Tome II. — Beaux- arts. (i
Tous les liturgistes ne partageaient point les mêmes sentiments ; un moine de Prùm, Pothon, s'élève avec force contre ceux qui admettent de nouvelles fêtes dans leurs églises, à commencer par celle de la Sainte Trinité (*). Elle est aussi rejetée par Sicard, évèque de Crémone (2), comme l'avait repoussée avant lui l'auteur du Micrologue (::).
La majorité des fidèles lui fut cependant favorable. En certaines églises même on la dota, à l'exemple de Liège, du privilège d'une octave. Ainsi le concile tenu à Arles en 1260 stipule « qu'on célèbre solennellement la fête de la Sainte Trinité dans l'octave de la Pentecôte, à partir des Vêpres du samedi précédent et durant toute la semaine suivante jusqu'aux Vêpres du samedi suivant ; qu'on chante chaque jour trois leçons et trois répons suivant leur ordre, à moins qu'il ne se rencontre une fête à neuf leçons (4) ».
Les ordres religieux les plus austères linirent par adopter cette fête. Celui des Chartreux avait déjà reçu, en 1222, une partie de l'office; plus tard, à une époque que nous ne saurions préciser, mais certainement avant 1582, il récitait l'office complet (5).
(1) Raii.i.et, op. cit., p. 156.
(2) Migne, P. L., t. CCXIII, col. 385.
(3) « Incongruum ergo videtur unam Dominicain... de Sancta Trinitate celebrari. » (Migne. P. L., t. CLI, col. 1019.)
(*) « Item statuimus etiam, ut in octava Pentecostes celebretur solemniter ofticium Sanctae Trinitatis, et a Vesperis sabbati Dominica agatur solemnitas : et per totam sequentem hebdomadam très lectiones et tria responsoria singulis diebus, nisi festum IX lectionum extiterit, de Sanctae Trinitatis historia per ordinem decantentur, usque ad Vesperas sci]uentis sabbati, et tune incipiatur historia. » (Hardouin, \na Concil., t. VII, § VIII. p. 514.)
Autre était l'usage de Cluny : « Agitis octavas de Sancta Trinitate '.' Minime. Major tamen missa cantatur totam septimanam de Sancta Trinitate, et ad Vesperas super canticum Evangelii cantatur antiphona. »{ConsuetudmesCluniacenses. Migne, P. /.., i. CXLIX, col. 673.)
(s) A. Degand, La Liturgie des Chartreux, dans Dictionnaire d'Archéologie et de Liturgie de dom Cabrol, t. m. col. 1056.
L'ordre de Cîteaux lui-même, après avoir reproché à ses rivaux de Cluny la célébration de cette solennité, la rendit, en 1230, obligatoire pour tous les monastères de son ressort, avec défense de prêcher sur ce mystère, à cause de la difficulté du
sujet (*).
Mentionnons, à la fin du XII siècle, la fondation à Liéfj des Frères de la Sainte Trinité (2).
Enfin, cédant au sentiment général, l'Église romaine finil par lui accorder son approbation, et par l'organe de son chef suprême, le Souverain Pontife, l'inscrivit dans son calendrier. C'est à Jean XXII que revient l'honneur d'avoir étendu sa célébration à l'Église universelle (3). Benoît XIII, autre pape avignonnais, contribua aussi pour une bonne part à sa propagation. C'est sans doute aux mesures prises par ce pontife que Gerson fait allusion lorsqu'il écrit que l'institution de cette fête es! toute récente (4).
Sv PLACE DANS LE CALENDRIER.
La place occupée aujourd'hui dans le cursus liturgique par la fête de la Sainte Trinité est-elle la même que celle fixée lors de son institution7 Dans la négative, quelles furent les principales dates choisies pour sa solennité ? Tels son! If- points que nous allons aborder dans le présent paragraphe.
Premièrement, à quelle date de son calendrier l'église liégeoise fixa-t-elle primitivement cette fête? Le jour île l'octave de la Pentecôte, répondent les auteurs du Gallia Chris tiana,
(*) Baillet, op. cit., p. 158; dom Guérangbr, Armée liturgique, « Temps api Pentecôte, l. Fête de la Sainte Trinité ». p. 123.
(*) « Eodem anno [11981 primo surrexit novus ordo fratrum sancte Trinital Bai ha, La Chronique liégeoise de 1402, p. I ii. Bruxelles, Kiessling, 19
(s) Tous les auteurs, même Ciacconius, ><mt d'accord pour lui attribuer initiative, et personne n'a connaissance du décret publié »p. cit.. p. 382 assure ravoir cherché en vain.
tft, part.
en se basant sur le témoignage de Fisen (*). Ce témoignage ne suffit malheureusement pas à motiver notre opinion, car il y a loin de l'origine de la fête au temps où écrivait l'historien liégeois, d'autant plus que, malgré la probité dont il est coutuinier, Fisen oublie de nous renseigner sur la source où il puise son affirmation.
Le principal document capable de nous éclairer, le mandement de Ri chaire, est complètement muet sur ce point. 11 faut descendre un siècle plus tard, au temps d'Anselme, pour recevoir une réponse. Cependant, en l'absence de sources antérieures, nous avons tout lieu de croire à la fixation première de cette fête au dimanche de l'octave de la Pentecôte.
.Notre sentiment s'appuie sur les deux suggestions suivantes :
Depuis la formation définitive du calendrier liturgique (VIIIe siècle . le dimanche qui suivait la Pentecôte était appelé vacant, c'est-à-dire qu'il manquait d'office. La raison en était que les ordinations qui avaient lieu la veille — samedi des qualre-temps — se prolongeaient bien avant dans la nuit, voire parfois jusqu'au point du jour suivant. Dans ce cas, le dimanche n'avait pas d'office propre; il était remplacé par celui du samedi | -').
L'absence d'office dominical entraînait par le fait même la suppression de la messe; c'est pourquoi certaines personnes pieuses, ne pouvant souffrir cel état de choses, s'adressèrent à l'autorité ecclésiastique pour y porter remède. Dans plusieurs églises, on se rallia de préférence a l'avis des liturgistes, qui pensaient, avec raison du reste, que la fête de la Pentecôte
(<) <( Feslum celebravit [en parlant de Richaire] octavo post Pentecosten «lie atque adeo m hujus Kcclesiae mores invexit. » (Fisen, op. cit., p. 132: Gallia ChristUtna, i. III, col. 838.
(*) Vacat, videlicel quia nulli sanctorum apostolica statione deputatura est. Quod quam recte cantura su, considerata ejusdem officii ration»' perpendere licebit. » d'.i ri i;i. Dedivinù officiis, cap. XI, p. mi. vin. de l'édition de 1526 que nous avons sous la main.) Sur cette vacation : A. Gastoi k. /.<• Graduel et l'Antiplionaire romain*. (Op. i il. p. 47.)
méritait, tout comme celles de Pâques el de Noël, le privilège d'une octave. Elles adoptèrent donc cette conclusion que Rome
ratifia, niais beaucoup plus lard, puisque Bernon l'ylnfcN nous dit que, de son temps, la question de l'octave de la Pentecôte était agitée avec beaucoup de chaleur ('). Ailleurs, on combla cette vacation par la messe votive fixée au dimanche par le Missel d'Alcuin; c'est ainsi que le choix échut à la messe de la Sainte Trinité. Quanl à conclure de la, ainsi que le fait dom Beauduin, « à une transformation lente de la messe votive en une fête proprement dite de la Sainte Trinité (*) », il y a lieu d'hésiter, vu qu'aucun témoignage ne vient renforcer cette conclusion.
Le savant Ru pert, - el c'est notre seconde considération, pincé on ne peut mieux pour connaître la situation, ne manifeste aucun sentiment à ce sujet. Voici ce qu'il écrit : << Aussitôt après avoir célébré la solennité de l'avènemenl do Saint-Esprit, nous chantons la gloire de la Sainte Trinité dans l'office du dimanche qui suit, et cette disposition est très à propos, car aussitôt après la descente de ce divin Esprit commencèrent la prédication el la croyance dans le baptême, la foi et la confession du Père, du Fils et du Saint-Esprit il ».
Si excellente? «pie fussenl les raisons invoquées par Rupert, elles ne rencontrèrent point l'adhésion unanime du inonde ecclésiastique. Durand de Mende nous apprend que de son temps on variait beaucoup sur la célébration de cette fête : les uns la célébraienl le premier dimanche de la Pentecôte, les antre- le dernier ! : en certains endroits, elle était fixée au premier
(*) Baillet, op. cit., p. LSI.
(•) Origine de la fête de la Sainte Trinité. (Op. CIT., p. 381.)
(5) De divinis ofliciis (op. cit., lib. IX. cap. 1); dom Gi i ranger, Année liturgique,
temps après la Pentecôte », 1. p. I--.
(*) Rational, lib. VI, cap. Il 1. a°* 1 et 6. La même constatation est formulée par Sicard (Migni . P. /... t. CCXIII, col. 387) et avant lui parla décrétale d'Alexandre II. (Op. cit., p. 560.
dimanche de l'Avent et même reculée jusqu'après la fête de l'Epiphanie (*).
Il faut croire que l'usage liégeois prévalut en France, où cette fête semble avoir joui d'une certaine popularité au point de mériter le qualificatif de Roi des Dimanches, ainsi qu'en témoigne le Iiommi de Malemastre. « Par un jour, qui est apelez li Roi des Diesmenches, ce est li jours de la Sainte Trinité (2). » C'est encore au même jour que l'éditeur de ce texte attribue les épithètes suivantes : Dominica prima aetatis. Conductus Petit ecostes (3).
L'embarras fut grand lorsque Rome reconnut et étendit à l'Église universelle Yoctave de la Pentecôte, alors qu'elle voulait encore ignorer la fête de la Sainte Trinité. Voici comment fut résolue la difficulté :
Dans les églises où i'on voulait conserver la lete de la Sainte Trinité tout en obtempérant aux ordres pontificaux, on s'arrêta au compromis suivant : la messe privée ou matutinale était de l'octave de la Pentecôte, mais la grand'messe ou messe conventuelle était de la Sainte Trinité. C'est la conclusion que nous tirons des manuscrits consultés à ce sujet et dont les rubriques portent : Missa matutina. Introït Spiritus, etc. Missa major (ou Summa Missa) erit de Sancta Trinitate (4).
Ce modus vivendi, acceptable pour la généralité des églises séculières et monastiques, ne pouvait satisfaire complètement
(4) Ulysse Chevalier, Poésie liturgique. (Op. cit., Appendix, pp. 1U20-1*2W2 et 137.)
(«) Di Cange, Glossaire, t. II. p. 912. Paris, 1842.
(3) Conductus peut être pris dans des sens bien différents, parfois même déconcertants; d'ORTlGUE rn énumère plusieurs dans son Dictionnaire de plain-chant, col. 235 et 436.
(*) Manuscrits nM 2031-32, f° 28 r°, graduel provenant de l'abbaye de Stavelot (XIIe siècle); n° 11396, f° Si r°, provenant de l'abbaye de Tongerloo (XIVe siècle); n° Il 3824 (fonds I étis), f° 137 r<> (XIIIe siècle); n° II 3822 (fonds Fétis), f« 84 v°, provenant de l'abbaye de Saint-Hubert (XII0 siècle); n° II 3825 (fonds Fétis), 1°43 r° (XIV0 siècle). Tous ces manuscrits appartiennent à la Bibliothèque royale de Bruxelles.
le clergé liégeois, surtout depuis que cette fête de la Trinité jouissait (l'une octave. Il résolut le cas, en transportant la solennité au dimanche suivant, tout en maintenant !«• même office pour les autres fériés qui restèrenl de la Trinité. Ainsi le dimanche, octave de la Pentecôte, conserva ce titre qu'il continua de partager avec celui de dimanche de la Trinité, de Trinitate; le dimanche suivant, dans lequel se célébrait la solennité, se nommait dimanche de la fête de la Saint»' Trinité : festum Trinitatis. C'est pour avoir négligé cette distinction que plusieurs historiens, liégeois el autres, se sont mépris sur le jour réel de cette fête dans l'ancienne liturgie liégeoise.
Les expressions : post Trinitatem el post festum Trinitatis, souvent employées dans les documents des XIIIe el \IY >iecles, ne sont dune |>a> synonymes, ainsi qu'on serait porté à le croire de prime abord. Comme la méconnaissance du véritable sens de ces expressions j>eut occasionner de graves erreurs chronologiques, principalement pour dater les chartes, nous allons essayer de préciser, avec preuves à l'appui, l'exacte interprétation de ces deux formules.
Par feria quinta post Trinitatem, les chroniques i t les chartes veulent signifier le cinquième jour dans l'octave de cette fête, ce qui revient à dire le jeudi après l'octave de la Pentecôte. Remarquez bien, dans l'occurrence, l'absence intentionnelle des mots festum ou solemnitas.
Voici quelques arguments à l'appui :
Les membres «lu Synode diocésain tenaient leurs assemblées plusieurs fois par an, à dates li\e>. Parmi celles-ci ligure le jeudi après la Trinité '>. Parmi le^ actes rédigés dans réunions officielles, nous lisons dans la formule chronologique : feria quinta post Trinitatem el non post festum Trinitatis
(*) Mu* Schoolmebstbrs, Les Regestet de Roùert dr Thourotte, dans Bulletin di la Socièti d'Art bt d'Histoire di diocbsi dr Liège, t \v. \- 10.
(*) Synode de i-Jio, dans Kartènr et Durand, impliss. Coll., L IV, col. iiot. Synode de 124*2 et de 1243. dans M*' SGH00LHB8TIR8, op. cit., pp. 10 et suiv.
S'il est vrai, d'après ce qu'avance Mgr Sclioolmeesters, que les statuts de Cortessem ont été approuvés au Synode de 1:244, nous trouvons là un argument important en notre faveur, car la date est exprimée en ces termes : /cria quinta post octavas Pentecostes f1). Conclusion : posi Triait alcm et post octavas Pcntecostes sont synonymes.
Jusque-là, rien de bien insolite à relever. Il en va différemment si nous comparons ces expressions avec l'autre, presque identique à première vue : post festum Trinitatis. Quel sens faut-il lui accorder? Celui de : après la fête de la Sainte Trinité, en lui donnant la même correspondance chronologique qu'à « post octavas Trinitatis et non celle de post Trinitatem ». Nous avons déjà signalé comment la solennité de cette fêle, ne pouvant se célébrer au jour fixé par ses fondateurs, parce que ce joui' était occupé depuis le \ll siècle par l'octave de la Pentecôte, avait été postposée au dimanche suivant, considéré en l'occurrence comme jour officiel de la fête eu même temps qu'il se trouvait être celui de son octave. La fête proprement dite, à l'inverse de l'usage courant, clôturait la série des festivités au lieu de l'ouvrir.
Voici maintenant des documents de première autorité à l'appui de notre interprétation :
1. Décret de la fondation de la Fêle Dieu par Robert de Thourotte, 1246, fixant cette solennité « ferla quinta proxima post octavas Trinitatis » (2). Or, ce n'est un secrel pour personne «pie cette fête, originaire de Liège, se célébrait, avant et même longtemps après son extension par Urbain IV à l'Église universelle, le jeudi après la solennité de la Sainte Trinité,
(*) Les Recettes de Robert de Thourotte. (Op. cit., p. il.) L'acte est publié par J. ItAïus, Notices historiques. (Op. cit., t. X, p. 180, el encore Histoire du Diocèse au Y Ve siècle, p. 15.)
(*) Bebtholet, Histoire de l'Institution de la Fête-Dieu. Liège, 1846, 3e édition. Documents, p. îx.
c'est-à-dire une semaine plus tard que la date marquée dans le décrel pontifical.
2. Acie de fondation en faveur «le la Pète-Dieu par Etienne <le Châlons, chanoine de la collégiale Saint-Martin à Liège, <-t portanl la date de 1231 « quinta feria }><>st octavas Trinitatis » ([).
3. Troisième décret — le premier est perdu el le deuxième non daté — du cardinal-légal Hugues de Saint-Cher, étendanl la Fête-Dieu à iohi le territoire de sa légation : lî'.rl, post octavas Trinitatis. 11 esl vrai que le texte publié pur Bertholel porte : feria quinta post octavas Pentccostes, ce qui pourrait infirmer notre thèse; mais c'est là une erreur très facile à redresser, puisque l'original se trouve actuellement àl'évêchéde Liège. Du reste, les éditeurs du Cartlllaire de Saint-Lambert l'ont déjà rétabli dans sa teneur authentique, qui esl : post octavas Trinitatis (:;j.
4. Décret du cardinal-légal Pierre Capocci, du o() novembre 1*254, fixant la même solennité prima quinta feria post festum Trinitatis. Comme nous l'apprend le contexte, ce prélat ne l'ait qu'approuver son prédécesseur Hugues de Saint-Cher, en confirmant ce que celui-ci a établi au sujet de cette institution. Ce post festum Trinitatis a donc bien le même sens que le p<>st octavas Trinitatis des précédents décrets. Mgl Monchamp ne parait pas avoir remarqué l'identité de ces deux expressions, car, parlant du décret du légal P. Capocci, il écrit : t. Le cardinallégat, d'après le texte édile, fixe la fête du S lint -Sacremeii I au jeudi âpre- la Trinité; ce doit être une erreur, l'original, selon nous, portait après Voctave de la Trinité » ('>. L'acte
(*) Bertholet, Histoire de l'Institution de /<; Fête-Dieu. Documents, p. m.
(2) [dbii, ibid., pp. ix et \.
(3) BORMANS el ScHOOI.MEFSTERS, ■;<. Cit., t II. |»|>. 32-35
(«) Darsonvim.e, (/W/<ti>i IV et la Fête-Dieu à Laon> avec ïntroiuctx n d< M M ( hamp, p. xv. Liège, Cor maux, 1902. <> travail a d'abord été publié dans Ht 1 1 f i in di la soi 11 ii d'Art et d'Histoire di dioi i sb de Liège, t. XIII, 2* partie, p ans l'Introduction en question.
invoqué ne stipule pas après la Trinité, mais après la fête de la Trinité, ce qui n'est pas la même chose. Considérant ensuite que : après la fête de la Trinité du décret et après l'octave de la Trinité proposé par notre savant archéologue ont une même signification, le texte édité est donc parfaitement correct et corrobore notre manière de voir. Celte divergence entre Mgr Monchamp et nous, plus apparente que réelle, n'atteint d'ailleurs qu'une partie de la forme, et sur le fond, c'est-à-dire la date de la fête, nous sommes complètement d'accord.
5. Nous pouvons encore faire état du Liber officiorum de l'église de Liège, écrit dans la seconde moitié du XIIe siècle. Nous y lisons que les féodales de la cathédrale avaient à décorer cet édifice deux fois par an. Leur ornementation demeurait d'abord de la fête de Pâques jusqu'après la fête de la Sainte Trinité — post festum Trinitatis; en second lieu, de la fêle de saint Lambert jusqu'après son octave (1).
Il n'y a pas de doute, l'auteur de ce texte ne vise pas le lendemain de la Sainte Trinité, c'est-à-dire le premier jour de l'octave, mais plutôt le lendemain de la fête; en d'autres termes, le dernier jour de l'octave ou post festum Trinitatis.
(j. Enfin un dernier document va clore celte énumération en confirmant d'une façon décisive noire jugement. Nous voulons parler des Statuts synodaux publiés le 16 février 1:288 par Jean de Flandre, prince-évêque de Liège, lesquels formèrent durant plusieurs siècles comme le corpus juris de la vie religieuse du diocèse . Voici le paragraphe en question : « De même,
(*) « Item debent dicti quinque féodales, qui etiam, carpentarii vocantur, cortinas, vêla, pallia bis in anno pendere et bis deponere, scilicet ante festum Pasce et ante festum saneti Lamberti, exponere et pendere. et post festum trinitatis et in octavis sam-ti Lamberti deponere. » (Bormans et Schoolmeestbrs, Liber officiorum Ecclesiae Leodiensis, dans Compte rendu de la Commission royale d'histoire, S* série, t. VI, pp. 173-474.)
(2) Ce sont les plus anciens du diocèse. Ils ont souvent été publiés : MaRTBNE et Durand, Thésaurus anecdot., t. IV, p. 829; Kaikem et Polain, Coutumes du pays de
nous statuons que la fête de la Sainte Trinité soil célébrée le premier dimanche après l'octave de la PenU 'côte, lequel est appritoctave de la Trinité, avec neuf leçons et la solennité due. Dans la semaine précédente, savoir, à partir des secondes vêpres de l'octave de la Pentecôte jusqu'au dimanche susdit, on chantera et l'on récitera, comme on a coutume de !»■ Paire, ['Office <!<■ la Sainte Trinité. Dans la semaine qui suit cette fête de la Sainte Trinité, on chantera l'office du dimanche Domine in tua et le jeudi de celle même semaine on solennisera la fête de l'Eucharistie, comme l'ont instituée nus prédécesseurs ' ».
Pour montrer l'importance que cette distinction peut acquérir, nous allons l'appliquer à une note écrite par un *\*- m>> plus savants historiens, dans laquelle il cherche ;i préciser la date du synode liégeois de 1232 : « D'un autre côté, nous savons que l'évêque Jean d'Eppes tint son premier synode pendant la semaine après l'octave de la Trinité 1231 | l8-2i mai); en 1233 il le tint le 1er juin (2). Roberl de Thorotte le tient en 1242 à la même époque (3). On est donc porté a fixer celui de 1232 entre le 7 et le 12 juin (4) ».
Dom Berlière délimite la semaine après l'octave de la Trinité 1231 entre le IN et le 2i mai, ce qui est inexact.
Liège, t. I, p. 417. Bruxelles, 1870-1873: Hartzheim. Concilia germania. t. III. p. 682; S. Bormans, Ordonnances, p. 86. Bruxelles, 1878; Daris, Notices historiques, t. XV, p. 15. La meilleure édition est celle de M*1" Schoolmbestkrs, /. Statuts synodaux de Jean de Flandre. Liège, Cormaux. 1908.
(') « Item staluimus quod festuin Trinitatis prima dominica post OCtavas I' costes quae vocatur octava Trinitatis cum novem leetionibus et débita solemnitale tiat. In hebdomada vero praecedente, videlicei ab oclavis Pentecostes in secundis \ < - < I hmis usque ad praedictam dominicain cantetur et legatur de Trinitate prout mis consuevil, et propter dictum festum Trinitatis, per hebdomadam sequentem cantetur officium Dorai nicae scilicel Domine in tua et in quinta feria ejusdem hebdomadae fiai solemniter festura Eucbaristiae, prout bactenus a nostris anti soribus sunt statu ta. » (M-r Schooi mkbstbrs, op. cit.. \>. »<
(*) Bâcha, La Chronique de li»2. pi». 160-161. - Piot, CarLulairt de Saint-Trond, t. I, \>. -20'.». Bruxelles, II. j
i*i Dom lu. Bkui.ikuk. Les Éveques auxiliaire» I / . lansRsvui Bensdictixe, 1912, p. 80, note 1.
En effet, en 1-231 la Trinité tombait le 18 mai; la semaine après son octave doit donc être comprise entre le 25 et le 'Si mai. Or, ce n'est point à cette date que se tint le synode, du moins à en croire la source invoquée : « Johanne igitur... distulit tamen celebrationem sue prions misse agere usque ad octavas Pentecostes subséquents, cadentes \VJ kalendas junii, anno Domini M0 CC XXXI0... et in sequenti ebdomada, in qua fiunt octave Trinitatis... tenuit suam priorem synodum... (*) ».
Le svnode eut bien lieu, en effet, comme l'avance dom Berlière, entre le 18 et le 2i mai, mais au lieu de la semaine après l'octave de la Trinité, c'est dans cette octave même qu'il faut le lixer. Observation identique pour le synode de 1233. La Trinité tombait le 21) mai; si le synode s'était réuni la semaine après l'octave df la Trinité, il devrait être daté du 8 juin et non du Ier. La source utilisée plus haut est encore là pour nous en fournir la preuve, elle porte : « Anno Domini M CC XXXIIL kalendis junii (2) ».
Nous lisons ensuite : « Robert de Thorotte le tient en 1212 à la même époque ». L'erreur chronologique est identique. Le document porte « Actum et datum feria quinta post Trinitatem, anno Domini M0 CCJ quadragesimo secundo (:j) ». Or. en I2i2 la Trinité tombail h' 15 juin, la 5'' férié était loin du Ier juin, surtout si. avec dom Berlière. nous fixons le synode à la semaine aures l'octave de la Trinité = 20 juin.
Le svnode de 1232 est exactement date entre le 7 et le 12 juin, mais il se trouve dans la semaine de la Trinité et non dans celle après l'octave de la Trinité.
Si notre manière de voir est juste, il y aurait donc lieu de tenir compte de la Signification exacte de ces expressions
(i) Hacha, La Chronique de 1402. (Op. cit., p. 160.) Dans fixe le premier synode de Jean d'Kppes une année plu- tôt. en 1-230. {Histoire du Diocèse pendant le Mil' et ;, \/t nècie,p. 91 |
(2) Bâcha, op. cit., p. 161.
(3) Pior, Cartulaire de Saint-Ti und, t. I, p. 209.
posi Trinitatem <■[ posi feslum Trinitatis pour dater les chartes <•[ autres documents, si l'on ne veut point s'exposer ;i de graves erreurs chronologiques.
i n'esl donc pas sans raison <|iu- nous n'avons jamais trouvais formule suivante : posi octavas festi Trinitati
Revenons à notre sujet. Parti d'un |»<>int de vue différent, nous avons abouti à la même conclusion «ju»- l'éminenl éditeur des Statuts de Jean de Flandre. Nous ne partageons |><'int son hypothèse concernant l'abandon par l'évêque d( Liég< de l'antique usage de eélébrer la Sainte Trinité et la Fête-Dieu huit jours plus tard, lorsqu'elle a adopté le missel romain : Nous nous expliquons :
Liturgiquement parlant, le premier dimanche après la Pentecôte tut considéré comme nn jour consacre ;!ii culte de I:: Sainte Trinité, nonobstant la remise de sa solennité au dimanche suivant. Cette opinion se trouve confirmée j';n les livres liturgiques: ordos, bréviaires, antiphonaires, etc., qui inscrivent t<»u>
s linte Trinité au dimanche octave >\>- la I *»• 1 1 1 *•■ -. . t ^ en stipulant d ns les rubriques que la solennité et l'office intégral sont reportés au Dominica }>rim<i posi octavas Pentecostes dans lequel canitur solemniter de Sonda TrimtaU . et, pour qu'il n'y ail pas de 'loin.- j . . . - - i I • 1 » - sur le sens de ces paroles, elles Linuenl : ei officium dominicale dicitur aliqua die feriale : Domine i)t tua. Le dimanche visé par ces textes est bien le
ml après li Pentecôte, dont, en effet, l'introït <l«- la □ débute par ces - : Domine in tua misericordia -
actuellement, le Domine in tua est li\<' au premier dimanche après 1 P itecôle, — jour lai-s»- sans office, on s'en souvient, jusqu'à l'introduction de l'octave de la Pentecôte, — ma -
') M«*S msbsters, Les Su . cit., p. V
\ \>itiphojiairt de Saintt-C.rmjr ( 0 -taire de I
manuscrit du W* siècle à la Bibliothèque royale de Bruxe
\ . Ordinaire I. g , : . f° 0. I. r9: Missel
iont, nous disposons a gn e par le relieur.
l'époque dont nous parlons, dans les livres et manuscrits liégeois sans distinction, de même que chez Radulphe de Rivo (i), cet office est fixé au deuxième dimanche après la fête de la Pentecôte, c'est-à-dire au jour de la fête de la Sainte Trinité [festum Trinitatis], qui était en même temps celui de son octave.
Il serait intéressant de découvrir le décret de Jean XXII pour connaître ses prescriptions au sujet de l'octave de la Pentecôte. A-t-il fixé la fête de la Sainte Trinité au deuxième dimanche, ou s'est-il contenté de remplacer simplement ce jour octave par la nouvelle solennité, coutume sanctionnée par S. S. Pie X dans son décret Urbi et orbï'. Nous penchons pour la dernière hypothèse.
En principe, Liège conserva l'usage primitif de consacrer le dimanche, octave de la Pentecôte, au culte de la Sainte Trinité, bien qu'en fait il fût transféré au dimanche suivant. Cette distinction établie, nous admettons avec Mgï Schoolmeesters l'adoption pure et simple de l'usage romain, lois de l'adhésion de l'église liégeoise à la liturgie officielle de Rome, au XVIIIe siècle.
Mais, où notre savant historien nous semble particulièrement dans l'erreur, c'est lorsqu'il admet la même conclusion pour l'office du Saint-Sacrement. A son avis, Liège aurait conservé jusqu'au XVIIe siècle la date fixé par Robert de Thourotte et confirmée par les deux légats précités, anticipant ainsi d'une semaine sur l'usage de l'Eglise universelle. Xos sources seront encore les livres liturgiques, lesquels mentionnent la fête du Saint-Sacremenl après la Trinité, mais avant la fête de la Trinité « quinta feria post octavas Pentecostes » ou « in octava Trinitatis », autrement dit, le jeudi après l'octave de la Pentecôte, absolument comme de nos jours
Est-ce ii dire que la Ville, berceau <!»■ cette institution, ;iit obtempéré immédiatement aux instructions de la huile Tran-
(*) Dom C. Uoulberg, Radulphe de Hivo. (Op. cit., p. 179.) (*) Voir les sources indiquées, p. 93, note 2.
siturus d'Urbain IV cl renouvelées, un mois plus tard, dans celle qu'il adressait, le 7 septembre l-2(»i, à l'élu de Liège, le fameux Henri de Gueldre (*)? Les statuts de 1288 nous prouvent qu'il n'en l'ut rien; la première réglementation était toujours en vigueur à celte date, tandis qu'une charte datée de 1331 (2) nous permet de conclure à l'unité avec l'Église romaine. Les statuts de 1445 nous permettent de constater la continuité <le celle coutume (3).
La cause de celte adhésion tardive ne doit-elle pas être cherchée dans une opposition plus ou moins volontaire de l'évêque de Liège? .Nous ne le pensons pas; quoique ce prélat [Henri de Gueldre] ne lût point un modèle de toutes les vertus épiscopales et qu'un acte d'insubordination à l'égard de l'autorité pontificale ne l'eût point trop inquiété, la solution doit être cherchée ailleurs.
A notre avis, la raison principale repose simplement sur une difficulté d'ordre administratif. Nous avons vu qu'au XIII siècle, le jeudi après la Trinité, se tenait ordinairement L'assemblée des hauts dignitaires ecclésiastiques du diocèse; or, comment celte réunion synodale aurait-elle pu avoir lieu si la fête du Saint- Sacrement tombait ce même jour? Abbés, doyens, etc., ne devaient-ils pas, vu la solennité du jour, présider les cérémonies religieuses dans leur monastère ou leur collégiale? Il est vrai que le synode aurait pu se remettre à une date ultérieure, ce qui eu t lieu en effet dans la suite; toutefois, une dérogation à une coutume de celte nature n'allait pas sans embarras, vu le nombre, la qualité el !«• lieu de résidence des intéress
1 Publiée pai Poni rlbt, dans le Bulletin delà Commission royale d'Histoire de Belgique, S« série, t. Ml, pp. 606-618.
(*) « Datum anno Domini millesimo trit-entesimo XXX primo feria quinta yosi festum Sacramenti, raensis junii die sexla. » (Me Schoolmebstkrs, / i Statuts de Jean de Flandre, op. cit., p. \i.
(J) « In quinta feria ejusdem helwlomadae [S** Triniiatis] tint solemniter festum Eucharistiae, proul hactenus a nostris antecessoribus fuit statutum. » J. Da Histoire du D \ I
Ces objections résolues, fermons ce paragraphe par la conclusion suivante : Sur ce point, c'est-à-dire pour la fixation de la fête de la Sainte Trinité dans le cursus liturgique, l'Eglise romaine n'a fait qu'adopter la tradition liégeoise et l'étendre à l'Église universelle.
L'Office.
Abordons un dernier développement qui nous dira ce qu'est devenu l'office d'Etienne.
Nos liturgistes contemporains sont généralement d'accord pour reconnaître, dans l'oiîice actuel, des emprunts plus ou moins considérables à l'ancien office liégeois de la Sainte Trinité. Leur sentiment est malheureusement exprimé en des termes trop indécis et trop vagues pour appuyer une conviction solide Nous pensons donc qu'il n'est pas sans intérêt de rechercher exactement ce qui, dans l'office actuel, appartient en propre à Etienne; nous verrons par là l'apport insignifiant des âges postérieurs. Il va sans dire que nous avons spécialement en vue la partie musicale [texte et mélodie], but principal de nos recherches; ce ne sera qu'accidentellement que nous toucherons les autres points.
En premier lieu, quelle était la nature de l'office primitif ? Notre documentation ne signale aucun livre liturgique liégeois antérieur au XIV siècle pouvant nous être de quelque utilité. Cette lacune est forl regrettable; néanmoins, le témoignage de chroniqueurs, heureusement, sérieux et bien informés, va nous être d'un grand secours. C'esi d'abord Anselme, nous apprenant que l'office composé par Etienne se chantait à son époque [vers IO.V2 ' : vienl ensuite le Micrologue, spécifiant en termes formels que l'office repoussé par le siège apostolique était celui
(*) Gest. pontif. Leod., M. G. II., Scriptores, t. VII, p. 204; Maimim: ei Durand, Ampliss. Coll., t. IV, col. 840 et 857.
de l'évêque de Liège f1). Plus tard, Tritheim écril dans Chronique d'Hirsauge que l'Eglise de France en faisait usage de son temps, le dimanche après la Pentecôte et, dans un autre écrit, il constate la même coutume dans certaines églises d'Allemagne (3).
A défaul d'antiphonaires liégeois antérieurs au Mil siècle, si utiles pour la démonstration de notre thèse, nous devons recourir à des éditions plus récentes.
Leur examen semble, à première vue, de t » < h i augure, cai aucune divergence ne les distingue entre eux pour la partie littéraire ni pour la partie musicale, sauf en de légers détails inhérents à des ouvrages transcrits à -les époques aussi écai Le caractère d'authenticité qui se dégage de la concorda parfaite entre ces divers témoignages prouve d'une façon indubitable que l'office employé alors dans lev pays donl ces manuscrits sont originaires ne peul être que celui composé par l'évêque de Liège. Nous n'ignorons point qu'au moyen âge on multipliail parfois les offices en l'honneur d'une même fête; nous ne voyons pas très bien la raison pour laquelle on aurait refait celui de la Sainte Trinité, du moins avanl le XIe siècle. Les obstacles sérieux que ce nouveau culte eul à surmonter pour s'imposer à la dévotion générale, la difficulté de traiter le sujet, sont des arguments de valeur pour nous faire rejeter cette hypothèse.
i1 « Quidam autem officium de Sancta Trinitate in octava Pentecostes înstituunt. Nam quidam Leodicensis Stephanus idem officium, sicut et historiaro de [nvenlione pancti Stephani, composuisse asseritur; quae utraque ab apostolica respuunlur. » (Migne, /'. /... t. CLL col. 1 <> 19.^
(*) « Bic [Stephanus] etiam ex tibro Ubini abbatis Turonensis cantum ordinavit de Sancta Trinitate, quo in octavis Pentecostes Gallicajam utitur Kcclesi; nica, op. cit., p. '<\
(J) « Scripsil [Stephanus] etiam cantum de Sancta Trinitate ex Alcuino quo in octavis Pentecostes utimur. » I • script eccles., op. cit.,
Tritheim fut d'abord abbé de Spanheim pies de Creutznacb (Prusse rhénane), il passa pour remplir les mêmes fonctions à l'abbaye de Saint-Jacques à Wurzl (Bavière); c'est là qu'il mourut en 1516. Qu'il fasse allusion à l'une de ces locs ou ;i toutes les iIimix. hi conclusion reste la même, d'autant plus que part»/ùntfr, il peut vouloir signifier d'autres personnes que les moines de son couvent, d'à églises que relie du monastère.