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LES PREMIÈRES ÉCOLES LIEGEOISES

Romanœ Ecclesiœ iilia : l'Eglise de Liège porte encore actuellement ce titre, et à bon droit si nous considérons la place remarquable qu'elle tient dans le développement liturgique du culte. Deux solennités universelles lui doivent leur institution : la Sainte-Trinité et la Fête-Dieu, les deux seules d'ailleurs ajoutées au Propre du Temps depuis que saint Grégoire a fixé la liturgie romaine.

L'Église de Liège brille déjà par son enseignement dès le haut moyen âge. Les écoles épiscopales de Poitiers, Clermont, Vienne, etc., et les écoles monastiques de Luxeuil, Fontenelle, Lérins, etc., sont plus anciennes; m;iis à l'aube du X'' siècle, et surtout au XIe siècle, Liège apparaît comme un foyer littéraire parmi les plus brillants de l'Europe (').

Liège n'était à L'origine qu'un neumus leudicum, appartenanl au domaine royal. Ses premiers habitants remontent cependant au delà du Vil' siècle. Au VIII siècle, Jupille, la

(*) G. KORTH, Exposition de l'Art ancien au pays de Luge. (CATALOGUE «.k.vkral. Introduction historique, p. i. Liège, Bénard, 1905.)

résidence des souverains, et Maestricht, le siège du diocèse (*), étaient plus importants.

C'est la mort de saint Lambert qui tira Liège de son obscurité, en suggérant à saint Hubert de fixer sa demeure auprès du tombeau de son saint prédécesseur. Jusqu'au XL siècle, ses successeurs continuèrent à porter le litre d'évèques de Tongres.

De savants historiens pensent que le territoire du pays de Liège devint la propriété de l'évèque, grâce à la libéralité d'un roi mérovingien qui le détacha du fisc royal (2). Sa position, entre deux puissants voisins, lui attira de nombreuses vicissitudes, entre autres celle de passer successivement de la domination française à la domination germanique (3). Ce n'est qu'à la mort du dernier carolingien, Charles le Simple, qu'il échut à Henri l'Oiseleur (925); par là, le pays de Liège, berceau de la monarchie française (4), devint province allemande. Toutefois, l'influence germanique n'y eut pas une giande emprise.

A quelle époque remonte la création des premières écoles du diocèse de Liège? Les documents susceptibles de nous éclairer sur ce point sont rares et très laconiques (5).

iNous sommes renseignés sur l'existence d'écrivains locaux dès avant la translation de l'évèché de Maestricht à Liège. Y

{*) C'est dans cette ville que saint Servais passa les dernières années de sa vie •M mourut le 13 mai 384. Ses successeurs résidèrent indifféremment à Tongres et ;i Maestricht.

(*; Abbé S. Bai.au, Les Sources de l'Histoire de Liège, p. 10, note 1. Bruxelles, Lamerlin, 1903.

(3) Pour plus de détails : D.-B. Pakisot, Le royaume de Lorraine sous les Carolingiens. Paris, 1889; chanoine J. Daius, Histoire du diocèse de Liège, t. I, pp. 194- 230. Liège, J. Demarteau, 1890.

(*) G. Kurth, Clovis, i. 1. p. 88. Paris, Retaux, 1901, 2* édition.

(5) Se basant sur le texte de certaines Vies de Saints du VIe et VII* siècles, dom Pitra «(inclut à l'existence d'une école littéraire à la Cour des rois mérovingiens. {Histoire de saint Léger. Paris, Waille, 1840.) S'il en est ainsi, notre réponse est trouvée; malheureusement, cette conclusion n'a pas rallié beaucoup de partisans.

avait-il alors déjà des écoles instituées? La réponse n'est pas aisée (M-

Tout Je monde admet que les monastères, outre leur propre éeole pour la formation des moines, tenaient des écoles poor externes. Les cathédrales avaient aussi leur Schola pour l'éducation du clergé. Les encouragements prodigués aux unes et aux autres par l'autorité ecclésiastique favorisèrent grandement les études.

Au VIIe siècle, si justement nommé !<■ siècle des saints et au VIIIe siècle surtout, de nombreux monastères s'élevèrent au pays de Liège (2).

Lobbes, « la perle de la Principauté », avait des écoles florissantes au VIIe siècle. Celte abbaye, <jui tint le sceptre <!<■> éludes avant qu'il ne passât à la ville de Liège, nous a conservé le nom du plus ancien écrivain belge : le bienheureux \\><>\ (T800

Vers la même époque, Donat écrivait la vie du patron de son monastère, saint Trudon i1), tandis qu'à l'abbaye de Stavelot enseignait Christian Druthmar, moine érudil dan-- les lettres tant grecques que latines et fort versé dans les Saintes I tures

(') On peut en découvrir un indice d;ms ce groupe de clercs instruits que saint Amand ramena avec lui de Home et qu'il installa à Wintershoven. (Ghesquiéres, Aeta sanctorum Belgii, t. III, p. 349; Migne, /' /... t. CXXXIX, col. I

(2) De 640 à 730, on compte vingt-cinq fondations. Au XII*

Liège comptait quatre-vingt-neuf n dont quarante-six abbayi

sulter : abbé Coenen, La topographie de nos monastères rouans. Leodii m. ; et SUÎV , mars 1921.)

(3) Abbé Bai m. Les Sources. Op. mi., p !.'> ) Pour Li Uuw, t. I. p. 3tf0; li).. Lobbes, son Chapitre ci son Abbaye. Louvain, 1865, t. I. p] ,

et suiv.; .1. Warichbz, L'Abbaye de Lobbes de\ Igines jusqu'à i

l'ihi I 1 il. m S il. WAl \ PDBLIl s l'Ai; M - Ml MBR1 - ES ( OKI BRENCES D'HISTOIRI ET DE PHILOSOPHIE DE L'UNIVERSITÉ DI LOUVAIN, fascicule XXIV. I.umain. I

(') Mabillon, LA. SS. ". S. /•' . aec. II. pp. I0i3 et suiv.-. Balai / s (Op. cit., p. 49.)

(s) Lsbon, Notes sur Christian deStavelot, dans Revue d'Histoire rcclbsiasi i. I\. pp. 191-496. L,ouvain, 1908; h -h Brouwbrs, Christian Druthmar, Bulletin de i a Soi [été verviétoisb d'Art bi d'Histoire, t. I, pp. 84-1 i" ; P. Féguenne.

La première moitié «lu IXe siècle est peut-être en apparence la plus insignifiante pour l'histoire intellectuelle du pays de Liège, alors qu'elle est partout ailleurs une époque de progrès et de renaissance littéraire (*). Est-ce à dire que tout mouvement des études fut interrompu? Nous ne le pensons pas. Les invasions des Normands expliquent suffisamment la pénurie des documents parvenus jusqu'à nous. Ce sont des remaniements de Vies de Saints, comme la Vie de saint Servais (2), retrouvée par Kurth, et celle de saint Hubert, remaniée par Jonas d'Orléans (3) ; ouvrages écrits dans un but d'édification, sans aucune prétention littéraire ou historique.

A cette époque, Liège est surtout illustre par la qualité de ses évêques, qui, non contents de développer les écoles, se faisaient encore un honneur d'y enseigner en personne. Citonsen quelques-uns : Agilfrid (768-787), Gerbald (y 810), secrétaire et chancelier de Charlemagne avant son élévation au siège de Liège. Plusieurs de ses lettres sont parvenues jusqu'à nous et en particulier celle qu'il adressait à son clergé en faveur des études (4). Hautgar appartenait à la plus haute noblesse. Conseiller et ami de Lothaire 1er, il s'intéressa beaucoup aux lettres et aux arts, auxquels, du reste, il s'entendait fort bien. C'est à sa cour que Sedulius, le « nouvel Orphée, le Virgile de Liège », et ses compatriotes irlandais vinrent chercher un asile vers 843 (5).

Au dire du baron de Ileitïenberg, « Sedulius fui probablement

(') Pir.KNNE, Sedulius de Liège, dans Mémoires couronnés par l'Académie koyai e db Belgiqi k, i XXXlll, 188-2. Tiré a part, p. 3.

(') Ih'it.r biographies inédites sur saint Servais, dans Bulletin de la Société d'Art bt d'Histoire du diocèse de Liège, t. I, pp. 213-270. Le Père de Shbdt en ,i donné mu- édition critique dans Analecta Bollandiana, t. I, p. 94. Bruxelles, 188-2.

I t. .SS. Novemb., t. I. p. 806.

(*) Mai. iim. et Dukand, Amplissima Collectif), t. Vil, p. 15; Haktzueim, Concilia Germama, t. I, p. 359; Jafke, Monuinenta Curolina, t. IV, p. 379.

(5) I'ihenne, Seiulius. (Op. cit., p. 41)

un des maîtres <Je l*éeole de la cathédrale l). On peut, en tout •cas, le citer comme « un des promoteurs du mouvement intellectuel liégeois (2) ».

Francon ("J- 901) appartenait à la famille carolingienne (3). Sedulius nous dit qu'il fut l'ami, peut-être même l'élève de Drogon, évèque de Metz (4). Il étudia, c'est certain, à l'école •du Palais, et eut pour maître Mannon. Sous son épiscopal les études furent aussi florissantes que le permirent les invasions normandes (5).

A F rançon succéda Etienne, une des plus belles ligures liturgico-musicales du moyen âge.

Arrêtons ici notre énumération. Le commencement du Xe siècle nous apparaît comme le point de départ d'un nouveau mouvement littéraire et musical. A partir d'Etienne les écoles prennent un essor si remarquable que bientôt, de l'honnête moyenne où elles se trouvaient, elles s'élèvent au-dessus de toute comparaison avec celles de la Lotharingie, pour occuper une des premières places parmi les centres littéraires de l'Europe . Moins d'un siècle plus tard, la ville « nourricière des hautes études était appelée par un écolâtre, liégeois il est vrai, du nom Qalteui d'« Athènes du Nord, la fleur des trois Gaules » (7).

(*) Annuaire de la Bibliothèque royale de Bruxelles, année 1843, p. 87. Tel n'est pas l'avis de Stallaert et Vanderhabgbn, De l'instruction publique, dans Mémoiri s

COURONNÉS PAR L'ACADÉMIE ROYALE DE BELGIQUE, t. XXIII, p. 34, note 2.

(*) Pirenne, Sedulius. (Op. cit., p. 7.)

(3) Voir le diplôme de Chaules le Simple, dans Monumenta Germaniœ histarica (M. G. H.). Poetae latini aevi carolini, t. III, p. 199.

(*) Ibid., p. 185.

(5) Il nous semble superflu de réfuter les assenions des auteurs qui qualifient Francon d' « habile musicien ». lis l'ont confondu avec ^hi boni Ml siècle, p, Wagner tombe dans une erreur analogue lorsque, emboîtant le pas i Gerbert [De Canin, II, 32], il lui prête « une grande activité liturgique •■. Origine et développement du chant liturgique, traduit de l'allemand par l'abbé BOUR, | Tournai, Desclée, 4904.)

(a) G. Kurth, S'otger de Liège, p. 296. Paris, Picard, 1905.

(7) Gozechin dans sa lettre à Valcher dans Vêlera an ileeta, p. 138. Mu.m . P. / . t. CXLIII, col. 888.) Lisez encore l'éloge qu'en t'ait un moine de Saint-Gall. (ESKhahd, M. G. //. Scriptorcs, t. VI, p. 853.)

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