‹ Étienne de La Boétie, ami de Montaigne;Chapitre 2 sur 5 · LITTÉRATURE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

LITTÉRATURE FRANÇAISE

DEPUIS SON ORIGINE JUSQU'AUX ESSAIS DE MONTAiaNE.

■ Ml^i

Une injustice trop commune aux grandes époques littéraires, c'est de désavouer leur passé et de vouloir dater uniquement d'elles-mêmes. Ainsi le xvii® siècle , ébloui de sa propre gloire, fut ingrat envei-s le seizième qui, lui aussi, avait dédaigneusement oublié le moyen Age. On ne pouvait, sous ce rapport, attendre du dix-lluilième plus d'équité ou plus de lumières. S'érigeant , comme on sait, en modèle , les chefs-d'œuvre

de raiiliquilé classique n étaient à ses yeux que des ébauches : comment dès lorseùt-il été meilleur juge de nos premières productions? 11 appartenait à nos jours de montrer une préoccupation plus éclairée de notre ancienne gloire , de retrouver les vieux titres perdus , de remonter plus avant dans la vie intellectuelle du pays , et jusqu'aux débuts de cette histoire des lettres , qui, en pénétrant au fond des sociétés, analyse curieusement leur vie privée et publique. De là tant de recherches dont s'honore notre temps, et qui rappellent, avec des talentssidivers, des noms si justementillustres.

Notre littérature jusqu'au xii® siècle, on Ta vu par le savant et ingénieux ouvrage d'un de nos auteurs les plus goûtés (^ ), n'est encore que latine et pour ainsi dire l'arrière-saison de la littérature romaine. Dès le treizième, l'illustration et l'universalité de notre langue sont pressenties et comme annoncées. Les étrangers à cette époque proclament déjà la supériorité de la prose française. Un célèbre Italien , poète, historien et philosophe, BrunettoLatini, se fait gloire d'employer dans un de ses ouvrages (2) ce plus delitable langage et

[\) M. Apipère. 11 termine son Histoirelittéraire de la France avant le xu*" siècle par ces mots : a Arrivé, en finissant, au point où commence d'ordinaire l'histoire de la littérature nationale, je puis m'écrler : France! France! » '

(t) Le Trésor , 1266, c. 1. Dante fait mention de Brunetlo, dans le chant xv* de son Enfer. Consult. sur Brunettoun mém. de Falconnet^ Rec. de l'acad. des inscript., i'"'' ser., t. VII , p. 292 ; (jupUpios

plus commun que mouU d'aultres (>i). Peu après, un sufl'rage plus imposant encore , confirniie le jugement de cet écrivain; celui de son disciple , du Dante , qui loue l'agrément de notre idiome, dont le privilège est, dit-il, de posséder tout ce qui est inventé en prose vulgaire (2). Dans cet ôge , en effet , si Ton en croit Hallam (5), le français, répandu bien au delà des limites de notre territoire, était la langue usuelle des hautes classes en Angleterre, en Italie et en Allemagne.

A consulter les ouvragesqu'elle avait produits jusqu'alors, on s'explique peu toutefois une prévention si favorable. Dans cette France tant jolie, comme le disait le chroniqueur Jean de Troy , régnait avec r ignorance la rusticité des mœurs. Si Ton excepte, dans les rangs privil^és , quelques intelligences d'élite ; il n'y avait aucune délicatesse dans les plaisirs, aucune élégance dans la civilisation : le sentiment des convenances et l'instinct du goût n'étaient pas nés ; on ne

détails pleins d'intérêt de M. Ch. Lenormant (Bibliolhèq. de l'école des Chartes, t. II, p. 313 etsuiv.) ; surtout Tarticle de M. Fauriel t. XX de V Histoire littéraire de la France, p. 276—304, et V. particulièrement p. 192.

(4) Un de nos vieux auteurs, Anselme, sous Louis IX, écrivait aussi : La parlure romanse est de toz les langages la plus delitable, c est à dire , la langue française est de toutes les langues la plus agréable.

(2) M. Villemain , Tabl. de la littérature au Moyen âge , t. l , p. 345, 349. 2« édit.

(3) Lillérature de VEurope, 1. 1, p. 27

saurait donc trouver dans les écrits de cette époque des qualités que la société de nos pères n'offrait pas encore.

De soi-même , remarque un ingénieux critique {\), Tesprit national n'allaitqu'à la raillerie et à la satire: il ne devait avoir toute sa force que lorsque sa justesse serait développée par Pétude.

Ce temps n'était pas encore venu. Néanmoins une aurore meilleure commençait à poindre. De grands événements avaient frappé les imaginations. Mais la culture du savoir n'ajoutait rien aux inspirations des natures heureuses. Pour les poètes, (ce sont eux qui se montrent d'abord à l'origine (2) des littératures ,) l'art et letravail n'avaient aucune part à leurs vers; ils chantaient sans calcul et sans effort les impressions qui les dominaient^ les spectacles dont ils avaient été touchés; la sensibilité éveillée , Témotion intime , telle était l'unique source de la gaye science.

(4) M. Villemain, Moyen âge, t. II, p. 267. Cf. un fragment de l'histoire philosophique de la langue française , lu par M. de Rému. sat dans la séance des cinq académies, en 48Î4. On eût dit, remarque cet écrivain , more. cit. , que rintelligence allait se trouver réduite aux genres secondaires , et que l'art dans sa dernière perfection n'arriverait plus à peindre que des tableaux flamands.

(2) M. Raynouard place vers l'an 1000 le plus ancien morcean de poésie écrite en français. Le sujet est la captivité de Boèce, et la pièce est en grande partie composée de fragments de sa Consolation: V. ce fragment, Histoire littéraire de la France, t. XVII, p. 601 .

Souvent les seigneurs, au milieu du repos des armes, Taccueillaient dans leurs châteaux , commeun amusement de leurs loisirs : bienvenue à la cour des princes, elle charmait leurs fêtes et trouvait en eux des protecteurs : ils la cultivaient même; et c'est une remarque qui frappedans Tétude du débrouillement de notre langue, que plus d'un illustre nom de notre histoire se rencontre parmi les noms de ceux qui ont les premiers assoupli, en le maniant avec bonheur, un idiome rude et indocile. Chez nous , dans ces gracieux essais, ébauches d^une supériorité que nous gardait l'avenir , le privilège du talent se joint volontiers à celui de la naissance. L'esprit, indigène en France, de même qu^il y relève dès lors et jusqu^au niveau des plus hauts seigneurs, la plus humble condition, favorise aussi la noblesse et distingue avec prédilection les grands. L'illustration du rang se pare en eux de l'éclat du talent littéraire. Le comte de Champagne, Thibaut, protecteur des poètes au xm* siècle, en est à la fois l'émule et le prince : c'est dans notre France septentrionale la première réputation classique. Comme celui-ci passe pour le plus fameux des trouvères , le duc d'Aquitaine, Guillaume, s^ était placé dans le xn* siècle à la tête des troubadours.

L'instinct musical, déjà prononcé chez Thibaut, lui révèle une règle qui^ peu observée après lui ^ ne devait Tèlre généralement que beaucoup plus tard , celle de la

succession alternative des rimes masculines el féminine». Plus savante dans Jean de Meunget sou continuateur (>l), notre poésie perd aussi une partie du charme primitif et gaulois qu'elle a naturellement sousla plume du comte de Champagne : cemélanged'abstractions,de subtilités scolastiques, cette allégorie personnifiée, mythologie deTépoque. en détrônant le genre plus simple et plus vrai des trouvères, le fera souvent regretter. Toutefois l'embarras de ce costume qui trop fréquemment gène chez nos auteurs la grâce des mouvements, Taisanee de la démarche, ne peut dans Charles d'Orléans comprimer l'essor d'une imagination tendre et sympathique. Elle se produit avec naïveté sous une parure étrangère. On connaît les malheurs de ce prince et sa captivité qui le fit peut-être poète : privé de son père par l'assassinat, bientôt doublement orphelin , rie semble-t-il pas , ainsi qu'on l'a dit (2), que sur ce fils de Yalentine de Milan ait passé comme un reflet de la civilisation italienne?

Il serait superflu de rappeler sa gracieuse peinture du printemps, si brillante de fraîcheur et de coloris , tant de fois citée (5) et si digne de l'être. Au prisonnier, la nature vue de loin , parait plus belle encore , et com-

(1) Guillaume de Lorris ; tous deux auteurs du célèbre roman de la Rose.

(2) M. Villemain, Moyen âge, t. Il, p. 226.

(3) Ibid., p. ^3i.

bien le captif, au souveiûr detoul ce qu'il a perdu avec la patrie , n'exhale-t-il pas de touchants regrets? Laissez-moi, s'écrie-t il, assailli de mélancolie,

Laissez-moy penser à iiioti ayse ; Hélas ! donnez-m'en le loisir :

Ouy, je devise avec plaisir Combien que (i) ma bouche se taise.

J^appelle plaisant souvenir Quitantost me vient resjouir.

Pour ce, par Dieu , ne vous des plaise ; Laissez-moy penser à mon ayse , Hélas! donnez-m'en le loisir.

Beaucoup d^autresversdu même poète montreraient au besoin qu'on ne Ta pas proclamé sans raison le plus heureux génie du xv" siècle, etqu'il a mieux encore que Villon (2)

Débrouillé Tart confus de nos vieux romanciers ;

que Villon, à qui toutefois il ne manqua , nous dit Marot , que « de demeurer en la cour des roys et des

(1) Quoique.

(2) M. Villeinain, Ibid. , p. 226. ConsuU. aussi deuxMém. de l'abbé Sallier, Rec. de l académie des inscriptions, t. XHl, p. 580, particulièrement la p. 589 où l'auteur déclare Charles d'Orléans supérieur à Villon, et t. XVII, p. 526. V. à ce sujet toutefois un morceau piquant de M. Nisard, Précis de l'histoire de laJiiiéraiurefrmiçaise^ in-12, ]). i 42-1 63.

princes, » ce qu'il faut à plusieurs égards regretter et pour lui et pour Fart même.

Il avait aussi Famé du poète: après un sourire, après un sarcasme vulgaire, il devient rêveur, il s'attendrit : comme cette nature grossière s'ennoblit alors et s'épure, comme elle semble tendre et délicate! Il se moquait de tout, il y a un instant, et de lui-môme, et de ses viceset desa mort ; et soudain il s'émeut a la pensée de la beauté qui n'est plus , de la gloire qui passe aussi vite. Dans cet homme au parler populaire, on ne sauraiten disconvenir, il y a un fond caché de sensibilité instinctive et touchante. La fortune, en le plaçant si bas, l'a défiguré et non perverti. Ses fautes sont plutôt ses malheurs , les torts de son triste destin , de sa misère :

Pauvre je suis dez ma jeunesse

De pauvre et de petite extrace (i).->

Ne faut-il pas quelque indulgence pour celui qui est né et qui toujours est demeuré pauvre ? Voyez comme il s'accuse avec un naïf abandon de son jeune âge perdu, de sa frivole imprévoyance :

Hé Dieu ! si j'eusse estudié Au temps de ma jeunesse folle.

Mais hélas ! je fuyois i'escole,

(1) Race.

Comme faict le mauvais enfant :

En escrivant cette parole

A peu que le cœur ne me fend.

C'est qu'alors, ajoute-UI , si mieux inspiré il avait mis le temps à profit ,

J'aurois maison et couche molle.

Et quelle fut la cause de ses égarements ?

Nécessité faict gents mesprendi*e.

Et faim faillir le loup du bois.

On sait comme il se mesprit . , . Mais souvent aussi avec quelle vigueur il se relève de son abaissement par la puissance d'une émotion vraie et Tattrait communicatif d'un talent original !

Louis XI , une fois clément , avait sauvé Villon de la mort. La poésie sera ainsi de plus en plus un titre à la faveur des princes. Ne se plaît-elle pas d'ailleurs à chanter leurs exploits, à perpétuer leur souvenir ? Martial d'Auvergne, l'un des plus féconds et des meilleurs esprits de son siècle (i), dans un poëme historique

(i) Né en U40, mort en 4508.

de près de sept mille vers d'inégale mesure , célèbre, quelquefois avec verve, lamémoiredeCharlesVII('l), et pleure son trépas avec attendrissement ; mais il excelle surtout dans les sujets gracieux et légers. Disciple et imitateur des poètes provençaux, s'il veut décrire le bonheur delà campagne, il rappelle le charme de leur mélodie et la vivacité de leurs peintures :

Mieulx vault liesse L'amour et simplesse Des bergiers pasteurs , Qu'avoir à largesse L'or , l'argent , richesse De ces grands Seigneurs ; Car ils ont douleurs :

Mais pour nos labeurs JVous avons sans cesse Les beauix prés et fleurs , Et joyeà nos cœurs , Sans mal qui nous blesse.

A côté de Louis XII, Simon Bourgoing, son valet de chambre, réchauffant des passions qui commençaient à s'éteindre, exhortait sur un ton plus haut les puissances de TEurope,

A battailler pour la foi catholique ;

^1) 11 avait été le protecteur des poètes.

— 13 ^ Kt s'ad ressaut au pape , il s'écriait

père sainct , vous devez exciter Chrestienté par alliance unie.

Princes et Ro} s convoquer et citer A subjuguer la faulse tyrannie.

Des matildits Turcs (i )

Peu après, il inscrivait son nom au rang des fondateurs de notre théâtre, en faisant représenter à Tours^ séjour favori de nos rois , cité polie et littéraire entre toutes les autres, un poëme nooral et dramatique: Ij homme pécheur et l^homine juste,

Un perfectionnement sensible s^ introduisit vers la môme époque dans la versification française. On établit, contre Tusage qui Tavait permis jusqu^alors, que la césure des vers ne devait jamais tomber sur un e muet. L'auteur de ce progrès fut Jean Lemaire , natif de Belges (2). Clément Marot reconnaissait, nous dit Pasquier , quMI avait appris de lui à « ne pas faillir en

(fj Extrait de Touvrage intitulé : LEspinetle du jeune prince conquérant h voye de bonne renommée.

(2) Cité du Hainaut. V. sur la vie et les ouvrages de Jean Lemairo sous Louis XII, unmémoire de l'abbé Sallier, Rec. de l'académie des Inscriptions, f* série, t. Xni, p. 593.

la cou|)e féininiiio au milieu d'un vers » . Le)>reniier, « à bonnesenseignes, suivant notre vieil annaliste (4), il donna vogue à notre poésie ; et nous lui sommes, ajoutet-il (2), infiniment redevables, non seulement pour son livre de l'Illustration des Gaules ^maîs encores pouravoir enrichy nostre langue d'une infinité de beaulx traicts: Il florit sous le règne de Louis XII, et veid celuy de François I®'. »

Un autre écrivain qui traversa aussi avec gloire la vie de plusieurs princes , et qui dut aux productions gracieuses d'un talent peu prodigué une bienveillance soutenue et de brillantes faveurs , fut Mellin de Saint- Gelais(3). Son pèreOctavien avait cultivé l'art des vers avec autant de fruit pour sa fortune. Une ballade qui louait adroitement Charles VIII lui valut de ce roi l'évêché d' Angoulême. Mellin fut pourvu comme lui de riches bénéfices et de hautes fonctions ecclésiastiques. Les grandes charges de l'Église étaient souvent alors la

(1) Recherches de la France, 1. 7, c. 5. La lecture des ouvrages de Lemaire n'avait pas été, si Ton en croit le même témoignage, inutile à Ronsard.

(2) Ibid.

(3) « Il écrivit peu etgratieusement, » dit Pasquier, ibid. On sait que poète et musicien iljouait de la lyre en chantant ses vers, comme Marie Stuart un peu après, pour consoler son veuvage , chantait les élégies qu'elle composait elle-même, et s'accompagnait du luth. (M. de Chateaubriand, Etude raifionnée (h V H istoired^ France^ Charles IX. )

récompense du génie poétique. De lels prélais faisaient moins honneur à la reli{pon qu'aux muses. Celui-ci n'en continua pas moins à chauler les dames et souvent même, par des rapprochements profanes jus- (ju'au sacrilège, à s'efforcer de les fléchir(>l ). Plus étudié dans son style que ceux qui Tavaiçnt précédé , épris môme 5 Fexcès des agréments du bel esprit , il donna le premier l'exemple de ce genre froidement recherché et faux par exagération, qui tout récemment s'était, avec d'autres influences funestes , répandu de ritalie. Un mouvement heureux d'imagination, de l'éclat dans le coloris, percent cependant quelquefois à travers cette poésie galante et précieuse.

11 veut désarmer la rigueur de celle qu'il aime; il s'adresse à ses soupirs, il s'écrie:

Souspirs ardents , parcelles de mon âme, Si vous voyez ma fin plaire àma dame, Volez au ciel , et là hault m'attendez ; Mais si son œil , comme vous prétendez , De quelque espoir vous daigne secourir, Tournez à moy , et l'esprit me rendez ; Je n'auray plus mérité de mourir.

(\)V.M. Ste-Beuve, Tableau de la poésie française au xvi« siècle, t. I, p. 43, 44.

Le dernier vers est plein de cette grâce émue qu'inspire la passion et qui fait la beauté de la poésie lyrique.

Avec lui et par dessus lui remporta dans ce temps le prix de la poésie française, notre gentil Clément Marot, comme a dit le bon Pasquier(^). Poète, ainsi que le précédent , en vertu d'un droit de naissance (2) , mais douéd'unméritedifférentetsupérieur, il écrivit, suivant le même critique, beaucoup et fluidement , Continuateur de Villon , et Tun des types les plus fidèles de ce. vieil esprit gaulois , ingénu et gai , simple et malicieux, tendre et piquant , Marotn'a pas cessé déplaire. Son nom , gracieux comme ses vers , est bienvenu à Toreille et au souvenir. Effacez chez lui quelques termes, modifiez quelques formes surannées (3) , et vous aurez encore des productions faciles et cbainnantes.

Dans ceux qui l'avaient précédé , la naïveté n'était qu'un caractère pour ainsi dire négatif, l'absencede qualités que n'avait pas trouvées la langue : ici elle nppartientà l'esprit deTauteur; elle a conscience d'ellemême ; une délicatesse enjouée , un charme plein de

(1) Recherches de la France^ 1. VII. c. 5.

(2) Aussi sembloil-il avoir apporté (comme Melliu) la poésie du ventre de sa mère ; on avoit de son père plusieurs petites œuvres qui n'estoient pas de mauvaise grâce. Ihid.

(3) Il n'y a guère, entre Marot et nous que la différence de quelijues mots. La Bruyère, C. I de ses Caractères.

Gnesse raccompagnent et la relèvent : dès ce moment la langue a de la souplesse, deTabondànce.; elle est aisée, savante , flexible à tous les caprices de la pensée , à toutes les nuances de l'imagination . L'instrument est trouvé : viennent les ouvriers habiles qui sauront s'en servir et le perfectionner encore.

Sans m'étendre davantage sur ce poète trop connu et trop populaire pourqu'il soità proposd'en présenterdes citations, si je considère lacouroù il a vécu, je m'explique ce mouvement des esprits , ce perfectionnement du langage. Dans la famille qui occupe alors le trône de France, le goût des lettres est instinctif: on les protège avec passion ; que dis-je ? par une vocation qui est un autre privilège, on s'y applique, on s'y exerce à l'envi . Princes et princesses rivalisent d'ardeur à encouragei* de leurs regards, à favoriser, à embrasser eux-mêmes la culture de la poésiequi n'esta peu près encore quelagaye science. Le chef decette maison royale, legrand roiFrançois 1*', le restaurateur des bonnes lettres^ pour parler avecPasquier, donne lui-même rexemple(>l). Comme son caractère rappelle les paladins d'autrefois, on sent en lui quelque chose de la nature des troubadours. Il combat; il chante^ esclave de la beauté. A son retour de

(4) Recherches de la France, 1. VII , c. 5. Son exemple, ajoute l'auteur, excita une infinité de bons esprits à bien faire. Cf. Essais de Montaigne , 1. Il, c. 12, au commencement.

Marseille, il apprend, en traversant la cité d'Avignon, que là repose celle que les sonnets de Pétrarque ont faite immortelle. Poésie , amour , ce double sentiment si puissant sur son cœur, Ta touché; il ordonne d'ouvrir ce tombeau , il y trouve des vers dont la lecture l'attendrit et lui inspire sur la belle Laure d'Avignon cette pièce si goûtée de son temps (4 ):

En petit lieu comprins (2] vous pouvez venir Ce qui comprend beaucoup par renommée :

Plume 9 labeur, la langue et le savoir Furent vaincus par Taimant et l'aimée.

O gentille ame ! estant tant estimée , Qui te pourra louer , qu*en se taisant ;' Car la parole est tousjours réprimée Quand le subject surmonte le disant.

Exprime-t-il une émotion personnelle , soupire-t-il , atteint d'un de ces traits dont il était souvent blessé ; Taccent vrai de la passion se mêle à une teinte de nié-

{^) V, Pasquier,t6t(i. Ces vers furent insérée dans la même boîte de plomb qui renfermait les premiers. Sur V origine de Laure ^ mère de huit enfants, son mariage^ sa sépulture^ on peut consulter un mémoire de Ménard, dans le recueil de l'académie des inscriptions, t. XXX, p. 756; et sur Pétrarque^ plusieurs mémoires de la Bastie, t. XV, t6td., p. 746 , et t. XVI, p. 390 , 431 et 460.

(î) Compris.

laneolie qui la rend plus touchante ; c'est , dit-il , en rêvant à Tobjet de sa tendresse,

Cest fortune qui guerdonne (i) De sceptre, empire ou couronne :

Mais le cœur d'elle est le tronc Où veut s'asseurer mon amour.

Adieu, visages dé coi|r ; Pour cœurs fauls sont les fauls biens :

En elle sont touts les miens (2).

Ainsi chantait ce poète couronné , tandis que son favori Clément Marot , guerrier comme lui , était, en combattant à ses côtés , blessé dans les champs de Pavie.

A peine cependant celui-ci avait-il cessé de vivre(5) ,

(4 ) Gratifie . Guerdon , récompense . a Us espèrent pour guerdon de leur peine la liberté- d, dit LaBoè'tie,dan8 son traité delà servitude volontaire.

(2) On a conservé auësi des vers de Henri II à sa mie , Diane de Poitiers; on sait également que Charles IX ambitionnait la couronne de poëte : «Quand il pleuvoit, dit Brantôme, il envoyoit chercher Messieurs les poètes en son cabinet et passoitson temps avec eulx ». fnfin Henri III composait lui-même ses harangues et ses dépêches ; on célébrait son éloquence. Telle fut, suivant lajusle expression de M. de Cha. teaubriand , cette race lettrée des Valois. Anal, raison, tfe VHist. de France.

et au moment même où son brillant protecteur descendait tristement au tombeau {i) , une révolution littéraire se préparait, qui , en traçant au talent de nouvelles voies à parcourir, devait changer le goût de la nation et menacer les noms alors en possession de la gloire.

Elle éclate après Tavénement de Henri II (2). Son but , hautement proclamé, c'est d'agrandir le domaine des lettres et de la langue. Elle se conquiert dès le principe tout ce quMl y a d'intelligences jeunes et vigoureuses ;elle passionne les esprits: a ce seul souvenir^ quarante ans après , le cœur du vieux Pasquîer s'émeut et tressaille; son sang rajeuni bouillonne encore dans ses veines (5).

Jusque là, nous l'avons vu, VillonetceuxquiTavaient précédé, s'étaient contentés de puiser la poésie dans l'inspiration personnelle. Ils la demandaient , incomplète et passagère telle qu'elle était, aux accidents d'une vie agitée et aventureuse, à l'émotion de l'espoir ou du regret , de la joie ou de la douleur , au désir de plaire ou deflatter ; elle n'avait d'autre principe que la facilité naturelle. Dès ce moment on veut associer l'art à la

(2) Deux ans après ^ en 4549.

(3) Recherches de la France, 1.7, c. 6.

nature , Tétude au talent. ForliGé par la réflexion patiente , capable de plus d'haleine et d^essor , il jaillira avec plus d'audace , il pourra aspirer à de plus glorieux résultats (>!).

Cest au nom de ces vœux, de ces espérances, qu'une génération de hardis écrivains s^ élève contre la littérature du temps et prend possession de Tavenir. Avec cet enthousiasme fougueux dont on a revu quelques traces dans d'autres époques, et qui accompagne toute réforme non moins en littérature quW politique, ils envahissent l'arène , ils rompent avec le passé, ils revisent tous les titres; Marot est détrôné, Marot

Par qui chez nous, épitres, triolets, Rondeaux, chansons, ballades, virelais, Gente épigramroe et plaisante satire.

Ont pris naissance. ......

comme l'a répété après Boileau , d'une manière un peu trop absolue , J.-B. Rousseau dans une épitre d'ailleurs assez faible (2). Tous ces genres qu'il avait perfectionnés

(4) Les études delà renaissance , remarque M. de Rémusat, more, cit., nous donnèrent le sentiment du beau. Aussitôt les idées s'étendirent, legoùts'épuraetle xvr siècle vit naître les dignes précurseurs du siècle suivant.

(2) Ëpitre à Marot.

et embellis , qui , si longtemps goûtés de Tesprit national, remontaient au règne de Çliarles V , et dont Froissàrd avait dès lors offert de si gracieux modèles, sont frappés eux-mêmes de discrédit : on les renvoie aux jeux floraux de Toulouse (/l ).

Tel est Tarrét de du Bellay, qui par un manifesté plein de chaleur et d'éloquence lève Tétendard de la révolte. Séide de Ronsard , chef de la nouvelle école , avec unefougue juvénile et guerroyante, mais soutenue d'un incontestable talent , il Tinaugure , il en annonce les tendances , il en trace le plan. Trop longtemps les poètes indolents avaient chanté sans étude leurs plaisirs et leurs amours. Désormais , comme il le proclame , il faut entrer dans des voies plus larges, aborder déplus hauts sujets. Une conviction ardente , une véhémence inspirée enflamment son langage. C'est une croisade qu'il prêche contre Tinsouciante oisiveté des auteui*s d'autrefois, surtout contre leur ignorance. Le moment est venu d'en secouer la rouille , d'en rompre les entraves , de tremper son génie aux sources vives de l'antiquité grecque et latine , de le mûrir dans le mâle commerce des écrivains d'Athènes et de Rome. Développés par la méditation créatrice , fécondés par l'ap-

(1 ) Voir du Bellay, Défense et iUui>lraii*m de la lanyue française, 1 . il; Pasquier, Recherches de la France, p. 016 de Tédilion ,do Paris, 1624, in-fol.

plicalion solitaire et. sérieuse (^ui exerce les forces , les assouplit et les double , ces germes se couronneront d'une brillante moisson debeaux fruits. «Quiveuhvoler par les mains et les bouches des hommes, continuait du Bellay, doibt longuement demeurer dans sa cham«> bre. Là travaillons de concerta revestir des plumes d'aultruy cette langue qui nous a esté léguée si chetifve et si nue. Loin de la condamner comme frappée d^ impuissance , sçachons Tenrichir. Imitons les anciens, digérons leurs ouvrages, convertissons les à nostre proufit en sang et nourriture. »

Le conseil était bon ; et renfermée dans de sages limites, la réforme littéraire, utile pour le moment^ n'eût pas été moins précieuse pour Favenir : mais trop enivrée d'elle-même , elle ne sut pas trouver ce point précis au delà duquel est le vice (^), et que rencontrent si rarement les réformateurs ; elle compromit la durée de son triomphe en le voulant absolu ; par sa violence à tout renverser > elle mérita de périr à son tour, et, viclime de son ardeur, se perdit par son exagération même.

(1 ) Omnis virtus esl , ut velus academia dixit, mediocritas. Toute vertu, tout mérite consiste, selon l'ancienne académie, dans un juste milieu. Cic. Brut. c. 40. C'est cet àpiarov p.sTpov, suivant la citation de Montaigne , la moyenne meaure , la plus par f aide de tou- /es, dont il parle dans ses Essais^ 1. 3 , c. 4 3.

Toutefois ii ne faut pas dans une prévention non moins injuste , en voyant cette orgueilleuse école trébucher de si haut , lui refuser tout mérite et tout éloge. fSes efforts , en dépassant le but , ne furent point entièrement stériles. Elle prépara parles voies où elle entrait , par ses parements même , des tentatives plus fructueuses ; elle fit apercevoir avec un horizon nouveau un écueil à fuir ; enfin dans lajente formation des esprits et du langage , elle fut un pas en avant et lesignal de plus heureux progrès. Téméraire et tumultueuse, cette insurrection contre le passé devait avoir enfin Malherbe pour pacificateur {i).

On ne peut nier , et cette observation doit porter à rindulgence , que les plus imposants organes de l'opinion publique n'aient à cette époque salué, avec une confiance empressée , ce drapeau hardiment levé. Savants, magistrats, hommes d'état , tout ce qu'il y avait d'esprits sérieux, accueillent avec foi les promesses d'un sincère enthousiasme ; ils applaudissent à ces espérances, ils s'y associent; et par un dernier triomphe, L'Hôpital qui les embrasse, gagne à la réforme poéti-^ que Marguerite sœur de Henri II , et par elle le monarque lui-même.

(1) M. SaiuleBeuve, Tableau de la poésie française au xvi*^ siècle, t. I, p. 55.

On vit alors, par une cléfeciion presque générale, des poètes déjà avaneés dans leur carrière , renier leur passé , et s'attacher à cette école qui seule désormais allait donner la renommée, a Le premier qui franchit le pas , dit Pasquier (^) , feut Maurice Scève , lequel ayant suyvi la piste des aultres, en arrivant sur Taage, voulut prendre un aultre train. » Aussi mérita-t-il que du Bellay , en le proclamant un cygne nouveau (2), lui adressât ces vers :

Gentil esprit, ornement de la France, Qui d'Apollon sainctement inspire T'es le premier du peuple relire Loin du chemin tracé par rignorance.

Quoique , si Ton en croit Pasquier , son livre , à cause de l'obscurité qu'il y affectait sans raison , fût déjà mort avant lui.

« Mais vous eussiez dict, ajoute dans son style vif et animé le même contemporain, à veoircettemagnificque

(1) Recherches de la France, 1. VU, c. 6.

(3) 59« Sonnel de son Olive.

flotte de poètes , Tiart , Belleau , Butet , de« Masures , du Bellay et enfln Ronsard, qui rencontra si heureusement, que ce temps là étpit du tout (À ) consacre aux Muses. » Quel empressement pour s'élancer aux cimes du Parnasse ! Que de rivalité et d'ardeur ! Quelle audace aventureuse ! Au lieu de ces genres proscrits sur lesquels s'exerçait la veine de Marot , qu'avaient illustrés ses vers plaisantf , et de tous ceux dont on peut lire dans Tart poétique de Thomas Sebilet, la longue énùmération , dialogms , chants royaux , estreines , complaintes , blasons, etc., on transporta brusquement, par un emprunt servile, on transcrivit en français, pour ainsi dire, les plus difficiles compositions des anciens , celles qui supposent le plus haut degré de l'art comme du goût et pour lesquelles notre langue n'était pas mûre encore , sans reculer même devant l'ode et l'épopée. De là tant d'imitations sans originalité , de travaux sans à propos et sans avenir, tant d'efforts sans résultat; de là eufin cette culture hâtive et inféconde d'un terrain mal préparé. Alors aussi, pour laisser parler un peintre naïf de ce temps dont il a ressenti les passions(2), « alors introduisismes les sonnets, dont la façon fut prinse chez les ItâUehs. Chasquepoëte eut sa maisfresse qu'il magnifia ; et chascun se promit une immortalité de

(1) De tout point.

[-1) Pasquier, Recherches de la France^ pàss. cit.

iioin par ses vers ; toutesl'ois ({uelques-iiiis se Imuveul leur avoir survescu. »

La gloire récente de Pétrarque, le souvenir de Properce et de Tibulle donnèrent à cette espèce de poésie amoureuse une vogue incroyable. « Lisez, s'écrie l'écrivain que nous venons de citer (>l), lisez la Cassandre de Ronsard , vous y trouverez cent sonnets qui prennent leur vol jusques au ctel. » Avant lui, du Bellay avait fait connaître et accrédité le genre « par une cinquantaine de pièces tres-favorablenient receues, et dont il nous feit présent en l'honneur de son Olive (2). » Lui-n)ème il se proclame le premier sonneur de sonnets (5) :

Par moy les grâces diviues Oot faict sonner assez bien, Sur les rives Angevines, Le sonnet italien.

Cette composition, non plusquele nom, n'étaientpas

(1) Pasquier, Recherches de la France, pass. cit. (3) Anagramme du nom de Viole, sa maîtresse.

(3) Pasquier, pass. cité. Au xvr siècle on disait sonner des vers dans le sens de chanter dos vers.

cependant toutà fait nouveaux dans notre langue. Déjà Mellin de Saint-Gelais s'était hasardé sur les traces du Père des sonnets Italiens , ainsi qu'on appelait Pétrarque. Avec cette forme ingénieuse si propre à donner du relief aux pensées, il avait su quelquefois reproduire la grâce savaute de lamant de Laure. Quant au terme lui même , il tient, comme on le disait alors , de noslre ancien estoc (>l ). Le comte de Champagne, Thibaut, s'en est servi. Au sortir d'un péril où Dieu l'a protégé , je veux, s'écrie ce trouvère, composer encore,

Quand eschappé je suis sans -perdre vie, £t maint sonnet , et mainte recoirdie ;

C'est à dire qu'il se promet de faire maintechanson, mainte belle pièce de vers (2). Mais depuis, les Italiens avaient en effet distingué de la chanson le sonnet , leur composition favorite, qui vers cette époque se répandit partouten Europe(5); et ce fut après ces premiers essais, que du Bellay le fit goûter et le popularisa parmi nous.

(\) Source, origine. V. Pasquier, ibid.

(2) Pasquier, ibid.

(3) Nous avons des sonnels de tous les grands écrivains du xvi^ siècle, r. Hallam, hist. de la littérature de l'Europe, t. II, p. \%t et suiv.;l. III^ p. 359.

Avec plusieurs jeunes poètes de son temps , comme épuisé de la lutte, du travail etdes passions , il mourut avant Tâge : c'est qu'alors , dans Tardent enthousiasme qui se mêlait à tout , on s'élançait en avant , sans mesurer ses forces. La fougue dévorante des esprits minait les ressorts delà vie. Brillantes d'un éclat rajeuni , les lettres enchantaient , enivraient ces nobles natures : les yeux tournés vers Rome antique, vers l'Italie moderne, on rêvait la gloire : Artistes, écrivains, brûlaient de la saisir, et beaucoup périssaient à l'œuvre.

Il faut donc respecter , au milieu du xvi^ siècle , cette exaltation qui nous fait sourire , ces tentatives hardies , ces études opiniâtres, en songeant à ce qu'elles ont coûté, à ce qu'elles préparaient. Grâce à ces laborieux ouvriers dont s'estsouvent raillé notre présomptueux orgueil, tout se créaiten France : cedomaine littéraire dont les richesses ravivent la civilisation ou la propagent, s'agrandissait de jour en jour; les conquêtes du savoir et du talent se multipliaient ; une culture , trop artificielle, il est vrai, y faisait germer sanscesse de nouveaux rejetons. Bientôt, grâce à l'un des auteurs de la Pléiade, satellites de l'astre de Ronsard, on voit fleurir le premier plant, comme dit un contemporain (4), de la poésie dramatique :

Alors Jodelle heureusement sonna (4) Pasquier, Recherches de la France, I. 7, c. 6.

D'une voix humble et crune vpix hardie La comédie avec la tragédie (i).

Aux farces , jeux de la Bazoche , momeiies et badinages , seuls divertissements qu'un théâtre grossier avait jusqu'alors offerts , succédèrent, à la grande admiration du public ces belles facéties et gentilles comédies (2) que Y Italie avait inventées ou retrouvées depuis peu . Le charme de la musique, de la danse et des décorations se joignait dans ces jeux nouveaux de. la scène à l'agrément des paroles : ainsi le rapporte Brantôme en s' extasiant devant cette merveille récemment acclimatée parmi nous, Brantôme, qui venait d^assister (5) avec Henri II et toute la cour a la représentation du drame d'Orphée (4). Dans cette pièce de Jodelle et dans celles dont il la fit suivre, les poètes du temps, telle était la réputation de cet auteur , remplissaient avec empressement des rôles; une foule nombreuse se pressait

(4) Vers de du Bellay.

(2) Pasquier, passage cité.

(3) 1 558 , jeudi gras, fête donnée à THôtel de ville.

(4) Il l'appelle Tragi-Comédie, dénomination, qui, comme on sait, se conserva jusqu'au milieu du dix-septième siècle pour désigner les pièces sérieuses : Le Cicf fut aussi appelé une Tragi-Comédie. Quant

' au sujet d'Orphée, il avaitété emprunté à Politien qui, le premier, en le traitant, rendit à l'Europe le drame antique. V. Hallam, Hist, de la littérat, de l'Europe, t. I, p. 213, texte et not.

pour les applaudir. Les savants y accouraient, et toutes les fenêtres étaient tapissées de personnages d' honneur^ eonime le raconte Pasquier , présent à Tune de ces fêtes avec le grand Tumébe (^), nous dit-il lui-même, et non moins enthousiaste que le courtisan 6rantôme( 2 ).

Presque aussitôt, dans la carrière du théâtre, des disciples marchent sur les traces du maître. La Péruse donne une tragédie deMédée ; et Garnier, dont la réputation naissante est protégée par le dispensateur de la gloirie , par Ronsard, en fait jouer huit successivemeut, qui, si Pasquier a bien jugé, « trouveront lieu dedans la postérité (5). »

Non content de régner sur la scène, le père du théâtre français ,

Le grave , doulx et copieux Jodelle,

(4) C'est Adrien Turnèbe ou Tournebœuf, célébré par L'Hôpital ; F. sur cesavant les essais de Montaigne, l. 4 , c. 24 ; I. 2 , c. 17. Il était lecteur ou professeur royal de grec. Alors , et même bien auparavant, comme le remarque M. de Uémusat dans son ouvrage sur Abélard , a les cours des écoles s'appelaient des lectures, d

(2) Recherches de la France^ I. 7, c. 6. On voit aussi vers la même époque, Catherine de Médicis faire représenter à Blois , Sophonisbe, « pour les nopcesde M. d'EIbœuf.» Au milieu des troubles qui agitaient la France, on donne à Fontainebleau aune comédie sur le subject de la belle Genèvre de l'Arioste » où les rôles étaient remplis par madame d'Angoulème et les premières femmes de la cour. Cet usage de jouer des pièces, écrites il est vrai en latin , existait aussi dans les collèges , comme l'atteste Montaigne, Essais^ l. 1, c. 25.

(3) Voir Recherches de la France, pass. cit.

pour parler avec du Bellay, veut, par une ambition que ne ratifiera pas toutefois son siècle, disputer au maître, au roi de la poésie lyrique, le sceptre de FOde. Quelle que fût, avons-nous dit , la hauteur imprudente de ces prétentions d'une littérature presque encore au berceau, il est curieux de voir cependant , en citant quelques traits de cette joute littéraire, combien ces essais incomplets avaient donné dès lors à notre langue d'élévation , de hardiesse et de vigueur.

Ronsard regrette T indépendance qu'il a perdue , sa paisible insensibilité d'autrefois : il se peint libre et fier, alors qu'il était sans amour :Tel, ajonte-t-il,

un beau poulain farouche

Qui n*a masché le frein dedans sa bouche,

Va seulet , escarté , Soucy n*ayant sinon d'un pied superbe A mille bonds fouler les fleurs et Therbe,

Vivant en liberté.

Ores ( I ) il court le long d*un beau rivage, Ores il erre en quelque bois sauvage, Fuyant de saut en saut. . . . etc.

(\) Tantôt. Ores doulcement, ores avecques violence , dit Montaigne , EssaiSy 1. II; c. 1.

Pour Jodelle , il se prétend , par opposilion , liciireux de son esclavage. Cette liberté vantée par son rival , il la repousse : tout entier a la pensée de sa dame , sa seule ambition est d'être aimé ; il ne veut plus que servir :

Non au poulain semblable je veulx estre , Mais au cheval qui, brave, sert son maistrc

Et se plaist en son mords ; Sans cesse il semble aspirer aux victoires, Presque jugeant que du maistre les gloires

Le rendront glorieux . . . . etc .

« Cela s'appelle, s' écrie Pasquier, bien assaillir, bien deffendre(^ ). »

Ainsi, sous la double influence de l'imitation antique et italienne , notre littérature échauffée des rayons du génie étranger, en reproduisait çà et là quelques reflets; et déjà , dans l'illusion d'une confiance prématurée ,

(^) Recherches de la France, l. 7, c. 6. V. dans ce passage la pièce entière de Ronsard et celle de Jodelle « qui vouloit le contrecarrer ».

elle osait se comparer i\ ses modèles, rivaliser avec eux . Dans son livre sur la precellenee de nostre langage, Henri Etienne (i) en développe toutes les ressources, il en fait pressentir la supériorité future ; enfin , par une prétention nationale que Téquité ne permettait pas encore d'accueillir , il ne craint pas d'affirmer que pour la grâce et la richesse, nôtre idiome l'emporte sur la langue de Dante et de Pétrarque(2). Que dis-je? Ronsard no lui semble pas seulement « surmonter Arioste , mais quantetquant combattre Virgile (5). » Sans tomber dans la même exagération, on reconnaît du moins avec intérêt combien notre poésie, exercée dans tous les genres et laborieusement façonnée, recherche avec ardeur l'inspiration artificielle et l'appui de la science ; comme elle s'efforce de se conquérir, de s'assimiler ce qu'elle admire (4), d'ajouter avec des fortunes diverses, par l'émulation et l'étude, à son fonds naturel ; comment enfin la langue , en se limant à celles qu'elle imite, pour parler avec Montaigne, ^s'assouplit peu a peu et se perfectionne. Ici Desportes , en

(\) Consulter sur cet ouvrage la préface du dictionnaire de l'Académie française, dernière édit., p. xxii.

(2) V. dans l'édition in-i '2, publiée chez Pâtisson, Paris, \ 579, t. 56, p. 73. La naïveté du temps se montre dans le frontispice du livre et la conclusion de l'ouvrage.

(3) Quelquefois combattre Virgile : V. ibid., p. 22. cf. Pasquier, Recherches de la France j l. VII, c. 8 et 4 0.

(4)K. 76td.,p. 25,26, 61, etc.

traduisant Bembo(>l), reproduit quelque chose deson élégance et de son harmonie :

Lorsqu^un de vos rayons doulcement me blessa Et que mon âme libre en prison fust réduite, Mon cœur ravi d*amour aussitost me laissa Et sans aultre conseil se meit à vostre suite. Maisy comme un voyageur qui s'arreste pour voir. S'il treuve en son chemin quelque chose nouvelle, Alors qu*il veit vos yeulx de passer n'eut pouvoir^ Et demeura surprins d'une clarté si belle. . . etc.(2 j

Là, il lutte sans trop de désavantage contre le charme attendri de Pétrarque et son soin curieux de la mélodie; d'après Toriginal, il accuse un cœur sauvage qu'il ne peut fléchir :

Car soit quand le printemps descouvre sa beauté , Soit quand le froid hiver faicl mourir la verdure,

{i)V. sur Bembo, Hallam, Hist. de la littérature de V Europe^ t. I, p. 265, 417 etsuiv.

(2) Henri Etienne, ouvr. cité, p. 62.

Nuictet jour jemeplainds de ma trisle aventure, De regrets et d'amour sans repos tourmenté. ... ( i )

Ailleurs , par Temprunt de ces diminutifs qui, en rendant les langues anciennes plus gracieuses et plus expressives, varient les nuances de la pensée , et dont ritalien a de tous temps recherché l'emploi jusqu'à labus (2) j RemiBelleau donne à notre idiome un avantage qu'il ne saura pas assez retenir ; témoin ces vers du peinlre de la nature, ainsi l'appelle Ronsard, où il célèbre tour à tour

Et les tresses blondelettes

De sa maistresse , et son sein

Tousjours plein De mille et mille fleureUes....

Le gentil rossignolet

Doucelet, Descoupant, dessoubs Tumbrage ,

(\) Ibid.^ p. 64. Il est curieux de comparer à cette traduction des vers de Pétrarque, celle d'Antoine deBaïf, donnée aussi par Henri Etienne.

(2) Politien en particulier présente ce défaut. V. U'dWdim , Uitérat. de r Europe, t. I, p. 496.

Mille fredoDS babillards....

Doulce et belle boucheletle Plus fraische et plus vermeillelte Que le bouton églantin, Au matin.... (i]

« Quelle boune grâce dans ces expressions, s'écrie H. Etienne, et quelle gentillesse I nostre langage est ployable à toutes sortes de mignardises , tant nous on faisons tout ce qu'il nous plaist (2) . »

Dans celte préoccupation .de progrès , dans cette série de hasardeuses tentatives, on alla, par fanatisme pour l'antiquité, jusqu'à imaginer de faire en français des vers métriques, rêverie qui devait encore, au xvni* siècle , séduire quelques bons esprits (3). Quoique cette innovation n'ait eu que peu de vogue, presque tous les auteurs du temps lui payèrent un tribut : Baïf , membre delà Pléiade, enfutl'auteur. Outré du froid accueil qu'avaient reçu les sonnets où , suivant

(1 ) Extrait des Bergeries.

(2) Ouvrage cité, p. 64, 67.

(3) Surtout Turgot. V. sur les vers métriques, Pasquier, Recherches sur la France^].! c. 1 4 ; Marmontel, dans ses éléments de littérature, et l'abbé d'Olivet, dans sa prosodie française.

le goût dominanl, il chantait ses amours , il jura, au rapport de Pasijuier (>! ), de ne plus donner au public que des vers mesurés , ce qui d'ailleurs lui valut , à ce qu'il parait, aussi peu de succès.

Tandis que les destinées de la poésie étaient encore si incertaines et si variables , que , livrée aux caprices du talent individuel , elle changeait souvent de ton , de genre , et pour ainsi dire de langue , la prose , moins , prisée de l'opinion publique , car elle ne passait pas encore pour un art , moins tourmentée et plus fidèle à l'esprit français , accomplissait en silence un progrès réel. Plus sûrement et plus vite que sa brillante rivale , elle allait bientôt atteindre , grâce à quelques hommes supérieurs , ce point de justesse et de maturité qui forme la perfection des idiomes. Reportons un moment nos regards sur les développements qu'elle avait suivis , sur les productions qu'elle avait vues naître,

C'est au xn** siècle, illustré par Pierre le Vénérable, par Abélard, par tant de mouvement dans les esprits, tant de querelles et tant de science, quelepremier

(I J Recherches de la France, 1.7, c. M.

(lébrouillement de notce langue achevé , elle devient capable d'agir sur les niasses. Saint Bernard , dans les plainesde Vézelay , harangue en français et attache à sa parole des milliers d'auditeurs (^ ).

Dans le siècle suivant, grande époque pour la civilisation nationale qui préside dès lors à celle du inonde, se montrent dans notre prose les premiers monuments dignes de mémoire. Les productions françaises entrent à partirdece moment, remarque un de leurs plus habiles appréciateurs (2), dans le trésor conimun du génie de r Europe.

Inspiré , comme il semble , d'un goût alors nouveau dans son pays, deTamourdes lettres, par ce ciel qui avait donné naissance à tant de chefs-d'œuvre, un chevalier de Champagne , croisé pour combattre les infidèles et devenu l'un des maîtres de l'empire Grec, raconta, Tesprit frappé des grands tableaux qui l'avaient ému , les aventures de ses frères d'armes, ses propres exploits, les spectacles dont il avait été le témoin, la conquête de Cionstanlinople.

(1 ) Saint Bernard , dit M. de Rémusat, more, cit.» ressemble à un Bossuet a^^issant et populaire , qui domine dans le siècle par la parolo et commande aux rois...

(2) M. Villemain, Moyen â(je, t. 1, p. ^288. ♦

C'est à GeollVoi de Villehardouiii , père de notre histoire, qu'est due la première relation en prose française(^)/dont on ait conservé l'original (2). Guerrier valeureux, négociateur habile, orateur éloquent, il raconte avec mouvement, avec intérêt, avec précision, avec vérité. Sa candeur plail, ses peintures de mœurs, beaucoup de détails qui expriment admirablement Tâge héroïque où il vivait, donnent à son ouvrage le charme et la grandeur d'une épopée. Il ne manque pas, comme on l'a dit, de clarté et d'élégance, mais ridiomequ'4l manie est encore peu formé , et la langue du Nord n'est pas chez lui bien dégagée de celle du midi , sur laquelle peu après elle doit prévaloir (3).

{\) Avant l'ouvrage de Villehardouinon ne trouvait guère en prose dans notre langue , remarque M. Villemain, ihid. p. 293, que quelques romans de la table ronde, translatés en la parlure de France par des Anglo-Normands, vers le milieu du xii* siècle. Sur ces romans, on peut consulter un mém. de la Cume de sainte Palaye» Rec. de l'académie des inscriptions, t. XXIII, p. 236; etsur Tutilitéde leur lecture, un autremém. du même auteur, ibid.^ t. XVH, p. 787.

(2) Consulter l'introduction de M. Paulin Paris, placée à la tète de la nouvelle édition de Villehardouin, donnée en 4 838. V. aussi le juste éloge décerné à cet historien, t. XV, des mém. del'acad. desinscriptions, l»"^ série, p. 388.

(3) Le son de oil finit les mots dont les terminaisons s'exprimeront plus tard par la syllabe ue*7, argoîl, aœoil^ sommoil; les mots eneuf se terminent en our, douçourj doulour; on dit preciouXj délicioux. Peu après, sous Louis IX , on voit notre langue, en se démêlant de l'idiome provençal , échapper aussi à la rudesse du français Normand de Robert Wace. I'. Rec. de Tacad. des inscriptions, t. XXIV, p. -671, un mém. curieux de laCurne de sainte Palaye sur la langue IVancaise du xn*^ et xin" biècle, comparée avec les langues provençal^ italienne et espagnole delà même époque.

Henri de Valenciennesentrepritdecontinuerrœuvre du maréchal de Champagne ; mais il ne fut pas peintre comme lui : son style, déparé par l'exagération de la forme poétique , a moins de netteté, d'exactitude et de clarté que celui de son devancier, il est moins élevé et moins large ; Tallure en est moins franche : ce n'est plus l'esprit du chevalier et de l'homme d'état, mais plutôt du chroniqueur asservi aux opinions monastiques du moyen âge.

Près d'un siècle après , le caractère naïf de la prose française se retrouve, avec un mérite supérieur, dans Touvragele plus populaire de cette période, celui du sire de Joinville (^l ) : son nom est recommandé à notre amour par l'intérêt, par l'admiration qui s'attache au souvenir du saint Roi , dont il s'entretient avec nous. Cetami fidèle lui survécut près de cinquanteans : il veut, avant de l'aller rejoindre, le montrer à la postérité , bon et grand , tel qu'il Ta connu. Parla il s'associe à son immortaHté. Avec la mémoire du cœur ^ le serviteur loyal, passionné pour ce qiii est noble et beau , plein d'une religion éclairée et sincère, répand sur tout ce qu'il raconte un charme attendrissant

(1) Joinville n'écrivit ses Mémoires que très tard, après l'an 4305. Il avait alors quatre-vingts ans, et mourut en 1318. K. l'article de M. Ampère sur Joinville, Revue des Deux Mondes, N" du l^^fév. 1844.

qui nous gagne. Expression vivante de la chevalerie et des sentiments généreux du \i\f siècle, il émeut parce qu'il est ému lui-même au souvenir du maître et des compagnons qu'il a perdus. A la manière grave, au ton solennel de Villehardouin il substitue une aimable familiarité, un abandon mêlé d'enjouement; il n'a pas sa précision, sa vigueur; mais par des qua. lités différentes, ses récits que colore une foi vive , que pénètre une douce chaleur, méritent la même gloire. Dans son style pittoresque , éloquemmeut expressif, empreint d'une grâce inimitable , il a su , en devançant le progrès de la langue , trouver par le * don d'une nature privilégiée , les tours et les mots qui ne périssent pas.

Froissard, (i) qui touche au vieux sénéchal par plus d'une affinité, reproduit surtout sa vivacité et son coloris : de l'éducation de son temps, des révolutions et des guerres qui l'agitent , nait pour lui le talent d'écrire l'histoire ; mais tandis que dans quelque pays voisins (2) on raisonne sur les événements, on en démêle les causes^

^ {\) Froissard ou Froissart, né en 1337 ou suivant d'autres en 4 333 : on s'accorde peu sur l'époque de sa mort, placée quelquefoisen H110. V. sur cet écrivain, sa vie et ses ouvrages, deux mém. de La Gurnede sainte Palaye, t. X et XIU des mém. de Tacad. des inscriptions, 4 «■« série.

(2) En Italie et en Espagne. 11 sufiit de rapprk-r lo'snomsde Villaniotd'Ayala.

on prévoit, on calcule les effets, le talent u aspire encore et nes'applique parmi nous qu'à conter les choses avec agrément, qu'à peindre heureusement les personnages.

Tel est le double hiérile de Froissard. En sa qualité de poète, ami d'une vie joyeuse {\ ) et de la lecture des romans, il entreprend, au sortir de l'école et à la demande de son seigneur, de faire le récit des guerres contemporaines, particulièrement de celles qni suivirent la bataille de Poitiers (2). Mais, à l'imagination qui domine en lui se joint un merveilleux désir de connaître la vérité. U en poursuit la recherche, il en achète la conquête au prix de tous les sacrifices et de toutes les fatigues(3); pour la découvrir il visite la plupart des cours de l'Europe, s'introduit auprès des plus grands sei-

(1) Eu chambre j^eine de candeiiles , Jas et danses, et longues veilles, Espices, clairet et rocelle, Mou esperit se renouvelle.

V, poésies de Froissard : on peut consulter sur ces poésies un iném. de La Curne de sainte Palaye , Rec. de l'acad. des inscrip. U» sér., t. XIV, p. 249.

(2) « Si empris-je assez hardiment, moi issu de Tescole, à dicter et ordonner les guerres dessus dictes....» et plus loin il ajoute que « ce feut à la prière de son cher seigneur et maistre messire Robert de Namur, chevalier. » ( l'rolog. du 1" livre. )

(3) V. le deuxième mémoire cité do La Curne de sainlo Palaye.

gneurs, s'insinue dans leur confiance, pénètre, interroge , consulte et s'éclaire partout('l ). Écrite, pour ainsi dire, sous la dictée de ^époque par un homme curieusement épris d'un rôle (2) dont il paraît comprendre toute la grandeur (5), comment dès lors Tliistoire ne serait-elle pas en plusieurs rencontres animée et éloquente? Image vivante d'un siècle plein de discordes et de luttes , tumultueux même dans ses plaisirs , l'ouvrage deFroissard nous y transporte, il en réfléchit toutes les passions : quelquefois enfin souâ leur influence , son style toujours net , agréable et facile , se teint d'éclat et s'élève jusqu'à la majesté (4).

A l'action favorable dé ces premiers modèles sur l'esprit et sur le langage français , se joignait le gouver-

(1 ) Il nous avertit lui-même qu'il a fréquenté plusieurs nobles et grands seigneurs, tant en France qu'en Angleterre, en Ecosse et en plusieurs autres pays ; et, ajoute-t-il , * ai eu la cognoissance d'eulx et ai tousjours à mon pouvoir justement enquis et demandé du faict des guerres et des adventures. » Ibid.

(2) Telles choses à dire et mettre en avant me sont grandement plaisantes... 1. IV, c. 43 ; il parle encore après de la plaisance qui l'aincliné à dicter. Ibid.

(3) Prolog, et i'^^ ch. du l*' l.; chap. \'^ du 1. 3. V. à ce sujet Froissard défendu par M. de La Curne des reproches de partialité, en faveur des Anglais, de vénalité, etc. Toutefois celui-ci avoue qu'on désirerait dans cet écrivain plus de critique ; et que souvent le goût qu'on a signalé en lui pour les romans perce dans son histoire.

(4) V. M. de La Curne, 2« mém. cit.

nement sage de Charles V qui aima les lettres (>l ) et le premier de nos rois en recueillit les monuments (2). Charles VII, son petit-fils, héritier de ce noble goût, embrassa le même patronage, et après les désastres de longues guerres, rassembla et accrut les mêmes richesses (5). Son règne vit fleurir Jean Chartier, auteur des grandes chroniques de France (4) , remarquable par sa

(4) On peut encore mentionner sousce prince, grand clerc, suivant son historiographe Christine dePisan, \e songe du vergier ^ composé, dit-on, par son ordre ; œuvre où Tautorité ecclésiastique est soumise à un examen hardi , et plus remarquable encore sous le point de vue politique , comme témoignage de la direction des esprits que comme monument littéraire: consult. à cesujetun mém. de M. Paris, Rec. de Tacad. des inscript., nouvelle série, t. XV, 2* partie, p. 388 et 397.

(2) Sur ce prince fondateur de la Bibliothèque royale , V. Hallam, Littérat. de VEurope, 1. 1, p. 78, 79, et sur le mouvement qu'il communiqua aux esprits, les services qu'il rendit à la langue, le mémoire cité de M. Paris. Chaque roi de France se fit gloire d'augmenter la Bibliothèque royale de Paris , et dès 4 556 , il fut ordonné qu'un exemplaire de chaque livre imprimé avec privilège y serait déposé. V, Hallam, Liitér.de VEur., t. II, p. 360.

(3) F. dans le Rec. de l'acad des inscript., I** série, deux mémoires de Boivin le cadet sur la Bibliothèque du Louvre, 1. 1 , p. 34 0, et t. II,

(4) Vulgairement appelées chroniques de Saint-Denys, rédigées en français, depuis Pharamond jusqu'au décès de Charles VII : le même auteur a écrit en outre l'histoire de ce dernier prince. Sur les chroniques de France, dites de Saint-Denys, on peut consulter uû mémoire de la Curnede sainte Palaye, inséré dans le recueil de l'Académie des inscriptions , et un travail de M. Léon Cabane qui, prenant la question où l'avait laissée sainte Palaye, a rectifié par quelques faits nouveaux l'opinion de ce savant. F. Biblioth. de l'école des Chartes, t. II, p. 57 et suiv.

vaste érudition, non par un style que déparent la dureté et la sécheresse ; mais surtout Alain son frère, si honoré de son temps, où il fut proclamé lepère de l'éloquence. Secrétaire de deux rois, mêlé aux grandes affaires, le sentiment du patriotisme lui suggère de nobles accents : dans son traité sur l* espérance , aviden>ent accueilli au milieu de Texcès des malheurs publics, il joint à un commencement d'élégance et d'harmonie, une certaine véhémence , une certaine vigueur.

Déjà, à Tépoque où il vécut, notre idiome se fixait, les constructions en devenaient régulières, la syntaxe se i*approchait de celle que nous avons adoptée. Jus» qu'alors si confus et si changeant, il se façonnait à la correction , à la clarté qui le distinguent; propre de tout temps à conter avec agrément, il gagnait de la force; déjà enfin il offrait , suivant la remarque de Fénélon et de La Bruyère, dans la vivacité pittoresque de ses tours ^ ce type national qui devait durer et qu'il nous appartient de ne point laisser périr {\).

Un des écrivains qui contribuèrent le plus à décider ce caractère , à donner aux lettres françaises ce mérite de bon sens et d'esprit philosophique qui leur est parti-

(4) M. Villemain, Afoym âge,t.\\,^.'ilS.

culier, fut, à la fin du xv* siècle, le confident, Thitoriende Louis XI , Philippe de Comines (\), Avec une morale peu scrupuleuse, celle de son époque, mais une sagacité admirable, une rare sûreté d'appréciation, il étudie , analyse, et pénètre l'homme qui transformait alors la société. Vieilli dans la politique et rompu aux intrigues, habitué à tout calculer, à tout deviner, il rappelle le genre pragmatique des anciens : son esprit éminementoriginal y excelle : à ce cachet se reconnaît vrai ment l'histoire , qui non seulement conte et amuse , mais juge et instruit. Cette nouriture plus solide est venue à point, lorsque les intelligences sont déjà dérouillées par les aimables causeries de Joinville et de Froissard. Comines, parla force d'une raison supérieure, développe et mûrit la raison du lecteur qu'ij avertit de s'interroger elle-même. Avec la réflexion féconde , il accrédite un ton de convenance auparavant inconnu. Instruit à la prudence par de dures leçons, l'habitude dès longtemps contractée de veiller sur lui , la crainte toujours présente de se compromettre en écri. vant, lui font une loi de voiler sa pensée, de la tempérer par la réserve des paroles. Il donne ainsi l'exemple de cette retenue de l'expression , de cette mesure qui deviendra parmi nous une qualité de l'esprit public, une

(4) Ses mémoires qu'il paraît avoir composés à cette époque, ne furent toutefois imprimés qu'en 1524. Il était mort en 4509.

règle du goût, et dans nos bons auteurs ajoutera aux richesses du style un attrait délicat et piquant (>l ).

Ainsi notre langue jusque là bornée le plus souvent au mérite d'une naïveté raisonneuse , d'une vivacité mêlée de finesse, d'une narration facile, assaisonnée de gaité et d'ironie, acquérait sous la plume de Comines quelque chose de cette netteté lucide, de cette précision sévère qui devaient la rendre si propre aux affaires, à la philosophie et à l'histoire. Le développement des institutions avait secondé ce progrès. Les bourgeois dans leur par/ou^ s' étaient exercés à parler, surtout à penser. Quoique, suivant M. de Chateaubriand (2) , les états-généraux ne soient jamais bien entrés dans les mœurs du pays , on ne peut nier d'après les preuves mêmes qu'en offre cet auteur , qu'ils n'aient heureusement agi sur l'éducation nationale. Telle était, à la faveur de ces causes réunies , la marche lente mais continue du langage et de r esprit français vers leurs grandes destinées futures , lorsque les circonstances politiques , en les mûrissant l'un et l'autre au foyer d'une civilisation plus

(1)0n peut consulter avec fruit un précis de la vie et des ouvrages de Philippe de Comines par "M. de la Fontenelle de Vaudoré, travail que Tacad. des inscript, et belles-lettres a honoré d'une mention en 4 837.

(2) Etude raisonnée de THist. de Fr., Henri IV.

avancée, leur comn]uniqiièi*ent une activité nouvelle et une impulsion puissante.

Ce fut sous le règne de Charles VIII , qu'entraînée par les illusions et F ardeur de son jeune monarque , la France, que l'administration dureet triste, mais sage et utile de Louis XI avait affermie , s'engagea dans ces longues guerres d'Italie qui lui rapportèrent avec de brillants triomphes tant de pertes et de malheurs (4). Par delà l'horizon des Alpes , un monde inconnu s'ouvrit à ses regards : et quel spectacle pour les yeux, quel aliment d'inspiration pour la pensée, que la terre des Médicis dans la beauté rajeunie de son réveil !

Alors ce n'était pas seulement l'éclat des arts qui parait ce pays, sorti le premier de la nuit du Moyen ûge : ce sol classique semblait avoir retrouvé sa fertilité passée. La multiplicité des états , la lutte des intérêts opposés , les constitutions libres , l'agitation des villes tourmentées de leur indépendance , les grands souvenirs avaient fait jaillir des étincelles de ces cendres mal éteintes où était ensevelie tant de gloire. Là

(\) li est curieux de voir Topinion de L*Hôpital sur ces guerres, dans une épitre qu'il composa sous Henri II et que l'on peut inti tuler : a Invective sur Texpéd. des Français en Italie, i» 4556. V.ses œuvres latines, p. 462 et'suiv.dei'édit. d'Amsterdam, 4733, in-S**.

s'était rallumé le flambeau de la science et du génie , lorsque partout ailleurs régnaient les ténèbres : pour montrer à la On du xv^ siècle Tltalie dans toute la splendeur de sa rénovation littéraire , il ne faut que lui opposer , par une appréciation rapide, Félat de la culture intellectuelle dans les principales nations de l'Europe, les hommes et les ouvrages qu'elles avaient produits.

L'Angleterrequ'uij siècle de guerres avait constamment mêlée à la France , qui entretenait avec elle un continuel échange de mots , d'usages et d'idées, dont les rois et les écrivains usurpaient notre langage (>l), ne comptait guère qu'un poète, l'illustre Chaucer (2): c'était à peine si à Tavénement d'Edouard 111 (5), l'usage de la prose anglaise avait commencé : on traduisit ensuite , on imita des romans français ; mais aucune œuvre originale (4) qui fut digne de mémoire n'avait paru, au moment où Henri VIII montait sur le trône (5) ; c'est alors seulement que dans cette contrée un grand changement se prépare : Thomas Morus, par

(I) V.M. Villemain , Moyen âge, t. II, p. ^H el 222. (V Né en 4328, mort en UOO.

(3) Né en 4343, roi en 4327, mort en 4377.

(4) V. Hallam, ouv. cit., 1. 1, p. 48.

(5) H y avait à cette époque, 4509, entre l'Italie et l'Angleterre, suivant Hallam, plus d'un siècle de distance. ïhid.^ 1. 1, p. 264 .

son histoire d'Edouard V (^ ) , bientôt par Tingénieuse fiction de son Utopie (2), si pleine d'invention et de verve, inaugure le siècle qui verra naître Spenser , Bacon et Shakspeare. Vers le même temps, TEcosse , en proie aux dissensions, et dont les grands, indiciplinés et sauvages, à défaut de guerre à repousser, la faisaient à leurs rois, apercevait à peine Taurore d'un meilleur avenir (5).

Plus heureuse et plus calme , l'Allemagne devait toutefois attendre longtemps son âge littéraire. Depuis Tantique et nationale création du Livre des Héros et des Nibelungen (4), ces épopées d'auteurs inconnus, ces preniiers poëmes chevaleresques du Moyen âge, elle avait sommeillé. Ses Troubadours, quoique nombreux (5), étaient loin de présenter la variété, la verve et l'éclat de ceux des Provençaux. Prudemment exacts, ses maîtres chanteurs (6) semblaient avoir redouté rinspiration ; patients ouvriers de la poésie, ils n'é-

(<) Écrite en anglais, Vers 1509. V. Hallam, ouv.cit., 1. 1. p. 34 4.

(2) Écrite en latin et qui parut en 4515 : Hallam ne craint pas de l'appeler une œuvre de génie , ihid., 1. 1, p. 281 .

(3) F. Hallam , ibid., 1. 1 , p. 280.

(i) V. Id., ihid,, 1. 1, p. 39; et Fr.Schlegel, Hifft.dela litféraf, ancienne et moderne , t. l , p. 329 et suiv.

(5) V. Schlegel, ibid., p. 362etsiiiv.; et Hallam, ibid.y t.I, p. 38.

(6) V. sur \es tneister-singers dans le xiv« siècle elles suiv. Hallam, ibid., 1. 1, p. 40.

talent propres qu'à retenir la langue et les esprits dans Tenfance. Après ces productions désavouées des muses , la littérature allemande consistait tout entière dans la fable morale , le conte et la satire {\ ) : Maximilien I*' , par sa protection et son exemple (2), Frédéric de Saxe par d'utiles établissements (5) , s'efforçaient cependant d'annoncer une époque plus brillante.

L'Espagne agitée de grands événements , émue de grands spectacles , foyer d'enthousiasme patriotique, avait puisé dans les luttes qui la rendirent libre , une inspiration vraie et originale que ne pouvait connaître la société des mai très allemands formée par Charles IV (4). Sorti enCnde sa barbarie et du chaos de tant d'idiomes (5), ce pays, à l'aspect pittoresque et divere, avait fait éclater dans une langue affranchie et renouvelée une poésie nationale. C'est au règne d'Alphonse le Sage, ou, pour mieux parler, le savant (6), qu'elle se montre déjà singulièrement pure et vigoureuse. Son plus

(1) On citait aussi quelques sermons du dominicain Tauler, de Strasbourg, qui fut le premier prosateur allemand, mort en 4364 .

(2) Empereur de 4 493 à 4549. Auteur de Touvrage dey- weise konig , le roi sage, où il a , dit-on, voulu se peindre lui-même. V. à ce sujet Fr. Schlegel , ouv. cit., t. l, p. 402.

(3) La création de Tunivcrsité de Wittemberg en particulier.

(4) 4378, V, Hallam, ibid., t. I, p. 40.

(5) M. Villemain , Moyen âge, t. II, p. 75, 79.

(6) xiiie Siècle.

curieux monument est le' Aontancero, cette espèce d'Iiiade populaire (^) , digne encore aujourd'hui d'admi* ration, ce poème formé d'une suite de pièces diflerentes d'origine, d'auteurs et d'époque (2) , mais qui exprime si bien les passions et le génie du Moyen âge, où respirent la yie chevaleresque , la ferveur ehré^ tienne, l'amour du sol natal, la vivacité des sentiments primitifs, la simplicité de ces mœurs rudes et grossie* res, l'humeur généreuse et féroce d'une civilisation ina-* chevée. Le Cid l'anime et le remplit tout entier ^ héros plus qu'humain , à la vie aventureuse mêlée de fortu<> nés contraires, glorieux et vainqueur jusqu^au dernier terme de^la vieillesse et au scinde la mort (5). Pendant que la Castilie célèbre son grand capitaine , la gaye science, la poésie provençale fleurit dans d'autres parties de l'Espagne (4). Sous la plume d'Ayala (5), la

(4) M. Villemain, ibid,, t. H, p. S3.

(2) Beaucoup de ces chants ont été refaits vers le xv. siècle. Quant à Tancien poëme du Cid, probablement, au dire d^Hallam, ibid,, 1. 1. p. 430, antérieur au milieu duxv*" siècle, il est déjà remarquable par le nerf et la verve. V. aussi M. Villemain , Moyen âge, p. 83 et 94; et Fr. Schlegel, ouv. cit., 1. 1, p. 406 et suiv.

(3) V. M. Villemain, t6., t. II, p. 440.

(4) La Catalogne, TAragon etleroyaume de Valence. V, Schlegel ibid., t. II, p. 403. Dans un concours poétique, ouvert à Valenceau xy* siècle, sur la conception de la Vierge , entre trente-six concurrents, quatre avaient écrit en espagnol, un en italien, tous les autres en provençal ou valencien. Le livre qui renfermait ces pièces , le premier imprimé en Espagne, fut publié à Valence en 4 474. W Hallam, ouv. cit., 1. 1, p. 473.

(5) XIV* Siècle. ■

langue espagnole, naturellement majestueuse, se formait vers le même temps à la sévérité du style historique: grâee au talent de ce vigoureux chroniqueur, la prose s'était élevée à une éloquence simple et nerveuse. Dès lors on pouvait pressentir ce siècle de gloire de la littérature espagnole, préparé par Ximenès(4) , fondé avec la monarchie de Charles-Quint ^ maintenu sous Philippe II , loi'sque Boscan, Garcilaso, Mendoza , Ponce de Léon, Herrera le divin(2), Ercilla(5), devaient lui donner cette fécondité et cette puissance, dont Lopede Véga, Calderon, Cervantes furent presque la dernière, comme la plus populaire expression.

Toutefois ces espérances étaient encore peu de chose auprès de celles qu'avait réalisées Tltalie , auprès des grands talents qui l'avaient déjà illustrée et qu'elle continuait à produire. On eut dit que la sèvedu génie qui avait si longtemps fructifié dans ces climats, bien loin d'être épuisée , §'était ranimée en sommeillant. Partout

(4) Il fonda au commencement du xiv« siècle, à Âlcala, uo collège |)OÙr renseignement des trois langues savantes, hébraïque, grecque, et latine.

(2) V. sur ces écrivains, Hallam, i6., t. I, p. 423 ; t. 11 , p. 203 ; Sche'gel, «6., t. 2, p. H i et -H 2.

(3) C*est Fauteur de VAraucana, V. Schlegel , ib., t. Il, p. 412 et suiv. Hallam signale cet ouvrage, t6., t. II, p. 206, comme le meilleur des vingt-cinq poèmes épiques que l'Espagne vit naître dans la 2* partie du xvie siècle.

ailleurs la scolastique et l'ignorance : ici la civilisation , les arts qui renaissent, et la voix du poète qui se fait entendre. Au commencement du xiv® siècle, TItalie , grâce à la dure éducation de ses troubles politiques , surtout au gouvernement de ses papes , possède une langue formée , une littérature inaugurée par un chef-d'œuvre ("1). Le Dante a immortalisé son nom , sa patrie et sa vengeance. Bientôt Pétrarque , par les chants sortis de sofi cœur, pénètre au fond des âmes: cet idiome qu'il revêt de souplesse et de douceur , Boecace le façonne à la régularité sévère de la prose dont il offre le modèle et presque la perfection , Boccace brillant tour à tour et nerveux , quelquefois par l'art de peindre rival de Thucydide et de Tacite.

Après un siècle de repos , comme si la nature eût été lasse,- avec quelle vigueur le mouvement littéraire interrompu ne âe rétablit-il pas sous les auspices des Médicis(2)? Pareux , des bibliothèques , des académies se forment (5) : leurs exemples trouvent de nombreux

(4) Les premiers vers italiens connus paraissent dater de 4487; mais cette langue nouvelle avait été bien - peu maniée jusqu'au Dante. V. Pasquier, Recherckes de la France, I. 7, c. 4.

(2) F. sur ritalie au xw* siècle un curieux morceau de Heeren , cilé par Schœll, dans son Histoire de la littérature grecque^ t. VU, p. 296 et suiv.

(3) Rem. entre plusieurs créations de ce genre, la bibliothèque fondée par Cômede Médicis, enrichie pîir son petit-fils, et qui reçut

imitateurs (i ). Dès lors quelle succession continue d'esprits originaux, de talents vigoureux ! quelle variété piquante, quelle verve intarissable I Presque simultanément on voit fleurir Politien (2), dont le nom rappelle Laurent de Médicis , son patron et son rival ; Louis Pulci d'une imagination hardie à Texcès, mais si variée et ^iplaisante;Boiardoqui, au préjudice de sa réputation, eut un continuateur dans F Afioste ; le gracieux Sannazar; Bembo, d'uneélégance exquise, quelquefois mènie rafiinée; leTrissin, cultivant avec d'autres écrivains la tragédie antique; Bibbiena,.la comédie de Plaùte; Machiavel, supérieur dans des genres si opposés ; BemardoTasso (5), dont la gloireà peine répandue devait être éclipsée : son fils Torquato venait de naître.

de celui-ci le nom de Laurentinc ; en outre, rAcadénûe platonique qui dut sa naissance à Laurent de Médicis.

(4) Alphonse, roi deNaples; Nicolas d*Ëst, marquis de Ferrare; Nicoli de Florence, dont le legs de huit cents manuscrits donna naissance à la bibliothèque de Saint-Marc , etc. Dès la première partie du xrv' siècle, Robert d'Anjou , le roi que Ton appela le Bon et le Sage , écrivait à Pétrarque : « Les lettres, je le jure, ont pour moi bien plus d'attrait et de prix qu'une couronne. S'il fallait renoncer au commerçedes livres ou à mon diadème, le ciel m'est témoin que j'aurais bientôt fait ce dernier sacrifice. » V, sur ce prince et les autres protecteurs des lettres vers le môme temps, Schœll , Histoire de la littérature grecque^ t. Vil, p. 280, 281 . V. aussi Hallam, ouvrage dté, 1. 1, p. 84.

(2) U s'a{5pelait Ange Ambrogini : c'est lui-même qui a fait choiï clu nom qu*il a illustré. Né en 4454, mort en 4 494.

(3) Il est loué parGinguené, Histoire littéraire d'Italie, t. V, p. 94 etsuiv; p. 408 etsuiv. V. aussi Hallam, ouvr. cité, t. Il, p. 492.

A cette culture des lettres, à ces fruits indigènes, se joignait encore pour nourrir des esprits si pleins d'activité et d'ardeur, le goût de l'érudition, l'amour de la science antique : elle était comme un patrimoine dont les Italiens se prétendaient à bon droit les héritiers naturels. Fiers de rapporter leur origine aux Romains , ils affectaient de conserver leur langage ; ils se paraient des coutumes de leurs illustres ancêtres ; ils rappelaient en toute occasion ces titres d'une noblesse qu'iU voulaient régénérer. C'était l'Italie qui, la première éveillée au sentiment du beau qu'on eût dit à jamais éteint, avait exhumé ou accueilli, remis en honneur et propagé la littérature classique : ces beautés si longtemps enfouies l'avaient, la première, saisie d'une admiration ou plutôt d'un enthousiasme tout national. Virgile était le dieu du Dante : on sait avec quelle persévérance Pétrarque poursuivaitia recherche des vieux manuscrits (^) ; comment, par l'étude, approfondie des écrivains de Rome, il se pénétrait de leurs idées et devenait leur contemporain ; combien Boccace , à son exemple , s'était fait le curieux investigateur , l'adorateur constant de l'antiquité retrouvée.

Cette alliance d' une foixie créatrice et de patientes veil-

(4) V. de curieux extraits des lettres de Pétrarque à ce sujet; Schoell , Histoire de la littérature grecque , t. VII, pf. 28 et suiv. ; M. Villemain, Moyen âge, t. II, p. "Za et suiv.

les , de richesses étrangères conquises par le travail et d'une inspiration spontanée , n'a pas marqué seulement d'un sceau particulier le talent de ces trois écrivains si érudits avec une originalité si puissante ; il est encore le caractère commun de la génération laborieuse qui leur succède. Politien n'est pas moins grand savant que grand poète : il se plonge dans l'étude des lois ; il commente les Pandectes. Plus tard, on verra de même le Uitur peintre d' Armide et de Renaud composer des thèses sur la jurisprudence. De là sans doute, de ce soutien d'un savoir profond qui règle et affermit Fesser d'une pensée audacieuse , cette maturité précoce, ces fruits tout d'abord exquis du génie italien , qui semblent devancer la saison : de là ce précieux accord, dont il n'y avait à la fin du xv® siècle , aucun autre exemple, du goût et de l'imagination perfectionnés.

On peut s'expliquer dès lors combien ces progrès intellectuels , cette brillante émulation d'études et de talents , dans le choc soudain qui mêla ces deux peuples , durent frapper les Français déjà assez avancés eux-mêmes pour y attacher leurs regards , pour y puiser des leçons, pour comparer et juger. A cette culture des esprits, se joignit une influence non moins directe sur nos mœurs , mais moins heureuse , lorsqu'elles furent pour ainsi dire surprises et enchantées par le spectacle prestigieux des mœurs de F Italie. Toutefois, ces plaisirs délicats delà société que lesMédicis surtout

avaient aimés et fait connaître, ces charmes d'une conversation spirituelle et polie qui , dans plusieurs •cours, rapprochait les hommes des femmes, adoucirent, en s'introduisant parmi nous, Tâpreté des caractères, répandirent la finesse du tact , Télégance qui manquait à notre vie privée , et tournèrent au proflt du goût national (4).

Cettecommunicationd'usagesetd'idées devint encore plus immédiate et plus continue, lorsqu'une singulière fortune eut placé sur le trône de France les filles de ces marchands enrichis , maîtres d'une république dont ils avaient été les bienfaiteurs. Catherine de Médicis, la Junon de la cour, ainsi que l'appelle Brantôme, éprise de toutes les recherches d'une existence magnifique et raffinée, multiplia les cercles et les fêtes où la galanterie , lorsqu'elle est réglée par la décence, élève et cultive l'esprit public : on sait d'ailleurs que la politique de cette reine astucieuse , avant d'être barbare, comptait rattraitdesplaisirs(2) et la corruption parmiles plus sûrs et les plus puissants ressorts de gouvernement.

(<) Les courses transalpines de Charles VI 11 et de Louis XII avaient fait passer dans les Gaules ce goût des élégances de la vie, perdu depuis longtemps. (M. de Chateaubriand, Analyse raisonnée do rhistoire de France. — François 1".)

(2) Nul ne Tégala, au rapport de Branlôme, pour faire les honneurs de la cour, où elle rassemblait los attraits de toutes les séductions et

Le nom de cette princesse, en qui se résument les traits principaux et surtout les vices du pays natal , témoigne assez combien nous ont coûté les progrès que dut notre littérature au spectacle et à Tiniluence deTltalie. Un écrivain, né sur la lisière de cette contrée , adopté par la France et qui paya la dette de F hospitalité en célébrant son roi Louis XII, Seissel(4), avait offert peu auparavant la première trace de ce perfectionnement : au- mérite d'un jugement plein de sagacité , il joint du coloris et de la correction. PourTappréciation des faits, on voit qu'il appartient à l'école des Villani. Son style prend quelque chose de ce mécanisme savant, dont la liberté un peu désordonnée de nos formes indécises repoussait jadis la contrainte. De lui date , suivant la Monnoye (2) , l'ère des écrivains qui façonnent notre langue à la netteté et l'harmonie.

Mais un auteur en qui Tintluence italienne est plus

de tous les plaisirs. Il nous a laissé la liste infinie des daines qui en étaient l'ornement. « Sa compaignie et sa cour, remarque encore le même conteur, estoit un vray paradis du monde, en sorte qu'on disoit à sa mort qu'il n'y auroit plus jamais de cour en France. » K. aussi V Histoire de France d'Anquetil, à l'année i 560.

(1) Claude de Seissel ou Seyssel, né en Savoie, 4 450, mort, archevêque de Turin, 1520. Son Histoire singulière, ou plutôt son panégyrique de Louis XII a été fort estimé. V. Lettres de Pasquier, xvi, 7.

(2) V. Ses notes sur la Bibliothèque de la Croix du MainB,au nom de Seissel. *

visible encore , quoiqu'il y joigne un goût de terroir pnononcé , c'est Rabelais. Tout original et tout indigène que doit paraître son génie, il reflète néanmoins , sans doute à son insu , le rapprochement intime qui existait entre les deux littératures et confondait leurs tendances et leurs idées. Dans son mélange d'esprit inventif et d'érudition , de sérieux et de burlesque , le plaisant historien de Gargantua est le successeur de Pulci, de Boiardo, del'Arioste. De tout temps ces combinaisons bizarres, ces débauches d'imagination où le grave passe à la faveur du ridicule , avaient plu au delà des Alpes. Beaucoup de satire se voile sous les capricieuses fictions du Morganle Maggiore , et parfois le pathétique s'y mêle aux bouffonneries (4 ). On mettait en doute aussi, on cherche encore son véritable sens (2). Le poète parle-t-il sérieusement, ou se joue-t-il depon lecteur ? Cette incertitude sur les intentions de l'écrivain lui est commune avec Rabelais : on discute sur le but que s'est proposé celui-ci dans son œuvre inouïe, pleine, au sentiment d'un excellent juge (5), « de science, d'obscénité, de comique, d'éloquence et de fantaisie, qui vous

(1) V. sur ce poëme de Louis Pulci, le Jugement de Ginguenéy Histoire littéraire d'Italie^ t. IV, p. 208 et suiv.

(2) K. Hallam, ouv. cit., 1. 1, p. 498 et les notes.

(3) M. Sainte-Beuve, Tableau de la poésie française au xvi*^ siècle , t.l, p. 338.

saisit et vous déconcerte, vous enivre et vous dégoûte, et dont ou se demande, après s'y être longtemps plu. et l'avoir longtemps admirée, si on l'a bien comprise.» Sans prétendre expliquer cette énigme, onne peut toutefois méconnaître que ces aventures extravagantes ne déguisent de fréquentes critiques, qu'il n'y ait beaucoup de sens et debardiesse cachés sous le délire apparent de ces inventions désordonnées. La finesse, la verve de Rabelais charmaient Molière et La Fontaine : Voltaire lui-même, se repentant d'avoir été trop sévère envers lui, le proclamait le premier des bons bouffons (4).

A ce goût tout italien pour le genre facétieux traité par un esprit supérieur , se joint dans ce fou sublime, le contre-coup des événements et le reflet des passions contemporaines. Jamais son éloquence n'est pi us haute et plus vraie que lorsque, indigné des malheurs publics, en frappant du même coup la rivalité sanglante des Charles-Quint et de son ennemi , il attaque l'ambition insatiable, les guerres, les préjugés funestes aux hommes, etques'élevant contreles vices du clergé sans épargner l'exagération des novateurs, il soutient la cause delà tolérance. Alors surtout il mérite l'éloge de La Bruyère: « Ou Rabelais est bon, a dit ce philosophe, il va jusqu'à

(1) V. Lettreà inadamedu Deifand, 13octob. 1759 et42avriI1760 : Il avait auparavant assez mal traité Rabelais dans le Temple du Goût, surtout dans la 22' de ses Lettres philosophiques.

l'exquis et l'excellent ; il peut être le mets des plus délicats (A) )). Alors il exprime avec une vérité piquante , il déploie librement sous ses faces diverses l'esprit français (2) ; il enrichit la langue d'une inGnité de tours et de mots , qui marqués à ce coin dejustesse que devine le génie, ne sauraient vieillir.

Auprès de cet homme si savant et si profond penseur, qui aborde tout, politique, législation, morale, et qui rit de tout , des autres et de lui-même , se place une figure sévère , celle de Calvin , l'un des pères de notre idiome , comme Luther énergique et correct lorsqu'il écrit dans sa langue nationale en avait été l'un des premiers modèles (5). Inférieur à celui-ci par le génie , le réformateur français , au jugement de Bossuet, l'emporta sur lui par l'étude : avec moins de fougue, il régla ses innovations, et sut à la même fermeté unir plus d'art et de méthode (4).

Devenu , après que Zwingle eût perdu la vie sur

(1) Caract C. I, Des Ouvrages de TEsprit.

(2) La raillerie en était un des traits principaux. Le double caractère de nos anciens écrivains, dit M. deRémusat, more, cit., c'est la tristesse et la moquerie. Notre peuple porta à sa perfection ce bon sens moqueur, l'esprit de nos grandes villes, et si j'ose le dire, l'esprit parisien.

(3) Hallam, tôtd., t. l,p. 375; Fr. Schlegel,t6td., t. ll,p.303.

(4) Bossuet, /ffs/otrerfesram/«ons,l.9, passim. Cf. M. Villemain, Vie de UHâpimi. ^ f

un champ de balaillo (A), le chef du parti protesUint qui se rallia sous son nom, Calvin entreprit dès lors de s'en faire Tapologiste et le défenseur : ce fut dans son Institution chrétienne^ adressée a François!''', qu'il remplit ce rôle avec le plus d'éclat. Politique dans cet ouvrage autant que théologien, il ne craignait pas y seul des novateurs de cette époque , d'aborder la théorie des gouvernements ^ d^en discuter la nature et les vices. On reconnaît que son raisonnement a été mûri parla lecture de Machiavel ; mais, bien loin d'apparteniràTécole dupubliciste italien, il ne montre pa^danss( s principes moins de sagesse qued'élévation morale. Il veut le bonheur des peuples ; il redoute les révolutions qui le compromettent ; et, modéré en même temps que hardi, il refuse aux individus le droit de changer la forme du gouvernement sous lequel ils vivent (2).

Cette exposition systématique et complète du Pro* testantisme est écrite avec régularité, mesure et concision. L'argumentation y est bien suivie et pressatite. L^auteur , dit Bossuet (5), excelle à parler la langue de son pays. Mais c'est surtout lorsqu'il réclame con-

(i) 4531. V. Hallam. ouv. cit., t.I, p. 364

(2) Calvin. InstiL, l. IV, c. 20, § 8.

(3) Histoire des Variations, 1. IX. Il avait, remarque-t-il aussi, ibid. , une extrême peine à se contenter lui-même, comme il le dit dans sa préface.

tre la dureté d'un pouvoir ombrageux , et en faveur deses frères traînée au supplice , que son style, habituellement trisle, s'anime , se colore et s'i^lèv^ jusqu'à la véhémence : par cette force de Tinspiration naturelle qui naît des grands intérêts et de la passion émue, il éclate en traits vifs et énergiques, il prodigue les mouvements impétueux^ il est éloquent.

Ainsi la Réforme naissante se mettait en quelque sorte sous le patronage de notre idiome national. Au lieu de parler exclusivement ce latin de Tancienne théologie , d'abord barbare, depuis plus pur, mais toujours fermé à la foulé , elle adoptait, en vue de capter les sympathies des masses, de se faire entendre et juger, le langage vulgaire ; circonstance qui en propage la culture. Pour combattre avec les mêmes armes , les catholiques remploient à leur tour; delà, sous rinfluence de discussions passionnées^ un exercice de chaqocjour, qui tourne à son profit et accélère ses progrès. Il gagne, dans ces luttes opiniâtres , en clarté , en précision , en vivacité, en vigueur. « Les huguenots escrivent mieulx que nous » , s'écriaitavec dépit le fougueux Montluc; mais cet avantage, une fois signalé , ne devait pas, grâce à Fardente rivalité des esprits , leur appartenir longtemps.

C'càlqu'alors le lalentde parler etd écrii'e devient arbitre des plus haules questions, désintérêts les plus

graves de riiumanité. La littérature entre dans la vie active , elle se mêle à la politique , elle se fait militante. Jusqu^à ce jour c'était un nietsdélicatà Tusage des glands, un plaisir de leur oisiveté: maintenant elle est une puissance et une arme. Par Timprimerie (4), cette sœur ainéedesMuses, comme rappelle du Bellay, elle multiplie son action à Tinfini ; elle la répand en tous lieux , plus continue et plus eflicace que la voix des anciens orateurs. La plume a remplacé la parole : le règne despamplilels a commencé. Gel instrument de Téloquence, retrouve en quelque sorte, bien qu'il ait tellement changéde nature, de part et d^autreon aspire avec une égale ardeur à le perfectionner. L'art est appelé au secours de la conviction religieuse. Pour la rendre plus communicatîve, on poursuit le talent de persuader , on s'efforce de bien dire ; on étudie, on fixe les règles et le génie de la langue. L'importance du but redouble Témulation de ce travail. Par -prosélytisme , on cultive à Tenvi la grammaire: les meilleurs esprits ne dédaignent pas d'en tracer les lois. Jacques Pelletier , un de ceux qui « avoient, commencé d'habiller notre poésie à la nouvelle guise , avec un très heureux succès, observe Pa'squier,

(I) Le plus ancien livre imprimé en France , c'est, à ce qu'il semble, le roman de Baudouin, comte de Flandre, Lyon, 4474; après celui-ci , sont imprimées à Paris, en 1476, les Grandes Chroniques de Saint Denys.

remue le premier Torlhographe (1): car ce sont choses , ajoute-t-il , qui fraternisent ensemble, que la poésie et la grammaire (2). » L^une des victimes de ces temps de fanatisme, Dolet (5) /orateur et poète, ne dédaigne pas de faire un traité de ponctuation. Ramusqui enseigne à penser, qui le premier, en donnant le signal de Taffranclnssement de la raison , annonce Descartes , compose une rhétorique fran-^ çoise (4). Alors l'écrivain ne court pas moins de dangers que riiomme de guerre-: une mort violente sera aussi son partage. C'est vers le tempsoù tous ces efforts concourent presque simiiltanémentà déterminer les formes, à perfectionner Tartifice de notre idiome , (jue parait l'ordonnance qui consacre ses progrès et les seconde(5) : La rédaction erf français des actes pu- !)licse3t prescrite. Déjà, bien auparavant, dans deux

(1) Recherches de la Fr., Cf. Lettre de Pasqiiier, 1, 2, HI, 4. 1. VII, r. 6. Il soutenail (ju'il faut écrire comme l'on prononce.

("î) Ibid. J'ai souvent cité E. Pasquier; mais je me suis abstenu de faire entrer dans ce travail un jugement général sur ce savant écrivain, parce qu'à l'époque que je me suis assignée pour terme de ces recherches, il n'avait paru qu'une partie de ses ouvrages et la inoins digne d'éloges, telle que les Ordonnances d'Amour y etc.

(3) Il avait embrassé la Réforme. Né, eu 1509, brùlécomme athée, en 1546.

(4) Pierre Fabry, en 1521, avait déjà fait paraître « Son Art de plaine rhétorique. « Meigret écrivit après Dolet sur la grammaire, ainsi que Henri Etienne.

(5) Ordonnance de Villers-Cotterots.

pays voisins , moins féconds lonlefoison lulents heureux, Texemple deeelle pratique utile avait été donné. L'empereur d'Allemagne, Rodolphe de Hapshourg obligeait, dès 4284 , à écrire les actes impériaux en parler vulgaire; Edouard III, au xiv^ siècl(\ défendait Pusage du normand dans les tribunaux anglais. Mais, en France, remarque M. de Chateaubriand (4), il avait fallu , avant d'introduire cette réforme , attendre la langue ; et seulement alors elle était assez débrouillée pour être convenablement intelligible.

De cette époque date donc parmi nous une ère nouvelle de Tidiome et des esprits, à cause de Tupion intime qui lie .étroitement leur double marche. La Ktlérature du moyen âge et, si j'ose l'appeler ainsi, la litléralure Gauloiseest terminée : la littérature moderne, notre véritable littérature a commencé. Un petit nombre d'années suffiront pour révéler ses destinées et manifester la hardiesse , la vigueur de son essor: Ce développement tardif , on le reconnaîtra toutd'abonl , lui aura servi ; etparvenus de concert î\ la maturité , le langage et les intelligences pourront bientôt enfanter des chefs-d'œuvre (2).

(1) Analyse raisonnée (h* V Histoire de France (François l'^).

(2) La première édition dos Essais de Moniaiqne paraîtra en

D'une langue incertaine et flottante, mais travaillée en tout sens ; du goût individuel et capricieux , dis* cipliné enfin et ramené à Tunité ; de la brillante anarchie des esprits resserrée dans les limites d^une sage indépendance, vont sortir la langue, le goût, Tesprit français, conquérants pacifiques , et, depuis le xvu^ siècle , immuables dominateurs de TEurope librement soumise.

Mais au nombre des influences qui ont préparé cette suprématie intellectuelle de notre pays, il faut signaler Tétude des monuments classiques, Tamour de l'antiquité. Ce flambeau rallumé, comme on Ta vu , en Italie, plusieurs nations se Tétaient passé tour à tour. Cependant il n'avait nulle part jeté un plus vif éclat que parmi nous : nulle part celte culture ne semblait avoir mieux retrouvé son sol natal. Déjà , vers la fin du rèjne de Charles Vil , les lettres anciennes, écrasées si long temps sous la logique et la philosophie scolasliques, avaient(lans l'université deParis commencé à refleurir (^). Ce progrès, entravé par d'interminables querelles (2), reprît

(4) Vers4458. V. Crévier, Histoire de l'Université de Paris, t. IV, p, 243, Hallam, ouv. cit., t. T,p. 457.

('2)SurtoutparlagrandeluttemétapliysiquechBCctte période et de la précédente, celle des Réalistes et des Nominaux : V. à ce sujet Bruc-

son cours sous les auspices du vainqueur de Marignan (4 ) . Frappé de la vue des écoles d'Italie, ce prince curieux de toutes les gloires, mérita par des dotations utiles, par de mémorables établissements f2), le surnom qui protège su méntoire auprès de la postérité. Sous son règne, la France put opposer avec orgueil au souvenir deFicin, de Pliilelphe, deBoccace, du Pogge,de Picde la Mirandole, une élitede savants ou nés dans son sein ou adoptés par elle , qui la rendirent la terre classique, le foyer de la philologie (5). Ses écoles où brillaient lesToussain, les Danès (4), d'Aurat, mailre de llonsard , par leur réputation au loin répandue, attiraient de toutes les contrées une jeunesse innombrable. Juste Llpse, Henri Etienne (5), Muret , Turnèbe , montraient du génie dans Téru-

ker, Uist. crit. cap. 3, sect. 3 ; surtout la préface de l'édition des 0£th vres d'Abélard, publiée parM. Cousin. Ojnsult. aussi Hallam, Littéra^ tare de l* Europe j t. 1, p. 18, 184etsuiv.

(4)H^llam, î6î(i. t.I, p. 336.

(2) Le collège de France où l'on enseignait les trois langues, hébraïque, grecque et latine, institué dans l'Université de Paris, 1 531 , 1 534 ; Hallam, ibid., 1. 11, p. 337. Plusieurs autres chaires furent ensuite ajoutées à celles-ci: V. Pasquier, Recherch. de la France^ 1. 9, c. 19.

(3) Hallam, ouvrage cité, t. II, p. 5 et 6.

(4) Idj ibid.

(5) «Le Traducteur par excellence,» suivant Huet. On peut voir la vie dé ce savant écrite avec étendue et exactitude dans le 36* volume deNiceron. André Schott disait toutefois de lui, en écrivant ^ugrand Juste Lipse : Henricus Stephanus, in auctoribus grœcis magnus, in latinis hospes.

(lilion ; Erasme , jusqu'alors sans rivaux , voyait avec un sentiment d'effroi croître de jour en jour la renommée et la science de Budée, quMI saluait du nom de prodige de la France, et que l'Europe proclamait son plus illustre helléniste (4 ).Cujas , avec une pénétration aussi prodigieuse que sa patience , parcourait les dédales , éclairaitles ténèbres d^une législation appelée de nouveau à civiliser le monde. Cette race de savants, ardente et forte , qui lorsque tout était à créer, suffisait à tout, puisait dans les difficultés mêmes et dans la grandeur de sa mission une énergie infatigable : elle semblait par ses mœurs étrangère au siècle où elle vivait : la sévérité de sa vie étonnerait aujourdMiui notre mollesse. « Pithou, Cujaset moy, dit Loïsel , Tune des lumières du droite celte époque, nous nous réunissions touts les soirs après souper dans la bibliothèque, et là nous travaillions jus- (|uesà trois heures du matin (2). »

Aussi c'est quelque chose d'extraordinaire que cette originalité créatrice qui se mêlait alors au sa-

{\) Sur Guillaume Budée ou Budé, premier bibliothécaire du Roi,

on peut lire un mémoire intéressantde Boivin le Cadet, dansle Rec. de

VAcad.desInscrip., t. V, p. 350, première série.

(2) Pasquier, ou Dialogue des avocats du Parlement de Paris.

voir ; que ce cachet de science profonde qui marquait les talents les plus inventeurr. Au dévouement soutenu de tant de courage, se joignait en effet un fécond enthousiasme. Il respire dans les grands travaux que nous a laissés cetâged^or dès savants : rudes et courageux ouvriers (4 ), qui défrichaient avec tant de fatigues une terre abandonnée longtemps ; qui renouaient la chaîne rompue par laquelle la société moderne se rattaché aux siècles passés ; qui, après avoiréclairéleurcontemporains devaient léguer à l'avenir ces inépuisables trésors, Jont nous-mêmes au- ]ourdM)ui,trop souvent oublieux de ceux qui nous les ont transmis , nous jouissons avec une indifférente et superbe ingratitude.

(4) V. sur les savants du xvi* siècle, un des plus justes appréciateurs de leur mérite, M. Patin, dans son Éloge de V historien de Thou, {Mélanges, p. 240 etsuiv.)

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