CHAPITRE VIII
Traditions et Histoire.
Sauf les mémoires signalés par Salluste, on n'a pas conservé la trace de documents historiques écrits par les Berbères. Les traditions écrites en arabe sont toutes d'origine relativement récente et ne remontent pas au delà de l'invasion arabe. Tous les Berbères cherchent à se rattacher à la race arabe et font venir leurs ancêtres de l'Arabie. Cependant ils paraissent reconnaître que les conquérants venus de l'Orient auraient rencontré une nombreuse population autochtone à laquelle il se seraient mêlés. A moins d'admettre que les vainqueurs aient adopté la langue des vaincus, il est difficile de s'expliquer comment l'idiome berbère se trouvait seul en usage dès l'époque de la conquête musulmane , s'il n'y avait été apporté par les conquérants. Il est donc problable que l'invasion dont le souvenir s'est conservé a été précédée d'une autre plus importante et qui serait sans doute d'origine chananéenne.
On a supposé que les peuples blonds représentés par les Mèdes, les Perses et les Arméniens dont parle Salluste, au lieu de suivre le littoral africain de la Méditerranée auraient traversé le midi de TEurope et traversé ensuite le détroit de Gibraltar. Bien qu'au point de vue ethnog-raphique la question de Titinéraire suivi n'ait pas une grande importance, il semble difficile d'accepter cette hypothèse; on s'imagine avec peine un peuple tout entier, traversant le détroit de Gibraltar à cette époque reculée où la navigation devait être dans l'enfance, à moins de supposer que cette migration ait été antérieure à l'existence du détroit, ce qui serait la faire remonter à l'époque préhistorique.
Tous les historiens musulmans parlent de tribus berbères professant la religion juive à une époque antérieure àla conquête islamique. La présence de ces juifs ne saurait être expliqué, ni par une migration qui aurait suivi immédiatement la destruction du temple de Jérusalem — migration que les historiens auraient certainement signalée, si elle avait été assez importante pour aller fonder des établissements jusque dans le sud du Maroc, — ni par la simple prédication de missionnaires car, dans cette seconde hypothèse, le lien qui
unit enlr'eux les Juifs a toujours été assez étroit pour que le succès de ces missions en eût fait conserver le souvenir dans la communauté du peuple d'Israël. Il ne reste qu'une seule manière d'expliquer l'existence du judaïsme à cette époque, c'est d'accepter la légende arabe qui rapporte qu'à la suite de la lutte qu'ils eurent à soutenir contre David, les Philistins auraient , avec un certain nombre d'autres tribus d'origine chananéenne, quitté la Palestine et se seraient répandus dans les provinces du nord de l'Afrique. C'est peut-être à ce mémo moment que le judaïsme s'est introduit en Arabie et la communauté d'origine des Philistins d'Arabie et d'Afrique a pu laisser croire à ces derniers et, par suite-, aux Berbères auxquels ils s'étaient mêlés qu'ils étaient de race arabe.
Quoi qu'il en soit de la véritable origine du peuple envahisseur, il est certain que son arrivée en Afrique, a eu pour résultat de donner à la race berbère ses principaux caractères et de faire disparaître, dans la fusion qui s'est opérée, les traits particuliers des autochtones. Quant aux invasions postérieures, elles n'ont laissé, si l'on en excepte celle des Arabes musulmans, qu'une bien faible trace de leur passage.
Ce n'est qu'à partir du ix" siècle avant notre ère que nous possédons des données historiques sur l'Algérie, el encore se rapportentelles plutôt aux Phéniciens qu'aux habitants du pays. La colonie tyrienne établie par Didon à Cartilage n'occupa sur le littoral de l'Algérie que les points qui offraient à la fois un refuge pour ses navires et un aliment pour son commerce. Jamais ces comptoirs ne devinrent la bas(î d'une occupation etTective et les Carthaginois ne pénétrèrent dans l'intérieur du pays qu'en amis et non en maîtres. Les indigènes qui suivirent Annihal pendant la deuxième guerre punique n'étaient pas des tributaires, mais simplement des alliés ou des mercenaires.
Après la destruction de Carthage, les Romains étendirent peu à peu leur domination sur toute l'Algérie. En soutenant d'abord Massinissa contre Syphax, ils déterminèrent la création d'un royaume numide dont la capitale était Cirta (Constantine) ; puis, sous le règne de Micipsa, de nombreuses colonies romaines vinrent s'établir en Algérie et préparèrent l'occupation définitive du pays et la chute de la dynastie numide. Jugurtha, effrayé du rôle prépondérant que prenaient les Romains dans sa patrie, essaya de reconquérir
son indépendance. Malgré l'énergie qu'il déploya d'abord en arrachant le pouvoir à Adherbal et à Hiempsal, les deux fils de Micipsa, puis en luttant contre Rome, Jugurtha fut vaincu et livré à ses ennemis par le roi Bocchus, dont il avait fait son allié. A ce moment (i06 av. J.-C), l'occupation romaine put être considérée comme définitive, bien que l'annexion du pays à l'empire romain ne date que de l'an 43 de J.-C. et que Hiempsal et Mandrestal aient conservé le titre de rois.
La domination des Romains ne s'imposa pas sans difficultés; de nombreuses révoltes compromirent leur autorité et, plus tard, comme ils ne s'étaient point mêlés à la population indigène, il ne trouvèrent point chez elle un appui sur lequel ils auraient pu compter pour résister à l'invasion vandale.
Attirés par le comte Boniface, les Vandales chassèrent les Romains d'Afrique et fondèrent un empire qui ne dura guère plus d'un siècle et demi (423-S83) ; cet empire fut ensuite détruit par Bélisaire qui soumit tout le pays à l'autorité des empereurs d'Orient. L'occupation byzantine rencontra la plus vive résistance de la part des indigènes dont la soumission n'était même pas complète au moment
OÙ les Arabes vinrent à leur tour conquérir le nord de l'Afrique.
Ce fut en G46 que les Arabes vinrent imposer, d'une manière définitive, leur religion, leur lang-ue et leurs mœurs aux populations de l'Algérie. Les débuts de la conquête furent difficiles; les Berbères opposèrent tout d'abord une résistance énergique. Une femme, la Kabina, qui souleva les habitants de l'Aurès mit, un instant, les conquérants dans une situation critique. Mais l'ardeur religieuse des Arabes était alors trop vive pour qu'aucune puissance fût capable de les arrêter. Bientôt les Berbères durent céder ; ils se convertirent à l'islamisme et, dès l'année 711, ils prenaient part à la conquête de l'Espagne et rivalisaient de ferveur avec les plus dévots musulmans. Jusqu'en l'année 800, des gouverneurs nommés par les califes avaient administré le pays; mais, à cette époque, Ibrahim ben Elaghlab obtint du calife Haroun Errachid l'hérédité de ses fonctions de gouverneur et fonda ainsi la dynastie des Aghlabites. Les princes de cette famille reconnaissaient la suprématie spirituelle des Abbassides et recevaient d'eux une sorte d'investiture pour l'autorité temporelle. Ce fut sous le règne des Aghlabites que tous les Berbères accep-
lèreiit définitivement la foi musulmane. Les Fathimites, qui leur succédèrent en 909, s'établirent en Egypte et abandonnèrent bientôt l'Algérie aux Ziriles dont, l'autorité ne fut plus acceptée par toutes les tribus, car une autre dynastie berbère, celle des Hammadites régna à la même époque sur le territoire de Bougie.
Les Almoravides n'occupèrent qu'une portion de l'Algérie, et ce ne fut que sous leurs successeurs, les Almohades, que prit fin la dynastie Ilammadite. Sous le nom de Hafsides, une branche des Almohades conserva Test de l'Algérie et la Tunisie, tandis que les Béni Zian fondaient un royaume à TIemcen et étendaient leur autorité sur toute la province d'Oran et une partie de celle d'Alger. Les luttes intestines qui ont sans cesse déchiré les tribus berbères ont toujours facilité la conquête de leur pays et en 1515, avec une poignée de corsaires, Barberousse put, en quelques années, imposer à l'Algérie la domination turque. L'occupation des Turcs fut purement militaire : les pachas, puis les devs, qui exercèrent le pouvoir à Alger laissèrent à chaque tribu le soin de s'administrer sous direction de beys, aghas et caïds qu'ils désignaient, mais sans javoir sur eux une
autorité réolle. Aussi, quand la France, pour venger Tinsulle faite à son consul, chassa le dey d'Alger en 1830, les indigènes s'aperçurent à peine de la révolution qui venait de s'opérer en Algérie. Même avec la haine créée par la différence de religion et les excitations des nations musulmanes voisines, l'autorité de la France se serait facilement substituée à celle des Turcs, à la condition de ne pas intervenir autrementque le faisaient ces derniers, dans l'administration intérieure des tribus. Mais ce rôle qui eût, sans profit, nécessité des dépenses considérables pour l'entretien de troupes dont l'unique occupation aurait été de maintenir l'ordre au milieu de tribus agitées par des conflits incessants, ne pouvait nous convenir. La conquête complète fut donc décidée, et, malgré quelques fautes politiques, telle que la reconnaissance do l'autorité de l-'émir Abdelkader, elle s'acheva assez promptement, grâce à la valeur des troupes françaises. Aujourd'hui, toutes les tribus ont perdu l'autonomie dont elles jouissaient du temps des Turcs ; les indigènes sont directement administrés par des agents à la solde de la France; ils ont perdu presque complètement leur statut réel, et leur statut personnel est déjà profondément mo-
difié. Ils ont conservé toutes les pratiques de leur religion et les rares tentatives de prosélytisme qui ont été tentée soit par les catholiques, soit par les protestants n'ont donné aucun résultat : il ne convient pas, en effet, de tenir compte des conversions opérées sur les enfants recueillis à la suite de la famine de 1867-68.
On voit par le rapide résumé qui précède, que, depuis le x^ siècle de notre ère, l'Algérie a complètement cessé d'être soumise à des princes arabes,, et que, depuis ce moment, elle a été partout aux mains de dynasties locales et berbères. Sans l'invasion dite hilaliemie, qui vint au xf siècle amener un contingent assez important de populations d'origine arabe, on ne retrouverait plus aujourd'hui une seule tribu qui put, sans exagération, revendiquer une communauté d'origine avec les premiers conquérants musulmans. Cette dernière invasion elle-même n'a pas contribué à introduire beaucoup de sang arabe dans les veines des Berbères. Les hommes qui la composaient, habitués à la vie nomade, se sont établis à part sur les Hauts-Plateaux, dans le sud de la province d'Oranet au Maroc, et on les retrouve encore aujourd'hui tels qu'ils étaient quand, poussés par la faim, ils
THADITIONS ET HISTOIRE Kj /
avaient quitté autrefois les rivages de la mer Rouge. Les dynasties berbères qui régnaient à cette époque sur l'Algérie essayèrent plutôt de se débarrasser de ces hordes misérables que de les retenir au milieu de leurs sujets.
La distinction marquée par les termes de Berbères et Berbères arabisés est donc moins profonde qu'on ne se l'imagine ordinairement ; elle tient surtout au milieu dans lequel ont vécu ces deux parties principales de la population algérienne^, et elle n'implique ni une pureté absolue d'un côté, ni un métissage accentué de l'autre. L'argument que l'on a essayé de tirer des noms arabes de certaines tribus n'a aucune valeur au point de vue de l'origine des hommes qui les composent.
Malgré leur nom arabe, les Almoravides sont, à n'en pas douter, de purs Berbères, et il est impossible de nier que le fondateur de la dynastie des Almohades appartenait à une autre race que la race arabe. L'islamisme a fait rejeter l'usage des noms berbères pour les remplacer par des noms arabes et, quand on examine les généalogies que les. tribus ont fournies à l'occasion de la reconnaissance de la propriété, on remarque que les noms arabes
des ancêtres récents font place à des noms berbères chez les ancêtres les plus anciens. Toutefois, le désir de s'attribuer une orig-ine arabe a fait souvent remonter à un nom arabe pour l'ancêtre primordial.