toute l'importance. ,

Smith était de retour à Londres, et il se préparait à faire un nouveau voyage dans l'Amérique du nord , lorsque Rebecca vint avec son mari en Angleterre , où elle fut affectueusement reçue par les premiers rangs de la société. Smith se présenta chez elle : il était accompagné de quelques amis; et Rebecca, après un salut froid et modeste , se détourna d'une manière passionnée , se couvrit le visage et ne put parler pendant long-temps. Enfin elle lui rappela les services qu'elle lui avait rendus, et l'amitié que lui-même avait jurée à son père. « Vous lui pro- « mettiez, dit-elle, que tout ce qui « était à vous serait à lui , et que vous « et lui ne feriez qu'un. Vous l'appe- « liez mon père quand vous étiez « étranger dans notre pays; et moi « qui suis étrangère dans le vôtre, je « veux vous donner le même nom. »

Le capitaine Smith hésitait d'accepter ce titre : il semblait craindre que, sous le gouvernement ombrageux de Jacques F', on n'interprétât avec un sentiment de défiance cette espèce d'adoption; car la fille d'un cacique était devenue l'objet d'une sorte de vénération; on lui rendait hommage comme au noble sang d'un souverain.

Mais elle reprit d'un ton ferme et sévère : « Vous n'avez pas craint de ve- « nir dans le pays de nos ancêtres, « et d'y frapper d'effroi tout le monde, « excepté moi : craignez-vous aujour- » d'hui que je ne vous appelle mon » père? Vous le devenez pour moi, '< et je veux que vous me nommiez '< votre fille. Ne vous suis-jeplus rien, » et n'avez -vous dans votre famille « aucune place à me donner? Pour- « quoi m'ont-ils dit que vous étiez « mort? pourquoi ne m'ont-ils jamais « détrompée? »

Pocahontas cédait aux premières impressions de son coeur : elle avait grandi au milieu des sauvages, elle ne savait voiler aucune de ses émotions , et l'aspect inattendu de celui qu'elle avait aimé la plongeait dans un trouble et un attendrissement involontaire. Mais son changement de situation , ses derniers liens , les lois du monde qui l'avait adoptée, la rappelèrent à elle-même : elle n'eut plus pour Smith qu'une tendre amitié :

elle était digne de ses respects : et ce capitaine, qui lui devait la vie, lui rendit à son tour les services qui pouvaient lui être les plus chers, en intéressant le gouvernement britannique au sort des Indiens de sa tribu , et au maintien des relations d'amitié formées avec son père. Smith avait même prévenu le moment de son arrivée à Londres , pour disposer la reine à l'accueillir favorablement : il rappelait dans une supplique adressée à cette princesse, que Pocahontas avait exposé sa vie pour le sauver. « Nous « lui devons aussi, disait-il, le salut « de notre colonie, dans un temps « oi'i trente-huit hommes étaient char- « gés de l'occupation de ce vaste ter- « ritoire : elle venait elle-même nous

« apporter des secours ; elle pacifiait j « nos différends avec les Indiens, soit | « qu'elle fût l'organe des intentions « de son père , soit qu'elle fût atta- ' « chée à notre nation , ou que la Pro- j « vidence nous eût réservé son appui, i « Dieu se servit d'elle pour nous pré- j « server pendant trois ans de la fa- i « mine , des troubles, de la ruine dont j « nous étions menacés ; et quand la i « guerre eut ensuite éclaté entre son 1 « père et les colons que j'avais laissés » en Virginie, ce fut encore à son 1 « intervention que l'on dut le retour « de la paix. » La reine eut égard à des services rendus avec un si généreux dévouement : Pocahontas lui fut présentée ; elle parut à toutes les fêtes ; elle y fut même assez honorée pour exciter la jalousie, et l'on alla jusqu'à reprocher à John Rolfe d'avoir épousé une princesse royale sans le consentement du roi ; mais c'était un orage passager, et quelques explications le dissipèrent.

Cette jeune Indienne allait retourner en Virginie, où son influence aurait continué d'être utile au rapprochement des deux nations , lorsqu'elle mourut à Gravesende, en 1617, dans la vingt-deuxième année de son âge; elle laissait un fils ; et la famille des anciens maîtres de la Virginie eut par lui de nombreux descendants.

Lorsque Pocahontas vint en Angleterre, un des premiers chefs indiens faisait partie de son cortège. Powhatan l'avait chargé de recueillir quelques informations sur le pays de ses nouveaux alliés , et sur les motifs qui les avaient déterminés à venir former un établissement si loin de leur pays. Il avait d'abord supposé que les Anglais manquaient de bois , de subsistances, de fourrures pour se garantir du froid., puisqu'ils traversaient les mers pour chercher des arbres, du maïs et des pelleteries : sans doute leur pays était stérile, et la population peu nombreuse. Mais a son arrivée à Plymouth, l'Indien fut étonné de î'àffluence des habitants : il le fut bien plus à Londres; et voulant un jour compter les passants dans un des quar-

. tiers les plus peuplés , il fut en un instant confondu dans ses calculs. Il disait dans la suite aux hommes de sa tribu : « Comptez les étoiles du ciel , « les feuilles des arbres , le sable des « rives de la mer : tel est en Angleterre « le nombre des hommes. » Cet Indien priait un jour le capitaine Smith de lui montrer le Dieu des Anglais , leur roi et les princes de sa famille : Smith s'excusa de ne pouvoir lui montrer la Divinité ; ses autres vœux furent faciles à satisfaire.

Depuis que le capitaine Smith avait quitte la Virginie , on avait entrepris de l'administrer par d'autres principes, et l'on voulait surtout changer la manière d'assurer les subsistances. La terre avait été cultivée en commun

Fendant les cinq premières années de établissement; on en déposait les récoltes dans un même magasin, et nous avons vu qu'on y plaçait aussi toutes les marchandises importées dans la colonie et nécessaires à ses besoins, ou destinées à un commerce d'échange avec les Indiens; mais on reconnut bientôt que des terres, ainsi cultivées , ne rendaient que de faibles produits : les hommes laborieux portaient le poids entier d'un travail dont se dispensaient tous les autres; la peine était pour le petit nombre, et le profit pour tous. Quand la durée de cinq ans, assignée par la charte à ce mode d'exploitation, fut expirée, on voulut, pour mieux assurer les subsistances de la colonie , s'appuyer sur le principe de la propriété individuelle. Des terres furent divisées entre les habitants; et, pour en attirer de nouveaux , on promit d'égales concessions à tous ceux qui viendraient s'y établir : chacun d'eux reçut cent acres de terre ; mais quand le sol eut acquis plus de valeur, on réduisit à cinquante acres toutes les concessions nouvelles. Tout propriétaire cultiva son propre sol : on lui fournit d'abord les instruments aratoires, et l'on pourvut aux subsistances qui lui étaient nécessaires pour attendre une première récolte. Dès ce moment la colonie cessa d'être à la merci des In-

diens pour ses approvisionnements journaliers ; l'Angleterre n'eut plus à y faire transporter des grains qui s'avariaient souvent dans la traversée, et le commerce avec les naturels du pays devint plus lucratif, à mesure que leurs secours en vivres étaient moins indispensables. Les Anglais varièrent les récoltes de la Virginie, pour les approprier à leurs différents goûts , et l'on reconnut que toutes les graines du midi de l'Europe pouvaient y prospérer. Mais la principale culture a laquelle on donna ses soins fut celle du tabac, dont nous avons déjà remarqué que la plante était indigène ; cette culture devint même si générale, elle fut tellement préférée à toute autre, qu'il fallut quelquefois la restreindre, afin de ne pas sacrifier à un goût de fantaisie l'obligation d'assurer à la colonie ses moyens de subsistance.

Walter Ralegh , celui qui avait créé et soutenu les premiers établissements formés en Virginie, était alors à la veille de terminer sa carrière sur un échafaud , après s'être illustré dans les négociations, dans les lettres, dans les armes, et dans les entreprises maritimes les plus mémorables. On vit, en 1618, Jacques I" sacrifier aux ressentiments de l'Espagne ce grand capitaine , condamné à mort depuis douze ans , comme accusé d'un complot sans preuve contre le gouvernement. Sa longue captivité avait été pour lui une épreuve salutaire; elle avait développé la force de son ame , ramené son esprit vers les études les plus graves , accru par un grand ouvrage historique sa renommée littéraire. Ralegh était ensuite sorti de la Tour de Londres, sans que sa condamnation eût été révoquée ; mais il se retrouvait dans une position bien supérieure à celle de l'homme qui attend et reçoit sa grâce : on le plaçait à la tête àes armées navales ; il essayait en Amérique de nouvelles découvertes , et menaçait les possessions espagnoles de la Guyane. Cependant, par une étrange ingratitude , ces derniers services, tour à tour approuvés et désavoués par son gouvernement ,

L'U^IVKRS.

Jui furent imputés comme un crime.

■Sa vie portait oml)rage à une puissance qu'on voulait alors ménager; on condescendit par faiblesse à d'impérieuses exigences ; et comme on n'osait point le punir d'avoir voulu rendre son pays plus riche et plus grand, on lit revivre contre lui une sentence qui paraissait oubliée : sa tête, promise a ses ennemis, tomba sous les coups de l'exécuteur. S'il était vrai qu'une ambition , long-temps satisfaite, et trompée ensuite c"ins ses espérances, eût attaché Ralcgh au parti des mécontents, à une qjoque où l'autorité de Jacques I" paraissait ébranlée, les torts qu'il put avoir étaient expiés par les services qu'il avait si long-temps rendus à son pays, et la postérité ne remarque plus que sa gloire et ses malheurs.

On chercha bientôt à perfectionner par de nouveaux règlements l'administration de la colonie , dont on devait les premiers plans à ce grand homme d'état, et la Virginie eut, en 1620, sa première assemblée générale, à James-town : tous les bourgs fortmés en corporation eurent le droit d'y envoyer leurs représentants. Une cour suprême et des tribunaux inférieurs turent ensuite organisés : la forme du gouvernement anglais était introduite en Virginie, et les colons purent jouir des mêmes libertés que les habitants de la métropole. Un collège pour l'éducation des enfants indiens et pour leur instruction religieuse fut établi à Henrico; les relations avec les chefs de tribus furent paisibles, et l'on continua d'encourager par l'exemption temporaire des impôts le système de la colonisation.

Mais le gouvernement britannique prit alors la dangereuse résolution de faire transporter en Amérique cent personnes des deux sexes, condamnées pour dissolution et vagabondage.

En voulant faire de cette contrée un réceptacle de bannis, on fit craindre à un grand nombre d'hommes d'aller y former un établissement; et une mesure que l'on avait regardée comme favorable à l'accroissement de la po-

pulation lui devint nuisible, en écartant l'émigration d'un plus grand' nombre. Les bonmies qui désiraient se rendre dans les colonies préférèrent celles que l'on commençait à fonder dans la Nouvelle -Angleterre, et la Virginie perdit momentanément la faveur dont elle avait joui.

Pour ramener l'attention publique vers cette dernière contrée, le capitaine Smith fut chargé d'en écrire l'histoire. Aucun homme ne la connaissait mieux; il avait bâti deux fois James-town, avait étendu la colonie par ses découvertes, s'était consacré a son bien-être , et avait épuisé pour elle toute la fortune que quelques campagnes de guerre lui avaient procurée.

La compagnie de Londres prit ensuite des arrangements avec quelques marchands aventuriers , pour subvenir d'une manière plus efficace aux travaux et à la conservation de la colonie. On y fit passer des cargaisons d'ustensiles, d'instruments aratoires et d'autres meubles; et comme on avait ouvert les yeux sur le danger d'y transporter la "lie de la population", on ne renouvela plus cette épreuve, et l'on envoya en Virginie plus de cent jeunes et belles filles , recommandées à la compagnie par leurs mœurs et leur éducation vertueuse. Leur bonne conduite , et la nature de leurs talents, de leurs qualités, de leur caractère, étaient attestées par des certificats individuels , afin d'éclairer le choix des acheteurs qui voudraient en faire leurs compagnes. Le prix de chacune était régie à cent vingt livres de tabac : il le fut ensuite à cent cinquante ; et les ravages de la mortalité le firent même porter au-delà de cette valeur, afin que les aventuriers pussent rentrer dans les fonds qu'ils avaient avancés. Pour les encourager à faire de nouvelles importations , on leur accorda même des terres , d'une étendue proportionnée au nombre de jeunes filles qu'ils enverraient : ces terres devaient être contiguës et former le territoire d'une ville qui reçut le nom de Maids - tov^n (ville des vierges ^ On organisa aussi à la même

épocfiie un commerce de fourrures avec les Indiens , parce qu'on apprit que les Français et les Hollandais tiraient un grand bénéfice de leurs relations avec les peuples chasseurs dispersés dans le voisinage de leurs colonies.

Toutes les mesures étaient prises pour assurer à 1^ Virginie une situation plus prospère, quand tout à coup les Anglais y furent menacés d'une complète extermination. La mort d'un guerrier indien devint la cause ou le prétexte de cet impitoyable projet. Ce sauvage, auquel les Anglais avaient donné le nom de Jacques l'Emplumé, parce qu'il affectait de se parer de plumages , était remarquable par son adresse et son intrejjidité. Les Indiens le regardaient comme leur premier chef de guerre. Il avait soutenu un i^rand nombre de combats ; et n'ayant jamais été blessé, il passait, aux yeux de ces hommes simples , pour invulnérable et immortel. Enfin, les serviteurs d'un Anglais que ce guerrier avait tué parvinrent h se saisir de lui, et en voulant leur résister, il fut blessé mortellement. Il n'implora, pour toute grâce, que d'être enterré secrètement, et de ne laisser après lui aucune trace, aucun indice qui fit soupçonner sa mort i mais elle n'était que trop avérée par sa disparition ; elle fut pour les Indiens un sujet de deuil ; et Opechancanough, devenu chef de leur confédération, prit soin d'aigrir encore leurs ressentiments. Il était ennemi des Anglais, quoiqu'il vint de leur renouveler solennellement ses promesses, et il forma , avec sa nation , le complot de les massacrer tous. Ce projet fut enveloppé d'une profonde dissimulation : on continua de commercer, de se mêler avec eux, de leur montrer les mêmes semblants d'amitié. Les sauvages entraient librement dans les habitations ; la plupart des colons étaient sans armes et n'avaient aucune défiance.

Le 22 mars 1622, jour de funeste mémoire, toutes les plantations dispersées furent envahies à la fois. Des incurtriers avaient été envovés de tou-

tes parts ; ils pénétrèrent subitement partout où l'on n'était point sur ses gardes; et, en moins d'une heure, trois cent quarante-sept victimes tombèrent sous les coups des assassins. Le massacre aurait été plus général, si la pitié d'un Indien, nommé Chanco, pour Richard Pace, qui relevait chez lui, et qui le traitait comme un fils, ne l'edt porté à lui révéler ce complot, la veille du jour de l'exécution. Pace court en avertir le gouverneur de James-town :

la ville est mise à l'abri d'une attaque, et l'on fait précipitamment parvenir le même avis aux plus voisines habitations.

Les malheurs de la colonie et la férocité des hommes qui venaient de la baigner de sang répandirent en Angleterre la consternation. Le capitaine Smith s'y trouvait alors : on délibéra sur les" moyens de mettre les sauvages dans l'impuissance de nuire, et il offrit encore ses services. Il demandait un navire, trente niatelots , un corps de cent soldats, des nnmitions de guerre, et les moyens de coirsfruire quelques chaloupes, à l'aide desquelles il pût rapidement changer de lieu et attaquer les peuplades indiennes , généralement placées vers la rive des fleuves. Il se proposait de les harceler tellement, qu'dlesforcerait de quitter le pays, ou de les réduire à un tel état de crainte et de soumission , que la sécurité de la colonie ne pourrait plus être troublée. ÎSi les services, ni les propositions de Smith ne furent agréés, et la vengeance qu'on voulut exercer contre l'ennemi fut encore plus terrible. On fit passer de nouvelles forces dans la Virginie , et Francis Wiat, qui en était alors gouverneur, résolut une attaque générale contre les Indiens. Il partagea ses troupes en plusieurs détaciiements qui devaient agir au même instant contre différentes tribus. Toutes furent assaillies le 2.3 juillet 1623 : elles perdirent un grand nombred'hommes, et leurs champs, leurs habitations, furent dévastés.

Ces terribles représailles, cetéçhange de mesures destructives , pouvaient rendre impuissante la haine du parli

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vaincu , mais elles ne l'éteignaient point : le péril n'avait fait que s'éloigner, et il fallait en prévenir le retour. On prit le parti de renoncer aux plantations trop isolées, de réunir en plusieurs groupes les habitations pour les défendre mieux , et d'ensemencer les campagnes voisines destinées à nourrir leurs cultivateurs.

Au moment oii la colonie prend plus de consistance, oii d'autres établissements anglais vont se former, où l'invasion progressive de tous les rivages peut faire prévoir une lutte prolongée entre les habitants de l'Ancien et du Nouveau-Monde, il nous paraît utile d'entrer dans quelques détails sur le caractère des indigènes , sur leurs mœurs, sur la situation où ils se trouvaient quand leur pays fut découvert par les Européens.

Les premiers hommes aperçus sur le continent étaient nus , à la réserve d'une ceinture formée de plumages ou de peau légère, ou de quelque tissu végétal ; leur couleur était d'un rouge brun ; et cette teinte, plus ou moins foncée, variait selon la différence des températures. L'opération du tatouage n'était pratiquée nulle part ; mais ils se peignaient une partie du visage, de la poitrine et des membres; ils y traçaient, en couleurs vives et brillantes, des (igures grossières et sans art; les unes, simples effets du caprice; les autres, destinées à rappeler quelques exploits guerriers. Les vieillards ou les habitants des contrées plus froides se couvraient de la fourrure des animaux :

rien n'était uniforme dans la manière de s'en revêtir. Si la nation à laquelle ils appartenaient portait le nom d'un animal sauvage , d'un ours, d'un castor, d'un serpent , d'un oiseau de proie, souvent ils se paraient de quelque partie de sa dépouille : on reconnaissait ainsi leur tribu, et quelquefois c'était le signe de leur force ou de leur adresse.

La chasse a toujours été leur occupation principale : ils la commencent aux approches de l'hiver. Alors plusieurs familles parlent ensemble; elles se dispersent, et chacune se répand dans un canton s.éparé. Les sauvages

s'éloignent jusqu'îi cinquante lieues de distance : plus ils s'isolent, plus ils espèrent une chasse abondante. Ils savent, au milieu de leurs forêts immenses, s'aider du moindre signe pour se diriger : le soleil est leur premier guide, et si le ciel se couvre , la couleur de l'écorce leur indique le côté du nord; la nature des plantes les avertit des animaux qui s'en nourrissent. Ceux-ci fréquentent les vastes prairies , dont les joncs et les herbages s'élèvent à la hauteur des arbrisseaux d'Europe ; ceux-là se répandent dans les plaines découvertes , dont la terre imprégnée de sel ne se couvre que d'un faible gazon : ailleurs on peut attendre l'antilope près de la source où elle va se désaltérer ; on épie sa marche ; on est averti de son approche par le frémissement des feuilles ; et les sens de l'ouïe et de la vue sont si exercés dans l'état sauvage, qu'ils acquièrent une extrême subtilité. Souvent du haut d'une montagne on reconnaît au loin les divers accidents du sol, par les teintes de la végétation, par ses formes générales, par les zones de brouillards qui en voilent une partie , et l'on devine ainsi la direction des vallées, la situation des plaines,le cours des rivières. Les contrées que le sauvage aperçoit sont rapidement parcourues ; il suffit que la terre ne lui manque point, pour qu'il arrive au but qu'il a signalé. Son agilité lui fait gravir les hauteurs les plus escarpées; il se laisse dévaler le long de leur rapide pente, s'ouvre un passage au travers des forêts , cherche le gué des rivières , ou les traverse à la nage, avec ses armes qu'il ne quitte jamais, et qui lui sont indispensables pour se nourrir ou pour se défendre (voy.

;;/. 18). Les animaux qu'il poursuit sont atteints à la course , ou pris dans des pièges , ou tués à coups de flèche. Pour s'approcher d'eux et les surprendre sans être aperçu, quelquefois il se couvre d'une dépouille semblable ; et l'animal trompé, croyant reconnaître son espèce, s'expose sans défiance au trait qui va le percer (voy. pi. 14).

î-'ours, le renard, le castor sont at-

tirés dans des trappes ou des profondes dont l'ouverture est masquée par un lit de gazon ou de feuillage qui manque tout à coup sous leurs pieds. Pour attaquer l'alligator, qui fréquente quelques grands fleuves, on vient l'attendre sur le rivage, et l'on plonge dans sa gueule béante un long épieu qui le déchire et le noie dans son sang (voy. pi. 13).

La pêche offre un plus facile moyen de subsistance aux sauvages placés près des eaux. Quelquefois on dispose dans le lit d'un fleuve deux rangs de palissades , opposés l'un à l'autre , et ouvrant un large déOlé qui se rétrécit en se prolongeant. Plusieurs canots indiens parcourent la rivière; ils y font une battue, en se rapprochant de l'entrée du passage, et les poissons, qui s'enfuient vers l'autre extrémité, vont s'engager dans les rets qu'on leur a tendus , ou dans des clôtures dont ils ne peuvent plus s'échapper (voy. pi. 20).

La chasse et la pêche sont-elles abondantes , on met en réserve quelques approvisionnements. La gelée de l'hiver peut en conserver une partie ; mais une température plus douce exige d'autres soins : on expose à la fumée du foyer les chairs que la chaleur du feu a légèrement saisies, et cette vapeur onctueuse les pénètre et les affermit (voy. pi. 15).

Si la chasse d'un pays venait à s'épuiser , les Indiens changeaient de station : ils avaient besoin de se régler sur les habitudes des animaux, dont la race nomade et indépendante allait chercher ailleurs sa subsistance. Alors ce n'étaient plus seulement les chasseurs qui se livraient h ces longues excursions; leurs familles changeaient aussi de résidence et les huttes étaient abandonnées. Si on avait l'espérance de les revoir , on n'emportait que les meubles les plus nécessaires : les autres restaient suspendus aux branches des arbres, comme un dépôt abandonné à la bonne foi des hommes qui pourraient les rencontrer.

Lorsqu'un changement d'habitation était regardé comme irrévocable, les

mères, les sœurs, les femmes chargées de leurs enfants, s'attachaient à la destinée des chasseurs (voy./j^.S); les vieillards même reprenaient l'arc et les flèches. Si quelque membre de la famille venait à périr dans ces pénibles voyages, loin du pays natal et de la nouvelle habitation qu'il allait chercher , on ne conflait pas toujours son corps à la terre, dans la crainte qu'il ne fût exhumé et dévoré par les bêtes féroces; on le plaçait sur un brancard que soutenaient 'des pieux plantés dans la terre, et sa dépouille était abandonnée aux oiseaux du ciel.

S'il avait été distingué dans sa tribu, on se réservait de venir visiter encore la place où il avait succombé, et l'on s'attachait , pour la retrouver , à quelques signaux faciles à reconnaître. Ces signaux étaient toujours pris dans la nature : c'était un rocher , une cascade, un ruisseau, un arbre qui dominait la contrée , et dont l'aspect avait quelque chose de remarquable.

Les sauvages étaient d'autant plus exposés à ces migrations que les animaux les plus utiles à leur nourriture ou à leurs vêtements devenaient aussi les plus rares; la reproduction était inférieure aux pertes ; et cette diminution fut encore plus sensible, quand la traite des fourrures recherchées par les Européens vint donner à ce genre de guerre une nouvelle activité.

La traite fit dépeupler les forêts : elle y rendit la chasse moins productive et plus pénible; elles Indiens n'avaient pour suppléer à ce moyen de subsistance que les fruits spontanés de la terre, les graines, les racines que la nature avait mises à leur portée, en semant au hasard ses richesses. La culture du maïs paraissait être la seule qu'ils connussent : ils en avaient quelques champs autour de leurs habitations , et les femmes étaient chargées de ce travail. Les vases que l'on employait pour la préparation des aliments étaient souvent en bois; et comme ils n'auraient pas souffert l'action du feu, on y portait la chaleur de Teau jusqu'à l'ébuUition , en y jetant des cailloux brûlants. On attendris-

sait les mets par la cuisson ; mais on n'avait pas toujours ce moyen à sa portée , et la famille prenant ses repas, assise sur la terre, se partageait les membres encore sanglants du cerf que le chasseur avait abattu (voy.

pi. 16). Rien n'était réglé dans leur nourriture. Souvent ils en étaient privés pendant plusieurs jours, et s'ils étaient dans l'abondance ils mangeaient à l'excès. L'eau était leur breuvage; mais ils obtenaient aussi des liqueurs fermentées, par l'infusion ou la macération de quelques plantes, et les vapeurs du tabac fumé leur procuraient une sorte d'ivresse , pendant les jours de repos qui succédaient à leurs pénibles chasses.

Ce repos est absolu. Le sauvage, étendu sur sa natte de jonc ou sur la peau d'une bête fauve , passe souvent dans le silence des jours entiers; il fume, il cherche le sommeil; ses jours se succèdent dans une extrême incurie, jusqu'à ce que l'épuisement de ses provisions l'oblige d'en chercher de nouvelles , ou que la voix du chef de guerre se soit fait entendre.

Chaque nation a des espèces de cantonnements où l'exercice de sa chasse est circonscrit, et l'usage, qui tient lieu de droit, lui en conserve habituellement la possession. Cette propriété commune n'est jamais violée impunément par d'autres tribus , et l'usurpation des lieux destinés à la chasse ou à la pêche devient le signal d'une guerre entre les Indiens. Ils saisissent alors le tomahac, espèce de massue ou de casse-tête en bois dur , dont le manche est terminé par une boule pesante, qu'ils arment quelquefois de cailloux tranchants , et ils attendent en frémissant de joie le signal du départ.

Lorsque les anciens, assemblés sous les arbres du conseil , ont résolu d'attaquer une autre nation, on met sur le feu la chaudière de guerre, on envoie le calumet à toutes les tribus qui doivent se réunir : le temps et le lieu du rendez-vous sont fixés ; le chant de guerre est entonné par celui qui doit conduire l'expédition , et il cher-

che à se rendre favorables les esprits ' qu'il invoque. « Vous tous qui êtes « dans le ciel, sur la terre ou sous « la terre! détruisez nos ennemis, « livrez-nous leurs dépouilles , ornez « nos cabanç^ de leurs sanglantes '< chevelures. » A ces vœux succède la danse guerrière. Tous les hommes suivent leur chef, et s'engagent avec lui dans des expéditions ou ils ont souvent à franchir des rochers, des déserts, de vastes forêts, avant d'arriver à l'ennemi qu'ils veulent surprendre. La vigilance, la patience, la ruse, la force, leur sont également nécessaires : les moindres indices leur font découvrir l'ennemi; ils aperçoivent la fumée de ses feux , distinguent ses traces dans les lieux où il a passé, marchent la nuit pour ne pas être reconnus, passent les rivières au gué ou à la nage, et profitent du temps où les hameaux ne sont pas gardés , pour en dévaster les plantations et pour enlever les femmes et les enfants. Ils attendent même, i)our attaquer une troupe armée , qu'elle ne soit pas sur ses gardes, ou qu'ils aient sur elle l'avantage du nombre ; et dans le fort du combat ils s'abandonnent à toute leur férocité : ils arrachent la chevelure des guerriers qu'ils ont tués, et entraînent dans leur pays ceux qu'ils ont faits prisonniers. Là 'le grand conseil décide quel doit être leur sort :

l'usage est de remplacer par des hommes pris à la guerre les pertes que cliaque famille a faites ; mais ceux qui ne sont pas adoptés comme enfants de la tribu doivent s'attendre aux supplices les plus douloureux :

on les déchire pièce à pièce, et pour prolonger leurs tourments on commence par les extrémités. Chacun veut concourir à cette torture : l'un arrache les ongles, l'autre brûle les doigts ou les écrase : les membres se couvrent de plaies ; les dents , les yeux sont arrachés : la douleur est partout; mais le siège de la vie est encore épargné, et l'on cherche à nmltiplier les souffrances. Cependant aucune plainte, aucun gémissement n'échappe à la victime ; elle supporte

liéroïquement toutes les angoisses de la mort; elle l'attend sans pousser un soupir, et oppose une constance invincible à toute la rage de ses bourreaux. Souvent même elle la provoque par d'insultantes railleries et par un froid mépris de la mort , jusqu'à ce que sa vie vienne à s'écouler avec son sBng, ou que la pitié d'un ennemi moins bartrare la frappe d'un coup mortel, pour mettre un terme à son agonie.

Les femmes elles-mêmes sont complices de tant de fureur , et cherchent a venger, par leurs cruautés envers ces prisonniers, les pères, les époux, les fils qu'elles ont perdus. Elles célèbrent le nom des guerriers revenus vainqueurs, et ceux-ci reçoivent souvent de leur tribu des noms nouveaux, qui deviennent leurs titres d'honneur, et qui aident à rappeler leurs exploits. Ces récompenses leur sont chères ; car il n'ost aucun peuple qui n'attache de la gloire à la vaillance , et cette qualité devient pour un sauvage la première vertu.

Souvent des cérémonies funèbres succèdent à ces barbares spectacles.

Le hameau qui a perdu ses guerriers est plongé dans le deuil ; on assiste à leur inhumation; on dépose à côté d'eux leur arc, leurs flèches, ce qu'ils ont le mieux aimé, et quelques provisions de vivres, pour les soutenir dans leur dernier voyage. Le grand conseil de la tribu désigne lui-mcine les époques où l'on doit célébrer d'une manière plus solennelle la fête des morts : on réunit alors dans une tombe commune les dépouilles qui étaient dispersées; de nouveaux honneurs leur sont rendus : ces fêtes sont un mélange de chants guerriers , de gémissements, de danses et de jeux Barbares , et l'on y rappelle honorablement les noms des guerriers les plus braves.

De nombreux monuments de ces rits funéraires se sont retrouvés dans les différentes parties du Nouveau- Monde. La tombe est considérée partout comme un asile sacré , où les reliques des ancêtres attirent encore la vénération et doivent reposer en paix.

Dans une contrée où la force avait tant d'empire , les actes de violence étaient punis par des actes semblables, et la vengeance appartenait à l'offensé ou à sa famille. Si un homme en tuait un autre , le plus proche parent de la victime devait tuer le meurtrier ; il était poursuivi et tué à son tour , et la mort d'un homme entraînait celle de plusieurs autres. Aussi lorsqu'un Indien était coupable d'homicide, il changeait souvent de tribu et se condamnait à un exil volontaire; mais si la haine que ses ennemis lui avaient jurée était implacable , ni le temps, ni l'éloignement ne le mettaient à l'abri de leurs poursuites : on bravait les fatigues, les périls et les plus pénibles privations, pour épier et surprendre ceux qu'on avait voués à la mort.

Cependant les parents de la victime faisaient quelquefois un arrangement avec l'agresseur , et consentaient à recevoir de lui divers présents, dont chacun était destiné à effacer une partie de l'offense. On offrait pièce à pièce cette espèce de rançon , en disant : « J'arrache par ce premier pré- " sent la hache de la plaie , et je la « fais tomber des mains de celui qui « était prêt à venger l'injure; le se- « cond présent doit essuyer le sang « de cette plaie ; j'offre tous les au- « très pour la cicatriser , la fa'ire ou- « blier, et vaincre un dernier senti- « ment d'inimitié. »

Les Indiens portaient souvent jusqu'à la frénésie toutes leurs passions, excepté celle qui dans l'état social est devenue la plus impérieuse de toutes :

les droits de l'hospitalité leur étaient sacrés; leur amitié s'élevait au plus héroïque dévouement; la pitié pour l'opprimé qu'ils voulaient secourir les conduisait jusqu'à la vengeance. Et pourtant la fougue de leurs penchants était souvent calmée par la voix des anciens. Ceux-ci étaient respectés :

ils instruisaient les jeunes gens des faits qui intéressaient leur nation ; ils animaient ou modéraient leur courage, leur apprenaient les chants de guerre, et conservaient la tradition des ex-

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ploits de leurs ancêtres. On les accoutumait surtout à braver la cruauté de l'ennemi , et à ne témoigner aucune émotion au milieu des plus cruelles souffrances. Déjà préparés à cette constance par les peines habituelles de la vie sauvage , ils recueillaient encore leurs forces dans les moments d'épreuves; et l'exaltation de leur ame, devenue supérieure à l'infirmité des sens , les roidissait contre la douleur.

D'autres encouragements les soutenaient peut-être dans ce dernier passage. L'homme se refuse à l'idée de mourir tout entier : dans quelque situation que la nature l'ait placé , un secret sentiment d'espérance l'emporte vers l'avenir : il en a la perspective pendant la vie; il l'aperçoit même au-delà du tombeau ; il y trouve la consolation du présent; il y transporte les biens qui lui échappent et que ses derniers vœux poursuivent encore.

Les Indiens avaient quelques notions d'une vie future : ils imaginaient un lieu de récompense , où se trouvaient des champs fertiles, de riantes prairies, de limpides ruisseaux, et des chasses et des pêches inépuisables. Un monstre défendait l'entrée de ce séjour; les braves seuls pouvaient y pénétrer; et ils s'ouvraient un libre passage, à l'aide des arcs et des flèches qu'on avait placés dans leur tombeau.

Mais à quelle idée plus grande se rattachaient les opinions sur une autre vie? Tout ce qui était trop supérieur à l'homme, tout ce qui paraissait inaccessible à sa conception, était plus abandonné à l'arbitraire. S'il se croyait soumis à une puissance supérieure , quelle était cette autorité souveraine qui disposait de sa destinée comme de celle des autres hommes, et qui avait commencé avant lui pour lui survivre encore? Pouvait -elle être aperçue et tomber sous nos sens? ÎSe la voyait-on pas se manifester dans les phénomènes de la nature , dans les bienfaits qu'elle nous accorde, dans les fléaux même dont nous sommes

frappés? L'homme crédule divinisait tout : il adorait les astres, les éléments , les arbres qui lui donnaient l'ombrage et les fruits, les rochers qui laissaient échapper les sources d'eau vive, ou qui s'ouvraient au passage des torrents. Le monde se peuplait d'invisibles pouvoirs qui mêlaient leur action à celle des hommes.

Les événements étaient quelquefois annoncés par des présages ou des songes : ils étaient prédits par la sagesse de quelques vieillards auxquels le grand esprit se communiquait; et ces ministres, accomplissant leurs rits sous la hutte sauvage qui lui était consacrée , établissaient sur les hommes leur empire.

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