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Ethnogénie Caucasienne

Qui de nous, en considérant l'épaisse forêt de mythes ot de fables dans laquelle se perdent les premières traditions des peuples, n'a été saisi d'une invincible curiosité de pénétrer ces profondeurs où se cachent les sources de la race humaine? Qui n'a senti qu'il n'y a pas là seulement, comme on l'enseignait naguère, une invention habile des sacerdoces ou un jeu brillant de l'imagination des poètes, mais que ces légendes étranges recèlent une grande et sérieuse énigme dont l'antiquité classique a légué la solution aux modernes sans avoir réussi elle-même à la trouver?

Malgré le génie de ses interprètes , la philosophie antique, en présence de la puissante théocratie qui confisquait la tradition et dont l'ombrageuse politique fit mourir Socrate, est demeuré frappée d'impuissance. Privée de toute liberté de critique, embarrassée, en fait de géographie, de

physique et d'astronomie, dans un réseau de notions erronées que consacraient les croyances religieuses, elle a achevé, par la subtilité de ses hypothèses et de ses commentaires, de perdre les traces de la vérité. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que les modernes, en possession du plus riche trésor d'informations sur le passé dont les hommes aient encore disposé, et maîtres de l'utiliser avec la calme liberté sans laquelle il n'est point d' œuvre féconde, soient parvenus à se rendre des faits primitifs un compte plus exact que n'ont pu le faire les anciens euxmêmes, et parfois à découvrir, en se servant de leurs écrits, le sens réel qui leur avait échappé.

Lorsqu'on jette les yeux autour de soi , on est à la fois surpris et ravi de la multitude de notions qui surgissent de toutes parts, des monuments, des livres, de la nature ; il semble que le passé ait hâte de livrer ses secrets avant que le temps ait dévoré ses derniers vestiges. Les villes, les temples, disparus depuis des milliers d'années, sortent de la terre ; des sépulcres inviolés s'ouvrent à la lumière et révèlent, dans leurs^ peintures admirablement conservées, les mœurs d'autrefois ; les morts parlent par les prières et les rituels déposés sous leurs têtes desséchées ; des peuples entiers ressuscitent avec leurs monuments, leurs usages et leur culte. Mais ce n'est pas tout que d'exhumer de leurs tombes ThèbesetMemphis, Ninive et Babylone , de fouiller les nécropoles d'Étrurie, les ruines de Carthage et de la Phénicie, il faut rendre la parole à ces débris muets , trouver le sens de ces pages murales , énigme immense livrée à notre curiosité. Ici la philologie a

fait des prodiges de divination. Il est aujourd'hui peu d'hiéroglyphes égyptiens qui n'aient pu être déchiffrés, et le sens des caractères cunéiformes est bien près de céder aux efforts de vingt investigateurs. La connaissance approfondie du sanscrit et l'étude des principaux écrits de cette langue ont révélé l'existence de ce grand peuple Arien, père des Hindous et des Européens, créé, on a pu le dire sans exagération , une seconde fois par la philologie. Elle a fait connaître au monde ces poëmes indiens, fleuves de poésie aux proportions immenses. La langue sacrée des Parses, révélée par le courageux Anquetil, pénétrée par la vive sagacité de Burnouf et des savants allemands, a fourni de lumineux rapprochements aux indianistes. Des voyageurs, au péril de leur vie, ont été recueillir au fond des monastères du Thibet, les manuscrits bouddhiques, d'autres ont succombé à la tâche, comme notre jeune et savant Arnaud, mort en explorant les inscriptions himyarites de l'Yémen. Les savants, dans le recueillement du cabinet, n'ont pas moins puissamment servi la science en compulsant les chroniqueurs et les voyageurs chinois, dont les récits font preuve d'une si curieuse exactitude d'observation, en traduisant les runes prophétiques des Scaldes, en rapprochant les idiomes africains de ceux de l'Asie septentrionale entre lesquels se révèlent de remarquables analogies, en portant le flambeau d'une critique fine et profonde dans l'analyse des livres du Pentateuque, en exposant enfin dans une synthèse savante, les mythes et les divers cultes de la Grèce et de Rome. Ce n'est là qu'un aperçu bien incomplet des travaux accomplis par

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1* exégèse depuis seulement quarante ans, et auxquels chaque nation d'Europe a apporté avec zèle son contingent.

Tant d'admirables efforts ont porté leurs fruits, et la critique archéologique , quoique récente encore parmi nous, épurée par les vues nettes et méthodiques et la forme élégante de l'esprit français, semble bien près de toucher à la perfection. Cependant, oserons-nous le dire? en dépit de ces beaux travaux, les questions fondamentales sont loin d'être résolues, et nous ne sommes guère plus avancés dans la connaissance du problème des origines que ne l'étaient, le siècle dernier, nos pères bien moins richement pourvus cependant de ressources en tout genre. Une foule d'études spéciales nous fçnt pénétrer dans la vie intime des peuples Égyptiens , Hindous , Assyriens, Grecs, Celtes, etc., et constatent avec une parfaite évidence leur parenté originelle, mais ce ne sont encore que des inductions appuyées sur aucun témoignage historique, et le lien manque pour rattacher en une synthèse unique les origines séparées de ces peuples, que l'on considère cependant comme des ramifications d'une seule tige.

Ce temps d'arrêt de la science nous semble résulter moins de la disette des documents que du sens général qu'on est convenu de leur attribuer. Linguistes consommés, les érudits ne $e font pas assez simples quand ils traitent des choses primitives, et ils prêtent volontiers aux hommes ignorants et crédules des premiers âges, les recherches ingénieuses de leur intelligence mûrie par la pratique d'une longue civilisation. A l'exemple des philosophes d'Alexandrie et des savants de la décadence an-

tique, nos archéologues du xviii* siècle et du commencement de celui-ci, Dupuis, Goguet, Fréret, Bailly, Court de Gébelin, Volney et beaucoup d'autres qui ont suivi leurs traces , n'ont voulu voir dans la mythologie des anciens peuples qu'une série d'allégories astronomiques. Non «ontents d'appliquer ce système à l'Egypte et à la Grèce, ils l'ont étendu à l'Inde et à la Perse. Dans leur opinion, les écrits des mythologues ne retracent, sous le voile des récits héroïques, que les révolutions des astres et des saisons. Le soleil fait à lui seul presque tous les frais de ce symbolisme : Apollon perçant Typhon de ses flèches, c'est le soleil séchant par ses rayons la terre humide des eaux du déluge ; c'est aussi le soleil qu'Hercule accomplissant ses douze travaux, Osiris parcourant le monde pour le civiliser, Mithra terrassant le taureau, Ormuzd combattant Ahriman , Indra sur son char accompagné des douze Adityas , jusqu'au voyage des Argonautes, le soleil, toujours le soleil! On se demande comment la monotonie, la stérilité désespérante d'un tel système , ce qu'il y a de forcé dans ses interprétations , son impuissance manifeste à expliquer la plus grande partie des mythes grecs et asiatiques, n'ont pas mieux mis en garde quelques auteurs contemporains contre les apparences trompeuses qui ont suggéré cette doctrine.

Faute peut-être d'urne solution meilleure, la plus érudite des nations, soit que son génie idéaliste se plaise à cette sorte de raffinements, soit qu'elle y trouve de secrètes harmonies avec ses tendances panthéistiques, l'Allemagne a admis et propagé la croyance en \\\] syn^bo-

lisme anthropomorphique appliqué au culte des astres. Elle eu a même agrandi le domaine, et l'étude des poèmes indiens Ta conduite k traduire ainsi les phénomènes de la nature, les orages, le lever et le coucher du soleil, les effets de la lumière et de la chaleur, les aspects des cieux et de la terre. Suivant ce système, la lutte de Jupiter et des Titans représente les nuées s' efforçant d'obscurcir le soleil qui les perce de ses rayons. L'exégèse germanique interprète de même les hymnes du Rig-Véda célébrant les victoires do Vischnou sur les Danavas impies. On ne saurait imaginer tout ce qui a été dépensé d'esprit, d'érudition, de formules habiles pour faire entrer dans le cadre de l'allégorie, ce riche et vivant polythéisme au sein duquel on sent partout s'agiter l'humanité.

Qu'en est-il résulté? Les écrivains anciens qui sont la ressource habituelle des archéologues, se sont trouvés en grande partie inutilisés ; des pages, des chapitres entiers demeurent incompris et frappés de nullité dans Hérodote, Diodore, Plutarque, Platon, Pline, et chez tous ceux qui ont traité des temps et des pays fabuleux. Hésiode, Homère, Orphée, les Védas, les poëmes Parses passent pour avoir dénaturé à plaisir les mythes primitifs en les reproduisant sous une forme humaine. On fait le procès à l'antiquité, on l'accuse d'avoir corrompu l'idéal religieux priuiitif en y introduisant l'anthropomorphisme, et pourtant l'anthropomorphisme envahit les religions et les trois quarts des traditions de tous les peuples, de l'Inde à la (irèce, de l'Ég^^pte à la Scandinavie. Partout les dieux sont hommes, ils parlent et agissent avec les passions humaines ;

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