‹ États-Unis d'AmériqueChapitre 2 sur 29 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

Fondation des colonies de t,a Nouvelle- Angleterre, DE New-York, du Mary-

LAND, DE LA CAROLINE ET DE LA PeN-

SYLVANiE. Relations avec les colonies

FRANÇAISES DU CaNADA ET DE l'AcADIE AVEC LKS IrOQUOIS ET d'aUTRES TRIBUS AMÉRICAINES.

Nous avons pu rapprocher et comprendre dans un même tableau les différentes tribus américaines que la similitude de leur situation dans l'ordre social unissait par un grand nombre de rapports ; mais nous ne pourrions point ainsi caractériser par des traits généraux les colons européens qui se rendaient alors en Amérique.

Si la nature semble imprimer un sceau uniforme sur l'enfance des nations, l'âge vient les modifler ensuite : elles se distinguent par leurs progrès intellectuels , et par des opinions, des croyances, des institutions qui leur sont propres. Les nombreux essaims qui se détachèrent de nos sociétés pour former des colonies dans le Nouveau- Monde, s'y divisaient en différents gro-upes , et chacun d'eux conserva la trace de son origine.

La compagnie de Plymouth, qui obtint de Jacques I", en 1620, la concession de toutes les terres situées au nord des établissements de Virginie, entre le 40* et le 48* degré, y trans-

Eorta successivement un grand nonire d'hommes appartenant à tous les partis politiques ou religieux , et encore animés de cet esprit inquiet, indocile, intolérant, qui avait ébranlé en Europe jusqu'aux fondements de de la société. Il s'y trouvait des wiglis et des toris , des anglicans , des puritains, des anabaptistes , d'autres religionnaires. On chercha d'abord à rassembler des hommes, quelles que fussent les nuances de leurs opinions ; et comme l'Angleterre n'était point assez peuplée pour s'exposer à une émigration nombreuse , elle attirait les étrangers dans ses possessions nouvelles. Il s'y rendait des gens du Palatinat, du pays de Salzbourg , des autres contrées d'Allemagne et de Hollande, oii les troubles publics et le malaise particulier relâchaient tous les liens qui attachent les hommes à leur sol natal et à leurs institutions. Cesémigrants appartenaient aux différentes classes de la société : plusieurs transportaient leur fortune en Amérique , et allaient y fonder d'autres domaines; un plus grand nombre n'avaient pour bien que leur industrie , leur travail et leur courage : les uns, pour défrayer le prix de leur passage, s'étaient engagés envers la compagnie de Plymouth à un service de plusieurs années; les autres étaient clés exilés qui allaient subir leur peine et chercher un avenir plus favorable.

On peut remarquer , au nombre des premiers dissidents , autorisés à s'établir dans la Nouvelle-Angleterre, les brownistes , qui s'étaient réfugiés en Hollande sous les derniers règnes, et que l'on regardait alors comme des sectaires enthousiastes , souvent ennemis de l'autorité. On avait continué de craindre l'exagération de leur zèle; ils n'étaient que tolérés dans leur exil , et ils y vivaient dans un état de nullité peu conforme à la fierté et à l'indépendance de leur caractère. L'Amérique leur ouvrit un autre refuge, et, après avoir obtenu de Jacques I"" la permission d'exercer librement leur culte dans la Nouvelle-Angleterre , ils firent un contrat avec la compagnie

de Plymouth , pour aller y former un établissement. Une première colonie décent personnes arriva au cap Cod, le 9 novembre 1620, prolongea sa navigation vers l'ouest, et fonda sur le continent la ville de New-Plymouth, au fond d'une baie qui a retenu le même nom. La moitié de ce nombre périt dans la première année : on divisa en plusieurs familles, ou messes, les habitants qui restaient, et quelques autres colons étant arrivés d'Angleterre, le nombre des messes fut porté à trente-deux. La ville oii ils se fixèrent renfermait également trente-deux maisons : on lui donna un demi-mille de circuit ; un fort fut construit au centre sur un terrain plus élevé , et l'on érigea une tour d'observation, d'où la sentinelle pouvait découvrir à plusieurs lieues en mer. Le nombre des colons s'accrut jusqu'à trois cents; et ils obtinrent, en 1630, une patente du conseil de Plymouth qui déterminait les limites de leur établissement.

Quelques tentatives avaient été faites, depuis 1621, pour fonder, plus au nord, d'autres colonies. Ces premiers essais ne réussirent pas; mais du moins ils firent reconnaître tous les rivages de la baie de Massachusett , et l'on put apprécier l'avantage de s'y établir. Des aventuriers du Lincolnshire, de Londres et du Dorsetshire, obtinrent du conseil de Plymouth la concession des terres qui s'étendent du nord au sud, entre le Mérimack et le Charles-river , dont l'embouchure est au fond de la baie. Les privilèges de cette compagnie furent confirmés par une patente royale : la communauté eut le droit de choisir son gouverneur , de faire les lois qui lui paraîtraient utiles à la colonie, et qui ne seraient pas contraires à celles d'Angleterre, et de jouir de la liberté de conscience. Le sceau de la colonie représentait un Indien portant une flèche de la main droite et un arc de la main gauche ; cette devise sortait de sa bouche : feriez et aidez-nous.

L'expédition formée par la compagnie de Plymouth se composait de six navires qui avaient à bord trois cent

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cinquante passagers : ils firent voile en 1629, arrivèrent au cap Anne, et fondèrent un premier établissement auquel ils donnèrent le nom de Salem.

La colonie perdit cent hommes dans les rigueurs du premier hiver; mais l'année suivante il en arriva quinze cents auti-es , et la plupart des colons voulurent choisir un emplacement plus favorable : ils se dirigèrent vers le Cliarles-river , et fondèrent sur ses bords la ville de Charlestown ; d'autres allèrent vers le Mystic-river ; et une partie des habitants de Charlestown se rendirent dans la presqu'île de Schawmut, située au fond de la baie de Massachusett : ils y fondèrent la ville de Boston , qui devint bientôt la principale ville de la Nouvelle- Angleterre , et qui donna un prompt essor à son commerce , à son industrie , à sa navigation.

Les colonies de cette partie de FAmérique durent leurs rapides progrès aux principes de gouvernement qui leurfurentapnliquésdèsl'origine. Elles cessèrent d'être dans la dépendance de la compagnie, sous les auspices de laquelle on les avait fondées ; elles acquirent l'exercice du pouvoir législatif; et à mesure que d'autres villes se formèrent, chaque lieu put concourir par ses représentants à la formation de la loi.

Dans un siècle où les idées religieuses avaient tant de part à la fondation des colonies , ces mêmes opinions devaient y conserver un grand empire.

On chercha d'abord à classer et à distinguer les croyances. Chaque homme qui arrivait dans la Nouvelle-Angleterre était tenu de s'attacher à une église : c'était à ce prix qu'il acquérait le droit de cité. Par là , on donnait une commune bannière aux hommes qui se rapprochaient les uns des autres , et l'on mettait en présence différents partis ; mais ce dernier inconvénient parut moins grave que celui de la confusion des doctrines : on craignait que l'anarchie religieuse ne relâchât davantage tous les liens de l'ordre social; et les nouveaux essaims qui allaient se répandre dans cette

contrée purent se reconnaître et se choisir , avant de se rassembler dans une même cité. Ce fut ainsi que d'autres établissements se formèrent autour de ces premières colonies : Cambridge, Water-town , Rocksbury , Dorchester doivent être cités au nombre de ces fondations.

La difficulté de se procurer des subsistances détermina les colons à s'appliquer davantage à l'agriculture : ils eurent une grande abondance de mais.

On publia des lois pour régler le prix de la main-d'œuvre , pour punir la fainéantise et encourager l'industrie.

Comme on était entouré de nations sauvages beaucoup plus nombreuses, il fallait être habituellement sur ses gardes : chacun était tenu au service et aux exercices militaires, et l'on resserrait les limites de ses plantations pour être plus en état de les défendre. Le conseil de Boston résolut d'avoir quelques points fortifiés du côté de l'Acadie, qui était occupée par les Français : le fort d'Ipswikyfut achevé; et l'on adopta également un système de défense contre les Hollandais établis sur la rivière d'Hudson, en plaçant des colonies sur celle du Connecticut.

Ce dernier projet fut formé par Henri Vane , puritain exalté , qui revint ensuite en Angleterre embrasser avec ardeur la cause des indépendants, et il fut mis à exécution par Hooker , ministre du culte à Cambridge, qui, à la tête de cent aventuriers , vint fonder la ville de Hartfort. Un second essaim partit de Dorchester pour fonder Windsor; d'autres dissidents, encouragés par leur exemple , gagnèrent les vallées et les rivages du Connecticut : les villes de Litchfield , de Fairfield et de Newhaven devinrent les postes avancés de cette nouvelle colonie.

Dans le temps des querelles religieuses qui troublèrent l'état du INIassachusett, les mécontents résolurentde se séparer : ils cherchèrentde nouveaux établissements dans les contrées du nord, et ils y commencèrent ceux du Newhampshire et du Maine, dont on fit deux gouvernements distincts.

ÉTATS-UNIS ù'AxMÉRIQUE.

Ces premiers démembrements eurent lieu dans l'espace de dix-sept ans ; il y eut bientôt après d'autres colonisations, et l'on se dispersa dans les contrées voisines, pour y suivre paisiblement ses doctrines.

Quelques remarques sur l'origine de toutes ces dissensions religieuses pourront en l'aire mieux saisir les rapports et les caractères distinctifs : elles tenaient à une même tige, d'où partirent différentes branches qui ont ensuite continué de se ramifier.

Deux partis religieux s'étaient formés en Angleterre dès le temps de la réformation. L'un, en se séparant de l'église romaine, avait conservé la pompe extérieure du culte et la hiérarchie du clergé; l'autre s'était déclaré contre les cérémonies religieuses et l'épiscopat : il voulait à la fois la liberté du culte et le gouvernement républicain. Ce dernier parti avait été persécuté sous le règne de Marie , et ses principaux chefs avaient passé sur le continent : ils revinrent en Angleterre sous le règne d'Elisabeth.

Leur simplicité , la gravité de leurs mœurs , l'attachement qu'ils montraient pour le texte de l'Écriture, qui était souvent dans leur bouche, et dont ils cherchaient à faire passer les maximes dans la législation et dans la conduite delà vie, rendaient leur parti plus populaire : leur zèle était emporté; ils s'élevèrent avec chaleur con.

tre l'église anglicane; et Jacques I" ne sut point apaiser ces disputes , que les décisions du synode de Hamptoncourt aigrirent encore davantage.

Il persécuta les puritains sans pouvoir les détruire, et ne fit qu'accroître leur haine contre l'église anglicane. Les puritains en condamnaient les cérémonies comme superstitieuses :

ils désiraient un culte plus simple, cherchaient à remonter à l'origine de la religion, et s'attachaient à toutes les paroles de Dieu dans l'ancien et le nouveau Testament. Ils plaçaient au même rang tous les ministres chargés de la conservation de la doctrine ; et leurs assemblées , en presbytères ou consistoires, étaient la seule autorité

iî)

ecclésiastique dont ils eussent à relever. Leurs magistrats exerçaient un pouvoir discrétionnaire , afin de suppléer à l'insuffisance des lois, et ils avaient le droit de punir les actions regardées comme blâmables sans être criminelles, les atteintes à l'autorité, les actes contraires au bien de la famille. C'était la nature respectable mais arbitraire du gouvernement patriarcal , où le pouvoir était remis aux mains des anciens.

Les brownistes , plus rigides encore que les puritains , pensaient que Dieu ne devait être honoré qu'en esprit, et qu'il fallait retrancher toute formule de prière, même l'oraison dominicale. Cependant ils s'assemblaient, et ils prêchaient dans leurs réunions; mais le droitde prédication appartenait à tous , et ils n'avaient pas besoin de mission pastorale comme les puritains.

Robert Brown , leur chef, avait pris le titre de Patriarche de la religion réformée. On les avait persécutés en Angleterre, et ils y avaient eu des martyrs ; en Amérique , on essaya de concilier leurs doctrines avec celles des autres églises protestantes, et le culte des Congréganistes fut établi par Cotton, en 1633, comme un moyen terme entre les brownistes et les presbytériens. Ils évitèrent de prendre le nom d'indépendants, qui aurait pu les discréditer; mais leur doctrine était la même. Quoiqu'ils ne crussent pas qu'une église pût dépendre d'une autre, et lui être assujettie, cependant ils admettaient des relations de fraternité entre les églises unies par les mêmes règles , et celles qui voulaient s'en séparer cessaient d'être considérées comme appartenant à la même communion.

On cessa , par scrupule, de nommer le dimanche jour du soleil (sun day) ; ce nom avait une origine idolâtre , et celui des autres jours de Ja semaine fut changé par le même motif : on eut dès lors le jour du Seigneur , et l'on se borna à compter ies jours suivants depuis le second jusqu'au septième. Quelques noms païens furent également changés dans les mois; mais.

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ces innovations furent passagères, et l'on en revint aux désignations généralement adoptées. Il est des noms sanctionnés par un ancien usage , par l'autorité de l'histoire , par les fastes de la chronologie : leur chaKgement obscurcirait les dates qu'un système universellement reçu rend plus évidentes et fixe mieux dans la mémoire.

Comme on n'accordait point au pape le droit de canonisation , on dépouilla du titre de saints les apôtres et les pères de l'église. On ne crut pas que les saints pussent être invoqués comme intercesseurs auprès de Dieu. La vénération pour les images et les reliques fut abolie. Le célibat de l'église romaine fut regardé comme nuisible à l'ordre et aux intérêts de la société.

Différents articles de croyance furent successivement proposés : ils étaient iugés par les synodes , et ces assemblées religieuses admettaient ou condamnaient les différents points de dogme ou de doctrine qui leur avaient été déférés. Cette diversité d'opinions donna lieu à l'établissement de plusieurs sectes : les unes devinrent des corporations distinctes et durables ; les autres n'eurent qu'une existence éphémère, et leur courte apparition fut signalée par de violents débats. On peut remarquer dans la foule de ces opinions, celles des antinomiens, dont la secte avait été fondée par Agricola , disciple de Luther , et devenu ensuite son ennemi. Ils pensaient que la foi suffit aux hommes pour se diriger, qu'elle justifie toutes leurs oeuvres , et que les préceptes de la loi leur sont inutiles.

Toutes les questions religieuses étaient alors mises en discussion ; et l'on revenait même à celles qui avaient déjà été débattues dans les premiers siècles du christianisme. Aucune opinion sur le culte ou sur le dogme n'avait de stabilité , et chacun était réformateur, jusqu'à ce que des hommes plus influents, parla force du caractère ou par l'art de la persuasion, eussent fait sortir de ce chaos quelques associations religieuses qui dominèrent toutes les autres.

Un synode , composé des ministres de toutes les églises , fut assemblé à Cambridge, en 1637, et l'on y condamna les principes des antinomiens , comme contraires à la parole de Dieu et à l'autorité de la loi évangélique. Un grand nombre de partisans de cette doctrine furent bannis ou privés de leurs emplois ; d'autres s'exilèrent volontairement : ils obtinrent des sachems indiens l'occupation d'une île, qui reçut alors le nom de Rhode-Island, achetèrent de la compagnie de Plymouth d'autres terres sur le continent voisin , et y fondèrent les villes de Providence et de Warwick.

Un des systèmes religieux qui excitaient alors dans les colonies anglaises le plus de fermentation était celui des anabaptistes. Ils avaient paru en Allemagne vers le temps de la réformation : leur nom vient de la manière de conférer le baptême comme saint Jean- Baptiste, par immersion et non par aspersion {voy.pl. 12) ; ils ne le donnent qu'aux "adultes , et ils le refusent aux enfants; parce que, h leur âge , on n'est pas ca[;able de former des actes de foi sur ce qu'il faut croire. Les anabaptistes soutenaient que le Christ n'était pas Dieu , mais prophète ; qu"^il n'y pas de péché originel, et que nous ne tenons nos droits que de nos propres mérites : ils rejetèrent la messe, le purgatoire, l'invocation des saints, la présence du Christ dans l'eucharistie , et n'eurent de cérémonie que la cène, qu'ils faisaient en commémoration de son dernier repas avec ses apôtres. Ils pensaient que les chrétiens ne devaient reconnaître comme magistrats que leurs chefs religieux, que tous les biens devaient être communs , que la conscience est libre dans toutes les questions qui tiennent à la croyance, que tout homme peut prêcher et annoncer la parole de Dieu.

Ces reUgionnaires , dont les prmcipes étaient particulièrement propagés dans la classe des prolétaires, y cherchaient aussi leurs ministres ; car, outre leurs prédicateurs inspirés, ils avaient aussi des hommes chargés de la publication de la morale. Mais

comme ils n'avaient à suivre , pour le dogme et pour la foi , que les avertissements de l'esprit saint, chaque homme qui croyait les avoir reçus pouvait s'arroger le droit de modifier la doctrine et d'introduire des règles nouvelles. Il en résulta différentes sectes dont les membres n'avaient pour principe commun que l'obligation de conférer de nouveau le baptême aux adultes : c'était le signe dont tout homme devait être marqué pour entrer dans l'église nouvelle. Les uns fêtaient le jour du sabbat en mémoire du septième jour de la création du monde; d'autres tétaient le dimanche , en souvenir de la résurrection : ceux-ci admettaient le chant dans leurs cérémonies religieuses; ceux-là lerejetaientcomme profane et comme contraire à la sincérité et au recueillement de la prière.

Les quakers, qui parurent , en 1 654 , dans les colonies anglaises, s'écartèrent encore davantage des opinions les plus accréditées. Ils ne faisaient usage ni du baptême, ni de la cène :

l'un n'était qu'une figure du baptême d'esprit qui nous est donné par la purification du cœur et par le témoignage d'une bonne conscience; l'autre n'est que l'image de la comi^junion intérieure dont se nourrit l'homme qui a reçu dans son cœur l'esprit du Christ. Cet esprit se manifeste par des apparitions , des songes , des illuminations secrètes ; et tous ceux qui l'ont reçu peuvent prêcher sans avoir besoin du savoir des hommes. « Dieu «n'appelle pas, disent-ils, les sages « selon la chair, les nobles et les puis- « sants ; mais il a choisi les insensés « pour confondre les sages. » Les quakers, dans leurs lieux d'adoration, attendent en silence l'esprit de Dieu, et ils croient avoir au fond de leur cœur une voix divine qui les instruit.

« La conscience , disent-ils , est un domaine qui n'appartient qu'à Dieu et ne peut être gouverné que par lui.

Il n'est permis à aucune autorité du monde de prétendre y pénétrer. Vouloir forcer la conscience d'autrui, c'est agir contre Dieu , qui peut seul l'éclairer. On ne peut persécuter aucune

opinion religieuse, et les délits contre la société doivent seuls être punis.

Tout simulacre d'humilité envers un autre homme n'est propre qu'à l'entretenir dans un vain orgueil. Les jeux, les recréations ne font que distraire notre ame des pensées qui tendent à l'élever vers le Créateur. Il faut bannir toute superfluité dans les vêtements. C'est profaner le nom de Dieu que de le nrendre à témoin de la sincérité ues paroles de l'homme , et il n'est pas permis de prêter serment. Le chrétien doit se résigner aux souffrances ; il ne peut ni se venger, ni verser le sang : ses armes sont spirituelles. C'est en socs de charrue qu'il faut façonner le fer des épées. La morale du Christ doit seule nous conduire : il a voulu substituer un culte spirituel aux cérémonies extérieures ; il exige le sacrifice de nos passions ; tout autre doit être aboli. La liturgie, la pompe du culte, les grades du clergé ne constituent pas la religion ; il ne lui faut que la pureté du cœur et la pratique des bonnes œuvres : c'est là ce qui la constitue, et ce qui fait le véritable chrétien. »

Une autre religion, celle des unitaires, avait de nombreux partisans : elle n'était pas l'œuvre d'un enthousiasme exalté , qui s'abandonne en aveugle à toutes ses inspirations; elle avait eu pour fondateurs des hommes qui se proposaient d'appliquer aux principes de la croyance (es lumières de la raison. Les unitaires n'admettaient qu'un seul Dieu. On n'avait voulu distinguer que ses attributs, en le partageant en trois personnes. Le fils que Dieu avait envoyé sur la terre était un homme inspiré par lui, et destiné à apprendre aux autres hommes ce qu'il fallait croire pour honorer Dieu , et pour être récompensé dans une autre vie des vertus qu'on aurait pratiquées dans celle-ci. Jésus -Christ nous a donné l'exemple de ces vertus : chaque homme peut s'y conformer, car il a reçu du ciel la liberté et la raison. Il n'y a pas de prédestination ; nous sommes tous élus de Dieu, et nous

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:ivons pour guide les inspirations qu'il nous envoie. Le Nouveau-Testament renferme la doctrine entière de .lésus- Christ : c'est à notre raison à déduire toutes les conséquences des principes qui y sont exposés. L'autorité des hommes ne peut rien prescrire à notre croyance : aucun d'eux n'est juge intaiilihle en matière de foi.

Cette religion, dont les principes remontaient à l'arianisme, avait été réduite en corps de doctrine par Lélie et Fauste Socin , qui s'étaient élevés peu de temps après la rél'ormation, et qui, ne la croyant pas encore assez complète, en avaient changé les fondements.

Des dogmes si contraires à la croyance des presbytériens, avec lesquels les brownistes étaient alors confondus, leur portèrent ombrage et les irritèrent. Ils avaient alors le pouvoir; et loin de se borner à sévir contre les délits et les offenses , ils voulurent punir les opinions. Ils avaient fui l'Angleterre pour échapper aux persécutions , et, devenus intolérants à leur tour, ils publièrent de rigoureuses lois contre les non-conformistes. La première loi les priva du droit de concourir à l'élection des magistrats ; la seconde fut portée contre les anabaptistes ; elle condamna au bannissement tous ceux qui niaient la validité du baptême des enfants, et qui refusaient de reconnaître l'autorité des- magistrats. Les quakers, également persécutés, furent bannis par la troisième loi : il leur était interdit de rentrer sous peine de mort. La même peine, la même interdiction furent prononcées par une quatrième loi , contre les juifs et contre les prêtres catholiques romains. Une cinquième loi prohiba, sous peine de mort, le culte des images.

Ces dispositions pénales furent exécutées avec une extrêjne rigueur. Plusieurs quakers furent mis aux fers, exposés au pilori, battus de verges, envoyés juridiquement en exil. Cette proscription les fit plaindre, et l'estime qu'inspirait leur constance augment I le nombre de leurs prosélytes.

On crut vainement les intimider par le '< supplice de ceux qui avaient rompu I leur ban ; ces cruautés ne firent que | soulever l'indignation publique contre j les honmies qui les poursuivaient.

Si nous cherciions à nous rendre compte des motifs d'une persécution si violemment déclarée à plusieurs religions à la fois, nous remarquons différentes causes d'inimitié. Les anabaptistes, dont l'existence avait plus d'un siècle, n'avaient été dans l'origine qu'une société religieuse fondée par Stork, un des disciples de Luther. Elle fut bientôt turbulente , et profita du fanatisme des premiers sectateurs pour abattre les images dans les temples, j et pour détruire toute la pompe du ; culte. Ils regardaient le catholicisme ! comme chargé de pratiques idolâtres ; I le luthéranisme comme une religion i trop relâchée dans ses principes ; et sous prétexte de réformer la société I civile, ils en attaquèrent les premières , bases. Stork et Muncer, aigrissant la j haine que les paysans portaient aux seigneurs et aux magistrats , parvin- ! rent à les soulever contre les rangs j et les lois, en publiant qu'ils avaient i droit, comme hommes et comme chré- i tieiis, à l'égalité de tous les avantages; qu on ne pouvait les en priver sans injustice ; qu'ils ne devaient aux princes aucun tribut, aucune soumission à ceux qui prétendaient enchaîner leur croyance , et que le Christ lui-même les avait affranchis de cette servitude.

Mulhausen fut le premier théâtre de ce soulèvement, qui se propagea bientôt dans l'Allemagne occidentale. Une armée de paysans s'était tumultuairement assemblée autour de IMuncer ; elle livra au landgrave de Hesse un combat où elle perdit sept mille hommes ; et l'exécution sanglante de son chef, qui fut fait prisonnier dans cette bataille, ne fit qu'accroître la haine et l'esprit de vengeance de ses sectateurs. La ville de IMûnster devint le lieu de leur réunion : ils s'en rendirent bientôt maîtres, la firent évacuer par les habitants, pillèrent les maisons, les églises, et s'apprêtèrent à soutenir un-

siège. Ce fut dans cette ville que Jean Bokelson de Leyde s'annonça comme roi de Sion , se fit proclamer, établit des juges sur Israël, et envoya au loin ses apôtres pour étendre ses principes et sa monarchie. La prise de Munster par l'évêque qui l'assiégeait mit un terme à cette royauté, et Jean de Leyde fut livré aux pliis cruels supplices.

Les anabaptistes avaient perdu leur nouveau chef; mais on continuait de les redouter. Leur fanatisine avait excité de tels désordres à Amsterdam, dans toute la Hollande et dans une grande partie de l'Allemagne , qu'ils essuyèrent partout une violente persécution. Cependant, si les principes religieux des anabaptistes étaient encore les mêmes, leur conduite politique vint à changer. Le pouvoir qu'ils avaient combattu s'était enfin relevé sur les ruines de leur parti , et il ne survivait à tous ces fanatiques qui avaient effrayé le monde que des hommes plus résignés, auxquels il ne restait que l'enthousiasme de la doctrine. La guerre avait prononcé contre eux ; ils ne déployèrent plus que le courage du martyre. Ces hommes étaient redevenus une société chrétienne. La plupart d'entre eux se rassemblèrent dans une contrée inculte de la Moravie, et les disciples de leur fondateur cherchèrent alors à les diriger vers la perfection de la morale et vers l'amour du travail. Ils formaient entre eux une république particulière ; mais leur prétention à l'indépendance leur attira de nouvelles persécutions, et ils furent réduits à se disperser ensuite sous différents noms dans les autres parties de l'Allemagne, en Hollande et en Angleterre. Là ils continuèrent de faire des prosélytes , autant par l'austérité de leurs moeurs que par la ferveur de leur zèle : ils attirèrent vers leur doctrine différents membres des sociétés chrétiennes , et ils prirent part, comme les autres dissidents, à la colonisation du nouveau monde. Ce changement de situation devait leur faire espérer de reprendre quelque ascendant ; la liberté de conscience leur était promise comme aux autres habi-

tants : l'égalité des droits politiques devait en être le résultat ; et si l'église presbytérienne , qui dominait alors toutes les autres , eut assez de force pour abaisser et poursuivre momentanément ses rivales, elle fut ensuite contrainte à les recevoir pour alliées, et à partager avec elles l'empire de l'opinion. En 1651, on permit aux anabaptistes de former une église séparée. Le souvenir des troubles qu'ils avaient excités en naissant les avait fait regarder comme redoutables ; on ne vit plus en eux que des citoyens paisibles.

Aucun acte de violence semblable n'avait pu attirer sur les quakers la persécution qu'ils essuyèrent en Amérique. Ils n'avaient jamais pris les armes; ils ne voulaient se signaler que par des vertus chrétiennes ; mais ils s'étaient déclarés contre les rites , les sacrements, les liturgies. Fox, leur fondateur, prêchait partout ses doctrines avec un zèle , une véhémence qu'il attribuait à l'inspiration divine.

Son imagination exaltée avait acquis sur les hommes simples un invincible ascendant. Il eut bientôt de nombreux disciples, enthousiastes comme lui, et se croyant comme lui animés de l'esprit saint. Éclairés par la lumière céleste au milieu de leurs méditations profondes, ils étaient avertis par un tremblement général du moment de l'inspiration. Alors ils pouvaient dévoiler ce que l'œil n'avait point vu , ce que l'oreille n'avait point entendu; ils exposaient surtout les plus hautes vérités de la morale. Toutes les vanités du monde disparaissaient à leurs yeux ; ils se regardaient comme les temples de l'esprit saint, comme ministres de sa parole, comme appelés à réformer la société chrétienne. C'était par cette tendance et cet enthousiasme qu'ils insjpiraient de la défiance aux autorités établies.

Les autres classes de non-conformistes excitaient d'autres genres d'inquiétude, parce qu'elles mettaient en péril différents dogmes fondés sur la révélation. Les uns admettaient la résurrection , sans s'expliquer sur la

forme que l'on revêtirait; ils croyaient qu'il y avait un corps pour la terre, un autre pour le ciel, et que celui-ci étant incorruptible pourrait seul hériter du royaume de Dieu. Les autres accusaient "de polythéisme les doctrines du concile de Pvicée ; ils ne reconnaissaient point l'incarnation du Christ , l'union des deux natures dans sa personne, et ne croyaient pas que sa mort eût pu racheter les péchés des hommes. Ceux-ci ne reconnaissaient d'autre esprit que la lumière intérieure qui nous éclaire, parce que Dieu ne peut pas être divisé. Ceux-là excluaient toute révélation, et tout principe de foi ; ils ne formaient aucun acte d'espérance, et bornaient leur religion à la charité ; ils ne composaient qu'une seule famille : s'aimer mutuellement était la première règle de leur association, qui fut connue sous le nom de famille ou maison d'amour.

Quelque étendue que nous ayons donnée a nos observations sur les différentes sociétés religieuses qui s'étaient d'abord rendues en Amérique, nous aurons lieu de reconnaître dans la suite qu'elles ne comprennent pas encore toutes les nuances d'opinion dont ces nouvelles contrées devaient un jour offrir le spectacle , lorsque la tolérance y aurait ouvert une plus vaste carrière à l'activité de l'esprit humain, et aux différentes formes d'un culte qui , à travers toutes ses variations , ne cesse pas de se rapporter à un être suprême.

La persécution qui s'était élevée contre les Juifs n'était point une innovation. Il n'y avait jamais eu entre eux et les différentes branches du christianisme que des trêves passagères : les Israélites étaient repoussés de toutes les sociétés , et , citoyens du monde, ils ne trouvaient de patrie nulle part.

Le catholicisme , toujours invariable dans ses dogmes , et luttant avec constance contre tant d'opinions, nées dans son sein et dirigées contre lui , avait alors les premiers titres à la proscription. L'église anglicane, séparée de Rome depuis un siècle, n'était

rentrée dans sa communion que sous le règne de Marie : elle s'était démembrée de nouveau sous celui d'ÉUsabeth , et sa confession de foi avait été fixée et proclamée dans un synode.

L'Angleterre avait ainsi une église distincte, et les dissensions qu'elle éprouva et qui la partagèrent en plusieui's associations religieuses ne rapprochèrent cependant de la cour romaine aucun de ces nouveaux dissidents : ils restèrent ligués contre la suprématie du saint-siége; et comme ils portèrent en Amérique les préventions et les animosités qui leur avaient été inspirées, ils persécutèrent le catholicisme , avant de l'admettre à jouir des mêmes droits.

En déplorant les funestes effets des haines religieuses, ne soyons pas surpris de leur emportement, dans un siècle où l'enthousiasme exaltait tous les esprits , où l'on se perdait dans les théories d'un monde invisible , où ces opinions dirigeaient la politique et devenaient une puissance. Ce fut un torrent, il passa, et fit place à un cours d'événements plus tranquilles. On fut graduellement conduit à reconnaître que l'autorité civile et l'autorité religieuse sont essentiellement distinctes, quoique les lois sociales et les pieuses croyances puissent se prêter un mutuel appui : on aperçut une même morale sous l'enveloppe'de ces différents dogmes entre lesquels la terre était divisée. La doctrine était divergente , mais les inspirations de la conscience étaient semblables. Tous les hommes pouvaient donc vivre ensemble; et l'oa retrouvait partout ces communs éléments de la société, qui dérivent des affections du cœur humain : partout on reconnaissait l'amour de la famille, le besoin de se rapprocher des autres hommes, de s'entre-secourir , de se soumettre au frein des lois, de leur donner une sanction supérieure à la puissance humaine, et d'ériger au sommet de l'édifice social un autel à la Providence qui le protège et le perpétue. Mais un si favorable résultat ne fut obtenu qu'après de longues hésitations : il fallut acheter la prudence et

le bien-être par de tristes épreuves d'erreurs et de calamités.

L'église presbytérienne, plus nombreuse alors que toutes les autres dans les colonies anglaises d'Amérique, avait encore reçu de nouveaux auxiliaires pendant le règne de Charles I"'". Ce prince avait continué de persécuter en Angleterre les puritains : il s'abandonna aux chefs de l'église anglicane, et remit le soin des affaires civiles et religieuses au docteur Lawd , qui ne voulait qu'augmenter l'ascendant de l'église dominante. Le culte fut chargé de cérémonies nouvelles , qui lui enlevèrent un plus grand nombre de partisans; on crut pouvoir soutenir ces pratiques religieuses par des persécutions; et ce dernier moyen ne fit que susciter à l'église anglicane et au pouvoir civil de puissants et redoutables adversaires. Les nouvelles doctrines avaient trouvé des prosélytes dans la classe inférieure; de grandes familles y adhérèrent ensuite , soit par principes, soit par esprit de popularité : on mit un certain courage à soutenir des opinions qui étaient proscrites par le

fiouvoir; et, pour ne pas fléchir, on prit e parti de s'exiler.

Cet esprit d'indépendance religieuse devint favorable aux colonies de la Nouvelle- Angleterre : on y cherchait une sécurité dont les dissidents ne jouissaient plus dans la métropole; le nombre des réfugiés augmentait; et dès l'année 1640 on comptait dans cette contrée quatre mille propriétaires et vingt et un mille passagers , dont un tiers était en état de porter les armes. Les colons avaient fondé plusieurs villes , des temples pour différentes communions , des forteresses , des hospices, des prisons, un collège.

Ils avaient des ports , des navires , des magasins , et avaient ouvert des routes publiques entre leurs établissements. La colonie de Massachusett était la plus florissante ; elle fut divisée en quatre comtés , ceux d'Essex , de Middlesex, de Suffolk et de Norfolk.

Mais la guerre civile qui éclata en Angleterre, vers la fin du règne de Charles I" , vint arrêter le cours de

ces progrès. On fut ensuite exposé au fléau d'une guerre étrangère; et les dangers communs aux différentes colonies de la Nouvelle-Angleterre leur firent sentir l'avantage de se confédérer, à peu près sur le modèle des sept Provinces-Unies. Ces colonies étaient le ]\lassachusett , le Connecticut , le Newhainpshire et le Maine. Rhode- Island ne fut pas admis dans cette première confédération, dont les principes étaient qu'il y aurait entre les quatre contractants une ligue d'amitié offensive et défensive; que les charges en seraient proportionnées au nombre des habitants mâles ; qu'à la nouvelle de l'invasion d'une colonie, les trois autres lui porteraient assistance ; que les affaires de la paix et de la guerre seraient examinées par des commissaires, et que ceux-ci s'assembleraient tour à tour à Boston , Harfort , New- Haven et PIvmouth.

Cette confédération fut reconnue et autorisée par l'Angleterre. Elle avait à la fois pour but de se défendre et de chercher à s'agrandir en occupant les régions plus occidentales.

A cette époque toutes les colonies de la Grande-Bretagne dans cette partie de l'Amérique n'étaient pas contiguës, et d'autres établissements européens s'étaient formés entre ceux de la Virginie et du Connecticut : un célèbre navigateur anglais les avait commencés ; mais il était alors au service d'une autre puissance.

Henri Hudson s'était déjà signalé par une première expédition le long des côtes orientales du Groenland ; il avait visité d'autres parties de la mer Boréale , et avait reconnu les îles du Spitzberg. Dans un second voyage entrepris en 1608, Hudson s'éleva encore vers cet archipel : il voulait parcourir d'occident en orient la mer Boréale , pour chercher dans cette direction un passage entre l'Atlantique et le Grand-Océan ; mais les vents contraires l'empêchèrent de pénétrer entre le Spitzberg et la Nouvelle-Zemble : il ne put pas même entrer dans le détroit de Waigatz ; et la compagnie de Londres, (jxn avait fait les frais de

L'UNIVERS

ces deux premières expéditions, suspendit le cours de ses recherches dans les mers glaciales, Hudson se rendit alors en Hollande ; il y entra au service de la compagnie des Indes orientales , et lui proposa de renouveler ses recherches pour trouver un nouveau passage vers les Indes. La compagnie ayant accepté ses offres, il partit d'Amsterdam le 4 avril 1609, sur le navire le Croissant, monté par vingt hommes d'équipage. D'abord il navigua le long des côtes de Norvège jusqu'au cap INord; il visita ensuite la mer Blanche, les côtes de la Nouvelle- Zemble , l'entrée du détroit de Waigatz ; et la présence des glaces lui ayant fermé le passage, il alla faire d'autres tentatives vers l'ouest : il gagna les côtes du Groenland, se porta sur celles de Terre-Neuve, reconnut l'Acadie , arriva dans la baie de Penobscot, doubla le cap Cod, que Gosnold avait découvert en 1602, et se dirigeant au sud-ouest , atteignit l'entrée de la Chésapeake : ce fut le point extrême de sa navigation vers le midi.

Hudson remonta ensuite le long du rivage sans y débarquer , visita l'entrée de la Delaware, et fit sur la côte voisine du cap Mai son premier acte de prise de possession au nom de la Hollande. En continuant sa navigation le long du littoral , il atteignit les parages de Sandy- hook, d'oïi il pénétra dans la baie "de Manhattan, et dans le grand ileuve qui a pris ensuite le nom de ce navigateur.

L'aspect majestueux de la rivière d'Hudson , la beauté , la variété de ses rivages et le développement de son cours lui firent reconnaître l'importance et l'étendue de sa découverte. Sa vue se prolongeait Ix l'orient sur les terres légèrement ondulées de l'île de Manhattan, 011 résidait une tribu d'Indiens; à l'occident il voyait s'élever une longue barrière de roches trappéennes, dont les colonnes irrégulieres avaient la forme d'une palissade, et en ont même retenu le nom ( voy.

pL 26). Le Ileuve, qu'il remonta pendant trente milles anglais , le long de cette puissante digue, s'élargissait en-

suite, et formait un vaste bassin, connu sous le nom de mer de Tappan.

Plus au nord , on pénétra entre une double chaîne de montagnes , dont les contre-forts projetaient sur le lit du fleuve plusieurs caps avancés, qui variaient la direction de son cours : audelà de cette contrée des montagnes , oii la nature est sauvage et pittoresque, où la navigation s'ouvre un passage entre deux boulevards de rochers, dont la pente rapide est dépouillée de végétation, les eaux agrandissaient leur lit, et coulaient à travers des campagnes que la nature avait couvertes de forets immenses. Nous avons déjà remarqué le luxe et le désordre de ses richesses dans toutes les terres fécondes qui n'ont pas été soumises à la culture : le même spectacle devait souvent se reproduire dans une contrée où les peuples ne tenaient point encore au sol, et où la puissance du travail était ignorée. La ville d'Hudson fut fondée dans la suite, au milieu des plaines fertiles qui avaient attiré l'attention de ce navigateur. Il continua la reconnaissance du fleuve , à travers une belle contrée que l'industrie humaine devait vivifier un jour, et il signala l'emplacement où le fort Orange devait être érigé. Il avait parcouru du sud au nord cent soixante milles, et il remarqua que le flux de la mer y élevait encore de quelques pieds le volume des eaux. Ce mouvement se prolonge même au-delà : il n'expire que vers l'embouchure du Mohawks , principal afïluent de l'Hudson; et la rencontre des deux courants réunis lui oppose un dernier obstacle.

Lorsque l'illustre voyageur eut terminé son importante découverte, qu'il eut ouvert des relations amicales avec les Indiens du rivage, qu'il eut choisi les différents points où l'on pouvait former d'utiles établissements, il quitta cette contrée et reprit la route d'Europe. Son intention était de retourner en Hollande pour y rendre compte dç son expédition ; mais la mutinerie de son équipage , lorsqu'il approchait des côtes d'Angleterre , le força de débarquer à Darmouth , d'où iT envoya son

rapport au directeur de la compagnie d'Amsterdam. Ce fut h la suite de ce voyage, et en vertu des droits qui en résultaient, que le gouvernement de Hollande fonda ses premiers établissements dans les territoires qui venaient d'être découverts , depuis l'entrée de la baie de la Delaware jusque vers l'embouchure du Moliawks.

Hudson ne fit que cette campagne au service de la compagnie hollandaise; il fut ensuite employé de nouveau par celle de Londres , et il entreprit pour elle, en 1610 , une dernière expédition. Le navire la Découverte avait été mis sous ses ordres avec vingt-trois hommes d'équipage : on voulait tenter encore la recherche d'un passage entre les deux Océans, recherche déjà si féconde en grandes découvertes. Le navigateur se dirigea vers les Orcades, les îles Féroë, l'Islande, d'où il gagna successivement la pointe méridionale du Groenland , le détroit de Davis , et celui qui porte aujourd'hui son nom.

En cinglant encore vers l'ouest, il pénétra dans une vaste baie, dont «il explora les rivages, et il hiverna dans une anse de la côte occidentale où il tut retenu par les glaces. Sa périlleuse et pénible expédition durait depuis quatorze mois , quand son équipage se révolta et résolut de l'abandonner :

on le jeta dans une barque avec son fils et quelques hommes enveloppés dans sa disgrâce, et ils errèrent à la merci des vagues. La compagnie de Londres , aussitôt qu'elle fut instruite de son infortune, envoya un navire à sa recherche; mais on ne put le découvrir. Il ne restait plus que d'honorer sa mémoire : la baie qu'Hudson avait découverte fut consacrée par son nom ; elle devint pour lui un monument impérissable, et jamais homme sensible à la renommée, et victime de son noble zèle, n'eut un plus magnifique tombeau.

Les États-Généraux de Hollande accordèrent d'abord à une compagnie de négociants le commerce exclusif des contrées que ce navigateur avait découvertes en 1609. Le fort d'Amster- (Inm y fut élevé vers l'embouchure de

la rivière d'Hudson : il allait être le point central des établissements hollandais. On construisit le fort Orange vers la région supérieure du même neuve , le fort de Bonne-Espérance sur la rivière de Connecticut , et le fort Nassau sur celle de la Delaware. Un gouverneur fut envoyé, en 1629 , dans la Nouvelle-Belgique, par la compagnie des Indes orientales, à laquelle les premières concessions'se trouvaient alors transférées.

Une autre nation européenne s'était établie depuis quelques années au midi de la Nouvelle - Belgique. G'istave- Adolphe , ce roi qui se montra digne de l'illustre auteur de sa dynastie , et qui fit pencher la balance politique de l'Europe en faveur des alliés que servirent ses victoires, forma, en 1626, le projet de fonder une colonie en Amérique , et une expédition de Suédois et de Finlandais traversa l'Océan et se rendit dans la baie de la Delaware. Ils y fondèrent la ville de Christina, ainsi nommée en l'honneur de la fille de Gustave- Adolphe , parcoururent la baie, remontèrent le fleuve jusqu'à ses premières chutes , et commencèrent sur ses bords les villes de Hoarkill , Gothenbourg , Hupland , Elsenbourg. La Hollande avait aussi des établissements dans cette contrée. Les Suédois étaient attachés à la culture , comme les Hollandais l'étaient au commerce ; et tant que les établissements furent peu nombreux de part et d'autre , les deux nations vécurent paisiblement; mais dès que leurs colonies se multiplièrent et se rapprochèrent , les rivalités survinrent. Le fort Casimir , l'un de ceux que les Hollandais avaient érigés sur les rives de la Delaware, leur fut enlevé par les Suédois, en 1655; mais bientôt après, Stuyvesand , gouverneur de la Nouvelle-Belgique, arma une flottille, montée de sept cents hommes , et se porta à l'improviste dans la baie occupée par l'ennemi. Les Suédois, qui n'avaient pas assez de forces pour résister , furent réduits à se rendre par capitulation.

Les forts qu'ils avaient construits leur furent enlevés , et l'on re[)rit ceux dont

L'UNIVERS

ils s'étaient momentanément emparés.

Stuyvesand laissa la faculté de résider dans la colonie aux Suédois qui voudraient y rester , en prêtant serment de fidélité aux États - Généraux : les autres furent renvoyés dans leur pays, ou retenus comme prisonniers de guerre s'ils faisaient partie de l'armée. La concorde s'établit dans les colonies de la Delaware entre les habitants des deux nations : ils mêlèrent leurs intérêts , ils concoururent dans l'occasion à la commune défense, et s'unirent plusieurs fois pour repousser quelques partis anglais qui cherchaient à s'établir dans la même contrée. Ce pays , quoiqu'il fut annexé à la Nouveile-Belgique, avait néanmoins une organisation séparée : on distinguait les états des rivières du nord et du sud, car l'Hudson et la Delaware étaient aussi connus sous ces deux désignations ; et l'une et l'autre contrée ayant des intérêts très-divers , il en résulta bientôt un démembrement territorial encore plus complet.

Tandis que les Hollandais et les Suédois occupaient les deux rives de la Delaware, les Anglais fondaient sur celles de la Chésapeake la belle colonie du Maryland, séparée de la Virginie par le cours du Potomac. Charles 1'='^ avait fait, en 1632, la concession de ce territoire à Cécilius lord Baltimore ; et l'expédition que Léonard Calvert, son frère, y conduisit, arriva l'année suivante à l'embouchure du fleuve qui servait de limite. Elle était composée de deux cents hommes ; ils s'établirent, avec le consentement des Indiens, à Yamaco, qui reçut le nom de Sainte-Marie.

Tous les premiers habitants étaient catholiques : leur religion, persécutée en Angleterre, allait régner dans cette nouvelle colonie, et un grand nombre de familles , appartenant à la même église, vinrent y chercher un refuge.

Les sages principes de tolérance professés par lord Calvert firent aussi arriver dans le Maryland différentes classes de religionnaires qu'on avait exilés des autres colonies, ou qui les avaient volontairement quittées pour

échapper aux persécutions. Cette politique éclairée accrut rapidement la population du pays. La baie de la Chésapeake , le cours du Potomac , l'entrée de la Susquehana, lui ouvraient de grandes lignes de navigation. Le commerce allait trouver dans le Patapsco un nouvel abri , et la cité de Baltimore commença bientôt à s'élever sur les rives de ce" fleuve , et au pied des collines qu'elle devait couvrir un jour de ses édifices et de ses glorieux monuments.

En rappelant l'origine des colonies européennes formées le long des côtes d'Amérique, nous les avons vues s'établir dans le voisinage les unes des autres sous plusieurs pavillons différents. Les colonies anglaises étaient les plus nombreuses, et celles de Hollande étaient menacées par leur voisinage et leurs forces ; mais il s'était formé vers le nord d'autres grands établissements européens. La France et l'Angleterre, si long-temps rivales, allaient se retrouver aux prises dans le Nouveau-Monde.

Quoique nous n'ayons à nous occuper du Canada et de l'Acadie qu'autant que leur histoire se lie à celle des possessions voisines, quelques développements sur l'origine et la situation de ces deux colonies françaises sont nécessaires à l'intelligence des événements.

Les titres de la France sur une partie du continent d'Amérique remontaient à l'expédition de Verazzani , qui, en 1524, fut chargé par François I" de faire un voyage de découvertes. Les vicissitudes du règne de ce prince, et les guerres qui l'occupèrent en Europe, suspendirent l'exécution de ses projets en Amérique ; mais ils furent repris en 1534. Jacques Cartier, de Saint-Malo , aborda au cap de Bonavista , dans l'île de Terre- Neuve; il en reconnut les côtes septentrionales, se rendit dans le golte de Saint-Laurent, et prit possession de ses rivages au nom de la France. L'année suivante, il visita l'ile d'Anticosti, qui partage en deux bras l'immense embouchure du fleuve; il poursuivit

ÉTAïS-UrsIS D'AMÉRIQUE.

vers l'ouest sa navigation , entra dans la rivière de Saguenay, où des tribus d'Algonquins eurent avec lui des relations, et remonta le fleuve Saint- Laurent jusqu'à l'île de Hochelaga.

Les Hurons y avaient un grand village, dont l'enceinte circulaire était fortiflée par un rang de palissades, formées de longues solives plantées profondément en terre et liées les unes aux autres. Leurs cabanes étaient construites de la même manière. On V employait des tiges plus faibles, dont les extrémités amincies se rapprochaient vers le haut en forme de ruche, ou se courbaient en berceau, pour couvrir l'habitation (voy. pl.2i).

Une montagne située au milieu de l'île dominait toute la contrée. Cartier lui donna le nom de Mont-Royal, nom qui fut légèrement altéré dans le siècle suivant.

Ce voyage n'était encore qu'une reconnaissance ; mais il prépara la colonie qu'on devait fonder dans la suite. Roberval de Picardie obtint de François I" une commission qui l'autorisait à s'établir, avec le titre de lieutenant-général et de vice-roi, dans toutes les contrées qui environnaient le golfe Saint-Laurent. Il y fit un voyage en 1541. Les côtes orientales du Labrador furent reconnues , dans la même année, par Alphonse, un de ses pilotes ; et Roberval, qui fit encore en Canada d'autres expéditions , périt dans celle de 1549 avec son frère, qui avait pris part comme lui aux guerres l'Italie, et que François I'"'' avait surnommé le gendarme "^d'Annibal.

On arrivait au règne de Henri II , et la France eut à soutenir sur toutes ses frontières de sanglantes guerres, qui firent renoncer à d'autres entreprises. François II , successeur de ce prince, ne fit que passer sur le trône, et Charles IX ne l'occupa que trop long-temps. Nous avons suivi, dans l'introduction de notre ouvrage, la série des entreprises qui furent tentées en Amérique sous ce funeste règne.

Henri III, qui hérita des troubles et des malheurs du royaume, accorda, en 1588,1e commerce exclusif du golfe

Saint-Laurent à Chaton et h Noèl , neveux de Jacques Cartier ; mais cette commission fut bientôt révoquée. Les grandes expéditions pour le Canada étaient suspendues depuis long-temps, lorsque Ravillon s'y rendit en 1591, moins pour s'y occuper de découvertes que pour exploiter la pêche des phoques , qui abondaient alors dans ces parages.

Quand la France, fatiguée de discordes, se reposa enfin sous l'autorité paternelle de Henri IV, ce prince reprit des projets de colonisation si souvent abandonnés. Il nomma le marquis de la Roche son lieutenantgénéral dans les pays de Canada, Hochelaga, Labrador, Norimbègue et Terre-Neuve ; l'autorisa à équiper des navires, à lever des troupes, à emmener toutes les personnes utiles à l'établissement d'une colonie, à bâtir des forts et des villes, à concéder des terres , des fiefs , d'autres seigneuries sous différents titres , et à faire pour le gouvernement de ces contrées tous les règlements qui lui paraîtraient utiles. Mais l'entreprise de la Roche ne réussit point. En cherchant à gagner le continent d'Amérique, il atteignit d'abord l'île de Sable , où il laissa quarante honmies pour y essayer un établissement; il alla ensuite reconnaître les côtes d'Acadie, et après y avoir recueilli les notions qu'il désirait, il revint en France pour achever les préparatifs d'une seconde expédition. Là , il fut retenu prisonnier de guerre par le duc de Rretagne, qui s'était soulevé contre l'autorité du roi, et il mourut avant d'avoir pu reprendre l'exécution de ses desseins.

Lorsque Henri IV, informé de la triste situation où se trouvait la colonie de l'île de Sable, voulut la faire ramener en France, la famine en avait enlevé le plus grand nombre : douze hommes seulement avaient survécu.

Après la mort de la Roche, la concession qu'il avait obtenue fut successivement accordée à Chauvin, capitaine de vaisseau ; au commandeur de Chatte, gouverneur de Dieppe; et enfin, à Pierre de Monts , qui obtint,

L'UNIVERS

comme ses prédécesseurs , le droit exclusif de la traite des pelleteries. Ce commerce paraissait être alors le but le plus important des expéditions dirigées vers l'Acadie et le Canada.

Pontgravé, négociant de Saint-Malo , avait fait dans cette vue différents voyages à Tadoussac , lieu situé vers l'embouchure du Saguenay. Les Indiens venaient y faire leurs échanges ; et ce commerce, dont une seule compagnie avait le privilège, lui procurait de grands bénéfices.

Toutes les côtes de l'Acadie furent reconnues en 1594, depuis le cap Canceau jusqu'à l'extrémité sud-ouest, et de là jusque dans la baie de Fundy, où le Port-Royal est situé. De Monts commandait cette expédition, et Cliamplain et Poutrincourt en faisaient partie. Poutrincourt obtint même la concession du Port-Royal , où l'on pouvait former un bel établissement ; mais on ne prit soin ni de le fortifler, ni de cultiver les terres voisines, et ce pays resta ouvert à toutes les agressions.

Le Canada fut organisé avec plus de prévoyance. Champlain y poursuivit sans relâche ses utiles travaux ; et cet homme , dont l'ame était élevée , consacra le reste de sa vie aux intérêts d'une colonie si importante II jeta, en 1608, les fondements de Québec, fit commencer le défrichement des terres voisines, envoya de nombreuses reconnaissances dans l'intérieur , et prolongea, sur la rive septentrionale du fleuve et des grands lacs, ses établissements. Deux grandes nations indiennes entrèrent alors en relations habituelles avec les Français ; elles étaient sur la même rive, et l'on était à portée de cultiver leur amitié. Les Algonquins occupaient, sous différents noms de tribus, les parties inférieures du Canada ; les Hwrons s'étendaient vers l'ouest jusqu'au lac qui porte leur nom. L'une et l'autre nation étaient séparées par le fleuve Saint-Laurent de la confédération des Iroquois, devenus leurs irréconciliables ennemis ; et cette grande limite n'empêchait pas qu'il ne se commît de fréquentes agres-

sions entre les Indiens des rives op- |

f)Osées. Ils traversaient le fleuve dans | eurs longues pirogues, dont les flancs i étaient revêtus d'écorce de bouleau : \ souvent même un tronc d'arbre , j creusé par l'action du feu, et dont une hache de pierre achevait péniblement la forme, devenait leur seule embarcation {voy. pi. 19).

Ils abordaient inopinément et à l'om- j bre de la nuit sur le point du rivage i qu'ils désiraient surprendre, portaient | la dévastation dans les hameaux, et cou- | raient à leurs pirogues pour regagner | l'autre rive du fleuve. On disait des i Algonquins qu'ils venaient en renards, i attaquaient en lions et fuyaient en oi- ' seaux.

Champlain ne chercha point à se porter médiateur entre ces nations en- • nemies : il regardait comme d'utiles j auxiliaires pour lui-même les peuplades | indiennes voisines des établissements j français , et il se joignit à une expédi- j tion clés Algonquins, pour pénétrer , au midi du Saint-Laurent, dans la contrée qu'occupaient les Iroquois. Ce fut dans ce voyage que Champlain découvrit le lac qui a retenu son nom ; et cette découverte se fit dans la même année que celie de la rivière d'Hudson , dont nous nous sommes occupés précédemment.

Le combat meurtrier que les Indiens allaient se livrer fut engagé d'une manière remarquable. La nuit survenait lorsque les Algonquins rencontrèrent l'ennemi : ils lui demandèrent s'il voulait combattre au moment même , et les Iroquois proposèrent que l'attaque fût remise au lendemain : « La nuit « serait obscure; on ne se reconnaî- « trait point : il fallait que les actions « des braves fussent éclairées du so- « leil. » On fut aux prises au point du jour : la mêlée fut sanglante, et les Iroquois se défendirent avec vaillance; mais ils n'avaient point encore éprouvé l'effet des armes à feu, et ils ne purent résister à Champlain et à quelques arquebusiers français qui occupaient le centre des troupes ennemies. Les Algonquins rapportèrent dans leur pays un grand nombre de chevelures , dont leurs femmes se rouvrirent le sein,

Gl

(omnie d'un ornement et d'une glorieuse dépouille.

La défaite des Iroquois leur lit reconnaître qu'ils avaient au-delà du fleuve un ennemi de plus , et ce combat devint le principe de l'animosité qu'ils conçurent contre les Français.

Leur confédération, réduite à des' armes trop inégales , était forcée d'attendre l'occasion de se venger; mais les rivalités des puissances européennes qui avaient formé en Amérique des établissements , devaient bientôt procurer à cette nation sauvage des auxiliaires et de zélés protecteurs.

Nous avons déjà vu que les Euroi)éens cherchaient à se supplanter mutuellement dans leurs nouvelles acquisitions. Le capitaine anglais Samuel Argall avait donné, en 1613, cet exemple d'hostilité , en envahissant l'Acadie, d'où il prétendait exclure toute autre nation. La flottille qu'il commandait avait été expédiée de Virginie pour faire , vers le nord , un voyage de découvertes. Argall apprit que les Français avaient formé dans la baie de FÛndy l'établissement de Saint-Sauveur, placé sur sa rive occidentale; il s'y porta rapidement, et s'empara sans coup férir d'une station où il ne se trouvait encore que vingtcinq habitants. Le Port-Royal , situé sur la rive orientale de la même baie , était le chef- lieu de la colonie; un fort y avait été commencé : il s'y trouvait un gouverneur dont l'autorité devait s'étendre sur tous les établissements de l'Acadie; mais il était sans garnison, sans munitions de guerre : il n'avait autour de lui qu'un petit nombre d'homm-es; et les différents points de la côte soumis à sa juridiction n'étaient occupés que par des cabanes, élevées pour la commodité des pêcheurs ou pour la traite des fourrures. Argall ne put éprouver aucune résistance lorsqu'il se présenta devant le port : son invasion était d'autant plus inattendue, que la France et l'Angleterre étaient alors en paix. On s'était borné en Acadie à se mettre à l'abri des incursions des sauvages , et l'on n'avait pris aucune mesure contre celles des Européens.

Cette agression n'eut qu'un eiîfet passager , et les Français rentrèrent bientôt dans leurs établissements; mais les dangers de l'Acadie devinrent plus graves et plus habituels, lorsque les colonies de la Nouvelle-Angleterre eurent été commencées en 1620 , et surtout quand elles se furent étendues vers le nord , jusqu'au voisinage de la baie deFundy. Alors les établissements de deux puissances rivales se trouvèrent rapprochés , les discussions devinrent plus vives , les invasions plus faciles , et , dans cette lutte d'ambition et d'intérêts , l'avantage devait enfin rester aux colonies qui avaient le plus de forces et de ressources à leur disposition.

Le gouvernement français ne s'occupait point assez de l'Acadie , et l'on éprouva souvent les tristes effets de cette insouciance pour une possession qui aurait pu protéger les établissements formés à Terre-Neuve , les pêcheries du golfe Saint-Laurent et les libres relations du Canada avec la métropole. L'Acadie était livrée aux invasions de l'Angleterre ou de ses colonies, dès qu'une rupture éclatait entre la Grande-Bretagne et la France.

L'occasion de ces hostilités ne se renouvelait alors que trop fréquemment.

Les deux gouvernements n'avaient que des trêves passagères : les guerres qu'ils se firent pendant deux siècles n'étaient interrompues que par l'épuisement et par le besoin de repos. L'habitude de se combattre i-endait les inimitiés plus profondes ; et il suffisait d'une étincelle pour rallumer un incendie mal éteint. Au milieu de ces vicissitudes, l'Acadie voyait encore dépérir ses faibles moyens de défense ; prise et reprise tour a tour, elle recevait successivement de chaque nation quelques nouveaux habitants , pendant la durée de ces occupations passagères.

Ce mélange de population fit naître des prétentions opposées entre les propriétaires anglais et français : chacun des deux gouvernements trouvait dans le pays même un parti prêt à le favoriser; et ce conflit d'intérêts, cette diversité d'inclinations rendait la situa-

L'UNIVERS

tion de l'Acadie plus incertaine, et l'exposait à de nouveaux changements de souverains.

Cette contrée fut envahie, pendant la guerre de 1627, par le capitaine David Kercht, néà Dieppe, et réfugié en Angleterre, oià les calvinistes de France trouvaient alors des secours.

L'escadre qu'il commandait se porta ensuite vers le Canada, remonta le fleuve Saint-Laurent et vint faire le siège de Québec , où Champlain commandait. Il échoua dans son entreprise; mais, le 29 juillet 1629 , il reparut devant la place, avec une flotte plus nombreuse qui venait d'intercepter, vers l'embouchure du fleuve , un convoi de subsistances et de munitions de guerre. Ces secours étaient impatiemment attendus dans la place, où l'on était réduit aux dernières nécessités, et Champlain, ne pouvant plus y compter, d ut accepter une honorable capitulation . Québec n'avait encore que cent habitants : c'était cependant le poste le plus important de la colonie; et l'on peut juger par sa faiblesse de l'abandon où le gouvernement français l'avait habituellement laissée. Q^uelques efforts isolés et instantanés étaient infructueux; il eût fallu de l'ensemble et de la constance dans les moyens de défense et de colonisation : le zèle des gouverneurs que l'on envoyait ne suffisait pas , quand de véritables ressources leur manqviaient.

Mais les guerres de religion qui s'étaient ranimées en France sous le règne de Louis XIII, avaient affaibli les forces du royaume; la France se déchirait de ses propres mains ; tout le midi était en proie aux discordes civiles.

La Rochelle, principal boulevard des protestants , avait long-temps résisté aux armées royales. Quand cette place forte eut enfin succombé , et eut entraîné dans sa ruine le parti qu'elle avait défendu, la guerre conduisit les Français vers les Alpes , et ils se rendirent maîtres de l'entrée du Piémont, en forçant le Pas-de-Suze. La conclusion de la paix devint le fruit de leurs premières victoires en Italie : elle fut Signée à Suze entre la France et l'An-

gleterre, le 24 avril 1629 , plus de trois mois avant la seconde entreprise contre Québec. Ce temps aurait pu sufflre pour faire arriver en Amérique la nouvelle d'une réconciliation , et pour y prévenir une prolongation d'hostilités que la paix ne permettait plus. Le Canada et l'Acadie furent rendus à la France, en 1632, par le traité de Saint- Germain-en-Laye.

Après le rétablissement de la paix, les colonies européennes formées dans le Nouveau-Monde purent s'occuper avec plus de sécurité de leur culture et de leur commerce; mais il éclata des dissensions entre la Nouvelle- Angleterre et la Nouvelle-Belgique, et l'on s'observait de part et d'autre avec jalousie. La Grande-Bretagne n'avait jamais reconnu positivement les droits des Hollandais sur les contréesque baignent la rivière d'Hudson et la Delaware ; elle ne voyait dans leurs établissements qu'une usurpation des territoires qu'elle avait elle-même cédés à la compagnie de Plymouth ; et après avoir impatiemment souffert une prise de possession qu'elle regardait comme contraire à ses propres droits, elle n'attendait pour les faire revivre qu'une circonstance favorable. La guerre qui survint, en 1652, entre la Grande-Bretagne et la Hollande offrit cette occasion ; et l'incendie allumé en Europe se propagea bientôt dans les colonies d'Amérique.

Les Anglais accusaient le gouverneur de la Nouvelle-Belgique d'avoir excité les nations indiennes à leur faire la guerre. Le Connecticut se plaignait d'un empiétement sur ses domaines :

il réclama les secours de la métropole; et Cromwell , devenu protecteur de la Grande-Bretagne, autorisa la Nouvelle-Angleterre à faire une levée de cinq cents hommes , et à tenter une expédition contre la Nouvelle-Belgique ; cependant les préparatifs se firent avec lenteur , et le rétablissement de la paix , qui fut signée le 4 avril 16,54 , entre l'Angleterre et la Hollande, prévint l'invasion projetée.

Les colonies anglaises pouvaient compter sur l'intérêt du protecteur.

Long-temps avant sonélévation,Crom-

well avait voulu s'associer à leur destinée. Ardent sectateur des puritains, il allait suivre ses amis dans le Nouveau-Monde; mais l'émigration des dissidents fut tout à coup interdite , et le roi , invisiblement poussé vers sa perte, retint en Angleterre l'homme qui le fit ensuite monter àTéchataud.

Cromwell regardait les progrès des colonies comme essentiels à la puissance maritime de l'Angleterre , à cette puissance dont la base reposa si long-temps sur l'acte de navigation publié en 1652 par le long-parlement. Trois ans après, il fit attaquer les colonies espagnoles ; et la flotte qu'il avait chargée d'une expédition contre l'île de Saint- Domingue, ayant échoué dans cette entreprise , envahit subitement la Jamaïque , où l'Angleterre se hâta d'envoyer des forces plus nombreuses, afin d'en faire le centre et le point d'appui de ses opérations.

Cromwell attachait tant d'importance à la possession de la Jamaïque, qu'il désira y faire passer une colonie de puritains du Massachusett , afin que la domination de l'Angleterre y fut mieux affermie par une population et une religion nouvelle. Il voulut aussi attirer une colonie semblable dans les déserts de l'Irlande, où il n'avait éteint la guerre civile que dans des flots de sang ; mais les puritains d'Amérique préférèrent aux chances incertaines de deux nouveaux établissements les avantages positifs dont ils jouissaient; et l'on peut juger, par leur attachement au sol de la Nouvelle- Angleterre, que cette contrée se trouvait alors dans une situation prospère.

Cependant les discussions de limites, qu'on avait assoupies entre les colonies anglaises et celles de Hollande, commençaient à se ranimer, et prenaient clîaque jour un caractère plus grave. Il n'y eut pas de rupture pendant le protectorat, ni dans les premières années du règne de Charles II ; mais , en 1664 , ce monarque , embrassant les vues d'agrandissement formées avant lui et favorisées par l'opinion publique , voulut faire valoir les anciennes prétentions de l'Angleterre sur

la Nouvelle-Belgique , et en céda le territoire au duc d'York et d'Albany, son frère. Une escadre, commandée par sir Robert Carr, fut chargée d'attaquer les possessions hollandaises ; elle parut le 19 août à l'entrée de la rivière d'Hudson , et la place de New- Amsterdam fut attaquée et sommée de se rendre. Stuyvesand était gouverneur de la colonie hollandaise; il l'avait fait prospérer pendant dix-huit ans d'administration ; il l'avait agrandie par la conquête des possessions suédoises situées sur la Delaware, et il désirait défendre la place; mais, n'étant pas secondé par les dispositions des habitants , qui craignaient qu'une résistance inutile n'empirât leur situation , il fut réduit à capituler.

Un détachement, commandé par Carteret , remonta le fleuve et s'empara du fort Orange, où les Anglais eurent bientôt une entrevue amicale avec les députés des nations indiennes les plus voisines de leurs nouvelles possessions. Robert Carr conduisait en même temps un autre corps de troupes sur les rives de la Delaware, et les forts occupés par les Hollandais et par quelques familles de cultivateurs suédois se rendirent par capitulation.

New-Amsterdam et toute la contrée qu'arrose l'Hudson reçurent le nom de New-York, en l'honneur du prince auquel la concession du pays avait été faite; le fort Orange reçut le nom d'Albany ; et la région située à l'orient de la Delaware , celui de New-Jersey.

La Grande-Bretagne, qui faisait de si importantes acquisitions dans cette partie de l'Amérique , était ellemême dépossédée de la colonie de Surinam par les Hollandais ; et lorsque le traité de Breda vint terminer, en 1667, la guerre des deux puissances, chacune d'elles garda les conquêtes qu'elle avait faites. La Hollande conserva Surinam , et l'Angleterre retint les précieuses possessions dont elle s'était emparée.

Une nouvelle rupture éclata quelques années après. New-York fut repris par la flotte hollandaise, le 30 juillet 1673 , et les autres places des rives

L'U^JIVERS.

de l'Hudson, de Long-Isfand et de New-Jersey se rendirent également.

Ces colonies se détachaient alors sans peine d'une souveraineté nouvelle qui n'avait pu encore changer ni leurs affections, ni leurs habitudes; mais cette réintégration de la Hollande dans les établissements qu'elle avait perdus ne fut pas de longue durée :

la paix signée en 1674, entre elle et l'Angleterre , confirma les clauses du traité de Breda , et remit la Grande- Bretagne en possession des territoires qui venaient de lui être enlevés momentanément.

Par là se trouvait anéantie la concurrence commerciale de la Hollande dans cette partie de l'Amérique ; l'Angleterre acquérait une belle contrée dont la richesse est inépuisable, et un port vaste et sûr, destiné à devenir l'entrepôt du commerce du monde. La population , les édifices n'avaient encore rien de remarquable, et nous ne voyons en ce moment que le berceau d'une cité nouvelle; mais le choix de sa situation nous avertit du sort qui l'attend. La navigation d'un grand fleuve fait descendre et circuler vers ses murs toutes les productions de l'intérieur; l'Océan lui apporte le tribut des autres pays ; et ces échanges entre la terre et la mer se font dans un bassin spacieux, toujours ouvert, et dont les approches sont faciles à défendre. Si les habitants qu'attire l'heureuse situation de cette ville naissante, y sont retenus par des lois sages , par les bienfaits de la tolérance , par les progrès d'un commerce sans entraves, on s'intéresse au cours de ses prospérités, et l'on en prévoit r.inlluence sur celles d'une nation entière.

L'Angleterre, au moment où elle donnait à ses colonies du nord un tel accroissement, prolongeait aussi ses acquisitions au midi oe la Virginie ; elle commençait ses établissements dans les vastes régions de la Caroline, et se rapprochait des lieux que les Français y avaient occupés. On conservait encore parmi les nations indiennes le souvenir de leurs expéditions; nous avons même vu qu'il était

resté dans le pays quelques familles échappées à leur désastre. Plusieurs Anglais vinrent s'y réfugier à leur tour, en 1622, quand leurs plantations ! de Virginie furent attaquées avec fu- | reur par les sauvages, et ils's'avancè- i rent jusqu'aux bords de la rivière de ] Mai. S'ils rencontrèrent dans les lieux i où les Français les avaient devancés quelques-uns de ces Bretons dont l'idiome était le même que celui du pays de Galles, on s'explique aisément coiiDnent ils crurent retrouver en eux les restes d'une ancienne colonie galloise.

Sous le règne de Charles I", sir Robert Heat obtint dans cette contrée une concession de territoire qui ne fut suivie d'aucun établissement ; et le projet d'y fonder une colonie ne fut repris qu'en 1662, par le comte de Clarendon , grand-chancelier d'Angleterre. Charles II , désirant récompenser ses services et ceux de plusieurs familles puissantes qui avaient favorisé son avènement au trône, leur accorda toutes les terres qui s'étendaient entre la rivière de Mai et la Virginie ; et huit seigneurs anglais furent déclarés propriétaires de la Caroline , par une charte qui ne réservait à la couronne que le droit de souverain domaine. Le premier soin des lords-propriétaires fut de poser les bases du gouvernement qu'ils allaient donner à la colonie , et ils eurent recours aux lumières de Locke pour en combiner tous les éléments. Nous allons offrir l'analyse de ces plans de constitution, qu'il fallut bientôt modifier, quand l'abstraction des théories eut été soumise à l'expérience. Le législateur avait craint les écarts de la démocratie ; il se rejeta dans d'autres périls , en faisant émaner de quelques familles seulement le principe de tous les pouvoirs.

Le chef du gouvernement avait le titre de palatin : ce rang appartenait au plus âgé des huit seigneurs propriétaires de la Caroline, et après sa mort il devait passer au plus âgé de ceux qui lui survivraient. On créa pour les autres propriétaires sept grandes dignités : celles d'amiral, de chambel-

laî}, de chancelier, de connétable, de chef de justice, de contrôleur général et de trésorier. Toute la province devait être divisée en comtés , et chaque comté comprenait huit seigneuries , huit baronnies et quatre arrondissements, dont chacun se partageait en six colonies. Chaque seigneurie, baronie et colonnie , comprenait douze mille acres de terre. Les huit seigneuries de chaque comté appartenaient aux lords-propriétaires, les huit baronnies à la noblesse, et les vingt-quatre colonies aux simples habitants. La noblesse était héréditaire, et se composait de landgraves et de caciques :

il y avait un landgrave et deux caciques par comté ; chaque landgrave y possédait quatre baronnies, et chaque cacique en avait deux. Les uns et les autres étaient nommés par les lordspropriétaires ; leur titre passait à l'aîné de leurs enfants; et si la lignée venait à s'éteindre, on nommait un nouveau titulaire , afin que le nombre fixé par la loi fût toujours maintenu. Le gouvernement pouvait constituer en manoir une propriété territoriale de trois mille acres au moins, et de douze mille acres au plus. C'était une espèce de fief, et l'on formait ainsi une troisième classe privilégiée. Dans chaque seigneurie, baronnie et manoir, le titulaire avait le droit de tenir un lit de justice, où l'on jugeait toutes les causes civiles et criminelles qui concernaient ses habitants , vassaux ou hommes liges.

Le seigneur d'un manoir pouvait l'aliéner avec tous ses droits , mais il ne pouvait pas le diviser. Tous les hommes liges d'une seigneurie, baronnie ou manoir, étaient sous la juridiction exclusive de leur seigneur, et ils ne pouvaient pas quitter sa terre sans en avoir reçu de lui l'autorisation. On pouvait se rendre homme lige d'un seigneur, en se faisant inscrire volontairement comme tel dans les registres du comté. Chaque homme lige recevait du seigneur en se mariant, dix acres de terre en viager, et il lui payait , pour redevance annuelle, un huitième du produit. La constitution établissait huit cours suprêmes : l'une était pré-

sidée par le palatin , et chacune des autres l'était par un des sept grands dignitaires. La cour palatine, composée des lords-propriétaires , avait le droit de convoquer les parlements, de faire grâce, de nommer à une partie des emplois, d'opposer son veto aux actes du grand conseil et du parlement; et le palatin, lorsqu'il était présent à l'armée, y exerçait l'autorité de général. La cour du chancelier se composait du dignitaire de ce nom et de six conseillers. La cour du chef de justice, celles du connétable, de l'amiral, du trésorier, du contrôleur général, du chambellan, étaient formées d'une manière semblable. Le grand conseil se composait du palatin, des sept grands dignitaires, des quarante-deux conseillers attachés aux cours suprêmes : il préparait toutes les propositions à présenter au parlement. Il y avait dans chaque comté une cour de justice, composée d'un shérif et de quatre juges; et dans chaque circuit, une cour composée d'un contrôleur et de quatre juges. On pouvait, dans les causes majeures, en appeler de la cour du circuit à celle du comté. Un ou plusieurs membres du grand conseil se rendaient deux fois par an dans les divers comtés , pour y tenir des cours d'assises avec le shérif et les quatre juges. Un jury de douze membres était établi près des cours de circuit, de comté, d'assises et des lords-propriétaires. Il était défendu de plaider pour de l'argent ou pour d'autres récompenses.

Le parlement se composait des lordspropriétaires ou de leurs députés, des îanagraves, des caciques et d'un franctenancier pour chaque arrondissement. Ils siégeaient tous ensemble dans une même chambre, et chaque membre était nommé pour deux ans.

Les actes de cette assemblée n'avaient le caractère de lois qu'après la ratification du palatin, assisté des membres de sa cour. Pour éviter la multiplicité des lois, on convenait qu'au bout d'un siècle toutes celles d'un parlement seraient abolies, à l'exception de celles qu'on aurait remises formellement en vigueur ; et pour ne pas obscurcir les

5^ Livraison- Œtats-Unis d'Amériquk. )

lois et les constitutions, on en proliibait les commentaires.

Il devait y avoir dans chaque seigneurie , baronnie et colonie , des registres pour les actes de naissance , les mariages et les décès. Chaque ville devait être gouvernée par un maire, douze alderinans et vingt-quatre membres du conseil. L'emplacement des ports était fixé par une loi ; et les chargements, les déchargements des navires ne pouvaient pas s'effectuer sur d'autres points du rivage.

Il n'était permis à aucun homme de jouir du droit de cité dans la Caroline, et d'y avoir des biens et une habitation, s'il ne reconnaissait qu'il y a un Dieu, et que ce Dieu doit être publiquement et solennellement honoré. Le parlement veillait à la construction des églises et à l'entretien des ministres de la religion anglicane ; mais toute autre religion pouvait être égament pratiquée. Chaque habitant devait inscrire dans un registre à quelle église ou profession de foi il appartenait. Il n'était admissible aux charges, et il ne jouissait du bienfait et de la proïection des lois qu'en devenant membre d'une communion. Aucun homme, a quelque église qu'il appartînt , ne pouvait troubler une assemblée religieuse , ni se servir d'expressions oftensantes contre une autre croyance.

Les esclaves étaient admis, comme les hommes libres, dans les églises qu'ils voulaient choisir, sans que leur condition fut changée ; et tout homme libre avait une autorité absolue sur ses esclaves noirs.

Aucun homme libre n'était jugé, soit au civil, soit au criminel, sans un jury composé de ses pairs. Aucun ne pouvait réclamer la possession d'une terre qu'il aurait acquise des indigènes par achat, donation ou autremciit : il fallait qu'il tînt ses droits des lordspropriétaircs,()u des contrats faits sous leur autorité ; et celui qui violait cette règle était exposé à la saisie de tous ses biens et au bannissement perpétuel. Chaque franc-tenancier devait payer annuellement aux lords-propriétaiVes une redevance d'un penning par

acre de terre. Le droit de naufrage, l'exploitation des mines, celle des principales pêcheries , appartenaient aux lords-propriétaires. Tous les habitants et honmies libres, au-dessus de dix-sept ans, étaient tenus de prendre les armes , quand le grand conseil le jugeait nécessaire à la sûreté de la colonie.

Tels étaient les principes que Locke avait consacrés dans son pian de constitution; mais la plupart de ces règles se rapprochaient trop de celles du gouvernement féodal pour qu'elles pussent convenir aux hommes qui se rendaient en Amérique dans l'espérance d'y trouver plus de liberté, et d'échapper h l'empire des privilèges.

Les formes du gouvernement n'étaient pas assez représentatives ; elles n'admettaient à participer à la formation des lois qu'un trop petit nombre de possesseurs coloniaux ; et la prééminence des lords-propriétaires, des landgraves et des caciques , était trop absolue dans ces assemblées. Ce titre de caciques, emprunté des nations américaines , ne supposait cependant pas qu'elles fussent admises au partage des mêmes droits. L'usurpation du nom de leurs chefs était une dernière dépouille qui leur était arrachée. On s'arrogeait jusqu'à la dignité qui rappelait leur ancienne indépendance ; et les chefs indiens, les derniers, les véritables caciques, étaient réduits à se réfugier, avec les débris de leurs tribus, dans les profondes forets et dans les vallées des montagnes , obscures retraites où ils seraient un jour poursuivis.

On a pu remarquer, en parcourant l'analyse de la constitution donnée à cette colonie , que le commerce des noirs et la plaie de l'esclavage y furent introduits dès le moment de sa formation. L'emploi des esclaves était déjà admis dans la Virginie ; et la Caroline, qui était un démembrement de cette contrée, reçut d'elle le funeste héritage d'un systènie qui devait peser pendant plusieurs siècles sur une partie de b race humaine.

Si le gouvernement tracé par Locke

consacra plusieurs principes qui devaient être ruinés par le temps, il admit d'autres institutions moins périssables et dignes du suffrage de tous les hommes. Les tribunaux étaient rapprochés des justiciables ; l'établissement du jury protégeait les accusés ; l'administration municipale était établie. On remarquait surtout les principes de tolérance professés envers les différents cultes ; ii suffisait de croire à la Divinité et de lui rendre hommage. Chaque homme pouvait l'honorer de la manière qui lui paraissait la plus conforme aux lumières de sa raison et aux inspirations de sa conscience.

Locke avait pris l'Écriture sainte pour règle de sa vie : il disait qu'au jour du jugement on ne lui demanderait point s'il avait suivi Lutiier ou Calvin , mais s'il avait aimé et cherché la vérité.

Cette tolérance fit passer dans la Caroline un grand nombre d'hommes de toutes les opinions religieuses. Ceux qui avaient perdu leur fortune pendant les guerres civiles d'Angleterre vinrent chercher les moyens de la rétablir.

D'anciens serviteurs du roi , s'étant montrés fidèles à sa disgrâce, obtinrent des concessions de terre dans la nouvelle colonie, et l'on y facilita l'établissement des hommes inquiets et mécontents de leur sort, qui pouvaient être à charge cà la métropole.

L'acquisition des îles de Bahama suivit de près l'occupation de la Caroline, et fut, comme l'avait été celle des Bermudes, le résultat d'un naufrage. Le capitaine Sayle y fut jeté par une tempête, en 1667; il visita cet archipel et reconnut l'utilité d'une possession qui protégeait les communications de l'Amérique du nord avec les Antilles. Charles II consentit à comprendre ces îles dans les concessions qu'il avait déjà faites aux propriétaires de la Caroline.

L'Angleterre n'avait eu jusqu'à cette époque aucun traité avec l'Espagne sur les limites de ses colonies d'Amérique; mais alors il fut convenu que le roi de la Grande-Bretagne posséderait en toute propriété et souve-

raineté les pays, îles et colonies, actuellement occupés par lui et par ses sujets dans les Indes occidentales et dans toutes les parties de l'Amérique. Ce traité, qui devait mettre la Caroline à l'abri des agressions de l'Espagne, donnait plus de sécurité aux possesseurs, et encourageait à faire de nouveaux établissements.

Jusqu'ici nous n'avons vu régler qu'entre les nations européennes les intérêts de leurs colonies, et nous avons d'abord remarqué que l'ancienne population américaine se repliait devant les nouveaux habitants. Mais à mesure que les Indiens perdaient les rivages de la mer et les faciles moyens de subsistance qu'une pêche abondante pouvait leur offrir, leur condition devenait moins favorable et leur vie était plus pénible. Ce changement de situation donna lieu à différentes guerres, soit entre les peuplades indiennes , soit entre elles et les Européens.

Les principales nations américaines dont les hostilités pouvaient alors inspirer de vives inquiétudes aux colonies étrangères, étaient les Abénaquis et les Iroquois. Les Abénaquis, situés à l'orient de la rivière d'Hudson et du lac Champlain , étendaient leur territoire jusqu'à la baie de Fundy : ils touchaient aux possessions delà Nou^elle- Angleterre; et lorsque ses colonies commençaient à se former, les divisions qui se manifestèrent entre les différentes tribus comprises sous ce nom générique, facilitèrent les progrès des Européens. Les Massasoits et^ les Naraghansets étaient alors en guerre:

les premiers se hâtèrent d'accueillir les étrangers qui abordaient sur leurs rivages, et ils favorisèrent les fondateurs de New-Plymouth , de Boston , et des autres colonies voisines, dans l'espérance de trouver en eux des auxiliaires contre leurs ennemis.

Quelque soin que missent les Européens à observer une neutralité favorable à leur établissement, la guerre que se faisaient les tribus exposa bientôt la sécurité des colonies. Les In^ diens en se cherchant, en se pour^

L'UNIVERS

suivant , commettaient de fréquentes violations de territoire , et des sauvages armés ne respectaient aucune limite dans leurs dévastations. Les Péquods se faisaient remarquer dans ces expéditions désastreuses; ils étaient redoutables par l'audace, la fureur et le nombre; accoutumés à vaincre des tribus sauvages, et mortels ennemis des Naraghansets , qui s'étaient enfin rapprochés des colonies anglaises, et avaient eu recours à leur protection, ils attaquèrent, en 1632, ces colonies elles-mêmes, et se souillèrent de meurtres et de rapines dans tous les lieux qu'ils purent envahir. La vengeance tut prompte et terrible : deux détachements anglais furent envoyés contre eux; ils taillèrent en pièces les Indiens et détruisirent leurs habitations ; les femmes furent dispersées dans plusieurs villes; les enfants furent transportés aux Bermudes et vendus comme esclaves: ceux que la fuite sauva abandonnèrent la contrée et se dispersèrent ; la nation des Péquods n'exista plus.

L'intérêt de la Nouvelle-Angleterre, lorsqu'elle était exposée aux agressions des tribus voisines , était de se concilier l'amitié des nations sauvages plus éloignées : elle rechercha celle des Iroquois, qui pouvaient, en cas de guerre, opérer une diversion contre les Abénaquis, dont ils touchaient le territoire, et contre les possessions françaises du Canada.

Les Iroquois, voisins de l'Hudson et du lac Ontario, se partageaient en cinq nations, celles des IMohawhs, des Oneidas, des Onondagas, des Cayugas et des Sénécas. Leur union, leur force, la position centrale qu'ils occupaient, et les progrès qu'ils avaient faits vers la culture, les rendaient supérieurs aux autres tribus : leur ligne était fortifiée par la communauté du langage; et leur ascendant sur leurs ennemis avait déjà pu être remarqué par les Européens , à l'époque ou l'on découvrit la haie de la Chésapeake. Nous avons vu que les Indiens des rives de la Susquehana étaient alors menacés par les Iroquois; et quand ces Indiens furent réduits, par les invasions maritimes

des étrangers , à se réfugier dans les contrées intérieures, les Iroquois les leur disputèrent; ces fugitifs furent sans asile; la guerre en moissonna le plus grand nombre ; ceux que le vainqueur épargna furent incorporés dans la confédération.

Les Iroquois , souvent en guerre avec les Abénaquis, saisirent avec empressement l'occasion d'avoir des alliés contre eux : ils acceptèrent les propositions d'amitié qui leur étaient faites par les colonies anglaises , et ouvrirent avec elles un commerce d'échange qui pouvait les rendre plus forts et plus redoutables : ils recherchaient surtout les instruments de fer, les haches , tous les moyens d'attaque et de défense , et ils parvinrent à se procurer des armes à teu. Les lois des colonies avaient cependant interdit l'importation de ces armes chez les Indiens : c'était un genre de supériorité dont les Européens avaient voulu se réserver l'avantage; mais l'appât du gain faisait enfreindre ces règlements, et suggérait tous les moyens d'éluder la surveillance. Les Iroquois, se trouvant à portée de plusieurs comptoirs européens , étaient à la fois recherchés par tous les spéculateurs, et ils profitèrent de tous les moyens de destruction qu'ils avaient acquis , pour faire éclater leur vengeance contre les Hurons , dont ils avaient juré la ruine.

Prévenus par de confuses rumeurs des préparatifs que l'on faisait contre eux, les Hurons demandèrent des secours à la colonie française du Canada; et d'Aillebout, qui en 'était alors gouverneur, conçut, en 1648, le projet de prévenir l'attaque des Iroquois, et de les affaiblir en portant la guerre sur leur propre territoire. Il regardait l'accroissement de cette nation comme également périlleux pour toutes les possessions européennes ; et croyant faire entrer dans ses vues les colonies de la Nouvelle-Angleterre, il accepta d'elles la proposition d'établir de libres relations de commerce entre elles et le (Canada, et d'observer mutuellement la neutralité, même en cas de rupture entre les deux métropoles; mais il de

mandait que les colonies anglaises se joignissent à lui pour faire la guerre aux Iroquois. Cette négociation ne réussit point, et les Anglais se refusèrent à la demande du gouverneur du Canada ; ils cherchèrent même à détourner ses plans d'invasion. D'Aillebout temporisa; l'expédition qu'il projetait contre les Iroquois fut différée ; et ceux-ci, rassemblant tous leurs guerriers pendant ces moments d'hésitation, traversèrent le fleuve Saint- Laurent, vers l'embouchure du lac Ontario, pénétrèrent chez les Hurons, dévastèrent leur territoire , et détruisirent une grande partie de leur nation, dont les débris se réfugièrent vers les rives orientales du lac auquel ils ont donné leur nom. Les Iroquois profitèrent de leurs avantages contre d'autres tribus voisines pour les soumettre et pour acquérir de nouvelles forces : ils étendirent leurs incursions vers l'ouest, attaquèrent, en 1655, la nation des Ériés, établie au midi du lac de ce nom, la détruisirent, héritèrent de ses forets , et portèrent sur les rives de tous les grands lacs la terreur et la désolation. Cette barrière n'arrêta même pas leurs hostilités vers le nord , et les Iroquois firent plusieurs invasions dans les contrées du Haut-Canada, qui étaient occupées par les Ottoways.

Le résultat des guerres qui se renouvelaient fréquemment entre les Indiens devait influer sur la situation et la destinée des colonies européennes :

les unes voyaient périr leurs alliés naturels, et les autres acquéraient de nouvelles ressources , en multipliant leurs relations de commerce avec les naturels du pays, et en recourant à leurs services et à leur coopération en cas d'hostilités.

La colonie française du Canada , n'ayant plus à opposer aux Iroquois une nation indienne qui pût les contenir, voulut par d'autres moyens mettre à l'abri de leurs incursions les postes avancés qu'elle avait dans leur voisinage. La ville de Mont-Réal, fondée en 1640, dans l'île de Hochelaga, pouvait être menacée, et les familles

indiennes, rassemblées dans la même île par les missionnaires français qui les avaient recueillies après là ruine de leurs tribus , étaient encore poursuivies par les Iroquois. Le gouverneur du Canada, cherchant à les amener à des dispositions moins hostiles, essaya de se rapprocher d'une des cinq nations : celle des Onondagas , établie près des rives du lac et du fleuve de ce nom, paraissait répondre aux vues amicales du gouverneur; elle reçut les missionnaires chargés de lui porter des paroles de paix , et permit qu'une petite colonie française vînt, en 1656, se fixer à l'extrémité du lac. Mais les autres nations iroquoises parvinrent à détruire ces premières impressions :

elles firent craindre aux Onondagas le danger d'avoir au milieu d'eux un établissement étranger; elles l'excitèrent cà le détruire ; et les Français, menacés d'un soulèvement général, abandonnèrent , pour rentrer dans le Canada , le poste qu'ils avaient occupé.

Les incursions des Iroquois au nord du fleuve Saint-Laurent devinrent alors plus fréquentes. Les environs de Mont-Réal et des Trois-Rivières , ceux même de Québec étaient exposés à leurs ravages; ils pillaient les habitations isolées, dévastaient les champs, ôtaient aux cultivateurs toute espérance de récolte; il fallait être toujours sur ses gardes ; et lorsqu'on parvenait à les éloigner par la force des armes ou par des propositions de paix , on n'obtenait que des trêves incertaines et de courte durée.

Il était difficile de fixer les penchants et les dispositions des sauvages, et cette instabilité était commune à toutes leurs nations. Mobiles dans leurs amitiés, dans leurs alliances, elles changeaient souvent de parti, au gré des chefs de guerre qui , par leur éloquence et par leurs exploits, acquéraient de l'influence sur l'esprit et les délibérations de leurs tribus. Les colonies anglaises éprouvèrent ellesmêmes l'effet de cette inconstance, et le traité qu'elles avaient conclu en 1620 avec le chef des IMassachusets, fut rompu après sa mort. Ses deux fils,

L'UINIVERS.

Wanisutta et Métacomet, s'étaient d'abord montrés fidèles aux sentiments de leur père : ils paraissaient désirer l'amitié des Anglais ; ils cherchèrent même à se rapprocher d'eux plus étroitement , en les priant de leur donner des noms européens, et en recevant d'eux les noms d'Alexandre et de Philip, sous lesquels ils furent ensuite habituellement désignés; mais lorsqu'ils affectaient ces dehors d'amitié, ils se préparaient à soulever toutes les nations indiennes voisines de la Nouvelle-Angleterre. Alexandre fut arrêté au milieu de ses projets; les Anglais s'emparèrent de sa personne, et il mourut prisonnier.

Philip, devenu l'héritier du pouvoir et des desseins de son frère, pensa qu'il fallait prolonger encore la dissimulation, et on le crut d'abord disposé au maintien de la paix; il s'engagea même à se reconnaître sujet du roi d'Angleterre, et à ne faire sans son aveu aucune guerre aux tribus indiennes, ni aucune concession de terre aux Européens. Mais sa fierté s'indignait de toute espèce de sujétion ; ses émissaires parcoururent les différentes peuplades, et les plans qu'il avait préparés dans un profond secret, pendant plusieurs années , ayant été divulgués par un transfuge, ilfut forcé de se déclarer avant d'avoir rallié toutes les tribus sur lesquelles il avait compté.

Les Naranghansets avaient promis des secours; on prévint leur rassemblement : un corps de troupes anglaises marcha contre eux, les détacha de cette ligue, les obligea même à prendre les armes contre Philip, et se porta ensuite vers le Mont-Hope et ies marais de Taunton, au milieu desquels ce chef indien s'était retranché : on ne put le forcer dans cette position; et Philip, réduit à la quitter par le manque de "ivres, gagna un autre poste situé près de Brooklield. Des îles situées au milieu des marais étaient ses principales retraites; les Indiens en sortaient subitement pour étendre au loin leurs dévastations, et ils se retiraient tout aussi précipitamment avec ies dépouilles qu'ils avaient enlevées à

l'ennemi. Quarante guerriers, leurs femmes, leurs enfants étaient alors autour de Philip; d'autres réunions se formaient sur d'autres points, dans les vallées, au bord des torrents, et sous le profond abri des forêts. Toutes les tribus indiennes s'étaient soulevées depuis les rives du Mérimac jusqu'à celles du Connecticut; elles avaient entre elles des intelligences; elles devaient agir au même signal, et Philip était l'ame de cette puissante ligue qui menaçait à la fois toutes les colonies. «Guerre à nos ennemis! disait-il; « vengeance aux hommes rouges qu'ils « ont immolés! C'est ici la terre de nos « pères; elle fut indépendante: puisse- « t-elle s'ouvrir et dévorer nos ravis- « seurs ! » Ce vœu était répété par les familles indiennes réunies autour du commun foyer [voy. pi. 24); il l'était par la jeunesse, qui s'accoutumait de bonne heure aux travaux et aux exercices de la guerre , en développant au milieu de ses jeux sa force et son agilité (voy.p/. 11); il l'était par les guerriers qui allaient attendre en embuscade leurs ennemis, enlever de nouvelles chevelures, et mettre le feu aux habitations avec leurs flèches incendiaires (voy. pi. 23). Il y eut durant cette campagne de nombreuses escarmouches, dans lesquelles les Indiens eurent quelquefois l'avantage. Les Européens n'étaient plus alors soutenus par les mêmes prestiges qu'au moment de la découverte; on ne croyait plus à leur céleste origine; ils avaient cessé de paraître invincibles, et leurs armes à feu n'étaient plus regardées comme les flèches de la foudre : mais la supériorité des arts et de la civilisation leur assurait encore l'empire; et quoique l'usage de leurs armes eiit commencé à s'introduire chez les Indiens, ceux-ci ne pouvaient tenter contre eux que des efforts impuissants. Les colonies anglaises concertèrent leurs mouvements : on fit partir de Boston, le 8 décembre 1675, les troupes du IMassachusett; celles de New-Plymouth et du Connecticut se joignirent à elles et marchèrent à l'ennemi , qui s'était fortifié au milieu d'un marais où il

1^:T ATS -U iN I s DAM É R I QU E.

avait rassemblé cinq mille hommes.

Les retranchements des Indiens furent forcés : on mit le feu à leur village , composé de six cents cabanes; un grand nombre de femmes et d'enfants périrent dans les flammes. Ceux des guerriers qui survécurent au combat se réfugièrent dans un autre marais , et les Anglais se retirèrent eux-mêmes à Boston, après cette expédition péniblement entreprise au milieu des rigueurs de l'hiver.

D'autres détachements indiens commirent des dévastations à Lancastre, à Meadfieid, à Weymouth, et sur d'autres points, où ils brûlèrent des habitations et surprirent quelques postes isolés ; mais ils éprouvèrent eux-mêmes tant de pertes que leurs forces diminuaient de jour en jour. La même audace ne les animait plus : leur chef commençait à se défier de sa fortune , et comme sa tête avait été mise à prix, il cachait son asile avec soin. On apprit enfin qu'il s'était retiré dans son ancien quartier du Mont-Hope; il y fut poursuivi , parvint à s'échapper encore, erra d'un marais à l'autre, et fut abandonné de tous ses amis. Son oncle, sa sœur, sa femme, son fils furent faits prisonniers; il resta seul, et toute espérance de salut s'évanouit :

son heure était venue; et Philip, sortant d'un marais où il s'était réfugié, fut tué par un Indien. Sa mort eut illustré un légitime adversaire, elle couvrit d'opprobre celui qui assassinait le défenseur de son çays.

La perte d'un chef si fécond en ressources , si redoutable à ses ennemis , si puissant par son caractère et son courage, accéléra la fin de cette guerre. Ceux des Indiens qui n'étaient pas soumis furent poursuivis d'une retraite à l'autre : il en périt un grand nombre; d'autres s'enfoncèrent dans l'épaisseur des forêts. Cette guerre avait donné le signal d'un soulèvement général aux tribus indiennes voisines du New- Uampshire et du Maine; ces peuplades avaient pris les armes, et avaient dévasté les plantations qui se trouvaient à leur portée; mais le gouvernement de Massachusett envoya des troupes

qui surprirent un corps de quatre cents Indiens ; quelques-uns furent tués , et la plupart de ceux que l'on fit prisonniers furent ensuite vendus comme esclaves.

La paix fut conclue avec les Pénobscots , et ensuite avec les autres peuplades. La guerre avait duré dix-liuit mois , et de part et d'autre elle s'était faite avec tant d'animosité, qu'elle laissa subsister entre les colonies anglaises et les Abénaquis de profonds ressentiments.

D'autres relations plus intimes et moins chèrement achetées se formaient à la même époque entre les tribus indiennes et les colonies dont Guillaume Penn commençait l'établissement. Guillaume Penn', né à Londres en 1644, avait été élevé au collège ecclésiastique d'Oxford, et avait embrassé de bonne heure les opinions des quakers. S'étant lié avec George Fox, qui était leur principal apôtre, il l'accompagna en Hollande pour y prêcher leur doctrine, et fit, dans la même vue, plusieurs voyages en Allemagne; à son retour en Angleterre , il fit un grand nombre de prosélytes ; et ce fut pour offrir un asile aux quakers persécutés qu'il acquit, en 1676, la propriété d'une partie du New-Jersey, où l'on vit bientôt s'élever la ville de Burlington et d'autres établissements situes sur la rive orientale de la Delaware.

Guillaume Penn forma ensuite un plan de colonisation plus vaste , dans une contrée voisine qui n'était pas encore occupée par les Européens. Son père , l'amiral Penn , avait rendu à la Grande-Bretagne d'éminents services: il commandait, en 1655, l'escadre qui s'empara de la Jamaïque; il remporta dix ans après une victoire signalée sur la flotte hollandaise, commandée par Van Opdam ; et Charles II, désirant reconnaître ses mérites et honorer sa mémoire, accorda à Guillaume Penn , par des lettres patentes du 4 mars 1681, la pleine et absolue propriété de tous les territoires qui s'étendaient entre les colonies du Maryland , de New-York et de New-Jersey. Cette contrée reçut alors le nom

L'UNIVERS

de l^ensylvanie. Il se présenta un grand noiiibre d'hommes qui acceptèrent les offres de Penn; trois navires furent prompteraent expédies avec des passagers et toutes les provisions nécessaires à un premier établissement; ils entrèrent dans la Delaware, et l'on jeta les fondements de la ville de Cliester, sur la rive où ils débarquèrent.

Les commissaires que Guillaume Penn envoya dans cette contrée étaient chargés de remettre aux chefs indiens la lettre suivante, qui leur fut expliquée par des interprètes :

« Mes Amis ,

" Il est un Dieu grand et puis- «■ sant qui a fait le monde et tout ce .1 qu'il renferme. Nous lui devons la « vie, et nous lui rendrons compte de « tout ce que nous ferons sur la terre. " Ce Dieu a écrit sa loi dans nos « cœurs; elle nous apprend, elle nous « invite à nous aimer les uns les au- »tres, à nous assister, à nous faire « mutuellement du bien. Maintenant » il piaît à ce Dieu de m'attacher à la » partie du monde où vous êtes , et le " roi du pays que j'habite m'y a donné « une grande province; mais je désire « en jouir avec votre affection et vo- « tre consentement , alin que nous « puissions toujours vivre ensemble « comme voisins et amis. Dieu ne « nous a pas faits pour nous dévorer « et nous détruire , mais pour nous « montrer des égards et de la bien- „ veillance. Je suis touché des duretés „ et des injustices trop souvent com- «i mises envers vous par des hommes « qui sont venus vous chercher plutôt « pour vous sacrifier à leurs avantages « que pour vous donner des exemples « de patience et de bonté. J'a})prends « qu'il en est résulté des troubles , des « murmures, des animosités, et quel- « quefois une effusion de sang ; le « grand Dieu s'en est irrité; mais je ne " suis pas un homme semblable, on le « sait bien dans mon pays. J'ai pour « vous de l'affection et de l'estime, et « je désire gagner et obtenir la vôtre * par une conduite amicale, juste et

« paisible. Les honnnes que j'envoie « sont animés du même esprit ; ils agi- <> ront en conséquence ; et si quelqu'un « d'entre eux vous offensait vous ou « votre peuple, il vous en sera donné « prompte et entière satisfaction , par « des hommes justes, pris en nombre « égal des deux côtés , afin que vous « n'ayez aucun motif pour en être « blessés.

« Bientôt je viendrai moi-même au- « près de vous, et nous pourrons alors « conférer et discourir à ce sujet plus « amplement et plus librement. En at- « tendant , j'ai envoyé mes commis- « saires pour traiter avec vous du ter- « ritoire et d'une solide convention de « paix. Je désire que vous soyez bien- " veillants envers eux et envers notre « nation, et que vous receviez les pré- « sents et les dons que je vous adresse « comme un témoignage de mon bon « vouloir envers vous ^ et de la réso- « lution où je suis de vivre avec vous « suivant les règles de la justice, de la « paix et de l'amitié.

« Je suis votre affectionné

«"William Penn. »

L'année suivante Penn s'embarqua pour ses nouveaux établissements. Il visita les deux rives de la baie de la Delaware, fut reçu avec joie par les Anglais, les Hollandais et les Suédois, assura aux habitants leurs droits spirituels et temporels , la liberté de conscience et la liberté civile, leur recommanda le bon accord , la modération , et renouvela les commissions des magistrats. Penn avait obtenu du duc d'York, par un acte du 21 août 1682, la cession de ses droits et de tous ses intérêts, non-seulement sur les terres du New-Jersey, mais sur les arrondissements de Nêw-Castle,de Kent et de Sussex, connus sous le nom des trois comtés de la Delaware. Après avoir réglé à New-Castle l'organisation de ces comtés , qui reçurent une législation commune, il se rendit à Chester, où les franchises et les institutions des habitants de la rive orientale furent épalement proclamées. Remon-

KTATS-UNIS D'AMERIQUE.

tant ensuite le cours de la Delaware pour clTercher le lieu le plus favorable au premier établissement qu'il allait former en Pensylvanie, il s'arrêta au confluent du Schuilkill. De paisibles relations furent ouvertes avec les naturels du pays. Penn voulut acheter d'eux les terres où il se proposait de se fixer ; il leur en remit le prix , et dans toutes ses communications avec eux il se montra juste et bienveillant. Une paix solide fut conclue , et les Indiens lui promirent « que cette amitié « serait sans nuages , aussi pure, aussi « éclatante que le soleil brillant de "toute sa splendeur; ils déclarèrent « que la chaîne qui venait de les unir « ne serait jamais brisée tant que les « astres seraient dans le ciel. « (Voy. pi. 22.) Le vieux chêne sous lequel ils avaient eu avec Penn leur première entrevue, resta en vénération dans la contrée ; il couvrit long-temps de son ombrage les réunions où l'on renouvela les mêmes promesses. Penn avait fait prévaloir dans sa colonie des principes de modération et de justice que les Indiens imitèrent envers lui , et qui leur ont toujours fait chérir sa mémoire.

Avant de fonder une colonie , Penn avait tracé, en 1681, le plan de sa constitution. Le gouvernement, disait-il dans le préambule de cet acte, me paraît faire partie de la religion même : c'est une chose sacrée dans son institution et dans son but; il ne doit pas se borner à corriger le mal , mais il doit le prévenir par de sages règlements. Il est difficile de tracer un bon gouvernement, mais l'expérience peut le rendre tel; il a besoin d'un principe d'action ; les hommes le lui impriment, et s'ils sont bons, ils lui donnent ce caractère. Faire respecter le pouvoir par le peuple, et rassurer le peuple contre les abus du pouvoir, voilà le but qu'il faut se proposer. La liberté sans obéissance serait confusion; l'obéissance sans liberté serait esclavage.

Ces remarques nous font connaître dans quel esprit fut tracée la première constitution donnée à la Pensvlvanie.

Un gouverneur, un grand conseil et une assemblée générale concouraient à la formation des lois. Le conseil , présidé par le gouverneur, était composé de soixante-dix membres choisis par les citoyens, et il se renouvelait par tiers tous les ans : l'assemblée générale devait d'abord comprendre tous les citoyens ; mais on ne pourrait dans la suite y envoyer que leurs députés, et l'assemblée ne serait jamais portée au-delà de cinq cents membres. Ce système représentatif, devenu la base des institutions de Guillaume Penn , donnait la garantie des libertés qu'il désirait assurer aux habitants, et offrait le plus sûr moyen d'améliorer le gouvernement et la législation, lorsqu'on serait mieux éclairé par le temps sur les véritables intérêts de la colonie. Il arriva en Pensylvanie, dès les premières années , un grand nombre A' amis et de frères venus d'Angleterre, d'Allemagne et de Hollande, et l'on jeta les fondements de Philadelphie dans la presqu'île que forment , avant de se réunir, le Schuilkill et la Delaware. Onze rues, distinguées par leur ordre numérique, étaient tracées en ligne droite d'une rivière à l'autre; elles étaient coupées à angles droits par des rues transversales, auxquelles on avait donné les noms de quelques plantes indigènes, de la vigne, du sassafras , du mûrier, du châtaignier, du noyer, du chêne, du pin et du cèdre. Quatre-vingts maisons furent bâties la première année, et ce nombre fut rapidement accru. Philadelphie était un lieu d'asile pour tous les hommes paisibles que Penn cherchait à réunir. Il n'avait reconnu dans tous ses voyages aucun emplacement si favorable ; il se félicitait de la fondation de sa colonie , il en prévoyait la prospérité future , et lorsqu'il fit un voyage en Angleterre en 1684, il adressait à cette ville les adieux suivants : « Et « toi , Philadelphie , établissement sans « tache , dont le nom fut choisi avant « ta naissance, quel amour, quels soins, « quels travaux il a fallu pour t'élever « et te préserver de ceux qui voulaient « abuser de toi ! Puisses-tu échapper

L'Ux^IVERS.

« aux maux qui entraîneraient ta ruine ! « puisses-tu , fidèle au Dieu qui te pro- «tége, persévérer dans la voie de la « justice ! Mon ame prie pour toi , afin « que tu restes debout dans les jours « d'épreuve, que tes enfants soient bé- « nis par le Seigneur, et que ton peu- « pie soit sauvé par sa puissance. Mon « amour pour toi a été grand , et ton « souvenir attendrit mon cœur et « mouille mes yeux de larmes. Que le « Dieu éternellement fort te main- « tienne et te conserve dans la paix et « pour sa gloire ! »

Le voyage de Penn en Angleterre n'avait pour but que d'assurer l'ac- •roissement et la prospérité de la coonie : ce projet fut celui de toute sa "ie. Tantôt envié, tantôt favorisé, Penn fut exposé à de fausses accusations qui firent mieux éclater sa vertu ; il perdit et recouvra tour à tour son gouvernement, et lorsque après plusieurs années d'absence il revint en Pensylvanie , il y fut reçu comme un père.

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