‹ Ethnogénie CaucasienneChapitre 2 sur 18 · XI · texte numérisé non relu

XI

ils n'ont, de la divinité, que d'être immortels et de marcher sur les nuages. Or, ce sont là de ces idées que les enseignements des prêtres ancietis ont fort bien pu imposer à la crédulité des populations, sans parvenir cependant à déraciner de leur mémoire le souvenir des actions des princes et des héros divinisés par la flatterie de leurs contemporains ou la reconnaissance de la postérité.

Un éminent écrivain , dont la sincérité égale l'érudition, a reconnu cette domination de l'élément humain dans les religions antiques : « L'imagination , dit M. E. Renan, se fatigue à chercher une époque où il n'en fût point ainsi. Depuis les premiers moments où nous saisissons les mythes de la Grèce et de l'Inde, nous les trouvons affectant la forme d'aventures personnelles. Toute la mythologie de la Grèce n'est qu'un vaste contre-sens évhémériste, si on la compare à la mythologie védique ; mais la mythologie védique n'est elle-même qu'un anthropomorphisme continuel. Homère est évhémériste, et l'on sent que chez lui les fables antiques sont interprétées dans un sens héroïque et humain. Hérodote l'est bien plus encore'...»

On sait qu'Évhémère prétendait que les dieux grecs n'étaient que des rois et des héros divinisés. Cette doctrine a rencontré, ce qui est assez singulier, plus d'opposants parmi les savants de nos jours que dans l'antiquité. Telle qu'on nous la présente, étroite dans son application et vague dans sa définition, elle ne mérite guère en effet

\ Sanchofiiathon^ Mém. d§ racflii)» des Inscriptr, t. XXUI» p* 306,

d'être soutenue, mais la réprobation dont on l'a frappée semble néanmoins trop absolue; interprétée dans un sens plus large , l'idée d'Évhémère pourrait bien n'être que l'expression libre de la croyance générale de l'antiquité.

En faisant table rase de tout système ou réminiscence d'école, l'on est conduit, en effet, par im examen attentif des livres anciens, à cette pensée que les poëmes mythiques, les cosmogonies, les théogonies des diflférents peuples anciens, se rapportent à une Race primitive de laquelle ils sont tous descendus. Portés par le cours des temps et des migrations à des distances souvent considérables du lieu où leurs pères étaient nés, les fils de cette Race ne tardèrent pas à perdre le souvenir précis de la patrie originelle. Comme ils ne possédaient pas encore l'écriture, les réminiscences confuses et les lambeaux de traditions qui, transmises d'âge en âge parles récits des aïeux, étaient restées dans la mémoire des générations , vues à travers le lointain des âges et le prisme de l'imagination, prirent une teinte meiTeilleuse. Les religions, lorsqu'elles furent instituées avec leur cortège de rites et de mystères, se fondèrent d'abord sur ces traditions dont elles consacrèrent le sens surnaturel. Enfin, les signes graphiques vinrent à leur tour enregistrer ces souvenirs transformés en mythes, et les perpétuèrent sur les stèles d'airain et de pierre.

Mais la tradition orale faisait aussi son chemin et persistait à rappeler le côté humain de ces personnages dont le sacerdoce avait fait des dieux. Il y a eu de tout temps, chez toutes les nations, ce double courant de traditions ,

Tune théocratique et officielle, Tautre populaire ; aussi voit-on fréquemment chez les anciens se reproduire la même légende sous trois ou quatre formes tellement variées, qu'on les reconnaît à peine. Après les Aœdes et les Rhapsodes, qui éparpillaient leurs récits comme les trouvères du moyen âge, vinrent les grands poètes, Hésiode et Homère ; ils recueillirent les traditions divines et humaines, les confondirent dans leurs épopées, et, tout en gardant le respect du aux dieux protecteurs des tribus et de la nation, ils les animèrent de la vie des légendes. Imposée par le génie, cette façon de comprendre le polythéisme concilia les deux traditions et devint le code religieux de l'antiquité.

A ce point de vue, les mythologies reposeraient sur un fond essentiellement humain, et il en résulterait qu'en l'éliminant des fables et des récits antiques, on retranche précisément ce qui en est le principe et la vie. Dans une laborieuse recherche de l'abstrait, nous supprimons l'histoire des premiers âges qui nous parle par des centaines de légendes à peine dissimulées souvent sous une couche légère de fiction, et par un langage symbolique dont nous négligeons de rechercher le sens réel. En un mot, nous prenons la forme pour le fond, et nous laissons le corps pour l'ombre.

Si, comme on le suppose, ce qu'il y a de vivant et d'humain dans les mythologies n'était qu'une superfétation parasite née de l'affaiblissement des croyances et de la dégénérescence des dogmes, on devrait en conclure que la religion primitive fut d'abord une conception purement

spiritualiste qui s'altéra graduellement. Or, rien n'est plus contmire, on en conviendra, à la doctrine résultant de Thistoire de l'humanité et de l'étude psychologique de l'homme, et qui démontre que son esprit ne s'est ouvert que progressivement à la conscience de lui-même, puis à la juste connaissance du monde qui l'entoure, enfin aux saines lumières de la vérité et de la loi morale. Le présent comme le passé fourmillent d'exemples de ce développement gra duel chez les peuples sauvages. En Afrique, en Amérique, dans la Polynésie, pas un d'eux n'était monothéiste avant de connaître les civilisés, et tous adoraient l'homme, les animaux ou les phénomènes naturels. Le premier mobile d'un culte a été la crainte, aussi, sous les zones brûlantes, le serpent est-il le fétiche le plus universellement vénéré. Les peuples vivant sur un sol bouleversé par le volcanisme ont adoré le feu; les indigènes des îles Sandwich adressent des prières à la déesse Pelé qui réside dans le volcan d'Honolulu, l'un des plus vastes cratères du globe. Chez les pasteurs des montagnes d'Asie, la contemplation éyeillant des instincts plus poétiques, éleva vers les astres l'âme des patriarches. Le soleil, source de fécondité, le mystère même de la génération devinrent pour eux des objets d'adoration. Puis survinrent les héros bienfaisants ou terribles, les rois civilisateurs, les reines renommées par leur sagesse ou leur beauté, auxquels on éleva les premières idoles, qui furent probablement des essais d'imitation de leurs traits. La grotte, l'arbre, la souTce, tout ee qui appartenait au chef divinisé devint objet de culte. Plus tard enfin un patriarche de

génie, brisant le joug des traditions et des servitudes, atteignit au concept du Dieu unique, invisible, créateur des hommes et de l'univers , et amena à sa croyance, des populations considérables. Telles ont dû être, conformément à la loi du développement progressif de l'esprit humain, les étapes successives de la pensée religieuse. Cet exposé, au surplus, n'a rien de nouveau, car on a dit depuis longtemps qu'elle avait commencé par le fétichisme et qu'elle passa ensuite au sabéisme, du sabéisme au'polythéisme , puis au monothéisme et enfin au spiritualisme.

Cette espèce de chimie intellectuelle procède, en quelque sorte, d'une façon régulière. Nous en avons un exemple dans l'Egypte faisant d'abord un Dieu de son roi Osiris, lui dressant des autels après sa mort et instituant un culte en son honneur. Q^i^lq^es siècles plus tard, Osiris était transformé en un dieu incarné, pour le bonheur des hommes. Encore quelques centaines d'années, et l'on affirmait qu'Osiris n'avait jamais existé ; ce n'était plus qu'un dieu abstrait, protecteur céleste de l'Egypte. Lorsque la philosophie grecque survint, elle s'empara à son tour du dieu, déjà vieux de trois mille ans, elle le mit au creuset de son génie subtil et le réduisit à l'état de symbole. Puis tandis que le culte tombait en désuétude et que le sable du désert montait le long des piliers des temples, le panthéisme soumettait à une dernière transformation le dieu qui s'évaporait enfin dans le grand Tout, laissant aux savants et aux théologiens l'interminable tâche de déterminer sa nature réelle.

N'assistons-nous pas, dans le court laps de notre bis-

foire moderne, k un travail de transformation semblable, et pourtant assez rapide pour que des faits et des personnages, dont l'existence ne saurait être contestée, revêtent déjà à nos yeux un caractère fabuleux? Arthur et Charlemagne flottent dans un nuage féerique, et ce que nous savons le moins d'eux, c'est leur histoire. A peine quatre siècles nous séparent du docteur Faust, et plus d'un se demande s'il a vécu , tant la légende s'est emparée de lui corps et âme. Ce n'est plus le collègue de Guttemberg, un des inventeurs de l'imprimerie, c'est une incarnation de cette curiosité diabolique qu'on nomme la science ; c'est un type moitié homme moitié démoïi. Qui sait même si la part mortelle qui lui reste ne paraîtra pas de trop dans un siècle ou deux, et si Goethe ne sera pas accusé d'anthropomorphisme !

Dans l'Orient, où les croyances sont de très-longue durée, on ne s'aperçoit guère de ces métamorphoses d'une idée primordiale qu'en embrassant un cycle étendu. Là les transitions dans l'ordre moral se préparent et se succèdent par une élaboration latente et presque insensible. L'on peut dire de l'esprit humain, dès le commencement des sociétés, ce qu'on a dit de la nature dans le travail de la création : Intellecttis non saltum facit. Pendant longtemps l'idée nouvelle encore embryonnaire s'est montrée revêtue des formes anciennes et ne s'est débarrassée de cette coque, devenue inutile, que lorsqu'elle a atteint sa maturité. L'observateur quille l'a point connue en germe, peut donc facilement se tromper et prendre la forme ancienne comme une partie intégrante ou un résultat de l'idée

en voie de formation. C'est le cas pour le symbolisme universel, dont le rôle est si important dans les mythes des anciens peuples. On le considère, en général, comme le produit et l'expression des religions. Nous croyons , au contraire , que ce symbolisme fut antérieur à tout dogme régulièrement institué, et qu'au lieu d'avoir été engendré par le polythéisme, il lui a donné naissance.

Ce symbolisme, né avec les sociétés et qui servit d'abord à distinguer entre elles les races et les tribus, devint, durant la période mythique, la source de toutes les fables relatives aux origines. C'est pour en avoir oublié ou méconnu le sens que la seconde partie de l'antiquité a si bizarrement travesti la première, et que les modernes, en prenant ses interprétations à la lettre, sont tombés dans cet immense malentendu que nous désignons sous les noms de Mythologie et de Cosmogonie, et qui dure depuis plus de trente siècles. Cette étrange aberration n'a pas été sans inconvénient pour l'esprit humain, car, si elle a contribué à développer l'art et le sens poétique par une foule de fictions ingénieuses, elle a nourri le goût du merveilleux et créé le besoin du surnaturel, qui retarde encore chez certains peuples la diffusion de la vérité et les progrès de la raison.

Il semble que l'une des causes qui ont contribué à égarer les recherches des archéologues , ait été la spécialité de leurs études, trop souvent limitées à un ou deux documents principaux. Sous l'influence des livres des Juifs, on a cru pendant un temps que les Hébreux étaient le peuple le plus ancien ; les Syriens ont eu leur tour ; les celtisants sont

veous ensuite, et voyant des Scythes partout, ils leur ont assigné Tantiquité la plus haute, L'Inde a récemment pris le pas sur les autres nations, à mesure qu'on est entré davantage dans la connaissance du sanscrit, mais voici l'Egypte qui la détrône de sa priorité usurpée. H n'a pu, en effet, en être autrement tant qued'babiles interprètes, profondément versés dans la science des idiomes de l'Orient, n'ont pas mené à fin l'immense tâche qu'ils avaient entreprise, de faire passer dans les langues européennes les livres sacrés de l'Asie , dont ils possèdent aujourd'hui le langage mieux que les descendants mêmes de ceux qui les ont composés. Ne dit-on pas que des brahmanes sont venus de Calcutta en Allemagne apprendre à traduire les Védas ! Or, naguère, tout archéologue, après avoir usé le meilleur de sa vie et de ses forces à s'instruire dans deux ou trois langues, devait s'estimer heureux de produire, vers le déclin de l'âge, une œuvre massive de dissertations sur un point controversé de linguistique touchant la situation du Paradis ou le vrai sens du nom de la mer Rouge • Maintenant, à l'aide seulement des langues classiques et modernes, l'observateur studieux peut se rendre compte de l'ensemble des traditions historiques ou religieuses des six peuples les plus importants, résumées dans le Sanchoniathon, les récits Védiques et les Pourânas, le Zend-Avesta, la Genèse, Hésiode, l'Edda. En y joignant les éclaircissements fournis par les poètes et

les historiens grecs,. hébreux, hindous, chinois, celtes, arabes, etc., ainsi que les témoignages apportés par les monuments nouvellement découverts, on aura entre les

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m^ns uii magaiiique faisceau de renseigaçments se complétant ^t se contrôlant mutuellement, et d'où il semble impossible de ne pas faire jaillir h la fin une solution déci$i\e.

En rapprochant dans une étude simultanée oes précieux documents, on reste convaincu qu'il n'y est question partout que de faits réels et de récits purement humains, recouyerts de formes mythiques et poétiques, selon le degré d'ignorance ou d'imagination des interprètes dont les rédactions se sont interposées entre nous et la tradition primitive, l^ composition des mythologies est évidemment de beaucoup postérieure à l'établissement des sociétés. Dès qu'on essaie de remonter plus haut que l'époque crépusculaire où cessent les notions puretaent historiques, on est arrêté par une zone miraculeuse qui enveloppe comme d'un nuage le premier âge de la vie des peuples ; néanmoins on découvre au delà une période primitive mêlée seulement de quelques fictions enfantines et de faits qui ont un caractère de réalité incontestable, tels que l'expédition d'Osiris à travers l'Asie ou l'émigration du roi Djemschid, père de la race iranienne, vers le pays de la lumière. Ce qui domine dans cette période, ce sont les généalogies ; elles forment le début de toutes les cosmogonies. Le livre de la loi de Manou expose la «érie des familles desquelles descendent les Aryas ; l'Harivansa, la Genèse, Sanchoniathon, la Volospà abondent en généalogies ; elles sont une des formules ordinaires des hiéroglyphes égyptiens, et il n'est guère de récit arabe ou berbère qui débute autrement. Homère enregistre avec soin la lignée de ses héros;

presque toujours ils sont désignés par le nom de leur père ou par celui du dieu protecteur de leur famille. Ce culte de la race, auquel il ne semble pas qu'on ait attaché l'importance qu'il mérite, domine toute la première antiquité. C'est là en effet qu'on doit chercher la vraie source des fables et la clé du symbolisme sur lequel se sont fondées les mythologies. Les six cosmogonies nous apparaissent donc comme autant de Genèses, ou plutôt comme une Genèse unique où sont exposés, sous des formes variées, la formation de la Race mère des peuples asiatiques et européens, ainsi que les événements qui ont accompagné son développement.

Cette Genèse, ou, pour se servir d'un terme moins ambitieux et plus scientifique, cette Ethnogénie primordiale comprend une période qui ne saurait être moindre de mille ans. Voilà le cycle ténébreux où s'agitent les populations fabuleuses des Géants, des Dives, des Titans, des Asouras, des Centaures, des Gorgones^, sans cesse en guerre contre les dieux souverains, les divinités lumineuses, les Anges, les Dévas, les Péris, et qui représentent, selon nous, des populations barbares harcelant de leurs attaques une nation policée. Il s'agit, en un mot, de la fondation des sociétés et du commencement de la civilisation ; les mille fables bizarres dont s'entoure cette donnée principale retracent successivement la fondation d'une colonie par une race supérieure, l'alliance des peuples entre eux, la tutelle et l'éducation des peuplades sauvages, la révolte et l'extermination de tribus rivales. Tout ce qui constitue la vie habituelle des hommes réunis eit société se trouve ici

décrit sous une forme symbolique familière aux hommes d'autrefois, mais tombée en désuétude un peu plus tard que l'invention de l'écriture, et qui se modifia a\ec le temps dans les souvenirs des générations.

Quelle était cette Race, déjà civilisée à l'époque reculée dont nous parlons? Comment s'était-elle formée? Futelle étrangère ou aborigène du pays qu'elle occupait? Que devint-elle, et comment se rattache-t-elle aui origines des nations de l'antiquité? Telles sont les diverses questions auxquelles ce livre a essayé de répondre. A l'aide des mille fragments épars dans les récits des différents peuples, il a paru possible de faire revivre de la vie des hommes cette humanité primitive qui, pEis plus que celle d'aujourd'hui, ne fut visitée par le prodige, et d'en reconstruire la chronique fort semblable, au fond, à celle des Mérovingiens ou de l'Heptarchie.

Mais en exhumant cette race éteinte et en la dépouillant des bandelettes sacrées qui l'enveloppent pour la montrer sous ses traits véritables, la critique n'a encore fait que la moitié de son œuvre ; ce qu'il importe sur* tout d'établir par des iiidications positives, c'est le pays où eUe prit naissance. C'est faute de savoir en quel lieu de la terre furent situés les Champs-Elysées, les Enfers, l'Éden, l'Atlantide, les Hespérides, les colonnes d'Hercule et cette mystérieuse Ériéné, patrie de la race arienne, que les premiers habitants de ces contrées qui ne sont en réalité qu'un seul et même pays, i\ous apparaissent, tantôt flottaût dans les airs sous le nimbe brillant des

saints et des dieux, tantôt résidant dans les régions sou- I. b

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