Mémoires de la Mission, t, IX, p. 18 et suiv. 2. Ibid
appelle ironiquement le père de famille. Flacourt, qui se trouvait lui-même dans une situation embarrassée, et qui ne recevant aucune nouvelle de la Compagnie, redoutait l'avenir, se croyait tenu de distribuer les vivres ou les médicaments avec la plus grande parcimonie. Aussi accueillait-il les plaintes et les demandes du P. Nacquart avec la plus mauvaise grâce, le renvoyant à son bréviaire et le priant de ne se point mêler des affaires temporelles. Il se montrait d'autant moins disposé à faire droit à ses réclamations qu'il le soupçonnait de pousser ses subordonnés à tenir sur son compte des propos désobligeants, qu'il le regardait comme le fauteur de tout leur mécontentement, et queses prévenances à leur égard lui paraissaient de nature à entretenir parmi eux des ferments de révolte.
Mécontent, à juste titre, de se voir rebuté et suspecté, le P. Nacquart se plaignait à saint Vincent de Paul de ne recevoir aucun secours du chef de la colonie, en dépit des promesses qu'on lui avait faites avant son départ. « Vous nous aviez mandé, lui écrivait-il, que ces Messieurs nous donneraient les choses nécessaires pour la nourriture et le vêtement, et M. de Flacourt, d’après ce qu’il m'a dit à La Rochelle et ici, n'entend pas fournir de vêtements, en sorte que, pour ne pas le contrister, j’ai employé à La Rochelle en étoffe, en linge et autres menues nécessités, environ les deux tiers de ce que vous mous aviez envoyé d'argent, sans quoi je ne porterais plus l’habit de prêtre, non plus que M. de Bellebarbe qui est à présent vêtu de gris. J'ai dépensé ici le reste à l’exception de six écus, pour avoir les choses nécessaires et suppléer au trop peu que l’on m'a donné pour aller visiter les pauvres à la campagne : éclaircissez-vous de cela, si vous envoyez ici quelqu'un et spécifiez tout afin qu'il n’y ait pas mésintelligence. J’ai mieux aimé dépenser tout que d’avoir la moindre parole et je me suis encore engagé pour cent francs envers le capitaine de notre vaisseau, comme je vous le manderai dans une lettre exprès pour lui... »?.
1. Mémoires de la Mission., t. IX, p. 71 et suiv. 2.1bid., p. 11.
Ii ne dissimulait pas son mécontentement à ce sujet au gouverneur lui-même et lui reprochait de ne point s'acquitter des obligations que la Compagnie de l'Orient avait contractées à l'égard de la Congrégation de la Mission. Flacourt supportait impatiemment ces reproches : les exigences du Père (il ne le lui cachait pas davantage) lui paraissaient vraiment excessives; sa présence n’était pas d’ailleurs indispensable et l’on pourrait obtenir le concours d’autres religieux qui ne seraient point à la charge de la Compagnie :. Il n’était pas jusqu’à la pratique du culte qui ne fût une occasion de discorde entre eux. Flacourt trouvait que le P. Nacquart ne le traitait pas avec assez d’égards dans l’exercice de son ministère. Il se formalisait de ce que le missionnaire n’attendait pas qu'il fût arrivé pour commencer la messe. Le P. Nacquart éclairait de son côté saint Vincent de Paul sur la susceptibilité du gouverneur :
« Quand Monsieur n'avait pas fait sa barbe, le dimanche, lui écrivait-il, il fallait retarder la messe; et il s’est plaint de ce que je le considérais peu, en ne l’avertissant pour prendre sa commodité et qu'il y aurait quelque jour d’autres prêtres ici. Je lui fis observer que j'avais donné charge à son serviteur de prendre garde quand il ne serait pas prêt, et de m'en avertir avant le dernier coup sonné, qu'à ce moment chacun étant assemblé et le prêtre habillé, il n’est plus temps d'avertir*. »
Perdant l'espoir de remplir jamais les obligations de son ministère, il proposa à saint Vincent d'abandonner le soin des colons à des prêtres séculiers, ce qui permettrait aux missionnaires de diriger tous leurs efforts vers l'établissement d’une communauté indépendante du chef de la colonie et la conversion des indigènes *. Il estimait que cette séparation s’impo-
sait à cause du caractère autoritaire, ombrageux et soupçon-
neux de Flacourt, de tous les hommes, à l’en croire, le plus difficile à aborder, en présence duquel il n'osait ouvrir la
4, Mémoires de la Mission, t. IX, p. 19 et 80. 9/F101d., p.80:
3, Ibid.
bouche le plus doucement du monde, dans la crainte de se voir aussitôt congédié publiquement. Cette séparation ne lui paraissait pas moins nécessaire, pour éviter le contact des séculiers qui, dans les repas et en tout le reste, ne gardaient aucune réserve, aucune mesure. Iln’y voyait aucun obstacle, puisque leur institut ne leur prescrivait pas de se soumettre à une autre autorité que celle du supérieur de la Mission luimême. Que si toutefois l’on ne pouvait se séparer, il était de toute nécessité que tout fût réglé avant le départ des missionnaires que l’on pourrait envoyer dans la suite à Madagascar *.
Les relations entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel devinrent si tendues que le P. Nacquart songea plusieurs fois à confier à un autre prêtre les intérêts religieux de la colonie. « De ceci, écrivait-il encore à saint Vincent de Paul, vous jugerez du désordre actuel et de la peine que mon pauvre cœur en a ressentie. Ce qui m'a fait dire bien des fois que, sans l’obéissance, j'aurais secoué ce joug insupportable à un pygmée comme moi, pour men décharger sur un plus fort, spécialement à cause du traitement de M. de Flacourt?, »
Certain qu’il n'amènerait jamais le gouverneur à son sentiment, et qu'il ne pouvait compter sur l'exemple des Français pour convertir les naturels, le missionnaire résolut de recourir à l'influence de leur chef Andrian Ramach. Six jours après son arrivée à Fort-Dauphin, ayant oui dire que le roi de la province d’Anossi avait demeuré trois ans à Goa d’où il avait été ramené par les Portugais, à l’âge de dix-sept ans, il lui avait fait visite à sa résidence de Fanshere, en se présentant de la part de Flacourt. Il avait reçu de ce roi bon accueil; il l'avait entendu réciter le Pater, l’Ave et le Credo en portugais et même après avoir fait des signes de croix sur le front, la bouche et le cœur, prononcer ces paroles caractéristiques : « Per signum sanctæ Crucis, de inimicis nostris libera nos, Do-
1. Mémoires de la Mission, t. IX, p. 91 et 92. 2. Ibid., p. 89.
mine‘. » Bien que baptisé, Ramach avait repris les coutumes et la religion de ses ancêtres, mais il avait exprimé au missionnaire le désir de les abandonner pour revenir à la religion catholique. Frappé de la piété qu’il avait montrée dans plusieurs circonstances, sachant qu’il avait une très grande autorité sur les indigènes, le P. Nacquart comprit qu'il était du plus haut intérêt de gagner l'amitié d’un tel homme. Il consacra tous ses efforts à entretenir avec lui les meilleures rélations. Non content de solliciter de saint Vincent de Paul l’envoi de cadeaux destinés au chef indigène‘ et aux ombiasy, il insistait auprès de Flacourt, pour qu'il rétablit comme roi à Fanshere celui qu'il avait dépossédé de son pouvoir et qu'il créàt dans ce village une petite colonie et un séminaire de jeunes indigènes. Il espérait avec leur concours catéchiser tous les habitants de la contrée et améliorerleurs mœurs. Mais il ne doutait pas que cette façon d’agir serait désavouée par les associés de la Compagnie, particulièrement attachés à leurs intérêts matériels, et il exprimait à son supérieur la crainte qu'il n’accordât trop de confiance à leurs belles paroles. Pour lui, il avait la conviction que, si les associés avaient promis de consacrer de grandes sommes à la défense des intérêts religieux de la colonie, c'était dans l’unique but d'obtenir l’exemption des droits d'entrée en France pour les navires qui y apporteraient des produits de Madagascar et qu’ils n’étaient point disposés à se montrer fidèles à leurs promesses *.
Flacourt était venu dans l’île, ainsi que l’a reconnu le P. Nacquart lui-même, avec les meilleures dispositions. La conversion des indigènes, sans être sa principale préoccupation, ne le laissait pas indifférent. Mais la guerre continuelle “qu'il leur faisait, les dépenses qu’elle occasionnait, le poussaient à ménager ses ressources. Aussi n’était-il pas favorable à cette création d’un séminaire à Fanshere, qui ne laisserait
1. Le P. La Vaissière, Histoire de Madagascar; ouvrage cité,p. 8 et suiv. C". Lettre du P. Nacquart à saint Vincent de Paul, 1648. 9, Mémoires de la Mission, t. IX, p. 93.
pas d’entrainer dans de nouvelles dépenses la Compagnie dont il était chargé de défendre les intérêts. Il craignait d’ailleurs qu’elle n’eût d’autres résultats non moins funestes pour luimême et son entreprise. Ne se pouvait-il pas, en effet, que Pautorité du gouverneur dans la province d’Anossi en fût un peu amoindrie ou même compromise ? L'établissement d'un séminaire d’indigènes, d’une sorte de colonie religieuse où le missionnaire jouirait de la plus grande indépendance n'était pas de nature à le rassurer. L'institution d’un clergé indigène à Fanshere ne ferait-elle pas courir de sérieux dangers pour l'avenir à la colonie de Fort-Dauphin? Conseillers écoutés du Roi, les missionnaires n’allaient-ils pas exercer dans l’île une influence qui mettrait en péril les intérêts de la Compagnie ?
D'autre part, Flacourt craignait de s’attirer les reproches de Fouquet qui s'intéressait à la conversion des naturels. Il était partagé entre la crainte de mécontenter la Compagnie qui exigeait surtout des profits, et celle de déplaire aux catholiques de France qui, influents à la cour, pouvaient lui savoir mauvais gré de n’avoir point favorisé la propagation de la foi chrétienne dans le pays. De là les ménagements qu’il gardait parfois avec le zélé missionnàire dont les plaintes amères auraient pu parvenir aux oreilles de saint Vincent de Paul. Lorsque le P. Nacquart insistait pour qu’il créât cette colonie et ce séminaire à Fanshere, le gouverneur se bornait à une
“réponse évasive, déclarant « que ce serait bien dispendieux pour la Compagnie et une entreprise de Roi, quoique d’ailleurs lui et tous ces Messieurs de Paris eussent la volonté d'y contribuer à l’exclusion de tous autres »!.
Mais il ne lui donnait que des preuves de dispositions contraires. C’est ainsi qu'il lui refusait l'interprète qui lui était indispensable pour traduire ses instructions religieuses aux indigènes”.
Quant au rétablissement du roi d'Anossi, Flacourt y était
1. Mémoires de la Mission, t. IX : Lettre du P. Nacquart à saint Vincent de, Paul, 16 février 1650, p. 101.