CHAPITRE IL
L'œuvre colonisatrice de Flacourt.
Insuffisance absolue du gouvernement de Flacourt au point de vue agricole. — Médiocrité des profits de la Compagnie. — La colonisation religieuse. — Résultats avantageux au point de vue territorial dus aux expéditions des lieutenants de Flacourt et à sa persévérance. — Conséquences du système d’intimidation du gouverneur. — Appréciation générale,
Nous avons suivi le célèbre gouverneur dans les différentes péripéties de son existence, soit à Madagascar, soit en France. Nous avons pu constater qu'il l’avait consacrée presque tout entière à nous faire connaître et apprécier la grande ile africaine et surtout à nous la conquérir, et que, s’il n’avait pas trouvé la mort dans le pays qui avait été le théâtre de ses conquêtes et le champ de ses observations, 1l n'en avait pas moins péri au moment même où il s’y rendait pour la seconde fois. Il ne reste plus qu’à examiner l’œuvre d’une vie si agitée et à lui assigner un rang parmi celles des autres colonisateurs.
On chercherait vainement dans la relation de notre vieil auteur et dans les relations des siècles suivants les bons résultats que son gouvernement a amenés au point de vue agricole. Avoir envoyé à Bourbon des bestiaux qui devaient être la souche des nombreux troupeaux qui sont aujourd’hui une des principales richesses de cette île, avoir planté la vigne à Fort- Dauphin et fait cultiver quelques rizières aux environs, ce sont là sans doute des actes qu'il serait injuste de passer sous silence, mais qui paraissent bien insuffisants de la part d'un homme qui avait été désigné pour tirer parti des ressources du pays. Des terres dévastées, des récoltes brûlées, des villages incendiés, des troupeaux dispersés, voilà, à vrai dire,
les résullats les plus clairs auxquels il avait abouti *. Et ce qui est plus triste à constater, c’est que, loin d'encourager les habitants à la culture de leurs terres, loin d’v multiplier les plantations, il a laissé les contrées où ses gens avaient été en expédition dans la plus profonde misère et en proie à lafamine. Le P. Bourdaise rapporte que dès son arrivée à [tapère (1655) il fut très surpris de voir cette côte d’Anossi, autrefois si peuplée, complètement déserte. Il vint toutefois deux indigènes. « Ces pauvres gens, nous raconte en lermes émus le missionnaire, ne s’approchèrent de la chaloupe qu’en tremblant et refusèrent de se rendre à l'invitation qu'on leur faisait d'y entrer. Cependant cédant aux pressantes sollicitations, appuyées sur les promesses les plus formelles qu'on ne leur ferait aucun mal, ils finirent par se laisser embarquer et conduire au navire. Les voilà introduits par M. de La Forest. Ilen eut compassion et tous les passagers aussi en les voyant si maigres et si défigurés. C’étaient le mari et la femme. Quand on leur eut désigné le commandant, ils se jetèrent à terre pour implorer sa bienveillance et ils dirent que le pays était complètement ruiné, que toutes les habitations étaient incendiées. que leurs parents avaient péri par le feu, et qu'ils n'avaient plus rien à manger... ». Et ils ajoutèrent : « Il ya bien des années que les Français nous font la guerre ; tous les nègres, abandonnant le pays où ils s’établissent, se sont enfuis sur les montagnes et là meurent de faim. Un grand nombre ont déjà succombé » ?. Le témoignage du P. Bourdaise confirme d’ailleurs la sincérité des plaintes de ces indigènes : « Il y a en ce moment, écrivait-il à saint Vincent, une grande famine, et nous craignons pour la récolte du riz. Je voudrais que vous vissiez la misère de ces pauvres Indiens ; ils mangent jusqu’à
l'herbe crue comme les bêtes. On voit souvent les petits en-
1. Flacourt, éd. 16614, p. 120 et 128; Guet, Les origines de La colonisation à Bourbon, 116, Pouget de Saint-André, Correspondance inédile du comte de
Maudave, p. 72; 2. Mémoires de la Mission, t. IX, p. 496 : Lettre du P. Bourdaise à saint Vincent de Paul, 8 février 1655.
fans qui ont faim manger du sable; c’est un instinct de la nalure qui les y pousse, pour que les viscères ne se rétrécissent pas ‘. »
Quant à la Compagnie, elle avait recueilli peu de profits de l'administration de Flacourt. Sans doute le vaisseau qui était revenu en France en 1650 avait rapporté environ dix-huit tonneaux de bois de santal, une certaine quantité de cire, de gomme et d’aloës, trois mille trois cents cuirs *, et le gouverneur avait pu reprocher non sans raison aux associés de n’avoir envoyé aucun navire à Fort-Dauphin, depuis cette époque, pour prendre d’autres produits qu'on avait amassés, Mais vraisemblablement, si la Compagnie avait fait cette dépense, elle n’en aurait pas accru beaucoup plus ses dividendes, car la guerre avait entravé l'exploitation des ressources du pays. Flacourt n'a-t-il pas avoué lui-même que « sans la querre et s’il y eust eu un bon establissement de François l’on eust pu avec le temps tous les ans charger un grand navire de poivre blanc qui abonde dans l’île * » ? L’infériorité de l’œuvre commerciale et agricole de l’ancien gouverneur apparaît encore plus nettement lorsqu'on la compare à celle des colonisateurs de son siècle ou du siècle suivant. Combien plus pratique fut l’œuvre de Champlain qui fit défricher des terres, fonda des établissements commerciaux, des centres de groupement colonial et laissa à sa mort la colonie française du Canada en bonne voie de prospérité ; celle de Frontenac dont un des principaux mérites fut de ranimer le commerce au moment où il tendait à disparaître ; celle d'André Brue au Sénégal qui, non content de fonder des comptoirs, d'ouvrir des débouchés, accroîtra les recettes de la Compagnie dont il avait la direction de sept mille deux cent trente-neuf livres ! Combien plus fructueuses seront au siècle suivant les entreprises de Dupleix sous l'administration duquel le commerce français s’étendra dans