‹ Etienne de FlacourtChapitre 64 sur 157 · Mémoires de la Mission, t. IX, p. 87 et · texte numérisé non relu

Mémoires de la Mission, t. IX, p. 87 et

gouverneur. Les bonnes relations que son auxiliaire entrelenait avec Andrian Ramach et ses sujets avaient d’ailleurs fait naître en lui toutes sortes de soupçons, et accru sa défiance. Ilen vint à le soupçonner d'entreprendre du trafic avec les indigènes, sous prétexte de leur offrir des présents. Le moindre cadeau, que le missionnaire offrait aux habitants et aux petits enfants pour les attirer et les instruire plus facilement des premières vérités du christianisme, suffisait à éveiller son attention. Bien plus, il lui fit demander un morceau de cristal qu'il avait reçu d’un indigène et qu’il se proposait de tailler en forme de croix pour l’église de la colonie *.

Cette défiance n’échappait point à celui qui en était l’objet. Il se montra chaque jour plus prudent, plus circonspect. Dans la crainte que les lettres qu’il envoyait en France ne fussent retenues par le gouverneur, il observa la plus grande réserve dans celles qu’il adressait aux associés de la Compagnie. Sans doute, ce n’est pas sans une certaine ironie qu'il leur écrivait « Vous ne pouviez pas choisir un gouverneur plus porté à maintenir vos intérêts »*, mais il n’y formulait aucune plainte contre Flacourt, qui n’était pourtant guère épargné dans celles qu’il faisait parvenir secrètement à saint Vincent de Paul;

Tel était toutefois le contraste de leurs caractères, tel] était l’antagonisme de leurs idées et de leurs intérêts, que la mésintelligence qui régnait entre eux ne fit que s’aggraver dans la suite. Les choses en arrivèrent à ce point que le P. Nacquart, désespérant de réaliser les vues qu’il avait conçues sur la colonisation religieuse de Madagascar, se décida à retourner en France. Maïs auparavant, il pria le capitaine Le Bourg de lui servir de médiateur auprès du gouverneur pour en obtenir une entrevue. Cette entrevue lui ayant été accordée sans difficulté, il s’en alla trouver Flacourt et lui demanda conseil sur le parti qu'il devait prendre : ou rester dans l’île, à condition qu'on lui donnerait les auxiliaires nécessaires pour exercer son mi-

1. Mémoires de la Mission, t. IX, p. 19 et 80. 2, 1bid., p.95,

nistère, et qu’on l'autoriserait à écrire à son supérieur sans le suspecter, ou retourner en France pour ysolliciter les secours nécessaires à la mission. Cédant à un premier mouvement, le chef de la colonie s’empressa de saisir l’occasion qui s’offrait à lui de se débarrasser d’un auxiliaire qu'il regardait comme importun : il lui conseilla de retourner en France. Le missionnaire déclara qu’il suivrait ce conseil et fit ses préparatifs de départ. Mais il se heurta à l'opposition des indigènes qui, à cette nouvelle, accoururent près de sa case en $’écriant : « Quoi! Père tu t'en vas ! qui nous fera prier Dieu? » Ces marques d’affection si touchantes de gens qui avaient su apprécier son dévouement, et peut-être aussi la crainte de s’attirer le blâme de son supérieur, pour avoir abandonné son poste sans en avoir reçu l'ordre, le firent réfléchir. Il ajourna son départ. Flacourt de son côté avait aussi réfléchi. Il ne se dissimulait pas que bon nombre de colons et de soldats éprouvaient un grand attachement pour celui qui avait été Le témoin attristé de leurs souffrances et s’était efforcé de tout son pouvoir d’y porter remède. Le départ du P. Nacquart en laissant chez ces gens de vifs regrets, en les irritant contre celui qui en était la cause, pouvait lui attirer de nouvelles difficultés. Or il avait besoin de tout leur concours pour mener à bien l'expédition qu’il avait entreprise. N’était-il pas à craindre d’ailleurs que le missionnaire n’éclairât Fouquet et la Compagnie sur ce qui - s'était passé à Madagascar, qu’iline l’accusât de laisser la colonie dans le dénüment et le désordre, de négliger les intérêts religieux afin de poursuivre la réalisation de ses projets de conquête? N’était-il pas à craindre aussi qu’il ne préparât dès son retour en France l’exécution du plan de colonisation religieuse qu’il avait conçu à Fort-Dauphin, pour se rendre indé- pendant du gouverneur ? Quelque difficile qu'il lui parût de vivre en bonne intelligence avec son scrupuleux auxiliaire, il lui semblait dangereux de s’en séparer. Dans cette alternative, il préféra le garder, se bornant à lui alléguer comme raison « qu’il fallait rester pour satisfaire ceux qui n’étaient pas contents du prêtre qui restait, quoique cependant il püt faire pas-

sablement le service de la colonie seul »'. Il avait en effet tout intérêt à ne point révéler les véritables motifs qui lui avaient dicté cette détermination?. En tout cas, le missionnaire ne s’expliqua point cette nouvelle attitude du gouverneur ou du moins il n’a pas laissé entrevoir qu’il la comprit : « Voilà donc nos cœurs unis, écrivait-il à son supérieur, avec promesse de part et d'autre que ce sera pour la plus grande gloire de Dieu. Je ne sais si c’est la faute du pays où il y a force caméléons, mais il est certain qu'ils ne changent pas si souvent de couleur que certains esprits de résolution et d'humeur. Vous êtes tantôt bien, tantôt mal, et plus souvent mal que bien. » Mais quoique Flacourt lui eût promis de construire un presbytère près de l’église, et de lui accorder ce qu’il demandait, il n’était pas complètement rassuré pour l’avenir. « Dieu veuille qu’il n’y ait point d’autres changements »*, s’écriait-il dans sa lettre à saint Vincent de Paul. Peu de temps après cette réconciliation, le P. Nacquart était atteint de la fièvre, et, au bout de six jours de maladie, il rendait ie dernier soupir (29 mai 1650)°.

La conquête par la terreur : Complots des chefs indigènes contre le gouverneur. — Massacre du lieutenant Leroy et de dix-neuf Francais à Maropia. — La disette au Fort. — Attaque de Fort-Dauphiu par Andrian Ramach. — Pillage de Fanshere par un détachement de Français et mort d’Andrian Ramach (juillet 1651). — Voyage de Flacourt à Ghalemboule et à l’île Sainte- Marie. — Nouvelles luttes des Français contre les naturels. — Soumission: des maîtres de village. — Dures conditions que leur impose Flacourt (4652). — Résistance de Panolahé. — Prosélytisme de Flacourt. — Ruses des indigènes et leur échec à Amboule Tsignane. — La famine.

Après le décès du P. Nacquart, les relations des Français

Page 1