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CHAPITRE IX

Génie national. — Aptitudes. — Littérature et arts.

Les aptitudes des diverses populations que nous avons indiquées comme peuplant l'Alg-érie sont assez difficiles à établir. Plusieurs opinions contradictoires ont été émises à ce sujet qui touche à l'un des problèmes les plus importants de la colonisation algérienne. Ce défaut d'entente provient sans doute aussi de ce qu'on a voulu donner une formule générale sans tenir compte des divers éléments ethniques. Il est certain que les habitudes qui se prennent sous l'influence persistante du milieu amènent une notable modification des aptitudes qui en sont en quelque sorte la résultante. L'obligation de rester enfermé dans sa demeure, pendant l'hiver, a conduit le Berbère des montagnes à diriger son activité vers l'industrie, tandis que l'habitant de la plaine, sollicité au dehors par la douceur du climat, se livrait plus volontiers à l'élevage des troupeaux qui donne peu de peine et qui, cependant, lui fournit des moyens d'exis»

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tence plus abondants que le travail manuel n'en assure au montagnard. La culture intensive indispensable pour tirer parti d'un sol peu fertile s'est également mieux développée dans les montagnes que dans les plaines où la culture extensive suffisait à obtenir des terres fécondes le complément que lui demandaient les pasteurs.

En général, le Berbère manque d'imagination et son esprit lourd ne lui permet pas de s'appliquer avec succès aux œuvres d'art, ni aux travaux de l'esprit. En revanche, il possède une grande facilité d'imitation qui, si elle est bien dirigée, fera de lui un excellent ouvrier pour tous les travaux qui n'exigeront pas d'initiative personnelle. Sa constitution robuste en fait un excellent auxiliaire des colons dans les exploitations agricoles ; mais ce valet de ferme modèle qui, sous la direction de l'Européen, aura appris, par exemple, à labourer dans la perfection, reprendra, dès qu'il sera rentré dans sa tribu, les procédés primitifs dont il connaît cependant tous les inconvénients. Son activité physique semble avoir diminué son activité intellectuelle : il n'a plus d'initiative personnelle aussitôt qu'il a satisfait ses appétits simples et grossiers. Dans une société aussi divisée que l'est la

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société berbère, il n'existe pas de sentiment national. L'ég^oïsme est poussé à un tel point qu'il ne peut y avoir d'entente commune et chacun vit pour soi sans souci du voisin. La religion qui, à un moment, a pu réunir les Berbères dans une même pensée, a beaucoup perdu de son influence, et les confréries religieuses auront peine à faire un faisceau des forces populaires. Le sentiment patriotique fait entièrement défaut, car la patrie, c'est le village ou même simplement la case dans laquelle on est né.

Chez les Berbères arabisés, l'équilibre entre les forces physiques et les forces intellectuelles est mieux établi. Ils sont moins résistants à la fatigue que les Berbères purs, mais ils rachètent cette infériorité par une certaine activité de l'esprit qui les rend aptes aux travaux de l'intelligence. De longs siècles d'indolence et d'apathie ont atrophié en partie ces aptitudes et il faudra encore attendre deux ou trois générations pour les ramener au niveau des peuples bien doués de l'Europe. Cependant, dès aujourd'hui, on peut utiliser ces qualités dans notre civilisation en se servant des indigènes les plus intelligents pour faire l'éducation de leurs coreligionnaires. Il faut, du reste, remarquer que les facultés

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intellectuelles des indigènes ont perdu en profondeur ce qu'elles ont gagné en surface, car la moyenne des paysans de l'Algérie est certainement supérieure en intelligence à la moyenne des paysans d'une partie de TEurope. D'un égoïsme moins étroit que les montagnards, les Berbères arabisés sont déjà susceptibles d'une solidarité plus étendue; franchissant les bornes du douar, la patrie, pour eux, s'étend jusqu'aux limites de la tribu et même quelquefois au delà. Le sentiment religieux plus vif qui entraîne, au besoin, des masses assez considérables dans une action commune, donne l'apparence d'une unité nationale et constitue une sorte de fraternité. Ce progrès, si faible qu'il soit, dénote cependant la possibilité d'élever à notre civilisation la plupart des indigènes de l'Algérie.

La vie nomade offre un tel charme à ceux qui l'ont goûtée dans leur jeunesse qu'il ne faut pas songer à détourner de ce genre d'existence les Arabes des Hauts-Plateaux ou de la zone saharienne. Cette façon de vivre a exercé un vif attrait même sur les Européens, et parmi nos officiers on en trouverait^ certes, plus d'un qui la regrette. Ces chevauchées sans fin dans une nature sans bornes, oii la lumière donne aux choses les

plus communes un ton si vif et un relief si accusé, attachent l'esprit qui, au milieu de ce perpétuel mirage, peut donner un libre cours aux caprices de son imagination. Ces longues et constantes pérégrinations maintiennent le corps sain et robuste et l'ardeur du soleil, échauffant à la fois le corps et le cerveau, développe une imagination exubérante qui procure aux nomades la plus grande somme de leurs plaisirs. Les contes de la veillée et les chants des bardes créent dans leur esprit des mirages non moins fantastiques que ceux de la nature désertique. Comme le marin, le nomade a la nostalgie de la monotonie et de l'immensité; il ne saurait vivre loin des grandes steppes où il mène sa vie errante au milieu des troupeaux qui constituent son unique richesse. La chasse à courre et la guerre de surprise et d'embuscade à la façon des Indiens des Prairies, telles sont les principales occupations des nomades. Aucun lien, si ce n'est la religion, ne relie entre elles les diverses tribus du Sud ; elles ne se rencontrent que sur certains marchés, absolument comme les équipages des navires qui sillonnent une même mer et qui ne se voient que de loin en loin dans quelque port où les a conduits le besoin ou l'intérêt.

Les Algériens, avec leur imagination vive et leur intelligence ouverte, sont admirablement disposés pour les arts et, en particulier, pour la musique et la peinture. Avant peu, l'Algérie sera dignement représentée dans ces arts qui exigent moins de réflexion et d'études pratiques que la sculpture et l'architecture. Cette tendance à voir les choses au travers de l'imagination se manifeste dans toutes les actions des Algériens ; les limites de la fantaisie sont inconnues chez eux et les personnes douées d'un sens calme et mesuré ont souvent peine à comprendre les idées originales qui naissent dans les cervaux algériens. Dans un pays neuf, une activité cérébrale désordonnée n'a pas les inconvénients qu'elle offrirait dans un pays fait; elle offre même des avantages incontestables on entretenant dans l'esprit des projets chimériques qui fraient la voie à d'autres plus pratiques. Ceux qui, en 1848, haussaient les épaules, quand ils entendaient demander qu'on votât une somme considérable pour transformer toutes les pentes de l'Atlas en un vignoble immense, ne se doutaient guère qu'en 188S, ce vœu chimérique serait à la veille d'être réalisé. Malgré le nom qu'on leur donne et qu'ils acceptent volontiers, les Algériens ne

sont point séparatistes; ils ne song-cnt nullement à se détacher de la France pour former un état indépendant. Il serait d'ailleurs difficile de trouver en Algérie un point central qui put servir de siège à une capitale ; chaque département produisant les mêmes denrées qu'il ne peut exporter que dans les pays d'Europe se trouve en rivalité d'intérêts avec le département voisin, et ce seul fait économique rend toute alliance entre eux absolument impossible.

Les Juifs de l'Algérie ont surtoij^t l'instinct du commerce des denrées ou de l'argent; même quand ils embrassent des professions libérales ou qu'ils s'adonnent aux arts, ils recherchent avec la même avidité les honneurs et la fortune. Chez eux le désintéressement est rare et leurs sentiments généreux ne se manifestent guère qu'à l'égard de leurs coreligionnaires. Cependant, dans ces dernières années, ils ont pris une part active aux mouvements de charité provoqués par diverses catastrophes dont l'Europe a été le théâtre et leurs souscriptions ont atteint un chiffre fort élevé.

Naturalisés en masse en 1870, les Juifs indigènes se trouvent dans des conditions très favorables pour fusionner avec les Algériens.

Cette fusion si désirable affaiblirait à la fois le tempérament des deux races dans ce qu'il a d'excessif ; les Algériens deviendraient plus positifs et les Juifs plus aventureux. Malheureusement, la condition de la femme juive, est trop voisine de celle faite à la femme arabe pour qu'une chrétienne épouse un juif et les jeunes filles juives qui accepteraient sans difficulté im mari chrétien rencontrent de la part de leurs parents une vive opposition à ces mariages mixtes. La religion, ici comme ailleurs, est le g-rand obstacle contre lequel viennent échouer les projets d'unions les mieux assorties. Pour le moment, les alliances entre la population juive et la population musulmane sont absolument impossibles, malgré une certaine communauté de mœurs et de langage. C'est donc seulement avec les Européens que les indigènes musulmans peuvent contracter des alliances, mais il faudrait pour cela que la femme musulmane fût émancipée du joug que lui imposent et la loi et les mœurs. Cette émancipation n'est pas impossible, ei il est à souhaiter qu'elle se fasse promptement, si faibles que soient les résultats qu'elle donnera au point de vue du relèvement de la race indigène.

Les Berbères n'ont point de littérature

écrite; la tentative faite sous les Ahnohades pour créer une base sérieuse à des études littéraires n'a pas abouti : le fanatisme religieux des dévots musulmans de l'époque redouta que la traduction du Coran en berbère ne donnât naissance à quelque nouveau schisme. Cette appréhension était, d'ailleurs, assez vraisemblable : le peu de perfection de l'instrument linguistique dont on faisait usage ne pouvait fixer d'une manière assez précise le sens du livre sacré pour empêcher une variété d'interprétations à laquelle la langue arabe n'avait pas su échapper malgré l'admirable régularité de son mécanisme grammatical.

L'usage des caractères dont se servent les Touaregs était déjà perdu et l'alphabet arabe, si bien approprié à l'idiome coranique, est absolument défectueux quand il est appliqué à une autre langue. Les traductions d'ouvrages de droit canonique ou de théologie que l'on connaît aujourd'hui et dont la date n'est pas fixée ne peuvent être considérées comme des productions littéraires. La lecture du poème de Saby, qui est une œuvre plus originale, confirme ce que nous avons dit plus haut de l'esprit et de l'imagination des véritables Berbères.

La littérature populaire se compose d'un

nombre assez restreint de chansons de guerre et d'amour, de légendes, de contes et d'apologues. Le recueil qui en a été publié par M. Hanoteau ne donne pas une haute idée du goût des Berbères et explique, dans une certaine mesure, qu'ils n'aient jamais songé à les mettre par écrit.

Les Berbères arabisés ne se distinguant point des Arabes par leur langage, il est difficile de faire la part qui revient à chacun de ces deux éléments dans la production littéraire arabe de l'Algérie. Si les noms des auteurs pouvaient être invoqués comme argument, la plupart des ouvrages seraient dus à des Berbères. La théologie, le droit et la grammaire, ont été les branches les plus cultivées; l'histoire a été plus délaissée, et quant à la prose et à la poésie purement littéraires, elles n'ont donné lieu à aucune œuvre qui mérite d'être citée. Les chansons populaires, les contes et les légendes se transmettent souvent par écrit et sont parfois dignes d'attirer l'attention. Les indigènes des plaines ont un tempérament littéraire bien supérieur à celui des montagnards. Leur verve souvent gouailleuse sait formuler l'ironie et la satire en traits vifs et mordants; mais elle sait aussi donner un tour gracieux et mélancoliquement poé-

tique aux éternels sujets d'amour dont le fond est invariablement emprunté aux anciennes poésies arabes. Il semble, du reste, que cette supériorilé des gens de la plaine est due à l'apport du sang- arabe : plus le sang arabe est abondant dfins leurs veines et plus ils goûtent ces plaisirs raffinés de l'esprit, et c'est avec un véritable dilettantisme qu'ils écoutent durant des heures entières les bardes qui parcourent le pays et viennent charmer, par des récits sans fin, les longs loisirs de leur existence vide et monotone.

La musique qui accompagne les récitations de poésies est peu variée ; elle offre une assez grande analogie avec nos airs rustiques et serait peu goûtée des musiciens européens. Cependant elle suffit, dans sa simplicité, à relever^ par une ritournelle, la cadence un peu nonchalante du récitatif. Une flûte de pan formée d'un simple roseau, une sorte de clarinette et un tambour de basque composent tout l'orchestre des campagnards : dans les villes, la viole et la guitare remplacent souvent la flûte et la clarinette. La danse est considérée comme une distraction peu convenable ; elle n'est jamais pratiquée par les femmes honnêtes. La danseuse prend en cadence des poses rarement décentes en faisant glisser

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ses pieds sur le sol, avec une extrême lenteur, de façon à ce que les mouvements du torse soient seuls apparents. Chez les Berbères, un danseur mime quelquefois une scène d'amour avec une danseuse, mais, en général, les femmes seules se livrent à l'exercice de la danse.

Le Coran a prohibé la représentation des êtres animés par le dessin et la sculpture; aussi les musulmans n'ont-ils point d'artistes dans ces deux genres. Même dans les enluminures des manuscrits, il n'ont point essayé de contrevenir à cette prohibition; ils s'en sont tenus à un enlacement de lig-nes qui forment de gracieuses arabesques, et ils considèrent comme une g'rande témérité le dessin de quelques fleurs ou celui d'animaux fantastiques. Leur architecture est nulle comme ensemble; c'est par les détails seulement qu'elle se fait parfois admirer. Los minarets à base carrée sont peut-être les seuls monuments qui, par une harmonieuse proportion des dimensions méritent une mention spéciale. Sans autres ornements qu'un revêtement de faïences vernies, et un petit dôme supporté par quatre colonncttes qui se détache sur le faîte du minaret au-dessus d'une légère galerie, ces constructions sont véritablement

gracieuses. Les dentelles de stuc appliquées sur les parois intérieures des mosquées, dans la partie qui est, en quelque sorte, le chœur de ces édifices religieux sont également dignes de fixer l'attention. Les courbes enchevêtrées de ces dentelles ne sont point tout à fait dirigées au hasard ; la génération de ces lignes est soumise à des principes généraux au milieu desquels la fantaisie de l'artiste se meut cependant avec une certaine liberté. Les colonnes de marbre et leurs chapiteaux qui se trouvent en si grand nombre dans les édifices musulmans, proviennent de ruines romaines ou d'ateliers européens. Les inscriptions funéraires taillées dans le marbre ont cependant toujours été exécutées par des ouvriers indigènes. Autrefois les boiseries étaient admirablement fouillées, mais cet art de sculpter le bois a presque entièrement disparu et, dans les objets à usages domestiques, de grossières peintures en couleurs voyantes ont remplacé les reliefs que les anciens ouvriers savaient donner au bois.

Depuis longtemps déjà, les Juifs sont les seuls joailliers et bijoutiers des indigènes de l'Algérie. Cependant, les dessins qu'ils exécutent paraissent être empruntés aux musulmans, et il est probable que si ceux-ci ont

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abandonné cette fabrication artistique, c'est que leurs ouvriers n'ont pu soutenir la concurrence avec les ouvriers juifs.

En résumé, les races indigènes de l'Alg-érie possèdent des aptitudes suffisantes pour arriver, dans un avenir prochain, à un niveau égal à celui de la moyenne des nations européennes ; mais elles ne sauraient atteindre ce résultat d'elles-mêmes, et il est indispensable qu'elles soient guidées dans cette voie par une main ferme etime direction intelligente. Malgré les difficultés inhérentes à l'affermissement de la conquête, la France a déjà procuré à ces populations une amélioration sensible de leur existence matérielle et depuis deux ans elle a commencé l'œuvre de la réforme morale et intellectuelle par l'application d'une loi spéciale sur l'instruction des indigènes. Bien que la prise d'xVlger date de 1830, il est juste de rappeler que lapacification de laKabyiien'a été complétée qu'en 1860, et que c'est àpartir de cette époque seulement que notre conquête a été définitive, tout en étant encore troublée de temps à autre par des insurrections qui parfois onl été sérieuses, témoin celle de 1871.

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