Etienne de Liege
C'est un fait reconnu par les musicologues contemporains que le Liégeois — par ce titre, il faut entendre ce qui touche au territoire de l'ancienne Principauté — a toujours montré des aptitudes marquées pour la musique. Le point de départ de cette renommée universelle n'est pas antérieur à Grétry ; depuis lors, elle s'est singulièrement affirmée avec les Vieuxtemps, les Franck, les Lekeu, etc.
Et cependant, ce n'est pas à partir du XVIIIe siècle seulement qu'apparaissent les premières manifestations, du moins de quelque importance, de cet art qui devait former un «le» plus beaux joyaux de la couronne artistique liégeoise. Nous devons les reporter bien longtemps auparavant, et même remonter jusqu'au jour où, définitivement débarrassée des invasions normandes, vers le Xe siècle, Liège prit conscience d'elle-même et de ses aspirations, et jeta les premiers fondements du futur Etal dont elle serait la capitale.
La première figure musicale, figure des plus originales el des plus sympathiques du V siècle, es1 celle de son évèque et sei-
gneur Etienne. Depuis son règne et jusqu'à la chute de la Principauté, l'enseignement musical ne fléchit pas un instant, mais progressa, au contraire, de siècle en siècle, jusqu'à faire de la ville de Liège un des foyers les plus intenses du mouvement musical. Les écoles monastiques rivalisèrent de zèle avec celles des églises séculières, et la liste de leurs élèves devenus des maîtres forme une chaîne qui, sans solution de continuité, relie le Xe siècle au XIXe siècle. Toutes les branches de l'art musical y ont des représentants autorisés : chant homophone, polyphonie, orchestration, théorie, etc. Son histoire, au pays de Liège, est comme la synthèse de l'histoire générale de la musique.
Les génies enfantés par la Cité ardente ne sont point des météores merveilleux ou des phénomènes isolés, fruits du hasard ou d'une génération spontanée, mais plutôt le couronnement d'efforts collectifs, parfois même de plusieurs générations La coutume de les considérer isolément, sans tenir compte des habiles pionniers qui leur ont tracé la route ou des maîtres qui leur ont facilité la croissance et le développement, conduit souvent à des erreurs d'appréciation et même à des injustices. Autour des astres prodigieux qui peuplent le firmament musical gravitent aussi des satellites remarquables.
Que renseignement de la musique ait joui d'une très grande estime dans L'ancien pays de Liège, c'est incontestable. Nombreuses étaient les écoles où il se donnait; nous pouvons dire qu'il n'étail pas un monastère, pas une église de quelque importance <|ui n'apportât tous ses soins a le développer. Les documents ><mi la pour en témoigner. Bien plus, il n'est pas
un musicien liégeois, compositeur ou virtuose, qui ne -oi t sorti de ces écoles cléricales.
Nous sommes donc dans la vérité en avançant que peu éê villes peuvent se prévaloir d'un passé musical aussi glorieux que celui dont s'enorgueillit la ville de Liège. Au XVIII siècle, l'âge d'or de la musique liégeoise, Liège possédait a elle seule plus de musiciens que tous les Pays-Bas, et son orchestre pouvait rivaliser avec celui de n'importe quel pays. « Voilà ce qui nous manque à Paris », dit un jour Grétry, qui venait de l'entendre à Saint-Lambert, sous la direction du génial Jean- Noël Hamal.
Les théoriciens comme les virtuoses, les facteurs <l instruments comme les librairies musicales, abondaient dans la capitale de la Principauté. Nous pourrions citer cinq périodiques, exclusivement musicaux, publiés à Liège à la lin du même siècle.
Si l'histoire de la musique liégeoise est restée jusqu'ici à peu près inconnue, le jour n'est pas éloigné, nous l'espérons, où les musicologues porteront de ce côté leurs investigations. La cause principale de ce délaissement, nous l'avons signalée ailleurs, est la pénurie des documents. Elle n'existe plii^ aujourd'hui. La bibliothèque Terry, qui renferme des rich< inappréciables et insoupçonnées sur la musique et les musiciens liégeois, a enfin, après trente-cinq années de léthargie, ouvrit largement ses portes aux travailleurs. Grâces en soient rendues a M. Sylvain Du puis, l'einineni directeur du Conservatoire, à
qui reviennent l'honneur et le mérite d'avoil réalise une pareille entreprise.
Ce nous est un devoir, en nrème temps qu'une vive satisfaction, d'exprimer ici aux savants et aux amis qui nous ont aidé de leurs lumières et de leurs conseils, l'expression de notre profonde reconnaissance. Qu'on nous permette de citer en particulier : M. Sylvain Dupuis, directeur de notre Conservatoire ; M. le chanoine Simenon, professeur au Grand Séminaire; M. Joseph Brassinne, bibliothécaire en chef de l'Université; M. Jules Closon, professeur à l'Université, et notre ami J.-M. Houtekins.