CHAPITRE II. V
une (les contrées les plus romantiques de l'Irlande. Cet ar tique manoir servait d'habitation à tout ce qui restait de l'illustre famille du même nom.
Le comte Macnally en mourant venait de laisser toute sa fortune à ses deux filles. L'aînée, la comtesse de Montlhéry , avait déjà reçu sa part de l'héritage paternel à l'époque même de son mariage; la sœur cadette, Ethel Macnally, restait confiée par le testament aux soins de sa tante lady Buckland, qui devait conserver la jouissance d'une partie des revenus de l'héritière jusqu'à l'époque où celle-ci se marierait.
Celte dame, pour remplir le devoir qui lui était imposé par la volonté d'un frère, avait fait l'effort surnaturel de quitter Londres et sa société habituelle , et de passer deux fois la mer, malgré la ridicule pusillanimité qui l'avait retenue en Angleterre depuis son mariage. Elle était venue elle-même chercher lady Ethel j usque dans la solitude de Macnally-Castle, qu'elle avait quittée depuis trente et un ans et oubliée depuis trente ans , tout au moins.
A peine rentrée dans ce triste et gothique château bâti sur les fondements du palais d'un des mille rois du pays , lady Buckland ne songea nullement à réaliser les projets de son frère pour améliorer l'état des paysans dans les
immenses domaines de Macnally-Castle ; elle s'embarrassa peu de laisser les routes à moitié tracées , les nouvelles écoles sans toitures , les fermes à peine habitables , une aile du château plus que démolie, parce que la mort avait surpris le comte au moment où il allait rebâtir son château sur un plan plus grandiose. Bien au contraire, la frivole comtesse s'efforça d'emmener sa jeune nièce à Londres , où elle brûlait de revenir avant la lin de la saison , sous prétexte de remplir sans retard un devoir sacré. Ce devoir , c'était de chercher à procurer à sa nièce, lady Ethel , l'occasion de se marier. L'importance qu'allait donner à lady Buckland la présence dans sa maison d'une si noble et si riche héritière flattait sa vanité de vieille femme évaporée , tout en lui promettant pour surcroît de plaisir l'occasion d'humilier les personnes dont elle croyait avoir à se plaindre. Il n'est que trop vrai que les jouissances des gens du monde se composent surtout des moyens d'affliger les autres; si l'état sauvage est la guerre avouée, jusqu'ici l'état social n'a été que la guerre déguisée. Les solitaires , les vrais poëtes , les philosophes chrétiens seuls sont réellement charitables : ceux qui vivent au milieu des hommes les voient de trop près pour les aimer beaucoup.
C'est huit jours après le retour de lady Buckland à Londres qu'arriva la rencontre de Cas-