Klacourt, éd. 1661, Dédicace à Fouquet et p. B3, p
Mémoires de la Mission, t. IX, p. 208 : Lettre du P. Monnier au maréchal de La Meilleraye, 6 février 1656
jusqu’à la baie d’Antongil, ainsi que l’ile Sainte-Marie et diverses contrées de l’intérieur, avaient été reconnues par ses soins. Ces expéditions ont renouvelé et consacré les droits de la France sur le sud et l’est de Madagascar, droits incontestables dont l’origine remontait à la première occupation de Pronis et aux voyages de ses colons. C’est Flacourt qui, le premier, a constaté et confirmé ces droits de première occupation dans toute leur étendue et dans toute leur authenticité. C’est lui qui a appris à ses compatriotes qu'ils ne devaient pas ètre restreints à quelques points de la côte orientale et qu'ils s’étendaient à plusieurs contrées du sud et de l’intérieur.
Il serait certes exagéré de prétendre que le gouverneur de Fort-Dauphin a doté la France de la grande île de l’océan In- dien; mais il serait injuste, par contre, de méconnaître les
quelques résultats avantageux dus à la longue lutte qu’il avait soutenue contre les indigènes. Non seulement Flacourt a conservé à Louis XIV les territoires dont Pronis avait pris possession (Sainte-Luce, Fort-Dauphin, etc.), et quelques établissements que les Français avaient fondés au pays de Matatane et des Antavares, mais il a obtenu la soumission de toutes les peuplades du sud-est de Madagascar et conquis tout le pays d’Anossi. A la fin de la guerre, comme on l’a vu, un grand nombre de maîtres de villages avaient juré obéissance au roi de France et s'étaient engagés à payer tribut au vainqueur. |
Certes, ces résultats paraissent médiocres, si on les com-
pare aux résultats obtenus par les conquérants du xvi°, ou les célèbres colonisateurs des xvu et xvirr° siècles. Les territoires que Flacourt avait conquis à la France étaient loin d’avoir l'étendue et la richesse des empires que les Cortez et les Pizarre avaient donnés à l'Espagne. De même, ces territoires pouvaient sembler aux contemporains d’une mince importance, en regard des vastes domaines que Samuel Champlain venait de léguer à son pays. Est-il besoin enfin d’opposer la conquête de la province d’Anossi à celle d’une grande partie de l’Inde par l'illustre patriote du siècle suivant, Dupleix?
Mais la possession d’un pays aussi fertile ne valait-elle pas les acquisitions du Portugais Alvarez Cabral sur la côte du Brésil, celles des du Plessis, du Poincy, etc., aux Antilles? Les contrées qu'André Brue occupera plus tard au Sénégal mériteront-elles plus que la pointe sud-est de Madagascar d'exciter les convoitises des Européens? Les dix lieues carrées que Maudave obtiendra des Malgaches seront-elles plus appréciables !?
Par malheur ce n'étaient là que des succès éphémères. La soumission des naturels n’était que temporaire. Ils devaient chercher bientôt l’occasion d’assouvir leurs secrets désirs de vengeance. Si l’on ne doit point considérer l’incendie de Fort- Dauphin, qui survint peu de temps après le départ de Flacourt, comme une preuve manifeste de leurs mauvaises intentions, mais Comme un événement purement fortuit*, iln'en est pas moins vrai que les représailles commencèrent presque aussitôt après la mort de Pronis, qui semble avoir consacré sa seconde administration à réparer ses premiers torts. Et certes, les attaques que subit la colonie ne furent pas moins rudes que celles de l’époque précédente. Andrian Panolahé souleva les peuplades contre les Français et ourdit plus de complots que jamais. Quatre ou cinq villagés voisins du Fort- Dauphin firent cause commune avec les rebelles qui se livrèrent à des incursions continuelles dans le pays conquis par Flacourt et massacrèrent impitoyablemeut tous ceux qui se refusaient à les suivre dans leur rébellion. On finit, ilest vrai, par s'emparer de la personne de Panolahé. Mais peu de temps après, un autre chef des rebelles occupa la campagne avec deux cents indigènes, semant partout la terreur, de telle sorte qu'il y eut moins de sécurité que jamais pour les colons qui s’aventuraient sans escorte dans lés environs du Fort.
Déspériers, un des officiers français qui élaient venus récemmént dans l’île par le navire du duc de La Meilleraye et
1. Pauliat, La Nouvelle Revue : Madagascar, mai-juin 1884. 2. Mémoires de la Mission : Lettres du P. Bourdaise à La Meilleraye, t. IX, p. 228 et 229,
qui avait pris la direction de la colonie à la mort de Pronis, fit marcher contre cette troupe et les gens de la vallée d’Amboule qui avaient pris parti pour son chef, douze cents Malgaches, commandés par quarante Français. Ce déploiement de forces obligea les rebelles à se retirer dans les bois. Il n’en fallut pas moins observer la plus grande prudence, et ceux qui négligèrent les recommandations qu’on leur fit à cet égard payèrent la plupart du temps leur témérité de leur vie. C’estainsi qu'un Français nommé Grandchamps, ayant été assez mal avisé pour s’en aller seul dans un village ennemi, fut égorgé par les naturels, qui portèrent sa tête à Andrian Tserong, devenu, depuis la mort de Ramach, le chef le plus puissant de la province d'Anossi'. Il est incontestable d'ailleurs que les chefs des Français ne se sont pas efforcés d’épargner aux vaincus de nouveaux sujets d’irritation. Témoin ce commandant de La
Forest qui ordonnait à ses gens de massacrer quelques chefs
indigènes et leurs femmes, dont le seul crime consistait à ne lui avoir point apporté de cristal de roche.
Cet acte odieux devait d’ailleurs recevoir son châtiment. Le commandant fut attiré peu de jours après dans un guet-apens où il périt avec cinq soldats qui formaient son escorte. Le gouverneur apprit cettenouvelle du lieutenant Belleville. Per-
suadé qu’il fallait voir dans cet assassinat l’œuvre des grands d’Anossi, il ordonna d'en arrêter plusieurs avec leurs familles,
entre autres Andrian Machicore. En vain, ces chefs protestèrent-ils de leur innocence, Despériers les fit tuer par ses gens à coups de sagaies.après avoir pillé et brülé leurs cases et les avoir obligés à recevoir le baptème*. Un Français, marié à la fille d’un maître de village et soupçonné pour cela d’'exciter les indigènes à la révolte, subit le même sort,
Ces atrocités terrorisèrent les autres chefs du pays et les
maintinrent pendant quelque temps en respect, mais le suc-
1. Lettre du P. Bourdaise à saint Vincent de Paul, 19 février 1657 (Mémoires de la Mission, t. 1X, p. 287 et 288).
2. Flacourt, éd. 1661, p. 415, 433; Mémoires de la Mission : Letttre du P: Bourdaise, 10 février 1656, t. IX, p. 239 et suiv.
cesseur de Despériers, Chamargou, qui était venu à Fort- Dauphin par le navire de La Roche Saint-André, ayant usé du système d’intimidation de Flacourt, mulüplié les razzias, les pillages et les massacres, provoqua de nouveaux mécontentements et de nouvelles représailles‘. Cette fois, les indigènes employèrent la ruse. Andrian Manangha fit semblant de se ranger du côté des Français et, pour mieux les persuader de la sincérité de ses intentions, il demanda à recevoir le baptême. C’est de cette manière qu'il parvint à attirer dans une embuscade et à assassiner le P. Étienne, missionnaire qui avait accompagné Chamargou dans son voyage à Madagascar*. Ce ne fut pas d’ailleurs le seul acte de vengeance que commirent les naturels. Il fut suivi bientôt du massacre de quarante Français qui furent surpris au moment où ils étaient occupés à couper de la canne à sucre.
La situation s’aggrava à ce point que les colons, cernés de tous côtés, étaient sur le point de tomber entre les mains de leurs ennemis, lorsqu'ils reçurent un secours tout à fait inattendu d’un de leurs compatriotes, Lacase, qui, venu dans l’île quelques années auparavant, avait su se concilier les bonnes grâces d’un chef puissant et avait épousé sa fille. Grâce à son énergie, à sa bravoure et à ses alliances, ils purent résister aux attaques des Malgaches et même soumettre de nouveau le pays d'Anossi à l’autorité de la France. Mais la générosité et la bravoure de Lacase le rendirent si populaire parmi les Français et les insulaires que Chamargou en conçut une vive jalousie et tenta de le faire périr. Informé de ce qui se méditait contre lui, Lacase se réfugia dans l'intérieur des terres avec une petite troupe*. Après son départ les indigènes ne se montrèrent que plus hostiles à l'occupation de leur pays par les Français, et leurs sentiments malveillants à l’égard de leurs vainqueurs se manifestèrent pendant toute la seconde moitié du xvrr° siècle.
1. Mémoires de la Mission : Lettre du P. Bourdaise, t. IX, p- 321.
2. Charpentier, Relation, ouvr. cité, p- 32, 33; Deschamps, Histoire el géographie de Madagascar, Paris, 1884, p. 56 et 57.