‹ Etienne Dolet, le martyr de la RenaissanceChapitre 12 sur 133 · CHAP. IV. — TOULOUSE M · texte numérisé non relu

CHAP. IV. — TOULOUSE M

et une vie intellectuelles. «La cour de Toulouse (des rois visigoths), dit Augustin Thierry, centre de la politique detout l'Occident, intermédiaire entre la cour impériale et les royaumes germaniques, égalait en politesse et surpassait peutêtre en dignité celle de Constantinople1.» Martial, Ausone et Sidoine Appolinaire disent que c'était la ville de Pallas, et saint Jérôme l'appelle la Rome de la Garonne. De même que la Rome de Tibère, Toulouse avait son capitole et ses consuls, et dans ce titre de capitouls, ou barons du capitole, que les magistrats civiques gardèrent avec fierté longtemps après que celui de consul eut disparu, on voit un souvenir des jours de la Toulouse impériale et royale. Sous les premiers rois visigoths, l'arianisme était la religion dominante, et bien qu'après la conversion de Recared à la foi orthodoxe cette foi devînt la religion officielle, l'arianisme continua néanmoins à se maintenir dans les provinces du Narbonnais et de l'Aquitaine. Peu après l'extinction de l'arianisme une nouvelle secte d'hérétiques surgit, celles des Cathares; elle fut remplacée au commencement du douzième siècle par les Albigeois, dont les doctrines étaient si simples et si chrétiennes, dont la vie était si paisible et si laborieuse, qu'ils se répandirent sur toute une partie du Languedoc et donnèrent lieu à l'une des plus horribles et des plus brutales persécutions de l'histoire du monde. Les persécutions des chrétiens par les empereurs païens de Rome pâlissent devant celles qui suivirent les trois croisades prêchées contre les Albigeois par les pères de la chrétienté. Comme Toulouse était le quartier général de la secte, cette ville surtout souffrit des cruautés que l'église catholique, secondée par Simon de Montfort et son aide infâme, Foulques, e\ éque de Toulouse , infligea à des milliers de paisibles citoyens et paysans dont le seul crime était de repousser des doctrines que, fausses ou vraies, ni les oppresseurs, ni les opprimes ne pouvaient comprendre. Les malheureux

1 Lettres sur l'histoire de Ira

comtes de Toulouse s'efforcèrent en vain de protéger leurs paisibles et loyaux sujets, ils furent eux-mêmes traqués comme des chiens pour avoir refusé d'être les bourreaux de ceux qu'il était de leur devoir de défendre. Mais le résultat désiré fut obtenu. Il y a peu d'événements que l'église de Rome puisse regarder avec une satisfaction plus grande et plus justifiée et dont les résultats furent plus heureux pour elle que les croisades dirigées contre les Albigeois. Des milliers de chrétiens, hommes, femmes, enfants, furent massacrés de sang-froid ; les uns périrent par les mains des soldats féroces de Montfort; d'autres, moins fortunés, furent brûlés sur les bûchers qu'allumaient les religieux et les évêques; et enfin un nombre plus grand encore de malheureux furent torturés, mutilés, emprisonnés et privés de leurs terres. La plus riante et la plus fertile contrée de France fut changée en un désert: «Solitudinan faciunt, paccm appcllcmt.» La joie méridionale était anéantie. L'hérésie, du moins, était écrasée avec succès. Dans certaines provinces, à la campagne, le feu couvait encore, tout prêt à éclater, mais Toulouse, d'hérétique qu'elle était, devint la ville la plus orthodoxe de France ; et, pendant les six siècles qui suivirent sa capitulation (1214), l'église pouvait montrer avec un juste orgueil une ville où ses persécutions avaient eu un succès complet, où son autorité était indiscutée , où la liberté de penser n'avait jamais pu prendre racine et où la superstition et la bigoterie ne cessaient pas d'être les caractères distinctifs de ses gouvernants et de sa populace.

Ce fut à Toulouse que saint Dominique fonda cet ordre célèbre qui, s'il n'a pas réussi à anéantir complètement l'hérésie, n'a reculé devant aucune cruauté, devant aucune infamie, pour y arriver. C'est là que, peu après la mort de ce saint, l'inquisition fut établie et qu'elle installa son centre d'action jusqu'en 1772, date à laquelle elle fut enfin renversée l.

1 L'inquisition avait cessé d'être une cour de justice plus d'un siècle aupa-

i HAP. IV. - TOn.i,

«L'Inquisiteur de tout le royaume de France, nommé spécialement par le Saint-Siège Apostolique et par l'autorité du roi» (tel était le titre conféré à l'inquisiteur général par le parlement), tenait sa cour à Toulouse et jouissait là uniquement d'une puissance incontestée l. Non seulement les gouverneurs du Languedoc, mais les rois de France eux-mêmes ne pouvaient entrer dans Toulouse sans avoir fait, devant l'inquisiteur, un serment par lequel ils s'engageaient à maintenir la foi et à soutenir le Saint-Office.

Après la place Maubert à Paris, il n'y a pas d'endroit en France où, à l'époque de la Réforme, on brûla autant de gens éminents que sur la place de Salins à Toulouse. En 1532, elle fut le théâtre du martyre de Jean de Caturce, en 1538, on y vit périr Louis Rochette, le grand inquisiteur luimême qui, ayant adhéré aux doctrines de la Réforme qu'il avait réprouvées pendant tant d'années, connut les effets de ce baume précieux que l'église réserve à ceux de ses enfants qui s'écartent du vrai chemin. Ce fut Toulouse qui, en 1562, devança la Saint-Barthélémy en massacrant les huguenots et en délivrant ainsi la ville de cette secte malfaisante. Ceux qui échappèrent aux assassins furent mis à mort par ordre du parlement et une fête annuelle fut instituée pour garder le souvenir de cet heureux événement ; elle fut confirmée ensuite par une bulle du pape Pie IV, qui accordait des in-

ravant. En 1645, l'archevêque d'alors, Charles de Montchal, jaloux d'une autorite rivale, obtint un décret du roi par lequel l'inquisition était privée de sa juridiction. Le titre d'inquisiteur général, qui donnait un grand prestige et quelque pouvoir réel, tut maintenu jusqu'en 1772. C'est alors que le marquis d'Aignan d'Orbessan, président à mortier du parlement de Toulouse, honteux de voir que l'inquisition existait encore en France, obtint un décret du roi qui la supprima. Ilist. Je l'Inquisition en France, par L. L. B. de Lamothe-Langon. 1 Maigre les tentatives de l'inquisition pour obtenir cette juridiction absolue, elle ne put jamais éundre son autorité au delà du Languedoc et des pays adjacents. Elle ne fut jamais reconnue par le parlement de Paris, ni par celui de Dijon ou de Bordeaux, bien que, comme cela arri\a pour Dolet, l'inquisiteur gênerai tînt parfois sa cour dans les limites de la juridiction de ces parlements, agissant, pour ainsi dire, comme l'officiel de l'evêque ou comme liseur de l'officiel.

dulgences spéciales à ceux qui y prenaient part1. Nous pouvons déplorer l'aveuglement des hérétiques et des infidèles en face des preuves évidentes que leur offre l'orthodoxie, mais ils ont jusqu'ici échappé au reproche de se glorifier des crimes commis en leur nom. Seule l'église de Rome, qui ne varie pas, et ne se repent jamais, s'applaudit encore de ces atrocités.

Toulouse fut presque la seule ville de France qui reçut avec joie la nouvelle du massacre de la Saint-Barthélémy; elle suivit l'exemple donné par Paris, et obéit à des ordres royaux en mettant à mort trois cents huguenots : tirés un par un de prison, ils furent massacrés par huit étudiants de l'université qui ne dédaignèrent pas de recevoir un salaire en récompense de cette pieuse tâche2; en même temps, trois conseillers du parlement considérés comme suspects furent pendus, habillés de leur robe écarlate, dans la grande cour du palais. Ce fut à Toulouse que, dix-sept ans plus tard, le vertueux président Duranti fut traîné hors de la prison dans laquelle les ligueurs l'avaient jeté pour avoir obéi aux ordres du roi, et brutalement massacré par la populace; les capitouls ne firent rien pour le protéger, mais montrèrent qu'ils approuvaient les meurtriers en confisquant les débris de sa bibliothèque et de ses meubles échappés au pillage de la foule.

Toulouse, nous ne devons pas nous en étonner, devint le quartier général de cette ligue qui institua un service religieux en souvenir de Jacques Clément, s'opposa avec aigreur à l'édit de Nantes, refusant longtemps de le reconnaître, et enfin reçut avec un enthousiasme extrême la nouvelle de sa révocation. Et les gloires et les triomphes religieux ne

1 Voltaire appelle cette fête : «La procession atviuellc où Von remercie Dieu de quatre mille assassinats. » Il n'y a pas dix-huit ans qu'un archeveque de Toulouse témoignait le désir de rétablir cette fête (écrit en 1880).

2 Les auteurs de l'Histoire de Toulouse, laquelle précède la Biographie Toulousaine, disent que les reçus existent encore.

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