‹ Ethnographie ancienne de l'EquateurChapitre 76 sur 149 · CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS

Bien que nous n’ayons encore passé en revue qu’une partie des collections archéologiques de l’Equateur, il nous paraît utile de résumer dès maintenant les premières conclusions qui paraissent se dégager de cette étude.

Un premier fait ressort de l’examen d’ensemble des objets qui, dans notre série lithique, peuvent être considérés comme des armes ou des outils : c’est l’étroite solidarité qui existe entre les diverses catégories dans lesquelles nous avons dû les répartir. Nous avons eu maintes fois l’occasion de signaler, dans les pages qui précèdent, le côté arbitraire de cette classification, en montrant qu’il est toujours possible de trouver des intermédiaires permettant de passer par une série de transitions insensibles d’une forme bien définie à une autre forme non moins caractérisée. Notre figure 5g n’a d’autre but que de représenter d’une façon objective cette dérivation remarquable des principaux types d’armes ou d’instruments équatoriens. Nous ne prétendons en aucune façon démontrer par là que cette dérivation a dû suivre l’ordre que nous lui assignons dans ce tableau, et que telle forme a été déterminée nécessairement par la forme qui la précède immédiatement. Il est même probable qu’on aurait pu trouver un arrangemeiiL dilférent de celui que nous avons adopté.

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en nous basant uniquement sur des ressemblances morphologiques. Toutefois, notre tableau, tel qu’il est disposé, a l’avantage de montrer comment, par suite de transformations continues, l’outil le plus primitif, c’est-à-dire la hache simple néolithique, a pu donner naissance aux outils les plus différenciés de la série. 11 montre, en outre, que ces transformations marquent toutes un progrès réalisé, qu’il se manifeste par une meilleure adaptation de l’instrument à son but (en particulier grâce au perfectionnement des procédés de fixation au manche : apparition d’un orifice dans le talon, d’une gorge, d’encoches ou d’oreilles), par des modifications d’ordre esthétique ou par la variété plus grande des formes réalisées. 11 semble donc qu’au fur et à mesure que l’outil tendait à se différencier en se perfectionnant, le goût artistique de l’ouvrier se développait en même temps que son habileté technique.

Cette évolution progressive et continue s’est opérée sensiblement dans le même sens dans toutes les régions du haut plateau, mais, fait remarquable, elle semble avoir été beaucoup plus rapide dans les provinces méridionales que dans les provinces septentrionales. Par exemple, en pays pasto, la variété de hache de beaucoup la plus commune est la hache simple néolithique, qui devient presque exceptionnelle dans les provinces méridionales (p. 189), où elle est remplacée par des armes plus perfectionnées. Dans la même région également, la hache à oreilles se présente toujours sous sa forme la plus simple, c’est-à-dire avec des oreilles droites ou relevées, tandis que plus au Sud, dans les pays canari et cara, les oreilles sont presque toujours léclinées du côté du tranchant, disposition évidemment bien plus favorable à une emmanchure solide (p. i53). La répartition des disques étoilés en pierre prête à des observations analogues (p. 172-178); de même, les crochets de propulseur se présentent sous leur forme la plus simple dans les pays cara et pasto et, sous leur forme la plus complexe, en pays canari (p. 194-196).

En somme, l’outillage se perfectionne et se complique régulièrement du Nord vers le Sud, et quoique évidemment contemporaines et essentiellement semblables, les diverses civilisations andines se comportent comme si, chronologiquement, elles appartenaient à un âge d’autant plus reculé qu’on s’avance du Sud vers le Nord. En d’autres termes, il semble que chacune des industries locales qui s’échelonnent le long de la vallée interandine, de la Colombie au Pérou, soit restée comme un témoin des étapes successives que les mêmes formes d’outil ont dû parcourir au cours des âges dans leur différenciation progressive.

Et, si sortant des limites de l’Équateur, nous étendons notre comparaison au Pérou, nous constatons que cette évolution s’y poursuit d’une façon progressive et continue. A tous les points de vue, en effet, l’industrie équatorienne ne semble différer de l’industrie péruvienne primitive que par un caractère archaïque plus prononcé. Bien que l’étude des objets en métal doive nous apporter des arguments importants à l’appui de cette thèse, l’examen des objets en pierre nous en fournit déjà des preuves assez nettes pour que nous croyons devoir y insister dès maintenant^

2/|0 ETIINOGUAPIIIE ANCIENNE HE l/ÉQUATEUn.

Par exemple, la hache néolithique simple et la hache à gorge, dont la banalité même en Américpie démontre, selon nous, cju’il s’agit là de formes très primitives de r outillage indigène, se rencontrent en Équateur, alors c|u’elles sont exceptionnelles ou même totalement inconnues au Pérou (p. i4o, 142, i43)- Par contre, toutes les autres variétés de haches sont communes aux deux pays, et lorsque l’équivalent en pierre ne se retrouve pas au Pérou, comme c’est le cas pour la hache à tranchant semi-circulaire, on y rencontre, ainsi que nous l’avons montré (p. i56,p. 162, noter), l’écpiivalent en cuivre. De nombreux faits du même ordre nous seront révélés par l’étude comparative de la métallurgie des deux pays. Cela prouve, à notre sens, non seulement que la civilisation péruvienne ne s’est pas développée entièrement sur place, mais qu’on doit en chercher les origines dans la civilisation demeurée beaucoup plus primitive des hauts plateaux écjuatoriens. C’est là un point important sur lequel nous aurons à revenir plus tard.

Un fait non moins intéressant nous a été révélé par l’examen pétrographique des objets de notre collection : tous, sans exception, sont fabriqués avec des roches indigènes; il y a donc tout lieu de croire qu’ils ont été exécutés sur place; par suite, nous sommes en droit de penser que ceux d’entre eux, dont la forme rappelle celle de pièces rencontrées dans des régions plus ou moins distantes, ne sont pas parvenus dans la vallée interandine par suite du hasard des échanges, mais qu’ils sont les produits d’une industrie locale orientée dans le même sens que l’industrie des pays qui nous ont fourni ces termes de comparaison. On pourrait, il est vrai, objecter qu’il s’agit là exclusivement de phénomènes de convergence. Mais à notre avis, cette conception qui peut être satisfaisante pour expliquer la présence dans un grand nombre de régions d’outils très simples de forme, comme la hache néolithique ordinaire ou la hache à gorge, ne saurait suffire à expliquer les similitudes d’instruments de forme plus compliquée, qu’on rencontre exclusivement dans une aire bien déterminée et continue, englobant des régions où les conditions de milieu sont absolument différentes.

Dès lors, si les ressemblances relevées ne sont dues ni à des emprunts occasionnels, ni à des phénomènes de convergence, elles ne peuvent s’interpréter que par une parenté plus ou moins lointaine des civilisations des peuples chez qui on les observe, et prennent une valeur démonstrative considérable. C’est ainsi qu’en Équateur, à côté de formes banales, dont l’étude de la répartition n’est pas cependant dénuée d’intérêt, comme nous l’avons montré plus haut, nous rencontrons des objets en pierre dont la présence permet, selon nous, de soupçonner dès maintenant les influences qui, à des époques diverses, ont fait sentir leur action dans ce pays, notamment dans le haut plateau interandin.

Une influence orientale nous est révélée par la présence en Équateur de la hache à encoches, de la hache à oreilles, de la hache à tranchant semi-circulaire, avec ses multiples variétés, du labret de pierre, des pendeloques de quartz, dont nous

ÀSîA-Î.V^ -

I*ig. 59. Tableau monLranl la dérivation morphologique des divers types d’armes ou d’outils de l’Équateur.

' /,v r!'®''' “ *• (Coll- Cousin). - 3. Rio de Shiu, prés Chordeieg \pl. ///, /îj. n ). — 4. Cojitünibo-Pillcumorca (/)/, VIII,

m ■ I K. T' “ “• H- n. O). - 8. ouvalo (92, H- H, n). - 9. Baôos

(W v'i L si’ ^ U T “■ (Coll- Cousin). - 11. Pucarâ (/!/. 3). - 12. Pif,, (407, 1, pl. XVI, fig. 23). - 13. La Tolo, p.cs Varuqiii

- 18 'tdoaJur ,r . r [o "",-1”°®.’’,“ Equateur |CoIl. Cousin). - 16. Sonta-Lucia, près Quito (92, fig. I, s). - 17, Equateur (Coll. Cousin).

(27 pl Txx L 41 1 ,T7 7 '4)- - 21. Chiliogallo ,Coll. Cousin). - 22. Équateur

dfcifilMTf'n^. ùeV» - OT Cousin). - 2-1. Région d.- Cucn,.a (pl. VI,Jig. , ). 25. Environs de Riobamba (92, /Ig. /, p). - 26. Vallée

— 31 Riobamhanv • 7/7" (Coll. Cousin I ). — 28. Cayambe | Coll. Cousin ). - 29. Chiliogallo | Coll. Cousin). — 30. Cotocollao ( 27, pl. XATAf/, /!g. 7).

'• P''“ >aiuqul {pt. IV, Jig. , ), :i7, (mito (407, 1, pl. XVII, fig. 6).

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avons montré la fréquence au Brésil et dans les régions limitrophes (p. 147-163, 21 1, 220). La hache à tranchant semi-circulaire, notamment, nous permet en quelque sorte de déterminer les étapes et l’extension de ces migrations, dont l’action ne s’est pas fait sentir seulement dans le pays que nous étudions ici. Au Brésil, nous ne la trouvons que sous sa forme la plus simple; puis, tout se passe comme si, de ce centre, elle avait rayonné en tous sens, par les Antilles, vers la région sud-est de l’Amérique du Nord, par l’Amazone, vers le haut plateau des Andes, et au fur et à mesure que nous nous éloignons de ce centre, nous assistons à son évolution progressive. En Amérique du Nord comme en Equateur, l’instrument se perfectionne par l’apparition d’un orifice, d’encoches ou d’oreilles ; en même temps, l’ouvrier, plus maître de sa matière, multiplie les variantes du type originel. Et, comme pour mieux attester l’étroite solidarité de toutes ces formes plus ou moins différenciées, nous retrouvons parfois en Equateur l’outil sous sa forme la plus primitive (/?g. 59, n°® 16, 17), de même qu’exceptionnellement, nous voyons l’indigène brésilien y apporter les mêmes modifications que l’habitant des hauts plateaux (p. 167, 169, 162).

L’évolution de la hache à tranchant semi-circulaire ne s’arrête d’ailleurs pas là, et nous verrons, aux mains des populations plus civilisées du Mexique, de l’Equateur et du Pérou, l’instrument de pierre servir de modèle à des outils de cuivre absolument identiques.

Ainsi donc, du Brésil aux hauts plateaux andins, nous pouvons suivre en quelque sorte, pas à pas, les transformations successives et continues d’un outil trop particulier et trop spécial pour qu’on puisse vraiment faire intervenir ici des phénomènes de convergence.

L’influence orientale que nous venons de mettre en lumière est si manifeste, que Uhle a pu la discerner même dans la culture beaucoup plus évoluée du Pérou (411, p. 7-8). Comme nous espérons l’avoir montré, elle lui serait apparue plus évidente encore si, au lieu de comparer directement la période la plus primitive de la civilisation péruvienne à la civilisation des peuplades de l’Orient américain, il avait été en mesure de rechercher les termes de passage nécessaires entre l’une et l’autre dans des collections équatoriennes suffisamment importantes.

Avec le savant ethnographe allemand, nous pensons que cet élément oriental constitue le substratum de la culture andine.

Nous en voyons la preuve dans ce double fait que nous n’en retrouvons l’influence directe que dans la série lithique et, presque exclusivement, dans les objets de cette série nettement utilitaires (armes et outils), que l’usage du labret avait déjà vraisemblablement disparu dans le haut plateau au moment de l’arrivée des Espagnols (p . 209, note 1). En outre, si cette influence orientale était de date relativement récente, on s’expliquerait mal que l’usage de la pipe n’ait pas été connu des habitants de la Cordillère. En effet, on sait que beaucoup de tribus sauvages actuelles de la région orientale sud-américaine fument à l’aide de pipes

Ave de méridien équatorial, t. VI, (i). 3t

2^2 EïllNOGIiAPIIIE ANCIENNE DE l’ÉQUATEUR.

(288 bis) et que nombre de ces objets, datant certainement de Fépoque précolombienne, ont été découverts au Brésil (28i,p. 445-450; 189 6is; 190, p. 79-81; I9i, p. 553; 2’i), au Vénézuela (107, p. (455), fig.6- ioi bis, pi. XIII, fig. i3), dans la province de Buenos-Aires (18, i,pi. vu, fig. 270-272), en pays diaguite (424, p. (378), pi vu, fig. 5; 8, xx, p. 285-289, fig. 244-248; 216, pi xviii], dans la vallée du rio San Francisco (284, p. 20, pi v, fig.i), en Patagonie (42o, p. 287, /?g. 63; 300, p. 463) et au Chili (129 6is, /l(7as, Antigüed., pl I, fig. 5; 312 ter-, 247, p. 209, fig. 85, 87-91; 144; 145, p. 253-282).

Or, jusqu’ici, aucun objet ayant pu servir à cet usage n’a été rencontré ni en Équateur, ni au Pérou, ni en Bolivie, à l’exception peut-être d’une pièce en pierre récoltée par Bandelier dans l’île Koati, à Inak-Uyu (30, pi lxxvii). A notre sens, ceci ne peut s’interpréter qu’en faisant remonter l’influence orientale dans ces régions à une époque très reculée, antérieure à la généralisation de l’usage du tabac dans les parties orientale et méridionale de l’Amérique du Sud.

A côté de cette première influence, l’étude de notre série lithique nous révèle une influence septentrionale non moins manifeste. Nous n’en voulons pour preuve que l’identité de certains décors relevés sur des objets de l’Équateur et de la Colombie {fig. 52), la similitude des fusaïoles (p. ig4) et des crochets de propulseurs en pierre (p. igô) recueillis dans ces deux pays, la ressemblance entre certaines figurines anthropomorphes et zoomorphes (p. 217, 223-220) ou certaines formes de mortiers de notre collection (p. 186) et des objets similaires du Centre-Amérique ou bien encore entre les miroirs équatoriens et mexicains (p. 2o8-2og). De nouveaux arguments en faveur de cette thèse nous seront d’ailleurs fournis par l’étude des diverses séries qu’il nous reste à examiner. Nous rappellerons que la linguistique lui apporte également son appui, puisque l’idiome des Barbacôas et probablement aussi celui des anciens Caras sont apparentés avec les dialectes chibchas de la Colombie et de l’Amérique centrale.

11 nous reste enfin à parler d’une dernière influence qui a agi sur la civilisation équatorienne et qui nous est attestée par des faits historiques : nous voulons parler de l’influence incasique. A vrai dire, si, ainsi que nous l’avons montré, elle a laissé une forte empreinte dans le folklore et les coutumes des anciennes tribus de l’Équateur, elle semble n’avoir eu qu’une action restreinte sur leur outillage lithique. S’il est, en effet, certains objets de notre collection, notamment les beaux mortiers cylindriques (p. i85), les petits lamas votifs ou enq a (p. i86-ig2), les représentations d’épis de maïs (p. 221-222), dont l’origine péruvienne semble indiscutable, la série lithique équatorienne ne porte pas dans son ensemble la marque profonde de la civilisation des conquérants venus du Sud, et l’explication de cette apparente anomalie est très simple. Au moment où les Péruviens envahirent le royaume de Quito, le cuivre avait à peu près complètement remplacé la pierre dans leur industrie, en sorte qu’ils ne pouvaient introduire dans les pays subjugués que de rares objets pour la fabrication desquels ils continuaient à utiliser la pierre, soit par tradition, soit parce que l’emploi du métal ne leur était pas apparu nécessaire. D’autre part, de ce que nous

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avons dit des relations de parenté et même de descendance qui existent entre les deux cultures équatorienne et péruvienne, il ressort que l’invasion incasique ne pouvait guère, au moins dans la catégorie des outils et instruments de pierre, apporter d’éléments absolument nouveaux, puisque les deux industries ne représentent, à notre avis, que des stades de l’évolution d’une seule et même civilisation.

En résumé, l’industrie Ethique équatorienne se perfectionne nettement en allant du Nord au Sud, et cette évolution progressive, qu’on peut suivre géographiquement, semble correspondre à celle qui a dû se produire au cours des âges.

A tous égards, cette industrie, considérée dans son ensemble, présente un caractère d’archaïcité plus prononcé que l’industrie péruvienne qui èn semble le dérivé immédiat.

L’examen des divers produits de cette industrie permet d’y déceler trois influences dominantes, qui semblent avoir agi dans l’ordre chronologique suivant : une influence orientale, une influence septentrionale et enfin une influence méridionale.

Tels sont les faits primordiaux, que nous nous efforcerons de préciser dans les chapitres qui vont suivre.

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