‹ États-Unis d'AmériqueChapitre 8 sur 29 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

Actes nu premier cowgrès. Combat de Lexington. Sdccès vers i.e t.ac Cham- PLAiN. Combat de Kdnker's-hii,!,. Washington NOMMÉ GÉNÉRALISSIME. DÉI.IBR- KATIONS DU CONGRÈS DE I']']5. SITUATION DES DIVERSES PROVINCES. EXPEDITIONS DE MONTGOMERY ET d'ArNOLD CONTRE I,K

Canada. Évacuation de Boston par les

TROUPES anglaises. AFFAIBLISSEMENT DR

l'autorité royale. Déclaration d'indépendance.

La faveur publique dont fut environné le premier congrès lui donna dès l'origine une autorité et une force d'opinion propres à vaincre toutes les résistances particulières. Les choix avaient été faits parmi les hommes les plus dévoués à leur pays : leurs sentiments étaient connus et leurs caractères éprouvés : la plupart des membres tendaient vers l'indépendance; les autres essayaient encore de renouer les liens des colonies avec la métropole; mais , quelle que fut la diversité des opinions, l'amour du bien public était le même : les plus graves questions qui pussent intéresser la patrie allaient être débattues ; et comme elles devaient l'être dans une assemblée qui attirait sur elle les regards du monde, la solennité de ses discussions élevait en-

core ses vues, l'avertissait constamment du sentiment de sa dignité, et imprimait à sa mission un caractère p^Ius auguste.

Ce premier congrès , qui choisit pour président Pa3i:on-Randolf, de Virginie, se composait de cinquante-cinq membres : toutes les provinces avaient concouru à sa formation, à l'exception de la Géorgie qui n'envoya ses députés que l'année suivante. L'assemblée crut devoir tenir secrètes ses délibérations pour mieux en assurer la liberté, et deux commissions furent nommées, l'une pour examiner les droits des colonies, l'autre pour constater leurs griefs; mais avant qu'elles eussent pris une résolution, le congrès reçut du Massachusett un message qui l'informait des mesures adoptées par les dé-

qu'une colonie avait résolu devint alors la règle de toutes, et le congrès déclara unanimement qu'il approuvait la sagesse et la fermeté avec lesquelles le Massachusett s'opposait aux mesures de l'Angleterre, et q^u'il lui recommandait d'une manière expresse de persévérer dans la même conduite. Les résolutions du congrès furent ensuite développées dans plusieurs actes, dont il importe de rappeler les principales dispositions.

Les droits des habitants furent solennellement proclamés, et les premiers de tous étaient la vie, la liberté, la propriété. Les colons devaient jouiide toutes les franchises et immunités des Anglais eux-mêmes ; ils n'en avaient perdu aucune par leur migration : ils avaient le droit de concourir dans leurs

légués de cette province, réunis alors propres assemblées à la formation des à Suffolk. Ils rappelaient dans cet écrit lois, à l'établissement des impôts; ils

que leurs ancêtres, expulsés d'Angle terre par l'injustice et la violence, avaient péniblement acquis par leurs travaux et leur sang les terres où ils s'étaient réfugiés; que leurs fils, en recevant d'eux cet héritage, avaient contracté l'obligation de le transmettre libre et sans dommage à leur postérité ;

3ue le sort de l'avenir allait aujour- 'hui dépendre de leurs résolutions, et que s'ils se pliaient à une servitude volontaire, leur mémoire serait à jamais flétrie; mais que s'ils résistaient à une usurpation de pouvoir, qui livrait Boston aux exécuteurs militaires, privait cette ville de ses moyens d'existence , détruisait son commerce , anéantissait les chartes de la cotonie, la chargeait d'impôts , abolissait ses franchises et ses constitutions, la postérité bénirait le courage de ses défenseurs.

Après avoir exprimé avec énergie les sentiments dont ils étaient animes, les représentants du Massachusett énonçaient dans une longue série d'articles leurs griefs contre le gouvernement britannique, et la ferme résolution de résister à tous ses actes illégaux.

L'approbation que donna le congrès de Philadelphie aux décisions de cette assemblée les fit regarder comme l'expression de la volonté générale. Ce

ne pouvaient être ju^és que par leurs pairs et avec l'institution du jury; tous les privilèges accordés aux colonies par leurs premiers statuts ou par des chartes subséquentes devaient leur être conservés : leurs représentants pouvaient adresser au roi leurs plaintes, et s'opposer par des proclamations à toute mesure illégitime. Des corps de troupes ne pouvaient être maintenus en temps de paix dans une colonie sans le consentement de son assemblée; on ne pouvait y confier à un conseil nommé par la couronne le pouvoir de faire des lois.

Cette déclaration de droits devint le principe des résolutions qui furent ensuite adoptées par le congrès : elle avait d'autant plus de force qu'elle ne s'étendait point d'une manière vague aux théories à suivre dans l'organisation des sociétés , théories dont l'application , diversement modifiée, aurait pu amener de nouveaux débats. En rappelant les privilèges inhérents à la qualité d'Anglais, consacrés par les chartes, réclamés par les intérêts des colonies, on n'exprimait encore aucun dessein de se séparer de la métropole : toutes les voies restaient ouvertes à une réconciliation. On avait eu égard, sur ce point, aux opinions du parti modéré,

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L'LINIVERS.

qui craignait d'engager une lutte trop inégale , et de précipiter les colonies dans tons les maux de la guerre civiie.

Les mêmes sentiments se retrouvent dans l'acte qui suspendit les relations de commerce des Américains avec l'Angleterre, jusxju'à ce qu'on eût réparé les infractions faites a leurs libertés. Le congrès exprima dans cette seconde déclaration que, touché des malheurs des colonies, il avait du en rechercher la cause, et qu'il la trouvait dans le système d'administration adopté depuis 1703, système dont le but lui paraissait être d'asservir les colonies lit l'empire britannique avec elles. Il se plaignait des actes publiés par le parlement pour soumettre à de nouvelles charges les Américains, pour leur enlever le privilège du jury, pour les priver de leurs juges naturels en évoquant en Angleterre une partie de leurs causes; il regardait les règles adoptées pour l'administration du Canada comme hostiles envers les autres colonies anglaises, et comme propres à semer la division entre les habitants des deux pays; il s'élevait avec force contre les mesures oppressives auxquelles les habitants du Massachusett se trouvaient assujettis, et, pour obtenir le redressement de ces griefs, il prenait au nom des colonies l'engagement suivant :

Nous n'importerons dans l'Amérique anglaise, à dater du l" décembre 1774, aucun article provenant de la Grande-Bretagne ou de l'Irlande, aucun thé des Indes orientales, de quelque partie du monde qu'il soit expédié , aucune denrée coloniale venant des plantations britanniques. Nous n'importerons aucun esclave et nous n'en achèterons aucun; nous ne prendrons aucune part à ce commerce; nous ne louerons point nos vaisseaux à ceux qui s'en occupent, et nous ne leur vendrons ni approvisionnements ni objets manufacturés.

Toute exportation pour la Grande- Bretagne, l'Irlande et les îles anglaises des Antilles doit cesser à compter du 10 septembre 1775, si à cette époque

les actes du gouvernement britannique ne sont pas révoqués.

A la suite de ces premières déclarations, le congrès prescrivait aux habitants de periectionner l'éducation des bêtes à laine , d'en accroître le nombre , d'en épargner la consommation, de n'en exporter aucune. Le but d'un autre article fut d'encourager la frugalité, l'économie, le travail^, d'étendre l'agriculture, les arts, les manufactures, surtout celles de laine, de détourner du luxe, des jeux, des spectacles, de tout amusement dispendieux, et de réduire également les frais du deuil et des funérailles.

Il fut convenu que l'on n'aurait ni commerce ni relations avec les colonies ou provinces de l'Amérique du nord qui n'accéderaient pas à cette association ou qui la violeraient ensuite, et qu'on les rei/çarderait comme ennemies des libertés de leur pays.

I,cs contractants s'engagèrent, pour eux et leurs constituants, à adhérer à cette association jusqu'à ce qu'on ei1t révoqué les actes du parlement, passés depuis la dernière guerre, qui imposaient ou conservaient des droits sur le thé, les vins, le sucre, le café, et d'autres articles admis jusqu'alors en pleine franchise, les actes qui étendaient les pouvoirs des cours d'amirauté au delà de leurs anciennes limites , et ceux qui privaient les Américains de la procédure par jurés. Les autres mesures dont on demandait aussi la révocation étaient celles qui ordonnaient de traduire devant les tribunaux d'Angleterre les honnnes accusés de quelques délits en Amérique, celles qui fermaient le port de Boston, qui altéraient les chartes et le gouvernement du IMassachusett, qui changeaient l'organisation du Canada, et qui en prolongeaient vers le midi les limites territoriales, de manière à resserrer les autres colonies anglaises et à les menacer.

La colonie du IMassachusett avait, par ses résolutions énergiques, donné l'impulsion à toutes les autres provinces : elle continuait d'exercer une grande ihlluence sur leurs délibéra-

tions, et ses représentants adressèrent au congrès un nouveau message pour se plaindre des entreprises du général Gage, qui était alors gouverneur de Boston. La manière dont on faisait fortifier cette place annonçait, disaientils, que les troupes aliaie'nt traiter en ennemis tous ses liabitants; les remparts qui en couvraient les approches étaient presque achevés, on les avait armés de batteries; les hauteurs voisines allaient être occupées , et toutes les avenues de Boston , par mer et par terre, seraient commandées par la ilotte du port ou par des retranchements. Tout portait à croire qu'on voulait en faire une place de guerre, que le gouvernement britannique avait résolu de forcer les habitants à la soumission et d'exiger d'eux des otages pour la garantir. Les derniers actes du parlement avaient rendu impossible l'administration de la justice, et toutes les lois allaient être suspendues. Il devenait urgent de sortir d'une situation si pénible : les habitants avaient recours aux conseils du congrès, et ils déclarèrent qu'ils étaient prêts à quitter la ville où l'on voulait les enchaîner, et à se soumettre à toutes les fatigues, à tous les périls que pouvait entraîner la défense de la cause commune.

Cette courageuse résolution des Bostoniens fût louée et soutenue par le congrès, et cette assemblée adressa au général G a!ïe des représentations contre l'illégalité (le ses mesures ; mais comme il ne s'agissait point d'une infraction partielle , et comme les dangers d'une seule colonie devenaient communs à toutes les autres , ce fut à l'Angleterre elle-même que le congrès fit parvenir ses plus vives remontrances , et il s'adressa également au monarque et à la nation.

Le congrès, dans sa supplique au roi, cherchait d'abord à émouvoir les sentiments généreux de ce prince, et l'on y remarquait les passages suivants : " S'il avait plu au Créateur de l'espèce humaine de nous faire naître dans Une terre d'esclavage , l'ignorance et l'habitude auraient pu adoucir en nous le sentiment de notre condition;

mais, grâce 5 sa bonté, nous sommes nés libres, et nous avons joui de nos droits sous les auspices de vos ancêtres. La crainte d'être dégradés du rang glorieux de citoyens anglais émeut pro^ fondement nos cœurs. Les titres de Votre Majesté à la couronne et ceux de ses peuples à la conservation de leurs immunités dérivent d'une même source; et comme elle jouit, par-dessus tous les autres souverains, de l'avantage de régner sur des citoyens libres , nous pensons que la franchise de notre langage ne saurait lui déplaire. » Le congres exposait ensuite les atteintes portées aux privilèges des colonies , et il en rejetait tout le blâme, tout l'odieux sur les hommes qui s'étaient placés entre le monarque et ses fidèles sujets, pour les calomnier, et pour abuser, en les opprimant, de l'autorité dont ils étaient revêtus.

L'adresse des Américains au peuple de la Grande-Bretagne respirait les sentiments les plus propres à toucher une nation jalouse de ses libertés. Les colons rappelaient aux Anglais la communauté de leur origine, la similitude de leurs droits, la glorieuse lutte qu'avaient soutenue leurs ancêtres pour défendre et maintenir les franchises nationales. Toutes les libertés que la constitut'on anglaise a garanties leur appartiennent : ils doivent avoir les mêmes prérogatives judiciaires; ils sont maîtres de leurs propriétés ; aucun parlement, aucune assemblée étrangère aux colonies et choisie sans elles ne peut les imposer à son gré; le peuple des îles britanniques est mtéressé luimême à ne pas laisser étendre sur ces provinces éloignées un pouvoir absolu , qu'on ferait ensuite peser sur lui. C'est depuis la dernière guerre qu'ont eu lieu tous ces empiétements d'autorité :

les colonies demandent à êti-e rétablies dans leur état antérieur. Si elles ne l'obtiennent point, si, après avoir chargé leur commerce de droits onéreux, on veut détruire celui de Boston et appesantir sur d'autres villes les mêmes rigueurs, les habitants vivront des produits du sol natal ; ils chercherout dans leur industrie les moyens

L'UNIVERS

de se passer de celle du deliors; ils suspendront toute relation de commerce avec l'Angleterre, aussi longtemps que les mesures dont ils ont à se plaindre ne seront pas révoquées.

Le congrès adressa ensuite une proclamation aux colonies , pour leur peindre, sous de vives couleurs, les infractions faites à leurs privilèges; pour les encourager à la résistance; pour les prémunir contre les démarches insidieuses qui pourraient être faites , dans la vue de les désunir et de les amener à la soumission.

Les habitants du Canada, ceux de la Nouvelle-Ecosse, ceux des Florides, furent enûn invités par d'autres proclamations à s'unir à la confédération américaine. S'ils n'avaient pas les mêmes chartes, les mêmes privilèges à revendiquer, ils avaient à conquérir pour eux-mêmes des institutions qui avaient assuré pendant longtemps la prospérité des colonies britanniques :

leur cause devenait commune; et la différence de religion ne mettait aucun obstacle à cette fusion d'intérêts. On en avait un exemple dans la confédération helvétique , dont les liens et le bon accord n'avaient pas été affaiblis par la diversité des croyances.

Il fallut attendre pendant plusieurs mois le résultat de ces premières délibérations du congrès. Elles avaient pour but d'attacher à la cause des colonies un grand nombre de partisans, non-seulement dans les contrées oii on les faisait parvenir, mais dans toutes celles où la voie de la presse pouvait les répandre : c'était un appel fait à toutes les nations, où les droits et les questions qui intéressent l'ordre social commençaient à être discutés. Si les Américafns y obtenaient l'appui de l'opinion publique, ils espéraient que cette première force leur procurerait un jour des secours plus efficaces, et qu'elle entraînerait les gouvernements eux-mêmes à favoriser leur cause.

Les travaux du congrès et les démarches que lui avait suggérées sa prévoyance se trouvant alors accomplis , il ternnna, le 2G octobre , sa première session, et ajourna au 10 mai

1775 celle du congrès suivant. Toutes les assemblées coloniales approuvèrent les résolutions qu'il avait prises. I-a Pensylvanie, le Maryland, la Delaware, la Virginie, levèrent des milices, amassèrent des munitions de guerre , et se montrèrent prêtes à résister aux ordres du gouvernement britannique.

Dans les colonies plus méridionales, les partisans de la cause populaire se prononcèrent avec la même ardeur; et quelques oppositions partielles ne les arrêtèrent point. Le zèle des provinces de la Nouvelle-Angleterre parut encore plus exalté: il s'y mêlait un enthousiasme religieux que les exhortations des ministres sacrés animaient chaque jour davantage : la cause du peuple était prêchée au nom du Ciel; et le Ciel n'abandonnerait pas ceux qu'il avait pris sous sa garde.

La situation de New-York y avait fait naître d'autres opinions : cette ville, déjà favorisée par un commerce étendu , ne voulait pas se priver de toute communication avec l'Angleterre : elle conservait un vif désir de se rapprocher de la métropole , et craignait que la guerre ne nuisît au développement de sa prospérité.

Lorsqu'on fut informé en Angleterre des différentes résolutions du congrès, le gouvernement britannique se flattait encore de calmer, par quelques concessions , les troubles des colonies : il ne croyait pas à l'unanimité de leur résistance; et les nouvelles qu'il reçut de New-York l'ayant bientôt confirmé dans cette opinion , il s'attacha au projet de diriger toutes ses rigueurs contre le Massachusett. Lord North proposa au parlement de dé-, clarer que la rébellion avait éclaté dans cette colonie : on espérait isoler ainsi sa cause, et faire abandonner aux autres provinces le désir de la défendre, en leur montrant pour elles-mêmes de plus conciliantes dispositions. Ce fut en vain que lord Chatam cherc'ha par son éloquence à prévenir une déclaration si funeste, et que Benjamin Franklin, Lee et Bollan, qui étaient envoyés des colonies , se présentèrent à la chambre des communes, pour faire

ÉTAïS-UxNIS D'AMERIQUE.

prend re en considération les remontrances adressées au roi par le congrès : ils ne furent point écoutés.

Faire déclarer reuelle le Massachusett, c'était annoncer d'autres mesures répressives : elles s'étendirentauRhod efsland, auConnecticut, au New-Hamp- HÎiire, qui formaient avec cette colonie les provinces de la Nouvelle-A ngleterre, et qui s'étaient prêté une mutuelle assistance. Une loi du parlement restreignit leur commerce : elle ne leur jîermit de relations qu'avec les possessions britanniques en Europe et dans les Antilles ; elle leur interdit les pêcheries du banc de Terre-Neuve, si longtemps utiles à leur prospérité.

ISientôt même on appliqua de semblables restrictions commerciales aux autres colonies , à l'exception de celles de New-York et de la Caroline du Nord, (pii s'étaient moins ouvertement prononcées contre la juridiction du gouvernement britannique.

Eu introduisant quelques exceptions dans ses mesures de rigueur, le gouvernement espérait ramener à lui une partie de ces provinces. Il consentait ;i laisser aux assemblées coloniales le droit de proposer elles-mêmes la levée (le leurs contributions pour l'entretien (les autorités civiles et militaires, et pour tous les frais de l'administration et de la défense , pourvu que ces propositions d'impôts et la répartition des recettes qui en proviendraient fussent approuvées par le roi dans son parlement. IMais ces demi -concessions ne pouvaient satisfaire les colonies, qui ne voulaient admettre l'intervention du parlement britannique ni dans la levée de leurs taxes , ni dans la distribution de leurs revenus : elles ne considérèrent les préférences accordées à (pielques-unes d'entre elles que comme un leurre pour les détacher de la confédération.

La résolution de faire passeï' un corps de dix mille hommes dans les colonies insurgées avait été prise par le gouvernement : il regardait cette mesure comme sufflsante pour comprimer la sédition ; et , lorsque Edmond Burke, l'un des membres les plus éclai-

rés du parlement , voulut lui faire reconnaître tout le danjjer de recourir à la force, et l'invita a se borner aux subsides que les assemblées pourraient accorder de leur propre mouvement , le parlement repoussa cette proposition : il la crut contraire à son autorité ; et , pour ne pas fléchir, il se jeta dans un péril plus imminent. Des remontrances lui furent adressées par les principales villes du royaume, par Londres , par Bristol , par Liverpool :

on lui représentait les pertes du commerce , les malheurs d'une guerre prochaine, et tous les risques d'une émancipation ; mais il jugea que les plaintes étaient exagérées , que les alarmes étaient chimériques : de si vives oppositions lui paraissaient inspirées par la malveillance; et les défenseurs de la cause américaine étaient regardés comme les ennemis secrets des institutions de leur pays.

Tandis que le ministère et le parlement britannique s'attendaient à la prompte réduction des colonies, celles qui paraissaient les plus menacées préparaient avec ardeur leurs moyens de résistance. Le peuple s'emparait dans le Rhode-Island de l'artillerie et des munitions de guerre déposées dans les arsenaux : l'assemblée du New-Hampshire fit occuper le fort de Guillaume et Marie, où l'on trouva de la poudre et des canons : des manufactures d'armes furent établies dans le Massachusett; la Pensylvanie, le Maryland eurent des magasins et des fabriques semblables : de toutes parts on leva des milices , on les organisa; tout se préparait à la guerre , et les environs de Boston allaient devenir le théâtre des hostilités.

Le général Gage, ayant appris qu'on avait formé un dépôt d'armes à Salem , envoya, le 26 février 1775, un détachement pour s'en emparer. On avait eu le temps de les soustraire à ses recherches ; l'expédition n'eut aucun résultat ; et une rixe violente qui s'engagea en cette occasion entre les soldats et le peuple , fut heureusement calmée par l'éloquente et généreuse intervention d'un ecclésiastique, nom-

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uié Bernard ; mais une autre entreprise de même nature devint plus grave , et fît évanouir toute espérance de conciliation.

Les émissaires du gouverneur de Boston l'avertirent qu'un magasin d'armes avait été établi à Concord , situé à dix-huit milles de cette place ; et il fit partir, pourl'enlever , un détachement de troupes , commandé par le colonel Smith et le major Pitcairn. Ce détachement, arrivé à Lexington , y rencontra un corps de cent hommes de milice , qui, ayant refusé de mettre bas les armes , essuyèrent un premier feu , se replièrent , et revinrent plusieurs fois à la charge. Les troupes anglaises poursuivirent leur marche jusqu'à Concord, où , après avoir éprouvé quelque résistance de la part des habitants, elles enclouèrent plusieurs pièces d'artillerie , et détruisirent les munitions qu'on avait rassemblées.

Mais le bruit de leur marche avait promptement soulevé la population des environs : les miëciens se dirigeaient de toutes parts vers Concord, et ils harcelèrent dans sa retraite le détachement anglais qui avait repris la route de Lexington. Le colonel Smith perdit beaucoup de monde dans ces continuelles escarmouches, oii les Américains profitaient de la connaissance des lieux pour l'attaquer avec plus d'avantage. Lorsqu'il eut gagné Lexington , il eut à s'y défendre contre un corps de milices beaucoup plus nombreux : le combat devint acharné, et les Anglais allaient être complètement détruits ; mais le général Gage , prévoyant la résistance que ses premières troupes pouvaient rencontrer, avait envoyé à leur secours deux mille hommes d'infanterie : lord Percy qui les commandait s'avança jusqu'à Lexington , et sauva les débris de ce corps dont il protégea la retraite. Les soldats de cette expédition avaient eu à faire dans la journée une marche de trente-six milies: ils avaient été, pendant leur retraite, constamment harcelés par les Américains, et ils rentrèrent dans la place excédés de fatigue et couverts de blessures : un

grand nombre d'hommes avaient péri, j

Le combat de Lexington eut lieu le i 18 avril 1775, et il devint le signal de j la guerre. Comme il avait été favorable ' aux insurgés, il leur inspira une nou- I velle confiance, et l'on était partout j disposé à courir aux armes. L'assem- i biée provinciale du Massachusett, qui tenait alors ses séances à Water-Town, secondait cet élan de l'opinion publique : elle ordonna la levée de treize mille six cents hommes de milices.

Les colonies du Connecticut , du New-Hampshire , du Rhode-Island , fournirent avec la même promptitude leurs contingents ; et une armée de trente mille hommes vint se réunir près de Boston , pour y bloquer la garnison anglaise , et couper toutes les communications de cette ville avec le continent.

Boston est située dans une presqu'île dont elle occupe toute l'étendue, et qui ne tient à la terre que par un isthme , réduit à la largeur d'une simple chaussée. Deux autres presqu'îles , celle de Charles-Town au nord , celle de Dorchester au sud , sont si rapprochées de la ville qu'on pourrait la battre aisément par les pièces d'artillerie qu'on y aurait placées sur les hauteurs de Breeds-Hill et de Nooks-ïïill.

Cette situation entre deux péninsules qui la dominent rend plus difficile la défense de la place , si l'on n'est pas maître en même temps de l'un et de l'autre point (voy. p/. 45).

Le général Gage n'avait pas assez de troupes pour occuper ces deux positions latérales ; et il se concentra dans la ville de Boston , tandis que l'armée américaine se développa sur le continent, depuis l'isthme de Charles- Town jusqu'à celui de Dorchester. Elle occupait le bourg de Cambridge et celui de Roxbury : son aile gauche s'étendait entre le Mystic-River et le Charles-River; son aile droite fermait l'isthme de Boston , et Ton ne s'attacha pendant longtemps qu'à resserrer le blocus de la place.

Mais, sur ces entrefaites, la colonie du Connecticut tentait une audacieuse expédition vers le lac Champlain , qui

forme , avec la rivière Sorel ou des Iroquois, une ligne de communication entre la colonie de New- York et le Canada. Le but de cette entreprise, dirigée par les colonels Easton et Allen, était de s'emparer des forts de Ticonderoga et de Crown -Point, qui couvraient cette communication , et où les Anglais avaient formé des magasins d'armes et de munitions. Ces deux offlciers furent rejoints par le colonel Arnold , homme intrépide , inquiet , aimant les difflciles entreprises, puissant sur l'esprit des soldats , et sachant les entraîner par son ardeur et sa bravoure. Ils assemblèrent si secrètement leurs troupes à Castel-Town , et ils les portèrent si rapidement vers Ticonderoga , que les Anglais , surpris d'une attaque inattendue, rendirent la place sans résistance : une partie des troupes marcha ensuite sur Crown-Point qui fut également occupé. On trouva dans les deux forteresses plus de deux cents pièces d'artillerie , et une quantité considérable de munitions.

L'armée américaine, vers laquelle on dirigea ces approvisionnements, continuait le blocus de Boston; mais il devenait difficile de le maintenir contre une garnison devenue beaucoup plus nombreuse. Les généraux Howe, Clinton et Burgoyne y avaient amené d'Angleterre de nouveaux renforts , et le général Gage, ayant alors douze raille hommes de bonnes troupes sous ses ordres , se disposait à reprendre l'offensive, et à forcer la ligne des retranchements américains, soit à Roxbury, soit en avant de la presqu'île de Charles-Town. Le premier projet d'attaque fut abandonné, et le général Putnam , qui commandait l'armée américaine, ayant pénétré les vues de l'ennemi , voulut en prévenir l'exécution, eu faisant occuper avant lui la presqu'île de Charles-Town , et en fortifiant les hauteurs de Bunker' s- Hill , qui en commandent l'entrée. Le colonel Prescott était chargé de cette expédition avec un corps de mille hommes; mais il y eut sans doute quelque méprise dans "la transmission des ordres , et Prescott , au lieu de s'établir

dans cette position, gagna celle de Breed's-Hill, beaucoup plus avancée dans la péninsule , et se hâta de s'y retrancher dans la nuit du 16 au 17 juin. Cette dernière hauteur dominait Boston , et l'artillerie que les Américains pouvaient y placer aurait écrasé la place. Le général Gage forma aussitôt le projet de les déloger : il mit un corps de deux mille hommes sous les ordres du général Howe ; et ces troupes, qui débarquèrent à la Pointe- Morton , marchèrent en trois colonnes sur les Américains : celle de gauche les força d'évacuer Charles-Town , où elle mit ensuite le feu; celle du centre attaqua le-urs redoutes élevées sur les hauteurs de Breed's-Hill , et l'aile droite se porta sur les tranchées que Prescott avait fait creuser entre cette position et le Mystic-River, et qu'il avait fait garnir d'un double rang de palissades.

Pendant la durée de l'action on avait reçu des renforts de part et d'autre : Clinton était venu soutenir les Anglais avec des troupes nouvelles, et les généraux Warren et Pomeroi étaient arrivés au secours des Américains avec quelques milices du Rlassachusett et du Connecticut. L'engagement devint meurtrier, et tous les fléaux de la guerre se trouvèrent réunis : la presqu'île était à la fois livrée aux fureurs d'un sanglant combat, aux ravages de l'incendie qui dévorait Charles-Town; et ces scènes d'horreur et de pitié avaient pour spectateurs les habitants d'une grande ville qui attendaient avec anxiété l'issue de cette journée. On défendit les redoutes avec intrépidité : les Anglais furent repoussés deux fois , et jetés dans un extrême désordre; enfin ils emportèrent, dans un troisième assaut, les retranchements qu'ils faisaient attaquer en même temps sur plusieurs points; et les troupes américaines, forcées dans leurs positions , après une courageuse et longue résistance, qui avait épuisé leurs munitions, se replièrent en bon ordre vers l'isthme par où elles avaient pénétré.

Warren fut tué dajis cette retraite en résistant avec fermeté à la pour-

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suite des ennemis. Sa mort devint un sujet de deuil , et sa mémoire resta en vénération; il laissa plusieurs orphelins : l'État les prit sous sa garde , et leur tint lieu de père. Warren avait passé des conseils aux armées, et après avoir été un des plus éloquents soutiens des droits de son pays , il en avait embrassé avec ardeur la défense. L'éloge de son dévouement et de ses vertus retentit dans les camps , à la tribune et sous la voûte des temples.

« Il est tombé le héros américain ; « mais il n'est pas mort tout entier : « son esprit lui survit ; il anime en- « core le courage de nos braves. Enne- « mis de nos libertés , voilà votre « ouvrage ; défenseurs de la patrie , « venez admirer votre modèle , aiguisez « vos épées , ne les quittez qu'après « l'affranchissement de votre pays.

« Vieillards , faites des vœux pour « nous ; jeunes hommes , accourez aux « armées : Warren vous convie aux « périls , aux pompes de la gloire. »

Quoique le champ de bataille fût resté aux troupes britanniques , la valeur que les Américains déployèrent dans cette journée rendit plus circonspects les projets ultérieurs de l'ennemi : il ne chercha pas à poursuivre au delà de l'isthme cet engagement, et il lit seulement occuper et retrancher les hauteurs de Bunker's-Hill , pour empêcher une nouvelle invasion dans la presqu'île, où Charles-Town n'était plus qu'un monceau de cendres. Le blocus de Boston devint plus étroit et plus rigoureux : on commençait à y souffrir de la disette , et un grand nombre d'habitants sollicitèrent du gouverneur anglais la permission de sortir de la place. C'était pour eux une faveur ; on la leur fit acheter par les plus dures conditions, quoique la nécessité de renvoyer les bouches inutiles devînt plus urgente de jour en jour.

Telle était la situation des affaires dont la nouvelle session du congrès avait à s'occuper. Les événements lui imposaient de plus grandes obligations : la guerre se trouvait engagée , de nombreuses levées devenaient néces-

saires; il fallait en assurer l'armement et l'équipement, prévenir les jalousies mutuelles des provinces , et substituer à leurs intérêts particuliers celui de la commune patrie , s'assurer des dispositions des Indiens, centraliser les opérations militaires, en choisissant un général en chef, qui, par ses qualités guerrières , ses vertus civiques , la modération de ses principes et l'énergie de son caractère, pût inspirer une confiance absolue, plaire à l'armée, à la nation , être respecté de tous les partis. Les opinions se réunirent sur Georges AVashington de Virginie, membre du congrès ; et le général , acceptant avec reconnaissance et avec une modeste dignité la haute et difficile mission qui lui était imposée au nom de la patrie , se voua sans réserve à son glorieux service. On lui donna pour majors généraux A rthèmeWard, Charles Lee, Israël Putnam et Philippe Schuyler; l'adjudant général fut Horace Gates, et huit brigadiers généraux furent choisis parmi les hommes les plus distingués par leur mérite militaire.

L'armée devant Boston était réduite à quatre mille cinq cents hommes quand Washington vint en prendre le commandement. Il établit son quartier général à Cambridge, donna ses premiers soins à l'organisation régulière des différentes troupes , à leur discipline , à leur instruction , et fut puissamment assisté par le congrès, dans toutes les mesures qui pouvaient en augmenter la force et pourvoir à ses besoins. Les différentes colonies rivalisaient de zèle, et le dévouement était général : tout ce qui était en âge de porter les armes s'enrôlait volontairement; on vit même se former à Philadelphie une compagnie de vieillards , composée de quatre-vingts hommes qui avaient autrefois servi dans les guerres d'Europe. Un long repos n'avait paséteintleurardeur martiale; et quand il fallut secourir la contrée qui les avait reçus , et qui était devenue leur patrie , le vieil honneur militaire les porta à relever leur drapeau et à servir d'exemple à la génération nouvelle.

Un grand nombre de quakers , qui s'étaient engagés à ne jamais prendre les armes, crurent que le devoir sacré de défendre son pavs les relevait de leur serment. Les femmes encourageaient le zèle de la nouvelle armée : elles excitaient le dévouement, les vertus militaires, l'amour de la gloire ; il fallait être vaillant pour leur plaire. Tout concourait à favoriser ce mouvement d'enthousiasme : on consacrait, on bénissait, au nom même de la religion , la valeur des hommes qui avaient combattu dans les journées de Lexington et de Bunker's- Hill.

La Géorgie ne s'était pas prononcée jusqu'au moment du péril ; elle voulut y prendre une noble part en s'unissant à la cause commune ; elle envoya ses députés au congrès , et l'union fédérale fut alors composée de treize provinces.

On veilla sur les mouvements des pays où l'opinion pouvait être encore flottante. On émit, pour subvenir aux frais des approvisionnements de l'armée, un papier - monnaie , qui fut placé sous la garantie de la loyauté des colonies. On continua les levées de milices et de volontaires, et l'on pourvut à la défense des points les plus menacés. La situation du Massachusett était particulièrement digne de sollicitude : c'était là que la guerre s'était engagée , que l'Angleterre réunissait toutes ses forces , que les opérations militaires allaient se dévelopf)er; on accrut de cinq raille hommes e corps de troupes américaines chargé du blocus de Boston. Un manifeste fut ensuite publié par le congrès, pour proclamer d'une manière solennelle tout ce que les colonies avaient souffert, les atteintes portées à leurs privilèges , la nécessité où on les avait mises de prendre les armes pour se défendre, et la ferme résolution où elles étaient de ne les déposer que lorsque les périls de la patrie auraient cessé. Les principaux passages d'un écrit si remarquable peuvent seuls faire bien connaître les dispositions énergiques de cette assemblée.

« Nos ancêtres, habitants des îles britanniques , quittèrent leur pays natal pour chercher sur ce rivage une résidence qui les fît jouir de la liberté civile et religieuse : ce fut à leurs propres périls , et sans aucune charge pour le pays d'où ils s'éloignaient, qu'ils élevèrent, par un travail sans relâche et avec un courage indompté, leurs établissements dans des contrées lointaines et inhospitalières, alors occupées par un grand nombre de nations sauvages et belliqueuses. Des sociétés , investies du droit complet de législature , furent formées et garanties par les chartes de la couronne, et des relations de bonne harmonie s'établirent entre les colonies et le royaume d'où elles tiraient leur origine. Les bienfaits mutuels de cette union excitèrent l'étonnement ; il fut reconnu que le prodigieux accroissement de la richesse, de la force, de la navigation du royaume dérivait de cette source ; et le ministre qui dirigea les affaires avec tant de sagesse et de bonheur pendant la dernière guerre, a déclaré hautement que les colonies de la Grande-Bretagne l'avaient mise en état de triompher de ses ennemis.

Mais il plut ensuite à notre souverain d'opérer un changement dans ses conseils ; et depuis ce moment fatal , on a vu l'empire britannique déchoir par degré de cette prospérité glorieuse où les vertus et l'habileté d'un homme l'avaient élevé.

« Ni la respectueuse conduite des colonies depuis leur fondation, ni l'utilité de leurs services pendant la guerre n'ont pu les sauver des innovations qu'on méditait. Des lois ont été rendues pour étendre la juridiction des cours d'amirauté, pour nous dépouiller du privilège inestimable des jugements par jury , dans les cas qui intéressent la vieetia propriété; pour suspendre la législature d'une colonie, pour frapper d'interdiction son commerce , pour altérer la forme de gouvernement établie par la charte, et solennellement confirmée par la couronne; pour soustraire à un jugement légal de grands coupables; pour éta-

ISG

L'UWIVERS.

blir dans une province voisine, acquise par les armes réunies de la Grande-Bretagne et de l'Amérique, un despotisme dangereux pour notre existence même; pour mettre des soldats en quartier chez les habitants, lorsqu'on est dans une profonde paix.

«jMais pourquoi voudrions-nous énumérer en détail nos injures? Il a été déclaré par un statut que le parlement avait sur nous un droit absolu de législature. Qui nous défendra contre ce pouvoir énorme et illimité.? Aucun des hommes qui se l'arrogentn'a été choisi par nous, et n'est soumis à notre contrôle et à notre influence : tous, au contraire, sont exempts de l'effet des lois qu'ils nous imposent, et ils ne veulent qu'alléger leurs propres charges , dans la proportion ou ils appesantissent les nôtres. Nous voyons la misère à laquelle un tel despotisme, voudrait nous réduire. Pendant dix années, nous avons inutilement assiégé le trône comme suppliants ; nous avons adressé nos remontrances au parlement, dans le langage le plus mesuré : on n'y a fait aucun droit , et l'administration , prévoyant bien que nous regarderions ces mesures oppressives comme des hommes libres doivent le faire , a envoyé des flottes et des armées pour les mettre à exécution. Quelle que dût être l'indignation d'un peuple vertueux, loyal et affectionné, nous avons encore résolu d'offrir au roi une humble et respectueuse pétition : nous nous sommes également adressés à la nation britannique, et enfin nous avons rompu nos relations de .

commerce avec nos concitoyens , afin de témoigner , par un dernier et pai- • sible avertissement , que notre attachement à aucune nation sur la terre ne prévaudrait sur notre attachement à la liberté. C'était, nous nous en flattions nous-mêmes, un moyen de terminer la discussion ; mais les événements nous ont appris combien était vaine l'espérance de trouver de la modération chez nos ennemis.

« Plusieurs expressions menaçantes contre les colonies ont été insérées dans le discours de Sa Majesté : notre

pétition, quoiqu'on nous eût dit qu'elle était convenable, que le roi avait daigné la recevoir gracieusement, et qu'elle serait mise sous les yeux du parlement britannique, a été négligée, et reçue sans égards dans les deux chambres:

les membres des communes ont déclaré qu'il existait une rébellion dans la province de Massachusett , que les hommes qui y prenaient part étaient encouragés par des ligues où d'autres colonies étaient entrées, et que le roi était prié de prendre des mesures efficaces, pour assurer par la force l'obéissance aux lois et l'autorité de la suprême législature. Bientôt, après une déclaration si hostile, toutes les relations commerciales des colonies , soit entre elles, soit avec les pays étrangers, ont été prohibées par un acte du parlement : plusieurs provinces ont été privées, par un autre acte, de la pêche maritime qui avoisine leurs côtes, et qui a toujours été nécessaire à leur subsistance; et de grands renforts de vaisseaux et de troupes ont été envoyés au général Gage.

» Tous les efforts , les raisonnements, l'éloquence des pairs et des députés les plus distingués, qui ont courageusement soutenu la justice de notre cause, n'ont pu arrêter ni affaiblir la fureur sans bornes avec laquelle on a accumulé ces outrages :

l'intervention des cités de Londres, de Bristol, ,de plusieurs autres grandes villes, a été également sans fruit. Le parlement a eu recours à une manœuvre insidieuse qu'il a jugée propre à nous diviser : il nous a oÎTfert de nous racheter nous-mêmes par des offres de subsides, en nous laissant, par une misérable indulgence, le soin de lever, à notre propre manière, les tributs qu'il exige de nous. Quels termes plus ours et plus humiliants pourraient être dictés par un vainqueur à des ennemis subjugués? Accepter aujourd'hui de telles conditions, ce serait les mériter.»

Le manifeste américain rappelait ensuite les hostilités commises par le général Gage contre les habitants de Lexington et de Concord , et la rigueur exercée envers les Bostoniens depuis

ÉTATS-UNIS D'AiMÉRIQUE.

le commencenieiit du blocus. Un grand nombre d'entre eux étaient entrés en arrangement pour obtenir de s'éloigner, et l'on avait stipulé qu'après avoir. déposé leurs armes entre les mains de leurs propres magistrats , ils auraient la liberté de partir en emportant avec eux leurs autres effets; mais, par une violation ouverte des règles et des engagemejits de la bonne foi, le gouverneur s'empara, pour ses propres soldats, des armes qu'on avait déposées, afln qu'elles ne pussent jamais être recouvrées par leurs propriétaires : il retint dans la ville la plus grande partie des habitants qui devaient partir, et obligea le petit nombre de ceux auxquels il permit de se retirer, de laisser en arrière tout ce qu'ils avaient de plus précieux. Par cette perfidie, les femmes furent séparées de leurs époux, les enfants de leurs pères, les vieillards et les malades de leurs familles et de leurs amis qui désiraient les assister : ceux qui étaient accoutumés à l'aisance et aux douceurs de la vie furent réduits à une déplorable misère.

« Ce général a rassemblé , dans une proclamation du 12 juin, des calomnies absurdes contre les habitants des colonies : il va jusqu'à les déclarer tous rebelles et traîtres , à surseoir au cours de la loi commune, et à publier la loi martiale dont il ordonne l'exécution.

Ses troupes ont massacré nos compatriotes : elles ont brûlé sans nécessité Charles-Town et beaucoup d'autres habitations : nos navires sont saisis, nos approvisionnements sont interceptés : on étend autour de nous la ruine et la dévastation.

« Nous savons que le gouverneur du Canada excite à nous attaquer le peuple de cette province et les nations indiennes; et nous n'avons que trop de motifs pour craindre que l'on n'ait formé le plan de soulever contre nous (ies ennemis domestiques. Enfin, une partie des colonies éprouve aujourd'hui , et toutes les autres sont menacées d'éprouver à leur tour, tous les lléaux que la vengeance de l'administration peut leur infliger.

' « Réduits à l'alternative , ou de nous soumettre sans condition à la tyrannie d'un gouvernement irrité, ou de résister par la force , nous choisissons le dernier parti. Nous avons pesé les charges qui pouvaient en résulter, et nous avons trouvé qu'aucune ne serait aussi accablante que celle d'un esclavage volontaire. L'honneur, la justice , l'humanité nous défendent d'abandonner lâchement cette liberté que nous avons reçue de nos vaillants ancêtres, et que notre postérité a le droit d'attendre de nous ; nous ne pouvons subir la coupable infamie de réduire les générations à la misère qui leurestinév'itablementréservée,sinous les soumettons bassement à un joug héréditaire.

« Notre cause est juste , notre union est parfaite , nos ressources sont grandes, et si l'assistance étrangère est nécessaire, on peut sans doute l'obtenir. Nous reconnaissons avec grati.tude, comme une preuve signalée de la faveur divine envers nous, l'avantage inappréciable de ne pas nous trouver engagés dans cette pénible lutte, avant que nous ayons acquis nos forces actuelles, que nous les ayons exercées dans des expéditions guerrières, et que nous possédions les moyens de nous défendre nous-mêmes. Le cœur fortifié par ces réflexions encourageantes , nous déclarons solennellement devant Dieu et devant les hommes que, faisant usage dt toute l'énergie de ces pouvoirs dont la bienfaisance du Créateur nous a gracieusement pourvus, et recourant aux armes que nos ennemis nous ont forcés de prendre, nous les emploierons, au défi de tous les hasards, et avec une fermeté et une persévérance inébranlables , jwur la conservation de nos libertés; étant unanimement résolus à mourir libres, plutôt que de vivre esclaves.

« Dans la crainte que cette déclaration n'inquiète nos amis et nos concitoyens , dans quelque partie de l'empire" que ce soit , nous leur assurons que notre intention n'est pas de dissoudre cette union qui a si longtemps et si heureusement subsisté entre nous»

168 L'UNIVERS

et que nous désirons sincèrement de voir rétablie. La nécessité ne nous jette point dans ce parti désespéré; elle ne nous a pas induits à exciter d'autres nations a leur faire la guerre, et nous n'avons pas levé des armées dans l'ambitieux dessein de nous séparer de la métropole et de former des États indépendants : ce n'est pas enfin pour la gloire ou pour des conquêtes que nous combattons : nous offrons au monde le spectacle remarquable d'un peuple attaqué par des ennemis qu'il n'avait point provoqués, et qu'il n'est ni accusé ni même soupçonné d'avoir offensés. Ils se vantent de'leurs privilèges et de leur civilisation; et cependant ils ne nous offrent pas de conditions plus douces que la servitude ou la mort.

« C'est dans notre pays natal, c'est pour la défense de la liberté qui est notre droit de naissance , et dont nous avons toujours joui jusqu'à ces dernières infractions ; c'est pour protéger contre la violence actuelle nos propriétés, honorablement acquises par l'industrie de nos ancêtres et par la nôtre, que nous avons pris les armes:

nous les déposerons quand les hostilités cesseront de la part de nos agresseurs , et lorsqu'on n'aura plus à craindre qu'elles se renouvellent.

« Pleins d'une humble confiance dans la miséricorde du juge suprême et impartial et du régulateur de l'univers, nous implorons avec ferveur sa divine bonté, pour qu'elle nous conduise heureusement au milieu de cette grande lutte, qu'elle dispose nos adversaires a une réconciliation fondée sur des termes raisonnables , et qu'elle arrache ainsi l'empire aux calamités' de la guerre civile. »

Le congrès , après avoir exposé dans cette déclaration les motifs qui portaient les colonies à s'unir entre elles , voulut établir d'une manière formelle les clauses de leur association.

Le nom de colonies unies de l'Amérique du nord devint celui de cette confédération,. dont le but était d'assurer leur commune défense et le maintien de leurs libertés. Chaque colonie.

conservait le droit de faire ses lois particulières et de les modifier à son gré. Un congrès général aurait le pouvoir de déterminer la guerre ou la paix, de négocier une réconciliation avec la Grande-Bretagne, de s'occuper de tous les intérêts généraux. Les charges de la guerre et toute autre dépense de la confédération seraient acquittées par un trésor commun. Un conseil de douze membres exécuterait les mesures ordonnées par le congrès , et serait chargé, dans l'intervalle des sessions , de tous les soins du gouvernement.

Les articles de ce pacte fédéral, qui se rapportent aux relations des colonies avec les Indiens, méritent d'être remarqués : ils prouvent avec quel soin on cherchait a se concilier l'amitié des sauvages , à prévenir les f fraudes, les injustices, les empiétements de territoire auxquels ils pouvaient être exposés, et à les mettre sous la sauvegarde de la confédération entière contre l'ambition et les vues hostiles de quelques provinces. 11 fut arrêté qu'aucune colonie ne pourrait s'engager dans une guerre avec les Indiens sans le consentement du congrès ; que leurs limites seraient reconnues et garanties; qu'une alliance perpétuelle, offensive et défensive, serait conclue, aussitôt qu'il serait possible, avec les six nations iroquoises; qu'aucune aliénation de leurs terres ne serait valide, à moins que le contrat n'en eût été fait entre leur grand conseil et le congrès général des colonies ; que des agents résideraient auprès d'eux pour les mettre à l'abri de toute surprise dans leurs relations de commerce , et pour leur donner , aux frais de la confédération, les soulagements et les secours que pourrait exiger leur misère.

Le congrès décida ensuite que les autres colonies anglaises qui demanderaient à faire partie de cette association pourraient y être admises, et il désigna particulièrement les colonies du Canada, de l'Acadie, des Florides et des Bermudes. L'union dont il venait de soumettre le projet à la

discussion des asse'Aiblées provinciales, afin que le congrès suivant put formellement l'adopter si elles y donnaient leur approbation, devait durer jusqu'à ce que les bases de réconciliation proposées à l'Angleterre eussent été consenties, que les mesures prises pour restreindre le commerce et les pêcheries des Américains fussent révoquées, qu'on eût accordé réparation pour les dommages que Boston avait soufferts,

f)Our l'incendie de Charles-Town , pour es frais de cette injuste guerre, et qu'on eût retiré d'Amérique les troupes anglaises. Les colonies rentreraient dans leurs relations avec la Grande- Bretagne si toutes ces satisfactions étaient accordées; mais si elles ne l'étaient point, la confédération deviendrait perpétuelle.

Lorsque les bases de cette union eurent été tracées , le congrès prit d'autres mesures pour affranchir le commerce des colonies de toutes les entraves qui lui avaient été imposées par les derniers actes du parlement britannique. 11 résolut qu'au bout de six mois tous les bureaux de douanes seraient fermés en Amérique, si ces actes n'étaient pas alors révoqués; que les colonies seraient ouvertes aux vaisseaux de toutes les puissances qui admettraient et protégeraient leur commerce; que ces États pourraient y apporter et y mettre en vente, libres de tous droits , leurs productions , leurs articles manufacturés, et toute espèce de marchandises, à l'exception du thé, ainsi que des divers produits de l'Angleterre, de l'Irlande et des autres possessions britanniques.

Jusqu'à ce moment les résolutions prises par le congrès pour défendre les privilèges des colonies et pour en obtenir le rétablissement n'avaient rencontré dans les provinces aucune opposition; mais l'acte d'union fédérale qui venait de leur être proposé apportait tant d'obstacles à une réconciliation, quoiqu'il annonçât l'intention oîi l'on était de s'y prêter, qu'un grand nombre d'hommes qui la désiraient sincèrement craignirent qu'une semblable ligue n'entraînât une rupture

certaine avec la métropole. Ces hésitations, ces inquiétudes étaient habilement entretenues par les gouverneurs et par tous les agents qui tenaient de l'Angleterre leurs missions. Ils faisaient servir au maintien de la cause royale tout ce qu'il leur restait d'influence et d'autorité. Mais l'un et l'autre pouvoir s'affaiblissaient de jour en jour; leurs conseils éveillaient la défiance; les mesures de conciliation qu'ils proposaient au nom du gouvernement britannique paraissaient insuffisantes et n'offraient aucune garantie; l'effervescence populaire était accrue par les moyens mêmes qu'ils employaient pour la réprimer; et lorsqu'ils cherchaient à mettre les magasins d'armes en sûreté, à faire réparer des fortifications, à réunir autour d'eux le petit nombre de troupes régulières dont ils pouvaient disposer, chacune de leurs mesures soulevait davantage l'opinion publique. Comme ils ne paraissaient dévoués qu'aux intérêts et à l'autorité de la métropole, les hommes modérés qui auraient voulu se rapprocher d'elle, mais qui ne consentaient point à lui laisser un pouvoir absolu, se rangèrent par nécessité dans le parti contraire : exemple souvent donné au milieu des révolutions, où les moyens termes sont difficiles, et où le désir d'éviter un mal extrême rejette vers un autre danger.

Les funestes effets de cette mésintelligence entre le gouverneur et les habitants éclatèrent bientôt en Virginie. Lord Dunmore s'y était oppose à la levée des milices ; il avait fait saisir la poudre d'un magasin; il avait rassemblé dans l'habitation qu'il occupait des armes et des moyens de défense; et lorsque, après avoir convoqué l'assemblée coloniale pour le 1" juin 1775, il espéra lui faire accueillir les conditions d'arrangement proposées par le gouvernement britannique, sa voix fut couverte par de violents murmures.

Lord Dunmore, voyant s'accroître le mécontentement puolic , ne se crut pas en sûreté : il partit précipitamment de Williamsbourg pour se retirer à bord d'un vaisseau de guerre mouillé près

L'UN î VERS.

deYork-ïovvn, et rassemblant autour de lui une flottille sur laquelle il embarqua quelques ù-oupes réglées et un corps de volontaires , il se tint dans ces parages, et aborda successivement sur différents points de la côte, pour chercher à exciter des soulèvements par ses proclamations. Des hommes sans propriété et sans patrie te secondèrent dans ses tentatives; et comme il avait promis la liberté aux noirs qui serviraient sa cause, un certain nombre (('esclaves furent prêts à lui livrer leurs maîtres. Cependant les milices de la province commençaient à s'assena bler; elles se portaient sur les rivages menacés , et particulièrement vers l'embouchure du James-River; les troupes ennemies y avaient brûlé le bourg de Hampton ; elles s'étaient emparées de Norfolk : un engagement contre elles eut lieu près de cette ville, et les milices américaines y obtinrent l'avantage.

Sur ces entrefaites, un émissaire envoyé par Dunmore dans les contrées occidentales de la Virginie s'efforçait d'y allumer le feu de la guerre. Cet homme, nommé Conelly, étendit ses intelligences parmi les Indiens, depuis les rives de l'Ohio jusqu'au voisinage du lacÉrié : il espérait, en faisant prendre les armes à ces peuplades, les faire soutenir par quelques troupes anglaises venues du Canada. L'expédition devait se diriger contre les colonies du centre , et tandis qu'on y pénétrerait du côté des montagnes, Dunmore entreprendrait avec l'escadre anglaise un débarquement vers l'entrée de la Chesaneake : cette double attaque couperait les communications entre les provinces du nord et du sud, et l'on comptait, pour les réduire, sur le succès de l'une et de l'autre invasion. Mais quelques soupçons s'éveillèrent contre Conelly, on épia ses démarches mystérieuses; il fut arrêté à son passage dans le Maryland , lorsqu'il se rendait vers l'ouest pour y terminer ses préparatifs, et les papiers que l'on trouva sur lui et qui dévoilèrent sa trame accrurent l'indignation du peuple contre le gouveroeur. On maudissait l'instigateur d'un

si cruel dessein; et Dunmore, n''espé* rant plus se maintenir dans une province où il était chargé de la haine publique, se vit forcé d'abandonner Norfolk : il se retira de nouveau à bord de son escadre, ne garda plus de ménagements pour une ville qui allait retomber au pouvoir de ses ennemis, lit sommer les habitants de se retirer, et commença contre elle un bombardement qui en réduisit en cendres une partie.

La découverte du complot de Conelly en lit avorter l'exécution. Les Indiens, dont il avait séduit quelques chefs, ne tentèrent aucune mvasion dans la haute Virginie, et la voix de ceux qui s'étaient opposés à cette guerre put encore se faire entendre. Le congrès avait lui-même cherché à sonder les dispositions des Indiens et à s'assurer de leur neutralité. On se rappelait que la dernière guerre entre la Virginie et quelques-unes des nations de l'Ohio avait été terminée par l'intervention d'un guerrier shawanèse; et les nîots qu'il avait prononcés en apportant au gouverneur le calumet de paix avaient été recueillis et gardés dans la mémoire, comme un sincère témoignage de réconciliation. « Je de- « mande à tout homme blanc si , pressé « par la faim, il est jamais entré dans « ma cabane sans y recevoir de nour- «riture; si , venant nu ou transi de « froid, il n'y a pas trouvé une peau « pour se couvrir. Pendant le cours de «cette guerre, si longue et si san- « glante, j'étais resté sur ma natte; «je n'avais pas levé la hache; je ten- « dais la main aux blancs pour les rap- « procher de nous, et cependant ils « sont venus massacrer tous les miens ! « on n'a épargné ni ma femme ni mes « enfants; il ne coule plus aucune goutte « de mon sang dans les veines d'au « cune créature humaine. Qui reste-t-il « pour me pleurer quand je ne serai « plus.' Personne. Tant de barbarie a « excité ma vengeance; je l'ai cherchée ; «j'ai tué beaucoup des vôtres; mon « tomahac s'e^t abreuvé de leur sang; « j'ai suspendu leur chevelure à l'arbre « qui couvre la large tombe de ma fa-

« mille. Mais c est assez de victimes : « déposons nos haines, et que le soleil a de la paix luise enfin sur nous. »

Le gouverneur, auquel les Shawanèses exprimaient alors des dispositions si pacifiques, était ce même Dunmore qui cherchait aujourd'hui à leur faire prendre les armes; mais ils ne voulurent point s'engager dans une querelle entre les habitants et lui , et ils conservèrent aux Virginiens la paix qu'ils lui avaient promise.

Dans la Caroline du sud les esprits étaient très-divisés, et le gouverneur Campbell crut pouvoir profiter de ces dissensions en opposant le corps des milices à celui des troupes volontaires que cette colonie avait levées pour sa défense; mais les milices, prises dans tous les rangs des citoyens, n'étaient pas disposées à se séparer de la cause publique. Campbell essaya de se former un autre parti parmi les hommes assez nombreux qui , tenant leurs terres de la couronne, étaient portés par reconnaissance et par dévouement à soutenir l'autorité royale. Une telle ressource était faible; ces hommes étaient disséminés, et le parti contraire, celui de la nation même, avait sur eux l'avantage de concentrer ses forces et d'occuper Charleston, qui était la capitale de la province, le plus important boulevard des colonies du sud, et leur place de commerce la plus florissante.

La Caroline du nord offrait aux deux partis des chances plus égales; les amis de la cause royale étaient nombreux dans la région des montagnes ; le gouverneur Martin entretenait avec eux d'activés intelligences : il cherchait en même temps à se fortifier sur le littoral, et, pour échapper aux périls d'une insurrection populaire, il s'était retiré au fort Johnson, peu éloigné du cap Fear ; mais un corps de milices , promptement rassemblé à Wilmington , l'une des principales villes de la province, se présenta pour l'attaquer, et le gouverneur se réfugia sur un vaisseau de guerre. On l'accusait, de même que celui de Virginie, d'avoir voulu faire soulever les noirs, toujours prêts à se

déclarer pour le parti qui promettait de les affranchir.

Les escadres britanniques recueillaient ainsi les membres du parti royaliste qui s'étaient trop ouvertement déclarés dans les provinces méridionales pour y rester avec sécurité : c'étaient autant de forces mises à leur disposition; elles pouvaient harceler le littoral et se porter successivement sur différents points.

L'Angleterre avait de nombreux partisans sur les côtes de Géorgie : ils s'étaient emparés du fort de Savanah , place d'autant mieux située qu'elle assurait leurs communications avec la flotte; mais le parti populaire, plus nombreux dans les contrées intérieures, était aussi mieux pourvu d'armes et de munitions, et il assemblait ses forces pour la lutte qui était près de s'engager.

Le Maryland, la Delaware, la Pensylvanie, le Nevv' -Jersey, qui formaient les provinces du centré, ne furent pas exposés aux mêmes dissensions que celles du midi : le parti du gouverneur y était plus faible, le congrès y jouissait de toute son influence, et les mesures qu'il prescrivait étaient exécutées avec zèle.

Mais dans la colonie de Ts^ew-York les difficultés devenaient plus grandes.

La capitale de cette province était le lieu ou débarquaient ordinairement les troupes royales qui arrivaient d'Europe : on y attendait incessamment quelques nouveaux corps, et le congrès avait prescrit aux habitants de les recevoir sans opposition, mais de veiller sur ces hôtes dangereux, et de se tenir en état de leur résister s'ils agissaient en ennemis. Ces précautions étaient superflues : les régiments anglais qui devaient se rendre à New- York s'arrêtèrent à l'entrée de cette baie, d'où ils remirent à la voile pour Boston; et lorsque Tryon, nouveau gouverneur de la colonie , arriva dans sa résidence , il n'avait aucunes troupes à sa disposition, et se trouvant réduit à son influence personnelle et cà l'intervention secrète de ses partisans, il eut recours à de sourdes manœuvres pour diviser

L'UNIVERS

les opinions, contrarier la levée des milices, égarer l'opinion des hommes encore indécis.

Les provinces du Connecticut et du Rhode-Isiand , habituellement exposées aux croisières et aux agressions des escadres anglaises qui se rendaient de Boston à Kew-York, étaient dans la nécessité de se défendre, et le ressentiment des dommages qu'elles avaient eu à souffrir les attachait plus fortement à la cause nationale. Un détachement de l'armée du IMassachusett fut envoyé, sous les ordres du général Lee, pour veiller à leur sûreté; les assemblées de ces colonies le secondèrent par leurs propres- armements, et par la plus active surveillance contre les hommes qui entretenaient des intelligences avec l'ennemi.

Le gouverneur et les agents britanniques perdirent également toute autorité dans le ]New-Hampshire; et comme le parti colonial n'y rencontra (ju'une faible opposition , la tranquillité publique V fut aisément maintenue.

Ce résume des dispositions des colonies montre que, dans le voisinage du congrès , la cause populaire fut généralement embrassée : elle était éclairée par les discussions de cette assemblée; elle avait pour appui cette éloquence qui sait mettre en mouvement toutes les passions fortes et généreuses. Les mêmes opinions se retrouvaient dans le Massachusett qui, s'étant exposé le premier aux rigueurs de la métropole, voyait les malheurs de Boston s'aggraver journellement; mais les dispositions des habitants étaient moins unanimes dans les provinces plus éloignées du théâtre des grands événements politiques ou militaires : deux partis s'y prononçaient, et l'on apercevait dans l'intervaîle une classe d'hommes qui , voyant l'orage se former, attendaient en silence qu'il se dissipât, et croyaient échapper par l'indifférence aux malheurs de la guerre civile.

Les tentatives faites par le congrès pour attacher à sa cause les Canadiens eurent du moins pour résultat de leur faire désirer la neutralité. Ils n'avaient

pas l'intention de s'associer aux colonies insurgées, mais ils ne voulaient pas marcher contre elles ; et le général Carleton, gouverneur de cette vaste province, ne put pas déterminer les habitants à prendre part aux opérations d'une guerre offensive; l'évéque de Québec, qu'il avait essayé de faire en- j trer dans ses vues , refusa d'y coopérer, et ne voulut point faire servir à propager les maux de la guerre un ministère de religion et de charité.

Carleton, ne pouvant ébranler l'opinion générale qui inclinait vers la paix, se réduisit à proposer une levée de volontaires, auxquels il offrait les conditions les plus favorables : on accordait à chaque soldat deux cents acres de terre, cinquante de plus s'il était marié, et cinquante pour chacun de ses enfants; son engagement ne devait durer que jusqu'à la lin de la guerre , et les concessions qu'on lui faisait étaient exemptes de toutes charges pendant vingt ans. Le premier corps que l'on parvint à former était peu considérable; mais l'exemple et l'appât des récompenses faisaient espérer a Carleton de nouveaux succès.

Ce gouverneur envoja des émissaires chez les Indiens pour les exciter à prendre les armes, et il s'adressa particulièrement aux nations iroquoises; ligue longtemps redoutable, dont les secours avaient fait quelquefois pencher la balance entre les colonies européennes. Douze années de paix avaient fortifié cette confédération et lui avaient fait acquérir plus d'ascendant sur les autres peuplades indiennes, moins nombreuses et plus divisées : son exemple pouvait les entraîner, et procurer a la Grande-Bretagne d'autres auxiliaires. Mais il fallut sans doute beaucoup d'adresse et de moyens de séduction pour déterminer les Iroquois à prendre part à une guerre qui cessait de les intéresser directement, et dont l'unique objet était de soumettre à l'Angleterre ses colonies révoltées. Les Indiens n'avaient, dans cette contestation, aucun motif de préférence pour l'un ou l'autre parti; et les vieillards de leurs vallées et de leurs plaines re-

KTATS-UNIS D'AMÉRIQUE.

gardaient ces sanglants débats comme une expiation des maux que l'étranger leur avait faits. « Voilà, disaient-ils, la « guerre allumée entre les hommes de « leur nation : ils se disputent les « champs qu'ils nous ont ravis. Pour- « quoi embrasserions-nous leurs que- « relies? et quel ami, quel ennemi au- « rions-nous à choisir.? Quand les « hommes rouges se font mutuellement « la guerre, les blancs viennent-ils se «joindre à l'un des partis.? Non : ils « laissent nos tribus s'affaiblir et se « détruire l'une par l'autre; ils atten- « dent que la terre humectée de notre « sang ait perdu son peuple et devienne « leur héritage. Laissons-les à leur « tour épuiser leurs forces et s'anéan- « tir : nous recouvrerons, quand ils ne « seront plus , les forets , les lacs , les « montagnes qui appartinrent à nos « ancêtres. »

Mais ces conseils des vieillards n'étaient point écoutés : ils ôtaient à l'audace et à la vaillance l'occasion de se signaler; la jeunesse désirait combattre; elle et adopter son opinion, et la plupart des chefs de guerre furent déterminés par le colonel Johnson à se rendre à Montréal pour s'engager à servir. Son père avait longtemps été surintendant du gouvernement britannique pour les affaires des Indiens :

il avait établi sa résidence au milieu d'eux ; et l'on voit encore aujourd'hui dans la contrée qu'habitait la nation des Mohawks et que traverse une rivière du même nom la maison qu'il fit bâtir ( voy. pi. 45) . Cet édifice , grand et simple, frappe les yeux du voyageur qui se rend de Shenectady à Utica :

c'est la première habitation européenne qui ait été érigée dans ces terres incultes et sauvages. Des défrichemonts furent entrepris aux environs par les hommes laborieux que Johnson avait amenés avec lui ; et ces champs, fécondés par l'industrie, nourrirent de leurs récoltes une génération sédentaire et„civilisée ; tandis que les Indiens, fidèles à la vie errante des

f)euples chasseurs, parcouraient au oin les immenses forêts situées entre la rivière d'Hudson et le lac Ontario.

Lorsque, au retour de leurs chasses, ils se réunissaient, pour délibérer sur les intérêts de leurs tribus, les plus importantes assemblées de leurs chefs se tenaient au milieu du pays des Onéidas, dans une enceinte ombragée d'arbres élevés, que l'on désigne encore sous le nom de Bocage du conseil (voy pi. 46).

C'était là que la confédération iroquoise décidait les grandes questions de la paix ou de la guerre, qu elle prononçait la neutralité, ou qu'elle accordait son alliance à d'autres peuples.

Si elle leur promettait des secours , les engagements qu'elle contractait étaient souvent consacrés d'une manière solennelle et avec toute la pompe d'une fête militaire. Chaque guerrier prend alors ses armes; on se réunit par tribu et sous un même chef de guerre, et les Indiens, qui vont offrir l'image d'un con/bat simulé, se divisent en deux partis. Bientôt ils marchent l'un à l'autre, en faisant retentir les airs de leurs clameurs confuses ; ils se lancent des flèches dont la pointe est émoussée , et forment diverses évolutions, pour se chercher, se dresser des embuscades, envelopper et surprendre les guerriers qui se sont imprudemment écartés. Enfin on se rapproche pour se livrer un combat corps a corps ; on n'est plus armé que du tomahac : la mêlée s'engage, les armes s'entre-choquent ; mais dans ces jeux d'adresse le sang ne coule point, et l'homme qui aurait blessé un adversaire serait rigoureusement puni. A l'image de la guerre succèdent les fêtes de la paix; des cris de joie se font entendre ; les chefs des deux partis échangent entre eux le calumet ; un tomahac est enseveli dans la terre en signe de réconciliation; un repas commun rassemble les guerriers , et de jeunes Indiens se livrent à des exercices de force et d'agilité : ils franchissent des fossés, des palissades , soulèvent des quartiers de rocher, engagent la lutte, atteignent de leurs flèches un but éloigné, gravissent au sommet des arbres, poursuivent à la course les animaux sauvages , et franchissent après eux le

13* Livraison. (Etats-Unis D'AMÉRigrE.

LU iS IV ERS.

lit d'un fleuve, ou le précipice escarpé que se sont ouvert les eaux du torrent.

Ces exercices, où l'on cherchait à développer l'énergie, l'audace et le mépris du danger, étaient le prélude des travaux et des fatigues auxquels chaque guerrier était prêt à s'exposer.

Le colonel Johnson avait décidé les Iroquois à prendre les armes; et les chets indiens, qui l'accompagnèrent à Montréal pour y conOrmer leurs promesses, s'engagèrent à entrer en campagne aux premières feuilles de l'année suivante et lorsque les Anglais auraient terminé les préparatifs de guerre qu'ils avaient commencés dans le Canada.

Le général Carleton s'en occupait avec activité : on devait lui envoyer d'Europe des renforts de troupes^ des convois d'armes et de munitions; il regrettait les délais, inséparables de ces armements; et l'invasion qu'il désirait faire au midi du Saint-Laurent et vers les bords de la rivière d'iiudson lui paraissait d'autant plus urgente, que la garnison britannique de Boston était étroitement bloquée par les troupes américaines, et qu'elle ne pouvait être dégagée que par une diversion assez puissante pour attirer sur d'autres points une grande partie des forces qui l'assiégeaient.

Le congrès , informé de ses desseins , résolut de les prévenir en ordonnant lui-même une expédition contre le Canada. Le major-général Schuyler et les brigadiers-généraux Montgomery et Wooster furent chargés de se porter avec trois mille hommes vers les forts de Ticonderoga et de la Couronne ou Crcnon- Point , dont les Américains s'étaient emparés depuis plusieurs mois; de là, ils avaient ordre de descendre par le lac Champlain dans la rivière Sorel, qui coule du midi au nord jusqu'au Saint-Laurent. Le poste de rile-aux-Noix, situé entre ce lac et celui de Chambly, fut bientôt occupé par Montgomery, qui vint attendre sur ce point 1 arrivée dfes autres corps destinés à la même expédition. Bientôt les majors Brown et Livingston s'emparèrent du fort Chambly, et l'on s'attacha ensuite avec vigueur au siège du

fort Saint-Jean. Cette place, voisiiu:

du Sorel, dont elle pouvait intercepter la navigatioji, était devenue la plus iî.'iportante position de l'ennemi, et le gouverneur du Canada voulut envoyer a son secours un corps de troupes qui se trouvait à Montréal; mais les détachements américains, déjà répandus sur la rive méridionale du Saint-Laurent , s'opposèrent au passage des Anglais, et le fort Saint- Jean, réduit à ses seules ressources, fut forcé de capituler le 3 novembre, après avoir soutenu un siège de six semaines. Une division américaine s'embarqua sur la rivière Sorel et se porta rapidement jusqu'à son embouchure , afin de couper les communications entre le haut et le bas Canada; une autre division, conduite par Montgomery, qui, depuis l'absence et la maladie du générai Schuyler, était devenu commandant de l'armée, traversa péniblement la région marécageuse qui s'étendait entre le fort Saint-Jean et la ville de Montréal : on débarqua sans obstacle dans l'île où cette place est située , et comme elle n'était pas en état de se défendre, le général la prit à discrétion et régla lui-même, de la manière la plus généreuse, les sauvegardes qu'il accordait aux habitants pour le maintien de leur sûreté personnelle et de leurs propriétés. Cette conduite bienveillante lui valut l'estime de ses ennemis : elle porta les habitants des campagnes a continuer paisiblement leurs travaux , sans entraver la suite de ses opérations militaires, et lui permit de pourvoir avec plus de facilité à la subsistance du corps qu'il commandait.

Montgomery , devenu maître de Montréal, y établit une garnison destinée à contenir les troupes anglaises qui pourraient arriver du voisinage des grands lacs ; il renforça les détachements qu'il avait laissés dans les forts de Saint-Jean, de Chambly et de rile-aux-Noix , afin de conserver ses communications avec les colonies; et il se remit en marche pour descendre les bords du Saint-Laurent, rejoindre les troupes arrivées par la rivière Sorel , et poursuivre vers le

in

bas Canada son expédition. Mais i!

lui devenait difficile de retenir tous ses hommes sous les drapeaux : c'étaient des corps de volontaires , accoutumés à s'enrôler pour une campagne , et à se retirer dans leurs foyers aux approches de l'hiver. On était au milieu du mois de novembre, et la plupart regardaient comme un projet téjiiéraire et sans fruit celui d'aller entreprendre un siège avec de si faibles moyens, et dans une saison déjà si rigoureuse, contre une place que la force de sa situation pouvait aisément défendre.

Ces obstacles n'arrêtaient point le courage de Montgomery; mais il lui fallait des troupes plus nombreuses pour avoir quelques chances de réussite. La prévoyance de Washington vint seconder son entreprise. Occupé du siège de Boston , il veillait aussi , du milieu de son camp, sur l'ensemble des opérations militaires qu'il fallait combiner entre elles; et tandis que I\[ontgomery se portait sur Montréal avec un corps d'armée, Washington organisa et tit partir une autre expédition qui devait se diriger vers Québec.

Le colonel Arnold était chargé de la commander. Son courage impétueux, que les difficultés et les périls animaient encore, le rendait propre à cette grande et pénible entreprise : il avait a traverser des pays sauvages , couverts de forêts, coupés par des ravins et par l'escarpement des rochers; le transport des vivres, de l'artillerie, des munitions, exigeait de nouveaux efforts; mais les troupes étaient pleines d'ardeur : on espérait surprendre l'ennemi et l'attaquer à l'improviste, en se portant jusqu'à lui par des passages regardés longtemps comme unpraticables. Ce corps se composait de onze cents hommes d'élite; ie colonel Burr était du nombre, et l'on y remarquait les capitaines Morgan , Lamb et d'autres officiers également braves.

Ces troupes , détachées de l'armée qui assiégeait Boston, se rendirent par terre à Newbury , vers l'embou-.

chure du Mérimac , s'y embarquèrent

pour gagner l'entrée du Kennebec, qui traverse du nord au midi l'état actuel du Maine, et remontèrent le cours de ce fleuve jusqu'à sa source. On arriva par de hautes vallées, et après une longue marche, jusqu'à cette chaîne de hauteurs qui sépare les versants de l'Atlantique et du Saint-Laurent. Les difficultés du passage s'étaient accrues de jour en jour : les vivres manquaient, la fatigue était extrême; les maladies ravageaient l'armée; elle éprouvait de fréquentes désertions, occasionnées par 1 excès de la misère.

Mais Arnold opposait à tous les obstacle un courage inébranlable. Les plus dévoués, les plus forts imitaient son exemple : l'eepoir d'arriver au terme et de rencontrer enfin l'ennemi soutenait leur constance. On atteignit , au delà des montagnes, les sources de la Chaudière , dont les eaux vont se jeter dans le Saint-Laurent , à quelques milles de Québec ; et après avoir longtemps suivi le cours de cette rivière, on se porta vers la pointe de Lévis , qui n'est séparée de la capitale du Canada que par le lit du grand fleuve. La navigation et la marche des troupes , depuis leur départ du camp, avaient dure près de deux mois ; elles arrivèrent le 9 novembre sur les bords du Saint-Laurent ; mais la contrariété des vents ne leur permit de le traverser que dans la nuit du 13 , à la même époque oii le général Montgomery faisait son entrée dans la ville de Montréal. Leur descente eut lieu à l'ouest du Gap-au-Diamant; Arnold gravit avec ses troupes les mêmes escarpements que le général Woif avait surmontés dans la guerre précédente , et il se porta , comme lui , sur le plateau des hauteurs d'Abraham. Les contrariétés et le délai de son débarquement lui avaient fait perdre l'occasion de surprendre la place, et il n'avait point assez de forces pour attaquer seul une garnison plus nombreuse que son corps d'armée. Au bout de quelques jours , il se détermina à remonter la rive gauche du fleuve , jusqu'à la pointe aux Treraiiics, située à vingt milles de distance , pour y attendre les troupes

iQQ

L'UNIVERS

de Montgomery , et ce général y arriva lui-même le T"^ décembre avec un corps de trois cents hommes. On n'en comptait que douze cents dans les deux troupes réunies; mais le courage avec lequel ils avaient bravé tant d'obstacles augmentait leur ardeur, et cette petite armée se porta vers Québec pour en faire le siège. Cependant Carleton , gouverneur du Canada , avait eu le temps de rentrer dans la place et d'en organiser la défense. Retenu d'abord dans la partie supérieure du lleuve, entre Montréal, qu'il n'avait pu secourir, et la flottille américaine, arrivée à l'embouchure du Sorel , il était parvenu à échapper à la surveillance des navires ennemis , en s'aventurant, au milieu de la nuit, dans une légère embarcation qui traversa leur ligne sans être aperçue. Les autres bâtiments anglais (pae Carleton laissait en arrière tombèrent bientôt au pouvoir des Américains avec les équipages et les détachements qu'ils avaient à bord ; mais Québec allait être secouru par la présence du général , et les Anglais rendirent grâce à la fortune qui l'avait sauvé.

Montgomery , après avoir inutilement adressé au gouverneur la sommation de rendre la place , essaya d'en fatiguer la garnison par de fréquentes attaques, et d'en arrêter les approvisionnements en la privant de toute communication avec le dehors ; mais la faiblesse de son artillerie ne lui permettait pas d'ouvrir des brèches praticables, et il avait trop peu de troupes pour fermer tous les passages. Ses soldats, exposés à toutes les rigueurs de l'hiver , éprouvèrent aussi les ravages de la petite vérole ; et le général , prévoyant l'impossibilité de continuer le siège , voulut décider le sort de la campagne par un dernier effort. Deux fausses attaques devaient être dirigées contre la ville haute par les majors Brown et Livingston, tandis que Montgomery et Arnold pénétreraient dans la ville basse par deux routes opposées, dont l'une se prolonge le long du fleuve Saint-Laurent, et dont l'autre suit les bords de la rivière Saint -Charles.

Toutes ces attaques devaient commencer le 31 décembre 1775, quelques heures avant la pointe du jour : la neige tombait en abondance ; la rigueur du temps pouvait favoriser une surprise , en rendant moins active la vigilance de l'ennemi ; et Montgomery, à la tête de sa colonne , s'avança le long du fleuve, en suivant l'Ansentles-Mers et le Cap-au-Diamant. 11 s'empara sans résistance d'un fort qui couvrait les approches de la ville basse; mais une barrière et une batterie avaient été dressées au delà : on n'avançait que péniblement dans un chemin 'encombré par la neige; et lorsque le général, bravant tous les obstacles , excitait par son exemple l'ardeur de ses soldats, il fut tué d'un coup de canon chargé à mitraille, au moment où la barrière et la batterie allaient être emportées par sa valeur {yoy.pl. 49).

La mort de Montgomery entraîna la ruine de cette expédition : la troupe qui le suivait en fut consternée; elle se replia en désordre : le colonel Campbell lit de vains efforts pour la ramener ; et les assiégés purent réunir toutes leurs forces contre le colonel Arnold , qui s'avançait par la route Saint-Roch.

Ce passage était également couvert par une barrière et une batterie; et Arnold , au moment où il était près de le forcer , fut blessé à la jambe d'un coup de feu , et dut être emporté malgré lui loin de la sanglante mêlée qu'il venait d'eiigager. Le capitaine Morgan se mit alors à la tête des troupes, qui s'emparèrent deja batterie avec une extrême bravoure : il pénétra dans la ville, avec l'avant-garde, et sans même attendre le corps principal ; il repoussa l'ennemi , lui Ot des prisonniers , et poursuivit ses avantages. Mais à mesure qu'il avançait, ses périls étaient plus grands et' sa marche devait se ralentir : quelques renforts l'ayant rejoint, il voulut attaquer une seconde batterie : mais ses troupes ne purent forcer ce nouvel obstacle; et lorsque épuisées de fatigue, ayant consommé leurs munitions, et ne pouvant plus résister à un feu continu de mousqueterie , elle-s voulurent se replier , les passa*

ges leur étaient fermés: l'ennemi avait tourné leur position, et recouvré les quartiers de la place momentanément envahis. Le bruit de la mort de Montgomery , celui de la retraite des troupes qu'il conduisait, s'étaient rapidement répandus. Le jour était venu éclairer tous ces revers; et l'intrépide Morgan et son avant-garde, affaiblie par un lonç combat, furent réduits à se rendre prisonniers. Les colonnes qui s'étaient repliées ou qui n'étaient pas engagées, n'avaient aucun moyen de se maintenir devant la place; mais Arnold , devenu leur chef, se montra supérieur à la mauvaise fortune, et, gardant encore l'espérance de réparer un tel désastre , il ordonna la retraite des troupes qui lui restaient, s'oublia pour veiller sur elles , pourvut à leurs besoins et ranima leur confiance.

Ayant choisi, à trois milles de distance, une nouvelle position qu'il fit retrancher, il continua d'embarrasser, par de fréquentes battues dans la plaine, les communications de Quéoec avec l'intérieur des terres, jusqu'au moment oij l'arrivée des renforts qu'il demandait au congrès d'Amérique lui permettrait de se rapprocher de la place et de reprendre les travaux du siège.

Le gouverneur de Québec se bornait lui-même à attendre d'Angleterre les nombreux secours qui lui avaient été promis : l'extrême rigueur de l'hiver força de part et d'autre à suspendre les hostilités, qui allaient se ranimer au retour du printemps.

L'Angleterre faisait en effet de nouveaux préparatifs pour amener la réduction de ses colonies. Le gouvernement britannique avait déclaré aux délégués du congrès qu'il ne serait fait aucune réponse à leurs représentations ; il avait poursuivi ses enrôlements pour la guerre d'Amérique ; et après s'être inutilement adressé à la Russie, à la Hollande, pour en obtenir des troupes auxihaires , il avait déterminé la maison de Hesse à lui fournir un corps de treize mille hommes , et celle de Brunswick à lui en fournir quatre mille trois cents. Une armée anglaise

de vingt-cinq mille hommes devait se joindre aux troupes étrangères que le gouvernement prenait à sa solde; et une flotte considérable et chargée de munitions de toute espèce allait transporter dans les colonies cet armement formidable.

Mais on éprouva souvent dans le cours de cette guerre les contrariétés que la distance et le temps apportent aux opérations militaires. La ville de Boston , où l'Angleterre allait diriger une partie de ses forces, continuait d'être étroitement bloquée par les Américains : toutes ses communications avec la terre étaient fermées; les secours qu'elle pouvait attendre par mer étaient habituellement interceptés par les croisières américaines , et une attaque plus décisive allait enfin être dirigée contre la place.

Aussitôt que le congrès fut informé des envois de troupes qu'allait faire le gouvernement britannique, il désira que les opérations du siège de Boston fussent pressées avec une nouvelle vigueur, et que l'on f^t tous ses efforts pour s'en emparer, soit afin d'ôter à l'ennemi une place d'armes où ses nouvelles troupes pouvaient aborder sans coup férir, soit afin de disposer de l'armée américaine, qui allait devenir nécessaire sur d'autres points. Le projet de Washington était d'attaquer la place de vive force , en traversant la partie de la baie qui la sépare de Cambridge et de Roxbury; mais le conseil de guerre, où différents plans furent discutés, s'arrêta à celui de faire d'abord occuper et retrancher les hauteurs de la presqu'île de Dorchester qui commandent Boston , et d'où l'on pouvait écraser la garnison et la forcer à capituler. Pour couvrir ce dessein , et attirer ailleurs l'attention du général Howe , qui avait remplacé Gage dans le commandement de la place , on ouvrit un feu très-vif sur tous les points du littoral où l'on avait établi des batteries ; et dans la nuit du 4 mars 1776 une avant-garde américaine de huit cents hommes, suivie de douze cents travailleurs, et favorisée par une obscurité profonde, tra-

versa l'isthme de Dorcbester, et se porta rapidement sur les hauteurs, sans être découverte par l'ennemi. Un convoi d'artillerie, de gabions, de munitions de guerre, et de tous les ustensiles et matériaux nécessaires à cette expédition, suivait le même mouvement, et les travaux furent poussés avec une telle ardeur, que les hauteurs

{)rincipales étaient déjà fortifiées avant a pointe du jour.

Le général anglais n'avait pas fait occuper jusqu'alors la presqu'île de Dorchester. Les troupes qu'il avait dans Boston étaient trop peu nombreuses pour qu'il voulût dégarnir la place, et cette insuffisance de forces était encore plus sensible depuis qu'il avait été obligé, après le combat de Bunker's- Hill, de laisser un corps de troupes dans la presqu'île de Cliarles-Town :

mais voyant les Américains maîtres de plusieurs positions, d'où ils pouvaient détruire ses vaisseaux, ruiner les fortifications de la place, et couper les communications de son enceinte avec ses ouvrages avancés, il sentit la nécessité de les déloger, et chargea lord Percy de débarquer dans la presqu'île de Dorchester avec un corps de troupes qui devait commencer l'attaque vers la pointe orientale. La contrariété des vents et de la marée l'empêcha d'exécuter son projet dans la nuit suivante, et ce délai permit aux Américains de compléter leurs travaux et de rendre leurs positions inexpugnables.

Washington assemblait en même temps vers l'embouchure du Charles- River l'élite de son armée et tous ses moyens d'embarcation , afin de tenter un assaut contre la place , au moment où une partie des troupes anglaises serait aux prises avec celles qui s'étaient emparées des hauteurs. Le général Howe reconnut alors tous les périls de sa situation : il vit qu'une garnison , fatiguée d'un si long blocus , privée d'approvisionnements , ravagée par les maladies qui naissent de la fatigue, du besoin, et de tous les fléaux attachés a la guerre, ne pouvait plus défendre la place contre des forces qui s'accroissaient journellement. L'évacuation de

Boston fut résolue, et ie gouverneur en prévint les principaux habitants : il était prêt à se retirer paisiblement si les Américains ne s'opposaient point à son départ; mais si l'on voulait inquiéter sa retraite, lui-même traiterait la ville sans ménagement avant de la quitter, La députation qui se rendit près de Washington le trouva disposé a laisser partir sans obstacle les troupes britanniques : le général était trop vivenient touché de la déplorable si- I tuation de cette place pour l'exposer à 1 une calamité nouvelle; il désirait la recouvrer et la sauver, et il consentit I aux demandes du gouverneur. Le dé- ' part de la garnison anglaise eut lieu le I 17 mars; elle était au nombre de dix j mille hommes : il se joignit à eux I quinze cents habitants , qui craignaient ' a'étre persécutés pour le zèle avec lequel ils avaient servi la cause royale; et les vaisseaux chargés de ce convoi se dirigèrent vers Halifax. Le départ des troupes fut précédé des plus graves désordres, malgré les promesses de leur chef et sans doute contre ses intentions. On ne put arrêter les excès de ces hommes aigris pr la haine et par leurs revers; ils cherchaient une dernière occasion de se venger : des magasins furent abandonnés au pillage, et les fugitifs enlevèrent à la hâte les dépouilles de la ville qu'ils abandonnaient (voy. pi. 50).

Lorsque Washington, à la tête de son armée , fit son entrée dans la place, il y fut reçu comme un libérateur. Les maux qu'avaient éprouvés les habitants sous la domination anglaise et pendant un blocus de treize mois avaient accru leur ardeur pour la cause nationale : ils avaient vu toutes les autres colonies embrasser leurs intérêts, et ils désiraient leur rendre les services qu'ils en avaient reçus. La nouvelle de la reprise de Boston fut accueillie partout avec des transports de joie : elle inspira aux Américains une nouvelle confiance dans le courage de leurs milices, dans l'habileté de leurs généraux, et les disposa à poursuivre avec la même constance la lutte où ils s'étaient engagés.

ÊTATS-UiNlS D'AMÉRIQUE.

î.o périlleuse expédition qu'ils avaient dirigée contre le Canada rencontrait de nouveaux obstacles. Les renforts attendus par Arnold n'arrivaient qu'en petit nombre et avec lenteur; les privations que ses troupes éprouvaient les avaient rendues turbulentes et indisciplinées, et les Canadiens se plaignaient vivenient de cet état de licence. Arnold , luttant avec énergie contre les difficultés, avait néanmoins rouvert la campagne et repris l'offensive : il avait appelé à lui une grande partie de la garnison de Montréal pour réparer les pertes de son corps d'année, et il se rapprocha de Québec lorsqu'il eut porté ses troupes à dix-sept cents hommes.

Son activité semblait mrJtipiier ses ibrces : il fatigua les assiégés par de fausses attaques sur différents points; il soutint avec valeur leurs sorties, saisit plusieurs convois qui leur étaient destinés, et causa par le feu de son artillerie de nombreux ravages, il espérait que les dommages et les maux du siège pourraient déterminer les habitants a demander une capitulation.

-Mais le gouverneur de Québec veillait lui-même avec un zèle infatigable à la défense de la place : il n'ignorait ()as les nombreuses privations des assiégeants, et cherchait à combiner ses opérations avec celles des troupes qui occupaient d'autres parties de la province , afin d'intercepter les secours en hommes et en munitions qu'Arnold attendait des colonies insurgées. Un détachement que ce gouverneur fit passer sur la rive droite du Saint-Laurent se joignit à quelques compagnies de volontaires canadiens, commandés par Beaujeu , et leur active vigilance surprit en effet plusieurs convois américains. Quoique Arnold parvînt ensuite à défaire et à disperser ce corps de troupes , sa situation ne s'améliorait point : il consumait ses ressources sans pouvoir les renouveler dans le pays même; et ks combats qu'il avait a livrer entraînaient, quelle qu'en fût l'issue , des pertes d'hommes et de munitions qui devenaient irréparables.

Le général Wooster vint , le 1" avril , prendre le commandement des troupes

américaines, et Arnold , dont les blessures avaient empiré, fut transporté à Rlontréal. Il renonçait à regret à une expédition mêlée de' tant de périls , et les travaux qu'il avait commencés furent encore poursuivis après son départ, soit par Wooster, soit par le général Thomas qui vint le remplacer un mois après. Celui-ci venait de se distinguer au siège de Boston : c'était lui qui, à la tête d'un corps de troupes américaines, avait enlevé les hauteurs de Dorchester, et cet exploit honorait son habileté et son courage. Ayant reconnu dès les premiers nft)ments qu'il était impossible de prolonger avec si peu de forces le siège d'une ville oîi se rendaient de nouveaux convois maritimes dont on avait déjà signalé l'apparition dans le lit inférieur du fleuve, il voulut du moins prévenir leur arrivée et faire une nouvelle tentative pour s'emparer de la place, avant que les chances devinssent encore plus contraires. Le projet d'incendier les vaisseaux du port et de donner aussitôt l'escalade, en profitant du désordre et de la confusion qu'un premier désastre aurait occasionnés, devait s'exécuter dans la nuit du 3 mai; mais le brûlot dirigé contre les vaisseaux anglais ayant été lui-même mis en feu et consumé avant d'avoir pu les atteindre, la flotte fut préservée, l'assaut et la surprise de la place ne purent avoir lieu , et les troupes américaines se retirèrent dans leur camp ; elles furent même forcées de l'abandonner deux jours après. On voyait arriver l'escadre britannique, prête à jeter des troupes dans la ville basse; elle allait devenir maîtresse de la navigation du Saint- Laurent; déjà elle en remontât le cours, et les débarquements qu^èlle pouvait faire sur la rive gauche du fleuve auraient coupé les communications des Américains avec le haut Canada : alors ils évacuèrent leur position; et une sortie que le général Carleton fit le 5 mai , avec l'élite de sa garnison, les surprit au milieu de ce mouvement et précipita leur retraite. Ils laissaient en arrière leurs munitions et leurs bagages : ce dénûment rendait leur marche plus pénible;

L'UNIVERS

on se dispersait pour trouver des subsistances, et parmi les hommes qui s'étaient égarés les uns restèrent prisonniers de guerre, les autres furent secourus par l'humanité des Canadiens.

Le lieu de ralliement des troupes était situé vis-à-vis du confluent de la rivière Sorel : on v parvint après une marche pénible; les maladies firent éprouver de nouvelles pertes, et le général Thomas fut du nombre de ceux qui succombèrent. La fortune parut alors vouloir réparer les disgrâces de ce corps d'armée, et le général Sullivan, destiné à en devenir le chef, arriva avec un renfort de quatre mille hommes, dont la levée avait été faite dans les provinces de Pensylvanie, de New- Jersey, de New-York, de Connecticut; mais la difflculté de pourvoir à toutes les parties de cet armement avait entraîné des délais : ces troupes arrivaient trop tard pour qu'on pût aller reprendre devant Québec les opérations du siège, et leur nombre était très-inférieur à celui que les Anglais venaient eux-mêmes de recevoir.

Les troupes britanniques, redevenues entièrement maîtresses du bas Canada, occupaient aussi dans ses régions supérieures plusieurs forts, voisins des grands lacs. Ces positions leur permettaient d'entretenir des relations nombreuses avec les peuplades indiennes qu'elles avaient attirées dans leur parti, et les sauvages concoururent à quelques-unes de leurs expéditions contre les troupes coloniales qui s'étaient emparées de différents postes dans le haut Canada. Ils aidèrent les Anglais à reprendre le fort de la Pointeaux-Cèdres, dont ils firent la garnison prisonnière; ils investirent un autre détachement américain qui eut le même sort; ils firent inhumainement périr quelques-uns de ces malheureux , et désirant ensuite échapper à la vengeance du général Arnold, qui avait quitté Montréal pour s'avancer contre eux avec des forces très-supérieures, ils lui déclarèrent que, si un seul Indien était tué, tous les prisonniers de guerre qu'ils avaient faits auparavant seraient

massacrés. Arnold, pour né pas exposer à leur fureur tant de victimes, n'attaqua point les sauvages, et consentit a un échange de prisonniers.

D'autres événements plus décisifs allaient se passer vers la partie du fleuve Saint- Laurent, connue sous le nom de lac de Saint-Pierre, vaste réservoir où vont se rendre les eaux de la rivière Sorel et des lacs qu'elle a traversés. L'armée anglaise, partie de Québec avec le général Carleton, n'avait pas encore remonté jusque-là : elle était échelonnée sur les bords inférieurs du fleuv-e, et son corps le plus avancé était parvenu au poste des Trois-Rivières. Comme il était séparé des autres divisions, les Américains espérèrent l'attaquer avec avantage, et Sullivan, dont les positions étaient voisines de l'embouchure du Sorel , fit subitement embarquer sur le lac Saint-Pierre un détachement chargé de cette expédition; mais les forces britanniques étaient plus nombreuses, et les Américains , après avoir soutenu un combat meurtrier, se retirèrent péniblement à travers les plaines marécageuses situées au nord de ce lac ; ils avaient été séparés de leurs navires, et les troupes anglaises harcelèrent vivement leur retraite; bientôt même il fallut abandonner toutes ses positions à une armée qui concentrait ses forces en accélérant la marche de tous les corps moins avancés : elle se composait de treize mille hommes, et Sullivan n'en avait pas alors cinq raille qui fussent en état de porter les armes. Ce général remonta la rivière Sorel, et gagna successivement le fort Chambly et le fort Saint- Jean, oii il fut rejoint par le général Arnold , qui ramenait avec lui la garnison de Montréal. L'un et l'autre fort n'étaient retranchés que par des palissades et des constructions en charpente; les Américains y mirent le feu en les quittant, afin de les rendre inutiles à l'ennemi qui continuait de suivre leurs mouvements; et Sullivan, après avoir occupé momentanément l'Ile-aux- Noix, traversa du nord au midi le lac Champlain, et se replia sur les forts .de Crown-Point et de Ticonderoga,

d'où rexpédition américaine était partie huit mois auparavant.

On avait trop compté dans cette entreprise sur la faveur d'une partie des Canadiens et sur leur coopération :

cette fausse espérance fit commencer avec des moyens trop faibles une conquête où l'on ne pouvait s'appuyer que sur ses propres forces. Les secours qui furent envoyéssuccessivement auraient eu plus d'efficacité si l'on eût pu les réunir et les employer tous à la fois. Ne faut-il pas aussi remarquer, au nombre des causes qui nuisirent le plus au succès, la fréquente et inévitable mutation des généraux gui commandèrent l'armée américaine? Elle eut tour à tour pour chefs Schuyler, Montgomery, Arnold, Wooster, Thomas, Sullivan. Le même esprit ne pouvait les animer tous : ils différaient dans leurs combinaisons militaires, et chacun d'eux était si rapidement enlevé aux soldats, que des liens, rompus tant de fois, ne donnaient plus aux opérations le même ensemble.

Néanmoins, cette expédition, quoique malheureuse, n'avait pas été sans gloire : elle avait offert aux Américains de nombreuses occasions de déployer leur courage; elle avait signalé les vertus militaires et civiles de Richard Montgomery, enlevé à la patrie à l'âge de trente-huit ans , et digne d'être proposé pour modèle aux guerriers. Les Canadiens avaient rendu hommage à sa modération au milieu des succès, et lorsqu'il fut tombé sous les murs de Québec, le général ennemi lui fit rendre les honneurs funèbres dus à son grade et à l'éclat de ses actions. Le congrès, en apprenant sa perte, décréta qu'il lui serait érigé un monument pour rappeler la gloire de sa vie et de sa mort, et ce cénotaphe fut placé à l'entrée de l'église de Saint-Paul à New- York.

Les Américains, obligés de renoncer au projet de conquérir le Canada, furent plus heureux dans les expéditions (]ui eurent pour l>ut leur propre défense. Un succès contre les royalistes fut obtenu dans la Caroline du nord , par le général Moore qui commandait

les milices coloniales. Après avoir tenu la campagne sans engager d'action jusqu'à ce qu'il eût assemblé ses forces, il attaqua les troupes anglaises , commandées par le colonel Macdonald, et les défit près de Wilmington, avant qu'elles eussent reçu les renforts dont elles attendaient l'arrivée, etqui étaient déjà parvenus au cap Fear.

Les tentatives de lord Dunmore pour rentrer en Virginie furent également vaines : l'escadre sur laquelle il s'était réfugié ne put opérer aucun débarquement; et après avoir croisé sur les côtes pendant quelque temps sans aucun espoir de succès , cet ancien gouverneur se retira en Floride, et ses partisans se dispersèrent.

Une autre expédition des Anglais dans la Caroline du sud n'eut pas plus de succès. Le général Clinton et l'amiral Peter Parker voulurent tenter un débarquement dans cette colonie, où ils croyaient avoir un grand nombre d'adhérents , et ils espérèrent ramener aisément tout le pays à l'obéissance , s'ils parvenaient a s'emparer de Charleston ; mais l'autorité coloniale s'était hûtée d'y jeter une garnison de six mille hommes : on avait fortifié cette place , que sa position au confluent du Cooper et de l'Ashley rendait plus facile à défendre, et pour en couvrir les approches maritimes, on avait occupé l'île Longue et celle de Sullivan, où le colonel Moultrie était chargé de la garde d'un fort, qui retint ensuite son nom parce qu'il sut le défendre honorablement. L'escadre anglaise, qui se présenta le 28 juin devant Charleston , dirigea d'abord tous ses moyens d'attaque contre le fort Moultrie, et tandis qu'elle le bombardait et qu'elle le battait en brèche , les troupes de terre qu'elle venait de débarquer dans l'île Longue devaient passer dans celle de Sullivan pour donner l'assaut : on avait cru guéable le canal qui sépare les deux îles; mais il avait trop de profondeur, et le trajet des troupes ne put avoir lieu. La résistance de la forteresse et le dommage que son artillerie fit éprouver à l'escadre anglaise décidèrent Clinton et Parker à renoncer à leur entre-

LLiMVERS.

prise : ies équipages et les vaisseaux avaient trop souffert pour renouveler l'attaque le lendemain; et la flotte, remettant à la voile, se dirigea vers New- York , suivant les instructions du général Howe, commandant en chef des forces britanniques. Ce général devait lui-même s'y rendre avec le corps d'armée réuni sous ses ordres à Halifax, et c'était vers l'entrée de la rivière d'Hudson que les principales opérations de la guerre allaient être portées (voy. pi. 48).

Washington avait prévu ce mouvement : il avait voulu prévenir l'arrivée et l'établissement des ennemis dans la province menacée de leur invasion ; et a peine il eut délivré Boston, dont il confia le commandement au courage et à l'expérience du général Ward , qu'il se porta rapidement sur New^-York avec les troupes dont il pouvait disposer. Il y arriva le 14 avril, et s'appliqua sans relâche à mettre cette place et toutes les positions voisines dans un bon état de défense. New- York jouissait encore d'un calme apparent; mais tout annonçait l'orage dont ce pays était prochainement menacé. Les troupes américaines occupaient la ville, élevaient des retranchements , rassemblaient des vivres et des munitions, et se disposaient à soutenir un siège : une escadre britannique était mouillée dans le port , et ses équipages cherchaient à entretenir de secrètes intelligences avec les habitants. Maîtresse de la baie, elle pouvait intercepter tous les arrivages ; elle fermait les communications avec la mer, et attendait, pour attaquer le continent, l'arrivée des renforts qui lui étaient annoncés.

Au milieu des emban-as de cette situation, qui devenait de jour en jour flus périlleuse, et qui faisait prévoir imminence des hostilités, tous les liens de la colonie avec l'Angleterre n'avaient pas été entièrement rompus , et Tryon résidait toujours à New-York comme gouverneur de la province. Dangereux représentant d'une autorité déchue, il cherchait, à l'aide d'un titre que l'on reconnaissait encore , à recouvrer un pouvoir qui lui était disputé: mais quoi-

que le nombre des partisans de la métropole filt plus considérable dans cette contrée que dans les autres colonies, l'attachement à la cause populaire y faisait cependant des progrès journaliers : ses adhérents y dev'enaiént plus confiants dans leurs torccs et plus entreprenants, parce qu'ils pouvaient s'appuyer sur la coopération des autres colonies, sur l'autorité toujours croissante du congrès , et sur les moyens de protection dont cette assemblée centrale avait à disposer.

L'inégalité toujours croissante de cette lutte entre les partis, et la prépondérance que devait enfin obtenir l'opinion du plus grand nombre, se remarquaient , non-seulement à New- York , mais dans toutes les autres colonie-s : deux autorités s'y étaient d'abord trouvées en présence; mais leurs forces étaient différentes, et l'on s'explique aisément comment l'une d'elles, usurpant par degrés les attributions de sa rivale , arrivait à lui succéder après l'avoir démembrée pièce à pièce. Les assemblées coloniales substituaient ainsi leur pouvoir à celui des gouverneurs britanniques ; elles avaient leurs agents et leurs délégués; elles pouvaient compter sur les milices , qui appartenaient à la masse même du peuple , et qui en étaient les défenseurs naturels , et les gouverneurs n'avaient plus pour retenir dans leurs mains un pouvoir près de leur échapper, que l'appui des troupes anglaises envoyées à leur secours, et rassistance incertaine et précaire des partisans qui se ralliaient à leur bannière. Ils pouvaient avec ces moyens, et avec ces éléments de trouble ," entamer et prolonger la guerre civile ; mais la véritable force était dans l'intérêt colonial ; elle se fondait sur les opinions qui avaient jeté dans le pays de profondes racines. Le congrès en était devenu l'organe ; il les dirigeait, il les tenait à sa disposition, et, après avoir paru hésiter sur l'espèce de rapports qui pourraient encore unir les colonies à la métropole, il préparait leur émancipation, et arrivait par degrés à rendre inévitable leur indépendance.

ÉTATS-UNIS D'A M É il I Q L' E,

Depuis les premières commotions de ces provinces leur situation avait effectivement changé. Un rapprochement semblait facile, tant que l'on se bornait d'un coté à des prétentions et de l'autre à des remontrances. La voie des négociations était alors ouverte , et les deux partis pouvaient se concilier. Cette tendance vers la paix s'était fait remarquer dans les premières démarches des Américains; mais le gouvernement britannique parut se méprendre sur la cause de leurs dispositions : il imputa la condescendance à la faiblesse , crut , en insistant sur ses prétentions, pouvoir les faire reconnaître, et fit quelques démonstrations de forces , dans l'espérance d'être obéi.

Ce recours à la voie des armes entraîna un premier engagement, qui aigrit et aliéna bientôt tous les esprits. La cause de l'Amévique eut de toutes parts des défenseurs dès que le sang eut coulé pour elle; le congrès changea lui-même de dispositions, et les esprits ardents ou généreux dont les efforts hâtaient l'indépendance des colonies, firent triompher une opinion qui allait engager leur pays dans une guerre difiicile, mais qui lui promettait de plus hautes destinées. Cet élan fut favorisé par la publication de divers écrits , au nombre desquels on remarqua celui de Thomas Payne, intitulé Le Sens conwiun. L'auteur remontait aux principes mêmes de la société, dans cet ouvrage, qui fut publié à Philadelphie au' mois de février Ï776 , et ses remarques étaient à la fois dirigées contre l'Angleterre et contre la monarchie. Le gouvernement lui paraissait être un mal nécessaire et un supplément à l'insuffisance de la morale :

il fallait qu'il eût pour but la hberté et la sûreté des citoyens , et l'on devait

Préférer celui qui garantissait l'une et autre avec le moins de frais et le plus d'avantages. Le pouvoir de la couronne était regardé comme trop prédominant dans la constitution anglaise : l'hérédité du trône exposait au péril des minorités , des régences , des incapacités morales ou intellectuelles; elle n'avait pas préservé l'Angleterre des

fréquents malheurs de la guerre civile , et la dépendance où elle tenait les Américains avait souvent été pour eux une source de calamités. L'auteur pensait que les colonies, abandonnées a elles-mêmes, auraient beaucoup plus prospéré. «L'Angleterre, en les exploitant , n'a eu en vue que de favoriser son propre commerce ; elle les a entraînées dans toutes ses guerres, et n'a eu à les protéger que contre les ennemis qu'elle s'était faits. L'Angleterre n'est pas leur mère patrie, car elles ont reçu de toutes les parties de l'Europe leurs habitants, et si elles avaient des liens de plus avec l'Angleterre , elles en ont été dégagées dès le moment où cette puissance s'est déclarée leur ennemie; elles ont reçu d'elle trop de mal pour qu'une réconciliation soit possible, et cet accord ne serait ni sincère ni durable : il n'est pas dans la nature humaine de redevenir ami de ceux auxquels on doit ses souffrances, sa misère et ses sanglantes pertes. Un gouvernement si éloigné de nous pourrait-il prévoir tous nos besoins , et voudrait-il nous assurer une prospérité qui éveillerait sa jalousie et sa méflance? L'Amérique ne doit appartenir qu'à elle-même ; elle doit s'affranchir de son tuteur. La séparation aura lieu tôt ou tard , et il faut choisir pour l'effectuer le moment le plus opportun : aucun autre ne serait plus favorable. L'expérience de nos soldats s'est formée pendant la dernière guerre; n'attendons pas que cette génération s'anéantisse. Nous avons aujourd'hui assez d'hommes pour nous défendre ; nous n'avons pas de dette; nos moyens de construction navale sont abondants ; notre union nous rend plus forts , plus confiants, plus assurés du succès ; elle nous permet de nous donner un gouvernement national , et tout nous porte à déclarer notre indépendance.

N'espérons jusque-là aucun secours étranger. Tant que nous nous regarderons comme sujets de l'Angleterre, les autres puissances nous traiteront de rebelles : il n'en sera pas ainsi, quand nous nous serons mis au rang des nations. »

L'UNIVERS

Pour émouvoir d'une manière plus vive l'enthousiasme de tout un peuple, Thomas Payne lui peignait le brillant avenir qui lui était réservé. « Jamais, disait-il , le soleil n'éclaira une cause plus importante. Ce n'est pas l'affaire d'une ville, d'une province, d'un royaume; c'est celle d'un continent, d'un huitième de la terre habitable; ce n'est pas l'intérêt d'un jour, c'est celui de \a postérité, dont les destinées, jusqu'à la fin des âges, vont dépendre de nos résolutions actuelles. »

Cet écrit dont nous venons de signaler le caractère eut une influence entraînante f^'û rendit national le sentiment de l'indépendance ; et le congrès, devenu l'organe de l'opinion publique, prépara bientôt l'adoption de ce système, en adressant à chaque colonie, par une résolution du 6 mai , l'invitation de faire cesser toute autorité qui émanerait de la couronne britannique, et d'établir la forme de gouvernement qui lui paraîtrait la plus conforme à ses intérêts particuliers et à ceux de toute la confédération.

Cette impulsion donnéeàchacunedes assemblées provinciales les détermina toutes à organiser de nouveaux gouvernements. Tous étaient représentatifs, et l'autorité ro}'aley fut remplacée par celle du peuple, de qui dérivèrent tous les pouvoirs ; il les exerça d'une manière plus ou moins immédiate.

L'application de ce principe ne fut pas la même dans toutes les provinces : chacune d'elles eut égard aux coutumes locales, et fit entrer dans l'organisation de son gouvernement tout ce qu'on pouvait conserver des lois et des institutions précédentes, sans nuire aux libertés des habitants et aux nouveaux rapports qui devaient unir entre elles toutes les colonies.

Rhode-Island et le Connecticut n'eurent qite peu de changements à faire dans leurs constitutions, où tous les pouvoirs émanaient déjà du peuple, où tous les magistrats tenaient leur nomination de lui. La Virginie et la Caroline du sud avaient prévenu les intentions du congrès , en cessant de reconnaître et en remplaçant toutes les

administrations qui tenaient leur autorité de la couronne. Le même exemple fut généralement suivi , et le Maryiand , la Pensylvanie , le New- York, qui hésitaient encore de rompre tous leurs anciens liens avec l'Angleterre , se laissèrent enfin entraîner par le mouvement de l'opinion.

Quelques remarques générales sur ces changements d'institutions peuvent suffire pour en faire apprécier le caractère et les principaux résultats.

Vouloir décrire en détail le gouvernement de chaque colonie , ce serait substituer à l'histoire d'un grand peuple des tableaux de législation locale , qui doivent sans doute être consultés , mais dont l'analyse appartient à d'autres ouvrages. L'histoire a son domaine; et si elle se permet quelques excursions passagères au delà de ses limites, c'est uniquement pour y chercher de nouveaux rayons de lumière ; en éclairant sa marche , elle évite de s'engager dans des routes nouvelles, et ne s'attache avec persévérance qu'à son propre but.

Nous nous bornerons ainsi à faire observer que, dans presque toutes les constitutions coloniales, le pouvoir législatif fut concurremment exercé par deux chambres , appelées tour à tour à discuter les mêmes bills , et que la sanction du pouvoir exécutif y |devint nécessaire au complément de la loi. Le pouvoir judiciaire était indépendant des deux autres, et l'on prit soin de l'environner de toutes les garanties qui pouvaient en assurer le libre exercice. La justice était regardée comme la principale force de l'état; elle y régnait en souveraine; elle y devenait la plus sûre gardienne des droits et des intérêts de la société, et l'on voyait sans inquiétude grandir une autorité secourable pour le faible et pour l'accusé : mais le pouvoir exécutif était f généralement considéré d'un œil jaoux ; on cherchait à limiter les fonctions des gouverneurs, et comme ils les avaient précédemment exercées au nom de la couronne, on voulait se réserver des sauvegardes contre le retour de la royauté. Les institutions

monarchiques avaient habituellement inspiré aux Américains un sentiment de défiance : cette opinion remontait au temps de leurs ancêtres, à l'époque où les réformes religieuses et politiques se prêtaient une assistance mutuelle, où le système de la république était favorisé par le protestantisme, où Cromwell avait lui-même abattu la monarchie, où les persécutions, renouvelées avant et après lui contre les puritains et contre les autres dissidents, avaient fait passer en Amérique un grand nombre d'hommes imbus des mêmes doctrines et cherchant un refuge contre les rigueurs du pouvoir.

Les émigrants que les colonies anglaises avaient reçus des autres parties de l'Europe étaient animés de dispositions semblables : ils avaient emporté dans leurs lieux d'exil la même liberté d'opinions ; et l'empreinte de ces sentiments originels s'était transmise d'âge en âge à leurs descendants. Cette tradition des maux anciennement soufferts entretenait dans laplupartdes familles un res.sentiment héréditaire : le temps et d'autres habitudes de gouvernement avaient pu l'assoupir, et l'on s'était façonné à l'obéissance, tant qu'elle avait paru nécessaire à la sécurité; mais la flatteuse idée de réhabiliter les opinions paternelles , et de faire régner un système pour lequel on avait été longtemps persécuté , vint remettre en crédit la cause de l'émancipation, et fit adopter tous les principes de gouvernement propres à la favoriser. Les lois mêmes de l'Angleterre se prêtaient à ces principes; aussi elles continuèrent d'être en vigueur sous les nouveaux gouvernements qu'on adopta, et la révolution qui s'opérait devint plus facile, parce qu'elle n'ébranlait pas à la fois toutes les anciennes bases de la société. L'établissement de ces diverses administrations , qui ne relevaient plus de la couronne , était un premier acte de séparation : il ne restait plus que de proclamer d'une manière solennelle l'indépendance des colonies ; Henry Lee en fit la proposition , et John Adams la soutint avec chaleur dans la séance du 8 juin. L'éloquence de la

raison et du sentiment se retrouvait dans son discours : il montra que de cette délibération allait dépendre nonseulement la destinée d'un peuple, mais celle de toutes les autres nations attentives à une lutte si mémorable." Les Américains veulent jouir de la liberté que leurs pères étaient venus chercher sur ce rivage, et puisque l'Angleterre la leur refuse, ils doivent rompre avec elle. N'ont-ils pas épuisé inutilement les représentations et les prières? La métropole a-t-elle voulu notre bonheur.'' A-t-elle tenu ses promessesenvers nous.? Et qui pourra nous assurer qu'elle y serait plus fidèle si nous rentrions dans ses fers.' Nous pouvons redevenir amis de l'Angleterre; mais nous ne voulons pas retomber dans la classe de ses sujets : la nature ne permet pas qu'un pays peuplé, fertile , étendu , industrieux , reste soumis à une autre puissance. Renonçons désormais aux demi-mesures; et puisque nous n'avons pas craint de désobéir, osons nous défendre. Il faut

3ue la ligne de notre conduite cesse 'être indécise , que les citoyens, les étrangers sachent si nous sommes une vtritaole nation. En nous élevant à l'mdépendance , nous accroissons nos forces sans augmenter nos périls , et nous embrassons le seul parti qui convienne à notre situation, à notre dignité. D'autres peuples ont conquis la liberté avant nous , et pour l'obtenir nous avons les mêmes forces, le même courage.» L'orateur rappelait ensuite les succès déjà obtenus à Lexington , à Boston, en Virginie et dans les Carolines; il y voyait l'augure des triom-

fhes qui devaient couronner cette enreprise. Il montrait quel serait le prix de tant d'efforts : un continent affranchi , un asile ouvert aux opprimés de toutes les nations, une immortelle renommée pour les hommes qui auraient fondé le bonheur de leur patrie.

Une si belle perspective était propre à séduire des hommes généreux, et les opinions de l'orateur furent partagées par le congrès ; mais cette assemblée ne voulut précipiter aucune

L'UNIVERS

résolution. La mesure qui lui était proposée exigeait un mûr examen; il était d'ailleurs essentiel d'obtenir un vote unanime; quelques opinions étaient encore divergentes, et la discussion fut renvoyée aux premiers jours du mois suivant.

Dans l'intervalle , les députés de chaque colonie avaient pu recevoir les instructions de leurs commettants :

presque tous étaient chargés de voter l'indépendance; les autres étaient autorisés à se ranger à l'opinion de la majorité.

La commission qui eut à présenter un rapport sur cette grande question était composée de Jefferson, John Adanis, Franklin, Shermann et Philippe Livingston. Les vues qu'elle soumït à l'assemblée éprouvèrent dans le cours des débats quelques modifications, et la déclaration d'indépendance fut unanimement adoptée par le congrès, dans sa séance du 4 juillet 1776. JNous croyons devoir rapporter ici textuellement un acte si raeuiorable et qui devint la base de l'existence politique des États-Unis {voy.pl. 51).

« Lorsque , dans le cours des événements humains , il devient nécessaire à un peuple de rompre les liens politiques qui l'attachaient à un autre peuple, et de prendre, parmi les puissances de la terre, le rang égal et distinct auquel les lois de la nature et le Dieu de l'univers lui donnent des droits, les égards qu'il doit avoir pour l'opinion des hommes exigent qu'il déclare les causes qui le forcent à cette séparation.

« Nous tenons pour évidentes ces vérités : que tous les hommes sont créés égaux ; qu'ils sont doués par leur Créateur decertainsdroits inaliénables, au nombre desquels sont la vie, la propriété, la recherche du bonheur; que, pour assurer ces droits, des gouvernements sont institués parmi les hommes, et qu'ils tirent leur légitime pouvoir du consentement des gouvernés; que partout oiî une forme de gouvernement est contraire à ce but, le droit des peuples est de la changer ou de l'abolir, et d'instituer un nou-

veau gouvernement, dontles principes soient fondés et les pouvoirs organisés de la manière qui leur paraît la plus propre à garantir leur sûreté et leur Donneur.

« La prudence nous dit en effet que des gouvernements établis depuis longtemps ne devraient pas être changes pour des causes frivoles et passagères; et l'expérience nous a montré que les hommes sont plus disposés à souffrir quand les maux sont tolérables , qu'à se faire eux-mêmes justice, en abolissant les formes auxquelles ils sont accoutumés ; mais quand unelongue suite d'abus et d'usurpations, qui tendent invariablement au même but, prouve le dessein de les soumettre à un despotisme absolu, leur droit et leur devoir sont de rejeter un tel gouvernement, et de pourvoir à de nouvelles garanties pour leur sécurfté à venir.

« Telle a été la patiente tolérance de ces colonies , et telle est à présent la nécessité qui les oblige à changer leur ancien systèmedegouvernement. L'histoire du roi actuel de la Grande-Bretagne est une suite d'injures et d'usurpations répétées, ayant toutes pour objet direct d'établir sur ces états une tyrannie absolue. Pour le prouver , il suffit que les faits soient soumis au jugement impartial du monde.

« Il a refusé son assentiment aux lois les plus salutaires et les plus nécessaires au bien public. Il a défendu à ses gouverneurs de passer des lois importantes, dont la nécessité était urgente et immédiate, à moins qu'on n'en suspendît Teffet jusqu'à ce qu'on eût obtenu son assentiment ; et quand elles étaient ainsi suspendues , il a entièrement négligé de s'en occuper. Il a refusé de sanctionner d'autres lois avantageuses à plusieurs grandes provinces , à moins que les habitants ne renonçassent au droit de représentation dans la législature, droit inestimable pour eux, et formidable aux tyrans seuls. Il a convoqué des corps législatifs dans des lieux inusités , incommodes , éloignés des dépôts de leurs archives publiques, dans l'unique dessein de les fatiguer , et de les plier à ses mesures. Il a dis-

sous plusieurs fois les chambres représentatives, parce qu'elles s'opposaient avec une mâle fermeté à ses invasions sur les droits du peuple, et après les avoir dissoutes , il a refusé pendant longtemps d'en laisser nommer d'autres. Par là les pouvoirs législatifs, qui ne peuvent s'anéantir, sont revenus aux mains du peuple, pour être exercés dans toute leur plénitude, et l'État est resté, pendant leur suspension , exposé à tous les périls de l'invasion étrangère et des convulsions intérieures.

« Il a cherché à entraver la population de ces états , en s'opposant dans cette vue aux lois sur la naturalisation des étrangers, en refusant de sanctionner d'autres lois pour encourager leur migration dans ce pays, en rendant plus onéreuses les conditions mises à l'acquisition des terres. I! a nui à l'administration de la justice, en refusant son assentiment aux lois qui établissaient des pouvoirs judiciaires.

11 a rendu les juges dépendants de sa volonté seule, pour la jouissance de rei^u's offices et pour la quotité et le payement de leurs honoraires. Il a çrigé un grand nombre de nouveaux pnîplois, et i! a envoyé une foule d'ofticiers pour harasser notre peuple , et pour en dévorer la substance. Il a maintenu parmi nous, en temps de paix, des armées permanentes, sans îe consentement de nos législatures. Il a affecté de rendre le pouvoir militaire indépendant du pouvoir civil, et supérieur à lui.

« Il a combiné avec d'autres autori- . tés les moyens de nous assujettir à une juridiction qui est étrangère à notre constitution et que nos lois ne reconnaissent point , eu donnant son adhésion à leurs actes de prétendue législation; afin de tenir en quartiers parmi nous de grands corps de troupes armées ; de les mettre, par une procédure dérisoire, à couvert de toute punition , pour les meurtres qu'ils auraient commis sur les habitants de ces états; d'interrompre notre commerce avec toutes les parties du monde; d'hnposer des taxes sur nous sans

notre consentement ; de nous priver, en plusieurs cas, des bénéfices du jugement par jury; de nous transporter au delà des mers, pour y être jugés sur de prétendues offenses; d'abolir le libre système des lois anglaises dans une province voisine, en y établissant un gouvernement arbitraire, et en prolongeant ses limites, de manière à s'en servir à la fois d'instrument et d'exemple, pour introduire les mêmes règles absolues dans ces colonies; de supprimer nos chartes, d'abolir nos plus précieuses lois , et d'altérer dans ses bases le système de nos gouvernements ; de suspendre nos propres législatures, et de se déclarer lui-même investi du droit de nous donner des lois dans tous les cas.

« Il a abdiqué ici le gouvernement , en nous déclarant privés de sa protection, et en commençant la guerre contre nous : il a pillé nos mers, ravagé nos côtes, brûle nos villes, massacré nos habitants. En ce moment il transporte de grandes armées d'étrangers mercenaires, pour compléter l'œuvre de mort, de désolation et de tyrannie, déjà commencée avec des circonstances de cruauté et de perfidie, à peine égalées dans les siècles les plus barbares, et entièrement indignes du chef d'une nation civilisée. Jl ? contraint nos concitoyens, faits prisonniers en haute mer, à porter les arn^es contre leur pays , à devenir les bourreaux de leurs amis et de leurs frères, ou à tomber eux-mêmes sous leurs coups. Il a excité parmi nous des insurrections domestiques, et a cherché à déchaîner contre les habitants de nos frontières d'impitoyables sauvages indiens , dont on sait que le principe de guerre est de tout détruire , sans distinction d'âge,. de sexe ni de condition.

« A chaque redoublement d'oppression, nous avons fait des remontrances dans les plus humbles termes, afin de n'en être plus accablés : nos pétitions réitérées n'ont été répondues que par le renouvellement des injures.

Un prince , dont le caractère est ainsi marqué par tous les actes qui n'appar-

tiennent qu'à un tyran , est incapable de gouverner un peuple libre.

n Nous n'avons pas manqué d'é- S,ards envers les Anglais nos frères ; nous les avons avertis plusieurs fois des tentatives faites par leur législature pour étendre sur nous un pouvoir que rien ne justifie; nous leur avons représenté les circonstances de notre émigration et de notre établissement dans ce pays; nous en avons appelé à leur justice et à leur magnanimité naturelle, et nous les avons conjurés, par les nœuds de parenté, formés entre nous , de désavouer ces usurpations , qui interrompraient inévitablement nos liaisons et notre correspondance avec eux. Ils ont été sourds à la voix de la justice et du sang. Nous devons donc céder à la nécessité qui ordonne notre séparation, et les tenir, comme nous tenons le reste des hommes, pour ennemis dans la guerre et amis dans la paix.

« En conséquence, Nous les Représentants des États-Unis d'Amérique, assemblés en congrès général , protestant uu Juge suprême du monde de la rectitude de nos intentions, au nom et par l'autorité du bon peuple de ces colonies , publions et déclarons solennellement : que ces colonies unies sont et doitent être de droit des états libres et indépendants ; qu'elles sont affranchies de toute allégeance envers la couronne britannique; que tout lien politique entre elles et la Grande- Bretagne est et doit être totalement dissous, et que, comme états libres et indépendants , elles ont plein pouvoir de déclarer la guerre, ae conclure la paix , de contracter des alliances, de régler leur commerce, et d'accomplir tous les autres actes que des états indépendants ont le droit d'exercer.

« A l'appui de cette déclaration , et avec une ferme confiance dans la protection de la Providence divine , nous engageons mutuellement les uns pnvers les autres notre vie , nos fortunes et notre honneur sacré. »

La déclaration d'indépendance que nous venons de rapporter fut signée par tous les membres du congrès :

elle fut solennellement proclamée , et consacrée par des réjouissances publiques à Philadelphie, à New-York, à Boston, à Baltimore, et dans les autres capitales. Toutes les brigades de l'armée américaine la reçurent avec acclamation; des salves d'artillerie de treize coups de canon , en l'honneur des treize états qui formaient la confédération nouvelle, retentirent d'une forteresse à l'autre , et furent répétées par chaque batterie sur tous les points du littoral. La rupture de tous les anciens liens avec l'Angleterre éclatait ainsi de toutes parts , et les énergiques résolutions du congrès, ses levées de troupes , et tous ses préparatifs de défense témoignèrent assez qu'en prenant cette mesure irrévocable, il en avait prévu et accepté tous les périls.

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