CHAPITRE XVI
rite : pourtant toute passion a ses moments de sécurité comme ses paroxysmes d'inquiétude. En voici un exemple : Ethel et Gaston sont ensemble , ils sont malheureux l'un et l'autre , et pourtant ils sont distraits , ils sont presque gais! quelque crainte qu'on éprouve, quelque danger qu'on prévoie , on est toujours un peu rassuré par la présence de ce qu'on aime : les yeux tranquillisent l'àme, surtout quand on n'est que deux. Alors on peut avoir l'air dégagé, indifférent même , sans préjudice à l'agitation obligée de l'amour ; mais qu'il survienne un incident , que la passion soit attaquée dans son intérêt vif, qu'il s'agisse d'une séparation ou d'un rival , le calme se change subitement en fureur, l'insouciance en désespoir. Les âmes passionnées ne saventjamais où elles en sont avec elles-mêmes. Celui qui aurait entendu l'orageux entretien d'Ethel et de Gaston deux jours auparavant, et qui les verrait maintenant parcourir ensemble les campagnes du comté de Glocester , ne pourrait croire que ce sont les mêmes personnes.
La brume de l'automne commençait à se dissiper partiellement ; il était à peine huit heures : la tête des chênes champêtres , dont les pâturages des environs de Cheltenham sont parsemés , nageait au-dessus de la couche du brouillard , déchirée de place en place par le soleil
(lu matin; ces pyramides de verdure, dont la base disparaissait sous les vapeurs ondoyantes des côtes et des bas-fonds régulièrement coupés de haies et recouverts d'une herbe grasse , ressemblaient assez à des pavillons qu'on verrait flotter majestueusement dans le milieu d'un lac , à la suite de quelque bouleversement de la nature. Ce paysage fantastique était coloré par des rayons qui de loin en loin luttaient contre les nuages, perçaient le voile dont était chargé l'horizon, et tombaient sur la cime de quelques arbres ou sur la pointe de certains clochers lointains , illuminés à de courts intervalles par des clartés qui semblaient choisir dans la plaine les objets destinés à passer tour à tour de l'obscurité au jour. Cette lente et silencieuse victoire du soleil sur les nuées qui rasaient la terre, était un spectacle imposant; l'âme ne pouvait le contempler un instant sans s'élever vers les ci eux. Un calme solennel présidait à la scène , pas un souffle matinal n'agitait les dernières feuilles des arbres déjà dépouillés à demi : on eût dit que la nature s'écoutait mourir. Il y a des jours de printemps où c'est l'amour qui est dans l'air ; il y en a d'automne où c'est la pensée...
Il y avait dans les pentes verdoyantes , dans les paysages doucement montueux des approchesdelaSevern, dans les parfums de l'air, dans