CHAPITRE VI. 6l
jugement quelooiujue vous ne comparez jamais ensemble que deux idées , je vous citai cette propoâtkm : Vhomme qui découvre une vérité , est utile à l* humanité toute entière , et je tous montrai que le sujet et l'attribut , quoique composés tous deux àe beaucoup d'idées différentes , n'en formaient pourtant chacun qu'une seule , qui était la résultante de toutes les autres. Si vous aviez donné un nom unique à diacune de ces deux idées , elles seraient restées fixées à jamais dans vos têtes , vous n'auriez plus bescnn de les refaire; et toutes les fois que l'occaàaa d'employer l'idée à^ homme qui découvre une vérité, ou. celle dV/re utile à T humanité toute entière, se représenterait à vous , vous vous serviriez de ces deux noms comme de tous les autres termes de la langue. Eh bien I c'est ainsi que de toutes les sensations que vous cause un objet , et de toutes les propriétés que vous lui découvrez, vous faites un seul groupe, une idée unique, qui est l'idée de cet être , et que son nom vous rappelle. Reprenons l'exemple de la pèche : supposons que vous la voyez pour la première fois , et que vous n'en ayez pas vu d'au- Ires; elle vous donne la sensation d'une certaine couleur, d'un certain goût ; vous reconnaissez qu'elle t une certaine forme, qu'elle présente une certaine résistance molle quand on la presse , qu'elle est portée sur un arbre fait d'une certaine manière , et situé dans tel endroit. De toutes ces idées , vous formez une idée unique , qui est l'idée de cette pèche , et qui n'est d'abord que l'idée de celle-là, et non de toute autre pèche que vous ne connaissez pas encore. a B..
Ol IDEOLOGIE.
Dans oet état y oetta idée est individaeUset pertk»' Uère : si tous n'ayex l'asage d'aoewie langve, Iff cigne de oette idée est PindiTida idÎHDéiiie. Si Wêê TOUS fiâtes à yous-mémes on langage qui Toas soit propre, tous dosnez à fotre idée le nom on k si^ gne que vous yooles ; mais ee nom ne lepi e s ta i s que Pindiyida observé. Si yoos étesayee des gens qm parlent français , et c'est le cas où yoae yous éles tronyés dans yotre enfance , ils yoas disent qne cela s'appelle une pèche : mais ee imApéehe, qu'ils m/t déjà généralisé, et qui est pour c»xie nom eonimm à toutes les pèches imaginables , n^est enoore pov vous que le nom de celle que yous yoyez ; il est purement indiyidnel , comme le serait odini que yms auriez créé arbitrairement pour yotre usage.
Celte opéra^n de l'esprit, qui eonôste à rassembler plusieurs idées pour n'en former qu'une senle, à laquelle on donne un nom qui les réunit , bien que très-commune assurément , n'a point elle-même de nom dans la langue française : on peut Pappelfli concraire, par opposition à abstraire, nota que l'on a donné à Topéralion inverse dont nous allons parler. C'est ainsi que l'en appelle termeê conereU Iêê adjectifs , tels que pur , bon , etc. , qui exprimeli une qualité oousidérée comme unie à son sujet , tandis que Ton appelle termes abstraits les mots pureté , bonté , etc. , qui expriment ces qualités séparées de tout sujet. De même on dit que trois mètrcf est un nombre concret , et que trois tout court est un nombre abstrait. Nous verrons bientôt ce que noui devoDs penser de ces dénominations. Continuons.
ouriTaE VI. 63
Voilà dcDO ropëration par laquelle de plusieurs iàia dififérentes nous formons un groupe qui est Hdée propre et individuelle de Tétre qui en est la Miue. Voyons aotuellement celle par laquelle oes idées particulières, et propres à un individu seulement , deviennent générales et communes à plusieurs. Revenons à l'exemple de la pèche.
Après vous être foribé l'idée de cette première péoiie , vous voyez d'autres êtres qui ont à peu près les mêmes qualités qu'elle , qui ont avec elle beauooap de caractères communs , mais qui en diffèrent cependant à bien des égards, car il n'y a pas deux êtres absolument semblables dans la nature. Toutes les pêches n'ont pas exactement les mêmes couleurs, la même figure , la même grosseur , le même degré de maturité j elles diffèrent au moins par le lieu , par le temps où vous les voyez. Vous négligez ces différences , vous les écartez , ou , comme on dit , TOUS en faites abstraction ; vous ne considérez ces dernières pêches que par ce qu'elles ont de commun Si?eo la première que vous avez observée ; vous prononcez que ce sont encore des pêches : et voilà que IHdée de pêche est devenue générale , et n'est plus Composée que des caractères qui conviennent absolument à toutes les pêches. Cette opération s'appelle abstraire. Ce mot vient de l'ancien mot traire, qui n'est plus d'usage, et qui est synonyme de iîrer^ : abstraire , c'est tirer de.... Effectivement, vous tirez
> Tous deux vienneat des mots latins trahei'e , abstrahei«* ^ sigaifient , tirer , trainer , arracher.
64 IDLOLOGIE.
de deax ou plasiears idées iudiyidiielles toat ce qui les oonfond , en rejetant tout oe qui les distûn- ^ue , et vous en laites une idée commune.
n n'est pas inutile d^obseirer ici que puisque Voa a tiré , abstrait , certaines parties de l'idée partioulière pour la généraliser , elle n'est plus exactement la même quand elle est devenue généi*ale que quand elle était individuelle. Cest sur cette remaïque qu'est (oudé le grand principe de logique , qu'aune peut pas conclure du particulier au général. En effei, de oe qu'une pécbe est gercée , de oe qu'un hooiflM est malade , je ne peux pas conclure que toutes les pèches sont gercées , que tous les hommes sont ma» lades ; car ce sont là des circonstances partîonltèns de l'idée indiViduelle qui n'ont pas été conseirées dans l'idée généralisée ; au contraire , tout oe que je pourrai affirme^ de l'idée générale , je pourrai l'afûrmer des individus : car toutes les idées qui out été conservées dans cette idée générale doivent se retrouver dans toutes les idées particulières dont elle est abstraite.
Cette opération d'abstraire, ainsi que celle de ooncraire , est d^un très-fréquent usage ; nous leur devons toutes nos idées composées ; mais remarque^ bien la différence essentielle de leurs effets. L'opé» ration de concraire nous sert à nous former l'idée des êtres qui existent, et celle d'abstraire à composer des groupes dldées dont le modèle n'existe pas dans 1» nature , et qui néanmoins nous sont très-commodes pour faire de nouvelles comparaisons et apercevoir de nouveaux rapports entre les résultats des raf^ports
CHAPITBE VI. 65
que nous oooiudsaoïis déjà. En effet, ane telle pâche existe réellement, telles et telles autres existent aussi ; o'estpur Popéntioo de ooooraire les sensations qu^elles WMs oal données que nous ayons formé l'idée dt chacune d'elles. Hais une pèche en général, abstnetîon fidte des ciroonstances particulières qui dis» tÎBgueat ehaoun de ces individus pèches , une telle pAohe n*existe que dans notre esprit , et c^est par l'opéraliofi d'abstraire que nous en ayons formé l'idée : néanmoins cette idée me sera très-utile si je vtax , par exemple, établir la différence entre les péohes et les abricots ; car alors je n'ai pas besoin de faire attention à toutes les nuances qui différen- <âeBt les pèches entre elles et les abricots entre eux; je n'ai à considérer que oe qui est commun à toutes Ici pèches , et oe qui est commun à tous Ici abricots. Je ?ois que ces deux groupes d'idées sont différens en certains points , et que par conséquent ces deux oUsses d'êtres diffèrent constamment à certains ^rds. Nous traitons ces classes comme des individus, quoique dans le fait il n'existe i*éeUement que des individus isolés , c'est-à-dire , qu'il n'y a ipe des êtres individuels qui nous causent des seu- Utions, et qu'il n'existe nulle part en réalité une tdie chose , qu'une classe qui puisse agir directenent et immédiatement sur nous.
Cette opération d'abstraire ne nous sert pas seulement à grouper des individi^s réels pour les ranger ptr claoses ,à généraliser leur idée particulière pour «a iSûre une idée commune à plusieurs ; elle nous lert à «n faire de même de chacune de leurs qua-
66 IDEOLOGIE.
lités , o'e8l-à*dire de chjunme des impression nous causent et de leurs ciroonstances. Ains sentons sneoessÎTemcnt qoe jdnsiears dboM fimt du bien , nous disons qn'éUes sont bonm déjà nne eUssifioatian , nne généralisation expressions bien et bonnes ; car tontes ces ne nous font pas le même bien , ne nous a bonnes de la même manière. Ainsi , ce sont pressions différentes entre elles que nous rén sons nn même point de vue par la ressemblan mone qu'elles ont de nous faire cbaoune m de nous être cbacune ce que nous a|^>elons Mais nous ne nous en tenons pas là ; de toi cboses qui sont bonnes, nous extrayons Vi bonté , et nous employons cette idée comme a une cbose qui existât indépendamment des êti lesquels elle se trouve ; de tout ce qui est utili extrayons de même Tidée d'utilité ; de oe beau, ridée de beauté. Ce sont ces termes idées qu^ou appelle plus communément tem traits, idées abstraites. Effectivement, il y abstraction de plus ; mais , à parler rigoureuS' tout nom généralisé , toute idée d*un individ due à plusieurs est déjà un mot abstrait, ui abstraite ; car , dans l'usage qu'on en fait , il ] des particulai*ités de ses élémens qu'on a né< et d'autres qu'on a séparées , tirées dehors poi dire , enfin qu'on a abstraites.
Remarquez même que ces deux opération aéeSy concraire et abstraire , se trouvent ti réunies , et sont nécessaires toutes deux dam
CMAFVrKE VI. 67
Batioo de toute idée compotée quelconque; car tontel les fois que je forme une nourelle idée aux divers âé«eD8 pris çà et là, si je sépare chacun de œs éténens de oircouttances que je néglige parce qu'elles •• sont pa« néoeasaires à mon objet , si je les abs- Inii , en mémo tems je les réunis , je les oonorais pour en former l'idée nouvelle. Ainsi j'abstrais et je eoBorais en même tems , ou plutôt ce que j'abstnis d'un oAté je le ooaorais de l'autre ; c'est pourquoi je n'aime pas beaucoup ces mots abstraire et CQUoraire. Biais co fait tant d'abus des mots abstrait et abstraction , que j'ai voulu vous fiiire comprendre oe que Ton peut raisonnablement entendre par abê" tnârs et par son opposé concraire.
Ne nous servons plus ni de l'uu ni de l'autre ; ne lépuons plus deux opérations intellectuelles qui , eus la pratique, n'ont jamais lieu l'une sans l'autre ; et , sans nous embarrasser de vaines dénominations , rendons-nous compte tout simplement de oe que nous iaûons quand nous formons nos idées composées.
Je suppose que j'éprouve pour la première fois la NBsation que , dans la suite , j'appellerai le rouge, fi je ne sais ni d'où elle me vient , ni par où elle me vient ; si je ne fais que la sentir sans y mêler aucun jogement , c'est une pure sensation que j'éprouve , c'est une idée simple que j'ai : nécessairement elle est individuelle et particulière. ^
Si à cette sensation , à cette pure impression , à cette idée simple , je joins la sensation d'un rapport entre un être dont l'existence consiste à me causer cette aenaation , et moi , dont Texistence consiste à la
sentir , cette idée de rouge n'est déjà plus une idà simple ; elle est composée d^une sensation et d^ift jugement ; mais elle est encore individuelle , o'eit-^ dire particulière à ce seul fait. Je ne Fai pas étend» à toutes les sensations à peu près pareilles que je poi recevoir de différens autres êtres que je ne oomHli pas encore.
Il en est de même de la saveur et de l'odeur ^ peut me faire sentir ce même corps. Si je ne fais ^ les sentir , ce sont des idées simples ; si , de pliU))i juge d'où elles me viennent , ce sont des idées.oa0posées , mais toujours pai'ticulières et pas eDOsn généralisées.
Maintenant , que je réunisse ces trois idées , d'uM certaine couleur , d'une certaine saveur , d^une oe^ taine odeur , j'en forme l'idée de l'être qui me 1« cause ; idée déjà plus composée , mais toujours individuelle et particulière ; car d'autres êtres peuvent être capables de me faire les mêmes impressions, mais je ne les connais pas encore : ainsi je n'ai pis étendu cette idée sur eux. Que je désigne cette idée ou l'être qui me la donne , ce qui est la même chose pour moi , par le mot fraise , ce nom est celui de cette fraise et non des fraises en général , car je ne l'ai pas encore généralisé.
Si je ne connais cette fraise que par ces trois effets, asm existence à mon égard n^est composée que de oes trois idées ; elle est , pour moi , un être capable de me faire sentir ces trcns sensations , et rien de plus; car , remarquez-le bien , l'idée d'un être qudconqut n^est jamais pour nous que l'assemblage des propiié-