CHAPITRE VIII
près du lit de mort de lady Buckland , Ethel se rappelait la mort de son père : c'était assez pour ressentir une vive douleur. La mort est un spectacle si étonnant pour la jeunesse , l'isolement un sentiment si douloureux avant l'âge où toutes les douleurs s'émoussent par l'habitude !
Une circonstance ajoutait encore à l'émotion d'Ethel : c'était le souvenir de la prophétie de la Bohémienne. Elle ne pouvait se persuader que cette femme n'eût point prédit la mort subite de lady Buckland ; cet événement fortifiait le penchant superstitieux de la jeune Irlandaise.
Pendant qu'Ethel pleurait et priait, Gaston parcourait la chambre à pas lents.
Dans ce moment solennel, il n'osait presque aborder le fond de sa pensée. Le sort venait de lui donner sans ruse , et par un de ces coups qui ne sont qu'à lui , ce qu'à peine la veille encore il osait espérer de bien des efforts et de bien des soins. Plus de plans à combiner, plus deressortsàfaire jouer, de séduction à mettre en usage ; plus de calcul savant, plus d'art , plus de talent à déployer pour pervertir l'innocence et triompher de l'orgueil; plus de difficultés à vaincre , partant plus de gloire à mal faire , plus de vanité pour aiguillonner le sentiment allangui ; plus de société conspirant avec la nature
m ETHEL.
la chute de la vertu , et prenant, selon le caprice du moment , la défense de la victime ; en un mot, plus d'intrigue pour ranimer l'ardeur d'un feu prêt à s'éteindre faute d'aliments : la passion seule nourriture de la passion... I.e drame fini dès l'exposition , l'amour couronné sans combat : quelle épreuve pour un cœur moins sincèrement épris! Comment le beau, l'élégant Gaston n'est-il pas tenté d'abandonner une partie gagnée du premier coup? Il est vrai que tout penchant factice eût cédé à cette épreuve ; mais Montlhéry aimait d'amour.
A moins d'être touché de la grâce divine , illuminé par l'amour du ciel , qui , dit-on , vaut à lui seul tous les autres amours , on ne renonce pas à ce qu'on aime. Le cœur qui triompherait de l'amour par générosité aurait peu de mérite, car l'amour dont on peut triompher est bien faible.
D'ailleurs, quoique jeune encore, Gaston ne l'était plus assez pour renoncer à la beauté d'Ethel. La jeunesse est moins dominée par les sens que l'âge mûr ; Gaston n'était pas un jeune homme. En vain l'amour-propre n'est plus en jeu, en vain la voix du ciel s'unit à celle du monde pour l'exhorter à lâcher sa proie ; il ne voit , il ne sent que son bonheur ; et dans le délire de sa joie , il est tenté de tombera genoux en remerciant ce cadavre qui lui lègue pour hé-