Ethnographie de l'archipel magellanique
La mission scientifique française qui, sous les auspices des Ministères de la marine et de l'instruction publique, a exploré en 1882j3 toute la région du Cap Horn, vient de faire paraître son septième volume.
Cet ouvrage clôt la série des documents scientifiques résultant de cette mission. Ils étaient ainsi classifiés: Tome I: Histoire du voyage; Tome Il: Météorologie; Tome III: Magnétisme terrestre et recherches sur la constitution chimique de l'atmosphère; Tome IV: Géologie; Tome V: Botanique; Tome VI: Zoologie. Ces six premiers volumes ont été rédigés par diveres spécialistes distingués. |
Dans le Tome VII, l’auteur, le Dr. P. HyaDpEs, médecin principal de la marine, étudie les indigènes de race yahgan dans des chapitres distincts, relatifs aux caractères anatomiques, morphologiques, physiologiques et pathologiques représentant l'anthropologie, l'étude matérielle, physique, positive de ces Indiens. Dans d’autres chapitres le Dr. Hyapes s'occupe des caractères psychologiques, du langage, des moeurs et coutumes, c’est-à-dire de l’étude intellectuelle et morale de ces Fuégiens.
L’explorateur s’est assuré le concours de M. J. DEnIKER, docteur ès-sciences naturelles, bibliothécaire au Muséum d'histoire naturelle de Paris, pour la rédaction des chapitres concernant les caractères anatomiques et morphologiques des Yahgan, ainsi que celui du Dr. TEesrTuT, professeur à la Faculté de Médecine de Lyon pour l'étude de leur système musculaire.
La partie anthropologique, si habilement traitée par le Dr. DENIKER, à été déjà analysée d’une façon remarquable par le Dr. R. Cozzranon dans le n°. 6 de l’Anthropologie (Paris nov./déchr. 1891). Aussi négligeons-nous à dessein d’en faire l’analyse.
Quant à la partie ethnographique, le Dr. HYADES à eu à coeur de la traiter lui-même.
Comme introduction, l’auteur énumère les noms des divers voyageurs qui ont parcouru ces régions depuis 1520, date de leur première découverte par MAGALHAES. Il termine en citant les missionnaires anglais dont l’organe, ,the South American Missionary magazine”, a publié, de 1854 jusque à nos jours, une foule de renseignements ethnographiques sur les Fuégiens, le mémoire d’ensemble du Rd. T. BripGes (1884), et celui de l’expédition italo-argentine de MM. G. Bove et D. Lovisaro (1881/2).
L'auteur divise l’Archipel Magellanique en trois races principales:
19, Les Ona. L'auteur ne les à pas étudiés personnellement et n’en donne de détails que d’après M. Brip&es qui les a fréquentés seulement à de très rares occasions. Ils fuient les étrangers, sont énergiques, pêcheurs et chasseurs. Mais ils ne sont pas marins et n’ont pas de pirogues. Sauf pour ce fait, ils ont des moeurs en tout semblables à celles des Yahgan. Selon toutes les probabilités, ils descendent des Tehuelches ou Patagons. Il en reste encore 3 à 400 individus.
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20, Les Alakalouf. Plus connus que les précédents, ils sont de très bons navigateurs, ont le mème genre de vie et les mêmes moeurs que les Yahgan. Leur langue est pourtant différente. On évalue leur nombre de 150 à 400.
3, Les Yahgan, et surtout ceux de la baie Orange, sont ceux seuls que la mission française a observés. Ils s'appellent eux-mêmes Yamana soit hommes, individus, gens. D'après le Dr. Hyapes, aucune autre race n’aurait habité l’Archipel du Cap Horn avant les Yahgan. Mais il est permis d’en douter.
Caractère général des Yahgan. I est assez compliqué. Ces indigènes n’ont pas de grandes qualités, mais ils n’ont pas non plus de défauts saillants. Ils sont peu communicatifs , défiants, susceptibles, jaloux de leurs femmes: mais leur fond est plutôt bon que mauvais.
Il est difficile d'apprécier la manière dont les Fuégiens expriment leurs émotions. Devant les étrangers ils sont impassibles. Les femmes pleurent souvent, les hommes jamais. Le baiser de la bouche sur le visage entre adultes est inconnu: les femmes seules le donnent aux bébés. Les nouveaux mariés se frottent joue contre joue. Ils ont une aptitude étonnante à transformer leurs traits et à reproduire des nuances délicates de sentiments.
Leurs facultés intellectuelles sont peu développées et paraissent peu susceptibles de perfectionnement. Leur -akHusion se lasse facilement. Ils observent bien les phénomènes naturels, mais ils n’en recherchent pas les causes. Ils sont d'excellents mimes, quand il s’agit d'imiter des gestes, des jeux de physionomie, mais ne peuvent exécuter une reproduction industrielle d’après un modèle donné. Leur faible puissance d’assimilation explique leur état stationnaire depuis nombre d’années. Utilitaires dans leurs idées, ils ont l’esprit borné et les idées abstraites sont chez eux à peu près nulles. — Leur mémoire est de courte durée. L’imagination chez eux est plutôt la faculté qui reproduit ou imite les sensations que celle qui les crée. Ils n’ont ni poésie, ni histoire, ni traditions. Ils ont une crainte superstitieuse des oualapaton et des hannouch, hommes sauvages imaginaires, ainsi que des kachpikh, sorte de diables. Dans aucune des légendes des Yahgan le Dr. Hyanes ne voit de raison d'admettre chez eux une croyance à des êtres surnaturels ou à une vie future: d'où absence complète de sentiment religieux quelconque. Ils ne sont pas cannibales et ont l’anthropophagie en horreur. |
Langage. — Les Yahgan parlent bien leur langue et en font un grand usage pendant les longues nuits d'hiver.
L'auteur passe d’abord en revue les documents anciens sur la langue des Fuégiens et surtout les vocabulairs Tékénika (Yahgan) et Alakalouf recueillis vers 1830 par le commandant Firzroy. Les trois quarts de ces mots sont inexacts. Dans plusieurs tableaux fort intéressants le Dr. HyaDes met en regard les vrais mots actuels Yahgan et Alakalouf et ceux recueillis par Firzroy. — Il donne ensuite un vocabulaire méthodique de la langue Yahgan des environs de la baie Orange, à l’extrêmité $S. E. de l'ile Hoste. L'auteur donne, d’après sa constatation personnelle, les synonymes qui existent, souvent au nombre de 2, 8 ou davantage, pour un même mot. |
Les Yahgan ont des noms pour tous les endroits qui peuvent servir de lieu d'habitation : gamounakar (caverne, habitation), imülouch (ocre rouge), chouka-yagou (herbe blanche), ouayaçima (eau à la poéte). lacheaya (baie aux récifs), etc. Parmi les noms généraux relatifs à la flore, citons en passant le mot choun (racine) qui a servi à former: 1°. le mot choun-akar (hutte faite en racines d'arbre); 2°. le mot choun-ayen (femme adultère, c’est-à-dire racine morte, desséchée, tombant en poussière dès qu’on la touche). — Les mots relatifs
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aux diverses parties du corps sont très détaillés et indiquent une nation jadis fort civilisée. Rien que pour le pied, par exemple, il y a des mots pour indiquer le pied proprement dit, le dos du pied, la plante du pied, le talon, le gros orteil, le petit orteil et les trois orteils du milieu. Ils n’ont de noms particuliers que pour les choses qu'ils apprécient comme utiles ou nuisibles. La langue yahgan a plus de mots qu'aucune langue européenne pour exprimer les degrés de parenté. Mais, malgré la grande richesse de cette langue, environ 30.000 mots, il est à remarquer que sa numération ne va que jusqu’au nombre 8.
Les phrases reproduites par l’auteur prouvent la simplicité de la syntaxe de la langue yahgan. — L'article n'existe pas; le pluriel se forme invariablement en ajoutant le suffixe yamalin à la terminaison du singulier. Cette langue est agglutinative et polysynthétique. Les mots sont formés avec des racines modifiées par des affixes et accolées l’une à l’autre sans interruption.
En résumé, la langue yahgan contemporaine dénote un degré fort élevé de culture intellectuelle primitive, mais à la fois un certain abâtardissement actuel chez ceux qui l’ont employée. On peut expliquer le premier fait par le développement que dut atteindre, à une époque non encore déterminée, cette race, soeur des Botocudos actuels, qui étendit jadis son influence sur une grande partie de l’Amérique du Sud. Quant à la dégénérescence lente de cette langue et à la disparition actuelle d’une numération élémentaire qui dut un temps exister, on peut l’attribuer à des défaites successives que durent essuyer ces Indiens, lors de leur exode forcé devant le flot envahisseur des Tehuelches, des Tupis, des Caribes. Le découragement aussi dut s'emparer des Yahgan à la vue de cette région déshéritée de la nature qu'ils durent, acculés par leurs ennemis, adopter bon gré mal gré, tout en regrettant les contrées équatoriales luxuriantes du Brésil, d’où ils avaient été délogés sans espoir de retour: ces malheurs et ces tristes perspectives durent nécessairement influer sur les destinées linguistiques et morales de ce peuple.
Ecriture. — Les Yahgan n’en connaissent aucune espèce. Les missionnaires anglais ont adopté un certain alphabet pour les catéchiser en leur apprenant à lire et à écrire. Leurs efforts n’ont pas donné de résultats très sensibles.
Moeurs et coutumes. — Ils se nourrissent presque exclusivement de chair de baleine ou de phoque, de poissons et d'oiseaux, cuits sous la cendre ou sur des tisons. C’est à peine s’ils prennent quelques aliments végétaux, tels que champignons, racines d’armeria, miel de fleurs d’embotryum et de philésia. La poterie et les ustensiles de cuisine sont inconnus aux Yahgan. Ils se servent de cailloux chauffés au feu pour faire fondre la graisse et tiédir l’eau dans laquelle ils plongent ces cailloux. Ils emploient parfois des coquilles de grandes moules comme plats ou assiettes Leurs vases à boire sont des seaux en écorce de bois de maytenus, consolidés et cousus soit avec du fanon de baleine, de la peau de phoque, de l’aubier, du jonc, soit du fagus antarctica. Ils ne boivent que de l’eau, qu’elle vienne des ruisseaux, des lacs ou des mares.
Leur habitation la plus commune est la hutte en branches ou en troncs d’arbes. Ils y vivent accroupis ou couchés, serrés les uns contre les autres. Ils couchent sur de la paille et se mettent sur le corps pendant la nuit des peaux de loutre ou d’otarie.
Chauffage. — Dans le grand foyer central de leurs huttes brûle toujours un petit feu, comme chez les Botocudos et les autres grandes nations qui habitaient jadis la côte orientale du Brésil. Ce feu, qui constitue leur seul éclairage, est fait généralement du bois sec du fagus betuloides et du drymis.
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Vêtements. — Ils n’en ont pas à proprement parler. Les peaux de loutre, otarie, phoque, renard, ou cormoran ne leur servent que de manteaux ou couvertures. Les femmes ont un petit folium vitis ou cache-pudeur appelé machakana où machagana qui consiste en un triangle très court et étroit, suspendu entre les cuisses, en peau de guanaque dont le poil est tourné en dedans. Cet objet rappelle celui de même forme et usage, mais en terre cuite, trouvé dans l'ile de Marajo (Brésil) et appelé fambead, tamatiatang ou tamatia açoyaba.
Les Yahgan ne portent ni coiffure ni chaussure. La pluie ou les immersions accidentelles dans l’eau de mer constituent tous leurs soins de propreté. — Les hommes, les femmes et les enfants portent comme ornements des colliers de coquilles de photinula violacea ou de petits cylindres d'os d'oiseaux. Une parure de fête spéciale aux hommes consiste en un bandeau en plumes de l’aigrette de héron, blanches ou grises, placé autour du front. Les femmes ont des bracelets de poignets et de chevilles en peau de guanaco. La peinture du visage est employée surtout par les femmes, en rouge, blanc ou noir. Il indique l’état d'esprit du moment de celui qui l’emploie, par exemple, s’il pleure un parent ou un ami, et dans quelles conditions la mort s’est produite.
Occupations. — C'est une grande affaire pour eux que la construction de la pirogue. On la fabrique de 5 à 6 morceaux d’écorce épaisse de fagus betuloides, cousus avec du fanon de baleine ou de l’aubier de jeune fagus antarctica; on la garnit intérieurement de demi cercles de baguettes. Les pagayes ont 1 mètre 50 de long. Malgré les grandes précautions prises pour les consolider et les conserver longtemps, ces pirogues ne durent que 4 à 6 mois et les naufrages sont assez fréquents.
Chasse. — Les Yahgan tuent le phoque, la baleine et même le guanaque avec des harpons. C’est leur arme de chasse la plus usitée. Il y en a de plusieurs formes. Les plus communes sont en os et de deux espèces: l’une à pointe fixe avec une rangée de dents de scie, l’autre à pointe mobile avec une seule entaille. Dans les deux cas, la pointe est adaptée à un manche de 8 à 4 mètres de long en bois de fagus betuloides ou de drimys Winteri.
Les harpons mobiles servent à la chasse des otaries qu'ils guettent de leurs pirogues, Ceux en dents de scie fixes sur le manche servent à la chasse aux oiseaux, aux loutres et sont d’un emploi plus fréquent.
Il est à remarquer, comme coïncidence curieuse, que les Botocudos eux aussi emploient la flèche barbelée (ouagické nigméran) munie de son harpon, presque toujours mortel, pour frapper les grosses bêtes.
La fronde des Yahgan de la baie Orange est presque autant un objet d'ornement pour les hommes qu’une arme de chasse ou de guerre. Malgré ce qu’en disent certains voyageurs, ils n’y sont pas d’une adresse extrême.
Pièges — Chasse à la main. — Ils se servent de pièges ou collets pour prendre les oies et les canards, Mais l’usage de ces engins commence à disparaître. Ils chassent aussi à l'affût, dissimulés sous des feuillages, avec un canard comme appeau: ils étranglent les volatiles avec des lacets à noeuds coulants. D’autres fois ils se font suspendre par des lanières le long des falaises abruptes, et cassent la tête des oiseaux qu'ils y trouvent, entre leurs dents, sans leur laisser le temps de crier. \
Arcs et flèches. — Les Yahgan ne s’en servent plus que rarement et seulement pour tuer des oiseaux. À Ouchouaya, siége de la mission anglaise dans le canal du Beagle, les