‹ Etienne de LiegeChapitre 17 sur 46 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Office de la Sainte Trinité.

Sa genèse.

L'institution de la fête de la Sainte Trinité, malgré son intérêt général, n'a pas été l'objet d'une étude complète. Les points les plus essentiels concernant et son institution et l'auteur de l'ofïice n'ont pas encore été définitivement résolus. Nous apportons au débat certains détails inédits qui, à notre humble avis, jetteront une lumière presque complète sur la plupart des questions qui se rapportent à cette fête. A cette lumière, la figure d'Etienne brillera d'une nouvelle clarté.

La fête de la Sainte Trinité, élevée par S. S. Pie X au rite double de première classef1), ne remonte pas à une très haute antiquité; elle n'est même pas comprise dans la série des fêtes dites de « dévotion traditionnelle » (2). C'est qu'en effet, elle manque absolument des éléments propres à motiver son érection. « Une fête est le monument d'un fait accompli dans le temps et dont il est à propos de perpétuer le souvenir et l'intluence ; or, de toute éternité, avant toute création, Dieu vit et règne, Père, Fils et Saint-Esprit (3). » Son objet, au contraire, est une vérité essentiellement dogmatique qui, au lieu d'être présentée sous la forme sensible d'un événement, — par exemple, le mystère de l'Incarnation manifeste par la scène de l'Annonciation pt le tableau de la crèche de Bethléem, — s'offre à notre dévotion

(' Déeret « t'rbi et orbi » de la S. C. des Rites du 24 juillet 1911 ; décret du 18 juillet 1911.

unification de ce terme : R. Harscoim. Dévotions traditionnelle*, dans Questions LITUBGIQUBS. Louvain, octobre 1911, p. 464.

(s) Dom GuÊBANGSR, Année liturgique, « Le temps après la Pentecôte», 11, p. 119.

sous une forme abstraite, sans prise d'aucune sorte pour les sens. Tels sont les motifs de la tardive institution de cette fête dans l'Église universelle. Les obstacles opposés à son développement et la résistance rencontrée à Rome pour son admission au répertoire officiel étaient donc assez fondés.

Parmi les auteurs modernes qui se sont occupés de cette solennité, les avis sont partages sur ce qui concerne son institution, comme également sur la personnalité de l'auteur de son office. Quelques-uns hésitent à en attribuer la paternité à Etienne ou à Hucbald (*), d'autres attribuent la composition de l'office à Etienne, mais se taisent sur l'institution (2). Dom Beauduin, dans un article substantiel, reconnaît à l'évêque de Liège une grande participation au développement du culte de la Sainte Trinité, mais émet une opinion défavorable sur son origine liégeoise f3). Prenant position à notre tour, nous chercherons à prouver les deux points suivants, savoir : a) la fête de la Sainte Trinité doit sa fondation à l'évêque Etienne et à son successeur immédiat Richaire; b) la composition de l'office, tant au point de vue littéraire que musical, est l'œuvre exclusive d'Etienne.

Par office nous n'entendons point la série complète des cérémonies et des chants qui composent cette fête : nous attribuons à ce vocable le sens que les chroniqueurs du moyen âge donnent à officium nocturnum e( qui pourrait se définir : l'ensemble des prières, des chants et des cérémonies dont se composent les heures du jour et de la nuit. Il a comme synonyme le substantif historia, qui tire sa signification probablement des textes

(«) BXuifER, Histoire du Bréviaire, p. 356 du t. I ; Blume, S. J., Offices liturgiques rïmés du moyen âge, p. 138, cité par P. Wagner, Origine. (Op. cit., p. 299.)

f* l'aléographie musicale, t. IX, p. 40; Ulysse Chevalier, Poésie liturgique du moyen âge. Paris, Picard, 1893, p. 98 ; M«r Battifol, Histoire du Bréviaire, 2« édition. Pans 1895, p. 205; A. Gastoué, Le Graduel et l'Antiphonaire romains (0i\ cit., pp. 88-90).

(•"•) Dom Beauduin, Office de la Sainte Trinité, dans QUESTIONS LITURGIQUES, 23 mai 1912, pp. 380 et B»iv.

extraits des livres historiques et sources analogues. Ces deux termes n'apparaissent point avanl la fin du l\' siècle, «lu moins avec le sens que nous lui prêtons ici. La Messe n'est donc point

comprise dans ces expressions pour la raison que l'habitude de composer de nouvelles messes était déjà perdue depuis longtemps. Il faut remonter jusqu'à la fin du \ III siècle pour en trouver un exemple, el encore cette messe n'est-elle qu'une adaptation plus ou moins heureuse d'un texte ancien sur des mélodies anciennes qu'Âlcuin exécuta en l'honneur précisément de la Sainte Trinité (1).

En cenlonisant cette messe. Àlcuin désirail venir en aide à la piété des piètres dont l'instruction littéraire et religieuse était très rudimentaire. Le Misse/ qu'il composa dans ce !>ut était une œuvre de dévotion privée, sans aucune prétention à devenir officielle. Outre la messe précitée, il comprenait encore une série de messes votives réparties sur chacun des jouis de la semaine (2). C'est ainsi que la messe de la Sainte Trinité était fixée au dimanche. Quant à arguer de ce fait pour conclure, comme dom Beauduin (3), à l'établissement de la tête de la Sainte Trinité, il y a de la marge. Nous y voyons une simple coïncidence ri non un rapport de causalité. Autant avancer, pour être logique, que la messe du mardi : de V Spiritu; du

vendredi : de StaCruce; du samedi : de V' Maria, du mê

Alcuin, eurent comme conséquence l'institution des fêtes de la Pentecôte, de la Sainte Croix, de l'Assomption de la Vi. , La chronologie, il est vrai, condamne une semblable conclusion; toutefois, son témoignage renforce singulièrement notre raisonnement. En voulons-nous une autre preuve? Nous la trouvons dans cette demande de l'évêque Caturphius, s'adres-

(') Kilo fut composée entre 781 l'après Vauin : Mémoires de l'Aca

Inscriptions et Belles-Lettres, I"1 série, l. II. pp. ti-J 4-037. Pour la partie musicale : A. Ummi i . / , Graiuel ,-/ l'Antiphonnire romains. Op. cit., pp. 90-91.)

Sur l'œuvre d'Alonm el en particulier sur son Missel : Dieu nnai tlom Cabiioi . [Op. or., t. I, col. 1075-1080

(■) I I I II s<unic Triniti . Op. cit., p. H

sant à Charlemagne pour l'engager à instituer une fête en l'honneur de la Sainte Trinité (*). C'est donc que la messe n'avait aucun rapport avec la fête à cette époque. Nous ignorons la réponse du monarque; il y a tout lieu de croire qu'elle fut négative, car nous n'en trouvons aucune mention dans les écrits du temps. Est-ce à dire que nous nions formellement toute influence de l'œuvre d'Alcuin sur les mobiles qui engagèrent Etienne à instituer cette fête? La preuve manque; nous n'avons même pas le plus léger indice à ce sujet; néanmoins, le fait n'est pas en lui-même invraisemblable.

Voici, dans un autre ordre d'idées, un nouvel argument pour appuyer notre point de vue. Nous voulons parler des livres liturgiques dont le témoignage peut être invoqué avec succès. Les graduels antérieurs au Xe siècle, et d'autres, postérieurs à cette date, mais écrits avant l'acceptation de la fête de la Sainte Trinité, portent la rubrique suivante : Missa de Sancta Trinitate, alors que les manuscrits composes après cette adoption se servent de la firme In festo S'ae Trinitatis. Pourquoi cette distinction? La raison est simple et découle tout naturellement, tel l'effet de la cause, comme conséquence de la création de la fête de la Sainte Trinité.

Nous ne pouvons donc point nous rallier à l'opinion de dom Beauduin, qui altribue ce changement de titre à l'habitude, prise insensiblement, de considérer le dimanche où se célébrait la messe votive de la Sainte Trinité comme le jour de la fête (2).

Nous croyons superflu de réfuter les nombreuses erreurs qui se trouvent dans le Mitrale au sujet de l'origine de cette fête (3)

(») Epist. Caturphiiad Carolum M. : Martène, De antiquis Ecclesw ritibus, t. 1. p. 541; rééditée en dernier dans le M. G. H., Epist. Karoli aevi, t. H, p. 501.

(*) O/fice de la Sainte Trinité. (Op. cit., p. 381.)

(3) Migne, /'. /,., t. CCXIII, col. 386. Voici le passage en question : « Officia Trinitatis Alcuinus invenit; temporibus namque Attilae, qui Christianos tlagellavit, et omnia fere volumina professionis Christianae destruxit, Alcuinus magister Caroli historiam de Trinitate composuit, responsoria scilicet et antiphonas, missam et

et que, peu après, Durand <Je Mende fait siennes. Ces deux

auteurs ont-ils puisé à la même source vicieuse, ou le rédacteur du fiational s'est-il contenté de copier servilement l'œuvre de l'évèque crémonais? Cette dernière hypothèse nous paraît la plus probable. Il se pourrait également que, se basanl sur la haute antiquité de la Préface de la messe de la Sainte Trinité, ces auteurs eussent conclu de là à la coexistence de la fête.

Chose étrange, moins d'un siècle après la mort d'Etienne, la tradition liégeoise avait déjà complètement perdu le souvenir de ce que son éveque avait fait pour propager la dévotion envers cet auguste mystère. Sans la découverte fortuite d'un monument d'une importance capitale, la lumière ne se serait jamais faite sur ce point, et l'église de Liège aurait perdu à tout jamais un de ses plus beaux titres de gloire. Ce précieux document revêt un caractère indéniable d'authenticité, car il émane d'un historien local dont le témoignage mérite toute notre confiance. Il s'agit du mandement de Richaire, insère par Anselme dans sa Chronique des Évêques de Liège. Le passage mérite d'être cité en entier :

« En taisant les choses incertaines [qui lui sont attribuées], on peut assurer qu'Etienne est l'auteur des répons qui sont chantés [en l'honneur] de La Sainte Trinité, fait que nous ignorions, croyant ce que la renommée rapportait, qu'un certain Hucbald, que nous ne connaissons pas davantage, en était l'auteur; niais il y a de cela une dizaine d'années, en déroulant certaines chartes d'une bibliothèque, contre toute

sequeniiam ; fecit etiam historiam de sancto Stephano, quas ambas obtulit \ ei Papae, qui respuit illam de Sancta Trinitate..., etc. » (Lib. VIII, cap. I.) La confusion

urait être plus complote. Durand renchérit encore sur ce texte en ajoutant : Il but savoir que saint Etienne, évêque de Laodicée, a composé les Office

ntf Trinité et de V Invention de saint Etienne. » {Rational, <-ap. XIV, L'auteur, a moins que ce ne soit simplement l'éditeur, a confondu apparemment Laodtemtit avec Leodicensis, Laodicée au lieu de Liège. Toutes les éditions que nous avons consultées portent Laodicée, même celle de Ch. Barthélémy, Paris, Vives. 1854, t. I, p. 320.

attente, il s'en trouva une exécutée par le dénommé Richaire, successeur du vénérable Etienne précité. Nous avons cru utile de reproduire dans notre ouvrage le contenu [de ce document], afin qu'il fût pour tous et pour chacun un témoignage de la vérité du fait.

» Copie du mandement dans lequel Richaire établit qu'Etienne est l'auteur des répons de la Sainte Trinité.

» A tous les adorateurs de la Sainte Trinité, Père, h'ils et Saint-Esprit, le Père, vrai Dieu par lui-même, le Fils, vrai Dieu engendré par le Père, et le Saint-Esprit, vrai Dieu procédant du Père et du h ils [ces trois personnes formant] non pas trois Dieux, mais un seul Dieu. Richaire, évèque de Tongres : Que la grâce et la paix soient avec vous de la part de Dieu le Père, de Jésus-Christ son Kils, Noire-Seigneur, et du Saint-Esprit .

» Lorsque se présente à nous une occasion qui peut être de quelque utilité à votre bien spirituel, il nous incombe le devoir de vous en instruire au plus tôt. Pour celle raison, nous portons à la connaissance de Ions les fidèles [de notre diocèse], tant présents que futurs, que notre prédécesseur, le vénérable Etienne, s'était appliqué à composer un office complet en l'honneur de la Sainte Trinité, tels que les répons et les antiennes de [l'otïice| de nuit, du matin et du soir [le toui accompagné] d'un cliani très agréable. [Certainement] qu'en rendant un tribut particulier de louanges à la gloire de l'Etre auquel on ne peut rien ajouter et rien retrancher, parce qu'il esl Celui qui est, qu'il esl l'Etre par essence, l'Etre éternel, pour qui être et comprendre ne sont qu'une même chose, [Etienne] avait en vue son bien particulier et celui de ses

ouailles.

Aussi, fermement décidé à suivre le louable exemple donné par notre prédécesseur, nous nous sommes empresse de faire élever au lieu où il repose, dans l'église Sainl-Lamlierl. un petit oratoire dans lequel nous avons édifié un autel dédié à la Sainte Trinité, quoique notre Dieu et Seigneur, vraie et eler-

nelle Unité, substantiellement uni au Fils et au Saint-Esprit, reçoive partout les humbles hommages de tous ses adorateurs. »

Suit la donation d'un certain capital donl le revenu est destiné à subvenir aux frais du luminaire »'i autres dépenses occasionnées par la célébration de cette fête. l'ui^. I acte conclut ainsi : « Donné à Liéjje le l(i des calendes de Décembre de l'année {X'rl. V" indiction, la onzième <lu roi Menu, très glorieuseiiieni régnant » (* |.

C'esl pour suivie L'exemple édifiant de son prédécesseur el achever l'œuvre que la mort avait interrompue, que Richaire promulgue son mandement, et c'est en témoignage de reconnaissante admiration qu'il élève sur son tombeau L'autel de la Sainte Trinité. Si nous comprenons bien le sens de ce document, Richaire aurait élevé dans l'église Saint-Lambert, outre

(*) « Exemplar testament!, in quo lestaïur Richarius, Stepbanus condidisse responsoria de s • Trinitate.

» Omnibus sanciam Trinitatem confitentibus, Patrem el Fitium, et Spiritum Sanclum; Patrem, plénum Ueum in se, Filium, plénum Deum a Pâtre genitum, Spiritum Sanctum a Paire l-'ilioque proeedentem ; non tamen très I1 inura

Deum : Richarius Tungrensis ecclesiae episcopus, gralia vobis et pax a Deo Pâtre et Filio ejus Uomino nostro Jesu Cbcisto el Spirilu Sanclo.

» Si aliquid utilitatis, vel fructifications in ecclesiasticis rébus nobis coram ordinare valeamus, quantoeius accelerare debemus. [deirco noverit industria tideliiiin tam praesentium quaiuque fulurorum, quod venerabilis vir prae[de]cessor Stephanus, in honore Sanctae Trinitatis, quaedam responsoria cum antiphonis nocturnalibus, sive matutinalibus neenon vesperlinalibus, lotumque ad pi. ne oflkium dulcissimae modulationis stabilire curavit, credens sibi suaeque ecclesiae liquido prufuturura, si illi débitas laudes specialim ferret, cui addi nihil, vel minui polest; quia semper est quod est. oui proprium est quod srmpitemum ■ m idem es-l vivere et inielligere.

» liane quoque semitam vestigii suprascripli Hrmiter ineedentes, curavimus quoddam oratorium m ecclesia S1 Lamberti, ubi ipse quiescit, stiuere, atque in eo allait- struentes, quamvis a cuoctis tidelibus Deus et Domin ts, vera el semp Unitas, m subslancia u bique fideliter adoretur, quod una substancia est Pater et Filius et Spiritus Sanelus, tamen in honore ipsius sanctae rrinilatis dédient daus.

» ... Actum est hoc Leodii sub die decimo sexto kalendas D< inno

l'autel de la Sainte Trinité, un certain oratoire ou chapelle. Or, de quel oratoire s'agit-il ici? La réponse n'est pas aisée ; depuis cette date, l'église, bâtie par saint Hubert, eut à subir deux nouvelles reconstructions; de plus, les renseignements que nous possédons sur la topographie de chacune d'elles sont loin de nous satisfaire. Peut-être la solution nous est-elle fournie par ce passage de Rurth (l) : « Il est permis de croire que lorsqu'en 93:2, Richaire fonda l'autel de la Sainte Trinité, il bâtit le chœur occidental pour abriter le nouveau culte ». Pour ne point entrer trop loin dans le domaine de l'hypothèse, nous arrêterons là nos investigations sur ce point. Qu'il nous suffise de constater qu'une marque d'estime aussi flatteuse décernée à Etienne par ses contemporains nous incite à croire que la dévotion à l'auguste mystère de la Sainte Trinité dut être favorablement accueillie par ses diocésains et nous aide à comprendre <|ii**!<|ii** peu la prompte diffusion de cette fête.

Après ce que nous venons d'écrire, nous ne voyons pas fort bien la participation prise par Hucbald de Saint-Amand, d'autant

Domini nongentesimo tricesimo secundo, indictione quinta, régnante Henrico rege gloriosissimo anno undecimo. »

Anselme, Gest. pontif. Leod. M. G. II., Scriptores, t. VII, p. 200; Martène et Durand. Ampl. Coll. (t. IV, col. 840 et 857).

La coutume d'élever des autels à la Sainte Trinité se répandit rapidement car nous voyons, en 970, Richard sans Peur, duc de Normandie, le restaurateur de l'abbaye de Fécarap, dédier à la Sainte Trinité, l'église du monastère. Cité par De Vaux, op. cit., t. I, p. 704. Un peu plus tard, l'abbé de Saint-Hubert, Thierry (f 1086), fait élever un autel à la Sainte Trinité, lequel, à l'instar de celui de Liège, est érigé sur le tombeau du patron de l'église. (Hobaulx de Soumoy, Chronique de Saint- Hubert, op. cit., pp. 53 et 242.)

(') Ki ni h, Notger (/-■ Liège. (Op. cit., Appendice, p. 39.) Sur la question des deux chœurs de Saint-Lambert. (Idem, ibid , pp. 31 et suiv.) Cet autel survécut à toutes les nouvelles constructions; nous le trouvons encore au XVIIe siècle, lorsqu'à la suite d'un coup de foudre, la chute de la rosace lui occasionna d<> graves détériorations. (J. Demarteau, dans Bulletin de la Société d'Art et d'Histoire du diocèse de Liège, t. VII, p. 29; Van DEM Steem DE JehAY, Essai historique sur l'ancienne cathédrale de Saint-Lambert. Liège, 1846, p. 21.) C'est sur cet autel qu'était déposé l'étendard de saint Lambert, qui, plusieurs fois, conduisit les troupes liégeoises à la victoire.

moins que les chroniqueurs les pins sérieux eux-mêmes plaident uniquement en laveur d'Etienne : Annaliste Saxon . Sigebert de Gembloux (2), Gilles d'Orval . annaliste < I * * Saint-Bertin Chronique de Marchiennet , Wicrologue

En poursuivant L'étude des questions soulevées par l'institution de celle fête, nous verrons que tous les documents <|in »'\ rapportent confirment ce point de vue et renforcent singulièrement notre tbèse.

Son extension.

Partie de Liège, la fête de la Sainte Trinité s'étendit d'abord dans les pays limitrophes; moins d'un siècle après son institution, elle avait pris un tel développement que >a solennité se célébrait jusque dans les régions les plus éloignées où l'on suivait la liturgie latine. Remarquons en passant, pour} revenir plus loin, que cette efflorescence merveilleuse s'épanouit -;m^ l'appui de l'Église mère : Rome; disons mieux, ce lut malgré elle, presque contre elle.

Quelles turent les causes d'une extension aussi rapide ? L'une des principales, à notre avis, est le prestige dont Liège jouissait aux V et XIe siècles, surtout depuis la vigoureuse impulsion donnée par Notger, tanl dans le domaine politique que dans celui des belles -lettres el de la religion. Cette époque est, en effet, l'âge d'or de la nation liégeoise el en premier lieu de ses écoles, qui brillèrent d'un éclat qui ne fut plus jamais égalé. .Non seulement Liège tenait la tète du mouvement intellectuel des pays environnants, mais peut-être de L'Europe entière

M. i.. H., Scriptores, t. VI, p.

mica anno !><>.'>. (Mignb, /'. /... t. CLX, col. \lr>.) 1 M. '.. II.. Scriptores, t. XXV, :

1 HuLTtffl! ri Durand, Thésaurus anecd., t. III.

Kukk, /' /.. t. r.xxxil. col. 887.

' li'KM, il'id.. t. CLI, col. 1019.

(7) Kcrth, Sotgerde Liège. (Op. cit., |>. 296.)

Des points les plus éloignés, de l'Espagne comme des pays slaves, chez les Anglo-Saxons comme chez les Germains, de partout s'élevaient des voix pour proclamer l'excellence de son enseignement, le savoir profond de ses maîtres, la cordiale hospitalité de ses habitants. Aussi les élèves accouraient-ils de toutes parts à cette source de sapience (M. De retour dans leur patrie ils introduisaient les coutumes liégeoises, qui les avaient tant captivées. Ces nouveautés étaient acceptées avec d'autant plus de satisfaction que leurs promoteurs occupaient généralement une place honorable dans la hiérarchie civile ou religieuse.

Parmi les étudiants étrangers qui fréquentaient les écoles liégeoises de ce temps, citons quelques célébrités : Ragimbold (2), grand écolàtre de Cologne. Le fameux Biunon (3), évèque de la même ville, aimait à se dire l'élève de Rathiek. Citons aussi ce chanoine de Saint-Martin de Tours, délégué par ses collègues, en 1050, auprès du pape Léon IX, pour excuser Bérenger de son absence au concile de Verceil (4); Sigfried (5), abbé du monastère de Tegernsée, en Bavière, et Cos.me (?) de Prague.

.Nous passons les maîtres liégeois qui, comme Alger, Warin, Durand (7), etc., allèrent enseigner à l'étranger, soulignant au

(') « Legiam religione et studio litterarum prae aliis quas novi orbes luculentissime décora lam » déclare l'évêque 'le Barcelone à des pèlerin? liégeois en iO.*J6. (Ki uni. op. cil . p. t!97. mit'' i.) Ekkehard de Saint-Gall écrit encore a la «laie dn 1117 : « Studiis etiam litterarum prae céleris adprime famosa. » (M. o II.. Scriptores, t. VI, p. 253. Voir aussi l'éloge de Mabdllon, Vetera analecta, p. 43'.).

(2) y»iiccs et extraits de la Bibliothèque nationale, t. XXVI, '1e partie, pp. 522-331. Lettres l\ p| VI, Paris, 1901; Balau, Les Sources, (Op. cit., p. 155.) •"i Km m. Notger il,- Liège, op. cit . p. 254.

(l J.-E. Lessing, Berengarius Turonensis, 1770. p 124; Sldenoorf, Ikrengarius Tunmensis, 1850, p. i0-<; Kimn. op cit.. pp. 150-151

(s) l'i /. Thésaurus an ,/.. t. VI. p. 241, Augfbourg 1729.

(c) Watti nbach, Deutschlands Gfschirhtesquellen, t. II. p. -203; Chromca Baemorum. dans M. <; II.. Scriptores, t. IX. p. 130.

(7) JIabillon, Vetera analecla, p. 383.

passage le nom d'Hubald, élève de Notger et premier maître de renom de l'école Sainte- Geneviève de Paris

Parmi ceux qui parvinrent à oecuper un siège épiscopal, nous mentionnerons âdblbod ! , évèque d'I trecht; Mezhxhi évêque de Toul, et Haymor ; . évêque de Verdun, tous trois élèves de Notger.

RoTiiAitD, évêque de Cambrai, el Erluoi, -<m successeur, avaient aussi fréquenté les écoles de Liège De même

IIi.kmw (6) de Prague, Maurilius : <!•' Kouen. Enfin, pour terminer, mentionnons l'archidiacre liégeois : Frédéric, fils «lu duc <le Lorraine Golhelon, qui, sous le nom d'Etienne I\. ceignit la tiare pontificale

Cette énuméralion, volontairement 1res incomplète, des personnages illustres sortis des écoles de Liège, esl an témoign éloquent de la grande renommée de celles-ci. 11 est plus que probable, pensons-nous, que la fête de la Sainte Trinité, de création relativement récente et célébrée à Liège avec tant de solennité, dut attirer l'attention des oombreux étudiants établis dans cri ic ville. Lorsque, plus tard, ces mêmes étudiants furent revêtus des dignités ecclésiastiques, il> établirent dans les églises de leur juridiction le culte de cet auguste mystère, si avantageux au bien des âmes, ainsi qu'ils avaient eu l'occasion de l'apprécier eux-mêmes.

(') Histoire littéraire de France, t. VI, p. 33: KoBTH, op. cit.. p. -1V1 : Hai.ai. op. cit., p. 149.

(*) Auteur d'un traité sur la musique. (Gerbert, Scriptores, \. I. p. 303; Mii.nk. /'. /.., t. CXL, col. 1109.)

(s) Gesta épis. Tullensium. (M. G. II.. Script ores, t. V11I. pp. •;.;:-! et suir. ; J. Daris. Càrtulaire de Saint- Barthélémy, dans Notices historiodbs, t. VI. p. 178.

(*) Hugo Flayiniai knsis, Chronicon (M. G. H.. Scriptores, t. VIII. p. 341); Geste épis. Yirdun. (M. G. II.. Scriptores, i. IV, pp. 47 et SU

(s) Gesta pont if. Camerac. M. <.. H.. Scriptores, t. VII, p. i\S.)

(*) Waïtbnbach, Deutschlands Geschichtsquellen. (Op. cit., t. II. p. -203.) Histoire littéraire (Op. cit.. t. VII, p. 587 : Hignb, /'. /... L CXI III

(8) Sigebert, Chronici ad annum II M wi ./'./. I U //

littéraire. (Op. CIT., t. Ml, p. 480.)

Parmi les propagateurs de cette dévotion, se trouve Léofric, cité par Balau (*) parmi les élèves de l'écolàtre Wazon. Il est certain qu'il poursuivit ses études en Lotharingie (2). A peine monté sur le trône épiscopal d'Exeter, il s'empressa d'introduire certaines coutumes étrangères aux Églises d'Angleterre et parmi celles-ci, la fête de la Sainte Trinité (3). C'est du moins la déduction que nous tirons de la présence de cet office dans son CoUectaneum. 11 faut remarquer que ce recueil n'était pas un ouvrage destiné à orner les rayons d'une bibliothèque, mais bien à jouer un rôle actif dans la liturgie. Or, parmi les rares offices étrangers à la liturgie nationale renfermés dans cet ouvrage, se trouvent précisément ceux de la Sainte Trinité et de saint Lambert, indices précieux en faveur de la sympathie de l'auteur à l'égard des usages liégeois (4).

Des églises séculières, la fête de la Sainte Trinité passa rapidement dans les monastères. Bernon de Reichenau, l'un des plus savants lilurgistes de son temps, travailla ardemment à son expansion (5).

Les conciles, à leur tour, voulurent participer à sa diffusion, quoique dans une limite assez restreinte. Ainsi celui de Seligenstadt, en Allemagne, tenu en 1022, condamna la dévotion mal entendue des personnes qui désiraient tous les jours la messe de la Sainte Trinité, mais il se montra favorable à la célébration de la fête (6).

(*) Les Sources. (Op. cit., p. 150.)

(*) « ... apud Loiharirgos altus et doclus », nous dit l'auteur des gestes des évêques d'Angleterre, dans Sa VILE, Reivm arglicarum. Scriptores, 1596, f° 145 v°.

(5) Ce n'est dore pas, con.me l'écrit dom Giéranger, « au glorieux martyr saint Thomas de Cantoibéry qu'est dû l'établissement de cette fête en Angleterre ». (Année liturgique, « Le Temps apiès la Pentecôte», I, p. 121.)

(i) Dans fen m;gistial tuviage : Monvn.enti Vaticani de Paleograpa Musicale latina, t. II, planche 227, Leipzig, 1913, Bannister donne une reproduction du f° 78 i° de ce manuscrit.

(») Histoire littéraire, t. VII. p. 575; Pkz, Thésaurus anecd., t. IV, col. 53. C'est lui l'auteur du fameux Tonarius, si important pour la tonalité grégorienne. (Gerbert, Scriptoref, t. II, p. 61 ; Covssemaker, Scriptores, t. II, pp. 1 et suiv.)

(6) IIahi oi IN, Act. Concil., t. VI, can. A, p. 830.

L'église de Rouen, qui se flatte, à juste liire, d'avoir possédé la première scliola cantorum du royaume de^ Francs (*), semble avoir devancé les antres diocèses de ce pays dans la célébration de cette fête (2). Nous la trouvons mentionnée dans un ordo de son éyêque Jean (1070); elle avait été introduite, très probablement, par Maurilius, le même que nous avons cité plus haut.

Toutefois, pour donner à cette solennité son véritable cachet d'authenticité et de licéité, une lacune restait à combler : il lui manquait la reconnaissance officielle, le sceau légal de la curie romaine; en d'autres termes, l'institution canonique lui faillit défaut. Des démarches furent faites à Rome dans ce but. Elles échouèrent presque complètement : le pape ne voulut point reconnaître cette fête; cependant, il n'en blâma point la pratique. A son avis, l'opportunité d'une sembable institution ne se faisait point sentir, parce que, « chaque jour, l'adorable Trinité est invoquée dans la récitation du Gloria Patri, ainsi que dans un grand nombre d'autres formules de louanges du même genre (3) ».

Bernold de Constance, généralement reconnu pour l'auteur du Micrologue, s'appuie sur cette décrétale pour réprouver énergiquement cette fête, répétant que « la liturgie de tous les dimanches, voire de tous les jours, est à la gloire de ce mystère (4) ».

Tous les témoignages se rapportant à cette intervention

(*) Migne, P. L., t. LXXXIX, col. 4187; Jaffé, Monumenta Carolina, p. 139.

(') Dora Beaudun, op. cit., p. 381.

(3) « Ecclesia si quidem Romana in usu non habet, quod [ut] in aliquo tempore hujusmodi celebret specialiter festivitaiem : cum singulis diebus Gloria Patri, et Filio, et Spiritui Sancto, et caetera similia dicantur ad laudem pertinentia Trinitatis. » (Décrétâtes D. Gregorii Papae IX- Titre IX, de Feriis, chap. II. Quoniam in parte, p. 560. Paris, 1612.) L'Histoire littéraire (op. cit., t. VI. p. 168) est donc dans l'erreur lorsqu'elle nie cette désapprobation.

(') « Inde piae memoriae Alexander Papa de hac re inquisitus respondit, juxta Romannm ordinem nullura diem specialiter ascribi debere solemnilati StirTrinitatis, sieut oec S1»* Unitatis, praecipue cum in omni Dominiea immo quotidie. utriusque memoria celebretur. » (Micrologus, Migne, /'. /.., t. CLI, col. 10SU.

papale sont d'accord sur la matérialité du fait; il règne une grande confusion sur l'époque où elle se produisit. Les éditeurs des bâ-rctal es attribuent la teneur de ce document au pape Alexandre 111, opinion partagée par Baillet (*) et dom Beauduin (2), tandis que Migne (3) et dom Guéranger (4) nient cette paternité.

Ce dernier ajoute que c'est par erreur que cette décrétale est attribuée à Alexandre 111 : l'auteur est Alexandre II. Nous partageons entièrement ce sentiment. Une simple confrontation de dates entre le règne d'Alexandre III et la rédaction du Micrologue, lequel hase son sentiment sur cette décrétale, suffit à démontrer l'incompatibilité d'un semblable rapprochement. Comment Bernold, à la tin du XIe siècle, aurait-il eu connaissance d'une décision formulée par Alexandre III, puisque celui-ci monta sur le siège de Rome seulement en 1159? A supposer même, comme plusieurs le croient, que Bernold ne soit point l'auteur du Micrologue, notre conclusion n'en souffre aucune atteinte, parce que tous les auteurs sont d'accord pour fixer sa rédaction au leur de l'an I 100. Or, comme son auteur se réfère au décret d'un pape nommé Alexandre, il est de toute évidence qu'il ne peut être question que d'Alexandre II, décédé depuis peu de temps, comme nous le fait entendre la formule employée dans le )lirro!o(jue, « le pape Alexandre, de pieuse mémoire » (5). Celui-ci mourut, en effet, en 1073.

Le veto apposé par Rome n'arrêta point la propagation de la fête de la Sainte Trinité. Après l'avoir adoptée, l'abbaye de Cluny l'étcndit à tous les monastères de son obédience. Point n'est besoin, pour donner plus de poids à ce fait, de rappeler les

0) Des fêtes mobiles, p. 156. Paris, Koulland, 4716. (*) Origine de la fête de la Sainte Trinité. (0p. cit., p. 382.) (') P. L., t. CL1, col. 8;i(i, note 24.

(*) Année liturgique, « Temps après la Pentecôte », I, pp. 121-122. De môme, la Paléographie musicale, t. I\, p. 41.

(8) « ... piae memoriae Alexander papa. » (Voir plus haut, p. 79, note 4.)

liens d'amitié qui unissaient l'église de Liège à cette abbaye f1). Qu'il nous sullisf de signaler Les relations intimes d<- \otger avec s;iinL Odilon, dont l'un des fruits fut l'introduction, dès 998, au dire de Gilles d'Orval, de la Commémoration des morts dans la liturgie liégeoise (2). C'est, à n'en pas douter, grâce au zèle des moines de Clunv que la fête de la Sainte Trinité fut introduite en Espagne, probablement en même temps que la litu romaine, dont ces religieux furent les infatigables champions. In manuscrit, découvert il y a peu de temps, vient très -A propos appuyer notre jugement. C'est un antiphonaire du XIIe siècle appartenant à l'église Saint-Féliu de Gérone el écrit pour son usage. On y trouve inséré l'office de la Sainte Trinité (3i. Citons encore un ordo camaldule du Mil siècle appartenant à la même contrée (4).

La célèbre abbaye de Saint- Laurent, à Liège, possédai! à cette époque un religieux d'une vaste érudition dont le nom brille au premier rang des illustrations liégeoises : c'est le docte Rdperi {f 1155), « qu'on peut appeler avec raison l'un des princes de la science liturgique (r>) ». Il prit une part active au développement de cette dévotion, montrant dans ses écrits, en tenues éloquents et inspirés par la plus profonde piété, les avantages d'un semblable culte. Il écrivit même un traité remarquable sur ce grand mystère.

(*) Lisez la lettre de Pierre le Vénérable à l'évêquede Liège, Albéron 1 r. Fisen, op. cit., part. I, p. 815; Migne, P. L., t. CLXXXIX, col. -277 : .1. Halkin, Correspondance entre Albéron lrr et Pierre le Vénérable, dan-; BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ D'ART kt d'Histoire du diocèse de Liège, t. VIII, "Ie partie, p. 354.

(s) Gilles d'Orval reproduit la chronique de Sigebert à l'ann ! 998 v : l'authenlicité de cotte date : Kurth, Notger de Liège. (Op. cir.. p. !

(3) Dom Mai r Sablayrou.es, A la recherche des manuscrits grégoriens espagnols, dans le Recueil de la Société internationale de Musique, édition de Leipzig, p. 403, avril-juin 1942.

(«) Idem, ibid., p. 104.

(s) DoiD GuÉRANGBR, Année liturgique. « Temps avrès la /' I. p. ISS;

Ibid., Institutions liturgiques, t. I. p. MO.ï. édition de ,v nationale, t. \\. col. 186; MlGNB, P. /-.. t. CLXVII et CIW. i œuvres; Aiy.ki:, Etudes sur les Mystiques des /'• -/; au moyen âge, pp. 71-91. Bruxelles, 1899.

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