‹ Étienne de La Boétie, ami de Montaigne;Chapitre 3 sur 5 · D'ETIENNE DE LA ROËTIE · texte numérisé non relu

D'ETIENNE DE LA ROËTIE

Dans ce xvi° siècle, si savant et si invenleiir , si agité de passions et si aventureux dans sa marche ; où tant d'idées et d^événemeuts se sont heurtés , où tantde hardis progrès se sont accomplis ; au milieu de celte élite d'hommes fortement caractérisés qui ont fécondé par leurs sueurs le champ de l'avenir ^

mes youx sesoiil souvent arrêtés sur uu jeune écrivain, qui, dans une carrière courlo, a laissé des Iraces durables , et chez qui se réfléchit sous plusieurs faces la physionomie de son époque. Il en eut Tentliousiasme et Tardeur ; il s'associa aux pensées et aux travauxqui, en cultivant les esprits, devaient civiliser la société. En même temps, par le privilège d'uue excellente nature , il se préserva des excès dont il fut témoin ; dans cet âge où la loi du devoir était si souvent méconnue ou profanée, il lui demeura toujours fidèle ; au sein du fanatisme et des égarements dont la religion était alors le prétexte, il puisa toujours dans un christianisme éclairé la règle et Tinspiration de sa conduite.

Au souvenirde l'influence précieuse qu^ila exercée par ses exemples etses services, se joint encore, avec l'intérêt qui s'attache aux cxislences préinâ^turément tranchées, Técho prolongé jusqu'à nous des touchantes plaintes d'un ami inconsolable, du talent le plus original de ce siècle, de Montaigne. Prononcer ce non), n'est-ce pas rappelercelui qui en est insépable, celui de La Boêtie. Tous deux, en efl'et, à jamais unis , s'ofl'rent ensemble à la mémoire , et réveillent ce qu'il y a au fond de nos cœurs de [>1 us sympathique et de plus impérissable.

Mais si, grâce à cette alliance consacrée par l'or-

ffane du génie , grâce au sentimenl qui l'a cimentée , Ln Boëlieest sûr d'êlre iminortel, ses différents droits, à nos hommages ne sont pas toutefois également connuSfégalemenl appréciés. En lui, souvent à nos yeux, l'ami obscurcit Técrivain ; il semble même que pour beaucoup, ses titres personnels d'auteur aient disparu dans l'immense renommée de Montaigne. S'appliquer à les remettre en lurfiière, è faire voir en lui Tun des fondateurs de notre langage, des premiers modèles de notre littérature, ne pera-ce pas un à propos de justice?

Ce fut peu après la paix de Cambrai, lorsque François l^'^devenaitlebeau-frèredeCharles-Quint, sanscesserd'êlresonennemi,quenaquitàSarlal,danslePérigord(>l), Eliennede La Boëtie. Vers ce moment, la sœur de l'empereur, la'douairière de Portugal, Eléonore, accompagnée des deux (ils du roi , avait trouvé à Bordeaux , suivant le chroniqueur de Lurbe(2)« un accueil digne de la reine de France : car elle venait d'épouserFrançois,prèsdeRoquefort(3). Maisonsongeait déjà de partel d'autre h recommencer la guerre :

(0 4^*^ novembre 1530. V. de Thou, HisL, I. 35, r. 15.

(2) Chronirf. Bourdelotse^ p. iO.

(3) Petite ville peu éloignée do Mont-de-Marsan .

rhorizon dans le présent était sombre et l'avenir chargé d'orages.

Au milieu de ces temps d'épreuve , où l'on grandissait vite sous l'éducation des malheurs, ces grands ^maîtres delà race humaine, comme Ta dit un illustre écrivain (>!), s'écoula la première enfance deLaBoëtie : ellefutentouréedesoinsquisecondèrent le développement rapide d'un heureux naturel. C'était au sein d'une maison noble et vertueuse, où d'antiques traditions perpétuaient la vivante leçon des bons exemples , qu'il avait reçu le jour. Sa faniille se rattachait, dans le Périgord et la Guienne , aux parentés les plus illustres (2). Tout annonce , sans que Ton ait à ce sujet aucun détail précis , q«e 3on adolescence fut formée par ces études sévères qui étaient en honneur dans le^ classes élevées. « Nous estions debout à quatre heures du matin, raconte dans ses mémoires un des hommes célèbres du xvi^ siècle (5), et ayants prié Dieu , allions à cinq heures aux estudes, nos gros livres sous le bras; nos écritoires et nos chandeliers à la main. » Dans les éco-

(1 ) M. do Chateaubriand, Analyse rai sonnée de V Histoire de France.

(2) V. ses vers latins, p. 409, v" et p. HO du livrel de ses œuvres publié par Montaigne, i 571 .

(3) 1545, HcnrideMesmos.

— voles , on discutait les textes des philosophes , on éclairait par la critique, on péuélrailles ténèbres de Tancienne législation ; on se reposait ensuite par des délassements littéraires ; la lecture de Virgile et de Plaute , des tragiques grecs et d'Aristophane, cliarmnient les récréations d'une jeunesse ardente et appliquée.

C'est qu'alors la ferveur de l'érudition classique était à son comble. Avec une fougue que n'avait pas encore réglée l'expérience, on s'élançait dans les voies inconnues d'études nouvelles; on s'y égarait quelquefois. Un vague désir du bien engendrait une foule d'efforts confus et indisciplinés. L'histoire ne nous le fait que trop connaître, on recherchait plus avidement la science qu'on n'était habile à s'en servir ; et, comme le remarquait un judicieux contemporain (4) , l'esprit se remplissait beaucoup plus encore qu'ail ne 8* eslargissoit : tant on savait imparfaitementmaniercetinstrumentd'une utilité merveilleuse, mais qui peut blesserd'imprudenles mains(2). Quelle force , quelle netteté d'intelligence n'eût-il pas fallu pour apercevoir, pour surmonter tous les [)érils dont la raison, à sa renaissance, était environnée?

(4) Monlaigne. Ess, 1. 1, c. 24. Cf. 1. 111, c. 8 et 4Î.

(2) /d, /6û/. 1. 1, c. 24 et 25 : Ci. Cicer., Tusc. qiiaest. 1. 11, c. i

La pai'liede la France où La Boëtie avail vu le jour,où devait s^écoulerson existence, était remarquable, entre toutes, parla passion d'étudier et d'apprendre, parle mouvement des esprits. En i 554, la ville de Bordeaux s'étaitenrichied'unecoloniedesavantsqu'elle avait appelés de Paris pour se couder cet élan et lui confier Téducationde la jeunesse (4). C'étaient G. Bucbanan. à la vie agitée et aventureuse, telle que Pétait souvent celle des gens de lettres, si profond érudit, avec une imaginations! ardente et si mobile; Nicolas Grouchi; Guillaume Gucrente; Marc- Antoine Muret, que la Franceetl'Italiereconnaissaientpour le meilleur orateur du temps (2); ElieVinet, dontPhislorieudeTliou a dignement loué le savoir modeste et utile ; pluàieurs autres encore, alors célèbres, maintenant inconnus, Mathieu Corder , Jean Coste , Jacques ïevie (3) , enfin Simon Millanger (4) , qui après avoir longtemps enseigné les lettres anciennes, leur rendit, en fondant une belle imprimerie, un dernier service; créationqui exigeait autant d'activité et de science que de désintéressement(5). Grâce aux vives lumièresde cette docte compagnie, et sous les auspices de Govéa , ce grand

(1) De Lurbe, Chronique Bourdelohe, p. 40.

(2) Sur ce savant et les précédents, V. Montaigne, Ess. 1. 1, c. 28.

(3) De Lurbe, ouvrage cité, p. 48.

(4) /rf., Ibid. p. 48 ; de Thou, de viia sua I. 11.

(5) On sait la fin de Henri Etienne.

principal , le premier entre lous , comme le proclamait un de sesélèves, qui fui un liommede génie (>i ) , la Guienne possédait 5 celle époque le collège le meil^ leur et le plus florissant de France {2).

Il est permis de supposer que le brillant enseignement de ces hommes voués au culte de l'érudition , en répandant le goût d'une éducation littéraire, en échauffant pour ainsi dire des rayons de la science toute une contrée où la vivacité naturelle des esprits porte à la rechercher , ne fut pas sans une heureuse influence sur la direction des jeunes années de La Boêtie. Ce qui est certain ^ c/est qu'il sembla dès lors prédes tiné à la gloire. La précocité de ses talents et de ses travaux, en frappant aussitôt les regards , le fit placer au nombre deces enfants privilégiés que la célébrité vient surprendre presque au début de la vie (3). A une époque où la préoccupation des progrès de tout ^enre était

(4) Montaigne, l. I, c. 25. Sur ce Govéa, fameux légiste et suivant quelques uns supérieur môme à Cujas, V. Hallam, Littérature de V Europe, t. II, p. -174 .

. (2) Montaigne, passage cité de Thou, dans les mémoires sur sa vie, rend aussi hommage à la supériorité du collège de Bordeaux, déjà si célèbre, dit-il, dans les siècles précédents, et cite avec éloge les professeurs que nous avons fait connaître.

(3) Baillet, Jugement des Savants, édition de Lamonnoye, t. VI, p. 73.

extrême, où l'élude, ce besoin nouveau, passionnait les Ames, promptes à s'ouvrir aux illusions de Tespérance, les exemples de ces intelligences d'élite, mûres avant Tâge , se monlraienl plus souvent : on les ac* cueillait , on en saluait Taugure avec enthousiasme. A six ans, l'auteur des Essais savait le latin ; et ce langage, pouremprunterses propres paroles, ilVavoit si prest et si à main que ses plus illustres maistres crair gnoient de raccoster(i). Juste Lipse composait à neuf ans des poëmes; il donnait dans son adolescence un ouvrage, prodige d'érudition pour son temps (2). Peu après , commeon le rapporte, d'Aubigné, cet écrivain impétueux, que ne devait guère épuiser ce développement hâtif, traduisait à huit ans un des dialogues les plus élevées de Platon (5).

C'était en effet par des traductions ques'exerçaient alors et s'assouplissaient les talents, que se façonnait et s'épurait notre langage. En s'appliquant à une. lutte aussi inégale que fructueuse , ik)s vieux auteurs, par la reproduction grossière des modèles, cultivaient

(2) Variœ leciiones, à 19 ans. Tout le monde sait que Pic de la Mirandole, au même âge, parlait 22 langues, ' et que dès sa plus tendre enfance, il était placé au premier rang des orateurs et des poètes. F. sur ce dernier, Hallam, Littérature de V Europe, t. I, p. 206.

(3) Le Critm.

el débrouillaienl un idiome informe (i ). Presque tous les écrivains du xvi« siècle sont traducteurs (2). Dolet fait passer en françaisles épitres de Cicéron ; Des Masures traduiltout Virgile ; Habert, les Mélainorplioses d'Ovide ; Pelletier, avant de composer son Art poétique (5), avait donné en vers celui d'Horace. Le nombre de ces travaux se multiplie mémcè tel point quo du Bellay croit devoir conseiller de s'en abstenir(4). Il faut, suivant lui, imiter les anciens, « les digérer, non plus les traduire, surtout les poëtes, sauf commandement exprez des princes et grands seigneurs. »>

Toutefois, comme par un instinct qui lui révèle les besoins de notre langue , il se livre h un exercice

(4) Dès Tan 4350, sous Jean II, la traduclion de Tite-Live esi entreprise par Berchoire, bénédictin français, l'un des plus savants hommes de son époque. V. sur les plus anciennes traductions françaises, desmémoiresdeFalconnet elde l'abbé Lebeuf, RecueildeVAcch démiedesinscriptionsj t. VII, p. 292, et t. XVII, p. 709 el 729, 1'« série. Cf. Lettres de Pasquier, II, 6.

(2) V. Pasquier, Recherch. de la France, l. Vil, c. 5, 6, 7. Il convient d'autant mieux de rappeler le rôle qu' a joué parmi nous la traduction, ce merveilleux exercice des langues dans leur enfance, que son influence heureuse n'a pas été bornée à cette époque. Suivant Voltaire, le premier bon livre écrit purement est la traduction de Quinte-Curce par Vaugelas, en 4646. Elle lui avait coûté 30 ans de travail. (De l'éloquence et de la poésie, dans le règne de Louis XIV.)

(3) Loué par Baillet, ouvrage cité, t. III, p. 351 ; par Goujel dans sa bibliothèque, t. III, p. 97.

(4) Défense et illustration de la langue française , 1. 1.

qui la dénoue, pour ainsi dire : Après qu'il a conseillé de s'abstenir des Iranslalions poétiques , il donne celle du iV" et du Vi* livres de VEnéide; il s^aperçoit lui-même de la contradiction et s'en excuse d'une manière naïve (>l):(f II n'est pas stoïque au point de vouloir tousjours persister en son avis . surtouten matière de lettres .» Des femmes éruditescotpme les hommes se signalaient dans la même carière. Madeleine de l'Aubespine , d'une naissance etd'un rang illustres, par sa beautéet son esprit Tun des ornements de la cour de France(3), composait, aussi vers cette époque, une traduction des épitres d'Ovide.

Lecliampdelalittératuregrecquen'étaitpasdéfricbé avecmoins d'ardeur etde succès. Tout récemment de nobles exilés avaient répandu dans toutes les contrées delEurope, avec les germes de la civilisation, la connaissance de leur idiome et de leurs chefs-d'œuvre (5). Parmi les climats où fructifia le plus heureusement cette semence étrangère, la France, terre d'hospitalité fut au premier rang. Propagée par les brillantes leçons

(1) V. Préface de celte traduction , dans lerecueil des œuvres de Du Bellay.

(2) Elle a été célébrée par Ronsard el Bertaud.

(3) Frédéric Schlegel, Histoire île la Littérature ancienne et moderne, c. 11.

d'Hormonyme de Sparte (\), la culture de celte lan- {Tuelourne au protilde la nôtre et renrichil. Dèslatin du xve siècle, riiistorien Seissel donne parmi nous le droit de cité 5 Thucydide et Xcnophon. flu{{ues Salel (2), sans craindre un si rude jouteur, se hasarde h mettre en français i7/iarf^ d'Homère. Le laborieux Doletqui déjà , dans un autre ouvrage, s'était attaché , suivant du Bellay, n former l'orateur, veut, enlraduisantPlalon, servir la cause de la philosophie; mais au moment de mettre la dernière main à son travail , il est arrêté par le hourreau. Amyot surtout, Amyot, ce traducteur de génie , cet écrivain si durable, comme on l'a dit (A) , en prêtant sa naïveté à Plularque qu'il nous fait paraître plus aimable , pénètre notre idiome d'une harmonie, d'une dignité inconnues, assouplit ses périodes, rend sa .marche plus régulière et plus ferme. Ce langage qui ne semblafl propre encore qu'à l'usage familier, il

(1 )I1 professa on 1 476 à Paris. K.Schœll, Histoire de la Litiérature Grecque.i. VII, p. 353.

(2) Sous François i*»" , Pasiiuicr, V. Recherches de la France^ 1. VII , V.5et7.

• (i) Le mot est de Bernardin de Saint-Pierre. Un style grave, sérieux scrupuleux, va fort loin, remarque La Bruyère : On lit Amyot. (Chap. desOuvrages de l'Esprit.) Noussavons en effet queRacine lisait Amyot à Louis XIV, Les paroles d'Amyot lui paraissaient avoir une telle grâce « qu'il necroyoit point pouvoir égaler dans notre langage moderne le vieux style de ce traducteur. » (Préfacode Milbridatc.)

rélève, grâce à Tappui d'une pensée élrangère, au niveau des grands sujets, à l'élégance, à Tcclat, à la vigueur antiques.

La lioëlie marcha sur ses traces: non content d'admirer les modèles classiques, il voulutcommelui tenter de les reproduire. Dès sa plus tendre jeunesse, il s^était placé au premier rangdes savants, si nombreux à cette époque. Il possédait dès lors une connaissance approfondie des langues anciennes; on voit qu'il en poussait Télude et le goût jusqu'à transcrire des auteurs entiers de sa main. Il les envoyait à ses amis (i). C'étaient là de ces présentsqu'aimaient à échanger entre eux les hommes illustres du xvi« siècle. On le citait surtout parmi ceux qui avaient pénétré le plus avant dans la culture du grec. Ce fut à cette littérature qu'il emprunta les ouvrages sur lesquels il s'exjprça pour* ainsi dire à penser : de là quelques traductions qui, en le préparant à des compositions originales, ne furent pas sans influence sur la formation du style français.

Son premier essai en ce genre eut pour objet un

(4) V. ses poésies latines, p. 406.

^ fnigment d'Arlstole: il payait lin Iribul à la réputation , à raulorilé imposante de Técrivain dont s'occupèrent le plusses contemporains. L^Église, en adop'tant sa philosophie, semblait lui avoir communiqué quelque chose de son infaillibilité; Mélanchton lui-même avait combattu pour niaintenirsa domi-

. nation attaquée par Luther. Séduitpar Taltrait de ce grand nom, le jeune La Boêlie entreprit de traduire

un Traité que Ton regardaitalorscomme^on ouvrage, mais dont une faible partie parait seulement lui appartenir, celui de V Economique (i), il faut présumer que la difficulté et la sécheresse du styie le rebutèrent : il laissa cette œuvre inachevée (2).

Un auteur qui se prétait bien mieux à la nature de son esprit, et dont notre langue était d'ailleurs plus propre à reproduire dès lors le mérite, c'étaitXénophon. Sans sortir du sujet qui lavait captivé, il tourna vers lui ses efforts ; car.nous avons aussi de cet athénien un traité sur l'économie, plus méttiodique même, pluscomplet que le précédent et dont Taulhen-

(4)K.Schœll, Histoire de la Littérature Grecque, 1. 111, p. 294.

(2) Le premier livre seul de l'Economique d'Aristote a été traduit; c'est , des deux livres ,qui composent cet ouvrage, le moins œnsidérable de beaucoup.

licite n'esl point douleuse (4). Cet ouvrage allait merveilleiisemenlaii goût et plus encore au besoin de l'époque. Les traditions de Tancienne sinnpiicité, delà vie sévère et frugale de nos pères , s'étaienl affaiblies; mais elles n^élaient pas tout à fait étreintes : il fallait les remettre ou plutôt les maintenir en ^honneur. Religieusement conservées au sein de vertueuses familles, elles se retrouvent encore chez quelques grands, objets de Tadmiraiion publique. Avec quelle émotion , avec quel charme les chanceliers Olivier et <le l/Hôpital ne s'entretenaient-ils pas du mesimge des c^Aatnp (2)? Qu'ils s^y intéressaient passionnément! Ëcoutez Montaigne discourir de cette science économique qu'on appelait la mesnagerie. Il n'est plus sceptique, ni railleur ,"• il la loue avec sérieux, avec respect ; il la regarde comme le principe du bonheur; il dit avec ce vieux bon sens français , dont il nous offre plus d'un modèle : « La plus utile et honnorable science et occupaliôn à une mère de famille , c'est la science^ du mesnage : c'est sa maislresse qualité.... je requiers au dessus de toute aultre vertu la verlu œconomique (3). »

(4) Seulement quelques uns, au lieu d y voir un ouvrage séparé l'ont regardé comme Ie5« livre des £wtre/îen^m^wiora6/es de Socriate.

(2) V. M. Villemain, Vie de V Hôpital.

(3) Essais, 1. 111, c. 9. Cf. Letlrede Pasquior, Vil, 40, 1. 2. p. 187, de redit. d'Amsterdam, 1723, in-P.

Ce fut sous la préocupalion de cette idée qu^il nvait puisée dans les habitudes de son antique et sévère maison, que le jeune La Boëlie traduisit, suivant la mnniùre de s'exprimer usitée à cette époque , a Lamesnagerie de Xenophon, » Cette version peut encore être lue avec plaisir ; le charme naturel de ce style attique , si simple etsi délicat, si plein de flnesse et de gr&ce (1), cette parure qui se cache, ce mérite d'une expression juste, facile et légère, qu'on sent plus qu'on ne le définit, tous ces caractères de l'original, bien altérés sans doute, n'ontpas toutefois disparu entièrement dans le langage naïf et l'abandon souvent heureux de l'écrivain français. Le mérite du fond, le choix, l'habile disposition (les idées, Tagrément soutenu d'une narration variée et piquante , donnent d'ailleurs beaucoup d'attrait à cet ouvrage de Xenophon. Sous la forme du dialogue si foft goûtée des anciens, et, à leur exemple, du xvi« siècle, dans un entretien entre Socrate etCritobulo, l'un de ses disciples, c'est moins une théorie qu'expose l'auteur, que l'éloge de l'économie rurale; ou puUôt, c'est un traité de morale appliqué à la vie domestique et champêtre. On y remarque une peinture touchante d'une bonne mère de famille (2),

{\yy. Cicéron, Orat.^ c. 64 ; Quinlilï^lnst. orat., I. X, c. 4 (2) V. C. 7. Socratc conversant avec IschoiiiSrque.

des détails instructifs sur Télat de Ingriculture chez les anciens, quelques anecdotes qui n'ont pas perdu leur intérêt. Cicéron, formé à l'école des Grecs, avait traduit cet ouvrage; Virgile le relisait souvent, comme l'indique |4us d'un emprunt dont il a embelli ses Géorgiques. Il est curieux de voir un des plus jeunes représentants de cette ardenteet studieuse généraliim du siècle de la Renaissance, aux prises^ pour ainsi dire , avec lé génie antique, et se faisant l'interprète d'un dés talents les plus exquis de celte . contrée où brillèrent avec tant d'éclat la civilisation et les arts (i).

La puissance^ l'attrait d'une imagination sensible qui teint de vives couleurs toutes les impressions qu'elle reçoit, le charme d'une expression pittoresr que qui donne un corps à la pensée, attirèrent encore La Boëlie vers un autre écrivain de l'antiquité, vers ce philosophe, peintre des héros, qui trace leur caractère et leur vie avec une vérité impérissable, et fait aimer la vertu en parlant au cœur le langage de la raison. Il y a dans IMutarque je ne sais quoi de sympathique qui captive les natures supé-

{\) y. dans l'appendice 11, des extraits de cette traciuction et des suivantes.

rieuresetles averlil-d'elles-mômes (>l).Dan8sesuiivrages philoso])liiques , vaste et amusant répertoire de Ponlique sagesse (2), dans ces petits traités si gros de pensées , La Boëlie a choisi deux chefs-d'œuvre ; il a su les reproduire, de manière à rivaliser avec Amyot. Le premier^ sous le nom de Règles de mariage , offre, dans le cadre piquant d^un discours tenu à de jeunes époux» le tableau des devoirs qui ont pris naissance pour eux , et les conseils propres à maintenir Tunion conjugale, gage de leur bonlieur, La peinture même de cette félicité que Plutarque paraît avoir connue, colore son langage d'un doux éclat. Rarement il a plus d'éloquence ; rarement plus de sentiment etd^mnges animent sous sa plume les préceptes de la raison.

L'autre fragment fut inspiré au philosophe de Chéronée par un malheur domestique. C'est une lettre de consolation qu'il adresse à sa femme, au sujetdela perled'une fille presque au berceau, dont elle vient de lui apprendre la mort. Là respire, avec cette émotion d'une douleur simple et vraie qui

(1) Ck)iisull. sur Plutarque un fragment de M. Villemain, dans ses mélanges, 3* édition, t. Il, p. 345.

(2) V. M. Villemain, volume cité, p. 363.

sied bien aux âmes les |)lus élevées , celte pieuse résignalion qui la rend plus touchante. A ces tristes images doucement tempérées se mêle le gracieux por- Iraitdcs vertus d'une épouse eld'une mère: enfin ces allusionspoétiquesoù secomplaitTauteur^ celle teinte des mœurs antiques qui se reilèle partout chez lui, répandent sur cet ensemble un attrait indéûnissabie.

Ce sont là les deux sujets qui dans Plularque ont séduit rame tendre et aimante de La Boêtie. Aussi semble-t-il, non pas tant exprimer uneidéeélrangère, qu'obéir a une inspiration personnelle. Dans ses traductions le texte est fidèlement étudié, reproduit avec exactitude, souvent avec bonheur (>l); mais ici, comme s'il eut dépouillé son rôle, il pense, il sent par lui-même : on dirait que sa plume n^est dirigée que par son cœur, ou, si Ton peut parler ainsi, qulil a écrit sous la dictée de Plutarque.

Tels étaient les travaux de La Boëtie, ses paisibles étu<les, lorsque les événements politiques en troublé-

{\) Sanwmrihave, Kloy. 1. 11 : Pauca extaïUeXenophonteetPlutarcho patria lingua, cujus inundilia miiUuin pollebat, fidelissime conversa. V. Surccs Eloges deSainlc-Marlhe, LoUresdePasquier, XVI, 7.

rent brusquement le cours. Au fond de son âme fermentait le désir d'être utile à ses concitoyens : il s'y préparaît en méditant les écrivains de Tantiquité , en se nourrissant de leur lecture. Bordeaux, qui offrait plus de moyens d'instruction à son avidité desavoir ; était devenu sa demeure. Pendant qu'il y vivait dans le commerce d'Aristote, de Xénophon, dePlutarque, qu'il puisait chez eux, avec les mœurs d'une autre époque, de salutaires conseils et de nouvelles forces pour son esprit, une catastrophe soudaine, en l'arrachant à ce repos actif , fit jaillir la flamme encore cachée de son génie original.

On sait que sous François >l", parTelfelde ses prodigalités autant que de ses ninlheurs, les impôts avaient toujours été croissant. Henri II, à peine sur le trône, en augmenta le poids : ce fut alors que les habitants delà Guiénne, depluson plus accablés, virent encore leur échapper les dernières ressources qui soulageaient leur misère (I). De nouveaux droits furent perçus sur une denrée de première nécessité , libre jusque là, et dont la possession leursemblaitacquise,sur le sel ; les alarmes, les faux bruits que les

(i) V.deThou, histor. l. V, c. 13.

înlérêls froissés onl coutume de répandre, se joignirenl à d'anciens ressenlinients; ils y mirent le comble. Propagés au loin^ ils éclatent par des violences, des soulèvements. Les séditieux saisissent avidonienl Toccasion de courir aux armes, ils fomentent Pindignation d'une populace égarée, ils se placent à sa tète. Le pillage, le meurtre signalent leur marche; et bientôtdevenue presque générale, triomphante, et de jour en jour plus terrible, la rébellion s'étend jusqu'à la capitale de la province, jusqu'à Bordeaux (4).

Là surtout d'horribles excès en attestèrent là fureur. Les arsenaux forcés livrent leurs armes aux mutins. Cette multitude criminelle qui, dans les calamitéscivilcs, usur|)elenom de peuple , se précipite dans tous les désordres et s'abreuve de sang, Dn lieutenant du roi de Navarre, Moneins , appelé pour les contenir, tombe sous les coups de ces forcenés. Dès lors, aucun frein, aucune crainte ne les arrêtent. La ville est à leur merci •, et pour la sauver de tels maîtres, les citoyens paisibles, les premiers magistrat» eux-mêmes sont obligés de paraître dans leurs rangs.

A ces nouvelles ,1a terreur de la cour fut grande ;

(1) V. DeThou, Hist.,Ibid, pources détails et ceux qui suivent.

et , comme c'est l'usage des pouvoirs faibles , elle résolut d'égaler lechâtimenià son effroi. Lo connétable de Montmorency, ce. grand rahroueur de personnes, comme l'appelait Brantôme , fut choisi pour cette mission de rigueur. Avec Tactivité d'un ressentiment personnel (>!), il s'empresse de remplir sa tâche : une nrmée considérable , des généraux expérimentés le suivent (2). 'L'appareil des châtiments « les fourches patibul a ires annoncent son passage; et bientôt arrivé en ordre de batailJe sous les murs de Bordeaux^ il y entre par la brèche comme dans une place prise d'assaut (3).

Alors se renouvelèrent d'autres horreurs, ce furent les vengeances d'un pouvoir sans pitié (4). Dépouillés de leurs armes , déchus de leurs privilèges et de leurs droits, forcés d'être les destrucleurs de leurs propres monuments, les habitants de la ville asservie durent encore déterrer avec leurs ongles, en expiation du crime de lèse-majesté , le corps de Moneins:

(1) Il était parent de Moneins; V. V Histoire de France d'Anquetil, à Tannée 1548.

(2) Chronique Bourdeloise, p. i3.

(3)^0 août 1548.

(4) Chronique Bourdeloise, p. 43, 44; do Thou, I. V, c. 13.

Aucun instrumenl pour soulever la terre qui couvrait le ciidavre ne pouvait , par défense expresse, aider leurs mains. Frappés dans leur honneur , les citoyens ne le furent pas moins durement dans leur fortune(l). Beaucoup en outrefurent condamnés aux galères , beaucoup à périr, les uns par ta corde , les autres par la hache, plusieurs dans les flammes ou rompus vifs (2). Enfin, par une dernière recherche de rigueur , qui ajoutait un caractère dérisoire à tant de châtiments, les principaux, au nom de tous, furent contraints de se prosternera genoux devant Thôtel du connétable, pour crier miséricordeet rendre grâces au roi du traitement plein d'indulgence qu'ils recevaient de lui et qu'ils n'avaient pas mérité.

L'historien de Thou a peint éloquemment (5) la consternation de cette misérable ci(é (4) inondée de sang,

(i) Une conlribution de ^00,000 livres, somme considérable pour celte époque, fut levée sur eux. V. de Thou, ibid.

(2) V. de Thou, ibid. Gabriel de Lurbe nous dit que les capitaines delà ville et des châteaux furent exécutés à mort, «ores qu'ils (quoiqu'ils) feussent gents de bien et d'honneur. » Chronique Bourdeloise^ p. 44.

(4) L'expreesion est d'un fesmoing de veue, Gabriel de Lurbe, Chronique citée, p. 44.

pleine de l'appareil des supplices et muette devant les ministres implacables de la vengeance royale. On vit alors, remarque Técrivain qui a tracé cesombre tableau, combien les princes ont les mains longues (4), combien les coups qu'ilsfrappent, par la multitude des bras dont ils disposent, sontsûrs et inévitables. On vit que leur puissance, étayée de tant de soutiens, grâce h Tintime union qui les rassemble, se communique si. bien de Tun à Taulre qu'il s'en forme une espèce de réseau qui enveloppe les hommes et les enchaîne nécessairement. Ce fut pour le prouver, ajoute notre judicieux annaliste (2), qu'à celte occasion La Boëtie composa son discours de la Servitude volontaire (5).

« Qu'on se représente ce jeune admirateur des Grecs

(1) On sait que les rois ont les mains longues, disait déjà Suger dans sa vie de Louis le Gros, t. VIII, p. 50, c 4 4. V, pour cette citation et les remarques qui raccompagnent, M. Guizot, t. IV de son Histoire de la Civilisation en Europe, p. i 4 i .

(2) De Thou, Hist. 1. V, c. 43. On reconnaît parla que Tanecdotede d'Aubigné qui attribue à un ressentiment de l'amour propre froissé 1*0rigine du travail de la Boëtie, (V. cette anecdote rapportée par M. Charpentier, Tableau de la Littérature française aux xv» et XVI» siècles, p. iOi,) est entièrement fausse. Il ne faut pas croire davantage Montaigne lui-même, lorsqu'il dit que son ami «escrivitcc discours par manière d'essay, à l'honneur de la liberté contre les tyrans; » et plus loin « qu'il traicta ce subject en son enfance par manière d'exercitation seulement. » Ess, 1. 1,c. 27(con8ult. l'édition in-4»de4588);cf. l. I, c. 25.

(3) Ou le Conirun, de Thou l. l, }e nomme avec assez peu d*à-

et des Komains , tout à coup enlevé à la société imaginaire où il vit, par Taspect de ces lugubres scènes. Cetriomphesanglantd'unroisurses sujets le révolte : sa fierté s'indigne de cette attitude immobile d'an peuple courbé sous la main qui le châtie. Comment un tel spectacle eût-il laissé calme cette âme naïve et généreuse ? En proie à Témotion qui Ta saisi , il oublie le crime de quelques uns de ses compatriotes ; il gémit sur le sort de tous. Bien plus , sa vive sympathie le transporte dans l'avenir , lui montre de semblables malheurs , le fait souffrir pour d'autres opprimés. Pendant que son cœur s'attendrit; son esprit est frappéde cette imposante action du pouvoir suprême ; de ce concert, de cetensemble d'efforts qui le rendent si menaçant. Sa raison ferme avant l'âge mesure et embrasse tous les périls qu'il faut en redouter. Il sent combien avec de telles armes, ses coups, s'ils portent à faux, seront funestes. Sous l'impression douloureuse du présent, dans une sollicitude active pour tous les temps^ il éprouve le besoin de prémunir les hommes contre les maux qu'il a vus; de les protéger contre le souverain en découvrant la source

propos Anïhenoticon, mot qui ne présente qu'imparfaitenieiit (e sens de Contr^un, Cette origine du livre , si propre à jeter du jour sur la manière dont il doit être compris et apprécié, n'a été rappelée par aucun des éditeurs. K. à ce sujet Sismondi, Histoire des Français, t. XVII, p. 357 (édition de i 833), cil.

où il puise les moyens de les opprimer ; de les instruire à se défendre, en leur révélant avec leursdroits le secret de leurs forces. C'est ainsi que d'une de ces passions énergiques qui échauffent et fécondent le génie^ va naître un ouvrage marqué au coin durable de la vraie éloquence (i) : c'est ainsi que va se placer au premier rang des publicisles et des écrivains dans son siècle , au premier rang des hommes puissants par la parole dans tous les âges , ce garçmi de seize ans (2).

On comprend , d'après cet exposé , sa véhémence et sa colère : il n'est pas bien remis des spectacles qui ont afflijgé ses regards. Il est tout irrité encore de rabaissement des vaincus ^ de Tôdieux orgueil des vainqueurs.: il sembled'abord accuser et proscrire l'autorité royale; mais ce n'est qu'une vengeance qu'il veut tirer du pouvoir absolu , un combat qu'il

(i)Peclus est quod discrtos facit, a dit Quintilien, Inst.orat.; 1. 9, c. 7; et Vaiivenargucs : Les grandes pensées viennent du cœur.

(2) Maisoyons un peu parler cegarson de seize ans, dit Montaigne, Ess., l. i , c. 27. Toutefois il ne faut pas prendre ce passage à la lettre. Ailleurs Montaigne nous dit que la Boëtie avait, lorsqu'il écrivit ce discours, 48 au; De Thou lui en donne 49 à peine (vix tune x.ix annos oatus). Il est bien évident, d'après la date de sa naissance et de la révoltede Bordeaux, (4530-4548), que La Boetie approchait du moins de 18 ans.

lui livre. On le verra bientôt, ses coups n'auront frappé que la tyrannie ; et la raison ne sera pas forcée de condamner l'erreur d'un talent généreux..

La marche de La Boëlie est aussi régulière que son but élevé(4). 11 montred'abord à quel point la liberté est précieuse ; il veut apprendre aux hommes a nepas abdiquer ce bien si plaisant j qu'il est très facile de conserver ou de reprendre. Tous les êtres ne protestent-ils pas à leur manière contre une servitude que repoussent le vœu et les lois delà nature ? Comment donc» la tyrannie^ cette plante souterraine, qui suivant un illustre écrivain (2) , ne végète que dans les ténèbres, a-t-elle poussé partout de si profondes racines ? C'est en s'appuyant sur la coutume qu'elle est devenueforte et florissante. Habitués àservir y les peuples la nourrissent de leurs larmes et de leurs sueurs. Pour qu'ils soient délivrés dujoug ,que faut-il donc? qu'ils eessentd'étre complices du tyran:

(1) V. Sur cet ouvrage Hallam, Histoire de la Littérature de VEth rope, t. Il, p. 435, c. 4, (jugement vague et superficiel); surtout M. Charpentier, Tableau de la Littérature française auw^eixvi* siècles, p. 99 et suiv.

(2) M. de Lamennais, préface de son édition du Contr^uny 1 835. Dès le début M. de Lamennais observe quecet ouvrage et son auteur sont demeurés beaucoup moins connus qu'ils ne semblent mériter de rélre.

« Soyez résolus, leur dit-il, de ne le servir plus, et vous voilà libres. Je ne veulx pas que vous lepoulsiez, ny Tesbransliez ; mais seulement ne le soubstenez plus : et vous le verrez , comme un grand colosse è qui on a desrobbé la base, de son poids mesme fondre en J)as et se rompre. . . . Celuy qui vous maistrisetant , ajoute-^t-il , n'a que deux yeulx, n'a que deux mains , n^a qu'un corps, et n'a aultre chose que ce qu'a le moindre homme du grand nombre infiny de vos villes ; sinon qu^il a plus que vous touts Tadvantage que vous lui faictes pour vous deslruire. D'où a il prins tant d'yeulx dont il vous espie, si vous ne les luy donnez? Comment a il tant de mains pour vous frapper, s^il ne les prend de vous? Ses pieds dont il foule vos cités^ d'où les a il, s^ils ne sont des vostres (4)? »

€^est donc avec le se^cours de chacun qu^il asservit tout le monde. Telles n'ont pas été les vues de la Providence en fondant parmi les hommes la société. Son objet est d'assurer leur bonheur commun , résultat de leur assistance mutuelle; sa base est dans leur

(i ) Traité de la servitude volontaire . Ici, il faut remarquer avecMontaigne : « Quand je vois ces braves formes de s'expliquer, si vifves et si profondes, je ne dis pas que c'est bien dire, je dis que c'est bien penser. Le sens esclaire et produict les paroles, non plus de vent, , mais de chair et d'os. » Ess, 1. i , c. 25. Cf. Bossuet, Lettre ausouve^ rain pontife sur Tédocation du Dauphin, §. Vlll.

égalité native que proclame TÉvangile^ Si la nature nous a tous créés semblables, c'est afin, nous dît la Boëlie avec une expression gracieuse , « que chascun peust se mirer Tun dans Taullre. En faisant aux uns les parts plus grandes et aux aultres plus petites, elle vouloit faire place h la fraternelle affection. » La servitude qui viole ce principe est contraire à tous les droits. Dans les tyrans , ou, suivant sa propre explication , dans 1^ meschants princes , il distingue trois espèces; mais il montre que l'effet de leur domination est le même , celui d'avilir les hommes : Parce moyen, ils les retiennent dans Tobéissance.Sous les (yrans, plus de communication entre les esprits, plus de nobles exercices, plus de mœurs. Tout cela leur porte ombrage ; bien plus , ih décréditent etrui^ nent la religion en osant la prendre pour complice : Ils calomnient la divinité] usqu'à s^efi autoriser, «à se la mettre devant comme garde corps , à en emprunter quelque eschantillon :» dès lors, plus de croyance.

Ainsi La Boëtie déroule sous nos yeux dans quelques pages l'histoire de la tyrannie en tout tem[>s, en tous lieux : seule elle est en cause dans ce discours Si l'on ne doit pas, comme on Ta fait trop légèrement, y voir un manifeste d'insurrection, un appel à la révolte, ce n'est pas davantage une déclamation , comme on l'a dit quelquefois ; mais une œuvre de conviction et de patriotisme, un plaidoyer pour Thu-

inanilé contre ceux qui Topprimenll^). L'armedel'é" loquence y défend les intérêts les plus sacrés. On croirait lire , pQur rappeler unefrappante image , un ma-

nuscrit antique trouvé dans les ruines de Rome sous la statue brisée du plus jeune des Gracque8(2). Sem* blable à ce patricien qui périt pour avoir eu pitié du peuple, une tendre compassion a ému La Boetie eq faveur de ses concitoyens. 11 combat le despotisme , c'est à dire c« qui dans toute époque a été le plus antipathique à nos mœurs, le plus contraire aux principes de notre monarchie, aux maximes de notre ancien droit national.

Que Ton reporte en effet les yeux en arrière , que Ton parcoure les monuments de notre vieille histoire, on admirera quelles étaient Pélendue de nos franchises et les garanties qui les cimentaient : on sentira combien nous sommés redevables au xvf siècle et à La Boëlie^ pour avoir pris en main la cause de nos institutions menacées, et réclamé, sous une dynastie oublieuse du passé, les privilèges de nos ancêtres.

Appelé dès la seconde année du xiv"" siècle à siéger dans les états-généraux , le peuple y avait

(1) F. à ce sujet de Thou, Ilist. 1. V, c. 13; 1. XXXV, c. 15.

(2) M. Villemain, Ouverture du cours d'éloquence française, 4822

intérêts froissés onl coulumo de répandre, se joignirenl à d'anciens ressenlinients; ils y mirent le comble. Propagés au loin^ ils éclatent par des violences, des soulèvements. Les séditieux saisissent avidement Toccasion de courir aux armes, ils fomentent Findignation d'une populace égarée, ils se placent à sa tête. Le pillage, le meurtre signalent leur marche; et bientôtdevenue presque générale, triomphante, et de jour en jour plus terrible, la rébellion s^étend jusqu'à la capitale de la province, jusqu'à Bordeaux (4).

Là surtout d'horribles excès en attestèrent là fureur. Les arsenaux forcés livrent leurs armes aux mutins. Cette multitude criminelle qui, dans les calamitésciviks, usurpe le nom de peuple , se précipite dans tous les désordres et s'abreuve de sang. Dn lieutenant du roi de Navarre, Moneins , appelé pour les contenir, tombe sous les coups de ces forcenés. Dès lors, aucun frein, aucune crainte ne les arrêtent. La ville esta leur merci», et pour la sauver de tels maîtres, les citoyens paisibles, les premiers magistrats eux-mêmes sont obligés de paraître dans leurs rangs.

A ces nouvelles ,1a terreur de la cour fut grande ;

(1) F. DeThou, HisL.Ibid, pources détails et ceux qui suivent.

et , comme c'est Tusage des pouvoirs faibles , elle résolut d'égaler le châtiment à son effroi. Le eonnélablede Montmorency, ce. grand rdbroueur de personnes, comme l'appelait Brantôme , fut choisi pour cette mission de rigueur. Avec Tactivité d'un ressentiment personnel (>i), il s'empresse de remplir sa tâche : une nrmée considérable , des généraux expérimentés le suivent (2). L'appareil des châtiments, les fourches patibulaires annoncent son passage; et bientôt arrivé en ordre de batailJe sous les murs de Bordeaux^ il y entre par la brèche comme dans une place prise d'assaut (5).

Alors se renouvelèrent d'autres horreurs, ce furent les vengeances d'un -pouvoir sans pitié (4). Dépouillés de leurs armes , déchus de leurs privilèges et de leurs droits , forcés d'être les destructeurs de leurs propres monuments, les habitants de la ville asservie durent encore déterrer avec leurs ongles, en expiation du crime de lèse-majeslé , le corps de Moneins:

(4) Il était parent de Moneins; V. V Histoire de France d'Anquetil, à Tannée 4548.

(2) Chronique Bourdeloi&e, p. 43.

(3)20 août 4548.

(4) Chronique Bourdelûise, p. 43, 44; de Thou, 1. V, c. 4 3.

marquent de leur empreinte tous les ouvrages. Le dictateur littéraire de cette époque , Erasme , peu sensible à la faveur, aux adulations dont les rois le comblaient , les accable dans ses Adages des traits de la plus violente et de la phis injurieuse satire (4). Thomas Morus , son ami , avec un ton plus mesuré, mais non moins de hardiesse , s^élève dans la coor d^un tyran contre les vices du pouvoir (2). L'opinion publique, d'accord avec plusieurs causes qui l'avaient décrédité , en rend alors Tattaque p<^ulaire (5) . La Boêtie n'en combat que les abus et Fexçès, comme Font fait vers la même époque Montaigne (4), de Thou (5), Bodin (6). Avec autant de véhémence, il montre plus de raison que beaucoup de ses contemporains , que François Hotman (7), que Hubert Lan*

(1) V. Hallam, Histoire de la Littérature de V Europe, t. I,' p. 285.

(2) Pour V Utopie deUoTUS, V. Id. ihid., 1. 1, p. 2S4 .

(3) Id, ibid.y t. II, p. 432 etsuiv.; t. III, p. 264.

(4) Dans ses Ess; part. liv. I, c. 3; liv. III, c. 42 et 42. le m vois pas même que sous l'absolue domination de Louis XIV, La Bruyère , au commencement de son chapitre , d'ailleurs maigre ei tronqué « du souverain ou de la république », traite moins mal ia tyrannie que ces libres esprits du xvr siècle.

(5) Hist.j pass.

(6) Dans sa République. V. sur cet ouvrage, publié en français et en latin , Hallâm, Littérature de VEurope, t. II, p. 432 et 449.

(7) Auteur de Franco-Gallia : sur ce liv. et sur cet écrivain consulti Hanke, de Script, rer. Rom., 1. 1, p. 249, et t. II, p. 387.

guet (4), que Buchanan qui, précepteur d^uo roi(2), n'en proclame pas moins hautementlalégili.mitéetia gloire du régicide (5).

Qu'on ne s'étonne donc pas si la fermentation qui agitait les esprits se trahit dans les paroles de La Boëtie. Il appartient comme publiciste à Técole de ces généreux et hardis penseurs, dont les vœux ont" appelé de tout temps l'amélioration et la félicité du genre humain. Plein de la fierté des grands hommes de Rome et d'Athènes , nourri de leurs préceptes et coloré pour ainsi dire de leur génie, c'est vers leurs constitutions que se reportent son admiration et ses regards (4). Beaucoup de bon sens s'allie d'ailleurs à son enthousiasme et lui donne lin caractère vrai et soutenu. Son argumentation est ferme, austère, pressante et serrée. On ne saurait attendre d'un adolescent cet esprit d'observation ,

(1) On lui attribue le livre Vindiciœ contra Tyrannos; V. Hallam, ouv. cité, t. II, p. 134.

(^ Jacques VI d'Ecosse .

(3) F. p. 96 de son traité écrit en forme de dialogue « De jure regni apud Sçotos.y^

(4) Il eustmieulxayméestre nay à Venise qu'à Sarlat, et avecques raison, dit Montaigne, Ess.j liv. I, c. 27. On peut voir dans le Traité de la servitude volcyntaire, l'éloge que fait La Boëtie des Vénitiens; et sur la prospérité de leur république à cette époque, consult. l'Histoire littéraire de Vltalie, par Ginguené, t. VIlï, p. 186.

cette sagacité pénétrante qui résume lanl de choses par quelques traits principaux, cette variété si précieuse de détails instructifs. C'est qu'un sentiment pur et profond l'avait élevé au dessus de son agc et de luimême (i). Delà ces pensées fortes qui. partout étiiicellent : de là ces réflexions et ces vues pleines de maturité qui se mêlent au mouvement que suggère la passion. Dans cette alliance réside rorîjioalité de La Boëtie comme écrivain. La noblesse, la sincérité de ses opinions revêt son langage d'un cliarme qui se communique au lecteur. L'élocution est en outre correcte et saine; vigoui^eux et précis, le style semble formé par la lecture des anciens et 'de Machiavel. L'auteur annonce à beaucoup d'égards les écrivains du XVII* siècle.

On sait que Fénélon, doué dans les lettres et les arts d'un sens si exquis, au moment même où perfectionné partant de chefs-d'œuvre, notre langue en devenait peut-être fière et dédaigneuse à l'excès, se prenait à regretter quelquefois « ce je ne sais quoi de court, de naif^ de hardi , de vif et de passionné que lui offraient Marot, Âmyot , le cardinal d'Ossat, les ouvrages de cette époque les plus enjoués

(1 ) V. Préface de l'édition du Contr'un donnée par M. de Lamennais.

el les plus sérieux (i ). » Par le même retour vers nos auteurs gaulois , dont il goùlait toutefois la finesse railleuse plus encore que la. naïveté, La Bruyère exprimait les mêmes regrets. Il admirait la fortune de certains mots, surtout il déplorait la proscription de plusieurs autres; quelques tours tombés en désuétude, des formes sui^années lui semblaient à revendiquer(2). Il se demandait enfin si nos ancêtres ont mieux écrit que nous, et laissait la question indé* cise (5).

Sans accepter ce parallèle, nous serait-il permis par quelques nouvelles citations duContr^un, de montrer que cette prédilection pour notre vieux langage peut avoir son explication et son excuse? «Quel malheurou quel vice, ditLaBoêlie, que de voir un nombre infiny non pas obéir mais servir, souffrir les

(4) Lettre à V Académie française^ III. Sur cette question « n'a-t-on 1^ trop ébranché le vieux chêne gaulois? » V. aussi la préface du Dùstionnairt de l'Académie française, dernière édition, p. 19 et surtout %t,

(2) Voltaire lui-même voulait, en traçant un plan nouveau du Dictionnaire de l'Académie française, faire revivre toutes les expressions pittoresques et énergiques de Montaigne, d'Amyot, etc., qu'a perdues notre langue. K. registre de l'Académie, séance du jeudi, 7 mai 1778. (Cette noie est empruntée à la préface citée du Dictionnotre de V Académie,)

(3)C. U, des Caractères, à la fin.

pilleries, les cruautez, non pos d'une armée, non pas d'un camp barbare , mais d'un seul t non pas d'unHerculeny d'un Samson, mais d'un hommeag..., non pasaccoustumé a lapouldre des battailles , mais encoresà grand'peineau sable des tournois ; non pas qui puisse par force commander aux hommes, mais tout empescbé de servir vilement à la moindre femmelette !.... Vous rompez à la peine , reproche-t-îl ailleurs à ses semblables, à fin que le tyran se puisse mignarder en ses délices. » Hommeau a péri ; Femnie^ lette, mignarder nous échappent : De tels niots cependant rendaient notre langue plus abondante. Pourquoi délaisser ces diminutifs dont elle se trouvait si bien?

Ne faut-il pas aussi envi.er à nos pères c^s longues et pleioes pcriodesqui, conservées du latin, nous permettaient d'en reproduire la marche constante et majestueuse ? Depuis Pascal , comme le remarquait Gondorcetdans leloge de cet écrivain, notre langue, par une fausse délicatesse, abdique de plus en plus ces formes qui rappelaient son origine: moiiis pUMsante pour l'effet, moins capable de la dignité Oratoire, elle affecte plus que jamais une allure heurtée » brusque, sautillante ; d'autre part , elle s'est avec une circonspection timide, refusé ces constructions souples et indépendantes, quelquefois mè«ne jusqu'au désordre, mais pi'opres à suivre toutes

les ondulalions de la pensée et à courip avec elle. Par là peut-être, elle s^esL perfectionnée , a dit un écrivain ('l) qui en connaît toutes les ressources, au point d^étre affaiblie. La liberté d'inversion, celle do supprimer en beaucoup de cas les articles superflus pour le sens, les particules oisives, ne semblent-elles pas en outre avoir été trop rigoureusement restreintes? Notre idk>n»e , sans consenlir à rien perdre de sa précision lucide, n'eût-il pas retenu avec avantage cette variété , cette aisance , cette marche souple et dégagée y ce tour capricieux et indigène dont La Boétie nous offre un piquant modèle?

Animé d'une douce sensibilité, voyez comme son style reçoit docilement l'empreinte d'une imagination flexible et brillante. Veut-il nous faire sentir les charmes de la liberté? Suivant lui les iestes elles -mesmeSj affriandeez à sa possession , nous en montrent tout lepriX) les bétes qui si elles sont prises « ne font plus que languir ; et si elles continuent leur vie, c'est plus pour plaindre leur ayse perdu que pour se plaire en servitude. » Quant aux peuples qui n'oBt jamais connu la franchise, il ressent de leur ignorance une

(4) M. YillemaiD, Eloaé de Montaigne.

tendre [lilié. Ce sont pour lui ces Ciinméi ions dont parie Homère, «que le soleil, aprez leur avoir esclairc six moi^eonlinuels, laisse sommeillants dans Tobscurité» sans les venir reveoir de Faultre demie année: eeulxqui naisiroient pendant cette longue nuiet, s^ils n'avoient ouy parler de la clarté, s'esbaliiroit-onsi n'ayants point veu de jour, ils s'accoustumoienlaui ténèbres ou ils sont4iays, sans désirer la lumière ?• Les hommes apprivoisés par le temps à la sujétioa, il les compare à des coursitrs généreux « qui au commencement mordoient le frein et se ruoieut contre la selle, qui se portent maintenant dans le liarnois, et touts fiers se gorgiasenlsous la barde {A ). #

Ce qu^on appelle Timaginatiou du style peut difficilement être porté plus loin. Un brûlant patriotisme anime ce langage. Telle n'est pas cette éloquence de rhéteur qu'on cherche vainement dans des feuilles inanimées. Le souffle qui a inspiré ces paroles y

(1) C'est à dire se pavanentsous Tarmure. C'est là une expreâsioD regrettable. Montaigne se rit, l. III, c. 5, decesauteurs qui, « aulieude naturaliser l'art, artialisent la nature, qui dans leur misérable affectation d'estrangeté, de déguisements froids et absurdes, pourv«u qu'ils se gorgiasent en leur nouvoUelé, se soucient peu de l'eflScace.» Gorgias, dans notre ancien langage, signifiait, beau, agréable; « gorgiaser, s'applaudir. Les plus gorgiases de toute la Grèce, dit encore l'auteur des Essais, I. II, c. 8, à la fin, ce sont, les plus belles filles de toute la Grèce.

circule encore; et je ne suis point surpris qu\>n «lit pensé qu'au besoin il susciterait des orages (^).

A ces images qui répandent sur le style de La Boêtietant de coloriset pour ainsi dire de lumière, se joignent des mouvements pleins de vivacité et de grâce , beaucoup de mots heureusement trouvés. Quel charme pittoresque « dans cette naturelle semence de raison qui, entretenue au fond de notre ame par bon conseil et coustume, fleurit en vertu (2) ? » Quelle tendre émotion et quelle vigueur dans ce reproche adressé aux peuples esclaves, « opiniastresen leur mal et aveugles en leur bien, de se laisser despouiller des meubles anciens et palernels. Traistres d'eux-mêmes, il senxbleroit que ce leur seroit grand heur de tenir à moitié leurs biens, leurs familles, ^t leurs vies... » Toutes les qualités dont nos grands

(^) Allusion aux intentions qui firent publier le Contr'un, d'abord en 157S, à mauvaise fin, remarque Montaigne, £ss., 1. 1, c. 27, et pour venir, disait-on alors, en ayde aux circonstances ; ensuite en 4789. Sur les véritables sentiments de l'auteur, V. de Thon, Hist.,' 1. v/c.13etl.XXXV, c. 15.

(2) Ainsi Montaigne signale Homère comme « un aucteur fleurissant tousjours en nouvelle grâce; Ess..^ 1. II, c. 36, Ailleurs il loue a cette divine police Lacedemonienne, "si longtemps fleurissante en vertu et en bonheur », 1. II, c. 12.

écrivains revêtiront la prose française se trouvent on germe et sont comme annoncées dans ce discours.

Des tours nerveux et concis, des métaphores frappantes relèvent Ténergie de la pensée : C^est la populace ouverte aux plaisirs deshonnestes ; c'est la venimeuse doulceur de César qui sucre la servitude aux Romains (>i). Le dictateur mort, quel désespoir dans le peuple? Il avoit encores à la bouche ses banquets , en l'esprit la souvenance de ses prodigalitez. Par une singulière vivacité d'expression, Tauteur nous montre ce que son esprit a conçu. Les cinq ou six complices qui entourent le tyran, méchants non pas seulemeptde sa méchanceté mais de la leur, voyez par quels ressorts ils foot mouvoir la nation ; voyez Tenchainement de la servitude: «Ces six Tyranneaux ont ^ pour complices et instruments, six cents qui proufitent soubseulx..« Ces six cents tiennent soubs eulx six mille, qu'ils ont eslevez en estât, auxquels ils ont faict donner ou le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers... Grande est la suite qui vient aprez, et qui vouidra s'amuser à devuider ce filet, il apercevra que

(1 ) Sur les moyens que César employa dans ce but, on peut consulter un mémoire de M. Pastoret, Rec. de VÀcad. des Inscript, t. in, p. 431, nouv. série.

non pas les six mille, mais les cent mille, les millions, par cette corde, se tiennent au tyran, s^aydant d'icelle, comme en Homère, Jupiterqui se vante, s'il tire la chaisne, d^amener vers soy touts les Dieux.» Quelle ferme déduction et en même temps quelle image expressive ; une vaste et effrayante perspective ost ouverte devant nos regards.

Ces supports de la tyrannie , quel sera toutefois leursorl?!! fera pitiéà ceux mêmes qu'ils oppriment, s^ils en contemplent la peinture dans La Boêtie, s'ils les voicnta l'œil auguet^ l'aureilleauxescoutes, ayants tousjourslc visage riant et le cœur transy, ne pouvants être joyeux et n'osants être tristes! » Avides de biens, loin d'en avoir qui leur appartiennent en propre, ils ne sauraient dire d'eux-mêmesqu'ilss'app&rtiennent. Et puis « les peuples, les nations, tout le monde à l'envy jusquesauxpaïsans, jusques aux laboureurs, sçavent leurs noms, deschiffrent leurs vices, amassentsur eulx mille outrages, mille vilenies : loules leurs oraisons, touts leurs vœux sont contre ceulx-là ; touts les malheurs , toutes les pestes, toutes les famines, ils les leur reprochent... » Enfin dans l'avenir qu'ont-ils a attendre? « Leur réputation desehirée dans mille livres et leurs os mesmes, par manière dédire, sont traisnez par la postérité, lespunissantencoresaprezlamort de leur meschantevie. » Bossue t lui-même n'aurait

|)as désavoué cette Téhémente imprécation , cette flétrissure imprimée aux ennemis de rbumanité.

Ces apostrophes rappellent quelque chose de Téloquence indignée de. Tacite. Comme Fauteur latin , La Boëtieest pathétique et impétueux , parce qu^ilest bouillantencore d^une colère quMl a fallu renfermer. Aussi, entre lui et ce grand peintre de Tantiquité, il y a plus d^un trait de ressemblance et de famille. On remarque avec intérêt Tempreinte de ce puissant génie sur ce jeune talent qui sails^pproprier les imitations et leur donne un cachet original. Ne retrou ve-t-on pas la touche de Tbistorieu de Tibère « dans ces Romains contrainctsd'abandonnerleursbiens àTavarice, leurs enfants à la luxure, leur sang niesme à la cruauté des magniiicques empereurs qui la veille les avoient gorgés d^un festin publicque (^)? »

Non content de se former par ce commerce , La Uoëtie , si riche de son propre fonds , empruntait à

(1) La Boë'tie appelle Tacite « aucteur bon et grave des plus, et certes croyable. » Bossuet lui a donné aussi le titre « du plus grave des historiens. » Orais. funèb. de la duch. d'Orl., vers la fin. Plusieurs traits, dans le Contr'un, indiquent combien La Boè'tie l'avait pratiqué.

toute Tantiquité classique. Ilenpossédaitla substance, il s'en attribue souvent les pensées (i). De fréquentes et heureuses citations témoignent combien il s'était pénétré de cette étude, combien la connaissance de rbistoire lui était familière. Méditée avec fruit, elle lui suggère beaucoup d^exemples pleins d^à-propos , de vues sages, de réflexions judicieuses et utiles. Les principales autorités quUI allègue sont, outre Tacite, Homère, Hérodote, Hippocrate, Platon, Xénophon, Plutarque dont il tire beaucoup de services (2), Suétone , Térence , Virgile enfln , dont il a, dans son discours, traduit un beau passage en vers français frappés avec une certaine énergie.

Legoùtdelapoésiequ'ilsannonèentest un nouveau trait distinctif du caractère de La Boëtie. Comment cette âme sensible, où tout ce qui étaitbeau et grand avait son écho^ eût-elle été fermée au charme d'un

(4) Remarq. en particul. cette pensée de Salluste : Haec inler bonos amicitia, inter malos factio esi{Jugurth., c. 34), traduite ainsi par La Boëtie : Entre les meschants c'est un complot non pas com^ paignie; ils ne sont pas amis, mais ils sont complices. La même idée est exprimée en ces termes par Voltaire : a Les méchants n'ont que des complices. Les hommes vertueux ont seuls des amis. » DicL philosoph. artic. : Amitié.

(2) Dans les passages qu'il lui emprunte , La Boëtie emploie la traduction d'Amyot son contemporain, ce qui indique assez quel en avait été le succès. V, à ce sujet, Montaigne, EssaiSf l. II. c. i.

langage si propre à exprimer ce qu'il y a de meilleur dans notre nature ? Épris de ce penchant , et dans sa préoccupation de la gloire nationale , il veut quêta France soit célébrée» par nostre Ronsard, nostreBalf, nostre du Bellay : » leur génie lui persuade que, sous leurs auspices , bientôt égalée à celle des Grec&et des Latins , notre langue ne sera plus primée de leur côté <( que par ïedroictd'aisnesse. Dieu ne plaise qu^espluchanl avec un soin trop minutieux nostre histoire il en bannisse les heaulx contes du Roy Clovis (4) et les diâputesà^Franctoc^queson siècle a ttend(^. »Dans cette digression soudaine qui fait oublier le publiciste, on reconnaît l'enthousiasme du poète. G'est'que La Boêtieavait aussi, etavec amour, comme il le rappelle dans cet ouvrage , cultivé les muses. On voit qu'il était uni de cœur, associé par Tardeurde ses travaux aux maîtres du Parnasse de son temps : leur admirateur , il se montra leur rival.

Toutefois, avant de poursuivre , avant de signaler

(1) Sur plusieurs de ces traditions relatives aux FTeofs de Lys, à la Sainte-Ampoule, à l'Oriflamme, dont nous attribuons, dit Pasquier, Tinvention à la divinité , on voit que d'accord avee ce contemporain, ( Rechercha de la France^ 1. II, c. 16 , 1. VIII , c. 21 ) la Boëtie était un peu disposé à mescroire.

(2) On sait néanmoins qu'elle ne fut ivds achevée. Ronsard ne compléta que quatre chant&de son poème.

la part que prit La Boëlie à la culture, aux progrès de notre poésie^ il faut exprimer un regret, celui d'avoir perdu une partie de ses titres, comme prosateur^ aux suffrages de son siècle, à notre étude et à notre estime. On sait en effet quMI avait composé des mér moires que nous ne possédons plus. Si l'on songe au développement prématuré , à Féclat de ce genre de littérature parmi nous , aux qualités de ce génie pénétrant et nerveux, si propre à la discussion et aux succès de la palémique, on jugera sans doute qu'en nous privant de cet ouvrage, le temps nous a causé un fâcheux préjudice. C'était Tépoqucoù la fermentation des esprits, la lutte des opinions et des intérêts donnait naissanceàune foule de ces productions souvent éphémères , mais alors même curieux témoignage, expression fidèle des mœurs et des passions contemporaines. D^innombrables pamphlets (4), en prose, en vers, en français, en latin el jusqu'en prose latine rimée, avec moins d'esprit encore que de haine, éclataient, combattaient , se poussaient, se remplaçaient: chaque événement, chaque jour en enfantaitde nouveaux, dignes pour la plupart de l'oubli où ils tombaient vite : mais en fécondant, en propageant la pensée, ils assouplissaient les esprilsetle langage (2). Les

(4) V. Lettres de Pasquier, X, 6 ; XIII, 9.

(2) L'éloquence, dit M. Philarète Chasles, Tableau de la Littérature au xvi^siècle^ prit à cetteépoque un essor nouveau. Les pamphlets,

mémoires mullipliés aussi à celle époque secondaient celte influence ; et comme il s'était débrouillé autrefois en bégayant des romans de chevalerie , notre idiome se mûrissait alors par le récit des faits historiques, par la discussion pratique des affaires. Animés de Tardeur des partis, de convictions ou desentiments qui se traduisent parfois en paroles éloquentes, ces mémoires formaient plus qu'à aucune autre époque un brillant apanage de l'esprit français, un des riches monuments de la littérature nationale.

On doit supposer, d'accord avec d'imposantes autorités, d'imposants suffrages (i), que la sûre raison, le style énergique de La Boêtie ne lui avaient pas fait défaut dans un sujet qui convenait si bien à la na^ ture deson talent. Il traitait eneffetde Tédit qui, en janvier 4562, avait accordé aux calvinistes, sauf quelques restrictions toutefois, Texercice public de leur religion (2). Grâce au vertueux L'Hôpital, qui sans autre préoccupation que celle de Téquitéetdu droit,

dont les mémoires de Condé , et les recueils du temps ont conservé les plus marquants, étincellent de traits hardis.

(1) V. l'Avertissement de Montaigne au lecteur, qui forme la préface des œuvres de la Boétie, i 574 .

(^) Consult. les Lettres de Pasquier, III, 13 , sur cet edict de janvier j 4 564 , a-t-il écrit, parce qu'alors l'année ne commençait qu'à Pâques. A partir de 4 564 seulement , il fut ordonné qu'elle « prendroit commencement au l*"^ jour de janvier. » V. Mézeray, abrégé dironoi., t. lll, p. 259 de l'édit. d'Amsterdam, 4755, in-4V

poursuivit dans sa vie entière un but unique, Fall.iance de la philosophie et de la législation , la tolérance avait obtenu un de ses derniers triomphes. Mais cette mesure de paciGcation, en inspirant aux dissidents Torgueil indiscret du triomphe, avait dans le parti opposé renconfré de violents contradicteurs. Plusieurs parlements, en particulier celui de Paris, l'avaient repoussée (4). Néanmoins ceux de Rouen, Bordeaux, Toulouse et Grenoble , s'y étaient montrés plus favorables.

Lesmémoiresde La Boëlie(2) avaient-ils pour objet de combattre cet édit, ou s'appliquait-il à le défendre? Quoique nous manquions de tout renseignement à cet égard , son bon sens élevé , son caractère droit nous autorisent à trancher cette question : il appartenait au parti de ces hommes toujours rares dans les révolutions, qui veulent ériger en maximes d'état les pensées que la science et la médi-

(1 ) On voil par un passage de Juste Lîpse , l'un des savants les plus éclairés du temps, combien la tolérance avait peine à se faire accepter même des meilleurs esprits. Il déclare dans sa Politique : a De religione curam principi esse relinendam ; puniendos, nisi aliter expédiât, qui dissentiunt ; falsam pacem esse tolerantismum; hune esse divini numinis irrisionem , publics feiicitatis et legum destructorem. » Sur ce savant, iMrayement germain à mon Tumebus^ disait Montaigne. V. Essais, 1. 2, c. 12, à la fin.

(2) V, au sujet de «quelques mémoires de nos troubles sur Tédict de janvier 1562», l'Avertissement cité de Montaigne et aussi les Essais, 1. 1, c. 27.

talion suggèrent au sage : saplunne ne pouvait servir que la cause de la justice et de la liberté; et la modération relevait en lui le mérite d'une piété sincère.

Outre ces précieux matériaux de Tbistoire du temps, beaucoup de vers de La Boëtie ont péri (\) : ceux qui nous restent, bien que presque tous composés dans sa grande jeunesse , doivent les faire vivement regretter : on ne sera pas surpris de trouver dans leur auteur , si Ton s'est pénétré des qualités de sa prose, la pensée et l'expression du poèt (2).

C'est, on le sait , un caractère commun des littératures qui se forment ou qui finissent , que la multitude des versificateurs , plus nombreux à proportion que la poésie vient à peine de paraître ou se retire : alors que le goût n'a pas pris naissance ou s^est éteint, la marche est sans flambeau qui l'éclairé, Fillusion facile : car rien ne prévient Tindiscrétion des eflbrts. On aborde tous les genres , on prétend à tons les mérites avec une sécurité hardie, sans que la confiance deTamour-propre trouve, dans la crainte

(4) K.Montaigne, Avertissement cité.

(2) Poemata sive Gallica , sive Latina, quo lepore, qua el^antia, qua facilita te concinnabat? Sammarlh. Elog.^l.ll.

d'un public difficile à satisfaire, un frein qui l'arrête. C'est ainsi qu'au xvi® siècle , suivant un ingénieux critique (i)^ on faisait des vers comme on faisait de la médecine , de la jurisprudence , de la théologie ou de l'histoire. Tout lettré pouvait à la rigueur , être compté parmi les poètes : cette espèce de confusion de limites entre le talent et la science, ne cesse, ajoutet-il, que dans les siècles où le goût est épuré.

Aussi ceux mêmes que la nature, leurs études ou leur vie éloignaient le plus des muses, ne les courtisaient pas avec moins d^empressement. Les savants surtout se délassaient de leurs recherches en se jouant sur les sujets les plus frivoles et les plus minces (2) , en faisant péniblement des pièces légères fort admi* rées sur la foi du nom de Fauteur (5). « Rien ne m'a pieu davantage, disait Pasquier (4)» bon écrivain, maisseulementen prose, que de composera mesheu-

(4) M. Sainte-Beuve, Histoire de la Poésie Française au xvie siéchj 1. 1, p. 45, 46; cf. M. Villemain, Moyen âge^ t. Il, p. 279.

(2) V . les nombreuses pièces des savants de l'époque sur la puce et sur la main, tome II de Pasquier, édit. citée d'Amsterdam, p. 949 etsuiv., p. 4001 etsuiv.; consult. aussi sur l'occasion de ces joutes poétiques, les lettres de Pasquier, VI, 7; VIII, 40; en out. Biographie universelle, t. xv, p. 235 et t. S3, p. 93.

(3) La qualité nécessaire au succès de cette poésie, l'esprit, dans l'acception moderne de ce mot, n'était pas née. V. M. Villemain, éloge de Montaigne.

(4) Recherches de la France, l. 7, c. 6.

resderelasche, des vers latins ou françois. » Eu effet en versifiait indistinctement eu français, en latin, en grec, et quelquefois même en hébreu (i).

La Boêtie paya tribut sous ce rapport au goût de son siècle : mais il ne doit pas être placé seulement au nombre de ces versificateurs érudits dont l'enclume ne jette point d'étincelle. Il est poète d'imagination, plein d'un art facile , d'agrément et de verve dans sa langue et dans celle de Virgile.

Alors la poésie latine avait conservé le pas sur la poésie nationale : elle était même quelquefois cultivée exclusivement et à son préjudice. La faveur dont elle jouissait depuis tant de siècles (2J, ne pouvait que s^accroitre(3)dans une époque éprise pour l'antiquité d'up enthousiasme fanatique , lorsqu'on s'efforçait

(1) Pétau, Tundes écrivains distingués qui suivirent cette période, composa également des vers latins, grecs et hébreux. V. sur ce savant le Recueil de l'Académie des Inscriptions, t. xxviii, p. 623. Cette diversité d'instruments faisait beaucoup d'honneur à l'ouvrier. On se piquait plus encore de savoir que de talent. Ainsi, peu auparavant, le prisonnier d'Azincourt, Charles d'Orléans, et l'anglais Gower versifiaient indifféremment en français , en latin et en anglais.

(2) Le petit-fils de Clovis, Chilpéric, escrivity nous apprend Pasquier, plusieurs livres en vers latins. Lettres, 11, 7.

(3) C'est dans le xvie siècle que la poésie latine a fleuri en effet avec le plus d'éclat. Alors les hommes d'état eux-mêmes la cultivent: dans la première partie du xvu* siècle, elle devient moins féconde.

(le copier non seulement son langage, mais ses mœurs ; que la plus belle gloire était celle de Térudilion, que le jeune de Thou (i) croyait voir ensonge le grand Turnèbe , comme autrefois Ennius, le vieil Homère. On sait que l'auteur de la Divine Cofnédie avait bien longtemps hésité avant de confiera Tidionie vulgaire ses inspirations sublimes (2), avant de créer par elles la poésie italienne. En ceignant de lauriers au Capitole le front de Pétrarque , on honorait bien plus Fauteur de Tii/rtca que le poète amant de Laure.. Lui-même partageait Tillusion commune et faisait reposer sur son épopée inconnue l'espoir de son immortalité (5): Naguère encore , par une tentative heureusement infructueuse, on avait voulu détourner l'Arioste dMllustrer sa jeune langue- par les brillants caprices de sa riche imagination (4).

Cultivée avec enthousiasme par les Politien (5) ,

(4) De vitasua, 1. 1.

(2) Schlegel, Histoire de la Uttérature ancienne et moderne au commencement du ch. IX.

(5) Schlegel, Ibid, V. sur cet usage de couronner les poètes et les savants, Hankius, de rer. roman, scriptorib.y t. II, p. 127.

(4) Sadolet, dit Hallam , suivant d'autres, Bembo, l'avaient engagé à écrire son poè'me en latin. F. Biographie de Feller, au nom de TArioste.

(5) Grand poète italien et le plus ingénieux des poètes latins modernes, a dit M. Villemain, Vie de L Hôpital.

les Bembo , lesSadolet (>!) , les Sannazar, les Fracastor (2), la poésie latine était parvenue en Italie à son plusviféclat(5). Dans plusieurs contrées voisines, des talents heureux, encouragés par la faveur des princes , l'avaient fait aussi fleurir. Tout récemment , Conrad Celtes , qui s'y distinguait en Saxe , venait d^étre par Frédéric 11 couronné de lauriers (4).

Habilement maniée par Mélancliton qui réveillait enAllemagne l'ardeur des études classiques, par Jean Second qui rappelaitdans la Hollande la grâce attendrie de Tibulle , elle avait principalement trouvé parmi nouôson âge d'or. Plus qu'aucun autre pays, la France opposait d'illustres noms, ceux des L^Hôpital, des de Bèze, des Sainte-Marthe (5), aux noms des poètes fameux de Tltalie ; et, si Ton en croit des témoigna-

(4) Sadolet ne voulut jamais écrire qu'en latin.

(2) Son poème de la Syphilis a eu plus de vingt éditions. Il a été de nos jours traduit en vers français. V. sur Fracastor, Hallam, ouvrage cité, 1. 1, p. 434.

(3) Léon X, grand admirateur de la poésie latine, lui donna par sa faveur une vive impulsion; Id. Ibid.^ p. 269.

(4) 4487. V. Hallam, 1. 1, p. 210, 244. On voit aussi que sous Tempereur Maximilien, des poètes latins furent couronnés, Fr. Schégel, ouvr. cité, c. 9.

(5) On pourrait encore citer parmi ceux qui faisaient alors des vers latins en France , prtesque tous les littérateurs et savants, en particulier Dolet, Jodelle, etc., Montaigne aussi, comme il nous l'apprend dans ses Essais.

gcs contemporains d^un grand poids(>l) , nul ne pouvait avec plus de titres balancer leur gloire que La Boëtie lui-même.

Ses vers latins ont d'ailleurs à nos yeux un mérite particulier: celui de nous ouvrir Tâmede leur auteur, de nou.s faire asseoir pour ainsi dire à son foyer domestique. Grâce à cette langue riche et sonoredont il possède tous les secrets , si docile à toutes les impressions, à toutes les nuances de la pensée, si habile à reproduire la physionomie du cœur, les événements , bien plus les sentiments de sa vie ont laissé après lui comme un écho plein de charme. Ces poé-* sies remplies de feu , de mouvement, et d'une qualité plus rare encore à cetteépoque, d'esprit, quoique plusieurs d'entr'elles datent de sa première adolescence , nous le font mieux connaître que toutes les biographies : surtout elles expriment avec éloquence son amour de la vertu, son jeune enthousiasme, son élan passionné vers la gloire (2).

(1) Sammarthani Klog. 1. II. Omnino hic ille est cujus magna ex parte iagenio et industria id Aquitaaia tandem obtinuit, quod ab Ausonii temporibus ne tentare quidem ausa fuerat, ut serio poetandi gloriam, vel Italia inviden.te, sibi quoque hoc tempère arrogaret.

(2) F. Poésies latines, p. 404 et passîm. A l'égard de ces poésies, on trouvera plus de détails, et des citations étendues à la fin de l'ouvrage, Appendice I.

Mais ce n'est pas seulement comme poète latin, c'est aussi comme poète français qu'il Ta poursuÎTie et méritée. Ses titres trop oubliés sous ce rapport doivent être remis en lumière. De son temps, surnotre Parnasse , une révolution violente mais salutaire à beaucoup d'égards venait de s'accomplir. Des esprits jeunes et ardents, à qui ne suffisaient plus lebadinage élégant de Marot, sa grâce légère , son enjouement délicat, ces qualités secondaires presque stériles dans ses émules, avaient osé concevoir pour notre poésie de plushautesdestinées. Sans pouvoir encore les réaliser, ils les avaient aperçues ; ils étaient revenus, à Tétude des anciens : d'autres mieux inspirés devaient après eux en retrouver le goût et par cela même reprendre enfin le simple et le naturel (i).

En attendant , ces réformateurs trop absolus cherchaient la poésie française, qui ne sera pas vaincuedu temps, celle que nous donna Malherbe. A la tête a de » leur granJe flotte qui faisoit profession , suivant » Pasquier, de plus contenter les esprits que Topi- » nion du communpeuple (2) » étaii Ronsard, L'/fo-

(4) La Bruyère, c. 1, Des Ouvrages de l'esprit. (2) L. Vil, c. 7, des Recherches delà France.

mère, \e Pindare fraiiçois (>l), déifié par raveuglement (Jeson époque, puis bafoué avec aussi peu de justice, jusqu'à ce que de nos jours, par un relour sensé à l'opinion d'un de ses plus judicieux conteinporain8(2), on reconnût en lui : « un beau génie venu par » nialheui*dans un temps où la langue n'estoit pas » faicte . »

Nourri dans lesfortes études qui exerçaient lajeunessede cette époque, Ronsard fut Tidole des érudits, dont il parlait le langage. Par eux il se conquit les suffrages du vulgaire, qui à mesure qu'il le comprenait moins Tadmira davantage (5). On se rappelle que pour le commenter, Muret le cicéronien ne dédaigna pas d'écrire enTrançais(4). A tilre de classique, on l'expliquait dans les universités étrangères avec Homère et Virgile. Les monarques briguaient sa faveur etses vers (5) : ils étaient, et je leur en sais gré, le charme

(1) Bibliothèque de Duverdier, t. IH, p. 326; cf. Pasquier, Rech,y 1.7, c. 40;1.8,c. 3.

(2) Du Perron, V. Bibliothèque delaCroixduMaine, t. II, p. 349. Balzac disait de lui : Ce n'est pas un poè'te bien entier, c'est le commencement et la matière d'un poète. (34" entretien.)

(3) La Bruyère, Des Ouvrages de l'esprit, c. 4, au commencement.

(4) Recherches delaFr.^ c. 6.

(5) On connaît ceux qui sont attribués à Charles IX :

Touts deux également nous portons des couronnes ; Mais roy je lareceas, poète tu la donnes.

et la consolation de Marie Stuart captive. Par uu honneur pins grand que ceux dont le comblaient tousces princes , Ronsard était visité , consulté (4 ) de celui qui chanta Renaud et Ârmide. Des statues s'élevaient en son honneur , et sa gloire n^ayant pas un contradicteur^ on eut dit qu'il avait survécu à Tenvie. Enfin^ quand il mourut, enseveli dans son triomphe, comme si la France assemblée dans ce qu^elle avait de plus grand eût mené le deuil du génie (2), les membres du Parlement, de TUniversité, du clergé, les premiers de Tétat, les princes du sang versaient des larmes à son oraison funèbre pronoiicée par du Perron (5).

Mais loin de railler froidement cette apothéose, quelque peu superstitieuse et justiciable du bon goât

(1) En 4574.

(2) On sait que par un anachronisme prémédité on Ta fait naître le'jour même de la bataille de Pavie pour avoir roccasioa de dire que la Providence compensait au même moment par un grand, biffait un funeste désastre. De Thou, Histor., l. LXXX^II.

(3) Constatons d'ailleurs ici que du Perron se méprenait étrai^ment sur les véritables titres de gloire de Ronsard, en disant rTouts ses hymnes sont beaulx ; l'éternité admirera ses saisons ; sa It/re n'a pas réussi dans les sonnets ni dans les petits sijjets au dessous de luy. » V. Bibliothèque de la Croix du Maine, t. II, p. 34ft. Cf. M. Vilmain, Littérature au wm* siècle, 1. 1, p. 41, (dernière édition.)

ne peut*on pasTopposer avec fierté à ringratitude des autrescontréeseQverslesgrands écrivains qui les illustraient. Vers le même temps, Le Tasse, victime de cette cour orgueilleusequ'il avaitdaigné immortaliser, langaissait dansun cachot, condamné à ne plus écrire(^ ); Cervantes , après avoir donné àPEspagne son unique chef-d'œuvre, n'avait pas de pain ;Gamoêns, qui avait chanté TOrient retrouvé , célébré les Portugais et combattu pour eux, demandait , par les mains do son esclave (2), et ne recevait pas Taumône*, Spencer, Tauteur de la Reine des Fées, ce grand poète qu'aujourd^hui TAngleterre place à côté de I Ârioste , périssait de faim (5). Quel contraste à ces tableaux que le culte rendu parmi nous à celui qui avait entrevu le beau , eten s'efforçant de Tatteindre Tavait dépassé le plus souvent. Dès lors, par ses hommages empressés la France sollicitait le mérite à naître. Il était un court chemin à la fortune (4); les lettres faisaient des

(<) « Non avendo Candella per escrivere i suoi versi. » comme il Ta dit lui-même. C'est par suite de cette dure captivité ^ que Montaigne atteste qu'il l'a vu* à Ferrare o survivant à soy-mesme , mescognoissant etséy et ses ouvrages. » Ess., 1. 2, c» 12.

(2) V. M. de Chateaubriand, Analyse raisonnée de l'Histoire de France, Henri Uï.

(3) V. sur Spencer ou Spenser, Hallam, ouvrage cité, t. H, p. 234 et suivant.

(4) Un sonnet fut plus d'une fois payé d'une abbaye, et Desportes dut à ses sonnets d'être le plus riche abbé de son temps.

évéques et des cardinaux : un pays qui récompensait ainsi \n gloire ne pouvait en être stérile. Par un si bon accueil aux talents, il se montrait dignede les produire : dans ces hommages attribués à Ronsard/ on pouvait déjà apercevoir ce principe d^émulation et d'honneur qui devait donner naissance au siècle de Louis XIV , au règne de ce monarque dont les ministresavaient,nousdit Fontenelle (I), des espions pour'découvrirle mérite.

A ce moment où sous Henri 11 l'astre de Ronsard entouré , d'après un souvenir antique , de sa brillante Pléiade, rayonnait du plus vif éclat, comment le jeune La Boëtie , épris , il nous Fapprend lui-même (2) , du goût de nosrimes françoms , se fût'il soustrait à cette influence dominatrice ? 11 ne pouvait manquer, à Texemple de tous les esprits distingués du temps , de s'enrôler sous ces bannières : aussi faut-il reconnaître en lui un des plus heureux représentants de l'école inaugurée par du Bellay.

Ce qui le distingue, c'est qu'en recevant de la réforme littéraire les améliorations réelles qu^elle

(1) Éloge de Rolle.

(2) TraiU de la servitude volontaire.

avait introduites « il n'abdique pas la trace dé Tesprit français , et cette netteté , cette précision qu'affectionne notre langue. Plus de force, plus d'élévation dans le style , plus de cadence dans la période poétique , tels sont les perfectionnenients des novateurs qu'il sait, par une babile conciliation , réunir aux qualités de leurs devanciers. En lui des formes plus savantes s'accordent avec l'originalité nationale. Naïf en général et simple , quoique élève de Ronsard , il échappe au double écueil de l'affectation italienne et du fatras pédantesque. Son excellent esprit le dérobe aux dangers d'une maladroite imitation. Ce tonde mélancolie rêveuse qu'on trouve quelquefois dans Villon , cette grâce et ce tour facile que tenart de lui Marot, ce langage badin qu'il avait épuré par une vie plus élégante , ce génie libre penseur, type vraiment gaulois qu^offre l'un et de l'autre , on va les voir reparaître dans La Boëtie , et s'allier à la physionomie nouvelle qu'avait empruntée de la réforme la poésie française*

Lesvei^s que nous avons de lui sont de trois espèces : c'est d'abord une pièce assez étendue, en rime tierce j pour parler comme nos anciens critiques (4); ensuite une traduction d'un fragment de

(4) V.VàSobé aoujet(Biblioth. de), t. XJI, p. 139..

TÂrioste, avec une dé<licâce qui raccompagne ; ce sont enfin des Sonnets qui se distinguent eux-mêmes en deux parties. De tous ces morceaux , le premier est la plainte d^un amant qui accuse rhumeur volage de sa maîtresse. L^amour était alors encore le principal élément des vers ; on sait que pendant plusieurs siècles il avait été presque Tunique source deTinspiration poétique (^1). C'était Fâme des chants du troubadour y de ce gay-sçavoir qui se répandit dans toutes les contrées de l'Europe (2). Excitée par les croisades, Thumeur chevaleresque avait ennobli, en le développant jusqu^à Texaltalion, le sentiment de Tamour. A la rudesse d^une existence belliqueuse se mêlaient les plus tendres penchants ; do sein de rhéroïsme le plus fougueux naissait , comme une fleur , la sensibilité la plus fine et la plus délicate (5). Les guerriers devenaient poètes, pour célébrer la passion qui charmait leur cœur et aiguillonnait leur courage. Ainsi de plus en plus dominant, de plus en plus chanté, Pamour avait fini par envahir tous les su^ jets et souvent s'y substituer. De là en grande partie,

(1) Pasquier, Recherches de laFr., l. 7, c. 3 à la fin; Lettres II, 7.

(2) On voit que sous l'empereur Louis le Pieux, il avdit paru nécessîiire en Allemagne d'interdire aux religieuses de chanter aussi fréquemment qu'elles le faisaient les chants d'amour, les Wynelieder. V. Fr. Schlegel, Histoire de la littérature ancienne et moderne^ 1. 1^ p. 361 . .

(3) Sclilegel, ibid., t, 1, p. 363.

dans cette époque, la poésie inspirée et de conveulion : à défaut de l^objet d'une affection réelle, on se mettoit enbutie^ dit Pasquier (4 ) , unemaistresse imaginaire : on la magnifioite» tercets , m dizains avec toute l'ardeur d'un euthousiasme ou factice ou spontané.

Dans le morceau , où diaprés le goùtde son temps, La Boëtie, en peignant sa passion, accuse une amante infidèle, le style, souvent inculte et confus, mérite peu d^éloges : mais ce qui doit attirer notre attention, c'est la régularité du mètre, l'alternative suivie des rimes masculines et féminines : Tautorité de Ronsard, en donnant l'exemple de cet entrelacement (2) si favorable à Tharmonie, venait d^en établir la règle. Les strophes, composées de six vers de dix syllabes , forment deux parties dont Tune et l'autre contient deux rimes féminines séparées par une masculine correspondante : rhythme qui ne manque pas d'effet et dont l'emploi était alors fréquent. Quelques traits,

(4) Recherches de la France, 1. VU, c. 6.

(2) V, Recherches de ia Fr., 1. VII, c. 7. Déjà toutefois cet enlrelacernent avait été recommandé par Lemaire ; V» Lettres de Pasquier^ II, 42. Consulter aussi à ce sujet M. Ghasles, Tableau de la littérature au xvi* siècle ; et M. Sainte-Beuve , Tableau de la poésie au XVI* siècle, 1. 1, p. 96.

quelques versfaciles dans cette pièce d^un Ion trop peu soutenu, annoncent ça et là toutefois une heureuse nature de poète : il s^adresse à celle qui Ta trompé ; oui, lui dit<-il , en la poursuivant de ses reprodies ,

L'automne abbat moins de feuilles aux plaines, Moins en refait le plaisant renouveau, Que tu desfais et fais d'amours soudaines.

Le second vers est gracieux et le mot qui te termine est digne de regret.

PuiS; après Tavoir comparée à la mer, il ajoute :

Encor la mer mainte fois est bonnasse ;

Le vent par fois est paisible et serein,

Mais de changer tu ne fus oncques (1] lasse. ..

C'est un souvenir classique (2) ; dans ce morceau se montrent encore d'autres traces des lectures de La Boëtie,' et en général, un attrait qu'il présente, ce

(4) Jamais.

(2) Non ita Carpathiœ variant aquilonibus undae , etc. Properce, l.ir, eleg. V;cf. «ci., eleg. XII. v. 7; eleg. XXV, etc.

sont, dans ses vers comme dans sa prose, ces imitations, bienfondues qui relèvent le mérite d'unlangage original. Souvent on reconnaît les pensées des anciens quiont passé dans son style, leurs expressions mêmes, dont nous saluons avec plaisir la vue comme celle d'un ami retrouvé.

Par sa traduction d'un fragment de TArioste , La Boëtie paya tribut au goùletàTadmirationdeson temps pour la littérature italienne. C'était son influence qui, avec celle de l'antiquité, présidait à nos premiers pas (4). Le chantre de Roland en particulier jouissait d'une faveur et d'un renom qui devaient lui donner de nombreux imitateurs. Les merveilleuses prouesses de ses paladins, ses fictions si heureusement appropriées aux mœurs et aux idées contemporaines étaient dans toutes les bouches : on ne se lassait pas de relire ces aventures pleines de variété et de charme , ces^éd ui sa nts épisodes^ de répéter les noms de Gloridan et Médor , Zerbino et Isabelle ; d'admirer cette verve d'invention intarissable, ce mélange piquant de gaité et de passion, la légèreté et l'abandon d'un récit sans entrave et sans contrainte. C'était au xvi* siècle le poète populairede l'Europe (2). Au morceau

(4) Les Italiens se vantent, dit Montaigne, et avecques raison, d*a. voir communément l'esprit plus esveillé et le discours plus sain que les aultres nation&de leur temps , Ess, h 1 , c. 54 .

(2) Plus de soixante éditions de VOrlando furioso furent publiées

qu^i essaya d'en reproduire , La BoêUe joignit une dédicacé pour la personne qui le lui avait demandé et qui devait être sa femme.

Cette pièce, écrite d^un ton facile et gracieux , renferme des aperçus pleins de finesse sur les inconvénients du rôle de traducteur :

Car à tourper d'une langue estrangere La peine est grande , et la gloire est légère.

Ce rude et ingrat labeur {\) est plaisamment caractérisé :

Le traducteur ne donne à son ouvrage Rien qui soit sien que le simple langage.

Que mainte huict dessus le livre il songe, Que dépité les ongles il se ronge, Tousjours Fauteur vers soi la gloire ameine, Et le tourneur n'en retient que la peine (a).

dans le xvi* siècle; V. Hallam, Litt, de l'Europe, 1. 1, p. 306 et suiv. Les quarante premiers chants avaient paru en 4 ë4 6, les six derniers en 4532.

(4 ) n est curieux de rapprocher de la pièce de La Bdëlie ^pielques lettres de Pasquier, qui renferment tout à fait les mêmes idées, Ilr 6;XI,6rXIV,10.

(2) îl est à remarquer que l'alternative régulière ^es rimes mas-

Uarement le sovant, dans sa prédilection pour l'original, s^ occuper a-t-il de le Iir6 : quels seront dooc

ses juges ?

L'ignorant seul, ses escripts voudra voir:

Mais quel honneur en pourroit-il avoir?

Jamais en rien d'un ignorant l'estime Ne fit honneur ny gloire légitime.

Ces tours libresetvifs, les inversions légèresqui préviennent la monotonie , sans troubler le sens, tel est le type national qu^on se plait à retrouver chez ces premiers créateurs de notre langue littéraire. N'est-ce pas là ce qu'il convient , en les étudiant , de s'attacher à leur reprendre; nVst-ce pas ainsi qu^il faut rétrograder parprogrès vers le passé, et sans se jeter dans les voies d^une innovation dangereuse ^ sans altérer la signification des mots et le caractère de notre idiome , chercher la nouveauté dans limitation inteU ligente de ces formes rajeunies par la désuétude (4)?

cul ines et féminines signalée dans la pièce précédente ne se rencontre pas dans celle-ci. On s'explique aisément cette dérogation à un usage qui ne faisait alors que de s'établir. V. Pasquier, Recherches de /a Fr, I. VII, c. 7.

(4) V. M. Villeniain sur ce sujet, xvm* siècle, t. II, p. 257; t. llf, p. 430 etsuiv.

Elles abouiieiit dans La Boëtie. ProGtoiis à la fois de son exemple et de ses conseils: qu^ils soient d^abord riches, nous dit-il, deleurs propres inventions, ceux qui prétendent vivre

Maugré (malgré] la dent du temps et de Tenvie (i). . . Donc qu'à trouver de soy-mesme on se range, Si l'on a faim de la belle louange.

Naïvement expressif et plein d'effetdans sa simplicité familière, ce dernier vers est Taccent qui s'échappe du cœur de celui qui rêvait la gloire. Animé par cette pensée, il montre comment on doit la poursuivre :

Qu'on s*aventure et qu'on se mette en lice ; Qu'en mille nuicts quelque œuvre l'on polisse.

Mais quelle n^est pas la mollesse de nos désirs et la lâcheté de nos efforts ?

Nous espargnons, paresseux, nos esprits, Et voulons part à la gloire du prix î

(1) Lœdere vivos

Livor et inju$io carpere dente solet,

a dit Ovide , Epist. exPonto, 1. III. ep. 4, v. 73.

Ne calomnions pas lanaturedeTesprit humain, en prétendant qu^on n'aura pas grand profit

A labourer une terre si lasse....

Le germe de Tinvenlion n'a pas péri. Ce langage plein de confiance , une comparaison juste et gracieuse (4) le relève, Téclaire et le colore :

AÎDsi veoit-ODen un ruisseau coulant Sans fin Tune eau après Taultre roulant :

L'une suit Taultre, et l'une l'aultre fuit. . . Par cette-cy celle-là est poulsée.

Et cette—cy par l'aultre est devancée ;

Et toujours est-ce néanmoins :

Mesme ruisseau, et tousjours eau diverse.

Malgré les titres de prééminence incon testable assurés au génie d'Qomère, et bien qu'il regarde fort au

(4) Elle est citée par Montaigne, Ess, 1. III, c. 43.

dessous de lui tous ceux qui sonl entrés dans la carrière, Virgile et tant d'autres n'ont eu garde de s'arrêter. D'ailleurs, loin d'épuiser un sujet poétique en le traitant après qu'il a été traité plusieurs fois, n'estil pas vrai que souvent on le ravive, on le régénère?

Certes^ celuy que la muse amiable Veoit en naissant d'un regard fevorable,

mille et mille autres aient*ils chanté avant lui , renouvellera pour ainsi dire Pobjet même deses chants; et si dans un sentier déjà battu

» . Après plusieurs il passe, En y passant il efface la trace «

Idée fine et délicate, rendue avec précision et bonheur. La Boêlie n'hésite donc pas à l'affirmer ,

Il ne iâuh jamais craindre

Que d*inventer le fond on puisse atteindre.

Néanmoins, Uissaul là cette gloiiH^ , et bien qu'il re-

vienne à ses premiers scrupules, qu'il les exprime encore, ayee une naïveté ottrayante, dans les mêmes termes qu'au début de son épitre, bien

Qu'il ayine mwuli de \uj-mèmea (i) escrire Quelque œuvre sien, encore qu'il soit pire.

Puisque sa Marguerite (2) a commandé, pourrait-il ne pas se soumettre?

Quoiqu'à tourner sa muse soit craintive, Quand tu le veux, si feult-il qu'elle suive (3).

(4) Orthographe que ron admit eu vers jusque dans le xvii' siède . V. épitre VIII et X de Boileau; Racine, acte III, se. V de Mithridate : consulter à ce sujet la note de M. Aimé Martin dans son édition de Racine, t. III, p. 73.

(2) tt CPest le nom bienheureux dont sa dame est nommée. »

"Marguerite de Carie : elle était parente de Lancelot de Carie , évêque de Riez, célèbre poè'le latin et français, comme dit La Croix du Maine. Nous avons de ce prélat, loué par L'Hôpital , Ronsard et du Bellay, une relation de la mort de François de Guise qu'il assista dans ses derniers moments.

(3) Tour suranné quMl y aurait eu profit à retenir.

C'est, ajoute-t-il, en terminant par une de ces saillies qui rappellent Tenjouement du vieux caractère gaulois, c'est que

Pour te servir il n'est rien d'impossible:

Je tournerois pour toy non pas des vers, Mais bien, je croy, tout le monde à T envers,

Le choix de Tépisode qu^il était sollicité de traduire, fait du reste honneur au goût qui Tavait désigné. Emprunté au 52^ chant du Roland furieux , il est un de ceux qui montrent avec le plus d^éclat le talent de Fauteur italien. Ce sont les plaintes de Bradamante, lorsqu'en proie à d^inconsolables regrets, elle redemande son cher Roger {i); ce sont les accents enflammés que la jalousie fait sortir du fond de son cœur. Jamais la passion n'a parlé un langage plus véhément et plus énergique. Par la vérité des couleurs , par la vivacité des traits que lui suggère sa souple et puissante imagination^ TArioste, dans ce tableau d^une âme agitée des plus fougueux mou-

(1) L'unité du poème de VOrlando furiosoy consiste dans les amours et les noces annoncées de Roger et de Bradamante, auteurs imaginaires de la maison d'Esté. V. Hallam, ouv. cit., 1. 1, c. i, p. 308.

vcments , se place au niveau des grands peintres de Tantiquilé. Euripide « Apollonius et Théocrite; Catulle Virgile et Ovide n'ont pas prêté plus d'éloquence aux douleurs touchantes de la tendresse qui s'alarme , aux fureurs de Tamour désespéré.

Par malheur la trace des beautés de Toriginal est fort affaiblie dans les vers français : c'était une entreprise hardie et critique que de vouloir, répéter , avec un instrument indocile encore , les sons d'une harmonie si savante et si inimitable ; que de lutter dans Texpression ardente des orages de Tâme avec Tun des plus vigoureux génies de tous les temps. Nous n'hésiterons donc pas h le confesser: la copie est bien infidèle. Avec l'abondance du style, a disparu surtout le coloris merveilleux de la poésie. Comme la pièce précédente, cette traduction est d'ailleurs composée devers de dix syllabes, partagés en stances, ainsi que dans l'Arioste : ce sont , d'après Tusage du temps, des huitainSy où les rimes sont mélangées, sans toutefois que l'alternative des masculines et des féminines soit exactement suivie. Ils se terminent par ce cri de Bradamanle :

Au ciel n'a point de justice, je [>ense, Si ce forfait demeure sans vengence.

Çà et là (juelques accents de la passion ne manquent pas , il est vrai , de vivacité et de naturel : maïs trop souvent Técrivain , privé de Tappui d'une inspiration personnelle , n'a plus pour interprète qu'une langue inculte. A travers l'enveloppe de ce français mal façonné, où les hiatus abondent, on aperçoit peu Tallure aisée et gracieuse , le mouvement pathétique, la beauté soutenue du chef-d'œuvre italien.

Pour retrouver le poète, cherchons-le dans une composition originale : étudions les sonnets de La Boêlie. Alors florissaient , comme on Ta dit • ces passions romanesques dont la chevalerie avait accrédité la mode. Au penchant naturel de la galanterie française , s'était jointe Tinlluence de Timitation étrangère. Dès le xiv® siècle, le Portugal init en honneur le genre amoureux de la romance pastorale; de là , il se propagea de toutes parts: mais ce fut dans ritalieque cette littérature rencontra leplusde faveur, qu elle reçut la plus riche et la plus brillante culture. Naguère l'expression de ces sentiments passionnés y avait trouvé, surtoutgrâce au talent de Pétrarque (i).

(4) Il u'inventa pas le sonnet, dit Hallam; mais c'est peut-être à cause de lui que le sonnet est resté si longtemps à la mode : lÀUérature de V Europe, 1. 1, p. 43. Sur l'invention ou le perfectionnement du sonnet, déjà précédemment en usage chez les poètes provençaux, V. td., ibid., not.

une forme que le goût public accueillit avidement, la forme du sonnet : elle se répandit en France, principalement sous Henri II. Toutes les contrées de l'Europe Tadoptèren t avec le même empressement : on peut dire qu^à cette époque le sonnet régna sur la poésie. Ses destinées si brillantes devaient n'être pas moins durables (4). On se rappelle le superstitieux hommage que lui rendait encore le grand siècle. Son influence n^a pas d^ailieurs laissé que d'être efficace: cette forme régulière et étroite , dont la sévérité bannit tout mot inutile , tout vers de pur ornement , a mérité son succès ainsi que notre reconnaissance.. C'est que pour une littérature dans l'enfance elle avait, comme l'observe un habile appréciateur des œuvres de resprit(2), Tavantageinestimable de forcer le talent à beaucoup de soin et de pureté. Les sonnets si curieusement travaillés de Pétrarque, oà il se reprochait néanmoins den'avoir pas assez serré son mitre et rendu son style assez rare (3), avaient, par leur exquise élégance, enchanté tous les cœurs et créé en tous lieux des émules de ses chants et de sa gloire. Les Laures

(4) Hallam, /Wd., 1. 1, p. 423; t. 3, p. 359, 370, (2) M. Villemain, Moyen âge, t. II, p. 27.

s'étaient mullipliées à Tinfini^ mais sans que leui*s adorateurs fussent tous aussi bien inspirés par leur éloge. Â ces maîtresses vraies ou feintes s^adressaient souvent jusqu'à cent sonnets, ou même davantage (4). La verve de notre auteur fut plus discrète : pour la Marguerite dont il nous. a entretenus, dont la prière Tavait porté à rivaliser avec TArioste, il n'en composa que vingt-cinq. Ils présentent une suite de tableaux agréables, de gracieuses rêveries ou d^întérossantes Gctions. Une éniotion vive et sincère sauve en général le poète de la subtilité et de la recherche que les imitateurs de Pétrarque substituaient aux pursaccenls d^un amour idéal et mystique. La Boëtie ne veut que chanter le mal, le tourment qu'il endure, Tespoir qui flatte sa peine; et se pourrait-il qu^il n'y eut pas quelque chose de ce charme qui tient au langage du cœur, à Talliance d'une sensibilité douce et d'un enthousiasme vrai , dans ces vers qu'à bon droit il olTre à sa dame comme siens , puisque c'est elle qui les lui a dictés, qui les a faictsen luy. Non toutefois qu'il ne faille signaler çà et là Tabus de ce faux esprit trop contagieux pour n'avoir pas ici laissé plus d'une trace ; ces formules admiratives, ces fades exagérations de galanterie que l'humeur du siècle contribuait à faire aimer ; ces méla-

(i) Pasquier, Becherch. de la Fratice, 1. 7, c 6

phores sans naturel, ces pointes, ces ornements ambitieux , enfin ces défauts séduisants , dont un goût encore mal assuré, dans la vogue deTimitation italienne , ne pouvait entièrement préserver les talents même les plus originaux. Au sortir de la barbarie, comment se garder de l'extrême opposé où nous porte notre faiblesse, de la délicatesse outrée et de la reclierehe? On sait combien alors il eût été malséant de ne pas rendre jaloux de sa dame le soleil, la lune, les étoiles ; et dans une comparaison dûment établie «n(re leur éclat et celui de son teint , entre Tescarboucle et ses yeux , de ne pas lui donner Tavantage. De tels traits alors si estimés sont comme la date de ces vers. Mais un ton plus digne de la poésie reparaît peu après , ou pour mieux dire , [.a Boëtie redevient bientôt lui-même. Ici , dans Tafflction qu'il éprouve d'une maladie de celle qu'il aime, il demande aux cieux que, s'il se peut ,

n meure de sa mort, eirvive de sa vie.

Là , il joue avec grâce sur le nom de Marguerite , celui de sa bien-aimée ; il célèbre son jour de fête, si prisé de son cœur :

Car de ce jour tout Tan , ce luy semble , est paré.

Mais veut-il entreprendre son éloge et d'abord esquisser les traits de son esprit, il s^aperçoit presque aussitôt quMI fait de vains efforts;

Qu*à ce travail il passeroit son aage . . .

Car le vanter, comme il fault^ c*est l'ouvrage De quelqu'esprit, hélas, non pas du mien, Mais d^un esprit qui soit pareil au sien.

C^est que 8a doulceur , ses yeulx , sa grâce aimée avaient , \\ est vrai , vivement touché son cœur;

Mais à son esprit seul il a voulu se rendre.

Et ce n^est pas là le vain langage d^un amani,

Maint homme qui m'entend, lorsqu*ainsi je la vante. Croira qu*à mon plaisir ces louanges j'invente. :

Si j'ai menti pour elle, ajoute-t-il ^

Je consens que je sois de son amour privé.

Il est prêt à faire , si l^on veut,

NoD serment qui Toblige à Taimer davautage,

mais serment de son inviolable sincérité. Encore ne sont-ce pas seulement, continue-t-il, ses ricA^< propos qu'il admire , c^est bien autant

La belle majesté de son grave silence.

La variété piquante de ses impressions égale sa viva citéà les peindre. Tantôt de riantes pensées le bercent etTenivrent : des bagatelles , comme il arrivepour les cœurs épris, sufflscnt à son bonheur. Dans sa joie d\avoir reçu en présent des mains de sa dame un livre, dont la tranche est richement garnie et le dessus reluit d'or , il s'écrie plein d^un enthousiasme d'amoureux et desavant :

O livre bien-heurenx ! Mon Maron, mon Horace, Mon Homer, mon Pindar, ce semble, te font place...

Mais ensuite, vaincu d'amour , il se prend à gémir :

Trop mortelle est la guerre où Ton n'a jamais trefve!

Et c'est là Total où il languit : l'image de celle qu'il aime ne r abandonne jamais; le repos a fui loin de lui :

impatient de Tabsence, doit-il souhaiter de la voir quand sa présence aigrit la blessure dont il est atteint? Malheureux de près et de loin , il ne sait plus rien ,

Fors que le mal présent luy semble tousjours pire. Las, en ce rude choix, que luy faut-il eslire?

Aussi dans le regret de sa franchise perdue^ il interpelle d^un ton de reproche et de colère le Dieu qui la lui a ravie :

Enfant aveugle, nain, qui n^as aultre prouesse. Sinon en trahison quelque flesche tirer , Qui n*as aultre plaisir sinon de deschîrer En cent pièces les cœurs de la folle jeunesse , . . . Quel mal me feras-tu que je n'ayê enduré ?

Il ne peut néanmoins , tout entier à sa passion, en distraire sa pensée :

Ce souvenir luy plaist, encor qu'il le tourmente.

Jamais, quoiqu'il souffredeson servage, il n'y renoncera ; il en prend à témoin ce Dieu

Qui ramenant pour nous les saisons à leur tour. Vire les ans légers d'un éternel retour*

C'en est fait, la vie du poète est enchaînée : Ëntenderle s'altendrir et s'engager pour toujours :

Encor mourant, de toy, j*auray la souvenance.

Il disait vrai: A ce noble, à ce fier génie s'unissait Pànie la plus tendre, la plus capable d'un attachement fidèle. Il ne se révolte pas plus longtemps contre, l'amour , puisqu'on ne l'évite pas en le fuyant : mais d'un ton animé il célèbre sa puissance :

Ta force en terre, au ciel, par tout le inonde est une. L'oiseau, par l'air volant, sent la force d'aimer, Et les poissons cachés dans le fond de la mer. Et des poissons le roy

Enfin, le noir Pluton lui-même, alteintde lesflèches.

Sortit veoir les rayons de Testrange lumière.

Bientôt , grâce à l'hymen , La Boêtie est heureux. Comme sa pure félicité se reflète alors doucement dans son langage, quand il nous peint, après que la chaleur alteréedu soleil a cessé de jaunir les moissons.

sa Marguerite et lui goûtant le frais d'une belle Moirée, n'ayant point de souci des rois, de la cour, delà ville ,

Et traçant dans les bois quelque voye esgarée;

quand il fait entendre ces accents pleins de mélancolie et de bonheur :

OMedoc^ mon paîs solitaire et sauvage (i)^ n n*est point de paîs plus plaisant à mes yeulx : Tu es (a) au bout du monde et je t'en aimemîeulx ; Nous sçavons, après touts, les malheurs de nostre aage!

Un contemporain toutefois, excellent juge, mais malicieux critique (5) , à ces sonnets de La Boêtie quHl avait faicts à la poursuite de son mariage , en faveur de safemme^ empreints déjà, suivant lui , de jenesçais

(4) Ce vers rappelle le litre d'un prétendu livre a Sur le sauvage et solitaire paîs du Medoc , » mentionné par quelques biographes au nombre des travaux de La Boë'tie. Il me paraît évident qu'il n'a été l'auteur d'aucun ouvrage semblable.

(2) Plus d'un siècle après La Boë'tie, La Fontaine et Molière n'ont pas redouté des rencontres de voyelles dont le choc n'était pas plus dur que celui-là (F. M. Sainte-Beuve, Poésie au xvi* sOcHe, 1. 1, p. 489), et Marmontel les a approuvés.

(3) Montaigne, Ess , 1. 1, c. XXVIII, au commencement.

quelle froideur maritale , en préférait d'autres de la même main qui , nous dit-il , ont quelque chose de plus brouillant, et qui rappellent, ceuvre de sa plus verte jeunesse (A) y une belle et noble ardeur, dont elle s'était embrasée : De là ces poésies pleines d'enthousiasme qui renferment l'expression exaltée d'un brûlant amour et ces plaintes poignantes qui ne manquent guère de naitre du sein même du bonheur.

. . . QuoDiam medio de fonte leporum

Surgit aman aliquid quodinipsis floribus angat(a).

Des cris d^angoisse qui se mêlent aux chants d'une âme enivrée, des élans de joie et de douleur qui

(1) Montaigne, /&fd. On voit qu'avant son discours de la Sert^'turfe volontaire^ LaBoëtie s'était déjà essayé dans la poésie, puisque, vers le début de cet ouvrage, après avoir cité deux vers français qui ne se retrouvent pas ailleurs parmi ceux que nous avons conservés de lui, il ajoute : « Comme j'ai dict ailleurs aultrefois, passant le temps à nos rimes françoises : Car je ne craindray point, escrivant à toy, ô Longa, mesler de mes vers desquels... lu me fais glorieux. » C'est à ce Longay personnage d'ailleurs inconnu, qu'est adressé ie discours de \^ Servitude volontaire.

(2) « De la source même des délices sort Tamertume qui les empoisonne ; c'est l'épine cachée dans les fleurs.» Lucrèce, 1. IV, v. 4426. V. cette citation et les remarques qui l'accompagnent dans les Essais de Montaigne, 1.2, c. 20 au commencement.

se succèdent; les faiblesses et les violences d'une passion tumultueuse qui se nourrit de craintes et de soupçons, qui éclate en fougueux transports (A) ; c'est là ce qui remplit les vingt-neuf autres sonnets de La Boëtie (2).

On sent combien ces mouvements déréglés qui se heurtent, animent le langage des muses : Le poète est vainTîu, il reconnaît, il proclame sa défaite :

Pardon, amour, pardon ; ô Seigneur ! je te voue Le reste de mes ans, ma voix et mes escripts, Mes sanglots, mes souspirs, mes larmes et mes cris : Rien, rien tenir d*aulcun que de toy, je n'advoue (3).

11 s'accuse d'avoir lullé trop longtemps contre luimémo , d'avoir trop défendu son cœur :

Si j'ay pour le garder retardé ta victoire,

Ne l'en traite plus mal ; plus grande en est ta gloire :

(\) V. Goujet (Bibliothèque de), t. XII, p. 139.

(2) Insérés par Montaigne dans le c. XXVIII de ses Essais, l.I.

(3) Dans plusieurs de ces sonnets, les vers sont, comme on le voit, de douze syllabes; souvent aussi ils n'en ont que dix ou môme que huit.

Et si du premier coup lu ue m'as abbattu, Pense qu'un bon vainqueur, et né (i) pour estre grand, ?on nouveau prisonnier, quand un coup il se rend. Il prise et Tayme mieulx, s'il a bien combattu.

Depuis que sa franchise est morte, un venin martel circule dans ses veines. Il le peint en paroles de flamme :

C'est amour, c'est amour, c'est luy seul, je le sens,

Mais le plus vif amour

Ce cruel n'a pas mis un de ses traicts perçants

Mais arc, traicts et carquois, et luy tout dfins mes sens.

Si là aussi quelques bizarreries serenconlrent et nous choquent, si le poète célèbre les yeux verts (2) de sa

(4) On écrivait au xvi* siècle né en poésie, nay en prose.

11 ue fut onc homme de mère né Qui n'ait esté en ses jours fortuné Diyersement....

(Amyot, Traduction de Plutarque, Coiuolalion i Apollonias.)

Un homme bien nay , un homme mal nay , lit-on dans les Essais 1. I, c. 42.

{9) C'est la traduction du cœruleus des Latins, du -yXaujto; des Grecs. Cette expression, alors fort goûtée, se retrouve partout : sein verdelet, dit Ronsard. Plus loin, dans La Boetie , il est question des muses oUao yeulx verts.

(lame, s'il la compare avec une subtililé précieuse à la Dordogne, à la Vezère, celte empreinte du temps n*at-elle pas elle-même son intérêt ? En tout cas elle ne saurait faire disparaître le mouvement, la verve de ce langage passionné. Voyez comme La Boêtie continue à peindre Témotion irrésistible dont il a été saisi :

Froid y sans cœur me laissa son œil victorieux^

Tout estourdy du coup de sa forte lumière :

Comme un surpris de nuict aux champs, quand il esclaîre,

Estonné, se pallist si la flesche des cieulx

Sifflant lui passe contre, et lui serre les yeulx ;

Il tremble, et veoit, transy, Jupiter en cholere.

Dans ce style vieilli, il y a encore une étincelle du feu qui échauffait Tauteur. A côté de ces touches fermes, de ces teintes vives et colorées, on remarque des détails doux et gracieux, autre trait de ce souple talent, lorsquMl peint par exemple une rivière aux replis sinueux,

Et qui va s*escartant

Toujours flottant, mal seure, en son cours inconstant.

Sans uommersa dame, il indique un moyen facile de la trouver : qu'il promène ses yeux sur toutes les

beautés , celui qui veut la découvrir , et les arrêtant sur la plus parfaite ,

Lors , s'il a voix, qu'il crie hardiment, la voylà !

Commesescharmesrélèveril bien au dessusde toute» les autres, il s'éloignera, pour chanter sa tendresse et ses peines, de tous ceuxqui Pont devancé. Il ne suivra les traces u uydu Florentin aux regets langoureux , ny de Catulle, Tamoureux folastrc, ny dusçavant Properce » ; car, ajoute-t-ilavec naïveté^

Ils n'ayment pas pour moy, je n'ayme pas pour eulx : Qui pourra sur auUruy ses douleurs limiter , Celuy pourra d'aultruy les plainctes imiter : Chacun sent son tourment et sçait ce qu'il endure, Chacun parla d'amour ainsi qu'il l'entendit.

Je dis ce que mon cœur, ce que mon mal me dit...

Plus loin, il s'adresse aux vents, aux nues, à Torage qui dans le moment où il se rend auprès de sa maitresse semblent conspirer à lui fermer le chemin. Mais son courage, nous dit-il , loin d'en être abattu, s'en embrase :

De leur malice en mon cœur je me ris.. •

Me penseut-ils pour cela faii*e rendre?

Je veulx, jeveulx, et le declaire ainsi $*ilfault mourir, mourir comme Léandre...

Comme Lénndre, qui osait jadis ,

Armé d'amour, contre Teau se deffendre, Et qui vaincu par les flots rigoureux. . .

Un soir leur jeta celte voix :

Pardonnez-moy maintenant que j'y veoys (vais) Et gardez-moy la mort quand je retourne.

Souvenir et vers gracieux qui nous rappellent ceax d'un grand poète (>l ) :

Léandre, conduit par l'amour, En nageant disait aux orages :

n Laissez-moi gagner les rivages, Ne me noyez qu'à mon retour. »

(4) Voltaire. La Boëtie lui-même avait emprunté cafte épigramtM à r Anthologie grecque ou à Martial qui Fa traduite en latin, lib. de spectacuHs, XXV.

De tristes images, n cAté des tnbleaux de Paniour lieu reux , c'est ce que se plaisait à nous offrirla fable antique : de cruelles allernalives, d^amères déceptions à côté de ses espérances et de ses joies, c^est ce que présente la vie réelle. Tout-è-coup un cri de douleur et de vengeance interrompt ces chants fortunés. Le cœur aimanta été trompé : « un parler double, une humeur légère, une malice couverte, une venimeuse doulceur » ont abusé Tàme simple et conflante de La Boëtie : sûr de lui-inéme, il s'est endormi dans la crédulité : écoutez son soudain réveil et son ardente plainte :

Ce n'est pas moy que Ton abuse ainsi :

Je sçay aimer, je sçay haïr aussi.

Mais presque aussitôt ce courroux va s'éteindre. One bien-heureuselellre^ unsainctpapier ^comme il l'appelle, Taéclairé : il condamne ses soupçons, les blasphèmes qu'ils lui ont inspirés. Houleux de leur injustice, il a demandé son pardon. Lui-même, dans un sonnet où des traits heureux se mêlent aux défauts du temps, et que, par ce motif, je rapporterai tout entier, proclame sa faute et son repentir :

Je tremblois devant elle, et attendois, transy, Pour venger mon forfaict quelque juste sentence,

A moy mesme consent (i) du poids de mon offence, Lors qu'elle me dict, va, je te prends à mercy.

Que mon loz (2] désormais par tout soit esclaircy : Employé là tes ans : et sans pins , meshuy (3) pense D'enrichir de mon nom par tes vers nostre France, Couvre de vers ta faulte, et paye moy ainsi.

Sus donc, ma pliime, il fault, pour jouyr de ma peine, Courir par sa grandeur d'une plus large veine. Mais regarde à son œil, qu'il ne nous abandonné.

Sans ses yeulx, nos esprits se mourroient languissants Hs nous donnent le cœur, ils nous donnent le sens. Pour se payer de moy, il fault qu'elle me donne.

Par un beau dévouement de poète il venge sur ses vers, en les poursuivant de ses imprécations, Tlionneur qu'il a attaqué :

O vous, mauldits sonnets, vous qui prîntes Taudace De togcher à ma dame ! ô malings et pervers.

Des muses le reprocha, et honte de mes vers I. ..

{\) Consent, consciuSj ayant le sentiment, la conscience de..

(2)1.02;, lausy éloge.

(3) Neshuijy dorénavant.

Dans sa colère contre ces deux enfants dont il rougit, s'il a un jour « quelque part à la postérité, » ainsi qu'il l'espère ,

Il veult que l'un et l'aultreen soit déshérité.

Désormais, il ne ferti plus que savourer, chanter son amour :

N'ayez plus, mes amis^ n'ayez plus cette envie Que je cesse d'aymer ; laissez moy obstiné , Vivre et mourir ainsi, puis qu'il est ordonné : Mon amour, c'est le fil auquel se tient ma vie.

Toutefois cette tendresse qui " l'enivre n'est pas sans aiguillonsimportuns, sansmélanged'amertume; rinflexible sévérité de sa maîtresse lui refuse tout allégement. Il accuse sa rigueur :

Car quand de te parler parfois je me hazarde, C'est lors que mon espoir desseiché se tarit.

Sa maîtresse en effet n'est pas moins vertueusf^ que belle : dans ses yeux^ avec le petit archer, brille laprQ^ messe du plaisir :

Mais aprez, la riguegr de son triste lan^^ge Me monstre dans son cœur la fierehonnesteté;

Et condamné je veoy la dure chasteté La gravement assise et la vertu sauvage.

De là son martyr, son découragemenl profond qui s'exprime avec une émotion touchante :

Rien ne me réconforte ;

Tout m'abandonne, et d'elle je n'ay rien,

Sinon tousjours quelque nouveau soustien, \

Qui rend ma peine et ma douleur plus forte. . .

Nymphes des bois^ qui avez, estonnees De mes douleurs, je croy, quelque mercy.

Qu'en pensez-vous ? puis-je durer ainsi, Si à mes maulx trefves ne sont données?

Ce que j'attends, c'estun jour d'obtenir Quelques souspirs des gents de l'avenir :

Quelqu'un dira dessus moy par pitié :

Sa dame et luy naquirent destinez, Egalement de mourir obstinez, L'une en rigueur, et l'aultre en amitié.

Mais ne jouît-on pas, dans Tamour , de ses douleurs autant que de ses plaisirs? Ces peines mêmes ne sont-elles pas autant de liens qui attachent le cœur vraiment épris? Loin de rebuter une affection solide , elles raffermissent : c'est son caractère de croître par elles et de les bénir. Aussi , sous Timpression du sentiment qui le domine, La Boêtie se

reproche- t-il bienlôt d'avoir élé rebelle a son tourment : il sY complaît, il le célèbre avec enthousiasme :

Vive le mal, ô Dieux, qui me dévore.

Vive à son gré mon tourment rigoureux !

Dans son malheur même » il s^estime , il se proclame

Et bien-heureux et bien- heureux encore ! •

Voilà le mouvement, voilà le cri de la passion. Ne reconnalt-on pas à ces traits sa mystérieuse et tyrannique puissance?

Toute dure, tout impitoyable qu'elle est, à combien de titres ne semble-t-il pas au poète qu'elle soit digne de sa foy ^ celle qu'il nous montre, en terminant , comblée de toutes les faveurs, parée de toutes les grâces de la nature ,.

Quand des thresors qu'elle luy reservoit Sa grande clef luy feut abandonnée.

Ces deux vers q^ue je ne cite pas comme les meilleurs

/ rappellent un passage de Ronsard : le mallr^aVaitdit:

Pïature ornant Cassandre qui devoit De sa doukeur forcer les plus rebelles, La composa de cent beautâz nouvdifes Que dez mille ans en esparfineeUe avoit.

' Hélas I eoiume la Cassandre qtie célébrait RoiiS8i\i et qu'il suppose , par une de ses plus heureuses conceptions, un moment douée, pour lui répondre, du don de prévoir Tavenir, elle eût pu avec plus de vérité, cette belle tant aimée , faire entendreà Lé Boëtie ee ftineste oracle :

De peu de jours ta fin sera bornée.

Avant le soir se clorra ta journée ; Trahis d'espoir , tes pensera périront ! . . .

> i>afis fimifetion des pk'emîerè veiM t*efnal^q«iMis d'biH^urs un tribut d'hommage payé par h jwne poète à la suzeraineté de cette grande renommée tMtemporaine. Comme tout ce quMI y avait de distingué dans cette époque, il sMnclinait devant le génie de Ronsard, ce géhîè quî , pour le laisser parler , « avoit tant advancé nostre langue et rendu son premier honneur à nos^rer/iy^Aiiie ; car j'use, ajoute-t-il, volontiers 4« ce moi et il aeme desplaist. n Os votit d^il en

avait ledroit. Il connaissait la veine, japor/é^; HadmiraiiVesprit aigu, la grâce de l'homme qui venait avec du BeWa^ de refaire à neuf h poésie Françoise (4).

Les titres de La Boëtie, comme prosateur et poète, nous les avons placés sous les yeux du lecteur : il sera juge. Nous n'ajouterons qu^uue observation. A cette époque où , comme Tout remaitjué des écrivains habiles à étudier les mœurs dans la littérature, une chose manquait essentiellement , le sentiment de la décence , il donna la preuve d'un jugement anticipé , en respectant et sa plume et le public. On sait combien les plus graves auteurs du temps s'affranchissaient de ce devoir. Ce goût délicat qui consiste à tenir l'imagination sous sa dépendance et a en tempérer Tardeur par la réserve de l'expression, n'avait pas encore pris naissance : d'indiscrètes peintures offensaient souvent la pudeur et la vertu. Ce reproche

(4) Traité de la servitude volontaire. L'Hôpital , aussi enthousiaste, ne craignait pas de comparer à Virgile Ronsard

Qui veteres uims scribendi lande poètes iEquavit, dubiatnque facit tibi, Mantua^ palinam.

r. répitre au cardinal de Lorraine, dont le sujet est l'éloge de Honsard, p. 4 ^8 de l'éditionil'Amsterdam, 4732, in-8; cf. de Thou, hist. 1. XCI!; Pasquier, Recherchesde la France, l. VU, c. 6, 7, etc. ol ses vers latitiSy où il dit que tous les poêles anciens

Rousai dam uequcaut siiuul i'4;(erre .

Uuus qui reliquoi» 0ltri poêlas.

s^appUquait surtout aux poètes. Tous, pour afusi dire« dans leurs compositions conformes au goût dominant , oubliaient la modestie qui sied si bien à leurs fictions et à leur langage. Loin de les combattre , ils favorisaient les tendances dissolues du siècle. Un historien (\) compte , parmi les causes de la corruption générale sous le règne de Henri II, ie dérèglement de la poésie « qui commença , dît-il, de florir avec plus de beauté et de grâce qu^elie n'avoit fait auparavant... Alors, ajoutc-t-il , les muses qui doivent estre vierges, changèrent leurs chastes attraits en mignardises affectées ; elles n'eurent presque plus d^autre métier que de chatouiller et d^exciterde honteuses passions.» Cette mfluence funeste, apportée surtout d'Italie, nes'^étendit pas à l'auteur que nous avons apprécié. Par un mérite dontil faut faire bonneurà ses mœurs et à son esprit, il demeura pur de cette licence que tant d^exemples semblaient autoriser; il pressentit^ il observa les lois rigoureuses de la convenance moderne : aucun détail , aucun mot dans ses ouvrages qu'on éprouve

le besoin de faire disparaître.

Ces travaux littéraires ne furent d'ailleurs pour l^a Boétie que le délassement de travaux plus graves. On

(4)Mézeray, Histoire de France, l. II, p .722, de Véàit. in-fol. de Paris, <646. .>%

a peine à comprendre comment il put les concilier avec les longues et difGciles études du légiste qu'il poussa si loin. I^es mémoires dont il était l'auteur annonçaient, ainsi qu'on Tassure, un des premiers jurisconsultes du siècle. On eût dit^ h le voir exceller dans toutes ces parties qu'il avait embrassées à la fois, poésie, langues, antiquité, politique, jurisprudence, que chacune d'elles avait eu seule toute son application (4) : c'est que l'heureuse vigueur de son génie se jouait des difficultés. Pour sa vue perçante rien ne semblait impénétrable, et les connaissances les plus diverses se réunissaient pour entrer sans confusion et sans effort dans son esprit comme dans leur séjour naturel.

La Boêtie dut surtout approfondir celle du droit : car il appartenait au corps de la magistrature; il était conseiller au Parlement de Bordeaux. Â l'époque de la révolte de cette ville , la cour de justice avait, il est vrai , clé interdite par le terrible connétable (2) : mais cette déchéance, aussi bien

(1) Sammarthani Elogia, l. 11. Homo excellenti natura praeditus, parique culturae diligentia expolitus,... ut qui prsBter eàm, oui pecuiiari voto sese dederat jurisprudentiam , philosophiae partes omnes et eam prsecipue quae est de moribus noncalleret modo, sed etiam in omni vita praeclarissime exprimeret , etc. ; cf . deThou, HisL l. XXXV, c. 15.

(2) V.Dg Lurbe, Chronique Bourdeloiseyj^, 43 v*.

que louies les autres dont il s'éltiit plu à frapper cette malheureuse cité, n'avait eu que peu de durée. Bientôt Henri , comme honteux d^uvoir été servi trop fidèlement, s'était empressé d'effucerla trace de ces rigueurs. Dès Tannée suivante, dit un contemporain (4), « les Bourdelois furent restitués eulx et leur postérité en leur honneur , bonne famé (2) et renommée. » Du an après, avec tes autres privilèges et libertés, furent rétablis la éour dejwtke et te eorps de ville (5).

Dest|ttatorze Parlements successivement institués eii France, le Parlementde Bordeaux avait été créé le quatrième. Il datait de 4462(4) : son influencé était considérable dans les provinces du midi, et les troubles mat éteints qui les avaient agitées augmentaient encore celte importance (5). La favour du prince

(l)DeLurbe, /î^td. p.42.

(2) Fàmay renom, réputation. V. la remarque de La Bruyère sur ce mot et sur plusieurs autres que nous avons perdus; c. XIV, des Caractères.

(3) V, DeLurbe, Chronique Bourdeloise, 44, v".

(4) Avant lui, Paris, 1302; Toulouse, 1444; Grenoble, U53 ; après lui, Dijon, U94; Aix, 1501, etc. La gloire de ces parlements a permis de dire : La France à été longtemps une monarchie militaire et judiciaire, formée par Fépée, réglée par le droit. (M. Mignet, éloge de M. Siméon.)

(5) V.M. Villemain, Vie de L'Hôpital, où il dit que souvent le parlement de Bordeaux attira l'attoiition de ce magistrat.

scinhiail irailleurs attentive a lui faire oublier sa disgrâce. Naguère encore , dans une rivalité qui 8^é« tait élevée entre les Parlementsde Dijon elde Bor-^ deauXf la préséance avait été accordée à celui-ci comme au plus ancien (4).

Jamais il n^avait compté un plus grand nombre d'bommes distingués dans son sein. Une noble émulation d'études et de travaux existait entre eux : delà ces lumièreset cette sagesse qui lui donnaient tant d'autorité et l'entouraient de tant de respect dans la Guienne et les pays voisins. Les archevêques de Bordeaux regardaient comme un de leurs pliv$ précieux titres d^honneur d'y avoir, comme cons^Uers-nés, droit de séance et voix délibérative (2). Parmi ces magistrats que signalaient leur capacité où leurs écrits, on remarquait Brassac (5), Pomiers, Alesmes, Malviu (4), Gaultier^ La Chassaigne, Benoit de Largebaston (5), « non moins doctes, suivant le chroni-

(1) De Lurbe, /6td., p. 45.

(2) Id. Ibid., p. 45.

(3) Nous le voyons cité dans les poésies latines de La Boëtie, ainsi que La Chassaigne. On se rappelle que la femme de Montaigne , Françoise de L^ Chassaigne , était fille de ce dernier.

(4)PourMalvin, V. de Thon, De viia sua, l. II.

(5) Depuis premier président ; K, sur ce magistrat; de Thou, De vita suùj 1. II.

gueur (le Lurbe, en bonnes lettres qu'en droict (4 ) ; » le président Christophe de Roffignae. auteur délivres fort estimés en matière bénéûeiale (2) ; Arnaud de Ferron(5), aussifameuxparses observations sur nos lois que par ses ouvrages historiques (4), Tun des trois grands hommes que la France, comme le remarque de Thou, perdit en 4565 (5) ; les deux autres furent Jean Brodeau (6) et La Boëtie lui- môme.

L^àmour de Tordre, uni à celui de la liberté , une piété vive et sincère animaient les membres de ce sénat : ainsi rappelait-on(7)9 par un sentiment de vénération mêlé à cette passion de l'époque pour tous les usages et les souvenirs de Tantiquité. Les traditions des beaux temps de la Grèce et de Rome s^associaient en eux aux traditions naïves de nos vieilles mœurs gauloises ; et de cette fusion où la science et la nature

(4) Chronique Bourdeloise, p. 44 et 45 v".

(2) De Lurbe, Ibid., p. 45 v^

(3) Id, Ibid p. 44 v® ; et Sammarthani , Elog. 1. II. (4} V, (leThou, HisL, 1. XXXV, c. 45.

(5) Id, Ibid,

(6) Ibid, Brodeau, mathématicien, savant et littérateur, estsu^ tout connu par l'ouvrage intitulé : Misoellanea , contenu dans le Thésaurus criticus de Gruter.

(7) V. De Lurbe, Ibid^ p, 45; doThou, Hisl,^ pass.

avaient une égale part , résultait un caractère aussi élevé qu^original. Austérité de principes, intégrité, conscience ferme et éclairée qui plaçait la plus impartiale justice au premir rang de ses devoirs; tels étaient , avec une haute intelligence, nourrie de fortes études , les traits communs qui faisaient la gloire de ces magistrats. Tout récemment encore, en présence de cette cour assemblée, le premier président, François deLaage, availété enseveli publiquement en habit de cordelier , touchant symbole de la foi fervente de nos pères. Peu après , dans une entre- |)rise formée par des factieux , sous le masque de la religion, contre la tranquillité publique, le Parlement avait signalé sa vigilance et son énergie en étouffant le complot, en frappant les coupables (4). Une circonstance moins funeste mit bientôt au grand jour son respect du droite naturel , son amour d'une juste indépendance qui Ten rendait partout et en toute rencontre le protecteur^ ses nobles idées de philanthropie qui devançaient les lumières de la civilisation moderne : Un marchand avait amené à Bordeaux, pour les vendre , une cai^aison de nègres et de Maures esclaves : tous furent déclarés libres par un arrêt

(4) De Lurbe, Ihid. 45 v». Il s'agit de l'entreprise formée en 456< par les Huguenots sur la ville et le château Trompette.

delà cour. « La France^ y disait-on, mère de liberté, ne pauvoit souffrir aulcun esclave (4 ). »

Représentant d^une de ces familles à la vieille marque (2) , où se perpétuaient avec la gravité des fonctions la science et la vertu ^ et qui depuis longtemps fournissaient des membres au Parlement de la Guyenne , La Boëtie y avait pris place , au sortir de rado1escence(3). Entouréde collègues pour la plupart recommandables par la double autorité de Texpérience et du savoir, à cet âge où il eût été déjà beau de marcher sur leurs traces, de s^ éclairer de leurs conseils , il se montra dès l'abord capable de les diriger par ses lumières (4). Son application aux affaires ne souffrait aucun préjudice de ses études spéculatives. Par son zèle à les aborder, par Thabileté qu^il faisait paraître à les résoudre, enfin par sa droiture inflexible dan3rariministration de la justice, il était digne de servir de modèle à ceux dont

(4) De Lurbe Hisi^ , p. 47, v". Cf. Lettres de Pasquier, I, 2 : Nous portons le nom de François, observe-t-il, c'est à dire de francs et de libres.

(2) Montaigne, Ess. l II, c. 47.

(3) Adolescentiam vix egressus, in Aquitaniae senatu sedit. Sammarin, Ëlog. 1. II.

(4) S^mInarthan^ Elog., 1. II; cf. Bibliothèque du Maine m nom de La Boëtie.

il étnit déjà rhonneur par la supériorité de ses lalei>(s(>l).

A son incorruptible équité , au dévouement qui le liait à tous ses devoirs, et pour se résumer par un mol , à toutes les vertus d'un citoyen antique , se joignaient dans la Boëtie toutes les vertus d'un chrétien. Aussi la confiance de ses compatriotes ne lui manquât-elle pas : elle réunitentresesmqins ces charges modestes où l'honnête homme ne brigue qu'une récompense, celle de s'être rendu utile. Suivant un témoignage contemporain (2), il fut honoré deç dignités (( de son quartier qu'on estime des grandes , et jamais nul n'y apporta plus de suffisance et n y acquit plus de. vraye réputation. » Mais pour chercher à se produire sur un plus vaste théâtre, il lui man* (juait cette ambition vulgaire, que dédaignent |es &mes fières et indépendantes. Ainsi sa force « |rop mesnqge (5) » peut-être , se concentra dans le cerclç d'une vie presque entièrement privée, et des afl<ections domestiques.

(4) De Thou, Hi$t., l. V, c. 43 î Boëtianus Bupdigalensis senatus magnum oraamentum ; et l. XXXV, c. 45 : multiplici eruditione cum exquisita facundia conjuncta insignis, quam ad civilem scientiam inflexerat, rara et supra stalem prudentia.

(2) V. Leitre de Montaigne à l'Hôpitai.

(3) Ibid.

Il fiil heureux par elles : c'est que la richesse de ses propres senlinienls prévenaiten lui, pour ainsi dire, le besoin éprouvé par la plupart des hommes d^une existence dissipée et extérieure. Jeune, il était devenu Tépoux de celle qu'il avait célébrée dans ses vers. Onvoitparquelquesépanchementsde son cœur, combien il savoura la 'douceur de cette union désirée (4), combien sacarrière^ qui se prolongea si peu, dut aux trésors de son âme affeclueuse, de paraître pleine. Car ce ne fut pas seulement Tampur qui en charma le cours trop rapide; le sentiment qui^ avec autant de bonheur, lui donna plus de célébrité, n'est-ce pas celui qui lui fit chercher, rencontrer, embrasser avidement un ami tel qu'à peine l'imagination eût pu le concevoir? Plus d'un trait dans ses ouvrages annonce que La Boëtie était né pour l'amitié, qu'il était capable d'en goûter l'exquise saveur. Presque adolescent encore , dans l'ouvrage qu^uue mftie indignation lui suggère , il montre la passion qui l'entraîne vers un autre lui-même : a Vamitié , s'écrie-t-il , c'est un nom sacre, c'est une chose sainete (2). » Dans ses sonnets, cette pensée lui revient et lui inspire ce vers :

Aussi qu'est-il plus beauiju'une amitié fidèle (3)?

(4) F. ses poésies latines, p. 403, et appendice I.

(2) Traité de laservitude volontaire.

(3) Neuvième des sonnets cités par Montaigne, Essais, 1. I, c. 28.

Cet ami que son Ame impâiiente avait rèré /il le trouva parmi le$ conseillers qui siégeaienl comiaoe loi au Parlement de Bordeaui (4) : c'était' le magistrat) alors obscur, et assez mécontent de l'étude des lois, de rembarras des affaires, qui devait plus tard porterTépée, suivre la cour (2), et après avoir enfin res* saisi sa liberté, immortaliser son nom par le livre le plus populaire du xvi® siècle, celui de cette époque qui renferme le plus d^idées, etqu'il se contenta d^appeler modestement ses f^^Âît^ 5). •

Tous deux, La Boêliey publiciste et poète, et le rêveur Montaigne ^ étaieatdignes de cette étroite union descceurs qui semble exclusivement réservée aux pa* tures d^élite. lis, avaient une soif naturelle de cette jouiçsanc^ intime des âmes : mais aussi tous deux en

(4) De Thou, instpr., 1. CIV, c. 7.

(2) M;, de vila sua, 1. III. . '

(3) «Modéstioreprofeclonomine conatus appèllavit, » disait déjà^ son temps Sainteèlarthe, son panégyriste. £k^;< 1. Il; d* b lettre I duliv. XVIII de Pasquier, un des familiers de Montaigne ; J. Lipse. Epist. cent. II ad Belg. Ëp. XX ; de Thou, hist. 1. CIV, c. 7 : « Cooatus ejus. . . immortaiia sui ingenii monumenta » . Si l'on croit Montaigne lui-môme, il n'avait pas eu d'autre but que de faire « l'essay de ses facultez naturelles. » L. II, c. 40, au commencement.

ebinprefiaieiil ia grandeur; ilsàeki peigmiietil sous M «èmes traite , éouB une înti«ige »uUimei ^t la rapr pwlaientauméfDe primcipe^èlavertu* /

.. Si jaaiais le style dje La Boêiie emprunte des géjiérauses passions qui r;^niinent q^ielque diose de noUe ^|d -^levé^ ee^i quand il parle de ^tte amitié^ qu^e les tyrans, suivant Iuf, ne pexiventni f^ire éprouver» ni ressentir ; quand il proclame « qu'elle ne se met jamais quVntre genlsdebien, qn^elle nese prend que "piaf une mutuelle estime, qu'elle s'entretient itùn (ant j^sirml bi6tifaÙquepar1aiionnevif(i) : Dte'eÉstirboiî droit qu'il ylace «songîbbîer en Tequité; dëildrîi ^e ne cloeherâpas, mais sera tétrsjotirs egutiié (8); vt *t eomme «'il ^ait 6 Taise diàns ^ei< ïdé^fs^, fls^y étend avec charme, avec abondance : « ce qui rend, continue- t-il, un ami asseuréde raultre,c'estia cognoissancedeson intégrité; les respondants qu'ilen a, c'est son bon naturel» la foy et la constanee ». Cette conviction qu'un heureux intinct luî <a suggéiée $^;affermilen lui av^c l'âge et par rexp^riencç.. Q^ndil §ouit deoe fleiitiiiitefiiid<Nil H avaiteiftrevii Vexetàkniee

(\) Traité de là Servitude volontaire.

(2) Ihid.

et pénétré «i bien la source^ échauffé 4eh iLpHç^é^io* lion qui L^ possède, il revient siir ce^le pf<eni^éi^ pçH?-> sée; dia^ celte langMac^'Hprfipâeide Virgile, 4<>9rt U jurait pu dire 4U$si <« p'estoi( jag^ieiiq^ w^terueJlç (4)9^ il adresse à son ami cts accents ^o^^i8(|asa9 coeur (!{):

« La plupart de ceux (|u'on appelle sages (5), en garde contre le vulgaire, ne s^ fient à T^^mitié oue lorsau^éprouvée par le tempç, elle a Résisté aux vipisr sitjLfdes cje la foriune , aux assauts qiulliplîés du nialliepr. Pour nous, l'aflection qui nous jûnit ne dalp gi^ère qj^i^e (jl'.uiia çnnée ^ et déjà elle est au coinble ; on ne saurait p|us ajouter à la force des nœuds qui nous enqt^ame^l... Peut-être notre volonté n'y at-elle pas eu ,de p^rt : majs c'est ce qu'on ne sai^raiX dire; et personne d'une raison si chagrine, qu'il puissjB, s'il ppnna^t nos (Jeux cœurs et nos goûtis et notre qaraçtèrç, s'^nqpérir du jour où remonte notre union et refuser d'applaudir de bon cœq|r à un^ intimité si étroite. Nulle crainte que nos descendants, si les destins le permettent^ nous envient la gloire

(,i) V. MQii|t9ig;[>e, £&s(fis, \.\jC. 25; 1. H, c. H ; I. 3, c. 2.'

(9) La Boë'tie, dU Montaigne , Essais^ 1. {, c. 27, escrivtt unesalyre latine excellente, qui est publiée, par laquelle il excase et explique la précipitation de nostre intelligence si promptement parvenue à sa perfection.

(3) V. Poésies latines, p. liO, v* et appendice I.

de joindre nos noms à ceux des amis célèbres (4). Le cerisier greffé ne veut point porler de pommes, et le poirier n^adoptepas la prune : ni le temps ni les soins ne peuvent triompher de cette antipathie naturelle. Bientôt la mêmegreffe, entée sur d'autres arbres, cesse, par une loi secrète de la nature, d'être stérile ; on voit presque à l'intantles bourgeons gonflés se réunir et par un commun travail produire tous deux un mêmje fruit: la branche étrangère croît pleine de force, et tandis que le tronc nouveau qui la supporte s'empresse de lui dispenser la sève paternelle, elle change de nom et passe sans peine dans une autre famille. H en est ainsi des cœurs : telle est Taffinité de ceux-ci que jamais rien ne pourrait les disjoindre; entre ceux-là aucune alliance possible. Pour toi, Montaigne, ce quia confondu nos deux destinées sans qu'il soit au pouvoir d'aucun événement de les séparer, c'est le vœu puissant de lanature(2),etrattrait qui cimente l'amitié avec le plus de charme, la vertu; c'est elle, qui sans jamais rassasier les esprits

(i) Mon frère, disait La Boëtie, au lit de mort, à Montaigne (F. la lettre V de celui-ci, adressée à son père), « vous que j'avois choisi parmi tant d'hommes pour rênouveller avecques vous cette vertueuse et sincère amitié... de laquelle il ne reste que quelques vieilles traces en la mémoire de l'antiquité etc. »

(2) Cf. Montaigne, Ess., 1. I, c. 27.

auxquels elle se l'ail connailre, les remplit d'une passion infinie pour sa beauté idéale : aucun lien pUs efficace pour rapprocher les iiooimes et créer eutre eux un noble allacheineut (>l). »

On comprend dès lors pourquoi Tamitié yérilable est un phénomètie si rare ici -bas. A cette époque toutefois subsistaient encore dans certaines classes privilégiées pour les mœurs, quelques traces de ces vieilles traditions plus favorables à Tamitié : elles se rencontraient surtout chez les inagistrats et les savants. Telle étaitceite alliance de Pesprit etdu cœur qui unissait rhislorien de Thou et le modeste Pierre Pithou, si estimé que , sans magistrature il était comme le juge perpétuel et universel de toutes les affaires (2). Le sévère L'Hôpital déposait toutes ses pensées, toutes ses joies,

(1) Faictes guider ce barnois (de deux inclinations unies), par la vertu... Comme aussi est-il du tout impossible de Tatteler sans cela. Montaigne, Ibid... En cette vraye amitié, en laquelle on négocie du fin fond de son courage, certes, il est besoing que touls les ressorts soient nets et seurs parfaictement. Ibid. On connaît aussi les beaux vers de Voltaire :

Amitié, don du ciel^ plaisir des grandes âmes, etc.

Henriade , chant VIII.

[%) V. De Thou, Hist., 1. CXVII ; et M. Patin, éloge de J. A. de Thou, p. 241 de ses Mélanges, en note.

toutes ses peines dalis le seiade Jacques Dufaur (4). Deux frères Juitiéaut de s'embt*aS8aif»tit pas d'une af-<fection plus étroite; ils avâientTfeillî ensemble, de plus len plus identifiés Tun à Tuutre par la bonne et la mau- Taise fortune (2). Lorsque la mort avait frappé ce compagnon de son enfance, sa douleur éclatait en plaintes touchantes : ce mon ami, s' écriai t-il, ton unique peine était de ne pas me voir à tes côtés et de penser que tu allaisfaire couler mes larmes. » Ensuite seconsolant à la vue de ses cheveux blancs : « IHi tti'âs précédé, ombre chère, mais c^est jpour petl de temps. Ah! puisse bientôt un même lieu nous recevoir! Puissions-nous y goûter à jamais les. charmes de ce sentiment qui nousravissaiisur la terre ! »

tM tie fittéfàire ftmnait et coifôâerait plw d'Mde eealiens^ dont l'amour de la gloire et Fémulation de nobles études resserraient les nœuds (5) : c'est ainsi que Ronsard nous a laissé un témoignage de la sympathie qui rattachait à Rémi Belleau, lorsque, dans

(1) V, poésies latines de L'Hôpital, la pièce « deobituJacFabri, » p. 381, de redit, citée; et fin de l'appendice I.

(2) Ibid.

(3) L'amitié, a dit M. Saint-Marc Girardin , dans son discours de réce)ption à l'Académie française , est de tous nos sentiments celui peut-être qui s'accorde le mieux avec le goût des leKres.

(l4?s vers adressés ik cH weelleiU poël$ fra/H^m y it 4?^^ prime le voqm qHe les sièeles futurs

Ne cdem qae BeUeau et RoBsard n'estoîent qu'un, El que louts deux avoient un mesme cœur commun.

Ces accords, ces harmonies précieuses de deux volontés qui se comptètent Tune par Tautre , s'étaient ainsi réfugiés dans leur dernier asile , la république des lettres ] où subsistait quelque chose de la simplicité et de la candeur qui faisaient autrefois uii des principaux traits de notre caractère national. Mais toutes ces amitiés, obscures et vulgaires aujourd'hui, ont été éclipsées par Téclat qui inimortalise celle de La Boëtie et de Montaigne {\).

Déjà elle les rendait fameux entre tous leurs contemporuins; déjà on se plai sait à les unir dans les mê-

(4) L'auteur des Essais^ si expert en cette matière [l. 111, c. % a dit lui-même : Dans une telle amitié... chascun se donne si entier à son amy qu'il ne luy reste rien à despartir ailleurs : au rebours, il est marry qu*il ne soit double, triple ou quadruple, Qt qu'il n'ayl plusieurs âmes et plusieurs volontez, pour les conférer toutes à ce subject, I. ï, c. 27. C'est dans ce sens qu'un grand écrivain de nos jours remarque cil parlant de deux amis : Les plus beaux dévouements n'étaient chez eux que l'accomplissement des facultés de leur vie... lis ne faisaient qu'obéir à un instinct subtime..M. de Chateaubriand, Watchez, 1. XII.

mes louanges , en célébrant leur inlimité touchante. Parmi les panégyriques consacrés atix hommes illustres de cette époque, Sainte-Marthe associait ces deux noms dans un seul éloge. Airec une émotion qu^il devait à son sujet, et ces formes de Téloquence antique rajeunies par le sentiment (I) : « Salut, âmes heureuses , disait-il, nourrissons jumeaux des muses, agréez avec bonté ce commun hommage que je vous offre; il m'eut paru insensé de ne pas confondre dans un même tribut d^admiration^, après la mort, les noms de ceux dont un si étroit attachement avait confondu la vie (2)«

Les rapports et les différences mêmes de leurs esprits si indépendants les avaient tout-à-coup rapproehéset les rendirent presque aussitôt inséparables. On se convient aiissi, observe un spirituel écrivain (5),

(4) Ce mouvement rappelle la sublime apostrophe de Vii^ile, dont rame tendre connaissait aussi la douceur des nœuds do ramîtié, Iorsqu*il s'adresse à Nisus et à Euryale :

Fortanati ambo, si qaid mea carmina possnnt, Nalla dies unquam memori vos eximet œvo î

(2) Sammartliani Ejog. L 11 ; cf. de Thou, hist. 1. CJV,

(3) Fontenelle, éloge de Malezieu.

par ne pas trop êe resiembler. Réunis dans le même goût de l'étude , la même élévation de pensées, les mêmes principes d'honneur , il semblait , grâce n leurs qualités diverses, queFamit é ne fit decesdeux hommes qu'un seul en qui tout se trouvait dans un juste degré. Certes, ils auraient pu s'appliquer cespa< rôles d'un poète de l'antiquité à son ami (>l):

Non equidem hoc dubites, ambomm fœdere oeito

Cooseptire dies et ab uno sid^e daci;

Nostra vel œquali suspendit tempora libra

Parca tenax veri , seu nata fidelibus bora

Dividit in geminos concordia fata duorum...

INescio quod, certe est, qHod me tibi tempérât astrum (a) .

Mais bien plutôt, puisque c'est le privilège des grands talents de consacrer tout ce qu^ils louchent y puisque sur lessujels qu'ils ont traités ifs conservent un droit

(4) Perse à Cornutus, sat. V.

(2) N*en doutons pas : nos existences unies par un nœud indissoluble sont réglées par la même constellation, soit que la Parque immuable en ses décrets, ait placé nos jours de niveau dans la balance, soit que iMieure où nous sommes nés, favorablo aux amis fidèles, ait partagé notre double destinée entre les gémeaux.... Un astre, un astre quelqu'il soit a produit cette sympathie qui me joint à toi.

impr^eriplible, bissons parler Tailleur des £«m«. A celui-là seul qui éprouva de tels $enUmen# , il doil, op|>arte»ir de les peindre. Todlefois, coiaBienl \m paroles ne seraient-elles pas faibles auprès d^ la nobU' passion qui roinpUt c^s deux grands çoQlirs? Mon-r iaigne lui-même, pour exprimer son vol hauUsin $t superbe, se plaint que la langue flesi>hi$se et i^Unfe êOM^ luy. Les discours que Tantiquité a laissés sur ce sujet lui paruissenllôchesau prix de ce qu^ilsent. Jamais dans les éooles des philosophes , il n^a été rien dit d'aussi exact du droit et des devoirs de cette sainte affection que ce qu'en ont pratiqué ensenii)le d te personnage et luy (4).

Si uneonlemporain (2) a pu appeler avec raison les Essais « 4e bréviaire des honnestes gents », n^eMrce pas.sijrtoulauchapiti*ede Tamitié (5) que doils^appliquer çq nom ; ou plutôt ne sera-ce pas à jamais le bréviaire des vrais amis ? il sufGra dé le lire pour

(4) Lettre V de Montaigne, adressée à son père; cf. Ess., K 1, c. il.

(il) Le cardinal du Perron.

(3) La fiUe d'alliance de Montaigne cite parnoi les plus beaux pas^ saines de son livre ce qu'il dit de l'amitié, « Sur laquelle, ainsi qu'elle Tàjouie, 1 aucteur a rencontré ce que les auiUres semt)leDt avoir seulement cherché jusques iry. » {V, sa préf.)

venger Toutebr dés soupçons cteeetix qui , |>ardn iti^ jiTslc éloge donné è son esprit , ont tu un roniftiHi dans cette histoire de su vie nnorale. Rien de eaicfalé dans ses paroles. Elles jailliéseiit spontanément de son cœur comme le sentiment qu'elles ejtprimént : Car, nous apprend Montaigne, « ce ne feut pas une spéciale considération, ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille qui nous attirèrent: c'est je ne sçay quelle quintessence de tout ce meslange qui ayant saisi toute ma volonté, Pamena se plonger et se perdre en la sienne, d'une faim, d'une concurrence pareille : je dis perdre, à la vérité^ ne nous réservant rien qui nous feust propre, ny qui feust pu sieiî ou mien ; et si on me presse de dire pourquoy je Paymois, je sens que cela ne se peult exprimer qu'eii respondant : parceque cestoit hty; parceque cesMt moy (4). il y a, au delà de tout mon discours; je ne sçay quelle force inexplicable et fatale , médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant de nous estre vcus, et par des rapports que nous oyons Tun de Taultre, et }e croy par quelque ordoiinance du ciel (2). Nous nous embrassions par nos

(I) Âristole a défini ramitiéK Une âmerdans deux corps. » K sa vie dansDiogène Laërce, 1. 5. C'est là ce mariage d'âmes, dont parle aussi Montaigne.

(•2) Les poètes, nos pères et nos guides, en fait de sagess*^, observe Platon, dans son dialogue de Lysis ou de ramitié, nous disent

noim, et à notre pri^miere renconlro, qui Icut par hasard en une grande fesle et conipaignie de ville, nous nous trouvasmes 8i prius, sicogneus, si obligez entre nous, que rien dez*lors ne nous feut si procbe que Tun à riaiultrei(4). »

Ainsiçesdeux cœurs qurdevaientencore « s^affiner parPusage, »n'enformèrentaussi(ôt qu'un seul. Dès lors reconnaître, proclamer dans celui qu^îl affectionne un meilleur, un plus vertueux, un plus accompli que soi, telle fut la seule ambition de. ces deux ainis(2). Mais que dis-je? ce n^étaient pas deux amis, c^étaient deux frères. Leur choix réciproque, non le hasard de la nature, les avait rendus tels. Us se plai- .saient à se donner Tun à Tautre ce nom plein de c/ikction : s^ils en avaient connu un plus, tendre et

qi^e c'est un Dieu lui-même qui fait les amis en tes conduisant Tun vers Tautre. Cf. Homère, Odyss., 1. XVII, v. 218.

(1) Essàis,\.lj c. 27.

(2) De mesme qu'il me surpassoit d'une distance infinie en toute aultre suffisance et vertu, dit Montaigne de^LaBoetie, aussi faisoit-il au devoir de Tamitié. L. f, c.27; et LaBoëtie sur Montaigne , épit. de l'amitié :

... . haud dubie ineliora C£m>es8is , eoque^ Miror fiotorem» lœtor quoque... etc«

plus beau, il eût cimenté leur alliance (i). Je nie plais à les imaginer, ou seuls, ou- au milieu d^n cercle d'amis dignes d'eux, devisant denouvelles, de politique, de philosophie ; que de piquantes et fécondes réfleiions il me semble entendre ! que de'vives reparties dont j^aperçoisla trace dans les Essais, « Ce livre de bonne foy, où le survivant fut si souvent inspiré par les souvenirs d^une amitié fidèle. Je crois en le lisant assister aux conversations de ces' deux grands hommes,' tour 5 tour sérieuses et plaisantes^ animées de tant de gaité, de mouvement, de hardiesse et do passion, auxquelles la diversité même des caraelères prêtait un charme e1 un intérêt nouveau. Car tous deux offraient, avons-nous dit, plus d'une dissem-* blance qui contribuait h les rapprocher. L*un plus ardent, plus fougueux, plus hardi ; Tautre plus calme, plus mesuré, plus circonspect ; Tun se servant plus volontiers de Tarme de Tindignation, Tautre de celle de la raillerie ; Tun plus naïf, plus dévoué à tous ; l'autre plus confiqnt en lui et noèraeun peu vain,- plus porté à vivre ioui d^une pièce et à son profit ; Tun plus prompt à attaquer sans ménagement, à combattre sans réserve tout ce qui offensait son esprit et son cœur ; l'autre plus enclin aux ménagements dont s'accommodait son repos, comptant

[\)Ess., l.I, c. 27.

avec les opinions ^( <^alcu|anl le icrédil dos epreMrs(4); calt^i-là pliis impclucux el plus iuiei^iqu^, celul-ei plus féeoiid, plijs fin, plus profood 4aQii ^es^ipicrçus ^ tQMs dieuî^ épris des étqd^? <iiiB l'aDtiqMiléi. desarte die riaiagin^jlion, SQvaats et içrUbpfisiaifli^, phiJQsoplii^s çt ppèlLes; parçiUçiiDeal jCMri^^ d^frçUr. Ur^ d^ limer Imf cervelle contre celle d'auirili; partisans des propos yartéts, légers ^ ^ol ides, amu^aals ^ iostruclif^, où TÎMi^aginaiion ^t 1(3 bon $00^3 s^^im^. unç ^ule part. U fin diç leur eoaimjçrQe> p'éteit, pour coniiuufr è parler la liingue de IjApqtfiigtte» l'o^^rcice des ,&ine^, Hf^m leurs tntr^tî^i^^ il^atipr- .daieuLlPiit sujet : queilq^uefoi^ le poi4^, I9 pfo£(^q4e^r; la ^rûc^et lfi|^n>vii^ y étaient IPMÎours, JmK Y ^J^ t^M d'ufi îu^miep^ oiûr eit eoostanti ^ip^léife iHMité, 4^ franchise, de g^iié et .d'^f)[^tîj$^ ^m: «^ priJLmopjtjrait dpus c^(H^ii/a^i9/»9}[|<j^r.iyié§9.^ et sa fpfi^^ Qp4^néf$aux(jLff0frf8 4eâr(i^fJ^^).

A' «es deux amis, conteurs plaisants , bons oompàgnons et francs parieurs , se mêlaient souvent quel* qoiesifnsde^es esprits fiers et libres qn^avaflcnfàmés

(4) le Bttivray le bon party jusques au Teu, mais exdusifveiiwai si je puis ; Essais, I. lîl, c. 4 .

(2) V. pour ces expressions et plusieurs des suivantes, les Essais, 1. 1, c. 25; l. ni, c. 3, passim.

— lotie &vi^ siècle. C'éluteiit aes inogislitil6 et tet 99^ vnuls y dottUe élite de Vépoq^, 4nnl la vie ocoùpAe tansnelAcbe, fe^Aitilee Ira vaux , fonaaîentun si/rap*» puBt contraste atae le. stérile cUssîpatioa des coui^ ii^ns» qui jugeaient ^s lom^^^e k sciéiloe 4lén>ge

0t qu'iio'y^ rian de phis eoble que^ile -lïe rîe^ se-» iMHr (i^ Dans leur MbrtNrfe(2)^ où Montaigiieet l:iaBoëtif se|klaiaaieaià les néonii% combien ne fuient IMS entées saas doute Ae oes questions neuves et fé^ wndies qui ne devaient pas èire entièrement perdues peurraYefliir(5).Mois e'éioU surtout dans les épaii* eliemento inliines ée9 éaim frétas qn» se déployaient la richesse, la beauté de leurs sentiments, l'éclolatfle fraîcheur de leur jeune imagination. Le goùl, encore si peu formé de leurs jours, semblait s'élever en eux et s'épw*er^ Avec quelle admiration sentie, avec <|tiel enthousiasme naturel et sâneère né ^i4a{ent^ ik Îmis de Cieéron , de Sénèque, id'Horade, de ¥irgile,

(4) FonteneUe,£/o^ du marquis de V Hôpital. On ^it combien ce préjugé a été funeste à notre ancienne monarchie.

(2) Bibliothèque. Pasquier parle (Lett. II, 6.) de laUbrairie du grand roy François, établie à Fontainebleau. Pour h^ngrer la mémoire du (jeune Marcellus), dit Amyot, Ociavia, sa mère, dédia la librairie, et Auguste Cœsarle théâtre qui sontappdés jusques aujourdlmy le théâtre et la librairie de Marcelltis. Traduetioade^ut., ^ de la vie de Marcellus.

(3) Glace aux Kfms. Qui que je regarde avecques aMsolioa, disait Montaigne, m'imprime facilement quelque chose du sien, 1. ill,e. ^.

de tani crauteursqiie Ton embrassai l d'une si ardenie afledion , que riinprimerie retrouvait et propageait; que Fénidition rendait de plus en plus accessibles 1 Mais de tous ceux qo^ils interrogeaient toor à tinir, il n^en était pas dont le souvenir; doul relogé revint plus souvent parmi eux que Plutarque : tel était leur eèle a le proligtier, surtout depuis qn^il estait Français (>l), à savcMirer ses ouvrages (2). Certes, comme un écrivain illustre (5^, qui 4^>ui8 imita Tun et Taulre de ces amis (4), ils Quraîtnt, dans la littérature ancienne , supporté toute autre perle iivec moins de peine que celle du philosophe de Chéronée.

Tous deux si éclaii^és appréi^iateurs desi Gffecs et des.Rom^iqs, d'un goût si. vcai , d'une iiiloiligeiiee si exquise dans pette partie d^ la <?riliqaet,^s4àabi|e8, en les admirant , à se colorer de leur style, s'égaraient un peu, quand, dominés par un enthousiasme qui n'avait pas de contradicteur , ils prononçaient

(^)Ess., 1. 4,c. 43; l. % c. 40.

(2) F. les nombreuses citations de Plularque dans^le (7pf|tr'uii;et Montaigne, Essais, 1. 1, c. 2S et 46 ; 1. Iil,.c. 6, 9 et 4i. ,; ..

(3) J. J. Rousseau.

(4) La Boëëe, dans son Contrite social ; Montaigne, dans sim Emik et ailleurs.

sur leurs compatriotes des jugemeute que devait cas^ ser revenir. Mais alors même ou retrouvait en eut' Texpression piquante de Topinion coutemporame dont ils n'étaient que Téclio. Â leurs yeux , la poésie avaitalteint le plus haut degré où elle serait jamafs(4), «grâce à.rabondanee de bons artisans qui Tavoient mise en vogue; » aux travaux des Mont-Doré, de Bèze (2), d'Âural (5) : surtout du Bellay et Ronsard, dans les parties où ils excellent, ne leur semblaient guère éloignés dé la perfection des modèles (4). Mais un instinct heureux les ramenait plus volontiers vers l'éloge, vers Télude deTantiquitéque trop fréquemr ment alors on adorait comme la divinité, sans la comprendre. Ils y avaient puisé celte science, seule digne de leuv estime , qui ne nage pas à la superficie du cerveau , qyi ne se borne pas à posséder la mesure d'un vers de Plante ou l'orthographe d'un mol latin, mais qui rend tes hommes en même temps

(1) Montaigne, jBssaîs, 1. II, c i7 ; cf. La Boëtie, Servitude volontaire.

(2) V, sur Théodore de Bèze, « brave poète lïtlin et françois, » l'opinion de Pasquier qîii rappelle de lui un tableau poétique « si bienrctii^.au vif , dit-il, qu'il fàisoit tomber les larmes des yeux. » Recherches delà France^ 1. VIÏ, c. 6. .

(3) V. sur ces poètes, Essais, I. II, c. 17.

(4) Ibid, V. pour le mémo jugement La Boëtie, Servitude volontaire.

que plus doctes^ plus habiles et plus grands en toute espèce d'action (4).

Quel que fût, du reste, avec leur juste admiration pour les vrais savants, leur culte un peu superstitieux pour les hardis littérateurs qui renouvelaient alors la poésie, des réflexions pleines de sagesse et de discernement ne laissaient pas de s^y mêler. « Ce qui donnedu prix à une langue, remarquait Montaigne, c'est le maniement et Temploi des beaulx esprits , non pas tant en Tinnovant qu'en la remplissant de plus yigoreux et ^divers services. Je treuve , quant à moy, en nostre idiome, assez d'estoffe, mais un peu faulte de façon : assez abondant, il succombe d'ordinaire soubs une puissante pensée. A son default, le latin se présente au secours et le grec au besoing.- C'est un généreux terrein à emprunter ; car les formes de parler , comme les herbes , s'amendent et fortifient en les transplantant (2). Pour moy qui ay une condition singeresse et imitatrice (5) , je n'y ferois default, si j'avois assez d'esprit et de mémoire

' (1) EssaiSy\A, c.24 et 25. Le c. 38 du même livre, les chap. 4 2 et 47 du I. II, 8 du l.III, sont encore remplis d'attaques dirigées contre la fausse science. On saitquMI semblait meilleur à Montaigne ade forger soname que de la meubler». Surceaidées, cf. Lettres de Pasquier, 1, 2.

(2)/(rf.l. III, c. 5, passim, a vec quelques changements; cf. Pasquier, Recherches de laFr., 1. VU, c. 8, 1. VIII, c. 3 ; et sesLettres, I, 2, Il , 42, XIV, 40.

(3) M. ïbid.

pour prendre le mcstier d^aucteur (4). Mais quoy, on ne sauroit escrire que pour bien peu dliommeç et bien peu d'années : tant nos expressions et nos tournures deviennent promplement chenues. Selon la variation continuelle, qui a suivy noslre langage jusqdes à celte heure , qui peult espérer que sa forme présente soit en usage d'icy à cinquante ans (2). Aulcuns , je le sçay , le disent actuellement parfaict (5) : mais autant en diet du sien chasque siècle. Je naygardede Ten tenir là tant qu'il fuyra et s^ira déformant commue il faict. Touts les jours ils'escoulede nos mains(4). Aux bops et utiles escriptsil appartient de le clouera eulx (5) ; et vous estes de ceulx mon frère, qui debvez le Qxer pour tousjours. »

Souvent aussi il se plaisait, on attaquant réducation pédantesque deson temps, qui au lieu d'inspirer la

(4) Essais, 1. III, c. 12-

(2) id, 1. llî, c. 9. Pellisson fait la même remarque ; V. la citation de ce passage et les observations qui l'accompagnent, Préface de la dernière édition du dictionnaire de l'Académie française, 1835.

(3) Lemaire de Belges, prosateur et poète, s'écriait déjà sous Louis Xll, que notre langage était fixéà jamais; cf. Pasquier, 1. VIII, c. 3 deses/îec/icrc/ies.

(4) Consuetudo loquendi est in molu, disait Varron, de lingua laf.j 1. IX, c. 47 ; cf. Horace, Art poétique, v. 70etsDiv. ; .

(5) Essais, 1. IIi; c. 9; cf. Lettres de Pasquier, II, 12, et préface de la Franciade.

verlu et la prudence, en imprimait la dérivation et i eiymologie (\) . à rappeler de quelle manière indul- (jente etsenséeil availété élevé lui-même par un père plein à*une tendre solticilude. Onlui avait fait goûter le devoir par son propre désir (2). « Ouy, ajoutait-il avec cet amour-propre complaisant qu- il ne faut pas trop lui reprocher , puisque nous lui devons les Essais (5) , George Buchanan qui feut mon- précepteur domestique, m'a dit, lorsquejel'ay veu à la suite de monsieurlemareclialdeBrissac, avec charge d'eslever son fils, qu'il s'occupoit à escrire de l'institution des enfants, et qu'il prenoit modèle sur la mienne (4). »

Les deux amis, appelés par leurs fonctions à être les ministres et les organes des lois, en déploraient d'autres fois les incertitudes, les contradictions., les erreurs (5), enfin la multitude insidieuse et oppressive. N^avaient-ils pas en France plus de lois que tout le reste du monde ensemble , et plus qu'il n^«n* fau* drait pour régler tous les mondes d'Epicure (6) ?

(\) Essais, l n, c. 17.

(3) On sait qu'il est à lui-môme son propre sujet, son étude et son entretien constant dans les Essais.

(4) Essais, 1. 1, c. 25.

(5) Id,, 1. ni, c. 43, passim.

(6) Cette plainte était déjà formulée par Tacite dans cette phrase que cite Montaigne : Ut olim flagiliis, sic nunc fegibus laboramus. Annal, 1. lU, c. 25.

A celle époque 7 malgré la sage ordonnance de François 4 '' qui prescrivait dans les-jugements et les actes l'emploi de la langue française, plusieurs parlements^ et en particulier celui deBordeaux, demeuraient fidèles à la routine (i): ils préféraient un idiome qui leur paraissait mieux voiler aux regards du public le sanctuaire de la justice. La Boêlie et Montaigne condamnaient cet usage qui rendait les arrêts impénétrables au grand nombre : ils regrettaient aussi que notre langage commun , si aisé en toute autre occasion , devint, en matière dé contrat et de testament, obscur et inintelligible (2); surtout ils gémissaient , magistrats philosophes, sur ce luxe de rigueurs qu^élalaitune législation barbare et monslrueuse (5) ; citoyens, sur les désordres et les malheurs dont le pays était alors le théâtre (4). Mais quelles que fussent le imperfections de son oi*ganisation sociale, ils n'hésitaient pas à reconnaître qu'il fallait se soumettre à Tordre établi. Dans un temps malade comme celui où ils vivaient , lorsque la plupart se glorifiaient de leurs déporteménts, on pouvait, suivant eux, demander de plus heureuses coujonc-

(1) F. Biograpliie universelle au nom de Montaigne. [^) Essais, \, ni, c. 43.

(3)/d., l.Il,c. 17.

(4) /d., 1. II, c. n et n, K m, ch. \%,d. Les vers latins de La Boëtie, passim.

tures , mais non pas faillir aux présentes ; appeler de ses vœux d^aulres mag^istrals , mais non pas refuser déférence à ceux qui commandaient. « AFadventure y avoit-il plus de mérite h obéir aux mauvais qu^aux bons. Aussi, tant que Timage des loix receueset àuciennesde la monarchie reluiroit en quelque coings on les y verroit plantés (4). »

Pendant quMIs puisaient dans leur liaison ^méme une ferme assurance contre les assauls de la fortune , et qu'au milieu des luttes et des dangers publics , ils se livraient ainsi avec confiance au sentiment d'un bonheur intime , sous leurs pas s'ouvrait un précipice dont leurs yeux n'eussent pu mesurer la profondeur. Le moment approchait où les bras de Tamitié, quelque longs qu'ils fussent (2), ne sauraient plus les réunir ; où frappé dans la partie qui lui était

la plus chère , l'un d'eux^ et le plus à plaindre ne vivrait désormais qu'à demi , et accoutumé à être deuxième partout, ne serait désormais que la moitié*de lui-méme(5). « Le lundi, neufviesme d'aoust45C5, » nous dit Montaigne, car ici n'est-ce pas lui plus que

(\) Essais, I. III, c. 9; cf. 1. 1, c. 27, à la fin. (2)/(f.,l. ni,c.9.

(3) /rf., ï. I, c. 27.

jamais qu'il faut laisser parler (i), « comme je rêvenois du palais, j'envoyai convier à disner chez moy M. de La Boëtie;il me manda qu'il memercioit; qu^il se trouvoit un peu mal , et que je Tuy ferois plaisir, si je voqlois eslre une heure avecques luy, avant qu'il partistpour aller en Medoc. Je Tallay trouver bientost aprez disner. »

Ainsi commencece récit touchant, adressé par Montaigne à sou père, quedis-je, à la postérité, des derniers moments, des dernières paroles de son ami. Il ne faut pas lire, il faut savoir cette lettre où respirent d'un bout à l'autre les plus nobles , les plus tendres sentiments (2). Pour bien connaître La Boëtie , pour comprendre l'affection et les regrets de Montaigne j recueillons de sa bouche les témoignages qu'il a religieusement conservés « de ce courage inviucibU dans un corps atterré par les furieux efforts de 1» mort et de la douleur , » de celte âme à qui tout icibas échappe, mais qui , loin d'être étonnée d'un coup si inattendu et si rude, « se monstre pleiae.derepos, de tranquillité et d'asseurance. »

(1) Lettre F.

(2) Mortem Boètiani disectissime descripsit Montanus , de mortui que operibus a se coUectis in perenne amoris erga illum sui pignus adjuDgi voluit. Sammarthani El. 1. 2.

Trop souvent daiiâ ces temps do troubles et de malheurs, les fléaux de la nature se joignaient, à ceux de la guerre, aux discordes religieuses et politiques. Des maladies contagieuses que Ton appelait du nom de pestes, n'étaient pas rares à Bordeaux et dans tout le pays d'alentour (t); la dyssenterie surtout y sévissait fréquemment avec rigueur durant les chaleurs de Tété (2). C'était des atteintes de ce mal que souffrait La Boëtie. Plus d'une fois il Tavait déjà éprouvé ; mais alors il se manifestait avec des symptômes alarmants ; presque aussitôt leur gravité parut extrême : de vives inquiétudes gagnèrent les plus chers objets de son affection. Seul i! demeura , sinon sans appréhension , du moins sans alarmes. Comme ti tombait dans de fréquentes faiblesses ^ « cela n^est rien, mon frère, » lui disait Montaigne, avec celle sollicitude curieuse d^affaiblir le danger en dissipant la crainte qu'il suscite et qui l'aggrave ; « ce sont accidents ordinaires à telles maladies : — Yrayement non , ce n'est rien, mon frère , » répondit La Boëtie, «quand bien mesme il en adviendroit ce que vous craindriez lé plus. Quoy donc, » venait-il deremar^querau sortir d'un évanouissement, « la mort n'est

(4) V. Chronique Bourdeloise, p. 34, 40 auv% 11, 43, 45, elc, (2) Ibidj pass..

pas pire que cela : mais alors n'a rien de si mauvais, mon frère ('l). »

L'état de la Boëtie empirait cependant d'heure en heure. Dès le premier moment, il s'était montré dégoûté des objets qui occupaient le plus souvent sa pensée, de tout propos d'affaires publiques (2). Tandis que ses souffrances redoublent et que son esprit se détache de tout ce qui l'avait captivé autre^ fois, un sentiment croit encore dans son cœur, celui de Tamilié: affaibli et mourant, il semblera bientôt ne plus vivre que par elle et pour en savourer les dernières douceurs. Mais Icà craintes qu'il n éprouve pas pour lui-même; il les ressent. pour son ami. Fort abattu déjà, il se ranime pour lui dire que « sa maladie est mélancholique et mal plaisante, qu'elle est un peu contagieuse (5). » Il le prie donc de n'èlre avec

(1) Lettre citée.

(3) Ce mot, en se liant au souvenir d'une autre parole célèbre, rappelle une amitié qui illustra la fin du xvin'' siècle (F. Biographie universelle, t. XXXHI, p. 245), celle de Pechméja et de Dubreuil. Celui-ci, atteint d'un mal mortel, voyait avec peine beaucoup de personnes le visiter, l'entourer de leurs soins. Il craignait pour elles les exhalaisons d'un air corrompu. « Mon ami, disaitril à Pechméja, faites retirer le monde qui remplit la chambre : ma maladie est contagieuse; vom seul devez rester ici. »

lui que par iiitenalle , mais le plus cependant qu'il fourra : touchant mélange de tendresse et de sollicitude. Montaigne était digne de l'exciter et de le comprendre : Je ne Vahandonnay. plus, ajoute-t-il avec une simplicité sublime.

Dans le spectacle qui s'offre à nos regards , comme tout est grand dès lors et « plein de bon exempie ! » La Boëtie , dans la fleur de son âge ^ se voitsans regret enlevé à toulesses espérances : il ne croit plus à sa guérison. Il en prévient son ami et le console. Pour dernier gage de son attachement , il va lui l^uer la leçon et le souvenir de la plus courageuse^ de la plus belle mort. Montaigne ne peut s^ empêcher de frémir à la pensée « de perdre la compaiguie d'un si grand, si sage et si certain amy, et tel qu'il seroît asseuré de n'en trouver jamais de seipblable. » La Boëtie le plaint aussi de cette perte quMl sait irréparable; il a des larmesencore pour son oncle, alors près de lui et qui avait été son second père, pour sa femme qu'il avait jadis chantée, et qu'il n^a point cessé de chérir; il les recommande à sou ami, il Fexcite luimême à s^armer de résignation pour supporter fermement « tout ce qu'il plaira à la majesté divine d'ordonner de luv. »

Une pensée se mêle en outre aux témoignages de

son aiîeclion pour tous ceux dont il va être séparé : c'est qu'il pouvait , c'est qu'il eût voulu faire davantage pourson pays; « par adventure, mon frère, n'estoisje point nay si inutile que n'eusse moyen de faire service à la chose publicque. wAli! combien l'état ébranlé, battu de passions et d'orages, n'avait-il pas besoin pour le diriger, de ces âmes droites et intrépides ! Mais si pour son pays et pour l'amitié il eût souhaité vivre encore, grâce à la paix d'une conscience sûre d'elle-même , la mort n'a rien qui puisse l'effrayer. Aussi l'altend-il « gaillard et de pied coy. » Que dis-je ? il la voit venir, rempli d'espérance et de joie; elle n'éveille en lui que le pressentiment d'une féHcité « admirable, infinie, indicible, » qui le rend étrangère ses douleurs présenles. Un songe plein de douceur a calmé ses sens ; à ses yeux , c'est Temblème du dernier sommeil. Oui, « si Dieu luy donnoit à cette heure pouvoir de choisir, ou de retourner à vivre encores, ou d'achever le voyage qu'il a commencé , il seroit fort empesché au choix : c'est qu'il sçavoit, nous dit-il, sa leçon par cœur ; » de longue main il s'était préparé à ce redoutable passage. Bien plus , il s'applaudit d'échapper aux peines , aux dangers qu'il eût rencontrés ici-bas : jusque là n'avaitil pas été toujours en possession du bonheur? « Pour l'inconstance des choses humaines , cela ne pouvoit gueres durer. . . J'estois prest à entrer dans ma trentetroisième année... 11 estoit temps de se mettre aux affaires et de veoir mille choses mal plaisantes...

J'eusse vescu avec moins de simplicité : maintenant , je suis certain , je m'en veoys (vais) trouver Dieu et le séjour des bien-heureux. «>.

Son calme d^esprit subsiste tout entier et permet de reconnaître en lui sans altération les traits de son caractère. Comme autrefois savant enjoué, il emprunte, pour converser avec son ami, quelques souvenirs à Tidiome de Virgile quMl avait si bien parlé :d heureux à-propos, dessaillies d'érudit rappellentses études chéries, ses auteurs familiers. La vue deTeau lui suggère une citation de Pindafe (^) , tant l'heure suprême est pour lui sans trouble ! S'il se montre préoccupé de quelque soin , c^est de donner à ceux qui Tentourent un espoir qu'il n'a plus lui-même. Son ami est le seul qu'il ne veut pas tromper : n'estce pas un autre lui-même? Par une pieuse fraude il le presse même de conspirer avec lui pour entretenir quelques instants encore dans une trompeuse sécurité les autres objets de son affection : ce Ma semblance(2), dit-il à sa femme, en l'appelant d'un nom que sa tendresse s'était plus jadis à inventer pour elle , vous vous tormentez avant le temps : Voulez-vous'pas avoir pitié de moy? Prenez courage:

(4) ÂptoTTov pivû^top, l'eau la meilleure des choses, début de la première Olympique.

(2) « Ainsi Tappeloit-il souvent, pour quelque ancienne alliance qui estoit entre eulx. » Lettre de Montaigne à son père.

Je porle plus la moitié de peine pour le mal que jjs Vous veois souffrir que pour le mien, »

D'accord avec son ami qui le connaît assez pour lui en donner le conseil, il-veut « mettre ordre à ses affaires domesticques. » A son oncle, en qui il a rencontré « un très-sage, très-bon et très-liberalPere, » à sa femme « qu'il a chérie et estimée autant qu'il lui a esté possible » , il lègue avec ses biens un gage de sa reconnaissance et de son amour. Puis se tournant vers Montaigne: « Mon frère, luiditil, que j'avois choisi parmi taiit d'hommes pour renouveller avec vous cette vertueuse et sincère amitié, de laquelle Tusage est par les vices dez longtemps esloigné d'entre nous, je vous supplie de vouloir estre successeur de ma bibliothèque et de mes livres que je vous donne : présent bien petit, mais qui part de bon cœur et qui vous est convenable pour rattachement que vous avez aux lettres; ce vous sera u.vr,{iLo<juvov tui sodalis (^). »

Comme si ces dettes d'affection et de gratitude qu'il était heureux de payer , comme si ces biens dont.il venait de s'entretenir l'avaient rattaché à la

(1) Un souvenir de votre ami.

vie, il semblait, par miraele, avoir reprisquelquenouvelle vi(;ueur: son teint était devenu plus vermeil, son pouls plus fort. Ce délai qui lui est accordé à celle heure suprême, il se hâte d'en user pour répandre sur ceux qui Tentourentles trésors de son âme aimante et de son dévouement. Il s^applaudit, il remercie le ciel « d'estre entouré dans une telle nécessité des pluscheres personnes qu*ileust dans ce monde; n^est il pas beau de veoir une assemblée dequatrcsi eslroiclement unies ?» 11 les recommande les unes aux autres : dans ces adieux , son visage est sans émotion. Oublieux de ses maux, il veut leur rendre profitables ses derniers moments. Les accents de sa voix mourante qui se raffermit sont des conseils de sagesse, de louchantes leçons de verlu. Il songe ensuite à sa conscience, il veut mourir en chrétien: «Tel il a vescu, tel il est délibéré de clorre sa vie : » au milieu de « cette chambre pleine de cris et de larmes^ » il s'y prépare avec calme. Seul, par son attitude, il enseigne la résignationetlecourage: je me trompe; Montaigneaussi commande à sa douleur : il honore , il admire trop son ami pour pleurer sur son sort ("1); il le connaît trop

[\) Bien longtemps après, en rappelant ce trépas, « brave et fortuné', » il n'hésitait pas àdire [Essais^ LUT, c. 18) : « quMI availveu une fin si pompeuse, qu'à son avis les courageux desseings du mourant n'avoient rien de si hault que feut leur interruption. «C'est que suivant lui « ce maistre jour, jugedo tous les autres, peut donner réputation en bien ou en mal à toute la vie. » Ihid.

pour ne pas letiir à Vinteresl de sa réputation plus qu^à la conservalionde ses jours. Dans la noble jalousie qu'il n^a cessé d'avoir d'une gloire qui ne lui est pas moins chère que la sienne , ce qu^il veut par dessus tout, « c'estiuy continuer cette grandeur de courage, c'est qu'il ayt plus de tesmoings de sa magnanimité. » Un moment toutefois sa résolution faiblit; son visage a trahi Témotion qu'il ne peut contenir; et c'est le mourant qui par un tendre reproche le rappelle à lui-même : «Mon frère, lui dit-il, me voulez vous faire peur? Si je Tavois, à qui seroit ce de me Toster , qu'à vous? » Montaigne a rougi de honte : Jusqu'alors il n'avait pas cru que Tame put prendre sur les accidents humains tant d'avantage ; il n'avait pas ajouté foi à ce qu'il en avait lu dans les histoires. Instruit maintenant par des preuves, il rend grâces a Dieu de les lui avoir placées sous les yeux : « Cela lui servira d^exemplefèour jouer ce mesmerooleà son tour fi).»

{\ ) Au chevet de son ami; il avait, comme il dit ailleurs, (Essais, l. n, c. 43), « essayé par avance et gousté la mort. » Montaigne fit bien voir, pour emprunter son expression (1. I, c. 18), a que ces discours luy partoient non de la bouche mais du cœur. » V. Le récit de sa mort dans une lettre d*Etienne Pasquier adresséeàM. dePelgé, maître des comptes, Lettre I du livre XVUl. Ce récit montre l'injustice dû reproche que fait Pascal à Montaigne (c. 28 de ses pensées), lorsqu'il Taccuse de ne songer qu'à se faire un oreiller contre la mort: comme si l'homme qui se préparait à bien mourir n'apprenait pas par cela même à bien vivre. V. Essais, de Montaigne, 1. 1, c. 1 8 et < 9; 1. II, c. 43 etc.

De telles paroles ont rempli d^une dernière émotion de joie le cœur de La Boëlie. Il en remercie son ami^ il lui dit adieu de nouveau avec une effusioh pleine de reconnaissance : car c'est ainsi qu'il montrera par des effets que les discours qu'ils ont tenus en santé ils ne les avaient pas seulement sur les lèvres, Qoais gravés bien avant au fond d'eux-mêmes : «ainsi se révélera la vraye pratique de leurs estudes et de la philosophie. » Tous ceux qui l'entourent, il les^xhorteà l'union dans la foi , à la douceur, à la concorde dans la vie, principe du bonheur. La tendresse, la pureté de ses sentiments, surtout la sévérité de ses mœurs se.peignentdans les recommandations qu'il adresse à sa nièce çt à sa belle-fille ; sa haute raison , sa modération éclairée, dans ses avis au frère de Montaigne, avis qui tirent de l'état où ilse trouve, commeilleremarque lui-même, (( tantdepoidsetd'auctorité. » Alors, qu'elleestgrandeet sublime cette ûmequi &'^taitienue si éloignée « de ce vilain bourbier du vice ! » Quelle sérénité de conscience, lorsque ses yeux prêts à se ferr mer, ne rencontrent rien dans le passé qui puisse troubler la paix du sommeil ! Ceux qui déplorent un tel trépas , ne lui paraissent-ils pas à bon droit envieux de son bonheur ?

Cependant , ajoute l'ami qui conserva avec un culte pieux tous ces souvenirs, « lecœurluyfailloit», lavîe lui

échappait par degrés; il ne conservait plus qu'un sentim'ent , celui qui devait jusqu'au bout échauffer sa courte existence, celui de Tamitié: Mon frère, disait^-il à Montaigne, «tenez-vous preide moy , s'il vous plaist. » De plus en plus il sentait les poignantes morsures de la douleur, et les approches de la mort. Sa vojx s'élevait plus éclatante ; il se remuait avec effort ; le délire s'em* parait de lui: « Mon frère, mon frère, » répétait-il avec violence , et des mots sans suite , inexplicables , sortaient confusément de sa bouche. Un instant le mal sembla vaincre sa constance : « Il y a trois jours, s'écria-1>-il que j'ahanne (4 ) pour partir. » Ce fut sa seule plainte (2). « Estant sur ces destresses, continue son ami^

(1) Ahanner, s'efforcer, souffrir :

Cependant qaefahanne , A mon blé que je vatoile Enlachalear dnjonré

( Du Bellay, en set Jeux ruttiques. )

i^^af); fatigue, peine:

Le vilein mot de concluer M'a faict cVahan le front suer.

( Roman de la Rote. )

Suer d'ahan se trouve aussi dans les Essais, 1. II, c. 43. K. sur ce mot regrettable un curieux passage de Pasquier dans ses îlècherches, l. VIII, c. 6 : « Des mots qui par leur prononciation représentent le son de la chose signifiée, que lesGrecs iappellént OnomdVopees, et signamment des mois ahan et ahanner, »

(2) Le cœur vous serre de pitié, disait bien longtemps après Montaigpe, d'ouïr les plaintes des amys. Essais, lll , 9.

il m'appela souvent pour s'informer seulement si j'estois prez de luy ; enfin il se meit un peu à réposer ,

ce qui nous donna bonne espérance Mais une

heure a prez ou environ, tirant à soy un grand souspir , il rendit l'esprit, en me nommant une fois ou deux. . . » C'était le >l 8 août, >l 565: il avait vécu près de 55 ans (4).

Là se termine par un éloquent silence la lettre de Montaigne , cette lettre émanée du cœur qui , en déployant à nos yeux un si noble tableau, nous fait pénétrer plus avant dans les opinions, dans l'âme de Montaigne: on entend mieux ses écrits, on comprend Comment il a dit qu'on ne pouvait être que deux dans l'amitié (2) ; comment il s'est élevé à ces hautes et pures idées d'une liaison fraternelle, « inimaginable à qui n^en a gousté(5) , et que la fortune arrive à peine à former une fois en trois siècles (4). » Tant qu'il y aura des hommes affectueux et sensibles^ la lecture de la lettre

(4) Lettre V, adressée par Montaigne. à son père; cf. de Thou, hist. l. 35, c. 15. Observons seulement que ce fui à Gennîgnac, etnon pas à Sarlat, comme \e dit celui-ci, que mourut La Boè'tie.

(2) Essais, 1. I, c. 27. V. la même opinion dans un traité de Plutarque a Sur la multitude d'amis. »

(3) Ibid., 1. 1, c. 27.

(4) Ibid.

où il nous a montré La Boëlie mourant , les remuera jusqu'au fond des entrailles.

Ainsi s'éteignit par un coup soudain et prématuré une de ces existences chères au pays, dont on regrette toutefois pour le bien public'que l'action précieuse se soit exercée dans une sphère trop étroite : ain«i expira La Boëtie. Jusque là, dit-il lui-même, il avaitvécu plein de santé {\): de longues années lui paraissaient destinées. Son mérite qui se faisait jour semblait , malgré sa modestie , lui assigner un rôle important parmi ses concitoyens (2). Beaucoup de regards s'étaient tournés vers lui avec confiance , lorsqu'au milieu des intrigues et des discordes , la vertu était difficile et dangereuse ; lorsque dans la tempête on cherchait de tous côtés d'habiles , de courageux pilotes. On avait pu espérer qu'appelé au rang dont ses rares et précoces talents le rendaient digne, il signalerait sur un plus grand théâtre la sagesse de ses opinions , la droiture de son cœur, la sincérité, l'énergie de son patriotisme. Certes, si sa carrière se fut prolongée,

(\) Lettre de Montaigne à son père.

(2) DeThou, 1. XXXV, c. 15. Adniirando vir ingénie (Boëtianus), rébus maximisgerendis par, nisi longius ab aula positus et praematu.ra morte ereptusessot, qucC et divini liujiisingonii fructus publico invidit.

La Boëtie , dans les nouvelles calamités qui se préparaient pour la France, ne fût pas demeuré oisif, on l'eût compté parmi les plus nobles membres de ce parti politique (A) jqiUj fort de ses lumières autant quede son courage, combattit tous les excès, dont la Ménippée fut Tarme et le manifeste , et qui fit triompha parmi nous, avec la cause du droit et du bon sens, la royauté d'Henri IV.

A voir en effet les intentions et la conscience (2), remarque son ami , à qui seul il s'était communiqué jmqties (m vif{^), nul ne semblait né plus que lui pour l'élévation périlleuse d'un poste illustre (4): c'était un préjudice pour le pays qu'il eût pour ainsi dire .passé sa vie dans les cendres du foyer domestique : car s'il avait, dans les charges moyennes auxquelles il était parvenu, éclipsé tous les autres, sa supériorité à remplir les premières n'eût pas été moins assurée et moins réelle. Mais , ajoute Montaigne (5) , avec eette fierté qui sied bien au sentiment qui l'inspire , la fortune en rendant inutiles beaucoup de grandes

(1) V, Sur le parti des Politiques , l'abrégé chronologique de Mézeray , t. III, p. 34 3 de l'édition citée.

(2) Lettre de Montaigne au chancelier de L'Hôpital. (3) /cf. à M. de Foix.

(4) M. à L'Hôpital. (5)/6ï(l.

qualités qui briltaient en lui , avait porté préjudice au bien commun , non à sa gloire et à son^ bonheur : tant son âme , indépendante de tout ce qui lui était étranger, s'élevait naturellement au dessus des plus hautes positions ainsi que des fonctions les plus humbles et les plus vulgaires I

Aussi la nouvelle de l'événement qui rompait ces espérances fut-elle accueillie comme un malheur. La perte de La Boëtie eut plus de retentissement que celle d'un homme privé : on peut voir dans les écrivains du temps quelle préoccupation douloureuse elle excita et quelle éclatante justice fut rendue à sa mémoire(>l). Après les larmes de Montaigne, ledeuilde ses concitoyens fut son plus bel éloge. En rassemblant les traits que nous fournissent leurs témoignages , il est aisé d'achever de reproduire , au physique comme au moral , une image fidèle de celui que nous avons voulu faii^ connaître.

Au premier abord (2), l'extérieur de La Boëtie était peu

(1) V, deThou,l.XX5tV,c. 45; Sainte-Marthe ia Elog.; deLurbe dans la Chronique Bourdeloise, p. 46 ; la Bibliothèque du Maine, au nom de La Boëtie; Lettre de Montaigne à L*HôpitaI, etc.

(2) F. particulièrement, pour le portrait de La Boëtie, les Essais, l.III, C.42.

prévenant : c est ce que nous apprend son ami. On sait quel prix Montaigne attachait à ces dehors avantageux qui parlent en faveurdeceluiqui les possède, et la nature Ten avait doué lui-même, comme il a pris soin de nous en instruire (^ ). 11 se despiioit dans Socrate de ce corps et de ce visage disgracieux, si mal asssortis avec sa généreuse nature. Mais, ajoute-t-il, « la laideur qui revestoit une ame très-belle en la Boëtie n'avoit rien de cette difformité qui semble porter préjudice à Testai de Tesprit. » Superûcielle seulement , elle était de celles qui consistent dans de légères causes , telles que le teint, une tache, une contenance rude (2) : l'expression générale de sa physionomie rachetait d'ailleurs ces imperfections particulières. Des membres bien formés , une taille droite , un port noble , des yeux vifs, les faisaient oublier aisément. Comme son ami

nous le dit de lui-même, il marchait « la teste haulte, le front et le cœur ouverts (5). » Les qualités qui brillaient en lui imprimaient à toute sa personne, un cachet distingué et un charme sévère.

L'égalité d'une ame réglée par le devoir, une vertu

(1) EssaiSy 1. lU, c. 42.

i^ï)Id.,Ibid.

(3)/d., l.ni, c. I.

rigide pour lui, douce et indulgente pour les autres, ivne inaltérable franchise^ une piété éloignée de toute superstition (4), sans mollesse comme sans raideur, beaucoup de poids et de sûreté dans le jugement, une élévation habituelle de vues et de pensées , une humeur facile et agréable, beaucoup de savoir joint aux grâces d'une imagination vive et féconde, la pénétration et la vigueur si rarement réunies, un tendre attachement pour « cette misérable patrie, » alors livrée aux ennemis du dedans et du dehors (2), un amour a rdent de ses semblables et de la liberté, une aversion profonde pour tous les vices, surtout pour ce traflc odieux de la justice qui en usurpe et déshonore le nom (3), une modestie singulière qui s'attachait à couvrir tant de richesses, et qui, en le voilant, rehaussait leur éclat : tels étaient les traits de l'esprit et du caractère de « ce grand homme de bien, » comme l'appelle Montaigne (4). L'enthousiasme qui rêve la perfection trouvait, dans la sagesse et la droiture de ses sentiments, son contrepoids et sa règle. A une époque où

(4) V. Servitude volontaire.

(2) Montaigne ; Essais, l. II, c. 17

(3) Id., Lettre à M. de L'Hôpital.

(4) /rf., Lettre à M de Foix.

Tai-deur des réformes était téméraire et aveugle, il sut demeurer Feaneini de ces nouveautés « qui coustoi^ si cher au pauvre estât de France (^l ). » Enfin F homme privé, le citoyen, le magistrat, le littérateur se montrèrent constamment en lui dignes l'un de Tautre;

Nul ne remplit son existence de plus de travaiu ; nui ne vécut, pour me servir d'une expression de spa ami, plus avant dans la mort (2). Et doit-on regretter pour Iqi que sa carrière ait été si vite interroQipiJie ? Ne paraitra-t-elle pas au contraire s^ètre terminée à propos ? Passionné comme il Tétait pour son pçiyjs, que de douleurs lui furent épargnées ! Du moins à ses derniers instants il put espérer pour la France , dont l^p calamités affligeaient cruellement son cçeur, le retpur de l'union et de de la paix. Un mpipent les haines des parais avaient été suspendues : c'était dl^ns œt intervalle de repos et sur le consolant aspect d'un avenir meilleur que se fermaient les yeux de la Boëlie. A la réconciliation apparente des principaux

(1) Montaigne, Lettre à sa femme; cf. 1. 1; c. 27, à la fin.

(2) Essais, 1. II, C.2I.

chefs (>l), se joignait un événement qui semblait de nature à la confirmer et donner de solides garanties au maintien de la tranquillité publique : Charles IX, à Tâge de >! 5 ans et un jour, venait d'être déclaré majeur au Parlement de Rouen (2). Cette cérémonie avait suivi de près la prise du Havre sur les Anglais. Salué par les espérances et les acclamations du peuple, cet avènement d'un pouvoir nouveau promettait aux ami& du pays et de la modération un point de ralliemait : Parmi nous la monarchie n'avait pas cessé, malgré d'amères déceptions, d'être profondément nationale (5) : on se persuadait que sous les auspices de son jeune roi, la France si longtemps déchirée par les divisions, guérirait ses plaies; que réservant pour elle son sang et ses trésors, elle pourrait développer enfin tous les élé*^ ments de sa prospérité d'autrefois.

Sans doute La Boëtie, avec l'empressement crédule

(1 ) Rapprochement du duc de Montmorency et du prince de Condé, suivi de l'édit d'Amboise, 49 mars, 1563.

(2) 28 juin, 4563.

(3) On ne peut trop louer son roi, disait encore dans le gicand siècle le bon La Fontaine, et par cette parole il rappelait en vieux français l'alliance intéressée de la couronne et du peuple , (M. de Bémusat , Fragment sur Y Histoire philosophique de la Littérature franç(me). Poyr lui comme pour Pasquier, le roi était «le premier aucteur de nos grandes polices et de nos libertez. » T. à ce sujet, dans les œuvres de celui-ci, le plaidoyer pour la ville ^'Angqulesme, t. II de l'édition citée, p. 141, et particulièrement p. 146.

du mallieur, partagea les illusions que faisait naître dans l'âme des gens de bien Taurore de ce gouvernement (1). Vain espoir qui devait presque aussitôt être déçu I Rêve trompeur, dont il n'eut point le réveil ! H ne vit pas se renouveler cette affreuse tragédie dont le pauvre peuple , pour emprunter l'énergique expression de Pasquier , formoit le chœur (2) ; les discordes fomentées par l'étranger jusqu'au sein de la cour se réveiller plus terribles, éclater par le pillage^ l'incendie et le meurtre ; tout ce qu'il avait craint lui-même de ces causes de troubles (5) surpassé par les effets ; son ami chassé de sa demeure par tous les fléaux réunis (4); les passions politiques et religieuses multipliant à tel point les haines et les forfaits, qu'au dire d'un contemporain (5), quiconque n'était que sacrilège et parricide était homme de bien et d'honneur ; les deux factions dont les fureurs ravageaient l'état, devenant de plus en plus irréconciliables par les injures et les vengeances ; cette guerre sans frein où chaque combat

(^) V. Anquetil, Histoire de France, 4568.

(2) Lettres, X, -6.

(3) V. Lettre de Montaigne à son père.

(4) Essais, i. \\\, c. 42, où i} est question de la guerre civile et de la peste.

(5) Montaigne, Essais, I. II, c. 17. C'est aussi en présence de tels désastres que le bon Pasquier écrivait : « Les grosses larmes me tombèrent des yeux; . . conime bon citoyen, par la douleur que je por tois de la misère de ce temps. . . la parole me mourut en la bouche. » Lettres, XIII, 42.

élait un crime, chaque victoire un désastre; et plus funeste que la guerre même, une paix meurtrière offrant au glaive de la trahison des milliers de victimes , il ne vit pas ce jour où ceux qui manquaient d'ennemis , pour les égorger trouvèrent dans leurs amis des assassins (4), ce jour dont il ne faut évoquer le souvenir que pour répéter le cri d'une indignation vertueuse , les vers que Cliristophe de Thou, au rapport de Thistorien son fils, avait si souvent à la bouche :

Excidat illa dies œvo, nec postera credant Secula î nos certe taceamus ; et obruta multa Nocte tegi propriœ patiamur crimina gentis (2).

La pitié , que font ressentir les coups inopinés du destin , nous la réserverons donc tout entière pour l'ami qui survécut. Dès lors il ne fit plus que traîner languissant (3) : l'existence lui parutvide et décolo-

(1) Quibus deerat inimicus per amicos oppressi. Tacit, Hist. 1. 1 ,

(2) « Puisse la mémoire de ce jour périr à jamais et la postérité refuser de croire qu'il ait existé. Nous, du moins, couvrons du silence elenvelopponsd'une profonde obscurité les forfaits qui ont souillé notre race. » Telle est la traduction des vers cités par] l'historien, 1. LU, et empruntés à une Silve de Stace , l. V, carm. 2, v. 86. On sait combien le président de Thou , qui sur l'ordre du prince, avait fait l'apologie de la saint Barthélémy , gémissait de cette honteuse obéissance.

(3) Essais, 1. II, c. 27.

rée : elle avait perdu pour lui son plus vif éclat, . sa plus douce saveur. Quoiqu'il Teût du reste passée, nous dit-il, exempte d'affliction pesante, et pleine de tranquillité d'esprit , « s'il la comparoit aux quatre (4) années qu'il lui feut donné de jouyr de la compaignie et société de ce personnage, ce n'estoit que fumée, ce n'estoit qu'une nuict obscure et ennuyeuse. » Les plaisirs même qui l'avaient captivé autr^ois lui tournaient en amertume : ils réveillaient l'image de l'absent, le regret de sa perte : « Estant à moitié de tout, » jouir sans lui, n^eût-ce pas été « lui desrober sa part(2)? »

Toute sa joie il la chercha désormais dans ses souvenirs : désormais il se iiourrit du passé ; un culte tendre et dévoué lui rendit son ami. Le faire revivre pour tous, ce sera le but de son existence. Ses talents moissonnés dans la fleur , il les célébrera sans relâche; son génie, il ne se lassera pas de nous en entretenir ; ses pensées, il nous en conservera religieusement la mémoire. Enfin, il ne cessera de mener le deuil du frère qui

(4) MonU^gne dit ailleurs {Avertissement au lecteur) , qu'il connut La Boëtie environ six ans avant sa mort.

(2) EssaiSy 1. 1, c. 27.

n'est plus ; et par la perpétuité de ses éloquentes plaintes, il nous mettra de moitié dans sa douleur. Pour l'exprimer , pour pleurer sa solitude, pour faire connaître à son siècle, à la postérité, le coup qui Ta frappé, on dirait qu'il n'a- pas assez de sa propre voix. Tous les accents de tendresse , tous les gémissements qu'a exhalés la poésie antique se représentent à lui, et il se les approprie {\ ) : ils deviennent le cri de son cœur ^ ils font en quelque sorte écho à son affliction sans bornes.

La salle même du Parlement , où La Boëtie siégeait à ses côtés , semble lui être odieuse : comme s'il eût voulu affranchir ses yeux d'un aspect qui lui est à charge ; il renonce à la magistrature ; il s'éloigne delà ville où il avait été heureux près de son ami ; mais loin de Bordeaux et partout le suivra la mémoire de l'ami perdu. Pour la chasser , l'agitation des guerres et des voyages, le tumulte des affaires, l'éclat des fêtes , l'enivrement des plaisirs seront sans pouvoir. De là ces imaginations de la mort qui le surprennent parmi les dames et les jeux (2). A tout moment renaît pour lui ce vide qu'il n'est plus en lui de combler :

(4) E$sa%Sf \. I, c. 27 à la fin.

(2)/6trf., c. 49.

«commesieust-ilbienfaicl à nioy! » se (lit-il(4) : auprès de lui personne qui le conseille , qui reçoive ses plus secrets épanchements et le paie de retour (2). Voyaget-il, combien alors cet ami ne lui manque-t-il pas (5) ? C'est une précieuse fortune et de soulagement inestimable, songe-t-ilen soupirant, qued'avoirdansun honnête homme, d'entendement ferme et de mœurs conformes aux vôtres, un compagnon fidèle et affectionné; et quand la vieillesse nous ramène au logis, quel besoin n'en avons-nous pas encore pour nous tirer du monde? C'est pour le service d'une telle occasion surtout qu'un ami sûr s'achèterait chèrement. Pense-t-il, ses plus gaillardes pensées ^ il lui fâche de les avoir produites seul et pour en jouir seul (4). H croit, avec Archy tas , qu'au ciel même et dans ces corps admirables, ouvrage et séjour de la Divinité , il serait déplaisant de se promener sans avoir qui nous accompagne (5); tant un conunerce affectueux semblait chose nécessaire à cet homme né, comme il le déclare lui-même, pour la

(4)£ssats, 1. 1, c. 27.

(2) De là ce cri si vrai etsiprofond : <r.Oh! un amyî » Essais, 1. 111, c. 6. Combien est vraye, ajoute-t-il , celte ancienne sentence : que l'usage en est plus nécessaire et plus douix que des éléments de l'eau et du feu. Ibid.

(3) « limefaictfaulte extrême. » Ibid.

(4) Ibid.; cf. Sénèque, epist. 6 , Ciceron, de oflic, 1. 1, c. 43. [^) Essais, l.lll, C.9.

société et l'amitié (4). Du moins il ne se séparera pas de sa douleur. Elle l'élève à ses propres yeux; elle est sa plus douce consolation , après celle qu'apporte, ainsi qu'il le remarque, u la science de n'avoir rien oublié à dire ; » d'avoir eu avec celui que l'on pleure une parfaite et entière communication (2) : « mon amy (5), s'écrie-t-il , en vaulx-je mieulx d'en avoir le goust, ou si j'en vaulx moins? J'en vaulx certes bien mieulx. Son regret me soulage et m'honore. Est ce pas un pieux et plaisant oflicede ma vie, d'en faire à tout jamais les obsèques. Est-il jouissance qui vaille cette privation? (4) » Aussi l'expérience qu'il avait faite dès sa jeunesse de cette intimité exquise, eniaffriandant^ comme il nous le dit, l'avait-elle dégoûté de toute autre (5). C'est que, délicat jusqu'à l'excès à la pratique des hommes (6), il les lui fallait triés sur le volet (7). Cette image

(1) £ssats, 1. UI, c. 3.

(2)/d.,I. ll,c. 8.

(3) Ce mot, chez Montaigne désigne toujours La Boëtie qu'il n'a pas besoin de pommer.

(4) Essais, 1. II, c. 8.

(5)W., l.III, C.3, etl.U. c. 47.

(6) Lui-même nous dit que pour juger le:^ autres à sa mode, a il les esclairoitde prez ». Ess.j 1. II, c. 17.

(7). C'est à dire choisis entre tous. Essais^ I. III, c, 3; et pour la même expression, F. Pantagruel, 1. lll,c. 30.

accomplie, dont les traits étaient demeurés empreint^ au fond de son cœur , en devait rendre dans l'avenir^ Taccès difficile ou plutôt fermé (4 ).

C'estainsi queFétudedece sentiment, qui donna quelques années de bonheur à Montaigne, éclaire à nos yeux le reste de son existence : bien plus , en nous faisant pénétrer, comme on Ta dit, dans une intelligence plus complète de ses ouvrages, elle forme de ses opinions, de toutes ses pensées un commentaire plein de charme. Je ne m'étonne plus, par exemple, de ces sarcasmes dont il ne cesse de poursuivre la médecine et ceux qui la professent (2); je comprends la guerre implacable qu'il leur a déclarée. La médecine n a pu sauver son ami (5); il ne croira plus dès lors à Fart de guérir : son cœur plus fort que sa raison Ta condamné (4).

Cette émotion , cette vivacité de souvenirs seî^ une

(f)£ssaw,l.III, c. 3.

(2) /cf. V. particulièrement 1. II, c. 37; en outre, 1. 1,c. 23 ;1. III, c. 13. cL] Lettres de Pasquier, XIX, 46. ,

(3) « Us me tuèrent un amy qui valoit mieulx que toats VànX qu'ils sont. » EssaiSj 1. If, c. 37.

(4) Il jugeait avec Platon ((icre/)a6iîc, 1. III,) que « c'est une mauvaise provision de païs que jurisconsultes et médecins ; » 1. Ht, c. 1 3.

des sources de -l'éloquence de Montaigne. Dans son style inégal elle répandra , pour parler avec un habile appréciateurde son génie (\ ), ces images fra[)pantes, ces mouvements soudains , ces paroles de poète qui doivent animer le style de Torateur. Par cette passion , son langage sera impétueux, naturel, pénétrant comme sa douleur. Que dis-je? n'est-ce point elle en grande partie qui a fait de Montaigne un écrivain (2)? C'était en lisant le Cmitr'un qu'il avait appris à connaître et à aimer La Boëtie (3); c'est en publiant les ouvrages dont celui-ci l'a laissé dépositaire , qu'il entre dans la carrière des lettres (4); c'est pour transmettre, pour recommander a la postérité le nom de son ami. Ce patronage d'une gloire qui lui est plus chère que la sieinie, il ne l'abandonnera plus. Il prélude aux

[\) M. Villemain, Discours d'ouverture du. cours d'éloquence française, 18Î2, t. I des Mélanges, p. %1%.

("2) Ne somble-t-il pas Tindiquer lui-même par ces paroles : « C'est une humeur mélancholicjue, et une humeur par conséquent très-ennemie de ma complexion naturelle, produicte par le chagrin de la solitude en laquelle, il y a quelques années, jem'estoisjesté, qui m'a mis premièrement en leste cette rosverie de me mesler d'escrire. » Essais^ 1. II, c. 8, au début.

(4) Auparavant il avait seulement et pour obéir à son père traduit la Théologie naturelle de Raymond Sebonde, (Paris, 1669 in-8.

y. Essais^ l. 11, c. 12.

là

Essais {i) en composant les préfaces des écrits, et plus volonliers encore Tapologie de celui qu'avant tout il brûle d'iminortaliser (2): avec le désintéressement des affections sincères , il s'oublie pour lui ; il n'a d'ambition^ue pour lui (5 j, ou plutôt cette ambition , cette cause ne lui est-elle pas personnelle? « Ce n'estoit pas un autre, dira-t-il, c'estoit moy (4), » Et combien de fois, des vivants même, ainsi qu'il l'observe, neparle-t-onpas autrement qu'ils ne sont? « Certes , si 5 toute force je n'eusse maintenu Tamy que j'ay perdu, on me l'eust deschiré en mille contraires visages (5). » Mais il ne tiendra pas à lui « que le grand homme qu'il a seul

(i) La publication des deux premiers livres des Essais, Montaigne nous l'apprend lui-même, 1. III, c. 9, ne date que de l'an 1580; c'est neuf ans auparavant qu'il avait fait paraître les œuvres de La Boè'tie.

(2) V. ses Lettres. Dans ses Essais même, que de fois Montaigne nous parle de son ami ou s'entretient avec lui ? L'étude comme l'a dit M. de Chateaubriand, Mélanges littér.^ t. XII de ses œuvres complètes, 1829, p. 25, ne nous rend pas, il est vrai, les amis que nous pleurons, mais elle adoucit le chagrin que nous cause leur perte ; car elle mêle leur souvenir à tout ce qu'il y a de pur dans les sentiments de la vie et de beau dans les images de la nature.

(3) Toutes aultres choses tombent en commerce : Nousprestons nos biens et nos vies au besoing de nos amis : Mais de communiquer son honneur et d'estrener aultruy de sa gloire, il ne se veoid gueres. Montaigne, Essais^ 1. 1, c. 41 .

(4) Essais, 1. I, c. 27.

{b)rd. i ni, C.9.

cogneii tout entier (^ ) » ne soit placé dans son véritable rang : tant sa conviction a de puissance , tant son amitié ingénieuse sait varier les formes d'un éloge toujours nouveau et toujours inépuisable.

Ce sont principalement les intelligences et les âmes d'élite qu'il s'efforce de mettre dans les intérêts de son plus ardent désir : c'est aux hommes éminents du siècle , aux organes les plus imposants de Topinion publique qu'il veut faire aimer et embrasser (2) cette mémoire qui ne périra point. A ses yeux les personnes d'honneur et de vertu sont seules dignes de recevoir en garde et de conserver un si précieux dépôt(5) . Par lui la gloire de son ami devient la compagne de toutes ces illustrations : bien plus, il ne craint pas de l'élever au-dessus d'elles (4). Aux de Foix (5), aux de Mesmes , aux L'Hôpital, il affirme, en leur dédiant les œuvres de La Boëtie, quil es toit en (outsiprez du miracle^ que pour

(4) Lettre à M. de Lansac ; cf. Essais, 1. 11, c. 17. {^) Lettre au chancelier de l'Hôpital.

(3) V. Lettre à M. de Mesmes, à M. de L'Hôpital, à M. de Foix.

(i) V, la lettre à M. de Mesmes où Montaigne appelle La Boëtie «le plus grand homme de son siècle » .

(5) V. sur Messire Paul de Foix, un mémoire de Secousse , daîns le recueil de l'Académie des inscriptions, t. XVH , p. 620 ; et sur de Mesmes, les notes de l'édition des Essais donnée par M. Leclerc.

atteindre à la vérité en le louant, il faudrait se jeter hors des barrières de la vraysemblaiice {i). C'est à lui de l'attester, lui qui a eu la bonne fortune et l'honneur de jouir de son intimité la plus étroite; c'est à lui de déposer avec confiance d'une supériorité qu'il semblo impossible d'exagérer par les paroles (2). 11 en est fier « pour sa Guyenne , qui , parmy les hommes de sa robe n'a rienproduictdepareil(5). » Après l'avoir aimé plus que tout ici bas ,. laisser évanouir la renommée de tant de perfections , ne serait-ce pas faillir à son devoir? De tels offices touchaient, il en avait confiance, et réjouissaient encore celui dont le souvenir habitait, dans son cœur, si entier et si vif que la mort n'avait rien pu sur leur commerce (4).

A la sollicitude de la plus tendre amitié nous devons ainsi ce qui nous est parvenu des œuvres de la Boëtie (5) : quant à lui, avec la sévérité qui sied bien aux

(4)^ettreà M. deLansac.

(2) r. Ibid, et lettre à M. de Foix.

(3) Lettre à M. de Lansac.

(4) Lettre à M. de Mesmes.

(5) Michaelis Montani, singularis ejus amici, cura factum est ut non omnis mortuus sit (Boètianus), publicatis aliquot scriptis posthumis qu8B elegantiam miram et sensuum reconditorum acumen sapiunt. De Thou, hist. 1. XXXV, c. ^ 5; cf. Sammarthani Elogia, 1. II.

vrais laienis dans le jugement de leurs productions, il n'avait songé qu'à se préparer par ces ébauches à de plus importants travaux (^). 11 ne trouvait en elles rien qu'il estimât digne de porter son nom (2). On a entrevu dans « ses passe-temps » ce qu'il eût pu faire (5) : outre le mérite distingué qu'ils révèlent, on admirera cette modestie qui, du fruit de ses études, lui interdisait la |>ensée de laisser à la postérité aucun témoignage (4) ; et Ton rendra grâces à Montaigne de n'avoir pas permis que ces richesses qu'il appartenait à la Boëtie seul de dédaigner(5), fussent complètement perdues pour nous, ensevelies dans ce tombeau prématurément ouvert (6) ; d'avoir avec un soin religieux rassemblé tout ce qui se trouvait d'entier parmi ces papiers épars et jouets du vent (7), lorsqu'un coup soudain de la destinée trancha dans sa fleur cette existence si pleine et si vigoui^euse, dont il nous a été donné de connaître, pour emprunter à Montaigne une gracieuse métaphore, « non le vray suc et la moelle, mais seulement Tescorce eties feuilles (8). »

(4 ) Avertissement au lecteur ^ ou préfacedonnée par Montaigne aux œuvres de la Boëtie, 1 571 .

(^)Ibid,

(3) Lettre au chancelier de L'Hôpital.

(4) Ibid.

[o] Avertissement cilè.

(6) Lettre à M. de Foix.

,(7) Ibid.

(8) Lettre au chancelier de l'Hôpital.

Son insouciance à conserver ce qu'il avait écrit égalait sa facilité à le produire. Tout ce qui lui venait à Tesprit, il le jetait sur le premier papier qui lui tombait sous la main, sans autre soin de s'en ménager la possession(>i ) . Aussi, quelle qu'eùtété, pendant l'espace de sept ans, l'attention de son ami à rechercher, à recueillir ces précieux débris, quoiqu'il n'eût pas même, par une sorte de superstition que nous devons honorer, négligé ce qui avait échappé à son enfance (2), la plus grande partie , ça et là dispersée , avait péri (5). Mille et mille fois, du reste, comme il nous l'apprend, avait-il en ses propos ordinaires « veu partir de luy choses plus dignes d'estre sceues , plus dignes d'estre admirées » que celles qu'il put sauver et nous transmettre (4).

La réimpression, assez prompte pour ce temps, des œuvres de loBoëtie annonce le succès qui les accueilli t(5).

(^) A vertissement cité .

(2) Lettre à M. de Foix.

(3) Avertissement cité.

(4) Lettre à M. de Foix. « Si en Taage que je l'ai cogneu plus advancé, »;dit ailleurs Montaigne, Essais, 1. 1, c. 27, «ileustprisuntel desseing que le mien de mettre par escript ses fantaisies, nous verrions plusieurs choses rares et qui approcheroient bien prez de l'honneur de l'antiquité : car notamment en cette partie des dons de nature je n'en cognois point qui luy soit comparable. »

(5) On sait combien alors étaient rares et difficiles lés succès littéraires.

Mais dans leur pubiicalioii ne fut pas compris, d'après la remarque de Montaigne (4), avec les mémoires dont nous avons regretté la perte, le discours de la Servitude volontaire. Lui-même en allègue une raison qui aurait besoin de commentaire : c'est qu'il trouve à ces ouvrages « la façon trop délicate et mignarde pour les abandonner au grossier et pesant air d'une si mal plaisante saison (2). » Dans la suite, la pensée lui vint, lorsqu'il écrivait un chapitre des Essais, d'enrichir son livre en y insérant le Contrun(5). Il voulait offrir en lui un modèle de cette éloquence accomplie qu'il a si bien caractérisée (4), mais à laquelle il se défend d'avoir lui-même aspiré (5). Toutefois il ne réalisa pas ce projet :' à ce morceau il substitua les 29 sonnets dont il fait hommage « à la belle Corisandre(6); » et la cause de ce changement, c'est que l'on avait donné à l'œuvre de la Boêtie

' (1) -avertissement cité.

(î) Ihid. Sainte-Marthe leur fait allusion quand il dit :« Caetera liberius paulo scripta quam ut haec tempora ferre possenl, amicorum consiliolatuere. » Elog, 1. H.

(4) L. III, c. 5.

(5) L. I, c. 54, à la fin; 1. II, c. 17; l III, c. 9.

(6) C'est à dire, à Madame de Grammont, comtesse de Guissen ,* V. à ce sujet les notes de M. Leclerc danç son édition de Montaigne ; au 1. 1, c. 28.

une fausse interprétation, et dénaturé par des applications perfides rintention de l'auteur {i).

Parmi ceux de ses ouvrages que pnblia son ann\ voué à la pieuse mission- de répandre sa gloire, iJ en est un que sa dédicace recommande particulièrement à notre sympalliie , celui qu'il adresse à « madamoi" selle de Montaigne(2),sa femme. » C'est la traduction de la lettre de consolation que Plutarque, privé d'une fllle chérie^ envoie à la mère qui partage sa perte et l'amertjime de ses regrets. Le motif de cette dédicace a pour les cœurs sensibles un tendre intérêt. Montaigne « est bien marry,de quoy la fortune a rendu ce présent si propre à sa femme, et que n'ayant enfant qu'une fille longuement attendue, au bout de quatre ans de nmriage, il a fallu qu'elle l'ayt perdue dans le deuxième an de sa vie : » triste et toucbant à-propos (3).

(1) Ibid.y fin du c. 27. « Parce que j'ay ti-ouvé que cet ouvrage a esté depuis mis en lumière, et à mauvaise fin, par ceulx qui cherchent à troubler et à changer Testât de notre police,., je me suis dedict de le loger icy. »

(2) Les femmes de qualité on les nomme dames, les moyennes, damoiselles, et dames encore celles de la plus basse marche. Essais^ 1. 1, c. 5i; cf. Pasquier, Rccherch. de la Fr,, L VIU, c. 5.

(3) Quil me soit permis toutefois dé remarquer que la tendresse paternelle ne paraît pas avoir été puissante sur Fâme de l'auteur des Esfiais, Il n'a pas pour ses enfants celte vivacité d'affection que

Bon mari, comme il s'était montré bon l^ère(^)et excellent fils(2), (car il veut, avec sa femme, se tenir à la façon du vieil âge et vivre (3) françoise à la* vieille), il appartenait surtout à Montaigne de montrer ce qu'il y a de plus délicat, déplus affectueux, de plus dévoué dans le cœur d'un ami. Chez les Ames privilégiées en particulier, il est Certains sentiments exquis qui se subordonnent et paraissent absorber les autres. Mais aux natures excellentes seules il est donné de les exciter;

l'on attend d'un cœur tel que le sien. Lui-même dit qu'il en a perdu deux ou trois en nourrice, sino*b sans regret, au moins sans fascherie {Essais, 1. 1, c. 40, au milieu. )j Le deux ou trois est odieux. « Ils me meurent touts en nourrice, » remarque-t-il ailleurs avec négligence, 1. Il, c. 8. Aussi il ne peut « recevoir cette passion dequoy on embrasse ]es enfants à peine encore nays [Ibid.) et il nous apprend qu'il K n'a jamais estimé qu'estre sans enfants feust un défault qui deust rendre la vie moins complette et moins contente. » 1. III, c. 9. J'aime bien mieux l'historien, le compagnon de saint Louis, lorsqu'il se représente, après avoir pris la croix, s'éloignant triste du château de ses pères et ne détournant pas les yeux pour le revoir, de peur que le cœur ne lui faillît à la pensée de ses deux enfants. (Mémoires de Joinville, p. 23 del'édit. de Du Gange, in-f».)

(1) Il s'applique lui-mèmo, 1. l, c. 27, ce vers d'Horace , I. 2 , ode 3 :

Notus in fratres aiiiini paterni

(i) L. III, c. 13. On sait qu'il se plaisaifà conserver les meubles gothiques de son père, parce qu'il les avait choisis, et à s'envelopper de son vieux manteau, « non par commodité mais par délices, » disant qu'il « luy sembloit s'envelopper de luv. » Cf . Essais, 1. 1, c. 17; l.II, c. 11, 12, 17, 18; l. III, c. 9.

(3) Lettre de Montaigne à sa femme.

aussi pour lerminer dignement l'éloge de La Boëtie , sufflsait-il de rappeler, avec cet attachement passionné dont il fut l'objet jusqu'à la mort, ce souvenir plus fort que le temps, ce culte respectueux d'une vie désormais solitaire: Car on sait que Montaigne « ne se laissoitpas prendre par les dehors (4); » il pensait que « l'estimation et leprix d'un homme consiste au cœur et en la volonté, que c'est là où gistson vray honneur (2). » L'amertume de ses regrets , loin de s'adoucir avec l'âge , ne devait que s'accroître. Dans son inconsolable douleur, il songeait qu'il n'aurait pas à qui commettre une vieillesse disgraciée et nécessiteuse; qu'il ne pouvait plus se réfugier entre les bras d'une affection solide, vigoureuse et forlunée(5). C'est là ce quiluieûtété bien nécessaire, à lui qui assistait au spectacle lamentable de notre mort publique(4), alors que le repos n'était nulle part et que le jour du jugement semblait venu pour tous (5). Ce souvenir qui s'attache à lui, souvent il cherche à le vaincre, à en rejeter leiardeau. Dans ce but, il appelle à son secours ces passions (6) qui jadis avaient

(4) Lettre à L'Hôpital, vers la fin.

(3)iS:ss(Ms,l. III, c. 42.

(4) Ibid.

(6) • . Neque enim est Dca nescia uostra

Quœ dulcem curis miscet amaritiem....

a-t-il dit avec Catulle, c. 27 du 1. 1.

aussi trouvé place dans son cœur, en compagnie, jamaisen comparaison de l'amitié (^). Impuissants efforts : vainement cherchait-il à tromper ses propres sentiments ; vainement, pour amortir la vivacité de ses regrets, avait-il compté sur le temps, ce souverain médecin de nos passions , comme il le nomme(2) : le temps vaincu ne pouvait rien sur cette douleur. C'est , pour le laisser parler, « qu'un sage ne veoid gueres moins son amy mourant au bout de vingt-cinq ans qu'au premier an, etsuyvantEpicurus, de rien moins (5). » Jusquesur le sol de l'Italie, où son imagination s'échauffe, où il se rêve Romain, la pensée de « ce cher frère, de ce compagnon inviolable(4) » ne devait pas l'abandonner. Cette contrée, dont les ruines éloquentes parlent à son âme, le spectacle de la ville éternelle dans le deuil majestueux de sa grandeur déchue , lui inspirent , il est vrai , de riches souvenirs, de nobles et fécondes idées (5), comme ils avaient inspiré de beaux vers à l'un de ses contemporains (6) : mais il n'a pas en qui les verser. C'est ainsi que son ardeur contenue se tournant contre

(1) Essais, 1. III, c. i.

(2) Ibid.

(3) Ibid.

(4) Lettre de Montaigne à sa femme.

(5) V. en partie. Essais, 1. II, c. 24.

(6) Du Bellay : V. ses antiquitez de Rome.

lui-même , il oublie Rome et son antique gloire, et sa moderne magnificence , et le contraste du présent et du passé pour songer uniquement à son ami : « Je tombay , écrit-il au célèbre d'Os8at(4), dans un pensementsi pénible de M. de La Boëtie, que je feus longtemps sans me raviser, et que cela me fit grand mal. )>

11 y avait dix-huit ans qu'il n était plus! Mais du

moins la providence avait voulu , en lui donnant une seconde vie dans la mémoire, dans les œuvres de Montaigne , propager le salutaire exemple de tant de vertus; perpétuer le souvenir du citoyen dévoué, de r écrivain généreux et délicat, du cœur ouvert à tous les sentiments tendres et honnêtes, de Tami vrai, du graful kamme de bien.

(1) Depuis cardinal; habile négociateur., Montaigne était alors aux eaux de la Villa : F. t. II, p. 175, de son Voyage en Italie.

(Paris, 1T74.)

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