‹ Etienne de FlacourtChapitre 6 sur 157 · LES PRÉCURSEURS DE FLACOURT · texte numérisé non relu

LES PRÉCURSEURS DE FLACOURT

le Premières immigrations. — Colonies africaines, juives, chinoises, malaises, arabes à Madagascar.

IT. Premières relations des Européens avec les indigènes. — Les explora-

tions portugaises et la traite des esclaves au xvre siècle; les essais de prosélytisme et les relations commerciales des Portugais avec les Malgaches au commencement du xvrie siècle. — Passage de quelques navigateurs hollandais et anglais à Madagascar; tentative de colonisation de Powle Waldegrave vers l'année 1644.

II. Premières relations des Français avec les indigènes. — Les aventuriers et les entreprises individuelles. — Tentative de colonisation officielle en 1642 : La Compagnie de l'Orient et Pronis. — Étienne de

Flacourt est désigné pour remplacer Pronis à Fort-Dauphin.

On s’accorde généralement à reconnaître qu’aux peuplades de race indonésienne qui, dès une époque très reculée, avaient été portées par les flots vers la grandeîle de l'océan Indien et l'avaient occupée, sont venues se joindre plus tard des colonies deraces diverses, africainesetasiatiques. Longtempsavantl'ère chrétienne, Madagascar dut recevoir de nombreux immigrants noirs, entre autres des tribus nègres de Bantous ou de Cafres

de Mozambique. À uae époque non moins lointaine, cette île

semble avoir été aussi fréquentée par des Juifs et des Chinois dont les navires allaient faire da trafic jusque sur la côte de Sofala. Les premiers s’établirent propablement dans l’île Sainte-Marie et la partie de la côte qui lui est opposée, peutêtre même plus au sud, dans le pays d’Isaka. Quant aux Chinois, qui avaient abordé à quelques ports du sud et du sudouest, il est vraisemblable qu'ils y fondèrent des comptoirs”.

Après la venue de ces Juifs et de ces Chinois, un temps très long s'écoula pendant lequel aucune immigration importante ne se produisit. Puis vers le 1ix° ou le x° siècle, des Malais vinrent s'établir au sud-est de l’île. [ls furent bientôt refoulés par les peuplades qui occupaient déjà cette contrée, et furent contraints de se réfugier dans le massif central. Là, ils rencontrèrent une tribu indonésienne, les Vazimbas, avec lesquels ils ne tardèrent pas à entrer enlutte*.

C'est à peu près à la même époque (1x° ou xe siècle) qu'il faut placer la première immigration des Arabes dans la

1. Voir A. Grandidier, Revue scientifique, 11 mai 1872 : Un voyage scientifique à Madagascar, p. 1071 et 1085 ; Mémoire de l'Instilut, 25 octobre 1886 : Madagascar et ses habilants, p.9 et suiv.; Histoire de la géographie de Madagascar, 1892, p. 105, 17, 110 a ; Bulletin de la Sociélé de géog. de Paris, avril 1872, p. 319 et 380; Revue des sciences pures el appliquées, 30 janvier 1895; de Quatrefages, Introduction à l'élude des races humaines, p. 396; Max Leclerc, Les peuplades de Madagascar, p. 6-22. M. Gabriel Ferrand prétend qu'il n'y a pas eu d'immigration juive à Madagascar. Les prétendues pratiques israélites que l’on a cru retrouver dans l’île, ne seraient, d’après lui, autre chose que des pratiques musulmanes (Les musulmans à Madagascar, 1re partie, p. 41). Mais on peut lui répondre que les préteudues pratiques musulmanes sont probablement dérivées du judaïsme.

Il faut ajouter que M. A. Grandidier a remarqué à Madagascar des usages très particuliers d’une origine indienne probable (Revue scientif., mai 1872, p. 1086, texte et note 4).

Pour M. Max Leclerc, il n’y aurait rien d’impossible à ce que les sectes bouddhistes de Ceylan, remarquables par leur prosélytisme, aient envoyé des missionnaires à Madagascar. « Il est de fait, dit-il, qu'au milieu de la confusion incxtricable des superstitions et des croyances religieuses de l'île, on rencontre des traces fort nettes de pauthéisme et même de la croyance à la métempsycose » (Les peuplades de Madagascar, loc. cit., p. 59).

2. Voir A. Grandidier, Mémoire de l'Institul, p. 18 ; Max Leclerc, Loc. cit., p 28 et suiv. Les traditions hovas nous ont conservé le souvenir des guerres que les Vazimbas ont eu à soutenir avec les immigrants d’origine malaise et qui sc sont terminées vers 1600 (A. Grandidier, Mémoires de la Soc. philomathique, 1888, p. 157). »

grande île. A la suite d’une révolte, qui avait éclaté en Arabie, les Emozaidij ou sectateurs de Zeyd, arrière-petit-fils du gendre de Mahomet, Ali, durent s’enfuirt. «Je crois, dit M. Gran didier, que c'est une branche de ces Emozaidi (Echya-Zeyd) qui s'est réfugiée à Madagascar et y a fondé au xe siècle la colonie arabe dont on trouve les traces sur la côte sud-est, celle des Zafy-Raminia {Zafy-Ra-Emin ou Zafy-Ra-Emineh) et des Anakara »?. Ces nouveaux venus durent soutenir une lutte acharnée contre une triba indigène qui habitait ce pays et vraisemblablement pillait ses voisins.

La légende rapporte qu'ils les vainquirent à Antanifotsy, village de la côte orientale*.

Quelques siècles après, probablement au rx° siècle, les Zafy- Kasimambo, musulmans de la côte orientale d'Afrique qui trafiquaient sur la côte nord-ouest de l’île, longèrent les côtes et arrivèrent jusqu à Matatane, sur la côte sud-est. [ls y étaient venus sans doute pour y faire du commerce, mais aussi pour instruire les indigènes dans la religion de Mahomet et s’établir dans cette contrée. Mais les Zafferaminia qui l’occupaient depuis longtemps ne voulurent point se laisser déposséder par ces nouveaux immigrants, et tentèrent de les soumettre à leur autorité. De là une lutte où ils furent vaincus et en grande partie massacrés. Ceux qui survécurent à cette défaite durent quitter le pays et se réfugier de’différents côtés. Les uns, les Antambahoaka, se retirèrent vers le nord, les autres, les Antanosy, vers Le sud. El semble cependant que leurs femmes et leurs enfants furent épargnés et reçurent des terres propres à la culture, ainsi que des prairies pour y élever du bétail. Quoi qu’il en soit, les nouveaux possesseurs du sol s’y mulliplièrent et y tinrent de nombreuses écoles où ils enseignaient à lire et à écrire les caractères arabes". Ainsi la seconde immi-

1. À. Grandidier, Histoire de la géographie, loc. cit., p. 26, note 5. 2. 1d., ibid , p. 21, note a.

3. À. Grandidier, Hist. de la géographie, loc. cit., p.98, note 21; 99, note 24 ;

105, note «. = 4. A. Grandidier, Bull. Soc. de géogr. Paris, 1er trimestre 1886 : Lescanaurel les

lagunes de la côte orientale à Madagascar, p. 89; Max Leclerc, loc. cit., p. 31-46.

gration des Arabes paraît avoir été entreprise dans des vues de prosélytisme. C’est en cela qu’elle se distingue de la première qui fut, au contraire, un événement purement fortuit.

Les Asiatiques et les Africains avaient vu depuis longtemps la grande île, alors que les Européens en ignoraient l’existence. Les anciens, Grecs et Romains, avaient, il est vrai, connu sous le nom de Menuthias une île qui semble bien être aotre Madagascar? ; mais ils ne l'avaient jamais visitée. Au xitte siècle le voyageur vénitien Marco Polo avait aussi parlé d’une île qu'il désignait sous Le nom de « Madeigascar » et dont il vantait les richesses*. Mais ses récits passaient pour fabuleux; de plus au moyen âge on voyageait peu. Il n’est donc pas étonnant qu'à une époque où le cap de Bonne-Espérance

1. Les auteurs anciens qui se sont particulièrement occupés de la côte orientale de l’île s'accordent presque tous pour placer à Matatane (Matitanana) les colonies arabes auxquelles donnèrent naïissauce les colonies musulmanes (voir G. Ferraud, Les musulmans à Madagascar, 1r° partie, p. 51). « Les chefs du pays d’Ambolo, dit le D' Catat, ont conservé presque intactes une foule de coutumes arabes, réminiscences curieuses d'invasions musulmanes sur la côte orientale, leur pays d’origine » (Tour du monde, 22 déc. 1894 : Voyage à Madagascar, p. 386). D’après M. Max Leclerc, vers la même époque (xv® siècle) où M. A. Grandidier place la seconde immigration arabe à la côte sud-est, il y en eut une autre à la côte nord-ouest (loc. cit., p. 39 et 40). Mentionnons aussi l'opinion de M. Gabriel Ferrand (Les musulmans à Madagascar, 2e partie, p. 64 et 65), d’après laquelle les Zafy-Kasimambo ne seraient pas venus de la Mecque et n'auraient pas une origine arabe.

Selon le P. de la Vaissière, des relations commerciales auraient existé dès une époque fort reculée entre les Persans et les Malgaches. MM. Guillain et Delagrange ont, de leur côté, recueilli des traditions qui leur ont fait croire à une importante immigration des Persans sur la côte nord-ouest de la grande ile. Ils auraient fondé au commencement du xvr° siècle divers établissements à Nossi-Comba, Mahajamba, Boueni, baie de Bombetok et baie de Bali (Max Leclerc, loc. cit., p. 41, texte et note 2).

2. À. Grandidier, Histoire de la géographie, loc. cit., éd. 1892, p. 1-11.

3. M. A. Grandidier nous paraît avoir démontré d'une façon irréfutable que la description de Marco Polo s'applique à Mogdicho et non à l'ile que nous nommons Madagascar (Hist. de la géogr., 1892, p. 24-32). M. G. Ferrand croit cependant que le Madeigascar de Marco Polo désignait véritablement la grande île africaine (Les musulmans à Madagascar, 2° partie, p. 83-94). *

n’était pas encore doublé, aucun navigateur n’ait cru nécessaire d'aller vérifier ses assertions.

La première nouvelle authentique de l'existence de Madagascar ful apportée en Europe sous le règne de Jean IL de Portugal, le T mai 1487. Ce roi avait, dès l’année 1486, chargé deux hommes versés dans la langue arabe, Pierre de Covilham et Alphonse Paiva, de prendre des renseignements sur l’Abyssinie et la route de l'Inde. Munis de lettres pour le Prêtre Jean, ils s’embarquèrent pour |l'Égypte. Du Caire ils se rendirent par la mer Rouge à Aden où ils se séparèrent. Covilham se dirigea vers l'Inde et Paiva vers Souakim en Abyssinie. Mais auparavant ils avaient désigné le Caire comme lieu de leur futur rendez-vous. Après avoir séjourné quelque temps à Cananor et à Goa, Covilham partit pour Sofala, port de la côte orientale d'Afrique. C’est dans cette ville qu'il recueillit quelques renseignementssurl'île Saint-Laurent, que les Arabes nommaient l’île de la Lune. Il entendit parler des ressources de ce pays en clous de girofle, cannelle et gingembre. Il résolut de ne pas s’aventurer plus loin avant que les précieuses informations qu’il possédait, fussent connues de ses compatriotes. Dans ce dessein, il revint en Égypte où il rencontra des envoyés du roi Jean qui lui apprirent la mort de son compagnon.

Il remit à l’un d'eux qui retournait en Portugal des lettres pour le roi. Ces lettres rapportaient entre autre choses que les navigateurs qui descendraient la côte de Guinée étaient assurés d'atteindre l'extrémité du continent, et que s’ils continuaient la route vers le sud, ils arriveraient à l'Océan de l’est d’où le meilleur moyen à prendre pour aller aux Indes serait de demander le chemin qui menait à Sofala et à l’île de la Lune. C'est ainsi que Jean IT eut des renseignements précis sur la navigation dans l'océan Indien et l'existence de Madagascar*.

1. Castanheda, Histoire des Indes, trad. Grouchy, MDLIIH, p. 3; Major, The life of Prince Henry the Navigator cité par Oliver : Madagascar, t. 1, p. 5 et suiv.

Son successeur, Emmanuél, résolut d'achever l’œuvre si noblement commencée. On avait des renseignements sur la route à suivre pour aller aux Indes et sur la côte orientale d'Afrique, depuis l'Égypte jusqu'à Madagascar. Il ne restait plus qu’à s’aventurer sur la route indiquée et à reconnaitre le sud-est de l'Afrique, c'est-à-dire la faible partie du continent qui s'étend depuis la hauteur de Madagascar jusqu’au cap de Bonne-Espérance. Le roi confia cette mission à un marin expérimenté et brave, Vasco de Gama. On sait comment l'intrépide navigateur parvint à doubler le cap de Bonne- Espérance. Sa flotte passa non loin de Madagascar, sans la voir (1497). Deax ans plus tard an autre navigateur portugais, Pedro Alvarez Cabral, passait dans ces parages et n’était pas plus heureux que Gama. Parti du Brésil pour les indes orientales, il eut à subir près du Cap une violente tempête. Les navires qui composaient sa flotte furent séparés les uns des autres. Le vaisseau de Cabral doubla le cap sans que l’équipage s’en aperçût. Cependant le pilote reconnut aussitôt sa route et longea la côte orientale d'Afrique. Le vaisseau de -Cabral fut ensuite rejoint par ceux qui s’en étaient écartés. ‘Un seul manquait ; c'était le navire commandé par Diogo Diaz. C'est à ce marin que le hasard réservait la gloire de voir le premier la grande île africaine‘.

Ne sachant où il allait, Diogo Diaz ne s’approcha pas du continent africain, ainsi qu'il aurait dû le faire. Il fut poussé de l'autre côté de Madagascar, c’est-à-dire vers la côte orientale qu’il crut être la côte de Mozambique. Il la longea avecsoin et arriva à la pointe septentrionale de l’île. Là, il tourna vers l’ouest ; un vent favorable le porta sur la côte occidentale. Il reconnut alors qu'il avait côtoyé une île et qu'il s'était égaré. Comme il avait vu cette île le jour de la fête de la Saint- Laurent, il lui donna le nom de ce saint (4500).

1. Castanheda, qui a raconté les vicissitudes de la flotte de Cabral n’a point mentionné la découverte de Diogo Diaz. Il s’est contenté de dire, après avoir parlé de la dispersion des navires : «et Diogo Diaz s'en alla seul d’un autre côté à la miséricorde de Dieu » (loc. cil., p. 16 et suiv.).

Ea continuant sa route, il arriva à un port bien abrité contre les vents où il rencontra des indigènes qui lui apportèrent des poules, des ignames et des fruits et auxquels il fit distribuer en échange, des couteaux, des haches et des grains de corail. La mort de plusieurs hommes de son équipage le décida à parür pour Mozambique où il apprit à son capitaine général Pedro Alvarez Cabral ce qu’il venait de découvrir. La nouvelle de cette découverte fut apportée par ce dernier à Lisbonne vers le milieu de l’année suivante ‘. Cette nouvelle ne semble pas toutefois avoir eu un grand retentissement en Portugal. On était alors très préoccupé d'exploiter les richesses de l’Inde dont la route par mer venait d’être connue. Aussi, malgré l'heureuse situation de l’île sur le chemin des contrées riches en épices, et sa réputation de fertilité, aucune expédition ne fut décidée tout d’abord pour aller explorer le pays.

Les premiers navires qui y abordèrent y furent poussés par la tempête. Le 10 août 1506, Ruy Pereira Coutinho, capitaine d’un des navires de la flotte de Tristan da Cunha qui se rendait aux Indes, fut contraint par le mauvais temps de jeter ancre dans un port de la côte occidentale auquel il donna le nom de Bahia Formosa *. Dès son entrée dans le port, Ruy

4. Monumentos para a Historia das conquistas dos Portuguezes. Lisboa, 1858 : Pedro Alvarez Cabral, anno 1500, t. I, 1re série. Historia da Asia, p. 152 et suiv.; A. Grandidier, Hist. de la géogr., éd. 1892, p. 38.

Depuis le xvit siècle jusqu’à nos jours, la plupart des auteurs avaient prétendu que l’honneur de cette découverte devait revenir à Tristan da Cunha . qui aurait vu l’île le premier en 1506 et lui aurait donné le nom de Saint-Laurent. M. A. Grandidier a le premier rectifié cette erreur. Il assure (Histoire de la géographie de Madagascar, édit. 1892, p. 36 et 38) que la découverte de l'île et la dénomination de Saint-Laurent doivent être attribuées à Diogo Diaz, marin portugais, qui avait accompagné le capitaine Pedro Alvarez Cabral dans son voyage aux Indes. Nous avons adopté et repris cette opinion.

2, Bahia Formosa n’est autre chose que la baie de Boina sur la côte occidentale. C'est Ruy Pereira qui lui aurait donné le premier ce nom (10 août 1506) (voir A. Grandidier, Hist. de la géog., édit., 1892 : Tableaux, p. 121). D’après Joâo de Barreira (Commentarios do Grande Afonso Alboquerque, capitam geram que foy das Indias orienlaes, em lempo do muilo poderoso Rey dom Manuel, a primeiro desle nome. Lisboa, 1570, p.11) ; et Barros, Da Asia, Decada sequnda, Parte primeira, anno MDCCLXXVIT, fol. 6 et 391, Ruy Pereira aurait abordé à Matatane et c’est de là qu'il aurait ramené ces deux indigènes. Nous n’avons pas adopté cette version qui nous paraît inexacte. C'est à Bahia Formosa qu'avait d’abord atterri ce navigateur, et c'est là qu’il avait

Pereira vit venir une barque où se trouvaient dix-huit indigènes Ceux-ci consentirent à monter à bord du navire et ne manifesièrent pas la moindre crainte. Comme quelques-uns portaient des bracelets d'argent, on leur demanda où ils s'étaient procuré ce métal. Ils firent comprendre par signes qu'il se trouvait en abondance du côté de Matatane. Ils assurèrent aussi que ce pays produisait quantité de clous de girofle et du gingembre. Après avoir obtenu ces renseignements, le capitaine mit à la voile pour Mozambique. Il emmenait avec lui deux indigènes dont la présence devait prouver à Tristan da Cunha qu'il avait abordé à Madagascar.

Arrivé dans cette ville, Ruy Pereira raconta à Tristan da Cunha ce qu'il avait appris sur les ressources de la grande île. Pour montrer sa véracité, il prit comme interprète un Maure nommé Bogima qui connaissait bien ce pays et confirma ses renseignements. L’amiral s’apprêtait alors à parür pour l'Inde. Malheureusement le temps n’était guère favorable à la navigation. Cette circonstance et les rapports merveilleux que venait de Jui faire le capitaine sur Madagascar contribuèrent à modifier ses projets. Il lui parut qu’un pays où l’on trouvait des clous de girofle et du gingembre devait produire d’autres épices. Si le fait élait prouvé, n’aurait-on pas découvert par là même une autre Inde? En tout cas, pensait-il, quand bien même on ne parviendrait pas à y trouver d’autres plantes que celles qu'avait indiquées Ruy Pereira, on aurait toujours l'avantage d'envoyer en Portugal des navires chargés de ces produits. Il est probable aussi qu'il espérait s’y procurer des esclaves. On sait en effet que, dès cette époque, les Portugais faisaient la traite des nègres sur la côte d'Afrique, et que le Brésil devint bientôt un des principaux débouchés de ce honteux trafic. |

Quoi qu'il en soit, da Cunha communiqua ses intentions aux capitaines de la flotte et à son collègue Albuquerque. La

obtenu des renseignements sur le pays de Matatane. Osorius parle de Bahia Formosa et non de Matatane, fol. 144 : De rebus Emmanuelis regis Lusitaniæ, Coloniæ Agrippiniæ, anno MDLXX VI.

plupart des capitaines furent de son avis. Mais Albuquerque, qui craignait de perdre le temps propice à la navigation, déclara au contraire qu'il fallait hâter le plus possible le départ pour les Indes. Le voyage à Madagascar fut néanmoins décidé, L'amiral partit en compagnie d'Albuquerque, des capitaines Manuel Telles, Antonio de Campo, Job Queimado, Ruy Pereira, Joao Gomez d'Abreu, Tristan Alvarez, Francisco de Tanara et du Maure Bogima.

Le premier mouillage qu’ils aperçurent sur la côte occidentale fut une anse située en face de Mozambique, et à laquelle le fils aîné de l'amiral, Nuno da Cunha, donna le nom de Dona Maria da Cunha‘. Le temps n'étant pas assez sûr pour poursuivre la route jusqu'au pays de Matatane, on jeta l’ ancre en cet endroit (8 décembre 1506).

L'amiral envoya à terre les capitaines Job Queimado et Antonio de Campo, accompagnés de Bogima. Leur mission consistait à lâcher d'attirer à la côte les indigènes des environs. Is n’en eurent pas la peine. Ceux-ci vinrent en grand nombre à leur rencontre, et s’entretinrent avec Bogima comme s’ils l'eussent connu depuis longtemps. Après leur avoir appris le motif de l’arrivée de l’amiral dans leur pays, le Maure leur demanda de le conduire à leur chef. Mais à peine eut-il quitté ses compagnons, qu'il fut roué de coups par les indigènes. Ils l’auraient mis à mort sans l’arrivée des Portugais, qui tirèrent sur eux quelques coups de mousquet. Tristan da Cunha voulut se venger des naturels et leur infliger un châtiment exemplaire. Mais ceux-ci, prévoyant sans doute le sort qui leur était réservé, se retirèrent prudemment dans les bois des alentours et ne lui en fournirent pas l'occasion.

Le jour suivant, l'amiral quitta ces parages et s’en alla trois

1. Nuno da Cunba lui aurait donné ce nom par amour pour cette dame, fille de Martin Silveira. alcade major de Terma. Dona Maria était reçue chez la reine où Nuno da Cunha l’aima et l’épousa (Barros, Dec. 11, liv. II, fol. 8, 1771). D'après M. A. Grandidier, ce golfe serait la baie de Boina (Hist.de la

gé0g., éd. 1892: Tableaux, p. 121). D'autres l'ont appelé la baie de la Conception, parce qu’on l’a découverte le 8 décembre 1506, jour où l'Église célèbre cette fête (Barros, ibid., et À Grandidier, tbid.).

lieues plus loin. Là les Portugais s'emparèrent d’un chef de village qui les conduisit dans une île située au milieu de la baie de Lulangane'. Sur l’ordre de Tristan da Cunha, cinq cents personnes, en majeure partie des femmes et des enfants, et vingt hommes au nombre desquels se trouvait le chef indigène, furent emmenées captives. Plus de deux cents de ces malheureux se noyèrent pendant la traversée de l’île à la terre ferme. Les pirogues trop chargées avaient sombré. D’autres furent massacrés en voulant opposer de la résistance. Le lendemain on vit arriver un grand nombre de pirogues. Elles amenaient près de six cents indigènes qui venaient offrir leur yie pour sauver celles de leurs femmes et de leurs enfants.

L'amiral consentit à rendre la liberté à ceux qu'il s'était d’abord proposé d'emmener comme esclaves.

Pour prix de cette faveur, il exigea des indigènes qu'ils lui amenassent des vivres et du bétail. Ils devaient en outre lui apporter des renseignements sur le pays et l’origine des habitants.

Trop heureux de retrouver ce qu'ils avaient de plus cher, ceux-ci retournèrent à leur village et revinrent peu de temps après avec une quantité de provisions. Aux questions de l’amiral, ils répondirent en assurant que le pays produisait un peu de gingembre, mais ils déclarèrent qu'ils ignoraient s’il y avait dans l’île du girofle et de l'argent. Tout ce qu’ils avaient appris, c’est que de l’autre côté de l’île, au sud, vers Matatane, les habitants portaient des bracelets en argent. Quant à l’origine des naturels, elle ne leur était guère mieux connue. Ils les regardaient comme des Cafres, ajoutant qu’on trouvait seulement sur la côte quelques villages maures. Da Cunha se montra peu satisfait de ces renseignements. Persuadé que ces gens lui avaient caché la vérité par jalousie des Portugais, il donna le lendemain même le signal du départ pour le village

4. Cette baie serait la baie de Mahajamba, et la rivière Lulangane, celle de Sofia (Codine, Mémoire géographique sur la mer des Indes, p. 128). Le village de Lulangane serait celui qu’on désigne aujourd’hui sous le nom de Langany (A. Grandidier, Hist. de la géog., éd. 1892, p. 124).

de Sada‘. De là, il se dirigea vers le nord, et arriva le 25 décembre 1506 à la pointe septentrionale de l’île à laquelle il donna le nom de cap Natal* pour l'avoir découvert le jour de Noël, Des vents contraires l’empêchèrent de doubler ce cap et le déterminèrent à modifier son plan de voyage.

On convint qu'Alphonse Albuquerque retournerait à Mozambique pour s'occuper des préparatifs du voyage aux Indes. Quant à Tristan da Cunha, il s’en irait avec les autres navires commandés par Francisco de Tonara, Ruy Pereira, Joao Gomez d'Abreu, vers le pays de Matatane pour s’assurer si, comme on leur avait dit, l’on pouvait y trouver du girofle, du gingembre et de argent. Mais la tempête vint déjouer ces nouveaux projets. Le vaisseau de l'amiral dut retourner à Mozambique où il parvint non sans difficulté. Le navire de Ruy Pereira, qui le précédait, sombra dans la tourmente. Le capitaine périt. Le maître du navire, le pilote et treize hommes de l’équipage réusstrent seuls à se sauver. Dans d’autres parages, Joao Gomez d’Abreu n’eut pas un meilleur sort. Il parvint, ilest vrai, à doubler le cap Natal, et jeta l'ancre dans le port de Matatane où il fut bien accueilli par les indigènes. Mais une violente tempête s'étant élevée pendant qu'il était sur la terre ferme, son navire prit le large, et on ne le revit plus. Ce capitaine mourut de désespoir à la pensée de ne plus retourner dans sa patrie. Ses compagnons se confièrent à une barque qui devait les ramener à Mozambique et furent assez heureux pour rencontrer un autre navire portugais qui les y conduisit ?.

Les dangers que Tristan da Cunha venait de courir sur les côtes de l’île Saint-Laurent, et probablement aussi le désir de satisfaire aux instructions du roi en continuant sa route vers

1. Aujourd’hui Anorontsangana (Grandidier, Histoire de la géographie, éd. 1892, p. 38, note 2).

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