CHAPITRE XVI
avec une âme dont la lyre est accordée sur la nôtre. Le miracle de la destinée humaine, le mystère de l'amour révélé à deux cœurs en même temps était accompli pour eux... et perdu! La faute cette fois n'en était pas à Gaston. Il comprenait toute la solennité de ce jour d'adieu. C'était bien dire adieu à Etliel que de la faire sortir de leur retraite : il aurait beau se jeter dans le monde avec elle ; à Paris , on est toujours seul : c'est la parité du vol des âmes qui fait le lien de deux individus ; et l'âme n'entre pas dans les salons. Voilà ce que Gaston se disait tout bas, tant les leçons du colonel lui paraissaient contraires aux vrais intérêts de sa passion. Oh ! inconséquence de la passion ! Un jaloux mener dans le monde la femme qu'il aime ! C'est que jamais l'amour n'est pur d'alliage: si l'amour de Gaston n'était que de l'amour , il serait moins imprudent, plus conséquent ; mais Gaston , hésitant sans cesse entre la vanité et la sensibilité , n'accorde ce qu'il doit ni à l'une ni à l'autre : cette fois, c'était l'amour-propre qui aveuglait l'amour.
Elhel était trop jeune , trop ignorante pour rien comprendre ; elle pressentait tout cependant ; mais ce pressentiment vague était perdu pour le bonheur de Gaston.
Néanmoins les idées de Gaston et les instincts d'Ethel cédèrent bientôt à la bienfaisante in-
fluence d'une contrée où la nature est douce , cultivée, mais où l'aspect des sites est assez agreste encore pour faire oublier la vie factice du monde.
On se trompe sur les effets des passions : elles n'absorbent pas toute l'existence; elles emploient réellement dans la vie moins de temps qu'elles ne prennent de place dans les livres des romanciers, dans les chants des poètes. Je vois ici deux cœurs , dont l'un est plus violemment épris peut-être qu'aucun des cœurs qui battent au même moment que lui sur la terre ; ils sont rapprochés par une destinée merveilleuse, et cependant la conversation de cet homme et de cette jeune femme est insignifiante , tandis que les moindres accidents du monde extérieur vont les distraire comme deux enfants. Qu'est-ce donc que la passion dépouillée des fausses couleurs de l'écrivain , qui s'habitue à ne chercher en toute chose que des sujets d'éloquence , des thèmes appropriés à son talent? La passion a moins affaire avec cette vie qu'avec la vie future ; son but est un mystère , incompréhensible même pour les cœurs qu'elle domine ! Dans les moments où ils croient se distraire , ils n'en sont pas moins absorbés , quoique d'une manière dont ils ne conviennent pas avec eux-mêmes. Il y a une disposition d'àme que la passion, même la plus sincère , ne s'avoue jamais ; c'est la sécu-