MAP. XXIV. LA PLACE MAUBERT
la réaction: les remontrances de la Ligue de Smalcaldi seigneurs de Berne avaient été inutiles, et la cause de la réforme et de la liberté intellectuelle avait reçu en France premières atteintes du mal qui, cent quarante ans après, devait arriver à son plus haut degré, à la révocation de L'Edit de Nantes. Mais l'anéantissement des Vaudois n'arrêta pas les persécutions; l'année 1546 compta plus d'un martyr de l'Église réformée. A Meaux, foyer encore ardent du protestantisme, plus de soixante membres du parti de la réforme, au nombre desquels on comptait dix-neuf femmes, furent condanr quatorze à être brûlés, et le reste à divers châtiments corporels ou amendes. Quatorze bûchers furent dressés en cercle, et les condamnés furent brûlés vifs, formant un auto-da-fé qui pour le nombre, sinon pour le rang des victimes, rivalisait avec ceux d'Espagne. Et les exécutions n'eurent pas pour théâtre la seule ville de Meaux. Jamais Matthieu Orry n'avait été plus occupé. Nous le trouvons président ou siégant comme assesseur dans plusieurs villes de province: à Sens, l'archidiacre dénonça et fit brûler son propre neveu; à Paris, les bûchers furent allumés plus d'une fois, et partout les gens pieux et orthodoxes faisaient célébrer des services d'action de grâces à l'occasion de la conversion du roi qui donnait un si bel exemple à son peuple par sa piété et ses pratiques vraiment chrétiennes.
Dans un pareil moment, comment pouvait-on espérer qu'une voix s'élevât pour prendre la défense deDolet? Il est probable qu'on avait fait comprendre à Duchâtel qu'une seconde intervention de sa part lui ferait perdre sa place et pourrait même le faire accuser d'hérésie; du reste, à dater de cette époque. le lecteur du roi se fît remarquer par une orthodoxie rigoureuse. Et il n'est pas probable que personne ressentit quelque sympathie par le malheureux prisonnier. Dolet, bien que vivant dans un siècle voué aux disputes th< s'inquiétait peu de toutes ces qu les doctrines réforra
ne l'avaient jamais attiré, et sauf deux ou trois hommes qui
étaient littérateurs aussi bien que théologiens, Charles de Sainte- Marthe et Théodore de Bèze, par exemple, les réformateurs lui étaient généralement hostiles. Calvin le mettait au même rang que Servet, et aurait sans doute aidé Orry à le faire brûler avec autant d'empressement et de satisfaction qu'il en montra dans la suite en trahissant le malheureux Espagnol pour le livrer au même inquisiteur. Toutefois le grand courage, l'élévation de sentiments et la droiture qu'il sait avoir — le Second Enfer nous révèle tout cela — n'abandonnèrent pas Dolet pendant les deux pénibles années d'emprisonnement, de solitude complète et d'anxiété qui suivirent sa dernière arrestation. Bien qu'il sût qu'à tout moment une condamnation le menaçait et qu'il n'ignorât pas quelle devait être la nature de cette condamnation, dans la dernière de ses compositions, écrite peu de temps avant sa sentence, on le voit sans nul doute en proie à la tristesse profonde que lui causent ses malheurs, l'abandon de ses amis et de tout le monde, mais il se console en se soumettant à Dieu, en se rendant compte qu'il n'a rien fait pour mériter la mort, que non seulement il a vécu une vie d'innocence, mais qu'il a, jusqu'à un certain point, atteint le noble but qu'il s'était proposé ; enfin il nous montre que rien n'est venu troubler la fermeté et la sérénité de son esprit. Voici ce cantique que l'on peut considérer comme les dernières paroles d'«Estienne Dolet, prisonnier à la Conciergerie de Paris, sur sa Désolation et sur sa Consolation»:
Si au besoing le monde m'abandonne Et si de Dieu la volonté n'ordonne Que liberté encores on me donne Selon mon vueil ;
Doibs-je en mon cueur pour cela mener dueil, Et de regretz faire amas et recueil ?
Non pour certain, mais au ciel lever l'œil Sans aultre esgard.
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Sus donc, esprit, laissés la chair à part, Et devers Dieu qui tout bien nous départ Retirez-vous, comme à votre rampart, Vostre forteresse.
Mais vous esprit, qui sçavez la parole De l'Eternel, ne suivez la chair folle; Et en celuy qui tant bien nous consolle, Soit vostre espoir.
Si sur la chair les mondains ont pouvoir Sur vous, esprit, rien ne peuvent avoir ; L'œil, l'oeil au ciel, faictes vostre debvoir De là entendre.
Soit tost ou tard, ce corps deviendra cendre ; Car à nature il fault son tribut rendre, Et de cela nul ne se peult deffendre ; Il fault mourir.
Quant à la chair il luy convient pourrir ; Et quant à vous vous ne pouvez périr : Mais avecq Dieu tousjours debués fleurir, Par sa bonté.
Sus, mon esprit, montres vous de tel cueur ; Vostre asseurance au besoing soit cogiv Tout gentil cueur, tout constant belliqueur, Jusque à la mort sa force a maintenue '.
Le 2 août 1546, le premier président Lizel g ant dans la Grand'Chambre, déclara Dolet coupable de blasphème, de
«Ce cantique si plein d'émotion, dernière oeuvre d'Êtiennc en manuscrit pendant plus de deux si laume de Bure et fut communiqué par lui à Née de la P prima dans sa vie de Dolet p. 142'.
sédition et d'exposition de livres prohibés et damnés, accusations qui sont énumérées tout au long au procès, et le condamna à être conduit par l'exécuteur de la Jiaulte justice en un tombereau de la prison de la Conciergerie à la place Maubert, «où sera dressée et plantée en lieu commode et convenable une potence, à l'entour de laquelle sera fait un grand feu, au quel après avoir esté soublevé en la dicte potence, son corps sera jecté et brûlé avec ses livres et son corps mué et converti en cendres et a déclairé et déclaire tous et chacuns les biens
du dict prisonnier acquis et confisqués au roy
«Et néantmoins a ordonné la dicte court, que auparavant l'exécution de mort du dict Dolet il sera mis en torture et question extraordinaire pour enseigner ses compaignons. Et néantmoins est retenu in mente curiœ, que où le dict Dolet fera- aucun scandale ou dira aucun blasphème la langue lui sera couppée et bruslé tout vif.» A cette condamnation fut apposée la signature du premier président l.
1J'ai fait mon possible pour réunir tous les faits ayant rapport aux procès et condamnations de Dolet afin de permettre au lecteur d'en tirer ses propres conclusions, mais je n'ai pas hésité à formuler, ou du moins à indiquer clairement les conclusions que les faits m'ont dictées. Il se peut toutefois que mon jugement soit, jusqu'à un certain point, influencé par une certaine sympathie pour Dolet et ses travaux, par la haine des persécutions religieuses et par le souvenir des sentiments pleins d'animosité et d'amertume dont firent preuve Matthieu Orry et Pierre Lizet en d'autres cas. Voici une autre interprétation de ces faits, celle de feu M. le président Baudrier, qui était non seulement un juge et un juriste distingué, mais en même temps très au courant de l'histoire littéraire, religieuse et politique et des institutions du seizième siècle, et par conséquent fort à même de porter un jugement sur cette question. Je n'ai pas besoin de dire qu'à priori il pouvait mieux que moi se faire une idée exacte de la procédure, de la cause de la sentence, et des motifs qui devaient guider les juges, dans un procès ou une série de procès en France à cette époque. M. Baudrier en arrive aux conclusions suivantes : Dolet ne peut à aucun égard être considéré comme victime de ses opinions; ses persécuteurs n'existaient que dans sa cervelle ; ses malheurs furent causés simplement par sa mauvaise tête et son mauvais cœur ; les juges et les cours qui le condamnèrent mirent en vigueur les lois existantes sans prévention ou préjugé; encore que ces lois fussent injustement sévères (comme les lois de tous les pays à cette époque), il n'en est pas moins vrai que pour ce qui est du cas de Dolet, elles n'empiétèrent pas sur la liberté de conscience, et ne lui furent ni indûment, ni injustement appliquées. Pendant les dix ans qui ont précédé sa condamnation, Dolet,