‹ EthelChapitre 9 sur 172 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

qu'elles lui coulaient, elle avait déformé ses traits, composé ou, pour mieux dire, combiné sa physionomie, jauni sa peau nalurellement un peu brune et huileuse; enlin, à vingt-cinq ans , on disait qu'elle avait été belle. Détruite avant l'âge, elle faisait peine et peur à regarder. Sur ce visage qui désormais pouvait braver la vieillesse , la caricature avait devancé l'œuvre des ans. Un homme qui croyait avoir à se plaindre d'elle l'avait appelée un soir la Nonne Sanglante : la plaisanterie n'avait pas fait le tour du salon , qu'avec les commentaires ajoutés par la rivalité des femmes et la fatuité des hommes , l'objet de la moquerie générale reçut tout bas , car il est de mauvais ton d'avouer tout haut qu'on se moque , le surnom de spectre coquet : ce surnom lui resta, car il était cruel et juste, et voilà ce qu'elle gagna à son impolitesse de grande dame.

Ainsi, en voulant se faire reine de l'opinion, elle tomba au rang des galériennes de la mode ; espèce de sauterelles attelées au char de la folie qu'elles traînent en boitant, en sautillant, en minaudant , en voletant , en trébuchant dans le sable jusqu'au fond d'un abîme, je veux dire jusqu'au tombeau.

Grâce à ce mélange d'impuissance et de force, de qualités méconnues, de vertus affec- I. 2

tées et de talents avortés , elle devint la personne du monde la plus envieuse. L'envie ne se compose que de dons perdus ; tout être qui accomplit la mission qu'il a reçue de la nature est bienveillant et prêt à exercer une influence salutaire : c'est moins l'injustice du monde qui aigrit les hommes les uns contre les autres, que leur infidélité à remplir leurs devoirs envers eux-mêmes. Le séneçon en fleurs n'envie pas le gland qui produit le chêne, mais le gland pourri envie le chêne.

Si nous avons cru devoir commencer notre récit par le portrait d'un personnage qui de longtemps encore ne peut entrer en scène dans cette histoire, c'est pour justifier d'avance le comte de Montlhéry.

On doit maintenant se sentir plus disposé à excuser Gaston de ses négligences, et même de ses distractions.

Il connaissait si bien sa femme qu'il ne perdait pas une occasion de la fuir , et son goût pour les voyages croissait en raison de son aversion pour elle. Comme il n'avait nulle envie défaire connaissance avec sa belle-sœur d'Irlande , non plus qu'avec les autres personnes de cette famille, il était venu trois fois à Londres sans voir lady Buckland, la tante d'Odile, et sans que son désœuvrement agité lui eût laissé le temps d'aller jusqu'au château de Macnally , situé dans

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