LIVRE TROISIÈME
Progrès des colonies du Canada; voyages DES MISSIONNAIRES ; EXPEDITIONS DE
LA Sale dans la Louisiane ; aspect général DE CETTE contrée; INFLUENCE DE sa DÉCOUVERTE SUR LA SITUATION DES
Indiens; événements jusqu'à la paix DE Ryswick.; expédition d'Iberville; SUITE des événements jusqu'à la ruine DES Natchez.
Les colonies anglaises, dont nous nous sommes attachés à développer l'origine et les premiers accroissements, se prolongeaient sur le littoral de l'Atlantique; et les possessions de la France, situées plus au nord, n'avaient de contact avec elles que vers l'Acadie et vers le bassin du fleuve Saint-Laurent. Le théâtre de leurs rivalités se trouvait borné à cette frontière. Mais bientôt les discussions des deux puissances eurent de nouveaux aliments, et l'attention de l'Angleterre s'éveilla sur l'agrandissement progressif des colonies françaises, lorsque, ne
s'arrêtant plus au côté septentrional des grands lacs, elles s'avancèrent vers le midi, et vinrent à s'étendre jusqu'au golfe du Mexique.
Après avoir fondé la ville Mont- Réal dans une grande île du fleuve Saint-Laurent, vers laquelle on trouve les premiers rapides, connus sous le nom de Saut-de-Saint-Louis, les Français firent ériger, sur la rive méridionale du fleuve , le fort de Richelieu , situé à l'embouchure de la rivière des Iroquois : on avait en vue de contenir plus aisément cette nation sauvage ; et deux autres forts furent ensuite élevés, l'un près du lacChambly, l'autre près du lac Champlain, pour en protéger les communications avec le Saint-Laurent. On avait surtout cherché à prolonger vers l'ouest les établissements français ; les cultivateurs, les négociants, les missionnaires se rendaient au nord des grands lacs, soit qu'ils y fussent plus favorablement accueillis par les Indiens, soit que la traite des pelleteries fût plus abondante sur ces rivages ; et l'on y avait établi des plantations, des factoreries, des habitations pour les naturels du pays, que l'on cherchait à attirer vers la vie sociale.
Afin de suivre paisiblement ces projets de colonisation , Courcelles , devenu gouverneur du Canada, s'était attaché a maintenir des relations amicales avec les Algonquins et les Ottoways, qui, depuis la ruine des Hurons, étaient les nations canadiennes les plus nombreuses et les plus renommées ; il voulut profiter de leurs bonnes dispositions et de leur influence sur les autres Indiens, pour étendre, avec leur adhésion, la souveraineté de la France sur les contrées occidentales. Nicolas Perrot, voyageur instruit, qui connaissait les principales langues du Canada, parcourut les cantonnements des différentes tribus, pour les déterminer à envoyer des députés au Saut-de-Sainte- Marie, où un représentant du roi de France devait se trouver également.
La chute d'eau d'où ce lieu emprunte son nom se rencontre au milieu du détroit qui sépare le lac Huron du lac
ÉTATS-UMS D'AMÉRIQUE.
Supérieur, et cette situation fait juger de l'étendue qu'avait alors la ligne des établissements français.
Les députés de toutes les nations du nord se rendirent à cette réunion : ils étaient disposés à déférer aux vœux du gouverneur du Canada ; et lorsque son envoyé leur demanda qu'Us reconnussent le roi de France pour leur grand-chef, et qu'ils se missent sous sa protection, cette demande, qui leur fut interprétée en algonquin, fut reçue avec acclamation. On confirma , suivant les usages de ces nations et par des présents faits de part et d'autre , l'engagement que venaient de contracter les différentes tribus , et une croix, surmontée des armes de France , fut érigée au même lieu. C'était une prise de possession, faite au nom de la religion chrétienne et de la couronne.
La facilité avec laquelle les nations canadiennes adhérèrent à l'invitation de se mettre sous la protection des rois de France, prouve qu'elles avaient été habituellement satisfaites de leurs relations avec les Français. Les gouverneurs du Canada, Champlain, Montmagny, Courcelles, avaient ménagé ces peuplades , les avaient assistées par de bons offices, et s'étaient souvent portés médiateurs dans leurs démêlés : le Français se pliait à leurs moeurs ; et peut-être la vivacité de son caractère, le libre essor qu'il donne à ses sentiments, la flexibilité avec laquelle il se prête aux différentes situations de la vie, contribuaient à faire naître entre les deux nations plus d'intimité : mais d'autres causes de rapprochement eurent une influence encore plus sensible.
Pour attirer les tribus sauvages, pour mieux connaître leurs habitudes, et pour les préparer à la civilisation, on employa, dès l'époque de la découverte, le secours des missionnaires, et l'on en joignit plusieurs aux premières expéditions qui furent faites dans les régions de l'ouest. Les PP. Allouez, Dablon, Mesnard, Marquette, Hennepin, se signalèrent par leurs travaux et par leur zèle apostolique , dans une carrière hérissée de tant d'écueils. Fé-
nélon fit chez les sauvages du lac Ontario les premiers essais de cette éloquence persuasive que les nations policées devaient admirer un jour.
Les missionnaires étaient des ecclésiastiques ou des religieux désignés par leurs évéques ou par les chefs de leur ordre. Souvent ils ne se seraient pas décidés volontairement à des fonctions si pénibles ; mais ils les accomplissaient par piété, par dévouement, et comme un soldat obéit avec courage à l'ordre qu'il a reçu.
D'abord ils che-rcfièrent à connaître les hommes simples qu'ils voulaient éclairer; ils s'efforcèrent d'apprendre leur langue , et allèrent habiter au milieu d'eux. L'ascendant que donne la supériorité de la raison, entre des hommes qui se rapprochent et qui peuvent commencer à se comprendre, était le seul moyen dont ils pussent faire usage : ils surent l'employer avec succès. Les plus habiles d'entre eux évitaient les questions de dogme afin d'être mieux compris. En s'adressant plutôt au cœur qu'à l'intelligence, ils avaient moins d'intervalle à franchir ; et pour mieux persuader l'homme simple, tel que la nature Ta fait , ils se tenaient plus à sa portée. Leurs soins paternels, la sagesse de leurs conseils et l'autorité de leurs exemples leur faisaient acquérir un puissant empire sur ces peuples sauvages ; ils cherchaient à les éloigner des pratiques cruelles et superstitieuses; ils fortifiaient au nulieu d'eux les liens de famille que la nature avait déjà formés, et ils leur inspiraient le goût du travail et celui d'une vie plus sédentaire, sans laquelle il ne peut pas y avoir de société durable.
La religion catholique fut la première que l'on prêcha aux Indiens du Canada. Leurs tribus ont conservé long-temps, avec un sentiment de respect, le souvenir des missionnaires qui vinrent s'établir dans leur contrée. Ils les appelaient les hommes de la prière ; ils les croyaient en communication avec le grand Esprit, et leur attribuaient le pouvoir de faire des enchantements. Leur célibat était regardé
L'UNIVERS
romnie une difficile vertu : il les faisait paraître plus détachés du monde, et comme supérieurs aux autres hommes.
Dans ces missions religieuses et sociales, on ne pouvait réussir que par une piété douce et par la pureté de la morale. Rien n'était préparé pour ces
f)remiers apôtres ; il fallait chercher es sauvages dans les forêts , suivre leurs pénibles chasses, parcourir les rivières dans leurs canots, vivre sous les mêmes huttes, et s'exposer comme eux à toutes les rigueurs de la misère. Les missionnaires, en s'avançant au milieu des Indiens, y faisaient pénétrer de proche en proche les principes de la morale. S'ils quittaient une tribu, ils lui prescrivaient quelques devoirs à suivre, jusqu'au temps où ils pourraient revenir auprès d'elle , pour observer ses progrès naissants et pour l'instruire davantage. Ils voyageaient d'une station à l'autre, et semaient de bonnes œuvres, afin de remplir dignement les fonctions dont ils étaient revêtus.
Quelle récompense ces hommes pieux obtenaient-ils pour tant de privations et de fatigues ? Ils ne pouvaient la chercher dans le monde, et ce prix était d'un ordre plus élevé ; ils le trouvaient dans leur conscience, dans l'accomplissement des devoirs qu'ils s'étaient imposés, et dans l'idée d'un Dieu rémunérateur. Ils vivaient dans l'humilité, passaient sur la terre sans être aperçus , faisaient modestement le bien, et préparaient au sauvage un meilleur avenir. Un missionnaire, accompagnant quelques familles indiennes qui abandonnaient leur pays ravagé par les Iroquois et qui allaient chercher un autre établissement, écrivait à son supérieur : « Notre convoi « est composé de soixante personnes, « hommes, femmes ou enfants; tous « sont d'une langueur extrême. Quant « aux provisions, elles sont entre les « mains de celui qui nourrit les oi- « seaux du ciel. Je pars chargé de mes « péchés et de ma misère, et j'ai grand « besoin qu'on prie pour moi. »
Quels que fussent les efïorts et la
constance du zèle des missionnaires, ils avaient de grandes difficultés à vaincre. Si leurs discours entraînaient quelques Indiens , cette conversion était souvent passagère , et les néophytes leur étaient enlevés par l'empire des habitudes et par l'emportement des passions qui n'ont aucun frein dans l'état sauvage. « Puisque nous habi- «■ tons, disaient-ils, un monde diffé- « rent du vôtre, nous devons avoir un « autre paradis, et un autre chemin « pour y parvenir. » La hutte d'un vieillard indien avait pris feu , et il répondit au missionnaire qui cherchait inutilement à le convertir et qui voulait le retirer des flammes : « Si je suis <' condamné au feu éternel après ma " mort, il ne vaut pas la peine de l'é- « teindre aujourd'hui. » Changer les croyances et les traditions des sauvages était difficile ; ils devenaient rarement chrétiens , mais on avait du moins l'espoir d'en faire des hommes.
L'entrevue que les Français venaient d'avoir au Saut-de-Sainte*-Marie avec les députés des nations canadiennes donna lieu à l'établissementde plusieurs autres missions. Il s'en forma dans l'île et sur la côte de Michillimackinac, situées entre les lacs Huron et Michigan ; on parcourut les eaux de ce dernier lac et de la Baie -Verte, et des missionnaires furent envoyés sur leurs rivages, où les Miamis avaient plusieurs tribus.
En s'étendant ainsi vers l'ouest, on acquérait des notions sur des pays plus éloignés, et l'on apprit, par les rapports des Indiens, l'existence d'un grand fleuve, auquel ils donnaient le nom de IMéchassebé. Deux hommes courageux et éclairés entreprirent d'aller reconnaître cette rivière et les contrées qu'elle arrose; l'un était le P. Marquette , récollet missionnaire , l'autre était Joliet , de Picardie , négociant établi au Canada. Tous deux connaissaient les mœurs des Indiens et avaient appris la langue de quelques tribus. Ils s'embarquèrent sur le lac Michigan , gagnèrent la Baie-Verte et remontèrent la rivière des Outagamis ou des Renards, près de laquelle était une
peuplade du même nom. Après avoir franchi une chaîne de hauteurs qui sépare les versants de Test et de l'ouest, ils arrivèrent au Wisconsin dont ils suivirent le cours, et ils atteignirent le Mississipi, le 17 juin 1673. Quatre Indiens qui lesaccompaenaient dans ce voyage saluèrent alors le Père des eaux, en lui offrant, à titre d'hommage, des flèches, des calumets , de brillantes fleurs et des épis de maïs.
Ce fleuve est en vénération chez les sauvages. Il baigne le pied de leurs forêts , il fertilise les champs qu'il inonde; et quand il s'irrite, quand il enfle ses eaux et qu'il heurte avec impétuosité ses rivages, les Indiens lui rendent encore un culte mêlé de crainte ; ils le révèrent comme une puissance invincible , devant laquelle toute force humaine doit s'abaisser.
Les deux voyageurs français entraient alors dans une glorieuse carrière de découvertes : l'un, tout animé d'un zèle religieux , voyait des âmes à conquérir pour le ciel ; l'autre se représentait les avantages que la France pourrait obtenir de l'acquisition d'une contrée nouvelle qui s'offrait à lui dans toute sa magnificence, et qui variait et multipliait ses richesses à mesure que l'on s'avançait vers le midi. On n'apercevait plus', comme dans le Canada, ces forets inmienses et continues qui n'ont de limites qu'à l'iîorizon ; elles étaient coupées par de vastes prairies, les unes couvertes de hauts herbages, les autres formant d'humides vallons, au milieu desquels croissaient des joncs, des peupliers, des sycomores , tantôt dispersés , tantôt réunis en différents groupes. En descendant le fleuve, les voyageurs reconnurent l'entrée du Missouri , celle de l'Ohio, celle de l'Arkansas, où ils terminèrent leurs découvertes. Les provisions commençaient à leur manquer. Ils regagnèrent l'embouchure de rillinois, et remontèrent le cours de cette rivière jusqu'au pied des hauteurs qui la séparent du lac Michigan. Le P. Marquette alla reprendre chez les Miamis ses travaux apostoliques , et Joliet vint rendre compte au
gouverneur du Canada des résultats de ce voyage.
Cavelier de la Sale, né à Rouen , se trouvait alors à Mont-Réal, où il avait formé un établissement de culture et de commerce. Il avait fait plusieurs excursions chez les sauvages , était doué de courage et de constance, avait un génie actif, exercé, fécond en expédients, et désirait attacher son nom à d'importantes découvertes. Son zèle lui fit entreprendre celle des bouches du Mississipi ; et après avoir fait part de son projet au comte de Frontenac, alors gouverneur du Canada , il se rendit "en France pour en préparer l'exécution. La sage politique de Colbert protégeait d'une manière éclairée le commerce et la navigation ; elle avait donné à l'administration publique une impulsion salutaire, et il était facile d'intéresser Louis XIV à toutes les entreprises qui avaient de la grandeur. Ce monarque fit mettre à la disposition de la Sale le navire , les hommes, les approvisionnements qu'il désirait. Le chevalier de Tonti, brave officier, qui avait honorablement servi en Sicile, lui fut associé, et tous deux partirent de la Rochelle le 14 juillet 1678. Ils arrivèrent à Québec et remontèrent jusqu'au lac Ontario , où la Sale fit mettre en état le fort de Frontenac dont le roi lui avait accordé le commandement. C'était un poste avancé, destiné à couvrir ses opérations ultérieures, et un lieu d'entrepôt pour le commerce à établir avec les nouvelles régions qu'il allait reconnaître. Il fit construire sur l'Ontario un léger navire, parcourut ce lac dans toute sa longueur, érigea un second fort à l'autre extrémité, et multiplia ses relations avec les peuplades voisines, surtout avec les Sénécas, tandis que l'on construisait sur le lac Érié un autre navire, destiné à prolonger vers l'ouest la ligne de navigation qu'il venait d'ouvrir. Au mois d'août 1679, la Sale s'embarqua sur l'Érié avec quarante hommes, au nombre desquels se trouvait le P. Hennepin ; il gagna le détroit qui le séparait du lac Huron, parcourut ce nou-
L'UNI VKRS.
veau bassin, et se rendit sur la côte de Michillimackinac, d'où il pénétra dans le lac Michigan. Après avoir reconnu la Baie- Verte , on poursuivit la navigation vers le sud, jusqu'à l'entrée de la rivière de Saint- Joseph. La Sale y fit ériger un fort ; et lorsque Tonti l'eut rejoint avec le reste des hommes de son expédition, il remonta le cours de cette rivière et traversa les hauteurs qui le séparaient de l'une des deux branches de l'IUinois. Cette route, différente de celle que le P.
Marquette avait suivie, ouvrait aux voyageurs les contrées les plus fertiles. La Sale pénétra dans les belles vallées que l'IUinois parcourt; il éleva sur ses rives le fort Crèvecœur, établit des communications amicales avec les Indiens, commença la traite des pelleteries dont le privilège exclusif lui était accordé, et fit entreprendre un voyage vers le Haut-Mississipi , avant d'en parcourir lui-même les vallées inférieures. Son but était de bien connaître les régions voisines des grands lacs, d'en multiplier les relations avec le Canada, d'organiser entre les deux pays un commerce facile et régulier.
La conservation de ses découvertes devenait plus assurée, si on pouvait les lier ainsi par un grand nombre de points aux contrées déjà connues.
Ces projets furent secondés avec zèle par lé P. Hennepin, et le 18 février 1680, ce missionnaire s'embarqua dans un canot d'écorce avec deux autres Français; il gagna l'entrée de l'IUinois , remonta le Mississipi , et reconnut successivement l'embouchure de ses principaux affluents : ceux de l'est sont le Wisconsin , le Chippeway et la rivière de Sainte-Croix ; ceux de l'ouest sont la rivière Moingona et celle de Saint-Pierre. Un peu plus loin , sa navigation fut interrompue par une cataracte de dix-sept pieds de hauteur, qui occupe toute la largeur du fleuve : elle reçut le nom de Saut de Saint- Antoine. Il fallut alors transjxirter le canot d'écorce dans le lit supérieur du Mississipi ; et en naviguant plus au liord on rencontra la rivière Saint- François, que l'on remonta jusqu'au
lac Issati où elle prend sa source. Ces contrées étaient alors occupées par les Sioux, et les trois voyageurs devinrent leurs prisonniers ; mais ils n'en éprouvèrent aucun mauvais traitement; ils furent même adoptés par trois chefs de guerre qui avaient perdu leurs lîls; et pendant plusieurs mois ils les suivirent dans leurs chasses et leurs navigations. Remis enfin en liberté, ils descendirent le Mississipi jusqu'au Wisconsin, remontèrent cette rivière, gagnèrent par un portage celle d'Outagamis qui les conduisit jusqu'à la Baie- Verte, et se rendirent à Michillimackinac , d'où ils revinrent à Mont- Réal.
L'établissement que La Sale avait commencé chez les Illinois se trouvait encore contrarié par la guerre qui avait éclaté entre eux et les Iroquois. Les deux nations n'étaient plus séparées l'une de l'autre par celle des Ériés que les Iroquois avaient détruite , et ceuxci étaient devenus plus redoutables et plus orgueilleux depuis cette victoire : ils ravagèrent le pays des Illinois , leur enlevèrent huit cents prisonniers, et détachèrent de leur alliance les Miamis, déjà prêts à leur porter des secours. Ces hostilités menaçaient les Français eux-mêmes, qui avaient kabituellement à se défier des dispositions des Iroquois; et pour se mettre à l'abri de leurs incursions , La Sale fit ériger le fort Saint-Louis , sur un rocher de deux cents pieds de hauteur, qui dominait le cours de l'IUinois. Ces travaux , et les voyages qu'il fallut faire en Canada pour obtenir des levées d'honunes et des moyens de défense, l'occupèrent une année entière : il s'embarqua ensuite avec une escorte sur un bâtiment qu'il avait fait construire, et arriva sur le Mississipi le 2 février 1682. En descendant le fleuve il parvint à l'embouchure de l'Arkansas, où il fit un acte solennel de prise de possession; il poursuivit jusqu'au golfe du Mexique le cours de sa navigation, et le nom de Louisiane fut dornié aux vastes contrées qu'arrose le Mississipi.
Les lacs Itasca et Ossowa , principales sources de ce grand fleuve, sont
situés dans cette chaîne de hauteurs qui se prolonge entre le lac Supérieur et les montagnes rocheuses, et qui sépare les versants du nord et ceux du midi. Ces sources ne sont élevées que de quinze cents pieds au-dessus des eaux de la nier, et cette différence de niveau, répartie sur toute la longueur du fleuve, ne donne pas une pente moyenne de six pouces par mille. Aussi les eaux ne parcourent que deux milles par heure depuis le Saut-Saint-Antoine jusqu'à l'entrée du Missouri; mais l'impétuosité du courant de ce dernier fleuve imprime à celui du Mississipi un mouvement plus rapide. Les vastes plaines qu'il parcourt, en continuant son cours, sont coupées de distance en distance par des hauteurs coniques qui paraissent isolées pour le voyageur placé sur le fleuve, mais qui rie sont que les extrémités d'autant de contreforts, prolongés jusqu'aux chaînes de montagnes plus éloignées. Ces hauteurs , désignées sous le nom de bltifs, semblent érigées de chaque côté du fleuve comme de grandes bornes niilliaires entre lesquelles il décrit ses sinuosités : le courant se porte obliquement de l'une à l'autre limite, et en serpentant dans cette large vallée , il accumule sur ses bords une grande quantité de limon.
Le Mississipi reçoit, par ses nombreux affluents , toutes les eaux des deux grandes chaînes de montagnes qui bornent de part et d'autre cette immense vallée, à l'orient sous le nom d'Aliéghanis, à l'occident sous celui deCordillières. Le Missouri est le plus grand des fleuves qui lui portent leur tribut : ses sources dérivent des montagnes rocheuses, beaucoup plus élevées que les plateaux originaires du Mississipi. On est frappé de la stérilité du sol dans ces hautes régions ; mais à mesure qu'on s'en éloigne les forets occupent les deux rives; de vastes prairies s'étendent dans l'intérieur :
elles sont émaillées de fleurs; et le Missouri parcourt rapidement ces terres inclinées, à l'extrémité desquelles il rencontre le IMississipi.
La rivière Blanche, l'Arkansas, la
rivière Rouge, beaucoup moins longues que le Missouri, mais prenant leurs sources dans de hautes montagnes qui tiennent à la grande chaîne des Cordillières, précipitent également leurs eaux à travers de longues vallées, et les terres qu'elles tiennent en dissolution et qui en changent la couleur, sont portées au Mississipi et vont se déposer sur ses bords. Toute la basse Louisiane est formée de ces terres d'alluvion : en creusant légèrement le sol on rencontre l'eau , et l'on trouve, en le creusant davantage, des couches d'arbres entiers qui paraissent avoir été anciennement roulés par les ondes. Le lit du fleuve est souvent chargé de ce genre de dépouilles : d'immenses forêts bordaient une grande partie de son cours , dans le temps où on le découvrit; des arbres nombreux y avaient été renversés par les vents ; d'autres tombaient de vétusté ou étaient entraînés avec leurs racines par les eaux qui rongeaient le rivage.
Ces débris flottants parcouraient le fleuve, dont ils suivaient la pente, et s'ils rencontraient quelque obstacle ils s'arrêtaient; les uns pénétraient dans la vase , où ils s'enfonçaient comme des pilotis, les autres s'y engageaient par l'extrémité de leurs rameaux renversés, et découvraient leurs racines dressées vers la surface. Les tiges retenues dans la terre par ces branches chevelues et flexibles, conservaient leur mobilité, et formaient autant d'écueils qui se balançaient sur les eaux ; la navigation était embarrassée par ces débris, généralement connus sous le nom de snags , àe planter s ; et ceux qui arrivaient jusqu'à l'embouchure du Mississipi déposaient sur ses bords de longs amas de bois entrelacés, qui aidaient à retenir le limon du fleuve, et prolongeaient vers la mer la pointe de ses rivages.
Cette action continue des eaux est encore plus sensible dans la rivière Rouge. Les arbres des forêts voisines, déracinés et entraînés dans son lit, s'y sont tellement amoncelés qu'As en ont occupé toute la largeur; ils se sont même liés les uns aux autres, ils se
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sont rattachés aux deux rivages, et après avoir formé sur ce fleuve une espèce de radeau , ils ont intercepté et retenu les autres arbres successivement amenés par les eaux supérieures.
Cette digue flottante, qui porte le nom de raft, et dont les dimensions se sont agrandies chaque année, pendant le cours des siècles , a usurpé et recouvert la surface de la rivière Rouge, dans une longueur de plusieurs milles; elle ne tient à la terre que par les deux côtés qui touchent le rivage, et le fleuve, sur les eaux duquel elle est suspendue, poursuit obscurément son cours , comme s'il était emprisonné dans un immense aqueduc. La plateforme qui le recouvre semble même avoir changé de nature ; tous ces arbres renversés , confondus entre eux , et décomposés par le temps , ont produit une coucne de terre végétale et féconde, où les vents ont semé des graines , où d'autres arbres ont pris naissance, où les principes de la vie sont encore développés par l'humidité.
De tels phénomènes nous ont paru dignes d'être rappelés; ils caractérisent l'état sauvage où ces régions ont été plongées; l'industrie humaine doit y passer encore ; et quand le travail aura défriché ces rivages et les aura protégés par des digues propres à prévenir de nouvelles dévastations , ces arbres flottants, leurs débris, leurs écueils cesseront d'entraver la navigation de différents fleuves où doivent un jour affluer tant de richesses.
En remontant le Mississipi et l'Illinois pour revenir dans le Canada, les Français purent se rendre compte des ressources que la Louisiane devait offrir au commerce, à la culture, à la navigation. L'étendue et la beauté des forêts les avaient frappés: ils trouvaient , depuis l'embouchure du grand fleuve jusqu'à l'Arkansas, de nombreuses cyprières dont les arbres, s'élevant en colonnes droites de plus de quatre-vingts pieds , projetaient horizontalement leurs branches ; les pins de la même région étaient fermes, élastiques, favorables à la mature; les chênes verts de la basse Louisiaiie
étaient propres à toutes les constructions. On découvrait d'autres variétés de chênes inconnues en Europe; l'érable à sucre prospérait dans les régions moyennes; le sycomore était le plus grand arbre des forêts de l'ouest ; il y atteint quelquefois des proportions gigantesques, et son tronc a jusqu'à douze pieds de diamètre : il aime une terre humide, et s'élève le long des courants d'eau , où il abreuve ses racines. Souvent le cœur de l'arbre se décompose et se creuse, mais la vie qui lui reste se développe encore sous son écorce et dans les couches du liber ; la sève y circule avec abondance ; et cette énorme tige, mutilée par le temps , ne se dépouille pas de ses rameaux étendus et de son vert feuillage.
On put reconnaître que la Louisiane produisait beaucoup d'arbres fruitiers, à pépins, à pulpe, à noyaux ; qu'elle avait dans ses contrées méridionales des orangers, des oliviers, des palmiers, des bananiers; que toutes les plantes d'Europe pouvaient trouver dans ses régions plus élevées des températures et des expositions convenables. La folle-avoine, que les voyageurs remarquèrent dans toutes les prairies supérieures , était recherchée par les troupeaux sauvages; les chasseurs indiens y trouvaient eux-mêmes un supplément de subsistances ; et le nom de cette plante devint celui d'une nation chez laquelle on en avait observé l'usage : cette nation est celle des Ménoménies , qui a continué d'occuper une partie des territoires situés entre le lac Supérieur et le Michigan.
La connaissance des principales espèces d'animaux intéressait La Sale d'autant plus vivement, qu'il s'était particulièrement occupé de la traite des pelleteries ; il avait fait de nombreux envois de fourrures dans le Canada ; et ce genre de conunerce assulait d'importants bénéfices, dans un temps ou les colonies européennes n'occupaientencoreque quelques lignes de territoire, et où les inniienses forêts du Nouveau-Monde offraient à leurs hôtes d'innombrables abris.
Le wapiti , les différentes races de cerfs , a cornes branchues ou palmées , parcouraient les vallées et les plaines de la Louisiane; l'orignal , espèce d'élan dont la ramure est trèsdéveloppée, se trouvait surtout dans les contrées du nord ; de nombreuses peuplades de castors y construisaient aux bords des lacs et des rivières leurs habitations, ayant une double issue sur l'eau et sur la terre ; l'ours , le renard , le chevreuil , habitants nomades des mêmes vallées, s'y égaraient, s'y mêlaient confusément ; l'ocelot, le cougouar, moins forts que la panthère et le lion, avec lesquels ils ont de l'analogie, cherchaient les antres les plus sauvages (voy. pi. 27).
L'animal le plus remarquable et le plus généralement connu était le buflalo, qui fut d'abord désigné sous le nom de bœuf Illinois. Sa tête est forte et son regard sauvage; il a de larges naseaux, des cornes solides, courtes , légèrement arquées; son cou, sa poitrine sont revêtus d'une épaisse crinière; ses habitudes sont frugivores ; il est farouche, mais inoffensif. De nombreuses troupes de buffalos étaient répandues dans les pays que l'on traversa; partout ils étaient restés libres, et l'homme n'avait pas essayé de les plier sous le joug. Ces animaux vivent en société; ils s'assemblent quelquefois jusqu'au nombre de trois à quatre cents, changent de contrée suivant la saison , et se rapprochent en hiver des régions du sud. Leurs pâturages sont ces vastes prairies dont les herbages ont cinq à six pieds de hauteur; ils y passent la plus grande partie de l'année, et se retirent, pendant les ardeurs du jour, dans les forêts dont ces prairies sont entrecoupées.
Comme ils voyagent ensemble, les sentiers qu'ils suivent à la file les uns des autres sont bien frayés ; la rencontre des eaux ne les arrête point: ils traversent à la nage les rivières et les lacs (voy. pi. 28).
C'est surtout en automne que se fait la chasse des buffalos. Les sauvages s'assemblent en grand nombre autour du pâturage qu'occupe un troupeau :
on met le feu aux herbes les plus voisines de l'enceinte; mais quelques passages restent libres , et des hommes armés d'arcs et de flèches s'y tiennent en embuscade pour surprendre les bêtes fauves qui , en voulant éviter la flamme, s'exposent à ce nouveau péril.
L'habitude d'incendier les prairies a fait reconnaître aux Indiens que cet usage, pratiqué tous les ans, était propre a favoriser la pousse d'une herbe plus tendre et plus substantielle, en nettoyant la terre et en la couvrant d'une légère couche de cendre. Aussi la même coutume s'est généralemert répandue dans toutes les plaines : elle conserve aux animaux des pâturages toujours abondants ; et l'art de brûler ces plantes annuelles, en limitant à son gré l'étendue de cette dévastation, est bien connu des sauvages. Ils attachent le feu à l'extrémité d'une prairie, et sur un grand nombre de points à la fois , de manière à y former une longue traînée de flamme, qui s'avance plus ou moins rapidement en brûlant de proche en proche tous les herbages; ses progrès s'étendent aussi long-temps qu'elle trouve un aliment; et si l'on craint qu'elle n'atteigne d'autres pâturages qu'on voudraft tenir encore en réserve, on lui oppose une force semblable en allumant à l'autre extrémité un nouvel incendie. Les deux lignes de feu se rapprochent en s'avançant ; tout ce qui les séparait se consume , et ce double embrasement s'éteint à la fois sur les derniers herbages qu'il a dévorés
Les observations que La Sale fut à portée de recueillir sur les régions (^u'il avait découvertes et sur la direction générale de leurs fleuves, lui firent reconnaître qu'il fallait faire de l'embouchure du Mississipi la principale entrée de la Louisiane , et qu'en arrivant dans cette colonie par le golfe du Mexique, on lui assurerait des communications plus directes avec la métropole. Le projet de tenter cette expédition maritime fut suivi avec activité. La Sale, revenu à Québec, fit un voyage en France , où ses propositions furent accueillies , et il obtint du roi l'équipement de quatre vaisseaux ,
livraison. (États-Unis d'Amébiquk.
L'U INI VERS.
sur lesquels on embarqua deux cent
?[uatrc-vingts personnes destinées à ornier un premier établissement. Ce nombre se composait de soldats, de cultivateurs, d'ouvriers, et de quelques jeunes femmes , première espérance de durée pour la colonie. L'escadre était commandée par Beaujeu, comme l'expédition de terre devait l'être par La Sale, et la mésintelligence qui éclata entre les deux chefs devint funeste à celte entreprise. On était arrivé, le 28 décembre 1684, dans les parages qu'il fallait explorer; mais on croyait que les courants du golfe avaient fait dériver vers l'est, et que l'on n'était parvenu qu'à la baie d'Apalache. Dans cette persuasion , on cingla long- temps vers le sud-ouest, pour chercher l'embouchure du Mississipi , sans s'arrêter à quelques indices qui auraient pu la faire reconnaître si on ne s'en était pas cru encore éloigné et si l'on eût rangé la côte de plus près. Lorsque La Sale, soupçonnant enfin son erreur , voulut rétrograder , le commandant de l'escadre ne partagea point son opinion, et il s'obstina à poursuivre sa navigation vers l'occident, jusqu'à l'entrie de la baie de Saint-Bernard, où l'on débarqua les hommes de l'expédition et une partie desmunitionsdèguerre qui leur étaient destinées.
Dans ses premières communications avec les sauvages, La Sale reconnut les habitudes , les traits, les armes, la forme des canots qu'il avait remarqués plusieurs années auparavant lorsqu'il descendait le Mississipi. Ces analogies lui firent présumer qu'il n'en était pas très-loin ; mais il ne lui restait aucun moyen de s'y rendre par mer, car le seul bâtiment qu'on lui eût laissé avant de ramener les autres en France , avait été brisé sur la côte par ime tempête: il ne put doncdiriger ses recherches que dans Tintérieur de la contrée, et li songea d'abord à s'y établir. Deux forts furent construits successivement , l'un à l'entrée de la baie., l'autre à deux lieues dans les terres , près de la Rivière-aux-Rœufs, sur un coteau d'où Ton découvrait de vastes
prairies, et où les ressources de la ( chasse et de la pêche étaient abondan- i tes. Le premier fort ne fut occupé que pendant quelques mois, et La Sale ' réunit dans le second tous les hommes j qui lui restaient: il en avait déjà perdu | un graKd nombre par l'effet des mala- ; dies ou de la désertion, et dans quel- i ques engagements avec les sauvages. {
Une autre expédition avait été con- i certée avec celle de La Sale , et tan- | dis qu'il pénétrait dans la Louisiane | par les côtes du golfe du ÎMexique, j Tonti quittait la contrée des Illinois et descendait le Mississipi jusqu'à son embouchure, dans l'espérance de se réunir à lui. Il l'attendit pendant quelques mois, et après avoir fait côtoyer les rivages du golfe par deux canots qui les visitèrent jusqu'à trente lieues de distance, il remonta le fleuve et revint au fort Crèvecopur , d'où il était parti. Quelques-uns des hommes qui laccoiiapagnaient se séparèrent de lui; les uns se rendirent chez les Cenis , les autres chez les Arkansas, et les différents lieux où ils se fixèrent devinrent le berceau de plusieurs établissements français.
Là Sale, abandonné à ses seules ressources, se maintint pendant d^eux ans sur la côte inhospitalière où il avait abordé. Les Indiens y étaient plus farouches que dans l'intérieur ; il fut souvent exposé à leurs agressions.
Il tenta quelques essais decultureque la sécheresse fit avorter , et d'autres plantations furent ravagées par les bêtes fauves. Il fallut vivre de chasse ou des fruits spontanés de la terre. Les besoins de la colonie s'accrurent; la misère y excita le mécontentement, et La Sale, au lieu de ramener les esprits, ne soneeaqu'à se faire craindre.
Supérieur atoutesles fatigues, ilfit de pénibles voyages pour reconnaître les contrées voisines, visiter tous les rivages de la baie de Saint-Bernard, et chercher le cours du Mississipi. Sa première expédition, dans laquelle il découvrit la rivière aux Cannes, le Rio-Colorado , la Sablonnière, la Maligne , dura plus de cinq mois. Il en lit une seconde dans 1 espérance de
prolonger ses découvertes, et il perdit dans chacun de ces voyages plus de la moitié des hommes qui i'civaient su^ivi. Tant de périls et de peines augmentaient les murmures d'une colonie qui décroissait de jour en jour : elle n'était plus composée que de trente-sept personnes, au commencement de 1687, lorsque La Sale partit avec une suite de seize hommes pour se rendre dans le pays des Cenis. On ne voyageait pas en un seul corps : l'obligation de chasser pour se nourrir forçait de se partager en différents groupes, et les liens de la discipline et du devoir ne pouvaient plus être maintenus par Je chef de l'expédition. L'un de ses neveux s'étant emporté avec violence contre quelques hommes qui l'accompagnaient , ceux - ci attendirent k moment de son sommeil pour l'assassiner; deux hommes attachés à son service dormaient à ses côtés, ils éprouvèrent le même sort , et les meurtriers n'espérèrent l'impunité qu'en commettant un crime de plus. La Sale, inquiet de l'absence de son neveu, qui l'avait quitté depuis deux jours, allait à la découverte, en se portant dans la même direction que lui : les coupables s'embusquèrent pour l'attendre; un d'entre eux le tua d'un coup d'arquebuse, et un missionnaire et un sauvage qui le suivaient reçurent son dernier soupir. Cet événement funeste eut lieu le 20 mars 1687, et tout espoir d'établissement fut détruit. Les amis de La Sale étaient frappés de douleur et d'indignation : ils voulaient venger sa mort; mais l'abbé Cavelier, son frère, les conjura de laisser à Dieu la vengeance. Elle ne se fit pas attendre long-temps : deux assassins furent tués dans une querelle avec leurs complices; deux autres se séparèrent volontairement d'un cortège où ils étaient vus avec horreur ; et sept personnes , échappées à cette catastrophe, continuèrent leur voyage chez les Cenis, les Natchitoches et les autres tribus indiennes. Ils obtinrent de chaque nation le calumet de paix avec lequel ils pouvaient passer avec sécurité ; et quatre mois après la mort de
La Sale, ils arrivèrent vers Tembouchurede l'Arkansas. Une croix et ur>e habitation européenne frappèrent alors leurs regards : deux Français de l'expédition de Tonîi y étaient restés; et leur présence et l'aspect d'un fleuve déjà fréquenté ranimèrent la confiance des voyageurs. On remonta le cours du Mississipi et celui de rillinois, jusqu'au fort Saint-Louis, où l'on passa l'hiver, et gagnant ensuite les grands lacs, on vint terminer à Mont-Réal et à Québec cette désastreuse expédition.
Le fort érigé par La Sale au nord de la baie Samt-Bernard avait été attaqué par les sauvages peu de temps après son départ, et les Français qui s'y trouvaient avaient été inhumainement massacrés, à l'exception de cinq enfants que leur âge fit prendre en pitié. Ceux-ci passèrent ensuite entre les mains des Espagnols ; ils se trouvaient , neuf ans après , sur un vaisseau de cette nation qui fut capturé par le chevalier Désaugiers , et ce fut à leur retour en France que l'on apprit les détails de leurs malheurs.
Pendant plusieurs années, la France cessa de s'occuper de la Louisiane.
On ne prit aucune mesure pour se maintenir dans l'établissement que La Sale avait commencé, ni pour fortifier les naissantes colonies qui s'étaient formées près de l'Arkansas , du Missouri et de i'Ulinois. La guerre retenait en Europe les principales forces du gouvernement, et l'on négligeait tellement ces possessions éloignées, qu'elles étaient habituellement réduites à leurs seules ressources. Aussi , elles n'étaient défendues que sur un petit nombre de points, trop éloignes les uns des autres pour s'entrosecourir ; la culture avait d'étroites limites, et l'on ne mettait en valeur que quelques territoires. La traite des pelleteries éprouvait moins d'entraves, et de si vastes contrées paraissaient inépuisables ; mais cette espèce de chasseurs européens connus sous le nom de Coureurs de bois devint le Iléau d'un commerce qu'il était utile d'abandonner aux sauvages : une émulation désastreuse hâta la dépopulation des fo-
L'UNIVERS
rets ; elle ravit proiiiptement aux Indiens une partie de leurs moyens d'existence, et des objets d'échange qu'ils pouvaient offrir aux étrangers.
La découverte des rives du Mississipi vint aussi changer la situation de toutes les tribus sauvages placées à l'orient de ce fleuve. Bientôt elles se trouvèrent entourées d'une ligne de colonies étrangères , et chacune de ces tribus perdit une partie de son territoire par l'effet d'une première invasion. Ce sacrifice leur tut moins sensible dans l'origine, et lorsque les étrangers n'occupaient qu'un petit nombre de postes épars; mais dès
Îu'il leur fallut des provinces, les Iniens , condamnés à perdre les contrées qui les nourrissaient, n'eurent d'autre ressource que de se faire conquérants à leur tour et de déposséder les nations piu'^ faibles. L'inévitable effet des guerres que se firent entre eux les sauvages, fut de diminuer partout leur population. Différentes tribus s'affaiblirent, et leurs débris s'incorporèrent à la nation victorieuse; d'autres disparurent et ne laissèrent de traces que dans le nom même de la contrée qu'elles avaient habitée. Nous n'avons point à suivre la marche, les vicissitudes , la filiation de toutes ces peuplades, sur l'origine desquelles nous ne pourrions rappeler que de vagues et d'obscures traditions; mais quand ces tribus touchent à leur déclin, leurs annales , devenues contemporaines de notre histoire, ne peuvent être passées sous silence : elles nous montrent par quels degrés se sont affaiblies les nations que les Européens trouvèrent dans le Nouveau -Monde.
Nous avons remarqué précédemment celles qui eurent avec eux de premières relations de paix ou de guerre , parce qu'elles étaient plus rapprochées de 1 Atlantique, du fleuve Saint-Laurent ou des grands lacs. D'autres nations plus méridionales furent ensuite enveloppées entre la Louisiane, les Florides et les possessions anglaises :
c'étaient les Natchez, les ChiKasaws, les Choctaws , les Creeks et les Chcrokees.
Les Natchez et les Chikasaws avaient d'abord occupé les rives occidentales du Mississipi ; mais avant l'époque de l'expédition de Ferdinand de Soto , ils avaient déjà traversé ce fleuve, et ils s'étendaient entre l'embouchure de rohio et le golfe du Mexique. A l'orient de ces deux nations étaient placés les Choctaws, dont le territoire se prolongeait jusqu'aux rives du Coosa ; et au-delà de ce fleuve habitaient les Muscogulges , plus connus sous le nom de Creeks , qu'ils avaient emprunté du grand nombre de lacs, de ruisseaux, de rivières, dontleur pays était arrosé: leur nation s'était formée de différentes tribus que la communauté d'intérêts avait réunies , ou qui s'étaient incorporées à eux après leurs victoires- Les Creeks occupaient les versants mé ridionaux des Apalaches, et les Cherokees étaient établis dans leS plus hautes régions de ces montagnes et sur leurs versants orientaux.
Les guerres que ces nations se faisaient entre elles ne pouvaient opérer aucun changement dans leur situation sociale; la barbarie était partout la même, et le vainqueur n'imposait pas des lois et des mœurs nouvelles : les noms de peuples pouvaient changer, mais les hommes gardaient un caractère invariable. On ne put s'attendre à quelques modifications dans leurs habitudes qu'à l'époque où les Européens furent en contact avec eux et voulurent les associer à leurs propres querelles. Les Anglais, les Espagnols, les Français se montrèrent également disposés a rechercher l'alliance des nations indiennes : il en résulta de communes opérations pendant la guerre et de plus fréquentes relations de commerce pendant la paix. Ce dernier état, qui était le plus habituel , était aussi celui dont on pouvait profiter pour améliorer le sort des Indiens, adoucir leurs mœurs, les attacher à l'agriculture , et rendre leur secours plus utile. Mais, il faut le dire, la sainteté d'une si haute mission nefut point comprise, et le commerce avec les sauvages devint la source des spéculations les plus criminelles. On ne craignit pas de dé-
grader ces hommes simples en abusant de leur penchant pour les liqueurs fortes : par là on abrutissait leur raison ; l'ivresse allait jusqu'à la foreur; elle exaltait encore l'esprit de vengeance et la férocité ; les causes de guerre et de ruine devinrent plus fréquentes, et la contagion de nos sociétés ne fit que développer leç vices qu'elles auraient diî réprimer.
Aussi , quoique les Européens cherchassent des auxiliaires parmi les sauvages, dans les guerres qu'ils se faisaient entre eux, ils durent bientôt reconnaître que ce n'était point par un tel secours qu'ils pouvaient obtenir une véritable force : il fallait la chercher dans la constitution même des colonies ; et l'avantage de ces luttes rivales devait enfin rester aux pays les plus peuplés , les mieux administrés , les plus constamment secourus par leur métropole. Les établissements que la Grande-Bretagne avait formés en Amérique jouirent de bonne heure d'une grande supériorité d'organisation ; et quoique le gouvernement ne les eût pas fondés lui-même , il les protégea constamment de la manière la plus efficace. La différence de leur origine politique, religieuse ou commerciale , avait amené une grande variété dans les formes de leurs constitutions ; mais nous avons vu qu'après s'être séparé en plusieurs corps , on avait oublié ses animosités personnelles. Et en effet la situation de tous les partis n'était plus, comme en Europe, une cause de guerre civile : ils n'avaient plus à se disputer le pouvoir ; chacun d'eux constituait une société distincte; et les colonies s'étaient élevées les unes près des autres, égales en droits et en dignité. Après s'être rapprochées pour s'entre -secourir, elles reconnurent le besoin de modifier leur organisation première, et en cherchant un nouveau centre d'union, elles se mirent d'une manière plus immédiate sous la protection de la couronne, qui saisit avec empressement l'occasion d'exercer ses droits de souveraineté dans toute leur plénitude.
L'intention de supprimer les chartes
des colonies entrait depuis plusieurs années dans les vues du gouvernement britannique. Il n'avait pas eu à se charger des dépenses de leur établissement; mais ce qui n'avait été dans l'origine qu'un objet de spéculation privée fut mis au premier rang des intérêts publics , lorsqu'on vit s'accroître la prospérité de ces colonies.
Celles de Massachusett , de Connecticut, de Rhode-Island consentirent, en 1683 , à remettre à Charles II les chartes qu'elles avaient obtenues de la comf)agnie de Plymouth : le New-Hampslire et le Maine firent également la cession de leurs privilèges ; et l'administratiou^e New -York se trouva dévolue à la couronne , lorsque le duc d'York, auquel elle appartenait, parvint au trône sous le nom de Jacques IL Les colonies plus méridionales éprouvèrent aussi les mêmes changements :
celle de Virginie dépendait du roi depuis la dissolution de la compagnie de Londres en 1626; et les propriétaires du New- Jersey, de la Delaware, du Maryland renoncèrent successivement à des droits qu'ils n'étaient plus en état de défendre eux-mêmes. Leur nombre s'était accru par l'effet des divisions d'héritage ou de quelques cessions volontaires : ces partages avaient multiplié entre eux les sujets de litige, et ils étaient intéressés à laisser au gouvernement les pénibles charges de la souveraineté.
Toutes ces renonciations particulières forment dans l'histoire des colonies anglaises une époque remarquable : elles permirent à la métropole de suivre un système plus uniforme dans leur haute administration, sans toucher néanmoins aux institutions locales qui paraissaient convenir à leur situation. Chaque colonie continua de s'administrer à son gré; mais toutes relevèrent également de l'autorité suprême qui les avait prises sous sa garde : il y eut ainsi des juridictions particulières et des lois communes qui purent s'accorder entre elles : les unes régissaient chaque état considéré séparément; les autres déterminaient les l'apports que tous les membres de
L'UÎNIVERS.
l'association devaient avoir, soit entre eux, soit avec !a métropole.
Pour développer avec plus de liberté les progrès de ses colonies, le gouvernement britannique conçut le projet de les faire jouir des bienfaits de la neutralité; la France y était également intéressée; les deux puissances voulaient assurer aux habitants des îles et du continent d'Amérique les moyens de faire le commerce et de cultiver les terres sans interruption ; et cet arrangement fut signé à Londres le 16 novembre 1686, par Barillon, ambassadeur de France; mais il ne fut point observé. Les Iroquois, souvent en guerre avec le Canada, continuaient d'être protégés par les colonies anglaises qui leur fournissaient des armes et des munitions ; et ce grief fut au nombre de ceux qui, en 1689, déterminèrent une nouvelle rupture. Tout projet de neutralité coloniale fut alors abandonné : le gouverneur du Canada voulut même tenter une invasion dans la colonie de New-York ; mais une irruption des Iroquois dans l'île de Montréal , où ils commirent de sanglants ravages, fit abandonner cette entreprise. Le gouvern«ur fit ensuite attaquer sur trois points différents les établissements anglais. Un premier corps partit de Montréal , au mois de février 1600, et alla détruire le fort de Corlar, près d'Albany; deux autres détachements partirent, l'un des Trois- Rivières, l'autre de Québec: le premier s'avança jusqu'à Sementel sur le Mérimacli, le second suivit le cours du Kinibéqui et vint s'emparer de Casco- Bay. Ces incursions momentanées, dans des pays oii l'on ne cliercliait pas même à se maintenir, ne pouvaient avoir aucun important résultat. William Phibs, qui conmiandait une escadre anglaise dans les parages de la Nouvelle-Angleterre, n'ayant pu secourir Casco-Bay, se liàta de diriger ses forces vers f'Acadie , qui était entièrement dégarnie de troupes et de munitions; il occupa successivement Port-Royal, la baie de la Ilève, celle de Chedabouctou ; et ces premiers succès déterminèrent les colonies anglaises
à entreprendre contre le Canada une expédition par terre et par mer. Un corps de trois mille hommes, Anglais ou Iroquois , devait s'avancer vers le nord entre les lacs Champlain et Ontario, pour aller attaquer Montréal, tandis qu'une flotte de trente-quatre voiles, sous les ordres de William Phibs, remonterait le fleuve Saint^Laurent , et arriverait devant Québec. Le premier corps se mit en marche ; mais les ravages que fit la petite vérole au milieu des Indiens les découragèrent, et tout ce qui put échapper à ce fléau se dispersa. L'escadre anglaise parut devant Québec le 16 obtobre; elle débarqua près de la place, fut harcelée par de fréquentes sorties , eut pendant plusieurs jours des engagements désavantageux , et fut forcée, le 22 octobre, de lever le siège. William Phibs regagna l'entrée du golfe Saint-Laurent, oi^i il éprouva une violente tempête, qui acheva la ruine de cette expédition.
La proposition d'observer la neutralité , malgré la guerre qui troublait l'Europe , fut alors renouvelée par le gouverneur général de la Nouvelle- Angleterre; mais Frontenac y mit des conditions qu'on ne voulut point accepter. L'Acadie continua d'être le théâtre des hostilités, et ses principaux forts furent attaqués en 1691 , par le chevalier de Villebon , qui en reprit possession au nom de la France.
Il serait superflu de rappeler les expéditions particulières qui furent tentées de part et d'autre sur différents points des colonies : ce serait charger sa mémoire d'événements qui ne peuvent pas y rester; mais nous devons citer quelques faits d'armes auxquels Iberville et ses frères prirent une glorieuse part. Cet officier se signala tour à tour dans les guerres de l'Acadie, de Terre-Neuve et de la baie d'Hudson, pendant les dernières campagnes qui précédèrent la paix de Ryswick. Après avoir repris, en 1695, quelques-uns des forts de la baie de Fundy, il fut chargé d'une expédition sur la côte orientale de Terre-Neuve, concourut à la prise du port Saint- .lohn et delà plupart des autres pos-
tes que les Anglais occupaient dans cette île, et partit ensuite pour la baie d'Hudson , où il accrut sa renommée comme officier de terre et de mer. Le vaisseau qu'il montait ayant été séparé de l'escadre dont il faisait partie , rencontra trois vaisseaux ennemis : il coula le premier , s'empara du second , et poursuivit long-temps le troisième.
Lui-même fit naufrage le lendemain au milieu d'une tempête; mais il put gagner la terre avec son équipage : il fut rejoint par ses autres navires , et s'empara du fort Nelson , qui était le premier établissement de ces parages.
Le retour de la paix , qui fut signée à Riswick, le 20 septembre 1697, offrait au zèle et au génie d'Iberville d'autres occasions de servir son pays.
Il restait à poursuivre les découvertes commencées dans la Louisiane , et à reconnaître par mer l'embouchure du Mississipi. Iberville, revenu en France, proposa au gouvernement cette expédition , et il en fut chargé. Deux vaisseaux partirent de Rochefort pour Saint-Domingue, le 17 octobre 1698; ils mouillèrent au Cap français, remirent à la voile le l'*'' janvier suivant, et se portèrent vers la baie dePensacola, où un établissement espagnol venait de se former depuis quelques mois.
Iberville reconnut ensuite la baie de la Mobile, l'île Dauphine, la rivière de Pascagoula , la baie de Biloxi , et se dirigeant vers le sud-ouest , il arriva le 2 mars 1698 à l'embouchure du Mississipi, dont il remonta lecours.
Cet officier acquit bientôt la preuve qu'il avait atteint le but de ses recherches. Une lettre que Tonti avait adressée treize ans auparavant à La Sale, gouverneur de la Louisiane, était tombée entre les mains d'un chef indien, et Ibervilleeneutccnnaissance:
elle rappelait les circonstances de ce voyage, les relations paisibles qu'on avait eues avec les naturels du pays , et les signaux successivement érigés par La Sale et par Tonti, pour constater le terme de leurs découvertes.
Après une longue navigation dans le lit inférieur du Mississipi , on entra dans un canal naturel de dérivation
qui reçut alors le nom d'Iberville :
cet officier en suivit le cours ; il gagna successivement les lacs de Maurepas et de Pontchartrain, et revint dans la baie de Biloxi , où il érigea un fort qui fut pendant quelques années le centre des établissements français de la Louisiane.
L'époque à laquelle nous sommes parvenus est celle où les possessions de la France en Amérique avaient le plus d'étendue. L'acquisition de la Louisiane ouvrait denouvelles ressources : des rivières navigables y circulaient de toutes parts, et le grand fleuve auquel elles se réunissaient devenait le centre de mouvement qui animait toute la colonie. Mais, pour mettre en valeur ce territoire , il fallait d'abord lui donner des habitants. Un grand nombre de religionnaires français, qui s'étaient expatriés à la suite de la révocation de l'édit de Nantes , demandèrent l'autorisation de se rendre dans la Louisiane, pourvu qu'ils pussent y jouir de la liberté de conscience. L'occasion d'expier un grand acte d'intolérance était favorable; mais on eut l'irapolitique rigueur de s'y refuser, quoiqu'on pût s'éclairer de l'exemple de l'Angleterre, qui devait aux dissidents les premiers progrès de ses établissements dans le Nouveau-Monde.
D'autres causes ralentirent la prospérité de la Louisiane : on se trompa sur l'emplacement à donner à sa capitale, et l'on en changea plusieurs fois, avant de s'arrêter à la situation la meilleure. En clîoisissant une position centrale entre la baie de la Mobile et le Mississipi , on avait en vue de donner deux grandes issues au commerce maritime de la Louisiane, de se tenir à portée de l'une et de l'autre, et d'établir entre elles des communications habituelles , parla rivière d'Iberville, et parles détroits qu'une suite d'îles basses et sablonneuses fait régner le long du littoral , depuis le lac Pontchartrain jusqu'à la Mobile. Mois les rives de la baie du Biloxi , sur lesquelles on forma un premier établissement, n'étaient favorables ni à la culture ni au commerce : elles sont cou-
vertes d'un sable fin et mouvant, où il ne croît que des pins et des cèdres ; on y essaya quelques semis de graines, que les vents mirent à nu, et qui furent desséchées par l'ardeur du ciel.
Aucun grand fleuve n'aboutissait à cette baie , et n'en facilitait les communications avec l'intérieur de la contrée. Les premières familles qu'on amena sur ces plages stériles eurent bientôt consommé les approvisionnements apportés par les mêmes navires ; il fallait les renouveler sans cesse :
cette terre dévorait tout sans rien reproduire, et l'on ne pouvait obtenir des tribus indiennes que des ressources insuffisantes et momentanées. On n'avait pour moyens de subsistance que la chasse et la pêche ; les arrivages par mer étaient quelquefois difficiles; la baie du Biloxi s'ouvrait aux vents du sud; l'ancrage de la rade était mauvais, et les navires n'avaient d'abri assuré que dans la rade de l'île Surgère , qui reçut aussi le nom d'île aux Vaisseaux ; mais on n'y trouvait qu'un mouillage de quinze pieds. Toute cette côte est généralement basse ; elle a une si faible pente que les grands navires ne peuvent en approcher que de plusieurs milles, à l'exception de quelques passes où il faut s'engager avec précaution.
Iberville reconnut bientôt que l'em-
1)Iacement de la Mobile était préféra- )le; il y construisit un fort, et celui du Biloxi fut abandonné. C'était un nouvel essai d'établissement, mais la baie avait peu de fond ; on ne pouvait y naviguer qu'avec de petits bâtiments , et l'on préféra, en 1702, la situation de l'île Dauphine, placée au midi de cette baie; des magasins, des casernes y furent construits, et ce lieu devint le quartier général de la colonie. Cette île était moins sablonneuse que la plage du continent; le maïs, le riz, quelques arbres fruitiers, le figuier surtout, pouvaient y réussir; on y trouvait, comme dans l'ile Surgère, des chênes, des pins , des sapins , propres à la construction ou à la mature.
En rapprochant des limites orientiiles le premier étaltlissement mari-
time de la Louisiane, Iberville n'avait cependant pas négligé les rivages du Mississipi : il avait fait construire le fort de la Balise près de son embouchure; il avait reconnu le fleuve, et avait marqué dans le pays des Natchez la place du fort Rosalie qu'on y érigea dans la suite. Cet officier fit plusieurs voyages en France , pour intéresser le gouvernement au sort de la colonie :
elle était son ouvrage, il lui consacra tous ses soins ; et son nom sera toujours honorablement cité dans les premiers fastes de cette histoire.
D'autres hommes secondaient de si nobles vues : Juchereau de Saint-Denys et le Sueur firent plusieurs reconnaissances le long du grand fleuve et de ses principaux affluents ; l'un remonta la rivière Rougejusqu'aux Natchitoches, où ri forma un établissement; l'autre s'éleva vers le nord jusqu'aux vallées delà rivière Saint-Pierre, où le voyageur Nicolas Perrot avait précédemment découvert une mine de cuivre. Des relations amicales furent formées avec les habitants des pays nouvellement découverts , et l'on s'attacha particulièrement à cultiver l'amitié des Illinois qui , se trouvant placés entre le Canada et la Louisiane , étaient utiles aux relations des deux contrées. Tonti commandait dans ce pays intermédiaire; et son habileté, qu'éclairait une longue expérience, maintint les bonnes dispositions des Indiens envers les Français.
Cailières , devenu gouverneur du Canada , était animé du même esprit de conciliation. Il ne s'en tint point à établir des relations amicales avec les nations indigènes , il voulut aussi rapprocher les unes des autres celles qui avaient été alliées de la France ou de la Grande-Bretagne pendant la dernière guerre. Les députés des Ottowais, des Abénaquis, des Iroquois , et du petit nombre des tribus nuronnes échappées aux désastres (le leur nation, se rendirent à Montréal, et conclurent la paix, sous la médiation du gouverneur. Cailières avait le projet de rendre plus général ce plan de pacification : il envoya des offir
ciers ou des missionnaires aux autres nations sauvages pour prévenir les hostilités qui allaient éclater sur plusieurs points, et leurs députés se réunirent a Montréal le P' août 1701. Ceux de l'assemblée précédente y revinrent. Il s'y trouva également dés Algonquins, des Miamis, des Sacks, des Illinois, des Outagamis, et d'autres guerriers des nombreuses peuplades dispersées , sous différents noms, au nord et au midi des grands lacs.
L'Indien qui avait le plus contribué à ce rapprochement de toutes les tribus était Le-Ral, orateur et chef des Hurons, homme remarquable par sa valeur, sa prudence , et par cette éloquence vive, naturelle, persuasive, qui s'adresse tour à tour à l'imagination et à la raison. Ce sauvage s'était fait chrétien ; il était attaché à la France ; mais il n'abandonna jamais les intérêts de sa nation et ceux de tous les hommes rouges : il mettait alors ses soins à les réconcilier, et cet acte devait couronner sa vie, qu'un grand nombre d'exploits militaires avaient signalée. Les efforts qu'il lit pour rapprocher toutes les opinions épuisèrent enfin ses forces; il s'évanouit au milieu d'une harangue; et lorsqu'il eut repris connaissance, il exhorta de nouveau toutes les nations indiennes à vivre dans la concorde : il semblait se ranimer pour peindre les malheurs de leurs divisions ; et son émotion l'ayant fatigué davantage , il retomba en défaillance, et fut transporté à l'Hôtel- Dieu, où il expira dans la nuit. Sa mort causa une affliction générale ; on lui rendit tous les honneurs militaires dus à son rang et à ses services : six chefs de guerre portèrent son cercueil , sur lequel on déposa ses armes et ses insignes militaires. Les Indiens, les Français et le gouverneur du Canada assistèrent à ses funérailles.
Une nouvelle réunion eut lieu quelques jours après : il s'y trouva treize cents sauvages. Callières leur déclara gu'il avait désiré les réunir, pour leur oter la hache des mains , et pour les inviter à lui remettre le soin de leurs intérêts et l'arbitrage de toutes leurs
querelles. Son discours leur fut interprété dans chacune de leurs langues , et un traité de paix fut conclu le même jour par trente -huit députés indiens. Cet acte fut revêtu, en témoignage d'authenticité, des différents signes qui caractérisaient toutes ces nations, et qui étaient pour elles des espèces de symboles , tels qu'un ours , un castor, un renard, un lièvre, un buffalo. On apporta le calumet de paix, où le gouverneur et tous les députés fumèrent à leur tour; l'épée et le tomahac furent ensevelis dans la terre ; on chanta le Te Deum ; les présents du roi de France furent distribués , et toutes les tribus se promirent les unes aux autres de rendre la liberté aux prisonniers qu'elles avaient faits.
Mais le Canada perdit bientôt le gouverneur qui avait eu la gloire de pacifier les Indiens. Son administration n'avait duré que quatre ans : une si sage politique doit la rendre à jamais recommandable. C'était faire remplir à la France un rôle généreux que de désarmer la fureur des sauvages ; la multiplicité , la cruauté de leurs guerres accéléraient la destruction de leurs tribus; en devenant conciliateur de leurs démêlés, on pouvait espérer d'adoucir leurs mœurs. Les Indiens regardaient le gouverneur du Canada comme leur père ; ils lui donnaient ce titre, toujours respecté au milieu d'eux, et ils consacraient ainsi sa prééminence et son autorité sur toutes leurs tribus.
Pour assurer une longue durée à la paix que l'on venait de rétablir entre les indigènes, il eut fallu ne pas les employer comme auxiliaires dans les guerres que les Européens se faisaient entre eux : prendre quelques tribus pour alliées, c'était les remettre aux prises avec celles qui servaient dans le parti contraire. Cette réserve ne fut point assez observée durant la guerre de la succession ; l'Angleterre était au nombre des ennemis de la France, et les hostilités des deux puissances en Europe éclatèrent bientôt entre leurs colonies d'Amérique.
Le premier signal en fut donné, vers la fin de 1702, par James Moore, gou-
L'UNIVERS
verneur de la Caroline du sud, qui tenta une expédition en Floride contre l'établissement espagnol de Saint-Augustin. Six cents hommes de milice et six cents Indiens furent chargés de cette entreprise. Le Broad-River, où l'on avait autrefois voulu fonder une colonie française, était le point de leur rendez-vous l et une partie des troupes se dirigea ensuite par terre vers Saint- Augustin, tandis que le gouverneur devait arriver par mer et bloquer l'entrée du port.
La ville qui était ouverte fut occupée sans obstacle ; mais la garnison espagnole se retira dans le fort qu'on avait mis en état de défense. Les Anglais durent attendre, pour battre en brèche, les pièces d'artillerie qu'ils avaient demandées à la Jamaïque; et, avant qu'ils pusseni les recevoir, l'arrivée inattendue de deux vaisseaux espagnols, qui apportaient de nouveaux secours a la place , en fit précipitamment lever le siège.
Charleston , d'où l'expédition anglaise était partie, fut à son tour exposée à une invasion dont le plan avait été concerté à la Havane en 1703. Les signaux de l'île de Sulivan annoncèrent l'approche de cinq navires français commandés par Letebvre.
Cette flottille naviguait avec précaution vers l'entrée de la baie ; il fallait en franchir la barre; on voulut prendre le temps de la sonder, et le débarquement fut différé jusqu'au lendemain.
Wathaniel Johnson , qui était alors gouverneur de la Caroline, profita de ce délai ; il fit arriver dans la nuit toutes les troupes de milice et tous les Indiens dont il pouvait disposer, et l'occasion de surprendre la place se trouva perdue. Le siège n'en fut pas luéine commencé : il n'y eut que quelques engagements sur le rivage ; les lourrageurs y conmiirent des dégâts , #t une force supérieure les ayant rejetés à bord de l'escadre, ils regagnèrent la haute mer.
Ces entreprises partielles et sans résultat n'étaient que le prélude d'hostilités plus graves. Le feu de la guerre passa rapidement du iv.idi au nord des
colonies anglaises. C'était !à que la France et l'Angleterre, dont les possessions étaient rapprochées les unes des autres , pouvaient trouver, sur un grand nombre de points, la malheureuse facilité de se nuire ; c'était aussi là que leurs relations avec les Lidiens devaient avoir le plus d'influence sur les événements.
Les Iroquois témoignèrent en 1703 à Vaudreuil , nouveau gouverneur du Canada , l'intention où ils étaient de rester neutres : ils le furent effectivement ; et pour ne pas troubler la paix de leur territoire, Vaudreuil évita de faire du côté de leurs cantons aucune dém.onstration militaire. Mais ii n'encouragea point les Abénaquis à rester également neutres ; il leur envoya même quelques secours , lorsqu'ils firent des incursions dans les colonies anglaises; et l'on peut regarder la part qu'ils prirent à cette guerre comme une nouvelle cause d'irritation , dont les résultats furent funestes aux colonies de la France. L'Angleterre , voyant ses possessions constamment attaquées par la nation indienne qui était la plus fidèle alliée de ses ennemis, s'attacha avec plus de persistance au projet de subjuguer les Abénaquis, et de conquérir l'Acadie, qui était trop séparée du Canada pour en être habituellement secourue.
Le 2 juillet 1704, une escadre anglaise de dix vaisseaux, venus de Boston, parut dans le bassin de Port-Royal ; les troupes débarquèrent , sonunèrent la place de se rendre , et firent dans la campagne plusieurs incursions , tandis qu'une escadre, pénétrant davantage dans la baie de Fundy, se rendait à Beau-Bassin pour opérer une diversion et faire quelque butin dans le quartier des Wines. Il y eut dans cette invasion plusieurs engagements où les Français eurent l'avantage, et l'ennemi se rembarqua le 21 du même mois.
Deux expéditions plus redoutabks furent formées, en 1707 , par Dudiey, gouverneur général de la Nouvelle- Angleterre. Une flotte de vingt-quatre bâtiments , conunandée par le colonel itlarK , parut le 6 juin à la vue de Port»
ÉTATS-UiN.IS D'AMÉRIQUE.
Royal. Elle avait à bord trois mille hoiîimes qui investirent la forteresse.
La tranchée fut ouverte le 10 , et l'on se disposait, quelques jours après, à donner l'assaut ; mais la brèche n'était pas praticable , et les pertes que l'ennemi éprouva dans quelques rencontres le décidèrent à remettre à la voile, après avoir enlevé des bestiaux et avoir brûlé les habitations hors de la place. Après cette tentative infructueuse, la flotte se retira à Casco-Bay, où elle fut promptement accrue de trois vaisseaux et de six cents hommes. Le gouvernement de la Nouvelle- Angleterre se faisait unpointdlionneur de réparer cet échec, et son escadre reparut, le 20 août de la même année, dans le bassin de Port-Royal. Subercase, gouverneur d'Acadie , avait déjà fait lever le premier siège. 11 redoubla d'activité et de vigilance , fit décamper trois fois l'ennemi de ses positions autour de la place , le surprit dans ses marches, harcela ses détaciiements , et le força à se rembarquer douze jours après.
On ressentit profondément à Boston un revers auquel on ne s'était point attendu. Les forces qu'avait employées la Nouvelle -Angleterre étaient bien supérieures à celles de l'Acadie. On s'était cru assuré du succès : on savait d'ailleurs que la reine Anne attachait une haute importance à cette conquête, qu'elle la regardait comme nécessaire à la sécurité'de ses colonies, et qu'elle désirait s'emparer, à tout prix, d'une si importante possession. Aussi les ylcadiens s'attendaient à une nouvelle attaque, et Subercase en prévint son gouvernement: mais telles étaient alors en France les calamités publiques , qu'on ne put faire passer en Acadie aucun secours. Cependant, quoique cette colonie fût réduite à ses seules ressources, elle espérait faire tête h l'orage, et relevait ses habitations. Sui)ercase, avant d'en être gouverneur, avait rempli les mêmes fonctions dans l'ile de Terre-Neuve , oii le port de Plaisance était le chef- lieu des établissements français ; il s'y était signalé , en 1705, par une heureuse expédition , et il
n'avait laissé aux Anglais que le fort Saint-John. Une nouvelle entreprise, faite durant l'hiver de 1709, eut encore plus de succès. Un détaclienient parti de Plaisance s'avança avec autant d'audace que de rapidité jusqu'à cette forteresse , qui fut emportée par escalade. On aurait pu s'y maintenir; mais il y avait si peu de troupes françaises dans l'île de Terre-Neuve , que Te gouverneur craignit de les affaiblir en les disséminant. Il aima mieux détruire le fort Saint-John que de l'occuper; et ce qui pouvait être une conquête ne devint qu'un fait d'armes courageux et sans résultat. L'Angleterre put reprendre aisément et sans coup férir les positions qu'elle avait perdues. Elle avait même alors formé le projet d'envahir le Canada, et les troupes de terre , parties des colonies anglaises, devaient être secondées par une armée navale équipée, soit en Amérique, soit en Angleterre. Mais Vaudreuil , gouverneur du Canada , avait pris toutes les mesures nécessaires pour couvrir les points menacés L'expédition de terre échoua , et l'escadre qui devait être envoyée dans le fleuve Saint-Laurent , reçut en Europe une autre destination.
Chaque année amenait de nouvelles entreprises. Les colonies anglaises continuaient d'être puissamment secondées parleur métropole; cellesde la France ne recevaient pas d'elle les mêmes secours; et Subercase étant prévenu des nouveaux projets d'invasion formés contre r Acadie,,, clîerchait autourde lui des auxiliaires ; il iestrouvaiidansîes Abénaquis, toujours disposés à renouveler leurs incursions contre les Anglais; il les trouvait dans les flibustiers, dont il encourageait la course; mais en attirant ces aventuriers maritimes , et en leur ouvrant unasile dans les ports de la colonie, il l'exposait fi des périls encore plus grands. Le gouvernement britannique voulut enlever aux flibustiers leurs repaires; il voulut mettre un terme aux hostilités dont la Nouvelle Angleterre était si souvent menacée; et une armée navale fut chargée en 1710 d'une expédition contre l'Acadie:
L'UNIVERS
elle était sous les ordres de Nicolson , et cinquante et un bâtiments de toutes grandeurs entrèrent, le 5 octobre, dans le bassin de Port-Royal. Ils avaient à bord trois mille quatre cents hommes de troupes de terre, et Subercase n'en avait que trois cents : il soutint néanmoins les premières attaques , répondit avec vivacité au feu des assiégeants, et leur fit éprouver des pertes ; mais les siennes étaient irréparables; la disproj)ortion du nombre le réduisit à capitulrt", et il sortit du fort le IG octobre, avec cent cinquante-six hommes qui lui restaient.
Ce succès encourageait l'ennemi , et un nouvel armement fut résolu contre le Canada. Nicolson était chargé de conduire les troupes de terre qui s'avançaient vers Montréal, tandis qu'une escadre anglaise devait remonter le Saint-Laurent, pour venir assiéger Québec ; mais la flotte fit naufrage vers les Sept-Isles , situées à l'embouchure du fleuve ; la plupart des grands vaisseaux y périrent avec leurs équipages, et cette perte fit précipitamment rappeler les troupes de terre. Leur expédition eut lieu dix mois après l'invasion de l'Acadie.
Cependant les habitants de cette contrée restaient attachés à la France ; ceux qui étaient éloignés de Port-Royal différaient de se soumettre au gouverneur que l'Angleterre y avait établi ; et Pontchartrain, ministre de la marine en France, encourageait les armateurs de Saint-Malo, de Nantes, de Rayonne, de la Rochelle, à unir leurs efforts pour former un établissement nouveau sur les côtes méridionales de l'Acadie, et pour déloger l'ennemi des positions dont il s'était rendu maître; mais le malheur des temps et l'épuisement du commerce ne permirent pas de trouver des fonds pour les dépenses de cette entreprise.
Il ne suffisait pas d'ailleurs de reprendre la colonie, il fallait des troupes pour la garder ; et les périls du royaume exigeaient alors la présence et l'emploi de ses dernières forces.
Le pavillon de France, long-temps florissant sur toutes les mers , n'y était
plus arboré par Hocquincourt, Reaufort, d'Estrees, Vivonne, Duquesne, dignes émules de Ruyter, de Tromp , d'Ëvertzen, de Russel, de Herbert; il ne l'était plus par Tourville , qui , en 1690, avait gagné la bataille de Révésière , et dont la gloire ne fut pas affaiblie, deux ans après, par le malheureux combat de la Hogue , engagé contre des forces très-supérieures. Le comte de Toulouse avait ensuite dignement soutenu l'honneur de la marine française, et l'on avait vu , dans les temps même de sa décadence, d'autres hommes s'illustrer par l'habileté et l'audace de leurs entreprises : c'était le temps où .Tean-Rart, Duguay-Trouin , Ducasse, Forbin, Iberville, se faisaient redouter avec de faibles escadres; d'autres armateurs se formèrent à leur exemple, et se signalèrent contre les ennemis de la France. Il est des temps pénibles où les forces de l'état se trouvant épuisées, et ne pouvant se réparer qu'avec peine , le gouvernement a recours au dévouement et au courage des citoyens ; mais la destinée d'une campagne peut rarement dépendre de leurs expéditions particulières , et c'est en vain qu'ils réussissent dans quelques entreprises individuelles , si le gouvernement ennemi, rassemblant ses forces , et pouvant donner à ses opérations plus d'ensemble et d'étendue, fait servir à une attaque générale et décisive toutes les ressources dont il peut disposer.
Deux systèmes de guerre maritime se trouvaient alors en présence l'un de l'autre : l'un s'appuyait sur des armements particuliers , l'autre sur des expéditions formées par le gouvernement lui-même ; la balance n'était point égale, et le second genre d'attaque était le plus formidable. Mais la lutte que la France soutenait contre toutes les grandes puissances de l'Europe ne lui permettait plus le même déploiement de forces : une longue suite de malheurs l'avait affaiblie; la bataille de Hochstedt, en 1704, lui avait enlevé toutes ses positions en Allemagne; la Flandre était ouverte à ses ennemis depuis la journée de Ramillies ; l'Italie
avait été évacuée après la bataille de Turin, et l'archiduc Charles, compétiteur de Philippe V , avait été proclamé roi à Madrid.
A travers des temps si orageux, il y eut quelques éclairs de gloire. L'armée française, commandée par Berwick , gagna , en 1707, la bataille d'Almanza; Villars força, au-delà du Rhin, les lignes de Stolhoffen , et la Provence fut délivrée d'une invasion que le prince Eugène y avait tentée. On vit même, l'année suivante, une armée navale partir de Dunkerque , pour tenter une descente en Ecosse, en faveur du flls de Jacques II. Mais d'autres revers suivirent ces derniers efforts : ladéfaitc d'Oudenarde amena les ennemis sous les murs de Lille, qui ne put être secourue, et les malheurs de la France furent bientôt accrus par la famine qu'amena le rif^oureux hiver de 1709.
Ce dénùment rendait plus pénible la charge des impôts ; ils étaient devenus exorbitants : une longue guerre en avait aggravé le poids ; et lorsque Desmarets fut nommé , en 1708, contrôleur général des finances, il fallait, pour couvrir les dépenses publiques, recourir à des emprunts, à des surtaxes qui atteignaient sous toutes les formes la propriété, l'industrie, le luxe et jusqu'aux plus simples nécessités de la vie ; il fiillait anticiper par des crédits sur les revenus des années suivantes , et l'on rendait le mal plus durable en consumant les ressources de l'avenir. Une telle pénurie nuisait à la régularité de tous les services ; et comme les besoins de l'armée relâchaient sa discipline , faisaient languir ses opérations , énervaient ses forces , ils devinrent la première calamité de toutes , dans un temps où les frontières étaient envahies par les étrangers.
Louis XIV, profondément ému des malheurs de son peuple, fît de nombreuses démarches pour obtenir la paix, et Torcy, son ministre, se rendit à La Haye^ près du grand-pensionnaire Heinsius. Il s'adressa ensuite au prince Eugène, à Marlborough; mais les ennemis de la France n'étaient pas encore satisfaits : on voulait imposer
au roi Thumiliante condition de joindre ses troupes à celles qui continueraient la guerre pour détrôner sou petit-fils. Ce fut alors que Louis XIV répondit noblement « qu'il aimait « mieux faire la guerre à ses ennemis « qu'à ses enfants. » Ce monarque, ranimant ses efforts pour sauver l'honneur et la majesté de la France , était aussi soutenu par cette grande pensée : que l'avènement de son petitfils au trône d'Espagne établissait une alliance naturelle entre les deux puissances; principe qui eut d'importants et de féconds résultats pendant plus d'un siècle. Ce système était alors jugé salutaire; on regardait les liens héréditaires desdeux couronnes comme utiles à leur ascendant politique, et la longue opposition que les autres gouvernements y apportèrent montre qu'ils en avaient la même opinion.
Pour soutenir une lutte devenue trop inégale, un généreux élan d'honneur et de patriotisme réunit encore sous les drapeaux du roi , et sous le commandement du maréchal de Boufflers , une armée de soixante-dix mille hommes; mais ces troupes de n-^uvelle levée furent défaites à Malplaqubf , et la prise de plusieurs villes de Flandre suivit de près ce nouveau désastre.
Eugène, portant en Espagne le bonheur de ses armes, gagna, en 1710, la bataille de Saragosse contre les troupes de Philippe V, et ce monarque était réduit à l'extrémité, quand Louis XIV lui envoya le duc de Vendôme. La fortune alors changea de parti : Vendôme vainquit à Villa-Viciosa l'armée ennemie, commandée par Staremberg ; et le résultat d'une victoire si favorable à la cause du roi fut bientôt secondé par un événement imprévu. L'archiduc Charles , qui était compétiteur de ce prince , étant appelé au trône impérial par la mort de Joseph I*"' , l'Angleterre aperçut le danger de réunir sur une même tête les couronnes d'Espagne et d'Autriche; elle parut disposée à se retirer de la lutte engagée depuis si long-temps contre Philippe V; et tandis que Marlborough désirait la continuation d'une guerre
L'UNIVERS
qui augmentait sa gloire, un parti contraire, plus attaché aux grands intérêts de l'état, cherchait secrètement les moyens de rendre la paix à l'Angleterre, en lui conservant les avantages que la guerre lui avait procurés dans ses possessions d'Amérique.
Ses principaux efforts tendaient à ce dernier résultat, et l'on reconnut dans tout le cours des hostilités combien le sort des colonies dépendait delà situation de leurs métropoles. La France, ayant à résister à toutes les grandes puissances de l'Europe, ne pouvait plus envoyer de secours à ses domaines d'outre-mer. Louis XIV avait usé sa puissance : ce ' cortège de grands généraux, d'hommes habiles qui avaient illustré son règne , ne l'environnait plus; la plupart étaient entrés dans la tombe; les autres étaient affaiblis, comme le monarque , par la vieillesse ; et ce grand pouvoir militaire, trop souvent agresseur , mais si long-temps favorisé par la fortune , était tombé d'épuisement au milieu de ses triomphes.
Il fallut subir en Amérique les conséquences des calamités que l'on éprouvait 'M Europe; et lorsqu'il parut possible de dissoudre la ligue générale qui s'était formée contre la France, Louis XIV, s'attachant à cette espérance, consentit à de grands sacrifices , pour décider l'Angleterre h se séparer de la coalition. Il promit l'abandon del'Acadie, de l'île de Terre-Neuve et des rivages de la baie d'Hudson. La Grande- Bretagne ne pouvait rien souhaiter de plus : elle ne sortait de la lice qu'en devenant plus puissante. Remarquons néanmoins qu'en paraissant incliner depuis 1711 vers une paix séparée, afin de porter la France à faire suspendre en Amérique les hostilités, l'Angleterre ne cessait pas de seconder en Europe les opérations de ses alliés : elle ne rappelait point encore Mariborough; et ce général, quoique disgracié à la cour de la reine Anne, continuait de servir et de vaincre pour elle. L'Angleterre négociait ainsi , à main armée , un arrangement particulier dont on lui asin-ait le prix, et qui amena d'abord
la signature d'une suspension d'armes le 19 août 1712. Plus a'un mois avant la signature de cette trêve, le maréchal de Villars forçant les lignes de Denain , avait ramené la victoire sous les drapeaux de la France. L'issue de cette journée rendait la paix plus désirable de part et d'autre, et les négociations commencées avec l'Angleterre se terminèrent enfin à Utrecht par un traité définitif. Ce traité cédait à l'Angleterre l'Acadie avec ses anciennes limites ; il lui cédait la forteresse de Plaisance et les autres établissements que les Français possédaient dans l'île de Terre-Neuve, en leur réservant néanmoins le long des rivages du nord et de l'ouest , depuis le cap Bonavista jusqu'à la pointe Riche , le droit de préparer et de sécher les produits de leurs pêcheries. L'iie de Cap- Breton et les autres îles situées dans le golfe et à l'embouchure du Saint- Laurent étaient également réservées à la France.
Malgré les concessions que cette puissance venait de faire, elle pouvait encore se promettre une grande prospérité coloniale : elle trouvait dans la récente acquisition de la Louisiane une compensation de ses pertes ; nrais le gouvernement français, au milieu des derniers embarras de la guerre de la succession, avait renoncé h faire valoir lui-même les ressources de cette colonie, et il avait cédé à Crozat, en 1712, le privilège exclusif de son commerce, en retenant la souveraineté et la haute administration du pays. Ce privilège fut préjudiciable aux colons : un commerce sans concurrence fit renchérir les marchandises qui leur étaient envoyées de la métropole, et diminua les profits qu'ils auraient pu faire sur leurs propres exportations. Les progrès de la population n'étaient pas encouragés par ceux de la culture , et Crozat n'envoyait dans la colonie qïi'un petit nombre de nouveaux habitants ; cette pénurie d'hommes était une cause inévitable de ruine. La Louisiane, réduite à quelques comptoirs de connnerce, ne pouvait pas être mise en valeur :
il lui fallait des établissements agricoles,
et pour en développer la prospérité el!e avait besoin d'un accroissement sensible dans sa population.
Crozat reconnut bientôt l'insuffisance de ses ressources : il ne parvint point à faire fleurir la colonie par les relations de commerce que l'on s'efforça d'établir, d'un côté avec la Floride, de l'autre avec le Nouveau-Mexique ; et , après plusieurs années d'épreuves et de pertes , il lit, en 1717, l'abandon de son privilège.
Alors se tonna une compagnie d'Occident, à laquelle le roi accorda le droit de faire, pendant vinçt-cinq ans, le commerce de la Louisiane, et de recevoir du Canada toutes les peaux de castors qui proviendraient de la traite des pelleteries. Les terres , les ports , les îles de la Louisiane étaient cédés à la compagnie : elle pouvait faire la paix ou la guerre avec les nations indiennes; elle avait la propriété des mines; elle pouvait aliéner les terres de sa concession , construire des forts, y placer des garnisons de troupes levées en France, équiper des vaisseaux, établir des juges. Le roi, en se réservant la souveraineté, s'engageait à protéger la colonie contre les agressions étrangères. La compagnie avait ses navires de commerce :
elle devait effectuer ses retours dans le royaume; elle était exempte de droits de douane pour les marchandises qu'elle envoyait oans la Louisiane , et on lui accordait une réduction de droits sur les produits qu'elle importait en France.
La concession de ces avantages ne suffisait pas encore aux intérêts de la colonie; et pour donner un premier mouvement à ses opérations, il lui fallait un crédit et des ressources effectives. On créa, pour former les fonds de la compagnie, des actions de cinq cents livres chacune , dont la valeur était fournie en billets d'état : ces billets étaient payables au porteur ; les étrangers pouvaient en acquérir; on avait la faculté de les acheter, de les vendre, de les négocier.
La compagnie s'engageaità transporter dans la Louisiane six mille blancs
et trois raille noirs pendant la durée de son privilège; mais elle ne pouvait prendre les noirs dans les autres colonies françaises, ni envoyer ses vaisseaux sur les côtes de Guinée, où le monopole de la traite avait été réglé par d autres dispositions.
La fondation de cette compagnie, d'Occident était une création de Law, qui, après avoir inutilement proposé ses plans de finances à plu3ieurs cours d'Allemagne et d'Italie , parvint à les faire adopter en France. Le crédit de la compagnie et la perspective des richesses ae la Louisiane furent les premiers mobiles que Law mit en usage pour étendre ses opérations de banque, qui n'avaient commencé, l'année précédente, que par l'émission de douze cents billets août le capital était de six niillions. Les actions de la compagnie furent bientôt portées à cent millions, et le nombre en fut rapidement accru dans une proportion bien supérieure à leur gage : la valeur en était hypothéquée sur les terres de la Louisiane, et le bas prix de leur vente mit les spéculateurs, qui voulurent faire des acquisitions dans cette colonie, en possession de domaines imlueuses, où ils purent transporter des cultivateurs et des ouvriers.
L'activité des premières opérations de la compagnie d'Occident fut favorable à la colonie : de grands concessionnaires s'y rendirent, et Ton y commença de nombreux défrichements.
Des "espérances sans bornes encourageaient ces entreprises; le Mississipi devait réaliser les fables de l'Eldorado, et l'on espérait centupler en Amérique la fortune qu'on abandonnait en Europe : l'or se changeait en papier, le papier en territoire. Mais ceux qui négligèrent d'entrer en possession n'acquéraient qu'un titre illusoire sur des déserts incultes, où ils ne transportaient aucun habitant et où ils ne commençaient aucune exploitation. Ce titre , (lont ils ne flrent point usage, tomba en désuétude ; et la propriété ne resta d'une manière incontestable qu'à ceux qui l'occupèrent et qui formèrent un véritable établissement.
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L'UNIVERS
La compagnie d'Occident s'attacha d'abord à fortifler l'île Dauphine où étaient placés les magasins et le quartier-général de la colonie. Cette île avait été ravagée en 1710 par un corsaire anglais , et il fallait la mettre à l'abri d'une nouvelle insulte; on y construisit un fort et l'on y plaça une garnison; mais au mois d''août''l7l7, l'entrée du port fut subitement fermée par un barrage de sable qu'un ouragan y avait amoncelé : alors il fallut chercher un autre mouillage pour les vaisseaux qui ne pouvaient pas remonter jusqu'à celui de la Mobile, et l'on revint dans la rade foraine de l'île Surgère, qu'on avait déjà fréquentée et qui n'est exposée qu'aux vents du nord, très -peu violents dans ces parages :
on y construisit un fort pour la sûreté des vaisseaux , et l'on transféra , pour la seconde fois , sur la plage de la baie de Biloxi , qui en est voisine , les magasins et le quartier-général que l'île Dauphine ne pouvait plus conserver.
Huit cents colons furent envoyés en 1718 par la compagnie d'Occident : ils arrivèrent tous ensemble au Biloxi , rivage stérile oià ils ne trouvèrent ni assez de provisions pour subsister , ni assez de moj^ens de transport pour gagner les différents points de la colonie : il en périt un grand nombre peu de temps après le débarquement.
Les terres où devaient s'établir ceux qui survécurent aux premières victimes étaient très-dispersées : les unes étaient situées dans les cantons de Pasoagoula, de Bâton -Rouge, des Natchez ; les autres dans ceux de la Rivière-Rouge, de rArkansas,derOhio, de rillinois. Il fallut s'y rendre péniblement ; mais on n'éprouva de la part des Indiens aucune opposition. Les Natchez offrirent même des provisions de vivres aux familles qui vinrent se fixer au milieu d'eux; et l'on construisit sur un plateau qui dominait cette contrée, le fort Rosalie, destiné à protéger les établissements français.
Le poste le plus occidental de la colonie était celui des Natchitoches :
les Espagnols du Nouveau- Mexique avaient cherché à s'en rapprocher, et
depuis quelques années ils avaient fondé dans le pays des Cenis une mission religieuse qui devint bientôt un établissement militaire , et qui porta ensuite jusqu'aux Adayes ses postes avancés. Le gouverneur de la Louisiane avait lui-même favorisé cette mission, dans la vue d'ouvrir ainsi de plus faciles relations de commerce avec le Nouveau-Mexique.
Le Mississipi étant devenu la ligne centrale de la colonie, on conçut le projet de fonder sur les rivages de ce fleuve la Nouvelle -Orléans, glorieux et noble établissement que sa situation destinait à devenir l'un des plus florissants entrepôts d u commerce. Les plans en furent tracés en 1717 par Bienville, frère d'Iberville; et cette cité naissante , favorisée de tous les avantages que peuvent assurer la richesse d'un pays immense et l'activité de la navigation la plus étendue, reçut l'année suivante ses premiers liabitants.
Cependant les progrès de la colonisation allaient être interrompus par une nouvelle guerre entre la France et l'Espagne ; et quoique l'avènement de Philippe V eût dû rapprocher les deux puissances, la turbulente inquiétude d'Albéroni , son ministre , faisait rompre une alliance achetée par tant de sacrifices. Cette rupture éclata en 1719 : la guerre allumée en Europe gagna promptement l'Amérique, et Sérigny , qui commandait les forces navales delà Louisiane, fut chargé d'une expédition contre Pensacola. Ce fort espagnol , situé sur une hauteur qui domine l'entrée de la rade , fut brusquement attaqué et se rendit par caj)itulation le 14 mai; mais on n'y laissa qu'une garnison de deux cents hommes , et la place fut reprise , le 7 août , par un armement de dix-huit cents hommes , partis du port de la Havane. Les Espagnols croyaient leurs troupes suffisantes pour s'emparer successivement de l'île Dauphine , de la Mobile et de la Nouvelle-Orléans : ils essayèrent sur les deux premiers points plusieurs attaques inutiles, et virent bientôt paraître à l'entrée de la baie
de Pensacola une escadre française, commandée par Champmeslin : elle s'empara d'un fort que les Espagnols venaient d'ériger vers la pointe de l'île de Sainte-Rose ; elle captura ensuite leurs vaisseaux après un vif combat; et Pensacola, investi par les Français et par les sauvages qui s'étaient réservé l'attaque de terre , fut contraint de capituler le 1 7 septembre. Ainsi dans la même année cette forteresse fut assiégée trois fois. Ces expéditions consécutives font juger de l'intérêt que l'on attachait de part et d'autre à la possession d'un port si avantageusement situé sur une côte qui n'offre qu'un petit nombre d'abris. Le sort de cette place dont on se disputait la conquête allait être fixé par des négociations : on conclut bientôt une suspension d'armes , et , en 1 72 1 , Pensacola fut rendu à l'Espagne, après la signature de la paix.
La compagnie d'Occident avait été réorganisée dans l'intervalle : elle fit de puissants efforts pour améliorer la situation de la Louisiane. La Nouvelle- Orléans reçut des habitants plus nombreux , et l'on y transféra le quartiergénéral de la colonie; Juchereau de Saint-Denis alla commander le poste des Natchitoches , où il avait longtemps résidé : ceux de l'Arkansas , du Missouri ,-de l'illinois , protégèrent les communications avec le nord , et celui de la Mobile continua de défendre la limite orientale. Deux autres forts furent élevés, l'un sur les bords du Tombegbe pour surveiller les Choctaws, l'autre sur la rive de l'Alabama près du territoire des Creeks. Ces précautions étaient d'autant plus nécessaires, qu'on ne pouvait jamais compter sur une paix durable avec les sauvages, et que leurs hostilités, toujours imprévues, étaient signalées par les plus barbares fureurs. On avait vu, en 1713, la nation des Tuscaroras attaquer les établissements de la Caroline , et faire main baisse au même instant sur tous les Anglais voisins de cette frontière.
Ce complot fut promptement vengé par le gouverneur de la colonie : les Tuscaroras furent attaqués à leur tour ;
on ne leur fit aucune grâce , et ceux qui échappèrent à ce désastre se réfugièrent chez les Iroquois et furent admis dans leur confédération.
Un attentat semblable, exécuté deux ans après par la tribu sauvage des Yamassees , offrit les mêmes exemples de cruauté, et il eut les mêmes résultats. Un grand nombre d'Anglais de la Caroline étant tombés à la fois sous les coups de ces barbares, ceux-ci furent vivement poursuivis ; on immola tout ce qu'on put atteindre , et les restes de leur nation se retirèrent sur le territoire de la Floride.
Quoique les fureurs des Indiens eussent été punies par les plus terribles représailles, cependant elles répandaient l'effroi dans les établissements européens voisins des nations sauvages. On avait à chercher une garantie contre leurs féroces hostilités, et les opinions variaient sur le système à suivre. Les uns pensaient que pour maintenir la sécurité des Européens, il fallait attiser la guerre entre les tribus indigènes; les autres, attribuant leur haine à la crainte qu'elles avaient d'être expulsées de leur territoire, croyaient qu'il fallait recourir à des traités de limites avec elles , afin de sanctionner par leur propre consentement la possession des terres qu'on occupait dans leur pays, et de leur assurer, par un acte solennel, le libre usage et le domaine des campagnes, des forets, des fleuves , et de tous les lieux de chasse et de pêche qui leur étaient réservés. Ce dernier parti , le plus conforme aux règles de l'humanité, fut adopté , en 1 72 1 , par Francis Nicolson , gouverneur de la Caroline : il convint avec les Chérokees et avec les Creeks , de la ligne de démarcation qui devait les séparer des colonies anglaises.
Sans borner de la même manière le territoire de la Louisiane, le gouverneur de cette colonie parvint à entretenir de paisibles relations avec les Indiens, et les mésintelligences qui survinrent, en 1722, entre les Français et les Natchez furent promptement conciliées. Le rétablissement de la bonne harmonie permettait de faire
7^ Livraison. (États-Unis d'Amérique. )
explorer avec plus de sécurité l'intérieur de la Louisiane : Le Page-Dupratz , ac:ent et concessionnaire de la compagnie d'Occident, y fit différents voyages ; il en examina le sol, les animaux et les plantes; il recueillit de nombreuses notions sur plusieurs peuplades de ces contrées , et prépara les relations qu'on eut ensuite avec elles.
Quand la guerre eut éclaté entre les Padoucas et d'autres nations américaines, voisines de l'Arkansas et du Missouri, Bienville, qui était alors gouverneur de la Louisiane, résolut de se porter médiateur entre les belligérants, et de rapprocher, par un arrangement qui serait conclu sous la protection de la France, les tribus indiennes situées à l'occident du Mississipi. Le gouverneur du Canada avait donné, en 1701 , ce salutaire exemple , en pacifiant toutes les contrées voisines des grands lacs; et Bienviile, imitant cette généreuse conduite, lit partir du fort de l'Arkansas une députation qui se rendit, au mois de juillet 1724, dans la tribu des Kansez, près de la rivière qui porte leur nom. Il y vint différents chefs des Missouris , des Osages, des Ottoways, des Panis, des Padoucas ; leurs intérêts , leurs griefs furent discutés dans plusieurs assemblées; l'envoyé français en devint l'arbitre; il régla leurs différends, et les Padoucas , anciens ennemis des Kansez , déposèrent leur haine. « Depuis long- « temps , dit leur chef, le soleil est « rouge ou couvert de nuages , les eaux « sont troubles et sanglantes , la terre « est dévastée, et les champs qui nous « séparent sont hérissés d'épines. En- « fin le jour devient plus brillant , l'eau « plus claire et plus pure , la terre re- « prend ses fleurs , et la paix aplanit « les chemins. Suivons la volonté de « notre père, et que le tomahac, jeté « dans le fleuve, roule avec ses eaux « jusqu'à la grande rivière qui doit l'en- « sevelir sans retour. »
Lorsqu'on eut pris ces résolutions solennelles, l'envoyé français se rendit chez les Padoucas avec les députés indiens : il y reçut de la nation entière le^ mêmes assurances de mix : les
j)résents qu'il destinait à tous les chef turent distribués, et il revint au for de l'Arkansas, après une absence d' quatre mois , heureusement employé; à celte pacification.
Durant plusieurs années aucun évé nement ne troubla la tranquillité de h Louisiane. Cependant il y avait moins à compter sur les dispositions des tribus placées entre le cours du Mississipi et les Apalnches : un commun sen timent d'inquiétude et de défiance les animait contre les Européens qui les environnaient de toutes parts, et qui ne pouvaient s'agrandir sans leur nuire. Les Indiens voisins de la Caroline y commettaient de fréquentes violations de territoire, et la Floride était exposée aux incursions des Choctaws; tandis que les Creeks, mieux convaincus des avantages de la paix , cherchaient à rester neutres au milieu des guerres qui éclataient autour d'eux. La nation des Cliikasaws était la plus nombreuse de celles qui touchaient la Louisiane; elle était aussi la plus inquiète et la plus hostile; constamment occup^ée à susciter des ennemis à la colonie française , elle réussit enfin à inspirer aux INatchez ses préventions et sa haine ; et ceux-ci commencèrent à voir avec ombrage l'établissement du fort Rosalie, érige sur leur territoire. Lorsque Périer remplaça Bienville dans le gouvernement de la Louisiane, il reconnut bientôt la nécessité d'y entretenir un plus grand nombre de troupes , et il en fit inutilement la demande à la compagnie d'Occident.
Les périls augmentèrent, et en 1729 une grande injustice, commise envers les Natchez par le commandant du fort Rosalie, faillit entraîner la destruction de la colonie entière.
Les Natchez étaient plus policés
3ue les peuplades voisines, au milieu esquelles ils étaient transplantés depuis plus de deux siècles. La tradition, qu'ils nommaient l'ancienne parole, leur apprenait que leurs ancêtres , établis vers le coucher du soleil, s'étaient alliés aux hommes blancs, aux guerriers du feu, quand ceux-ci vinrent sur leurs villages flottants envahir les
régions d'Anahuac. La tradition ajoutait que le vieil empire, que Théritage des Caciques fut alors subjugué, que les Natchez furent attaqués à leur tour, et qu'ils ne purent sauver leur indépendance qu'en s'expatriant et en se retirant loin des vainqueurs : ils gagnèrent ainsi de proche en proche les contrées qu'arrose le Mississipi ; ils voulurent même prendre ce fleuve pour barrière, et ils s'établirent enfin sur la rive orientale. Entourés de nations plus sauvages dans le lieu de leur retraite, ils eurent bientôt dégénéré de leurs premières institutions, et ils contractèrent, au milieu de leurs guerres avec les autres Indiens, les mêmes habitudes de férocité envers leurs ennemis et leurs prisonniers.
Néanmoins on retrouvait encore dans quelques-uns de leurs usages domestiques, de leurs principes religieux et des procédés de leur industrie, plusieurs traces d'une civilisation qui fut autrefois plus avancée. Ils avaient une langue particulière; ils croyaient au grand esprit, et à des esprits inférieurs, chargés d'accomplir ses ordres et d'être les ministres de sa colère ou de ses bienfaits : ils commençaient leur année vers l'équinoxe du printemps, donnaient aux mois les noms des animaux ou des plantes utiles à leur subsistance, avaient des villages mieux bâtis, des champs mieux cultivés , des règles de société civile moins imparfaites que celles des autres Indiens.
Le temps avait réduit leur nombre, mais ils avaient gardé cette fierté et cet esprit d'indépendance qui s'irrite contre la force et qu'on ne peut blesser impunément.
Le commandant du fort Rosalie, après avoir cherché dans les campagnes voisines le heu où il pourrait former un grand établissement agricole, avait jeté les yeux sur le village de la Pomme, occupé "par une tribu de Natchez : il en fit venir le chef, lui déclara que ce village devait être évacué par les habitants , et qu'il l'avait choisi pour y fixer lui-même sa résidence. Le chef indien chercha vainement à le touclier, en lui rappelant l'accueil que les
Natchez avaient fait à sa nation.
« Quand vous êtes venus nous deman- « der de la terre , nous vous en avons « accordé : nous en avions assez pour « vous et pour nous. Le même soleil « nous éclairait ; la mê.me terre pou- « vait nous nourrir, recevoir nos tom- « beaux et passer à nos enfants. Pour- « quoi nous ravir les forêts , les « prairies que nous partageons avec « vous, les cabanes où nous vous avons « reçus, la natte où nous fumâmes « ensemble le calumet de paix ? »
Mais le chef indien ne put fléchir cet insensé, et il obtint, pour toute grâce , que le départ des habitants du village serait différé jusqu'après la moisson ; il fallut même acheter par un tribut en grains le délai qui leur était accordé. Alors le chef médite une sanglante vengeance : les anciens sont rassemblés ; la perte des Français est résolue dans leur conseil.
Mais ce n'est point assez de détruire les habitants du fort Rosalie , c'est la ruine de la colonie entière qu'il faut obtenir : une attaque partielle n'attirerait que de funestes représailles. Suffirait-elle d'ailleurs au ressentiment des Indiens? Leurs oppresseurs ne sont-ils pas partout les mêmes, et c'ont-ils pas conspiré la destruction de toutes leurs tribus ?
Ce projet d'un seul homme devient bientôt celui de tous les autres. Le grand chef ou grand soleil des Natchez approuve cette conjuration; tous les chefs part'culiers y prennent part; les autres nations voisines sont invitées i s'y joindre ; le jour de la destructior est fixé , et ce complot est encore en veloppé d'un profond mystère. Mais la mère du grand chef des Natchez étant parvenue à le découvrir, ne put soutenir l'idée d'un si barbare attentat. Elle aimait la nation proscrite, elle avait eu d'intimes liaisons avec un Français ; et cette femn-.e , retenue par de contraires affections, n'osa pas divulguer complètement le fatal secret ; mais elle en dit assez à quelques jeunes Indiennes qui aimaient les Français , pour que ceux-ci fussent prévenus qu'il se tramait contre eux une conju-
L'UNIVERS
ration. Ils en avertirent le commandant du fort; et tel était l'aveuglement de cet offlcier qu'il les traita de lâches, les fit arrêter et méprisa leurs avis.
Enfin le jour de l'exécution était arrivé. Les Indiens vinrent de toutes parts, le 28 novembre 1729, dans la résidence du commandant, sous prétexte de lui remettre leur redevance en grains; et, tandis qu'ils affluaient dans la forteresse avec leurs nombreuses charges , d'autres se répandaient , sous divers prétextes, dans les liabitations isolées qui avaient été élevées aux environs sous la protection du chef-lieu de la colonie. Le signal fut donné aux conjurés par quelques coups de fusil tirés dans le fort. Aussitôt le commandant est égorgé ; les soldats sont assaillis avant d'avoir pu se réunir : des assassins, apostés auprès des victimes qui leur sont désignées , les frappent à la fois. Le même massacre s'accomplit dans les campagnes, et toutes les habitations sont baignées de sang. La colonie française des Natcliez se composait de sept cents personnes, il en périt le plus grand nombre : on n'épargna que les noirs attachés aux plantations, cent cinquante enfants et quatre-vingts jeunes femmes qui furent réservés comme esclaves. Ceux des blancs qui s'échappèrent ne durent leur salut qu'à l'obscurité des asiles oij ils se réfugièrent, ou aux sentiments de pitié de quelques Indiens dont ils avaient été les bienfaiteurs, et dont le cœur s'attendrit au moment du crime. Après le massacre on pilla les habitations; le fort fut détruit, et les armes et les provisions de guerre en furent transportées dans un autre emplacement, que les Natchez environnèrent de plusieurs enceintes de fortes palissades. Tous les établissements dispersés dans le voisinage furent également dévastés. Les Français avaient élevé un fort dans la contrée des Yasous, ils y furent égorgés : ils eurent le même sort aux environs ; et les meurtres se seraient étendiis plus au loin, si quelques incidents n'avaient fait rapprocher le moment de l'exécution. Plusieurs alliés des Natchez se
voyant devancés crurent avoir été trahis, et n'espérant plus surprendre sans défense les Français établis au milieu d'eux, ils n'attentèrent pas à leurs jours. Une conspiration formée par quelques noirs fut en même temps découverte à la Nouvelle-Orléans ; les auteurs en furent arrêtés , et l'on ne douta pas que leur plan ne fût lié au complot qu'avaient si cruellement exécuté les Natchez.
A la nouvelle d'un si tragique événement, la Louisiane se couvrit de deuil. Périer, qui en était gouverneur, résolut de venger tant de sang répandu ; mais ses forces étaient insuffisantes :
il eut recours à l'alliance des Choctavrs , il l'obtint ; et tandis que leurs guerriers marchaient vers le territoire des Natchez , un corps de deux cents Français, commandés par le major de Loubois, prit la même direction.
Il fallait d'abord sauver les femmes et les enfants que les Indiens retenaient m esclavage , et tel était le premier but de l'expédition. Les Choctaws, qui arrivèrent, le 27 février 1730, au pied de la forteresse où s'étaient retranchés les Natchez, y restèrent longtemps dans l'inaction; et quand les troupes françaises arrivèrent, elles investirent et assiégèrent le fort, qui se défendit jusqu'au 25 mars. Enfin l'ennemi demanda à capituler, et il offrit de rendre tous ses esclaves ; mais il menaçait de les brûler si les assiégeants ne se retiraient pas vers le bord du fleuve : Loubois, pour leur sauver la vie, consentit à cette condition, et les femmes , les enfants et les noirs lui furent remis. Il voulait ensuite renouveler l'attaque de la place, mais pendant la nuit tous les Natchez l'évacuèrent, et Loubois n'y trouva que des habitations désertes." Il détruisit les retranchements indiens, fit relever dans le voisinage le fort Rosalie où il laissa une garnison, et ramena à la Nouvelle-Orléans , pour glorieux Irophée de son expédition , lé cortège délivré par ses soins, les femmes qui avaient échappé au massacre de leurs époux , et ces faibles enfants que leur âge avait fait épargner.
]\Iais la guerre était encore engagée avec les Natchez : ils avaient fui , en restant animés du même esprit de Haine ; c'étaient des ennemis irréconciliables, et leurs barbares hostilités mirent entre eux et la colonie une barrière insurmontable. Ils surprirent et massacrèrent dans les forêts une partie des soldats et des ouvriers qui allaient y chercher des matériaux pour la construction du nouveau fort; ils attaquèrent des voyageurs, ils pillèrent des habitations isolées ; et n'espérant plus se maintenir sur leur territoire, lorsqu'ils eurent appris que l'on faisait contre eux de nouveaux préparatifs , ils abandonnèrent la contrée qu'ils occupaient près du fort Rosalie, et se retirèrent sur la rive occidentale du Mississipi , vers les hauteurs qui séparent les bassins de la Rivière-Rouge et de l'Arkansas.
Les désastres que la fureur des Natchez avait fait éprouver à la Louisiane augmentèrent les pertes de la compagnie d'Occident. Il devenait plus difûcile de les réparer : les illusions, les espérances qui avaient séduit les premiers colons s'étaient évanouies; le prestige ne pouvait plus renaître; et pour remettre en valeur cette possession, il fallait lutter contrede nombreux obstacles. La compagnie n'étant plus en état de les surmonter, abandonna au roi en 1730 toutes les concessions qu'elle avait obtenues, et lui fit la remise de la colonie. Périer en conserva le gouvernement. Il projetait une nouvelle expédition contre les Natchez.
On lui envoya de France un léger renfort de troupes , et ses préparatifs ayant été terminés au milieu de l'hiver, il remonta le Mississipi, la Rivière- Rouge, la Rivière-Noire, le Bajoucd'Argent , pour aller à la recherche de l'ennemi , dont il était encore séparé par de vastes forêts. Un jeune Indien que les Français surprirent à la pêche leur indiqua, en voulant leur échapper, le sentier qui conduisait au principal établissement des Natchez, et le nouveau poste qu'ils avaient fortifié fut investi le 20 janvier 1731. Les Indiens étaient résolus à se défendre ; ils firent
avec audace plusieurs sorties pour arrêter les progrès de la tranchée; mais l'explosion d'une bombe qui tomba au milieu du fort, dans le quartier occupé par les femmes et les enfants , fit tout à coup éclater des cris lamentables; et les Natchez, n'espérant plus pouvoir se défendre, firent des signaux pour obtenir une suspension d'armes et une capitulation. Ils espéraient prolonger la négociation jusqu'à la nuit, afin de s'évader au milieu des ténèbres ; mais on surveillait les approches de la place , et la plupart de ceux ^qui en sortaient y furent rejetés. Un petit nombre s'enfuit, les autres se rendirent à discrétion , et ils furent emmenés comme esclaves à la Nouvelle-Orléans ; les femmes furent dispersées dans les habitations de la colonie , et l'on transféra les hommes à Saint-Domingue. Ainsi vint à s'éteindre une nation ennemie qu'une première offense avait révoltée : l'imprudent orgueil d'un homme avait amené cette longue série de crimes et de calamités. Déplorable exemple de l'abus du pouvoir et de l'aveugle irritation de tout un peuple qui, en conjurant la perte de ses ennemis, prépare sa propre ruine !
Le grand chef des Natchez était au nombre des prisonniers qu'on avait faits, et les Indiens qui avaient pu s'échapper de la place étaient trop faibles pour chercher à se réunir sous un nouveau chef; ils se réfugièrent chez les Chikasaws et leur demandèrent de les adopter. Ce droit d'asile était connu dans toutes les contrées sauvages de l'Amérique. Lorsqu'une nation , ravagée par la guerre ou par d'autres fléaux , était près de s'anéantir, ses débris pouvaient être recueillis par un nouveau peuple : elle lui envoyait les orateurs chargés de lui pemdre ses désastres et de lui adresser ses supplications. « La terre de « nos pères est envahie; l'incendie a « dévoré nos forêts, nos habitations, « nos récoltes ; il ne nous reste que « des armes. Accordez-nous de vivre « avec vous , de partager vos fatigues, « de combattre vos ennemis. »
L'UNIVERS
Cette hospitalité, que l'on refusait rarement au malheur et à la prière , prescrivait de mutuels devoirs , et quand des familles fugitives avaient été adoptées par une nation , elles partageaient toutes ses destinées; elles étaient placées sous sa protection immédiate; leurs anciens ennemis ne pouvaient les poursuivre sans entrer en guerre avec le peuple qui les avait reçues.
IJVRE QUATRIÈME.
FONDATIOn DE LA GÉOROIE , ET COMPLEMENT
DE l'occcpation coionialk des rivages DE l'Atlantique. Considérations sur
LES RAPPORTS DES COLONIES ANGLAISES AVEC LEUR MÉTROPOLE : COMPARAISON DE CE SYSTÈME ET DE CEUX DES PEUPLES AN- CIENS, Accroissements de la navigation, DKS PÊCHERIES , DU COMMERCE, DE
l'agriculture, dk l'industrie, de la population.
Nous avons suivi les premiers progrès des colonies européennes fondées sur la côte orientale et dans les régions intérieures de l'Amérique du nord. Il restait encore à occuper, sur les rivages de l'Atlantique , un vaste territoire, également revendiqué par les possesseurs de la Floride et par ceux de la Caroline. Les Espagnols n'y avaient aucun établissement, et les Anglais y avaient déjà exercé des actes de juridiction et d'occupation temporaire , qui les conduisirent par degrés à une prise de possossion. Lorsqu'ils attaquèrent , en 1701,leslndiens Apalaches, qui avaient commis des incursions dans la Caroline, ils les poursuivirent , et portèrent le théâtre de la guerre entre le cours du Savannah et celui de l'Alatamaha; ils érigèrent ensuite un fort sur la rive de ce dernier fleuve, soit pour contenir les Indiens, soit pour empêcher l'évasion des esclaves noirs qui se réfugiaient en Floride : le gouvernement espagnol se plaignit de la création de ce poste militaire; et quoique l'incendie accidentel du fort eût bientôt mis un terme à cette contestation , les Anglais se pré-
valurent ensuite d'un premier établissement, pour étendre leurs prétentions sur tous les territoires situés au nord de la rivière Sainte-Marie. On y avait projeté la fondation d'une nouvelle colonie , dans la vue d'ouvrir un asile aux indigents de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, et afln de mieux assurer la défense de la Caroline; on offrait aussi une retraite aux pauvres
Erotestants des autres pays , et les ienfaiteurs qui s'occupèrent de cette colonie la mirent sous la protection de Georges I". Le sceau qu'ils adoptèrent représentait les deux grands (leuves de cette contrée , sous la forme de deux nymphes penchées sur leurs urnes ; un génie s'élevait eîitre elles : il portait une lance et une corne d'abondance; sa tête était ornée d'un bonnet phrygien.
Au mois de novembre 1732, cent quinze colons s'embarquèrent à Gravesend pour la Géorgie : James Oglethorpe, principal promoteur de l'entreprise, était avec eux, et il se signala par son zèle pour cet établissement, qui fut d'abord fixé à Savannah, près de la rivière de ce nom. Tout le territoire situé au midi du fleuve appartenait aux Creeks : Oglethorpe désira en acquérir d'eux une partie; il leur fit des présents et conclut la paix avec eux. Une députation de Creeks l'accompagna ensuite à Londres, et le bon accueil qu'elle y obtint du roi contribua à l'affermissement de la paix.
Une colonie de cent soixante-dix Suisses partit de Neuchâtel et vint s'établir à Purisbourg, au nord de Savannah; une autre colonie de cent trente montagnards écossais vint fond*i3rInverness sur l'Alatamaha, et cent soixante Irlandais s'établirent dans un autre canton.
Dans le premier plan d'organisation de la Géorgie , on considérait chaque planteur comme un soldat; il devait être pourvu d'armes et de munitions.
Choque terre était regardée conmie fief militaire, et se transmettait par héritage en ligne masculine. Aucun homme ne pouvait sortir de la province sans congé. Tout domaine qui n'était pas
ÉTATS-UINIS D'AMÉRIQUE.
cultivé pendant dix-huit ans retournait aux actionnaires. Il fallait une licence pour commercer avec les Indiens. L'emploi des nègres et l'importation des liqueurs fortes étaient prohibés ; mais on révoqua bientôt ces dernières restrictions.
Quelques forts furent érigés vers les territoires des Creeks et des Cherolœes , et Oglethorpe fit aussi construire les forteresses d'Augusta et de Frederica. Le gouverneur de la Floride en prit ombrage ; il demanda que les Anglais évacuassent tout le territoire situé au .midi de la baie de Sainte-Hélène; mais il n'insista pas sur cette plainte ; sa protestation n'amena aucune hostilité, et les forts que l'on avait construits furent maintenus.
La fondation de la Géorgie étant venue compléter l'occupation des côtes de l'Atlantique par les Européens, nous pouvons maintenant embrasser l'ensemble des possessions anglaises dans l'Amérique du nord , et nous nous trouvons naturellement conduits à quelques considérations sur les causes et les effets des changements qu'éprouva la forme de leur administration, et sur la tendance de chaque colonie vers un mode de prospérité et d'industrie, analogue à sa situation particulière.
Le principal but des fondateurs avait été de faire fleurir les colonies par de bonnes lois : on avait aussi reconnu la nécessité de leur assurer constamment la protection de la métropole, et l'on eut enfin à déterminer les rapports qui devaient les unir à elle, de manière à concilier leurs intérêts respectifs , et à développer sans collision leurs communes ressources.
Un tel problème était difficile à résoudre, et , pour se guider dans l'examen de cette question, on voulut s'instruire des leçons du passé. Les anciens avaient eu des colonies ; que!
système observaient-ils dans leur établissement et pour leur conservation. ?
Une si imposante autorité devait être d'un grand poids, et les peuples par lesquels la civilisation de l'Europe çivnit commencé conservaient sans
doute le droit de l'éclairer par leur exemple.
On eut autrefois deux espèces de colonies : celles que de simples citoyens, réduits à leurs seules ressources, allaient fonder volontairement et sans mission sur un sol étranger, et celles qu'un gouvernement faisait établir par ses généraux ou par d'autres délégués. Les colonies de la première classe étaient indépendantes ; elles existaient par elles-mêmes, et jouissaient de leurs propres droits : elles créaient leurs magistrats et leurs juges ; elles décrétaient leurs lois , n'étaient soumises à aucun tribut étranger , et faisaient à leur gré la paix ou la guerre. Les autres colonies, dont un gouvernement était le fondateur et le soutien , ne jouissaient pas d'une semblable immunité : elles avaient les mêmes amis et les mêmes ennemis que la métropole; elles devaient prendre les armes pour sa défense ; elles reconnaissaient son droit de suprématie, et souvent elles ne pouvaient pas changer leurs lois sans son autorisation.
On peut citer à la tête des colonies indépendantes Carthage qui fut fondée par les Phéniciens, et qui ne fut jamais considérée comme tributaire de ïyr, soit dans la paix, soit dans la gusrre; et l'on doit ranger dans la classe des autres colonies restées soumises à la métropole, celles que fonda Carthage dans plusieurs îles de la Méditerranée, sur les côtes d'Afrique, sur celles d'Espagne et au-delà des colonnes d'Hercule. Les Carthaginois songeaient à l'agrandissement de leur commerce; ils cherchaient à attirei' dans les colonies qu'ils établissaient les productions des contrées voisines; ils y propageaient leur industrie, leur navigation , et en favorisant les échanges entre les différents peuples ils multipliaient les richesses de tous.
Les nombreux comptoirs qu'ils formèrent tendirent à répandre de toutes parts la connaissance des arts utiles qui contribuent au bien-être des nations; ils rapprochèrent des peuples qui s'évitaient, et firent servir les re-
T7UNIVERS
lations du commerce aux progrès de l'industrie.
L'établissement des colonies grecques eut un but moins commercial.
On regardait leur fondation comme un moyen nécessaire pour subvenir aux besoins d'une population toujours croissante. Des états si limités dans leur territoire auraient été surchargés par un surcroît d'habitants : on envoyait successivement au dehors différents essaims de cultivateurs; et ceux-ci portaient avec eux sur d'autres rivages leurs institutions, leur langue et leurs dieux. Si les colonies étaient attaquées, elles recouraient aux secours de la métropole : elles prenaient part à sa défense lorsqu'elles en étaient requises; elles déféraient à ses conseils, et lui reconnaissaient l'autorité que la mère-patrie a sur ses enfants.
Souvent elles envoyaient leurs théories aux jeux olympiques de la Grèce et à ses t'êtes les plus solennelles ; elles avaient un culte semblable; elles observaient les mêmes rites dans leurs funérailles , et gardaient une religieuse affection pour les lieux de leur origine. Les colons ne voulaient pas que la métropole fût menacée et qu'on insultât les monuments de leurs ancêtres.
Toutes les colonies grecques n'étaient pas restées dans la dépendance politique de la mère-patrie, mais elles se croyaient encore liées à ses intérêts , à sa destinée, par des devoirs de reconnaissance , de piété filiale et d'humanité ; et ce genre d'obligation morale et naturelle entraînait sans peine une nation douée d'une si vive sensibilité.
Rome avait formé d'autres liens entre elle et ses colonies : elle les fondait pour affermir ses conquêtes et Î)our étendre sa puissance , soit qu'elle es envoyât dans les terres vacantes qui avaient été dévolues au domaine public, soit qu'elle les plaçât comme un boulevard sur les limites de son territoire. Les soldats, les vétérans de ses légions étaient souvent les premiers possesseurs de ses colonies , et c'était au milieu d'un camp que l'on jetait Les fondations d'une nouvelle
cité. Aussi les règles du devoir et de la discipline militaire devenaient la base des rapports d'une colonie romaine avec sa métropole. La frontière où on l'avait établie était particulièrement confiée à sa garde ; et quelles que fussent les régions et les distances, elle se trouvait toujours placée sous la domination commune. Rome établissait ses lois et ses magistrats dans les colonies qu'elle avait fondées : elle y envoyait des préteurs , des décurions , des édiles ; elle y percevait des tributs ; elle y faisait des levées militaires ; et si les colons prenaient les armes contre elle, ils n'étaient pas seulement traités en ennemis , on les poursuivait comme rebelles.
Tels étaient les différents systèmes que pouvaient avoir à consulter les hommes qui cherchaient l'autorité de l'exemple, pour fonder les rapports des colonies anglaises avec leur métropole ; mais la différence des temps et des situations ne permettait pas d'imiter d'anciennes formes sans les modifier; et celles qu'on adopta participèrent de l'esprit du siècle dans lequel elles furent établies.
La variété des institutions politiques et religieuses entre lesquelles chaque colonie fit un choix, fut le premier résultat de cette liberté d'opi-' nions que l'on s'attacha dès l'origine à ménager et à favoriser. Les vues de tous les hommes qui se rendaient en Amérique purent être satisfaites, et ils réglèrent eux-mêmes leur destinée et les formes de gouvernement sous lesquelles ils désiraient vivre. Cet accord de principes avec des concitoyens dont on s'était volontairement rapproché devint pour tous une première cause de bien-être et d'union. Ils restaient d'ailleurs attachés à la métropole par plusieurs institutions fondamentales, dont ils eurent habituellement à reconnaître les avantages.
Ces institutions étaient celle du jury, qui dans les procédures criminelles donnait une garantie de plus à l'innocence; celle de Yhaheas corpus, qui allégeait la condition des accusés en leur laissant la liberté sous caution:
celle du système représentatif, appliqué à la discussion des lois et à l'administration des revenus et des dépenses publiques. Il ne pouvait être adopté aucun règlement contraire aux institutions de la métropole : chaque Anglais, en se rendant dans les colonies, y conservait des droits naturels , imprescriptibles, inhérents à sa qualité de sujet de la Grande-Bretagne , et il continuait de jouir, comme citoyen, des sûretés que lui donnaient les lois de la mère-patrie. Ces privilèges judiciaires, ces formes représentatives, cette habitude de discuter les intérêts de son pays , de comparer les ressources aux besoins, et de s'identifier au bien-être d'un état qui devient ainsi la chose publique, donnaient aux hommes plus de patriotisme et les faisaient concourir à la prospérité commune.
Lorsque les colonies anglaises commencèrent à se former, ce fut en vertu des concessions faites par le roi , qui regardait comme son domaine propre les terres nouvellement découvertes , et qui établissait entre les colonies et la couronne des rapports fondés sur les institutions féodales. On en trouvait un exemple dans les droits de suzeraineté que le roi exerçait sur le comté palatin de Durham", situé au nord du duché d'York; et le même genre de lien fut appliqué aux premières concessions de territoire. Les compagnies ou les propriétaires qui les obtinrent furent autorisés à distribuer les terres, à les faire occuper à leur gré , même à les ériger en liefs; ils en perçurent les redevances , et ils y jouirent des droits seigneuriaux.
Ainsi les domaines avaient leurs charges, et l'on pouvait les retirer s'il ne s'y faisait pas d'établissement dans un délai déterminé. Cette obligation de les occuper , de les défricher , et d'en payer le cens annuel , avait pour résultat d'en accélérer la culture et de borner chaque concession particulière à l'étendue de terres qui pouvait effectivement être exploitée et jnise en valeur par le concessionnaire. Quant à la forme du gouvernement intérieur, on assimila plusieurs colonies à d'autres
provinces que la couronne possédait hors du royaume , et on leur appliqua les institutions de l'île de Jersey, où l'on suivait encore les coutumes du duché de Normandie, parce que cette île en avait autrefois dépendu. Ces coutumes consacraient , comme celles d'Angleterre , l'obligation d'assembler périodiquement les états , et de ne lever aucun impôt sans leur participation.
Le système représentatif fut ainsi attaché à l'institution des colonies, et le droit de souveraineté du roi s'y trouvait en même temps introduit. Les modifications que subirent ces deux principes, dans leur application et dans leur degré d'étendue , tinrent aux variations que le gouvernement de la métropole eut à éprouver lui-même.
L'autorité du parlement britannique fut agrandie à la fin du règne orageux de Charles I" et pendant la durée du protectorat; les mêmes prérogatives lui furent conservées après le rétablissement de Charles II. Les droits personnels du roi se trouvaient alors limités, et les colonies ne furent plus considérées comme son domaine propre; elles étaient devenues parties intégrantes de la monarchie : les habitants conservaient le caractère et les privilèges de sujets britanniques , et ils étaient régis et protégés par les institutions mêmes de la métropole , dans la jouissance de leurs principaux droits politiques et civils.
Nous avons remarqué qu'à différentes époques les colonies fondées sur des Chartres, ou cédées à des propriétaires, passèrent sous le gouvernement royal , et se trouvèrent ainsi assimilées les unes aux autres dans leurs rapports avec la couronne.
Ces transactions successivement faites eurent des résultats analogues; et comme le Massachusett avait reconnu le premier cette forme de gouvernement , on put se régler sur son exemple, pour déterminer les liens qui allaient unir au royaume les autres colonies.
Dans le Massachusett , le gouverneur était créé par le roi. Il était as-
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sisté dans ses principaux actes par un conseil dont il devait avoir l'assentiment. Les intérêts des habitants étaient représentés dans une assemblée générale, qui se composait du gouverneur, du conseil , et d'un certain nombre de députés élus par les citoyens. L'assemblée générale nommait aux places vacantes dans le conseil ; elle établissait des tribunaux, elle faisait des lois, en se conformant, autant qu'il était possible, à celles d'Angleterre; elle imposait des taxes personnelles et réelles : l'emploi en était fait par les ordres du gouverneur, avec l'avis et le consentement du conseil , pour le service du roi et la défense du pays. Le gouverneur exerçait un droit de veto sur les actes de l'assemblée générale, qui devaient aussi être envoyés au roi, pour être confirmés ou rejetés. Il pouvait assembler les milices, les armer , les discipliner, les conduire contre l'ennemi. Tous les pouvoirs constitutionnels du roi , son autorité civile et militaire et la portion d'autorité législative qui lui appartenait avaient été délégués au gouverneur; mais le monarque s'était réservé l'exercice des prérogatives souveraines les plus importantes, le droit de faire la guerre, d'ériger des places fortes , d'y envoyer des troupes , d'autoriser les armements en course, de conclure la paix, de régler les rapports de neutralité, d'alliance, de eemmerce avec d'autres états. Tous les actes d'administration où se trouvaient mêlés les intérêts de la mère-patrie n'avaient de caractère légal qu'après avoir été approuvés par le roi.
En faisant passer sous le gouverne- ^ m-ent royal toutes ces possessions éloignées, on déterminait aussi d'une manière uniforme leurs rapports commerciaux avec la métropole et avec les autres pays; et les modifications ultérieures qu'éprouva ce genre de relations devinrent également applicables à toutes les colonies. Elles avaient eu d'abord la faculté d'exporter leurs productions dans les pays amis ou alliés de la Grande-Bretagne, et cette autorisation fut spécialement accordée au
Maryland , sous le règne de Charles 1" ; mais sous celui de Charles II elle fut refusée aux fondateurs de la Pensylvanie. L'acte de navigation qui changea tous les rapports du commerce maritime avait paru dans l'intervalle, et cet acte, publié en 1651 , sous le gouvernement de Cromwell, restreignit toutes les relations des colonies avec l'étranger. Cet acte portait en substance que les produits agricoles ou manufacturés des colonies britanniques ne pourraient être importés en Angleterre que sur des navires anglais; qu'il en serait de même des produits de toutes les autres contrées d'Asie , d'Afrique et d'Amérique; que les vaisseaux des puissances européennes se borneraient à importer en Angleterre les provenances de leur pays; que les étrangers qui introduiraient dans le royaume les produits de leurs pêches , y paieraient le double des droits de douane imposés aux nationaux ; qu'aucun vaisseau étranger ne pourrait charger des marchandises en Angleterre pour les transporter dans d'autres ports , à moins que les trois quarts de son équipage ne fussent composés d'Anglais.
Les principes de l'acte de navigation furent souvent confirmés et renforcés par d'autres lois, qui concouraient toutes à rendre exclusif le commerce des colons avec la métropole. Les étrangers pouvaient être aisément admis dans les colonies, lorsqu'ils venaient s'y établir et s'y incorporer:
alors ils "devenaient membres de l'association et ils y acquéraient les droits civils; mais ils ne pouvaient pas s'y introduire comme négociants étrangers pour exercer leur trafic , ou pour y servir de facteurs. Toutes ces opérations de commerce ne devaient être suivies que par les Anglais qui venaient y résider , ou par les colons eux-mêmes. Les uns et les autres jouissaient également du droit de naviguer et de commercer entre les deux pays. Aucune compagnie n'avait le privilège exclusif de ce commerce; tout sujet anglais pouvait librement s'y livrer; et cette franchise individuelle" donna ra-
pidement aux relations de l'Angleterre avec ses colonies une activité d'autant plus grande que ses possessions d'Amérique étaient très-étendues, qu'on y arrivait par un grand nombre de ports et que la population y faisait journellement des progrès.
Les échanges habituels de ce commerce étaient ceux des produits du sol contre les articles manufacturés.
L'industrie de l'Angleterre fournissait à ses colonies les étoffes , les meubles, les ustensiles , tous les objets fabriqués, nécessaires aux usages de la vie.
L'accroissement du bien-être des habitants augmentait ce genre de consommation ; les nécessités du luxe venaient se joindre aux véritables besoins, et pour acquérir les moyens de se procurer ces jouissances, on mettait en valeur toutes les ressources territoriales que pouvaient offrir les colonies. Leur prospérité première dépendit de leur fécondité. On commençait par demander au sol toutes ses 'richesses.
On avait des bois pour la construction et la navigation, de la résine, des cuirs, de nombreuses pelleteries, des charbons fossiles, des métaux, une abondante variété de plantes indigènes ; et si l'on joignait aux produits de la chasse , et à ceux que la terre offrait spontanément , tous les trésors de la culture, on y trouvait la base d'une prospérité commerciale, propre à développer encore l'activité du travail.
Le génie colonial est essentiellement agricole ; il s'attache avant tout à exploiter la terre : ce sont là ses premières conquêtes; il les prolonge, il les multiplie ; et quand les Européens qui ont U'anchi l'immensité de l'Océan pour chercher une nouvelle patrie ont défriché le rivage qui les avait reçus , cet esprit aventureux qui les avait dirigés vers des contrées inconnues les porte à poursui\TC leurs entreprises.
Un vaste territoire leur est ouvert; une autre perspective attire leurs regards; et ce qu'il y a de vague et d'incertain dans la destinée qui les attend aiguillonne leur espérance. Cet élan vers l'avenir animait les fondateurs des colonies , et le même esprit se propa-
gea de race en race chez leurs descendants.
A mesure que se développèrent les ressources de l'agriculture , et ([ue les colonies anglaises acquirent plus de richesses, de population et d'étendue, il parut nécessaire de leur assurer d'autres avantages; et l'Angleterre, modifiant envers elles la première rigueur de ses règlements, leur permit un commerce limité avec d'autres pays situés hors d'Europe, soit qu'ils lui appartinssent, soit qu'ils dépendissent d'une autre puissance. Cette autorisation étendit la navigation des colonies anglaises, et leur ouvrit les parages d'Amérique, d'Afrique et d'Asie. On voulut pénétrer dans tous les ports que les autorités locales ne rendaient pas inaccessibles par leurs prohibitions. Le génie du commerce s'empara d'un si vaste champ : on construisit de nombreux navires; on multiplia les défrichements; de nouveaux produits furent demandés à la terre; des fabriques furent successivement établies; les colonies reconnurent qu'elles avaient un principe d'existence et de bien-être qui leur était propre et que le cours du temps devait fortifier.
Boston offrait l'exemple de ce mouvement progressif : aucune ville n'était plus remarquable par l'activité de son commerce et par l'impulsion donnée à l'industrie; c était alors sur ce point que se dirigeaient les principaux arrivages : Boston était devenu le premier entrepôt du continent américain, Philadelphie au centre des colonies anglaises, et Charleston vers le midi , étaient alois les autres places les plus importantes. Baltimore s'agrandissait plus lentement , et New-York ne s'élevait point encore au rang que devaient lui assigner un jour l'étendue et l'éclat de son commerce.
Nous devons attribuer en grande partie les premiers développements de cette navigation à une branche d'économie maritime qui , depuis la pacification générale de 1713, fit dans les colonies anglaises de rapides progrès.
Leurs pêcheries occupaient de plus grands parages : celles des côtes et des
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bancs de l'Acadie leur appartenaient exclusivement. L'Angleterre, devenue maîtresse de l'île entière de Terre- Neuve, pouvait avec plus de facilité multiplier ses bâtiments pêcheurs dans les mers voisines et sur les bancs avancés; elle étendait ses pêcheries le long des côtes orientales du Labrador, et les colonies prenaient une grande part à ces exploitations maritimes.
Lorsqu'une nombreuse et intéressante population cherche sur les mers une partie des éléments de son bienêtre et de sa puissance , quand la pêche et la navigation l'enrichissent, développent son énergie , et l'accoutument aux plus grands périls, le devoir d'un historien est de la montrer aussi sur le nouveau théâtre où elle va se déployer : il doit, pour la faire mieux connaître, tracer ses habitudes maritimes , indiquer les ressources que lui fournit l'Océan, suivre même quelques-unes de ces aventureuses expéditions qui attestent son industrie , son courage, et qui étendent au loin son influence politique et commerciale. La part que cette nation est appelée à prendre aux affaires du monde la signale d'une manière trop remarquable, pour que nous ne cherchions pas à développer une des principales causes de sa grandeur.
Un tel motif peut sufflsamment expliquer les développements où nous devons entrer sur quelques pêcheries dont les colonies anglaises eurent à s'occuper vers les côtes du continent américain et dans d'autres parages de l'Atlantique. Le droit de les exploiter était commun à tous les sujets anglais: la métropole et les colonies jouissaient, sous ce rapport , des mêmes avantages ; et les opérations de la pêche , se trouvant ainsi soutenues par un plus grand nombre d'armateurs , pouvaient devenir plus variées , plus importantes, et embrasser de plus grands espaces sur l'Océan.
Depuis le commencement du seizième siècle, la pêche de la morue était exploitée par les Européens , et leur fournissait une pépinière de ma-
telots accoutumés à toutes les fatigues d'une pénible navigation. Elle ne s'était d'abord exercée que sur quelques bancs de l'Atlantique, voisins de l'Irlande, des Orcades, des îles Shettland, de l'Islande, des côtes de Norwége, et sur le Doggers-Bank dans la mer du Nord; mais la pêche sur le grand banc de Terre-Neuve fut bientôt préférée à toutes les autres : elle s'étendit ensuite aux autres plages de cette île, aux côtes du golfe Saint-Laurent, à celles de Labrador; et l'on reconnut que ce n'était point aux mêmes époques que la morue arrivait dans les différentes régions de l'Atlantique.
Elle se montre, dans les mois de février et de mars, sur les côtes de Loffoden , au mois d'avril sur le banc qui se prolonge entre les îles Shettland et Faroer, et ce poisson paraît ensuite vers les côtes d'Islande. L'exploitation des parages de Terre-Neuve commence dans les premiers jours de mai ; la morue abonde alors sur la côte occidentale de cette île, depuis le Cap-Riche ou Cod-Roi jusqu'à la baie des Trois-Iles, et c'est là que l'on peut faire la première pêche.
Cette famille innombrable remonte ensuite lentement vers le nord jusqu'à la fin du mois de juillet, et le côté nordest de l'île devient alors le plus poissonneux. Les bâtiments qui fréquentent les côtes de Labrador se rendent à leur destination vers les premiers jours de juin. Ils commencent par la pêche du capelan, qui sert d'amorce pour la morue et qui abonde dans ces parages , et ils choisissent et se répartissent entre eux les stations qu'ils ont à occuper, depuis le golfe Saint- Laurent jusqu'à l'île de Cumberland , située à l'entrée de la baie d'Hudson.
La morue des côtes de Labrador est plus petite que celle du grand banc de Terre-Neuve , où la pêche est plus productive, et où il arrive, chaque année, un plus grand nombre de bâtiments.
Le grand banc occupe , du nord au sud , un espace de huit degrés ; il se compose d'une suite de montagnes et de plateaux sous - marins , dont on
trouve les sommets à trente ou quarante brasses de profondeur. Ces plateaux sont couverts de coquillages et de différentes espèces de poissons dont les morues font leur nourriture. La pêche y est toujours aussi abondante , quoiqu'elle soit annuellement exploitée depuis plus de trois siècles : elle l'est également vers les côtes de l'île de Terre-Neuve et vers celles de Cap- Breton et de l'Acadie ; elle l'est encore dans le golfe Saint-Laurent, et dans toute la partie inférieure du fleuve.
Après la pêehe de la morue, celle du hareng est la plus abondante : elle occupe sur les côtes d'Europe et sur celles de l'Amérique du nord différentes stations, qui correspondent toutes à des bancs et à des battures maritimes dont les hauts -fonds sont généralement favorables à la population des mers. Les harengs sortent , tous les ans , en troupes innombrables , de la région des glaces polaires , et ils se partagent en deux bancs principaux :
l'un se dirige vers les parages orientaux de l'Atlantique, l'autre vers les côtes de Labrador , de Terre-Neuve et du continent américain.
Cette classe , la plus nombreuse de toutes les espèces nomades qui parcourent cet espace de l'Océan, est aussi celle que l'on a le plus habituellement poursuivie. La première pêche du .lareng qui soit cpnnue en Europe a été faite par les Écossais, et cette exploitation remonte au neuvième siècle. Les pêcheurs prenaient le hareng sur leurs côtes , et les Hollandais venaient l'acheter d'eux. Une guerre survenue entre les deux nations fit suspendre ce trafic. Les Hollandais allèrent eux-mêmes à la pêche du hareng, apprirent à le préparer, et en firent un objet de commerce et d'exploitation dès le commencement du quatorzième siècle. Les procédés de la salaison et de la conservation furent perfectionnés en 1416, par Guillaume Boëkels , et cette branche d'industrie devint si avantageuse à ses compatriotes qu'après sa mort ils lui érigèrent un monument à Birvliet, où il avait reçu le jour.
Le hareng était alors le moyen de subsistance le plus habituellement employé pour l'approvisionnement des navires, des places fortes, des troupes en campagne. Les communautés religieuses en faisaient une grande consommation : l'usage en avait été répandu dans toutes les classes par la loi du jeune; et comme la pêche en est simple, productive et sans dépense, elle occupait un grand nombre de navigateurs européens, depuis les îles Helgeland, en Norwége, jusque dans le centre de la Baltique , depuis le Jutland jusqu'aux côtes de la Manche , et enfin sur le littoral britannique, sur celui des Orcades, des Hébrides, et des îles du canal d'Irlande. On allait successivement attendre sur différents points l'arrivée de cette multitude infinie , en se réglant sur ses habitudes connues et sur ses émigrations périodiques; mais elle trompait quelquefois, par un changement de direction, l'attente des navigateurs , et semblait même renoncer à plusieurs de ses anciens parages : elle abondait alors sur les côtes d'Acadie, et cette pêche employait un grand nombre de navires.
La pêche de la baleine se fait annuellement dans la baie de Baffin, et dans les autres régions de la mer Glaciale, où les bâtiments se rendent vers la fin de mai , et où ils restent mouillés près de quelque abri , jusqu'à ce que la débâcle des glaces leur permette de s'ouvrir un passage, et de s'avancer plus au nord. On exerce aussi cette pêche dans les parages de Terre-Neuve. Les cétacés y arrivent des mers du Groenland , vers le milieu d'octobre, et ils y trouvent une nourriture abondante. Lorsque l'hiver est devenu rigoureux, ils cherchent des contrées méridionales et s'avancent vers le tropique du Cancer : ils voyagent jusqu'au printemps sous les mêmes latitudes, et regagnent ensuite les parages de la Nouvelle- Angleterre, de l'Acadie, de Terre-Neuve, de Labrador et des régions polaires. Mais toutes les espèces de cétacés ne participent point aux mêmes migrations; plusieurs sont moins errantes et occu-
no
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pent habituellement les mêmes espaces : les unes fréquentent les parages du Groenland, de l'Islande et de Terre- Neuve; d'autres, comme les souffleurs, parcourent la mer des Antilles , celle des Açores, ou le golfe de Guinée, ou les parages de Sainte-Hélène et de l'Ascension. Les cachalots abondent vers les côtes Magellaniques et vers les îles méridionales de Shettland ; et les plages de ces contrées sont couvertes quelquefois d'éléphants de mer et de différents plioques , dont les huiles, les fanons et les autres produits peuvent être appliqués à nos usages domestiques.
Les cétacés et les phoques s'éloignent insensiblement des contrées où on leur donne habituellement la chasse; et l'on peut citer pour exemple de ce changement de stations , celui des baleines qui ont successivement occupé plusieurs régions de l'Atlantique. Les Basques en faisaient autrefois la pêche dans le golfe de Gascogne, depuis ia baie de Sanl-Ander jusqu'à la Charente, et une tour de l'de de Ré porte encore le nom de tour des Baleines :
mais elles avaient disparu de cette côte dès le commencement du quinzième siècle. Alors on les poursuivit vers le nord, et l'on parcourut successjvem-ent les parages d'Amérique et du Groenland où cette pêche devint plus abondante; elle occtipa long-temps les marins de Bayonne, ceux de Guyenne, d'Aunis, de Normandie, et fut ensuite partagée avec les Anglais, les Hollandais et d'autres navigateurs.
Ces émigrations que l'on a remarquées dans plusieurs familles de poissons et de phoques , lorsqu'elles cherchent à fuir les régions où elles sont troublées, ont également lieu quand les espèces dont elles se nourrissent ont elles-mêmes changé de stations.
Ainsi se tiennent et sont liées l'une à l'autre les différentes classes de la population des mers; l'Océan a des régions où ces familles étaient nom.breuses au moment de la découverte :
on ne les y trouve plus aujourd'hui ; mais quelquefois d'autres espèces en ont pris la place ; et plusieurs parages
ont successivement reçu différentes colonies maritimes.
L'obligation de faire de longues excursions , pour obtenir une pêche abondante, mettait constamment à l'épreuve les navigateurs des colonies , anglaises; et nous devons citer, au nombre de leurs marins les plus intrépides, ceux de l'île de Nantucket, située au sud-est du Massachusett. Elevés au milieu du tumulte des vagues , et accoutumés à se jeter en aventuriers sur l'Océan, iis étendirent au loin leurs pêcheries, et lancèrent les filets ou le harpon dans tous les parages que les poissons et les cétacés fréquentaient. Cette active industrie enrichit à la fois leur île et les contrées voisines, et l'on y trouva constamment des matelots pour les plus pénibles expéditions. Alors les colonies anglaises multipliaient leurs entreprises : on ne craignait pas de braver avec quelques hommes d'équipage les mers les plus tourmentées par les tempêtes. Ce pavillon, flottant le long des côtes du Nouveau - Monde , cinglait vers le cap Horn, et cherchait les mers australes ; bientôt même il devait parcourir le Grand-Océan, gagner ses nombreux archipels et ses régions arctiques , atteindre , en se dirigeant vers l'ouest, les ports de Canton et de Macao, et i)énétrer jusqu'aux colonies anglaises des Indes orientales : grande et favorable circulation commerciale, dont les bénéfices devaient s'étendre successivement sur les diverses contrées du globe. Si nous aimons à signaler ce genre d'accroissement et d'amélioration, ce n'est pas seulement parce qu'il concourt au bien-être d'un pays , c'est aussi parce que les lions du commerce rapprochent les peuples, donnent un plus libre cours à l'industrie, aux arts utiles, aux vérités , et tendent à perfectionner la race humaine. Heureuses les époques paisibles où de telles relations peuvent se former ! elles méritent d'entrer dans l'histoire des nations; car elles nous les représentent, dans les plus brillantes phases de leurs révolutions pohtiqucs. L'histoire a souvent
rappelé, d'une manière trop exclusive, leurs sanglantes guerres et leurs malheurs; les tableaux de leur marche sociale et de leurs prospérités ne méritent-ils pas aussi d'être proposés en exemple aux hommes?
Tandis que l'Angleterre et ses colonies d'Amérique étendaient le domaine de leurs pêcheries, celles du golfe Saint-Laurent étaient exploitées par les Français, qui continuaient aussi de prendre part à celles du grand banc de Terre-Neuve. L'ile de Cap-Breton, située à l'entrée du golfe, avait été laissée à la France par le traité d'Utrecht : la pêche de la morue était abondante sur les bancs de ses parages ; les vaisseaux trouvaient des abris sûrs et commodes dans les ports de cette île, et celui de Louisbourg devint le principal entrepôt de la colonie. Les Français qui avaient abandonné Terre-Neuve se retirèrent à Cap-Breton ; il y vint quelques réfugiés d'AcadJe : d'autres établissements se formèrent ou s'accrurent dans l'ile Saint- Jean , dans l'archipel de la Madeleine , dans l'île Miscou, située à l'entrée de la baie des Chaleurs ; et ces différents postes , avantageusement placés pour la pêche du golfe Saint-Laurent , donnèrent à cette industrie une nouvelle activité.
La pêche de la morue n'était pas la seule que l'on fit dans le golfe; celle de la baleine y était abondante vers le nord , et le long des côtes du Labrador : elle l'était aussi dans la vaste embouchure du fleuve , et jusqu'au confluent du Saguenay. Cette pêche y est beaucoup moins pénible que dans les mers boréales , et l'on peut y joindre celle des phoques et des morses, qui se faisait alors sur les différents rivages du golfe et de l'entrée du fleuve Saint-Laurent. L'utilité de ces différentes exploitations fit attacher plus d'importance h la possession de l'île de Cap-Breton, et la France y trouva un point de relâche habituel dans ses coramunications avec le Canada,
Les Indiens l'avaient jamais pratiqué la pêche de la morue; il leur eût
fallu chercher, à quelques lieues des côtes , les bancs maritimes qu'elle fréquente, et la faiblesse de leurs pirogues, la timide enfance de leur navigation ne l'eût pas permis ; mais la pêche des loutres , des chiens de mer et des autres phoques leur était familière, et ils y signalaient leur adresse. Placés en embuscade sur le rivage , ils les attaquaient avec leurs flèches ou leurs épieus , quand ces amphibies s'élevaient à la surface des eaux pour respirer l'air , et surtout quand ils avaient gagné la plage pour y déposer leurs petits. Les Indiens exerçaient aussi la pêche à l'entrée des fleuves et dans les plus étroites baies du littoral : ils y trouvaient une grande variété d'espèces ; plusieurs d'entre elles n'apparaissaient qu'à des époques déterminées, et leur arrivée, comme celle des oiseaux de passage, se réglait sur l'ordre des saisons. Le retour de ces périodes annuelles était même plus régulier que le cours de la végétation et que le développement plus ou moins précoce des feuilles , des fleurs et des fruits. Les sauvages du golfe Saint- Laurent et de l'Acadie faisaient , dans les mois de décembre et de janvier , la chasse de différentes espèces de phoques qui abondaient sur leurs plages , et celle des ours, des lièvres, des canards , des sarcelles , des outardes ; dans les mois de février et de mars ils chassaient les caribous; ils péchaient au commencement d'avril les poissons qui venaient frayer à l'entrée des rivières , les éperlans , les harengs ensuite, puis l'esturgeon, le saumon, la plie , la sèche , les truites saumonnées. L'été, qui multipliait ces populations nomades, rendait aussi les pèches des Indiens plus abondantes. Au mois de septembre , ils allaient chasser les oies sauvages , qui volaient alors vers le sud pour revenir avec le printemps; on commençait dans les mois d'octobre et de novembre la chasse des castors et des orignals, qui abondaient au nord de la baie de Fundy, et l'on chassait à la même époque les autres antilopes et les nonibreux troupeaux de burfalos , errants dans les forêts et
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dans les prairies de l'intérieur du continent. Ce que les sauvages avaient fait fut ensuite imité par les Européens : ceux-ci durent également se régler, dans leurs chasses et dans leurs pêches , sur les habitudes connues des espèces attachées au sol ou aux parages de leurs colonies; et ce- >me ils étaient pourvus d'armes di.iieplus longue portée, et d'instruments dépêche plus parfaits, ils pouvaient obtenir une plus riche proie.
Ils avaient joint à la pêche du littoral celle des hautes mers , et les bénéfices de l'une et de l'autre exploitation leur offrirent un dédommagement des pertes qu'éprouvait la traite des pelleteries. Ce dernier genre de commerce devenait en effet plus pénible et moins productif. La chasse , encouragée par l'appât du gain, avait été si destructive, que plusieurs cantons où. avaient abondé les bêtes fauves se trouvaient déjà dépeuplés. Les forêts leur offraient d'ailleurs de moins profondes retraites; la culture avait empiété sur leurs domaines ; elle avait abattu une partie de leurs forêts; elle ne cessait pas de les poursuivre , de les effrayer , et les animaux s'éloignaient avec timidité de tous les lieux que venaient occuper les Européens. L'isolement convient à leurs sauvages habitudes ; leur instinct, leur force s'y développent en liberté , et ceux dont nous admirons l'industrie, tels que les familles de castors, aiment à nous dérober leurs travaux.
Mais ils s'éloignent aussi de l'homme comme d'un mortel ennemi. Leur nombre diminue de jour en jour ; quelques races viennent même à disparaître ; et ce système d'hostilité contre toutes les espèces dont les peuples chasseurs peuvent se nourrir, ou dont ils recherchent les dépouilles, entre dans l'histoire des sauvages, comme les guerres et les conquêtes entrent dans celle des peuples civilisés.
Toutes les colonies européennes ne pouvaient pas exploiter avec le même avantage la traite des pelleteries : elle était plus bornée dans les provinces où les colons étaient plus nombreux, et où la rapide extension des défriche-
ments avait usurpé les retraites des sauvages et des animaux. La Nouvelle- Angleterre , dont le territoire était restreint, offrait ainsi moins d'avantages à ce commerce que les autres colonies anglaises, dont les bornes occidentales n'étaient pas encore tracées, et qui pouvaient trouver dans les forêts de l'intérieur des ressources plus faciles à renouveler. New-York , la Pensylyanie , la Virginie , les états plus méridionaux prolongeaient de proche en proche leurs acquisitions vers les monts Alléghanys : ils ne regardaient pas même ces boulevards comme une frontière; ils les croyaient compris dans les premières concessions de terre qui leur avaient été faites ; et fondant leurs titres sur des chartes royales qui leur attribuaient, d'une mer à l'autre, la possession du continent américain , ils aspiraient à faire valoir leurs prétentions de souveraineté sur toutes les terres qu'ils pourraient atteindre.
Mais si les colonies qui se trouvaient circonscrites par d'autres possessions européennes n'avaient pas la perspective d'un agrandissement ultérieur et des nombreuses ressources qui pouvaient en résulter, ces provinces, animées d'une louable ambition , s'approprièrent de bonne heure un nouveau genre d'exploitation qui devait leur assurer une pi'ospérité plus durable; et lorsque leur économie agricole eut fait des progrès, il s'éleva différentes branches d'industrie, destinées à donner aux productions de la terre une plus grande valeur. L'équarissage et la mise en œuvre des bois occupaient plusieurs classes d'artisans : on eut des scieries pour les débiter en planches; on les façonna en mâts , en vers;ues , en courbes , pour la construction des navires, et Boston se signala dans ce genre de fabrication,
3ui comprenait aussi celle des agrès e toute nature. L'art de la navigation exige de nombreux auxiliaires, et aucune industrie n'est plus propre à développer rapidement toutes les autres.
Une activité nouvelle fut dès lors imprimée à d'utiles travaux qui exerçaient les uns sur les autres une réac-
ETATS-LxNIS D'AMERIQUE.
tion salutaire ; et la culture fit des progrès plus marqués , quand les arts s'emparèrent de ses produits. Le chanvre et le lin avaient été transplantés et acclimatés dans la ISouvelie- Angleterre : on les cultiva avec plus de soin; on fabriqua des cables, on eut des tisserands pour les voiles; les arts se dégrossirent, se multiplièrent; et l'on en vint par degrés à avoir de plus délicates fdatures, et de plus légers tissus pour les usages domestiques. Les arbres fruitiers et les céréales d'Europe, qu'on avait également naturalisés dans le Nouveau-Monde, commençaient à donner de si abondantes récoltes qu'elles dépassaient les bornes de la consommation. L'excédant que l'on avait à réexporter fut soumis à plusieurs manipulations qui augmentèrent les bénéfices de ce commerce. La mouture des froments , l'émondage de quelques graines, la conservation des farines employèrent un grand nombre de machines et de bras : on eut des pressoirs pour le cidre, des brasseries pour la bière, des distilleries pour extraire des graines et des fruits à noyau différentes liqueurs spiritueuses. La culture des pommes de terre et celle du maïs, qui toutes deux étaient indigènes , tirent prospérer d'autres branches d'économie rurale, et les ressources qu'elles procurèrent pour la nourriture des animaux et des oiseaux domestiques en firent multiplier les races et en facilitèrent l'éducation. La bonté des pâturages permettait d'avoir de nombreux troupeaux, et partout on substitua aux espèces indépendantes avec lesquelles on était en guerre, celles que l'on avait assujetties, fidèles et précieuses familles, compagnes inséparables de l'homme, et destinées à suivre les peuples civilisés dans toutes leurs conquêtes.
Souvent, pour accoutumer les animaux d'Europe au nouveau sol qu'ils devaient habiter, on transporta et l'on sema pour eux les graines des herbes, des racines, ou des fruits dont ils s'étaient nourris avant leur exil : ils retrouvèrent des campagnes ornées de la même parure ; ils eurent des plantes
8" Liri-aison. (États-Uïnîs d'Am
aussi savoureuses , et jouirent de toute la fécondité de la terre natale. L'émigration n'en fit dégénérer que quelques races, et la plupart se multiplièrent à un tel point qu'elles offrirent d'abondants moyens de subsistance pour l'approvisionnement des navires, soit par l'embarquement des espèces vivai}tî;s, soit par les salaisons. On prépar» de diverses manières le laitage des bestiaux , et l'on y trouva la source d'un nouveau commerce : la qualité et les variétés de leurs dépouilles donnèrent lieu à d'autres fabrications. Des tanneries , des mégisseries s'établirent pour la fabrication des cuirs; la laine des troupeaux fut employée dans des manufactures de drap commun ; aucun principe de travail ne fut négligé, et l'on chercha de toutes parts à donner une première main-d'œuvre aux productions naturelles qui en étaient susceptibles.
Placé sur une terre si féconde, on ne se borna point aux richesses répandues à sa surface, et les mines furent explorées. On avait d'abord été à la recherche de l'or; mais le fer, le cuivre, les charbons fossiles eurent bientôt plus de prix pour un peuple actif et laborieux : la métallurgie fit des progrès ; des usines furent établies pour les instruments les plus usuels , et d'industrieuses colonies cherchèrent à pourvoir par leurs propres ressources à une partie de leurs besoins.
Parmi ce grand nombre d'Européens qui venaient chercher en Amérique une autre existence , il se trouvait des hommes qui, par leur génie ou leur dextérité dans les arts, pouvaient en propager les progrès. Ils apportaient à leur nouvelle patrie le tribut de leurs connaissances; et, comme la plupart de ces émigrants avaient été élevés au milieu de la civilisation, les pays qui les recevaient étaient appelés à jouir promptement de tous les perfectionnements de l'industrie et de l'ordre social. On peut s'expliquer ainsi les rapides progrès des colonies anglaises dans les différents arts qui convenaient à leur situation. Ces colonies ne ressemblaient point à des sociétés infor»