CHAPITRE IX
()B.IETS EN COQUILLE.
On rencontre fréquemment dans les anciennes sépultures équatoriennes, soit des coquilles brutes, soit des coquilles plus ou moins travaillées pour les transformer en pendeloques, en grains de collier ou en figurines.
Un certain nombre de ces pièces sont assez facilement identifiables et, avant d’en faire l’étude au point de vue morphologique, nous croyons utile d’en indiquer d’abord l’origine d’après les déterminations spécific[ues établies par M. Germain, préparateur au Muséum.
On trouve assez souvent, dans les tombes de la vallée interandine, des valves non travaillées de spondyle, et les huaqueros ont remarqué que ces couchas de perla, comme ils les appellent, indiquent des sépultures riches. Nous en avons rapporté deux échantilllons recueillis à Machângara, près Cuenca, en pays canari. L’un est en assez bon état pour que M. Germain le rapporte sans hésitation à Spondylus limhatus Sowerby, mollusque assez commun dans la région de Panama. Le second peut appartenir, soit à la même espèce, soit à Spondylus pictorum Chemnitz, qui n’a été rencontré jusqu’ici que dans l’île de La Plata.
C’est dans ces valves de spondyles qu’ont été taillées la plupart des figurines Canaries dont nous faisons plus loin l’étude (pZ. XVI, fig. 12, i3, i5, 16), une plaque rectangulaire du pays pasto {pi. XVII, fig. 26) et les grains de collier qui étaient répandus dans tout le haut plateau et dont nous avons représenté un grand nombre dans notre planche XVII.
UOlioa peruoiana Lamarck, espèce commune sur la côte du Pacifique du Pérou et du Chili, est représentée par plusieurs pendentifs provenant du pays pasto {pl. XVII, fig. 21, 25).
Les grands Mytilus, qui fréquentent les mêmes régions, ont servi vraisemblablement à fabriquer les plaques nacrées de formes variées, dont nous avons recueilli
Arc de méridien équatoricd, t. VI, (i)- 33
ETHNOGRAPHIE ANCIENNE DE l’ÉQUAïEER.
des spécimens à El Angel (pays pasto) et à Jiron (pays canari) {pl. XV 11, fig. 12, 24, 32-36).
Une imitation de coquille en cuivre {pl. XXI 1, fig. 10), trouvée à l’hacienda d’Inga-pirca (pays canari), représente la Fasciolaria princeps Sowerby, dont on a découvert un spéeimen dans une tombe d’Ancon au Pérou (p/. XXll, fig. i4) (')-Ce mollusque se rencontre surtout, comme Spondylus limhatus, entre Panama et Mazatlan, mais il a été signalé aussi récemment sur la côte septentrionale du Pérou et aux îles Galapagos.
A cette espèce doivent être rapportés les grains de collier en forme de cylindre allongé, perforés suivant leur grand axe, dont nous avons récolté plusieurs spécimens au Sigsig et à Jiron (pays canari) {pl. XV 11, fig. i5).
Enfin, une pendeloque trouvée dans la même région, à Sinincay {pl. XV 11, fig. 18), est faite d’une coquille de Conus {Chelyconus) purpurescens Broderip, qui a exactement le même habitat que Fasciolaria princeps.
Dans la province de Manabi, Saville a également recueilli au cours de ses fouilles des centaines de coquilles travaillées. Parmi eelles-ci, il a déterminé et figuré une Olioa, le Conus {Figulinus) pyriforniis Reeve, la Cypræa ceroinetta Kiener, la Meleagrina mar garitifera Linné (365, ii, p. 177-178, pi. lxvii, fg. 1-6). VOlioa est sans doute VOlioa peruoiana, qui vit sur la côte même de l’Équateur; Conus pyriforniis se rencontre sur le littoral de Colombie et de Panama, Meleagrina niar garitifera sur le littoral ouest de l’Amérique où elle a été signalée à Acapulco, dans le golfe de Tehuantepec et à Panama. Quant à Cypræa ceroinetta, son habitat se trouve principalement entre Panama et Mazatlan, mais elle a été signalée récemment sur la côte nord du Pérou et aux îles Galapagos.
Ainsi donc, les coquilles utilisées par les anciens Indiens proviennent soit du littoral même de l’Équateur, soit, et c’est là, à notre sens, un fait important, de régions situées beaucoup plus au Nord, de l’Amérique centrale. Il est probable, comme nous l’ont rapporté Sâmanos et Oviedo (364, p. 197; 302, iv, p. 122), que ces coquilles exotiques parvenaient par la voie maritime aux mains des indigènes de la eôte et ensuite, par leur intermédiaire, aux populations andines. Ainsi s’explique l’observation des huaqueros équatoriens, que nous rapportions plus haut : étant donnée, en effet, l’origine lointaine de ces objets, ils devaient avoir une grande valeur et, par suite, devaient surtout être entre les mains des personnages les plus riches et les plus influents. Nous verrons, d’ailleurs, plus loin que ces coquilles jouaient parmi les tribus équatoriennes un rôle social et religieux que nous essaierons de préciser et qui nous fera comprendre encore mieux leur fréquenee dans les tombes riches.
Le commerce de ces coquilles exoticjues s’étendait beaueoup plus loin que l’Équateur vers le Sud. Nous avons déjà signalé la coquille de Fasciolaria princeps.
('^) Cet objet a déjà été figuré par Wiener (434, p. 49) et par de Rocbebrune (358, 1, p. 4?*, fis- '82),
OBJETS EXTRAITS DES TOMBES l'BÉCOLOMBIENiSES DE l’ÉQUATEUB. 2.3Ç)
découverte par Wiener à Aneon. A Trujillo, on a rencontré également des coquilles de Conus Fergusoni Sowerby, espèce spéciale à la région de Panama, et des eoquilles de Spondylus pictorum, provenant, eomme nous l’avons vu plus haut, de l’île de La Plata (4ii, p. lo); une belle aryballe de Cumanâ, décrite et figurée par Lejeal (231, p. 82, p/. //), est déeorée de valves de spondyle appartenant à la même espèce.
D’autre part, comme en Equateur, on a rencontré très loin dans l’intérieur des terres, en Bolivie et en Argentine, des coquilles provenant du littoral péruvien. Nous signalerons les spéeimens d'Olioa peruoiana recueillis à Tiahuanaeo, à Sansana (quebrada de Humahuaea), à Arroyo del Medio, à Quilmes (vallée de Yoeavil) (47, ii, p. 781, 782, 842; 284, p. 12, fis. 8), les nombreuses valves de Pecten [Pecten purpuratus Lamarck, d’après Boman) rencontrées à La Paya (pays diaguite) (47, i, p. 242, fig. 20; 15, p. 140, fig. 74, 1). 204, /(g. 99; 15 fciX p. 5i8-5i9, ^g. 285) et les mollusques du Paeifique (malheureusement non déterminés) récoltés par von Boden à Casabindo. dans la puna de Jujuy (360, p. 575) et par Moreno sur les rives du rio Dulce, près de Santiago del Estero, et dans la province de San Juan (276, p. 21 1).
Ainsi done, aux temps précolombiens, un grand mouvement d’échanges existait, à n’en pas douter, entre les populations andines et les populations maritimes ('), et celles-ei allaient parfois ehereher fort loin les coquilles c|ui, par leur entremise, péné* traient ensuite dans le haut plateau.