‹ Etienne Dolet, le martyr de la RenaissanceChapitre 11 sur 133 · TOULOUSE · texte numérisé non relu

TOULOUSE

Tantum religio potuit sua«.iere mal<<rum.

a mission de Langeac à Venise prit fin au bout d'une année et Dolet revint en France avec lui, dans l'intention de se vouer avec plus d'ardeur que jamais à l'étude de la littérature latine ; il avait toujours en vue le grand travail auquel il pensait depuis l'âge de seize ans ; — son but était de prouver la supériorité du style de Cicéron empare à celui de Salluste, de César, de Térence et de Tite-Live. Quoiqu'il ne fût que dans vingt-deuxième année, il avait déjà rassemble une grande collection de matériaux et — la modestie étant son moindre défaut — il se croyait en état d'écrire ce livre important. Extrêmement soucieux de sa gloire présente et future, il ne désirait pourtant pas ce succès vulgaire qui mène à la richesse- et aux honneurs. Aucune de ses lettres, aucun de ses écrits ne nous Laisse de doute à c gard; il lui suffisait d'avoir le moyen de vivre et de poursuivre ses tra-

vaux. La pauvreté de ses habits, la misère et la gêne qui ne l'empêchaient pas de vivre dans le contentement lui valurent d'être tourné en ridicule par ses ennemis. Pendant son séjour à Toulouse, il accepta avec une reconnaissance très digne les dons du généreux Langeac et, quand il était trop pressé par le besoin , il en informait son protecteur K Mais nous ne voyons jamais Dolet écrire des lettres flatteuses et suppliantes pour demander de l'argent, des bénéfices ou des places, comme celles que nous voyons avec peine et regret écrire les hommes de lettres de son temps, même les plus éminents, même le grand Érasme. Dolet a souvent recours à ses puissants amis ; mais c'est pour leur demander d'être libéré quand il est en prison, de le protéger contre ses ennemis, d'obtenir qu'il lui soit permis de gagner sa vie paisiblement comme imprimeur, et de faire paraître des livres utiles à son pays, qu'il s'adresse à ses protecteurs.

A son retour d'Italie il paraît n'avoir eu aucune préoccupation d'avenir; il est tout à l'étude, et à la recherche de la renommée. Mais ses amis, et surtout l'évêque de Limoges, désiraient vivement qu'il suivît des cours de droit. Nous savons que Langeac ne manqua pas de venir en aide à son protégé pendant qu'il étudiait la jurisprudence. Ces connaissances acquises, Dolet aurait pu être facilement chargé, grâce à la protection du prélat, de quelque emploi officiel, ce qui, aux yeux de l'habile diplomate, devait être préférable à la vie précaire de simple savant et pouvait être un acheminement vers de plus grands succès. Langeac ne se faisait, pas faute d'entretenir Dolet dans ces idées. L'évêque lui-même, dans sa jeunesse, avait été conseiller clerc au parlement de Toulouse, et ce fut à l'université de cette ville qu'il engagea son jeune ami de se rendre. Un nouveau sujet d'étude avait toujours un grand charme pour Dolet. Il nous l'apprend dans les vers qui suivent:

M'oyez ses lettres à Langeac: Orat. duce in Tholosam, p. t'M-i?;.

I HAP. IV. — TOULOUSE yj

Mon naturel est d'apprendre toujour Mais si ce vient que je passe aucuns jours Sans rien apprendre en quelque lieu ou place Incontinent il faut que je déplace.

Aussi, se conformant aux désirs de son illustre ami, il mit de côté, non sans quelque regret, ses travaux littéraires et, au commencement de l'année 1532, il entra comme étudiant à l'université de Toulouse. C'était alors la plus célèbre école de droit do France, elle jouissait d'une si grande réputation à l'étranger qu'on y trouvait un nombre considérable d'étudiants des autres nations, des Espagnols, des Allemands des Anglais. Les deux années que Dolet passa à Toulouse sont parmi les plus importantes de sa vie. C'est là que se préparèrent tous ses malheurs futurs et qu'il suscita ces inimitiés qui le poursuivirent jusqu'au jour où il fut brûlé sur la place Maubert; c'est là aussi qu'il se lia avec d'excellents amis qui ne l'abandonnèrent jamais. Nous avons le bonheur d'être mieux renseigné sur ces deux années passée Toulouse que sur aucune autre période de la vie de I )olet. S Orationes (Ùkv in Tholosam et les trois livres de lettres, qui font partie de ce même volume, sont nos principales sour d'information; mais nous avons encore les histoires de Toulouse, les vies des autres hommes distingués, qui étaient alors' clans cette ville, et la correspondance de Jules-César Scaliger avec Arnoul Le Ferron pour compléter nos renseignements.

De Padoue a Toulouse la distance morale était encore plus grande que la distance géographique. La première de villes était le refuge de la liberté de penser, aucune barrière n'y venait entraver les spéculations des savants, les plus profonds problèmes intellectuels étaient discutés par eux avec une franchise qui, si elle conduisait parfois à des conclusions peu raisonnables, n'en montrait pas moins une grande abondance de vie et de vigueur, et a Padoue la culture littéraire était portée au plus haut point et n'était pas moins à l'ordre du

jour que les spéculations philosophiques. A Toulouse on s'occupait surtout de la jurisprudence et de la théologie du moyen âge, et les études avaient un caractère étroit et officiel. Les jours de Cujas et de Coras n'étaient pas encore venus ; Jean de Boyssone, il est vrai, essayait d'introduire quelque amélioration dans l'étude du droit et, suivant l'exemple d'Alciat à Bourges et à Pavie, tâchait de faire voir que la jurisprudence était une sorte de système scientifique et non pas une simple collection de règles arbitraires; mais son influence se faisait à peine sentir, et à Toulouse Bartholus et Accursius régnaient encore en maîtres.

Depuis trois siècles, Toulouse était le quartier général de la bigoterie, de la tyrannie ecclésiastique et de la superstition. C'était le lieu de naissance de l'inquisition et, en France, le siège principal de cette institution qui avait accompli sa tâche avec tant de succès, que le parlement, l'université, les capitouls et la populace luttaient à qui serait ses plus fidèles serviteurs et ses aides les plus efficaces. Et pendant plus de trois siècles encore la cité et sa population conservèrent le même caractère. «Nulle part,» nous dit avec orgueil le président de Gramond1 qui écrivait vers le milieu du dix-septième siècle, „on ne voit les lois contre l'hérésie mises en vigueur avec plus de sévérité, et le résultat de ceci, c'est que seule, parmi toutes les villes de France, Toulouse est exempte d'hérésie, aucune personne n'étant admise au droit de cité si sa foi catholique est suspecte." Mais il n'en avait pas toujours été ainsi. Il fut un temps où Toulouse était l'avant-garde de la civilisation, de la culture et du progrès. Sous les Romains et plus encore sous les Visigoths, Toulouse était la ville la plus éclairée de la Gaule. Les arts et les lettres y florissaient, et, au lieu d'un niveau banal d'orthodoxie ecclésiastique, on y voyait se faire jour des spéculations théologiques qui méritaient peut-être l'appellation d'hérésies, mais qui au moins montraient une vigueur

1 llist. Galliœ, lib. XXX.

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