‹ Etienne Dolet, le martyr de la RenaissanceChapitre 16 sur 133 · CHAP. IV. — TOULOUSE · texte numérisé non relu

CHAP. IV. — TOULOUSE

depuis huit ou dix mois dans cette ville où il passait déjà pour un étudiant plein de promesses, lorsqu'il demanda à Bording de parler de lui à Jean de Pins; et, comme son camarade lui laissa entendre que l'évêque l'accueillerait favorablement, Dolet écrivit au prélat une lettre emphatique, pleine de constructions contournées et de lambeaux de phrases empruntées à Cicéron, dans laquelle il a l'air de vouloir dire le moins possible (les compliments et les exci exceptés) en beaucoup de mots et dans ce style pompeux dont les cicéroniens de l'époque aimaient à se servir. Toutefois cette épitre est une imitation assez heureuse de certaines des lettres de Cicéron plus remplies de mots que desubstance. Il dit à l'évéque l'admiration qu'il lui inspire, il lui parle de son désir de le connaître et d'acquérir son amitié. « Tout ce que je vous demande, c'est de ne pas me tenir rigueur si je vous exprime l'admiration que j'ai pour cette réputation fermement établie et universellement connue dont les premières fleurs ont eu Longueuil pour témoin et pour panégyriste. Il n'est rien que je désire tant que de vous voir être pour moi ce que Bembo fut pour Longueuil, c'est-à-dire le soutien de mes études, le défenseur et le promoteur de la réputation que j'espère acquérir, mais que je n'ignore pas ne point posséder encon

L'évéque ne tarda pas à répondre à cette épitre, puis il fit connaître à Bording quelles étaient ses intentions; ce dernier raconte le succès de sa démarche dans une lettre qu'il adresse à Dolet:

« J'ai pris soin de faire ce que vous m'avez demandé dernièrement ; je me suis chargé de saluer Jean de Pins en votre nom et je lui ai demandé de vous accueillir avec bienveillance, mais vous êtes arrivé au but vous-même, grâce à votre lettre qui révélait tant de talent, tant de savoir et d'élégance de style, qu'elle a rendu toutes mes louanges inutiles. Quoi qu'il en soit, j'ai fait ce que j'ai pu, et c'est avec plaisir que je renouvellerai mes démarches. La faveur de Jean de Pins V

est acquise et, de plus, sa considération pour vos mérites littéraires. Il a la meilleure opinion de vous, il me l'a dit, et il est fort charmé que votre estime m'est acquise. Vous aurez peine à croire combien il désire vous voir. Il dit: «Oh, que je voudrais entendre sa parole éloquente!» Aussi quand vous viendrez lui rendre visite, vous serez le bienvenu; et la grande estime qu'il a déjà pour vous augmentera encore, si cela est possible, quand il vous verra. Adieu. »

La lettre de Dolet était datée du Ier août 1532. L'évèque répondit le jour suivant :

« Bien que votre lettre m'ait été fort agréable comme étant un témoignage du profond respect que vous avez pour moi, elle m'a fait un plaisir plus vif encore quand je me suis aperçu qu'elle était écrite par un homme d'un grand savoir et qu'elle me faisait souvenir des deux érudits les plus éminents de notre temps, Bembo et Longueuil, que j'ai connus et que je suis toujours charmé de me rappeler. Vous n'aviez pas lieu de craindre que votre lettre vînt interrompre mes occupations ou mes affaires. J'ai une telle affection pour mes amis que, pour leur rendre service, je remets volontiers à plus tard mes devoirs les plus sérieux. Quant au sentiment délicat de timidité qui vous a empêché de me venir voir en personne et qui vous a fait plutôt m'écrire, parce qu'une lettre ne peut rougir l, je n'y suis point insensible, mais vous ne devez pas douter, vous qui poursuivez les mêmes études savantes que plusieurs de mes amis, que je n'aie pour vous l'estime que j'ai pour eux. J'avais déjà entendu parler de Dolet en termes flatteurs qui, toutefois, ne rendaient pas entièrement justice à votre mérite. Il n'en est pas moins vrai que depuis lors j'avais un vif désir de vous voir et de lire quelqu'une de vos compositions. Aussi quand je reçus votre lettre, dans laquelle (comme on peut reconnaître un lion à ses griffes) je reconnus la vivacité de votre intelligence, la

1 II n'y a rien de cela dans la lettre de Dolet telle qu'elle est imprimée.

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dignité de votre style, la force de votre langage et votre profonde science, je souhaitai plus encore de vous voir, car la réalité dépassait de beaucoup mon attente. Tout cela m'amène à vous dire que si vous vous hâtez de me venir trouver, vous serez le bienvenu. Adieu1. »

Nous pouvons sans peine nous imaginer quelle fut la joie de Dolet quand il reçut cette lettre de Jean de Pins. Il écrivit immédiatement une réponse exprimant tout son bonheur et toute sa gratitude et disant son intention d'aller sans tarder rendre visite à l'évèque. A partir de ce moment une amitiécordiale s'établit entre eux qui, ne ressemblant point à la plupart de celles de notre malheureux héros, ne prit fin qu'à la mort de Jean de Pins, cinq ans plus tard ; pendant ce temps les bons offices de l'évèque ne manquèrent pas à Dolet qui, nous sommes heureux de le noter, lui en témoigna toujours une vive reconnaissance.

1 Dolet: Orationes duce in Tholosam, p. s3, 148, i5i,

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