‹ États-Unis d'AmériqueChapitre 4 sur 29 · F. RI QUE · texte numérisé non relu

F. RI QUE

L'UNIVERS

mes qui s'ébauchent à peine, et où l'on est d'abord réduit aux plus simples éléments de l'industrie; elles pouvaient recevoir les arts tout formés :

les premières épreuves étaient déjà faites , et un nouveau peuple se trouvait enrichi de l'expérience des anciennes nations.

Dans chaque hameau qui vient à s'établir, les professions les plus nécessaires sont bientôt exercées : le besoin est un puissant moteur, il donne l'impulsion et enseigne tes premières règles ; toutes les parties de la construction, la maçonnerie, la charpente, les forges trouvent promptement des ouvrier». D'abord unitateurs imparfaits de ce qu'ils ont vu dans une société plus avancée, ils deviennent maîtres à leur tour; le génie des arts utiles se développe ; le travail se divise, l'homme perfectionne l'art spécial auquel il s'applique; et le souvenir des travaux et des progrès industriels dont il a été témoin dans sa première patrie, vient aiguillonner ses efforts et lui retrace les modèles qu'il peut imiter. Néanmoins on peut remarquer dans l'adoption et l'exercice des arts une marche progressive , à laquelle les colonies anglaises eurent le bon esprit de se conformer. Leurs fabriques furent d'abord appliquées aux besoins de la classe d'habitants la moins riche et la plus nombreuse. En satisfaisant d'une manière simple à ses demandes, on lui donnait des habitudes de bien-être, on l'amenait à étendre par degrés le cercle de ses jouissances : les produits d'un travail plus raffiné paraissaient alors nécessaires , et c'était à la métropole à les fournir; elle envoyait dans ses colonies tous les articles manufacturés qui leur manquaient, et le nombre des demandes augmentait de jour en jour; car il se proportionnait a la richesse des habitants et à l'accroissement des moyens d'échange qu'ils pouvaient offrir. Nous avons indiqué une partie de leurs exportations , afin de faire connaître les principales bases de leur commerce, soit avec la métropole, soit avec d'autres états. Les papiers monétaires , émis par leurs banques ,

et abandonnés au cours et aux chanceâ du crédit, étaient leurs moyens habituels de paiement et de circulation.

Ce mélange et ce mouvement progressif de l'économie rurale et de l'industrie manufacturière nous peignent la situation des colonies de la Nouvelle-Angleterre, qui s'étaient accoutumées de bonne heure à suivre avec activité ce double genre de travail.

L'exemple donné par le Massachusett était imité dans le Rhode-Island, le Connecticut, le Maine, le New-Hampshire; et, moins le climat paraissait favorable à la culture, plus on appréciait l'avantage de suppléer à la fertilité de la terre par l'industrie des hommes. Chaque pays réglait sur ses ressources, comme sur ses besoins, ses ditférents rapports de commerce.

La colonie de New-York avait le même genre de productions que la Nouvelle-Angleterre ; mais elle jouissait d'un sol plus fertile , et son commerce avec les nations indiennes avait plus d'étendue : l'exploitation des pêcheries l'occupait moins, et la construction des navires, et tous les arts qui en dépendent, ne donnaient pas alors aux travaux de ses chantiers une si grande activité. Le port de New- York, où venaient affluer les richesses de cette grande colonie , était aussi le principal entrepôt du commerce du New -Jersey, et l'une et l'autre province , qui avaient été long-temps réunies , conservaient encore l'habitude de leurs anciennes relations.

La Pensylvanie avait, sur toutes les autres colonies anglaises, l'avantage de vivre en paix avec les nations indigènes. La religion apportée par son fondateur lui faisait éviter la guerre : les habitants étaient restés fidèles à de si humaines maximes ; ils y trouvèrent la source d'une sécurité profonde et d'un bien-être toujours progressif.

L'heureuse situation de Philadelphie lui permettait un commerce étendu, et les habitants le développèrent encore par leur industrie; mais ceux de l'intérieur du pays furent spécialement voués à l'agriculture. La simplicité des mœurs s'adaptait mieux au caractère

ÉTATS-UNIS D'AMÉRIOUE.

des premiers colons , et leurs successeurs héritèrent de leurs penchants.

Le goût pour l'agriculture était également sensible dans les colonies plus méridionales; et cette prédilection pour un même genre de vie tenait à des circonstances locales : elle tenait à la différence des productions et à celle des climats. Le Maryland et la Virginie avaient, comme nous en avons déjà fait la remarque, une plante indigène dont on avait constamment favorisé la culture : l'usage du tabac, rapidement propagé par l'exemple des marins dans tous Tes lieux où ils abordaient, s'était généralement répandu; il assurait à l'une et à l'autre province une branche de commerce florissante, et l'on s'attachait à développer dans chaque colonie le genre d'exploitation qui pouvait lui assurer le plus d'avantages, et où elle avait à craindre le moins de concurrence.

On peut remarquer , au nombre des productions qui appartiennent aux colonies anglaises du midi, le riz, le coton, l'indigo, et quelques autres récoltes qu'il est à propos d'indiquer pour mieux faire connaître leurs ressources. Les premiers grains de riz que l'on sema dans la Caroline y furent apportés en 1690, par un capitaine de navire qui arrivait de Madagascar , et qui jeta l'ancre près de Charleston : il fit présent d'un sac de riz au gouverneur , et lui dit que cette denrée était regardée, en Orient , comme une excellente nourriture. Le gouverneur partagea ce présent avec quelques agriculteurs : chacun d'eux sema les graines qu'il avait reçues, et la récolte dépassa leurs espérances. L'introduction de cette plante fut l'origine d'une grande prospérité pour la colonie ; on reconnut que les terres les plus riches et les plus basses étaient les plus propres à sa culture; et les rizières de la Caroline furent placées au milieu de ces plages marécageuses qui bordent les rivages de l'Océan, dont elles ne sont séparées que par des dunes. Quelquefois elles étaient exposées à l'invasion des eaux de la mer, qui frappaient la plante de stérilité : il fallut élever des digues

pour se préserver de ce fléau , et il en fallut d'autres pour contenir les eaux douces, qui ne devaient être introduites dans les rizières qu'a l'époque annuellement marquée pour leur irrigation.

Le riz devint la principale marchandise d'étape de la Caroline, comme le sucre étaitcellede la Jamaïque, comme le tabac était celle de la Virginie et du Maryland. On en faisait d'abondantes exportations pour les pays du muïi , où l'usage de cet aliment est plus généralement répandu que dans ceux du nord ; et il fallait d'abord l'envoyer en Angleterre, d'où il était réexpédie vers les côtes d'Espagne et de Portugal; mais on permit ensuite aux colons de le porter directement dans les contrées d'Europe situées au midi du cap Finistère, et la culture fut encouragée par cette concession.

La même colonie s'est occupée de l'exploitation de trois espèces d'indigo, celui des AntiUes, celui de Bahamai'^et l'indigo sauvage de la Caroline. On en sème la graine vers la fin de mars ; la plante s'élève de quatre à cinq pieds, et l'on commence la récolte trois mois après, pour la continuer à plusieurs reprises. Les plantes , que l'on coupe dès qu'elles sont en fleur, sont déposées ensuite dans une cuve, où l'on verse de l'eau pour les faire rouir ; l'indigo entre bientôt en fermentation; il monte, il s'échauffe; et dès qu'il vientàs'affaisser,onenfaitécouler l'eau dans une autre cuve. Cette eau , que l'on agite , fermente à son tour : les parties colorantes qu'elle tient en dissolution commencent à se réunir, et le sédiment se précipite. Lorsque l'eau est reposée, on en verse la partie la plus claire dans d'autres vaisseaux ; et le limon est enfin exposé au soleil qui en accélère la dessiccation. Ces procédés entraînent peu de fatigue et de dépense, et ils n'exigent que des soins. L'indigo devint une branche importante du commerce des habitants ; mais ils en négligèrent insensiblement la culture.

Le coton fut toujours une des principales productions de la Caroline et de la Géorgie. La meilleure qualité

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L'UNIVERS

oToît dans cette chaîne d'îles sablonneuses qui bordent le littoral maritime:

elle est particulièrement recherchée dans le commerce ; et l'on en attribue la finesse aux avantages du climat et de l'exposition.

Nathaniel Johnson essaya, en 1703, l'éducation des vers à soie dans la Caroline : les mûriers y croissaient spontanément dans les forêts ; la température était favorable à cette industrie, et les demandes de soie se multiplièrent en Angleterre : mais ces essais ne furent pas suivis avec persévérance.

On ne cultivait pas encore la canne à sucre dans les colonies anglaises du continent ; mais on avait commencé à obtenir d'une espèce d'érable cette |)réeieuse substance, et le hasard en avait procuré la découverte vers la fin du dis-septième siècle. Quelques Anglais, partis des rives inférieures du Potoniac, allaient visiter les frontières occidentales de la Virginie; ils aperçurent des arbres qui distillaient par fes fissures de leur écorce une espèce de mélasse : l'air et la chaleur en avaient cristallisé une partie ; ils en goûtèrent; ils y trouvèrent une saveur douce , et ce procédé de la nature leur apprit à extraire le sucre de l'érable. Cependant on ne pratiqua pas en grand cette ♦exploitation : le sucre des Antilles offrait une ressource plus abondante.

C'est par des moyens analogues que l'on tire des sapins' de la Caroline et de la plupart des autres colonies une {grande quantité de résine. Pour l'obtenir, on fait des incisions dans l'écorce de l'arbre , à la hauteur de six à sept pieds , et on les prolonge jusqu'au bas de la tige , en les faisant aboutir à un seul point , où l'on reçoit ces sucs résineux.

La vigne sauvage croît dans toutes les forêts ; mais l'art de la culture et celui de la greffe n'ont pu adoucir encore Tamertume de son fruit; et le jus de sa grappe, qui entre en fermentation comme celui des raisins d'Europe, n'a pas donné jusqu'à présent une liqueur aussi généreuse et aussi réj)aratrice des forces.

On croit que les abeilles furent pour

le Nouveau-Monde un présent de l'ancien, et que leurs essaims y passèrent avec ceux des premiers émigrants européens. Le transport en était facile dans la saison où les travaux des ruches sont interrompus, et où ces familles deviennent casanières : elles habitèrent d'abord vers le littoral , et la flore d'Amérique est si variée qu'elles y trouvèrent de faciles récoltes : elles gagnèrent ensuite les plaines et les torêts de l'intérieur, pour pénétrer jusqu'aux montagnes, dont les fleurs savoureuses et les plantes parfumées donnent un miel plus aromatique et plus doux.

Les indications que nous venons d'offrir sur différentes productions particulières aux colonies anglaises, sur celles qu'elles empruntèrent d'Europeet sur les premières branches d'industrie qu'elles encouragèrent, nous font aussi connaître quels furent les progrès et la direction de leur commerce. Les principales relations de chaque colonie étaient celles qu'elle entretenait avec la métropole : elles consistaient en échanges de productions territoriales contre des objets manufacturés; et ces relations étaient plus avantageuses pour les pays qui avaient plus d'industrie, et où l'on avait pu donner aux matières brutes une première main-d'œuvre. Comme les colonies anglaises étaient à portée d'entretenir les unes avec les autres des communications habituelles , elles pouvaient mutuellement subvenir à une partie de leurs besoins : les contrées du nord recevaient de celles du midi quelques-unes des productions qu'elles n'avaient pas ; elles y portaient différents articles de leurs fabriques ou de celles d'Angleterre. Cette diversité de ressources et d'industrie établissait de nouveaux liens entre les colonies agricoles et manufacturières , et procurait de part et d'autre un accroissement de bien-être qui faisait attacher un grand prix au maintien de ces relations. La différence de latitude , et celle des produits territoriaux qui en dépendent, suffisaient pour assurer ces rapports et pour en main-

tenir la durée ; il avait follu se plier aux différentes zones de température ,

{)Our régler, par l'influence de chacune, e genre d'exploitation qui pouvait leur

convenir le mieux.

Mais ces échanges entre les colonies

anglaises du continent ne suffisaient

pas encore à tous les besoins. Les productions des Antilles leur devenaient

nécessaires, depuis que l'usage du sucre et du café était universellement répandu; et la Grande-Bretagne avait autorisé des relations mutuelles entre ses colonies continentales et celles du golfe du Mexique. Par là elle multipliait l'exportation de ses denrées tropicales : le sucre, le café, le cacao, le rhum, les bois de teinture furent les articles les plus importants que le continent reçut de cet archipel.

Les relations de commerce que les colonies entretenaient avec d'autres états éprouvèrent des variations successives , soit par l'effet de la guerre et par les embarras de la navigation , soit par l'instabilité des lois de la métropole qui restreignirent quelquefois leurs communications; mais celles que l'on avait avec les Indiens furent constamment favorisées. On continuait de recevoir d'eux des pelleteries , et on leur fournissait des armes, des étoffes grossières, et tous les ustensiles nécessaires à un commencement d'agriculture. Ce genre de commerce avait plus d'étendue et de variété avec les peuplades qui se rapprochaient davantage de la vie sédentaire ; mais toutes recherchaient avec une égale avidité les liqueurs spiritueuses , et l'Européen abusa souvent de ce goût effréné pour tromperies sauvages par des échanges usuraires. Que de fois ils cédèrent les produits d'une chasse entière, leurs plus l)elles pelLeteries , leurs armes, une partie de leurs forêts et de leur territoire, et jusqu'à leur liberté personnelle , pour jouir sans réserve de quelques moments d'ivresse!

Néanmoins, quoiqu'on s'abaissât trop souvent à spéculer sur leur intempérance et leurs vices ^ nous ne pouvons méconnaître les divers avantages que leur procurait le contact de la civili-

sation. Il est dans la nature de l'homme de tendre constamment vers l'état social. Quelque sauvage que soit sa condition , il marche involontairement vers ce but : s'il s'en écarte, une force invincible l'y ramène. La raison, ce céleste flambeau qui luit pour l'humanité entière , et qui en éclaire toutes les races, toutes les couleurs, est un guide pour l'enfance des nations, comme pour leur âge plus avancé; elle pénètre dans leurs forêts ; elle y conduit quelques hommes civilisés, qui regardent comme une sainte obligation de faire participer les sauvages aux bienfaits de l'ordre social , et qui, se mettant à leur portée dans les conseils qu'ils leur font entendre, les attirent insensiblement vers un autre mode d'existence.

L'épocjue historique dont nous nous occupons en ce moment nous offre un frappant exemple de cette marche progressive de la raison humaine, et de cet entraînement spontané d'une nation sauvage vers les institutions des peuple^ civilisés. En 1736, un Français était venu s'établir au milieu des Chérokees , dont le territoire s'étendait sur les doubles versants de la chaîne des Alléghanys, d'un coté vers les sources du Savannah , de l'autre vers celles du Ténessée. Ce Français se mêla avec eux, il. apprit leur langue, leur donna une forme de gouvernement , fit couronner empereur leur vieillard le plus révéré, devint son ministre , et créa un empire qui dura cinq ans. La ruine du fondateur entraîna celle d'une institution trop récente et trop faible encore pour se perpétuer sans lui. Il avait ouvert des relations entre les Chérokees et les établissements français ; et en se rendant à la Mobile avec quelques Indiens de cette nation, il fut arrêté à Talahassé par les Creeks, qui le livrèrent aux habitants de la Géorgie : on le conduisit en prison à Frederîca, et il y mourut. Le temps réservait aux Chérokees d'autres essais de civilisation , et cette grande tribu mérite d'être citée dans l'histoire, comme un vivant témoignage des progrès intellecturls

L'UiMVERS.

dont ies aborigènes nous ont paru susceptibles.

Si, au lieu d'étouffer dans leur germe ces institutions naissantes, les colonies anglaises avaient eu la volonté et le soin de les développer, de les propager chez d'autres tribus , et d'ériger ainsi en corps de nations différentes peuplades qui étaient déjà affaiblies par les misères de la vie sauvage, les Indiens, qu'on avait pris à tache d'expatrier et de retenir dans l'enfance de l'état social, auraient gardé quelques débris de l'héritage paternel. Mais, quoiqu'on n'osât point les exclure de la grande classe de l'humanité, on semblait ne les considérer que comme des êtres dont l'intelligence était inférieure. Une longue prévention sur la faiblesse de leurs facultés physiques et morales s'était accréditée "chez la plupart des Européens: ils y conformaient leur conduite envers les Indiens; il les tenaient en tutelle, et proportionnaient à cet état d'abaissement les faibles moyens d'instruction qu'ils mettaient à leur portée.

Plus la population des colonies recevait d'accroissements, plus elle appesantissait son autorité sur les peuplades indiennes : celles-ci n'étaient plus considérées comme des nations indépendantes ; elles devaient se soumettre au sceptre des Européens :

leurs terres étaient regardées comme légitimement acquises en vertu du droit de découverte , et l'on prenait ses propres actes pour titres de sa souveraineté. En offrant aux Indiens de les protéger, on les acceptait pour sujets ; mais déjà on les repoussait comme alliés : c'eût été reconnaître leur nationalité et les droits qui en dérivaient.

Entre des peuples que distingue une si grande inégalité civile, oîi d'un coté l'on conserve les habitudes de la vie errante et d'une société qui commence à peine, où d'une autre part les progrès de l'industrie et des institutions humaines vont toujours en s'agrandissant , l'équilibre des forces est bientôt rompu , et l'ascendant appartient à la nation la plus cultivée. Les anciens

maîtres du territoire n'espéraient plus reconquérir leurs domaines : partout ils étaient sur la défensive, et les contrées sauvages étaient les seules qui leur restaient. Mais l'Europe les y poursuit encore ; elle prend part tout entière à cette invasion ; on accourt de tous les rivages occidentaux de l'ancien monde, et les émigrants de divers pays viennent se ranger sous la bannière d'un seul. Là, un nouvel esprit s'empare d'eux ; et quels que soient les lieux d'origine de tous ces hommes qui se sont réunis, ils s'attachent bientôt, par de semblables liens, aux intérêts de la commune patrie qu'ils ont adoptée: ils développent ensemble leura habitudes, leur industrie, leur commerce, et il se forme pour eux un même système de bien-être et de jouissances.

Pour juger de leurs opinions sur ce qui constitue les douceurs et le confort de la vie , observons quelle était leur situation dans le jNouveau-Monde. Le goût du luxe n'avait pas encore fait connaître tous ses besoins à une société dont les mœurs étaient simples:

ne pas souffrir était le premier but ; le superflu commençait au delà , et l'on mettait moins de prix à l'atteindre. Cependant on y parvint par une tendance naturelle, et ce penchant conduisit à plusieurs perfectionnements dans les arts; il en résulta une louable émulation entre les hommes qui les cultivaient, et qui tendaient, par de communs efforts, aux progrès de la prospérité publique.

Les colons avaient pris en Europe leur premier goût pour les arts , et nous remarquons dans leurs plus anciennes productions en Amérique un caractère d'imitation qui en fait reconnaître aisément l'origine. Les populations qui venaient d'Angleterre, de France, d'Allemagne, de Hollande, conservaient les formes de construction usitées dans leur pays, soit qu'elles V fussent entraînées |)ar la pente des habitudes , soit qu'elles le fussent par ce désir de retn^iver quelque image de la patrie absente. L'aspect de cha- ([uc Cité, de chaque hameau naissaûl

ÉTATS-UIVIS D'AMÉRIQUE.

rappelait le berceau de ses fondateurs ; et cette empreinte nationale resta long-temps attachée à quelques colonies qui avaient changé de maîtres.

Ainsi la Nouvelle-Belgique conservait , après avoir été réunie aux possessions anglaises, le type de son ancienne métropole, et l'on en retrouvait les traces dans les villes de New-York, d'Albany, de Shenectady (voy. pi. 34).

La plupart des cités sont des monuments du vieil âge, et plusieurs générations s'y succèdent avant que les édifices aient changé.

Les maisons étaient construites en brique ou en bois; ce dernier genre de bâtisse était le plus en usage, dans les hameaux surtout : la proximité des forêts mettait les matériaux sous la main, et l'on pouvait établir partout des tuileries et des briqueteries pour façonner et cuire l'argile. Il fallut recourir à ce moyen, pour les premières habitations qu on éleva sur le littoral où l'on n'avait pas de carrières de pierre; et quoiqu'on tirât de la brique moins de parti, pour la beauté des formes et pour le détail des ornements, elle put du moins suffire pour des habitations simples où l'on cherchait avant tout la solidité.

Mais déjà l'on commençait , dans les principales villes des colonies , à ériger des édifices plus somptueux, et les plus nobles de tous furent élevés à l'Être suprême. Quelles que fussent les croyances entre lesquelles les habitants se trouvaient partagés , ils étaient tous animés d'un esprit religieux, que l'épreuve de la persécution avait encore fortifié. En venant former loin de leur patrie de périlleux et pénibles établissements , ils voulurent leur assurer un autre appui que la force humaine; ils les mirent sous la protection de la Divinité, et le maître de leur destinée, le roi qu'ils s'étaient choisi avant tous les autres, dut avoir ses palais. Quelles proportions leur assigner? elles ne pouvaient être trop grandes : mais si l'art et le pouvoir de l'homme ont des bornes , on s'éleva du moins à tout ce qu'il leur était permis d'atteindre ; on ce régla sur les plus grands modèles,

et dans chaque ville où le nombre et la fortune des habitants pouvaient subvenir aux frais de ces édifices, on leur donna le caractère de la magnificence et de la plus haute majesté.

On avait eu recours à la construction la plus smiple pour le premier temple des quakers à Philadelphie(voy. p\. 29) ; celui des anabaptistes à Providence dans le Rhode-Island fut plus somptueux (voy. pL 30) , et l'on déploya ensuite toute la grandeur de l'art dans l'église épiscopale de Richmont en Virginie (voy. pi. 32), et dans la cathédrale de Baltimore (voy. pi. 33) , basilique auguste et majestueuse, digne ornement d'une grande cité. Ces monuments religieux, dont nous nous bornons à citer quelques modèles, consacrèrent en Amérique les premiers progrès de l'architecture : souvent la construction d'un pieux édifice occupa

f)lusieurs générations ; un même zèle es excitait à poursuivre et à terminer leur entreprise.

D'autres monuments publics s'élevèrent dans les différentes villes, et l'on doit mettre au premier rang l'hôpital de Penn à Philadelphie (voy.

pi. 41): un établissement si beau, et formé dans des vues si charitables, perpétuera dans un long avenir la mémoM-e de cet ami des hommes. L'université de Cambridge près de Boston , le collège de Williamsbourg en Virginie, furent d'autres monuments de la bienfaisance la plus active et la plus éclairée. Les peuples eurent aussi leurs palais pour les assemblées générales , et on éleva aux gouverneurs de somptueuses résidences , dans la persuasion que tous les entourages du pouvoir devaient participer de sa grandeur. Ces édifices, dont les dépenses étaient à la charge publique, étaient quelquefois érigés dans des villes peu considérables, et ils paraissaient excéder les ressources de leurs habitants; mais des provinces entières avaient concouru a cette dépense ; un grand monument devenait une commune propriété, et, soit par dignité nationale, soit par intérêt public, on s'enorgueillissait d'un établissement qui embellissait, qui bq-

L'UNIVERS

iiorait la patrie, et que les étrangers venaient admirer.

A mesure que les édiOces publics devinrent plus somptueux et plus grands, les habitations particulières furent elles-mêmes bâties avec plus de soin, et le goût des arts utiles, qui va sans cesse en se perfectionnant, se fit remarquer davantage dans les constructions plus modernes ; mais il y eut entre elles quelque uniformité. L'usage d'occuper seul avec sa famille une maison entière faisait restreindre à ses besoins personnels l'étendue de chaque habitation, et empêchait ces développements d'édifices où l'art peut s'exercer avec plus de grandeur et de liberté. Cet usage était emprunté des mœurs de la mère patrie , et une égale tendanceà l'imitation se retrouvaitdans les autres habitudes des colonies anglaises.

Remarquons d'abord cette vie de famille qui fait attacher tant de prix à toutes les affections dont elle est la source, et qui rend si cher le toyer domestique. La sainteté du mariage y est consacrée ; les mères s'y vouent tout entières à l'éducation première de leurs enfants : recueillies dans leur intérieur, absorbées par des soins si touchants et si doux, elles croient remplir je premier de leurs devoirs envers la société, en préparant les qualités et les vertus de ceux qui doivent un jour en faire partie. Ces enfants, nourris de leur lait , bercés par leurs mains , grandissant sous l'aile maternelle, prennent dès l'enfance ces premières impressions auxquelles ils obéiront un jour d'une manière involontaire. L'âge de la jeunesse vient ensuite les livrer a d'autres inspirations : les conseils des pères ont aussi germé dans leur esprit; les soins de la fortune et de l'avenir ies occupent, et ils aspirent à former des établissements plus étendus :

souvent ils s'abandonnent seuls et avec confiance à de nouvelles destinées, et ce principe d'indépendance, ce sentiment de force devient un précieux mobile de prospérité pour la colonie.

Suivez dans ies contrées encore incultes ecs jeunes hommes, .uiimés d'une si

vive émulation : la terre se défriche et | se fertilise autour d'eux ; les eaux cap- « tives de ces marais reçoivent un écou- j lement; ces rivières 'sont contenues ; dans leur lit, et des communications ; s'établissent entre des habitations épar- 1 ses, autour desquelles viendront se | grouper un jour de plus nombreuses j populations. 1

Cette jeunesse , dont le courage per- | sévérant n'est point affaibli par les ' longues et difficdes entreprises , prend de nouvelles années. Le droit d'entrer dans les assemblées générales lui appartient; les intérêts publics deviennent les siens propres, et le mouvement des générations qui se succèdent l'appelle à son tour sur la scène. Ke nous étonnons point que ces hommes examinent avec calme et avec maturité les affaires de leur pays : ils les étudièrent de bonne heure , et les leçons de l'expérience purent éclairer' la théorie.

JN'ont-ils pas eux-mêmes agrandi la colonie ? n'en ont-ils pas reconnu les besoins? et s'ils reçurent de leurs pères un génie méditatif, s'il est des traits nationaux que le pouvoir de l'exemple transmet de génération en génération, cette tendance vers la réflexion et le calcul n'a-t-elle pas encore été favorisée par leur situation particulière, lorsqu'ils ont été conduits dans des contrées nouvelles où ils avaient à faire usage de toute leur puissance intellectuelle comme de toutes leurs forces , et où leur destinée devait être leur propre ouvrage?

Les nombreuses familles devenaient pour eux une source de bien-être , et ce genre de bonheur domestique fut toujours remarqué dans les colonies anglaises. Elles ne pouvaient, en effet, concevoir aucune inquiétude sur un rapide accroissement de population :

d'immenses acquisitions leur étaient promises , et les tribus indigènes n'opposaient à leur ambition que d'impuissants obstacles.

Il est utile d'observer, à différentes époques, l'augmentation du nombredes habitants , alin de juger à quel point les institutions civiles inihièrent sur cette progression , qui devint encore

ÉTATS-L'iMS D'AMÉRIQ^UE.

plus sensible lorsque le commerce et le bien-être des colonies purent se développer avec plus de liberté., ,

Un siècle et demi s'était écoulé depuis les premiers essais de colonisation que l'Angleterre avait tentés sur le continent d'Amérique, et la population de ces divers établissements s'élevait à quinze cent mille âmes. Elle n'était pas répartie d'une manière égale sur ce vaste territoire : celle du Massacbusett, du Connecticut, du Rhode-Island , du New-Hampsbire et du Maine, était la plus nombreuse; on l'évaluait à cinq cent mille habitants : on en comptait quatre cent mille dans le New-York , le New-Jersey, la Pensylvanie et la Delaware ; et on portait la population du Maryland , de la Virginie , des deux Carolines et de la Géorgie, à deux cent mille Européens, et à un plus grand nombre d'esclaves, que la traite des côtes d'Afrique allait encore augmenter de jour en jour.

L'Europe avait d'abord fourni aux colonies anglaises tous leurs cultivateurs. Les trois royaumes britanniques et les diverses régions du continent y envoyaient, chaque année, de nouveaux essaims d'hommes entreprenants et laborieux. Les querelles religieuses et les dissensions politiques n'étaient pas la seule cause de ces nombreuses émigrations; on les devait surtout aux malheurs de la guerre, à cette source de misères publiques , que les passions des peuples ou des gouvernements rendent intarissables.

I^eshabitantsdes villes et des campagnes dévastées fuyaient pour retrouver la paix, et ils allaient chercher au delà des mers le bien-être qu'ils avaient perdu. Chaque contrée de l'Europe, ravagée tour à tour par le fléau de la guerre, avait des hommes disposés à s'expatrier : l'AUeniagne était devenue un champ de bataille, où la succession au trône impérial était disputée entre rélecteur de Bavière et Marie -Thérèse, où les Français, les Anglais, les Suédois, les Russes, les Prussiens, tantôt auxiliaires, tantôt ennemis de l'un des compétiteurs , rendaiejit cette iiitte plus Idueue et plus animée. De-

puis la Silésie et la Bohême jusqu'au voisinage du Rhin et des AJpes, de vastes provinces avaient été successivement envahies, et nos pères ont long-temps conservé la mémoire de ces calamités. La guerre ne se bornait point aux combats des troupes armées : le saccagement des villes succédait souvent aux malheurs du siège ; les villages, ouverts et sans défense, étaient livrés aux flammes, et les habitants en fuite, qui s'étaient cachés dans les forêts, revenant avec effroi dans les champs paternels que l'ennemi avait dévastes et qu'il pouvait visiter encore, désiraient trouver un plus sûr asile.

Dans quelque partie de l'Europe que le théâtre de la guerre fut placé, un grand nombre d'hommes tournaient les yeux vers le Nouveau-Monde ; ils s'en faisaient de séduisantes peintures, et le sentiment de leurs maux les portait à changer de situation. Ces exils volontaires étaient plus fréquents dans les petits états , qui , n'ayant pas assez de forces pour faire respecter leur territoire, étaient plus habituellement exposés aux invasions, et avaient à subir toutes les vicissitudes de la guerre avant de passer enfin sous le sceptre d'une autre puissance. Chi émigrait aussi plus souvent des frontières que du centre des grands états, parce que les opérations militaires y étaient plus sanglantes et plus oppressives. Ces places fortes, ces lignes de boulevards, destinées à protéger l'intérieur d'un vaste pays, attiraient la foudre sur elles : l'obstination de l'attaque, l'art de prolonger la défense, l'orgueil du triomphe, l'irritation de la défaite, multipliaient les périls de ces contrées ; et le désir d'y soustraire un grand nombre de familles suscitait quelques honmies courageux et dévoués, autour desquels d'autres se réunissaient, pour chercher ailleurs du travail, et pour semer des champs qu'ils pussent récolter.

Souvent on rencontrait, sur les routes qui mènent vers l'Océan , ces troupes d'artisans et de cultivateurs pèlerins , suivis de leurs femmes et de leurs en- . fants, et voyageant sous les ordres du

L'UMVKRS.

vieillard, du patriarche qu'ils avaient pris pour cher. La plupart marchaient nu-pieds et portaient les livrées de la misère : on leur donnait en passant l'obole du pauvre ; on louait leur courage; d'autres malheureux enviaient leur sort; et lorsqu'ils arrivaient au lieu d'embarquement, lorsqu'ils engageaient leurs services pour quelques années, afin d'acquitter le prix de leur traversée, un sentiment d'attendrissement, une espèce de vénération pour l'exilé environnaient leur départ : on recommandait ces colons à la Providence, qui, heureusement pour l'homme, s'attache à tous ses pas et lui prête une nouvelle force dans l'adversité.

Aucune épreuve n'est peut-être plus propre qu'une longue navigation à développer notre énergie et à nous façonner à tous les périls. Les fatigues qu'elle impose, les secousses de la tempête, l'immensité de l'abîme sur lequel on est suspendu, n'ont bientôt plus rien qui frappe l'ame de terreur : elle se retrempe, elle s'élève; et parce qu'elle lutte avec constance contre la douleur, elle en triomphe. Ces hommes qui avaient fui la peine en Europe allaient à présent la chercher sous un autre ciel : ils y trouveraient d'autres langues, d'autres nations, et pourtant ils n'y seraient cas reçus en étrangers ; d'autres misères semblables y avaient été accueillies : tout Européen était regardé comme un compatriote par ceux qui l'avaient précédé. Les émigrants d'une même contrée s'étaient d'ailleurs unis pour s'expatrier ensemble : ils étaient partis sous l'influence d'une même infortune, et ils aspiraient à fonder un commun établissement. Des hameaux allemands, suisses, hollandais, ou tenant à d'autres origines, allaient être transportés dans le JNouveau-Monde; et néanmoins des éléments si divers constitueraient bientôt une seule et même nation ; les différences locales s'effaceraient, à mesure que l'on verrait les générations se succéder l'une à l'autre ; et la communauté des intérêts et des besoins imprimerait enfin à tous les habitants ce caractère national , en vertu du(|ucl

un peuple ne ressemble plus qu'à luimême.

Cette espèce de transformation sociale ne pouvait être néanmoins que l'ouvrage du temps. Les émigrants qui passaient en Amérique restaient fidèles a leurs premières impressions ; mais leurs enfants qui naissaient , qui grandissaient dans un autre climat, alliaient bientôt aux traditions qu'ils avaient reçues de leurs pères, les sentiments qui leur étaient inspirés par une nature et une situation nouvelle. La langue maternelle n'était plus celle de la patrie adoptive; il leur fallait apprendre l'une et l'autre. La génération nais- , santé servait ainsi d'interprète aux vieillards , restés fidèles à leur ancien idiome comme à leurs autres habitudes : en conservant le langage usité dans la famille, elle étudiait aussi celui des lois et des affaires, celui qui devait servir de lien commun aux différentes parties de cette association.

Ces transitions d'une langue à l'autre deviennent plus faciles, quand elles sont favorisées par le gouvernement et par la direction qu'il cherche à donner à l'esprit public. Créez un peuple qui ait des intérêts communs, qui soit appelé à s'en entretenir, à les discuter, à les défendre dans les conseils , une émulation générale animera bientôt les citoyens; ils éprouveront le besoin de s'exprimer d'une manière semblable, et la fusion des intérêts amènera celle du langage.

La première garantie à donner à tous ces nouveaux habitants était celle de leur sécurité : il fallait les convaincre de la protection du gouvernement, et les mettre aussi par leurs propres forces en état de résister aux agressions des Indiens : le plus sûr moyen pour y parvenir était de rapprocher leurs habitations.

Quoique les terres à défricher fussent très-étendues, et que les colons f)ussent jouir d'une grande liberté sur e choix des lieux où ils désiraient s'établir, cependant on faisait en sorte qu'ils ne pénétrassent que d'une manière progressive dsns l'intérieur de ces vastes contrées, afin que les ar-

rondissements cultivés fussent contigus et à portée de s'entre-secourir.

Ces cantons se partageaient en townships, espèces de districts, dont chacun renfermait vingt mille acres de terre : ceux-ci se subdivisaient en portions de cinquante acres chacune, et le plus çrand nombre des familles bornaient a cette dernière quotité leurs acquisitions et leur culture. Lorsqu'un township avait été distribué, on en mesurait un autre au delà, pour y placer d'autres habitants. Ces concessions de terre se faisaient d'abord le long des fleuves; elles se trouvaient rapprochées d'une ligne de communication qui facilitait les relations d'un territoire à l'autre. Mais après qu'on eut établi toutes ces possessions riveraines , il se forma successivement des districts plus éloignés; les intervalles qui séparaient ces divers rayons vinrent à se remplir, et des colonies

filus nombreuses et plus compactes se ièrent à celles qui n'avaient d'abord suivi que ces lignes isolées : les routes de terre se joignirent alors à celles qui avaient été ouvertes par la navigation des fleuves, et la population des côtes maritimes s'étendit progressivement dans l'intérieur. Ce littoral, tourné vers l'Europe, restait ouvert à ses émigrations : les ports, les anses multipliées qui coupent le rivage en rendaient les abords plus faciles ; on y trouvait du nord au sud tous les climats, toutes les productions qui en dépendent, et chaque Européen pouvait choisir la contrée la plus analogue à son pays natal.

On avait vu se former en Amérique, et surtout dans les Antilles , d'autres colonies dont les habitants conservaient le désir de retourner un jour dans la métropole; ils regardaient leur voyage et leur établissement temporaire comme un moyen de s'enrichir; et si leurs spéculations avaient été favorables, ils partaient, après quelques années de séjour, pour venir se reposer en Europe. Ces colonies recevaient ainsi tour a tour différentes successions d'habitants, sans que l'esprit de famille et d'hérédité territoriale se développât au

milieu d'eux : on créait son domaine; on le vendait ensuite à d'autres spéculateurs; on venait en employer le prix dans sa patrie; et ce système d'exploitation ne procurait aux colonies qu'une espèce de population flottante, dont les progrès étaient lents, incertains et souvent interrompus.

Les circonstances n'étaient pas les mêmes pour ces nombreux émigrants qui se rendaient de différents points de l'Europe dans les colonies anglaises. Ils n'avaient conservé ni terres ni ha» bitations dans les lieux de leur origine; et s'ils n'avaient pas renoncé à ces patriotiques souvenirs qui ne cessent qu'avec la vie, du moins ils n'espéraient plus revoir la terre natale : leur famille était transportée dans le Nouveau-Monde ; ils avaient franchi sans retour la barrière de l'Océan , et tout leur avenir, tous leurs vœux s'attachaient à leur nouvelle patrie. L'Amérique s'enrichissait ainsi des pertes de l'ancien continent , et les commotions de l'Europe étaient trop fréquentes pour ne pas augmenter le nombre de ces exilés.

Si la guerre, qui fait tant de pauvres, multipliait le nombre des émigrants, la paix a aussi ses populations indigentes, que l'inégalité de force, de capacité , d'industrie, a placées partout à côté des classes plus laborieuses ou mieux traitées par la fortune. L'oisiveté est souvent la source de leur malheur; quelquefois il faut l'imputer à des accidents involontaires. Leur situation, quelle qu'en soit la cause, doit être adoucie; et quand cette misère est invét<';rée dans les familles, quand les pères en ont transmis à leurs enfants le triste héritage, la société, que menaceraient leurs besoins et leur désespoir, est intéressée à venir à leur secours et à prévenir leurs hostilités. L'Angleterre ouvrit souvent aux pauvres ses colonies ; elle leur créa une propriété, et les prolétaires qui désiraient du travail virent tout à coup changer et s'améliorer leur situation. On trouva même, dans la classe des hommes condamnésà différentes peines afûictives, de nombreuses recrues poLsr

L'UNIVEPvS.

les colonies angkiises. Une partie de ces délinquants n'avaient pas perdu tout sentiment d'honneur, de moralité et de devoir : les exiler des lieux où ils avaient failli, et où l'opinion publique était soulevée contre eux , c'était les soustraire à l'avilissement, au malheur d'avoir à rougir devant les témoins de leur faute, et peut-être à la tentation d'y retomber encore. Si la dégradation où l'on est plongé tend à faire évanouir un reste de vertu , l'homme qu'elle cesse de flétrir peut redevenir juste : cette conversion devient un des résultats de l'exil ; les colonies anglaises en offrirent de frappants exemples; et bientôt on ne vit plus que des hommes paisibles, dans ceux qui eurent intérêt à respecter la propriété individuelle et l'ordre public. Leur départ avait délivré d'un fardeau la mère patrie : d'autres contrées d'Europe éprouvèrent le même avantage ; et l'on ne craignit pas de faire passer dans ces possessions éloignées un certain nombre d'hommes poursuivis dans leur pays natal pour des délits de diverse nature, et surtout pour des délits politiques : leur turbulence n'était plus redoutable; ils perdaient, en changeant de lieux, toute l'influence, tous les moyens d'action dont leur gouvernement s'était alarmé.

Les hommes dont on avait commué la peine en les envoyant dans les colonies, ceux dont il fallait guider la conduite et corriger les penchants, étaient d'abord soumis à une surveillance et à une discipline sévère : ils étaient temporairement employés à divers travaux d'utilité publique, "jusqu'à ce que leur expiation légale fût accomplie. Un léger pécule était attaché à leurs labeurs :

il leur était remis après ces moments d'épreuve, et ils commençaient ensuite pour eux-mêmes quelques défrichements.

La culture eut bientôt pris de tels accroissements dans les colonies anglaises que les ouvriers européens cessaient de suffire aux exploitations.

Ces hommes ne refusaient aucune fatigue ; ils ne craignaient pas le travail, pourvu qu'ils pussent compter sur la

récompense , et un régime approprié à leur situation pouvait les façonner à la différence des climats. Mais à mesure qu'on s'approcha du midi, et qu'on éprouva l'effet d'une chaleur plus accablante, on fut conduit, par l'exemple des colonies des Antilles, à recourir i, d'autres bras, et l'on fit venir des esclaves africains. L'insalubrité dei rizières fit adopter les mêmes moyens pour leur exploitation ; et comme elle entraînait une grande consommation d'hommes, on donna à la traite des noirs une telle activité, que leur population dans les provinces méridionales fut bientôt plus nombreuse que celle des Européens. Ce trafic n'avait d'abord été dirigé que vers les colonies espagnoles et portugaises; mais , dans l'année 1620 , un bâtiment de guerre hollandais débarqua vingt nègres à James-Town, pour les y mettre en vente. Ce furent les premiers Africains que l'on transporta en Virginie, et ce contagieux exemple eut de nombreux imitateurs. Chaque puissance coloniale fut occupée des moyens d'étendre la traite : l'Angleten'e ontint en 1713, par le traité de VAssiento, le privilège de l'importation des noirs, non seulement dans ses colonies, mais dans celles de l'Amérique espagnole ; et cette transaction , d'abord conclue pour trente ans, fut ensuite prolongée au delà de ce terme, parce qu'une guerre de quelques années en avait interrompu l'exercice.

Le résultat d'un monopole abandonné à l'Angleterre se fit promptement ressentir dans ses colonies : la population des hommes de couleur y fut rapidement accrue; et si l'on "y trouva de nouveaux secours pour la culture, on fut aussi plus exposé aux séditions. Une révolte éclata en 1734, dans un canton de la Caroline : elle commença à Stono ; et les noirs ayant tué quelques hommes, pillèrent les armes d'un magasin , marchèrent vers le sud , sous les ordres d'un chef qu'ils choisirent entre eux , et dévastèrent les hameaux et les plantations. Le bruit de le^r soulèvement parvint à l'église presbytérienne de Wilto\\n, où se

trouvait alors assemblé un nombre considérable de colons : ils prirent subitement les armes qui, d'après une loi de la province, se trouvaient déposées dans cet édifice , et ils marchèrent à la rencontre des révoltés , tandis que les femmes, restées seules sous la protection du sanctuaire, attendaient dans la prière l'issue de cet engagement.

Les noirs, après avoir pillé des habitations, et s'être enivrés de liqueurs fortes , jouissaient alors de leur sanglant triomphe au milieu des danses et des chants : ils furent aisément défaits parla milice. Les uns furent tués, les autres s'enfuirent dans les bois , et ils y furent poursuivis par une compagnie de chasseurs, qui en ramena un grand nombre et les livra aux tribunaux.

Quoique la traite des noirs eût été liée, dans l'origine, au projet de ne pas soumettre à l'esclavage les anciens peuples d'Amérique, nous avons remarqué néanmoins que ceux-ci n'en furent pas toujours préservés, et que les prisonniers de guerre faits sur eux par les Européens furent quelquefois transférés comme esclaves dans les Antilles ; ils y eurent le même sort que les Caraïbes, et leur génération y fut bientôt ensevelie. On les traitait même avec plus de rigueur que les Africains: les hommes, séparés de leurs compagnes , étaient conduits seuls au lieu de leur servitude ; les plus doux liens de la nature leur étaient ravis ; et ils n'a- V aient, en succombant à leur misère, que la consolation de ne pas en laisser le fardeau à des enfants. Un grand nombre d'Américains s'affranchissaient par une mort volontaire, et ne concevaient pas qu'on pût rester esclave, puisqu'on avait la faculté de mourir. Et pourtant ces Indiens qui préféraient l'mdépendance à la vie retenaient souvent pour esclaves les noirs dont ils s'étaient emparés; ils se croyaient d'une classe supérieure , et se montraient plus hautains et plus durs envers eux gue les Européens : leur propre insensibilité à la plupart des maux et des privations les rendait impitoyables envers les hommes condamnés à les servir;

ils leur imposaient toutes les misères de la vie sauvage. Cet orgueil, cette dédaigneuse aversion des Indiens pour les noirs se signalèrent constamment :

ce désaccord devint souvent un motif de sécurité pour les colons européens , et il leur permit de contenir plus aisément chacune des deux classes dont ils avaient à craindre l'inimitié. S'il se formait quelque tentative partielle , soit au milieu des plantations, soit dans le voisinage des Indiens , elle pouvait être aisément réprimée; et les plus graves commotions qu'éprouvaient alors les colonies ne résultaient que de l'état de guerre oii se trouvaient quelquefois engagées leurs métropoles.

La coupe du bois de campeche occasionna souvent des discussions entre l'Angleterre et l'Espagne. Cette exploitation, généralement pratiquée par des hommes venus des colonies anglaises , s'était d'abord faite au nord de la presqu'île de Yucatan : l'Espagne s'y étant opposée à main armée, et ayant érigé des forts sur la côte pour en éloigner les Anglais, ceux-ci transportèrent leurs établissements au midi de la même péninsule ; ils y construisirent un fort, et ils fondèrent dans la baie de Honduras une colonie qui eut la Balise pour chef-lieu , et qui fut bientôt portée à quinze cents habitants.

Quelques années après la paix d'Utrecht, des querelles se renouvelèrent entre les deux gouvernements, sur l'exercice et sur les limites de ce privilège , dont les Anglais cherchaient à se prévaloir pour s'étendre au loin dans les forêts de l'intérieur, où cette qualité de bois se mêle à toutes les autres essences. On attachait un grand intérêt à cette exploitation qui occupait de nombreux ouvriers et qui développait une branche importante de commerce. Le bois de campeche était en effet recherché pour la teinture dans tous les pays ou l'on établissait des fabriques; fa consommation en augmentait de jour en jour, et le désir d'y pourvoir occasionnait sans cesse de nouveaux empiétements sur le territoire de cette partie du Mexique.

Cet arbre se trouve et se multiplie

L'UNIVERS

dans des terres basses et marécageuses : l'air et les eaux y sont insalubres; mais la crainte des maladies était moins forte que l'attrait du gain , et des hommes accoutumés aux chances aventureuses comptaient aisément sur les faveurs de la fortune. On coupe le bois de campêche dans les temps de sécheresse; on l'ébranche, on l'équarrit, on le laisse couché sur le sol jusqu'au temps où on doit l'embarquer :

il y reste submergé quand l'inondation des terres arrive; mais on a planté des signaux pour reconnaître les lieux où il est déposé ; et quoique sa pesanteur spécifique ne le fasse pas flotter, des plongeurs l'enlèvent sans peine, parce que le moindre appui le fait arriver à fleur d'eau. Plusieurs bateaux qui parcourent ces chantiers, convertis en vastes bassins, le reçoivent et le transportent à bord des navires qui attendent ce chargement.

L'Angleterre a cherché à naturaliser cette espèce d'arbre dans plusieurs colonies : on en sema la graine dans quelques terrains humides de l'archipel de Bahama, et l'on crut qu'elle pourrait également réussir dans les marais du littoral de Géorgie et de Caroline; mais ce végétal paraît être du nombre de ceux qui restent cantonnés dans un étroit espace, et l'on cherche en vain à leur rendre au delà de ces limites un climat, un sol, une exposition qui leur conviennent. D'infructueux essais firent connaître qu'il fallait continuer l'exploitation du bois de campêche dans son pays originaire. L'Angleterre y trouvait d'ailleurs l'avantage d'avoir un poste militaire au fond du golfe du Mexique et de s'ouvrir un accès plus facile au centre même des colonies espagnoles. Cette situation pouvait favoriser ses opérations pendant la guerre, et elle lui permettait d'étendre , pendant la paix, les relations de son commerce, qui, malgré les restrictions des lois et des autorités locales, s'introduisait clandestinement dans ces contrées.

Le commerce de l'Angleterre avec les colonies espagnoles était aussi dirigé sur Porto -Belo; mais il s'était

d'abord fait avec plus de régularité.

La compagnie anglaise qui s'était chargée de conduire annuellement dans les colonies espagnoles quatre mille huit cents nègres, avait obtenu, en 1716, l'autorisation d'envover en même temps à Porto -Belo un bâtiment de huit cents tonneaux. Ce navire y importait des marchandises anglaises; mais bientôt on excéda les limites de ce privilège: la station du vaisseau se prolongeait; il était ravitaillé par d'autres voiles , venues de la Jamaïque :

on en faisait, sous ce prétexte, un entrepôt inépuisable; la cargaison en était renouvelée à plusieurs reprises , à l'aide des versements clandestins que faisaient d'autres embarcations ; et ce commerce prenait une étendue que le gouvernement espagnol n'avait pas eu l'intention d'autoriser. Les moyens que les gardes-côtes employèrent pour le réprimer furent accompagnés d'actes de violence qui occasionnèrent une rupture entre les deux couronnes :

l'Angleterre déclara la guerre à l'Espagne le 23 octobre 1739, et des hostilités éclatèrent promptement entre leurs colonies d'Amérique.

Le projet d'envahir la Floride avait été formé, et l'exécution en fut remise au général Ogiethorpe, gouverneur de Géorgie. Un corps de milices et de volontaires, auquel se joignit un parti considérable d'Indiens, fut bientôt sous ses ordres : ses troupes s'élevaient à deux mille hommes. Il entra en Floride, le 9 mai 1740, s'empara du fort Diego, situé sur la frontière, et se dirigea ensuite sur Saint-Augustin. Cette place, la seule que les Espagnols eussent élevée dans la Floride orientale, avait été mise en état de défense : les murs de son château étaient flanqués de quatre bastions, armés d'une artillerie nombreuse; la garnison en était considérable , bien pourvue de vivres, et logée dans des casemates voûtées et à l'abri de la bombe.

Ogiethorpe , n'espérant pas enlever la place par un coup de main , résolut d'en faire le blocus ; mais n'ayant pu empêcher un nouvel arrivage de troupes et de munitions qui étaient en-

voyées de la Havane, et qui pénétrèrent dans le détroit de Matanzas , pour gagner plus sûrement les murs de Saint- Augustin , il leva le siège et revint en Géorgie.

■ Deux ans après , l'Espagne voulut user de représailles : une expédition, formée dans l'île de Cuba, se dirigea en 1742 vers les côtes de Géorgie.

L'escadre jeta l'ancre près de l'île Simon, sur laquelle est bâtie Frédérica, et la marée l'aida ensuite à remonter la rivière d'Alatamaha. Les Espagnols avaient trois mille hommes de troupes, Oglethorpe n'en avait que sept cents , mais un stratagème le sauva. Il fit mystérieusement sortir de la place un homme affidé, qu'il chargea de quelques dépêches : ses lettres aniionçaient qu'il attendait incessamment des secours de la Caroline, et que Saint- Augustin était menacé d'une prochaine attaque par l'escadre de l'amiral Vernon. Oglethorpe avait chargé son agent de se faire arrêter, et il avait prévu que ses lettres seraient remises au général espagnol : celui-ci conçut de vives inquiétudes sur le sort de la Floride qui était alors dégarnie de troupes, et il abandonna précipitamment le siège de Frédérica, pour se porter au secours de Saint-Augustin. L'occasion du succès était manguée; la tentative faite contre la Géorgie ne se renouvela point, et l'amiral Vernon n'essaya pas l'invasion dont Oglethorpe avait répandu la nouvelle.

La flotte de cet amiral était arrivée dans le çolfe du Mexique, plusieurs mois après la déclaration de guerre entre l'Angleterre et l'Espagne : elle s'était emparée, en 1740, de Porto- Belo , et avait détruit les fortifications de cette place. Vernon se rendit ensuite devant Carthagène; mais sa nouvelle expédition fut malheureuse, et il fut forcé de lever le siège, tandis qu'on répandait à Londres le bruit de sa victoire. Sur ces entrefaites , une autre division navale, commandée par Anson, et partie des ports d'Angleterre , au mois de septembre 1740, allait attaquer les possessions espagnoles dans la mer du Sud : elle y pénétra en 1741,

s'empara de Païta, sur les rivages du Pérou, longea les côtes occidentales d'Amérique jusqu'au port d'Acapulco , et, traversant ensuite le grand Océan , vint attaquer et capturer près de Manille le galion qui se rendait annuellement du Mexique aux Philippines.

L'Angleterre, en obtenant ces succès maritimes, se proposait un but plus durable que la victoire. Ses forces navales étaient les auxiliaires de son commerce, et cette puissance cherchait à étendre ses relations avec de nouvelles contrées , pour y verser les produits de son industrie. Les dépenses de sa marine étaient considérables ; mais les bénéfices de son commerce l'étaient davantage.

L'activité des chantiers de la métropole influa d'une manière favorable sur la prospéritédes colonies. L'Angleterre, constamment occupée des progrès de sa navigation , voulait assembler dans ses ports une grande quantité de munitions navales, et pendant long-temps elle les avait tirées du nord de l'Europe. La Suède, la Russie lui fournissaient des bois de mâture et de construction, du goudron pour le calfatage, des chanvres pour la fabrication des voiles et des câbles : ce commerce était le but des premières relations que la Grande- Bretagne avait ouvertes avec les différents ports de la Baltique : elle leur portait, en échange des productions de leur territoire, celles de ses manufactures dont l'activité allait toujours en croissant ; et les développements de sa marine militaire et marchande étaient le résultat de ses nombreuses importations. L'Angleterre s'aperçut bientôt que ses colonies d'Amérique étaient en état de pourvoir aux besoins de ses chantiers , et qu'il lui serait utile d'en extraire une partie des approvisionnements qu'elle avait jusqu'alors reçus de l'étranger. C'était retenir dans les' possessions britanniques le numéraire qui servait de solde aux échanges; et si le commerce est mutuellement profitable aux vendeurs et aux acheteurs, s'il anime de part et d'autre le travail et l'industrie, s'il devient un des principaux éléments du bien-être

des nations, l'Angleterre était, sans doute, intéressée à enrichir les uns par les autres les habitants de ses propres domaines , et à préférer leurs relations à celles du dehors.

L'exportation des munitions navales reçut alors de nouveaux encouragements dans les colonies anglaises, et surtout dans celles du Nord où la qualité des bois était meilleure. L'extraction de la résine, la culture du chanvre, les travaux des mines de fer et des usines y devinrent plus actifs; il s'y rendit un plus grand nombre d'ouvriers accoutumés à ces exploitations , et l'on profita de leur main-d'œuvre , non seulement pour augmenter la masse des exportations destinées à la métropole, mais pour imprimer un nouveau mouvement à l'industrie coloniale. Boston et les autres ports multipliaient le nombre de leurs navires , en même temps qu'ils livraient au commerce de l'Angleterre une grande quantité de bois de construction qui ne devaient être employés qu'en Europe. La pépinière des matelots s'accroissait dans la même proportion, par un effet de ce mouvement naturel qui lait accourir les hommes laborieux partout où ils peuvent compter sur quelques ressources ; et bientôt il résulta de cette direction donnée à l'industrie une plus grande variété de spéculations et d'expéditions maritimes. La pêche sédentaire que les habitants pouvaient faire le long des côtes recevait une nouvelle activité : le cabotage exercé dans les parages des colonies, et destiné à pourvoir par des échanges mutuels à une partie de leurs besoins, faisait de rapides progrès; et les vaisseaux qui n'étaient pas employés au commerce de la place où on les avait construits, étaient souvent achetés ou commissionnés par l'étranger. Les bénélices de leur vente ou de leur fret tournaient à l'avantage de la colonie ; et quel que fût l'emploi définitif des bâtiments qu'elle avait équipés, ou dont elle avait fourni les matériaux , soit à la métl^opole , soit à d'autres pays, elle avait recueilli le prix de son travail.

La guerre entre l'Angleterre et l'Espagne n'avait pas ralenti dans les colonies anglaises l'activité d'une industrie qui s'exerçait surtout vers le Nord et loin des frontières de Géorgie et de Floride, les seules qui fussent alors exposées à de mutuelles invasions.

Les provinces du Nord avaient continué de jouir d'une entière sécurité; elles pouvaient librement faire usage de toutes leurs ressources ; et la paix qui s'était maintenue pendant trente ans entre la France et la Grande-Bietagne, depuis la signature du traité d'Utrecht , n'avait été troublée dans leurs possessions d'Amérique que par quelques altercations locales et passagères, que l'autorité des métropoles avait promptement calmées.

Dès les premières années de la paix, l'Angleterre avait cherché à s'affermir dans l'occupation de l'Acadie. Une garnison et une colonie anglaise avaient été placées à Port-Royal, qui prit alors le nom d'Annapolis'en l'honneur de la reine : ce port était sûr et spacieux ; l'entrée en était facile à défendre; mais les glaces et les courants la rendaient quelquefois moins accessible que les ports de la côte orientale. Quand l'Angleterre s'y fut établie, deux mille Français ne voulant pas renoncer à leur patrie, se retirèrent dans l'île de Cap-Breton, qui avait été laissée à la France, et où l'on avait fondé la ville de Louisbourg. Cette nouvelle situation changeait peu leur destinée : le climat était le même que celui de l'Acadie ; la pêche était abondante dans les parages de cette île ; et si le territoire était moins vaste, il suffisait du moins à tous les réfugiés qui s'y rendaient.

D'autres familles françaises, qui se trouvaient dispersées dans l'intérieur ou vers les limites septentrionales 'de l'Acadie, essayèrentde garder leur indépendance. D'abord elles attendaient quelques secours delà métropole; elles aspiraient à lui conserver la colonie, et défendaient pied à pied leur territoire. Lorsqu'il fallut enfin céder à la force, elles cherchèrent à obtenir par capitulation le privilège de ne pas porter les armes contre leur ancienne patrie. A ce

prix elles consentaient à rester dans les cantons qu'elles avaient défrichés ; et le gouvernement britannique aima mieux garder dans la colonie ces cultivateurs paisibles et inoffensifs, que delà priver de leur industrie et de leur travail. Un grand nombre de Français continuèrent ainsi de résider en Acailie : ils y étaient regardés comme une population neutre, et ils n'abusèrent point de la prérogative qui leur avait été laissée.

On avait alors quelque intérêt à les ménager. Les établissements anglais étaient encore peu nombreux dans cette province; mais pendant la durée de la paix, ils se multiplièrent, et les différentes parties du littoral furent successivement occupées : on y érigea des forts, on y envoya des troupes, et Halifax fut fondée en 1743 près de la baie de Chibouctou. Cette ville, devenue capitale de l'Acadie, que l'on désigna dès lors sous le nom de Nouvelle-Ecosse, fut regardée comme un nouveau centre de colonisation : il s'y rendit incessamment quatre mille passagers, venus d'Angleterre ou du continent européen; et la ville de Lunebourg fut bientôt fondée par sept cents Allemands , qui s'étaient d'abord dirigés sur Halifax et qui cherchèrent ensuite un territoire plus fertile.

Le parlement britannique regardait comme une entreprise nationale le prompt accroissement de cette colonie : il accordait à chaque militaire qui désirait s'y établir, un passage gratuit, quelques meubles indispensables, une terre à défricher, des instruments d'agriculture , et des provisions de vivres pour un an, afin qu'on pût attendre les premières récoltes. Les familles qui n'appartenaient pas à l'armée furent assimilées aux militaires , et obtinrent, selon leurs rangs civils, des concessions analogues. Halifax fut entourée de palissades et de retranchements propres à la mettre à l'abri de toute surprise ; mais la contrée voisine ne se défrichait que lentement, on n'y élevait qu'un petit nombre d'habitations; elle était ouverte aux incursions des sauvages, et l'on osait à peine 9* Livraison. (États-Unis d'Ame

s'éloigner de la place. L'imminence d'un péril sans cesse renaissant nuisit pendant long-temps aux progrès de Ib population anglaise et de la culture. ''

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