CHAPITRE V JEAN DE CATURCE ET JEAN DE BOYSSONE
Ceux qui se font persécuter pour ces vaines 'disputes de l'école me semblent peu s,. ceux qui persécutent me paraissent des monstres. ^
Not being overburdened with orthodoxy, that is to say not being seasoned with more ot the sait of the spirit than was necessa: préserve him from excommunication, confiscation, and philoparoptesism i. e. roasting by a slow tire for the love of God.
Peacock.
j| 'université de Toulouse avait été fondée, comme nous l'avons vu, pour anéantir L'hérésie. Les chefs de l'université rivalisaient avec les conseillers du parlement et avec les capitouls pour faire étalage d'orthodoxie, et le plus léger murmure Hl d'hérésie était immediate- Jjl ment étouffé. La loi cano- "^ nique était la loi suprême.
• , i • ■ -i i„k Im textes de Bartholus et On étudiait a loi civile dans les texte:
U Lius et ,-on préconisait une théologie et une g*
phie strictement calquées su,- celles du moyen a,;, barie de Toulouse était le thème favon des anus des tett
et l'orthodoxie, qui régnait dans cette ville, autrefois la capitale et le centre de l'hérésie albigeoise, mais la seule cité de France, où, plus tard l'inquisition avait pris racine, était non seulement une source de satisfaction pour les adversaires de la science nouvelle, mais une preuve permanente des services que le Saint-Office avait rendus à la cause religieuse, services qui se seraient étendus, on le disait ouvertement, à toute la France, si les pouvoirs de l'inquisition avaient pu s'exercer également partout. Cependant, bien que l'étude des canons et des décrétais fût plus en honneur à Toulouse que la science nouvelle, bien que là, plus que partout ailleurs en Europe, l'esprit du moyen âge fût vivant encore, les professeurs et les étudiants n'en étaient pas moins soupçonnés d'hérésie. Même à l'université de Toulouse, l'ivraie était mêlée au bon grain. Des savants étaient venus d'Italie et s'étaient efforcés d'introduire quelque culture et de montrer que les études littéraires n'étaient pas nécessairement hostiles au droit et à la théologie. Du Nord étaient arrivées les nouvelles de l'hérésie de Luther, et les doctrines des réformateurs avaient été bien accueillies dans plus d'un endroit où le vieux levain de l'hérésie albigeoise n'avait pas encore complètement disparu. Les professeurs les plus éminents étaient suspects; et parmi les amis et les contemporains de Dolet qui se trouvaient à Toulouse, quelquesuns firent plus tard partie de l'église réformée et presque tous les autres passèrent pour donner une sorte d'adhésion aux nouvelles doctrines. Peu après l'arrivée de Dolet à Toulouse, Pierre Bunel, qui devint un des premiers latinistes de son temps, alors, jeune homme plein de promesses, avait été expulsé de la ville et de l'université sous l'accusation d'hérésie. Un savant italien nommé Othon 1 avait eu le
1 Othon est probablement cet Othon Bosio que Dolet nomme dans ses commentaires et dans son second discours. On peut croire que son expulsion se fit en mime temps que celle de Bunel. Nous ne savons pas exactement la date de cet événement, mais il n'eut pas lieu avant la fin de i53o; car, en novembre de cette même année, nous trouvons Bunel à Venise et on peut supposer, d'après ses lettres, qu'il était depuis quelque temps en Italie.
( MAP. V. J. DE CATURCE ET .1. DE BOYSSONE 73
même sort et, comme nous venons de le voir, l'évêque Rieux lui-même, qui avait toujours défendu la eau lettres, n'avait pas échappe aux soupçons. Les accusât' devinrent très nombreuses. Tout manque de respect aux coutumes établies, toute préférence, donnée aux études littéraires ou à la science nouvelle était un motif d'accusation suffisant; et la condamnation de l'hérétique supposé était certaine, si l'on pouvait prouver qu'il ne s'était pas découvert devant une image sainte, qu'il n'avait pas mis genou en terre orsque les cloches invitaient les fidèles à dire un Ave Maria, ou qu'il avait mange de la viande un jour d'abstinence1.
Mais malgré tout cela, l'hérésie luthérienne, comme on l'appelait, commençait à se propager non seulement parmi les habitants de la ville et parmi les pauvres descendants des Albigeois, mais même parmi les étudiants et les professeurs de l'université. Dolet arriva peu après les trois moines augustins disciples de Luther qui en 1531 prêchèrent ouvertement à Toulouse les doctrines réformées. L'inquisition et le parlement firent des recherches vigilantes, et dans les trois premiers mois de l'année 1532 un nombre considérable de gens suppv luthériens furent arrêtés.
Jean de Caturce, de Limoux, était licencié en droit de l'université de Toulouse2, où il paraît avoir, alors ou auparavant. fait des cours de droit qui eurent tin grand succès et qui lui valurent une réputation considérable; il avait pendant quelque temps étudie les Saintes Ecritures. 11 avait découvert vérités qui axaient été tout à fait mises de côté ou qui se trouvaient contraires à l'état présent des cl . ayant
réussi à se procurer un repos et un bien-être qui lui avaient été inconnus jusqu'alors, il désirait prêcher l'évangile aux autres, afin qu'ils pussent partager sa joie. A la Toussaint, en
' Th. ,L- Bèze: Hist. Ecct., liv. 1.
- Hist. des Martyrs Grand Marty dit que Caturce était licencie en Loix faisant j de Toulouse.
1531, il avait fait une allocution à quelques-uns de ses compatriotes de Limoux. Son discours toucha les cœurs de ceux qui l'écoutaient, mais les autorités ne tardèrent pas à être averties et Caturce dut quitter Limoux en hâte, promettant à ses disciples de revenir à la Noël et de leur faire entendre encore la parole de vie. La cause de son départ précipité allait bientôt être connue des officiers de l'inquisition de Toulouse et on n'allait pas tarder à considérer Caturce comme suspect; mais il ne fut pas, toutefois, inquiété immédiatement; pendant deux mois on le laissa poursuivre ses cours. Le jour des Rois (1532) il assistait à un souper avec quelques amis à Toulouse, et au lieu de la formule habituelle: «le roi boit», il dit : « Puisse Jésus-Christ régner dans nos cœurs ». Il proposa aussi qu'après souper chaque assistant, au lieu des toasts profanes, récitât un passage de l'Ecriture; ce que l'on fit. On l'arrêta peu après , et les deux principales accusations qu'on portait contre lui se fondaient sur les discours de Limoux et sur cette soirée du jour des Rois. Etre arrêté pour hérésie à Toulouse équivalait à être condamné, et une condamnation se traduisait par deux choses : une rétractation publique ou le bûcher. Jean de Caturce était un brave, mais il n'était pas fanatique et n'avait pas envie de mourir. Il dit qu'il était disposé à se laisser convaincre (si cela se pouvait) par les livres et par les savants, et qu'il était prêt à discuter les points sur lesquels se fondait son accusation. Mais le résultat de cette discussion fut de le confirmer dans son hérésie. Ses amis — ou ses ennemis — firent une nouvelle tentative pour le sauver des flammes. On lui offrit un pardon complet sans qu'il fût besoin qu'il abjurât officiellement, si seulement dans l'école de droit, où il avait coutume de faire ses cours, il déclarait publiquement qu'il avait été dans l'erreur sur trois points '.
Il n'est pas étonnant qu'il hésitât un instant et pensât qu'il
1 Je ne trouve nulle part quels étaient ces trois points.
CI! AI'. V. - J. DE CATURCi: ET J. DE BOYSSONE
vaudrait mieux pour lui d'accepter ces conditions faciles et d'échapper ainsi non seulement à la mort, mais à ces affreuses souffrances physiques que l'église trouvait bon de faire endurer aux hommes, qui ne pouvaient se conformer à son schibboleth, quelque vertueux qu'ils fussent. Mais, comm narrateur de cette tragédie nous le dit, le Seigneur lui donna assez de force pour n'accepter aucune forme de rétractation. Une seule chose pouvait en résulter. On donna l'ordre de lui faire subir une dégradation publique, puis on le confia au bras séculier, ce qui voulait dire que son bûcher allait être préparé. Sa condamnation eut son effet au mois de juin 1532 l. On le transporta à la place Saint-Etienne, où on le dégrada de sa tonsure cléricale et de son titre universitaire. Cette cérémonie dura trois heures, elle fut suivie d'un sermon fait par l'inquisiteur. Il prit pour texte le quatrième chapitre de la première épître de saint Paul à Timothée : «L'Esprit dit expressément que dans les derniers temps quelques-uns se révolteront delà foi, s* attachant à des esprits séducteurs et aux doctrines des dénions.» — «Citez les paroles de l'apôtre qui suivent», s'écria Caturce; et comme le jacobin gardait le silence, il dit en s'adressant au peuple : «Saint Paul ajoute : «Enseignant des mensonges par hvpocrisie, défendant de se marier, commandant de s'abstenir des viandes.» Apres le sermon, Caturce fut conduit au palais de justice, et c'est là qu'il fut condamne à mort, après avoir été officiellement livre au bras séculier. Puis on le transporta à la place de Salins et on le brûla vif. Son esprit ne perdit pas un instant sa fermeté et sa force. Il mourut en louant et en erlorïfiant Dieu; et sa mort ne découragea point les autres, au contraire, sa vie pieuse et innocente, aussi bien que son courage produisirent les meilleurs fruits, surtout parmi ïes
1 Suivant La Taille et Le Duchat, ce fut le î3 juin. D'AIdeguier : //. Toulouse, dit que le supplice eut lieu en juin i533. Vingt-et-un c hérétiques accompagnèrent Caturce à la place Saint-Étienne et y tirent une
abjuration publique de leurs erreurs. Revue *:'
étudiants qui avaient été témoins de son martyre l. Dolet était présent à cette tragédie, il nous l'apprend en y faisant imprudemment allusion dans son second discours. Il ne nous cache pas que Caturce avait toutes ses sympathies, et nous voyons que sa haine amère pour les persécuteurs était ce que nous pourrions nous imaginer. Bien qu'il n'eût point adhéré lui-même aux doctrines des réformateurs, et bien qu'il eût cette sorte d'esprit pour lequel les distinctions dogmatiques concernant l'invisible et l'inconnu sont indifférentes et incompréhensibles, il regretta cette obstination — pour lui, tout cela n'était qu'une simple question de mots et de noms sans aucune réalité ou substance — qui privait l'université d'un de ses plus beaux ornements, et il déplora que Jean de Caturce n'eût pas suivi l'exemple prudent de Jean de Boyssone. Quoique les noms de Jean de Caturce et de Jean de Boyssone soient presque oubliés, il n'en est pas moins vrai que le martyr évangélique, aussi bien que le professeur soumis, ont trouvé place dans le livre de Rabelais, qui n'hésita pas à exprimer toute l'horreur que lui inspirait le supplice de Jean de Caturce dont le bûcher s'allumait, lorsqu'il composait le premier livre de Pantagruel. « De là vint à Thoulouse, où il apprit fort bien à danser, et à jouer de l'espée à deux mains, comme est l'usance des escoliers de ladite université; mais il n'y demeura gueres, quand il vit qu'ilz faisoient brusler leurs régens tout vifz comme harans soretz, disant : Ja Dieu ne plaise que ainsi je meure, car je suis de ma nature assez altéré sans me chauffer davantage"2! »
1 Hist. des Martyrs, 99 b; Th. de Bèze: Hisl. Eccl., vol. 1, p. 7 et 8 (Lille, 1841). J'ai laissé de côté les détails que donne le Martyrologe sur les paroles prononcées par Caturce, car il semble peu probable qu'une telle liberté de langage eût été tolérée. La Faille ne croit pas qu'il prononça les paroles qu'on lui prête, mais, quoique cet historien soit fort bon catholique, il admet que Caturce était un homme de savoir et de vertu et qu'il supporta la mort avec fermeté et courage. Bursault, un contemporain, le dit dans son journal qui faisait autrefois partie des archives de Toulouse. La Faille: Hist. de Toulouse.
2 Livre II, ch. 5.
CHAI'. V. — J. I'I ( VTUR( l ET J. DE BOYSSONE 77
Il est probable que le procès de Jean de Caturce fit voir à l'inquisition et au parlement que l'hérésie était plus vivante a Toulouse qu'on ne l'avait supposé tout d'abord; et l'on décida de frapper un grand coup qui devait écraser complètement et à jamais le luthérianisme naissant. Au dernier jour de mars (1532) le parlement fit arrêter toute personnesuspecte. La liste, qui est longue, comprenait des gens de toutes les classes de la société, des avocats, des procureurs, des ecclésiastiques de tout ordre, des moini frères et des cures. Parmi eux se trouvait Matthieu Pac; tait un homme,» dit Dolet dans son second discours, «extrêmement capable et intègre, aux qualités duquel je ne puis rendre justice ici. Il fut faussement et cruellement accusé de luthérianisme. » Trente-deux des personnes ar <Pac
était du nombre) furent sauvées en fuyant, et, comme elles ne répondirent pas à l'appel, elles furent condamnées par contumace. Mais parmi celles qu'on garda se trouvait l'homme le plus savant et le plus capable et le plus populaire professeur de l'université, Jean de Boyssone, qui devait bientôt devenir l'ami intime de Dolet.
Le nom de Jean de Boyssone l, docteur régent et professeur de droit à l'université de Toulouse, et ensuite con-
1 J'ai adopté l'orthographe Boyssone me rapportant aux manuscrits des lettres et des poèmes qui sont à Toulouse. Dans les lettres en latin et dans les poèl il n'est pas toujours appelé ainsi, mais partais B^yssoneus, Boysonnus, ou Joannes de Boyssonne. De Thou l'appelle Boesonnus. M. Guibal Revue de Toulouse, juillet i864, p. 11 prétend que Bqysson correspond plus exactement qu'aucune autre orthographe aux différents noms latins. Dans une épigramme de Boyssone adressée à Scève on trou\e ces vers:
Dumus enim a vulgo, patrio. sermone, vocatur
Boyssonus spinis arbor acuta nimis
Est igitur gentile, vides mihi nomen acutum.
Et M. Guibal tait à ce propos la remarque suivante: » I.e buisson dans notre patois toulousain est appelé Bouisson. Traduisons, nous avons Bouysson, Buysson, Boysson. » Dans la liste des capitouls donnée par Du Mège [Hist. Instit. de Toulouse le nom est épelé de diverses manières: Boychon, Bouisson,
Bouysson et Boysson.
jQ ETIENNE DOLET
seiller au parlement de Chambéry, l'ami de Rabelais, de Dolet, de Bunel, et l'un des champions de la Renaissance dans le sud de la France, a échappé aux recherches de l'histoire. Parmi les écrivains contemporains qui le nomment, et qui chantent ses louanges, la plupart ont cessé d'être lus: ce sont Voulté, Dolet et Sussanneau; et cependant il en reste un par qui des milliers de lecteurs ont, du moins, appris son nom. Ce fut à Toulouse qu'Epistémon, comme il le dit à Pantagruel, envoya son fils pour étudier sous la direction du très docte et très vertueux docteur Boyssone. «Advisez», dit Pantagruel, «si je peux rien pour l'advancement du filz et dignité du seigneur Boissoné, lequel j'aime et révère, comme l'un des plus suffisans qui soit huy en son estât1.» Et, malgré cela, c'est en vain que l'on chercherait le nom de Boyssone dans les grands recueils biographiques dont la France se glorifie. Il n'est cité ni par Nicéron, ni par Goujet, ni par Moréri, ni par Bayle. Ni La Croix du Maine, ni Du Verdier ne l'ont jugé digne d'être tiré de l'oubli, et les Biographies universelle et générale le passent sous silence. C'était un homme d'un rare mérite, il aimait les lettres, il était poète, juriste, savant, mais une certaine timidité de caractère fit quelque tort à ses éminentes qualités et paraît l'avoir détourné de faire imprimer n'importe lequel de ses ouvrages; ce manque d'assurance l'empêcha aussi d'acquérir la réputation que ses capacités auraient dû lui procurer. Ses commentaires sur un chapitre d'Ulpian ont probablement péri, mais la bibliothèque publique de Toulouse possède trois précieux volumes manuscrits de sa composition, lesquels offrent le plus grand intérêt non seulement pour les renseignements que nous y trouvons sur sa vie, mais aussi pour l'histoire littéraire de la France méridionale ; et il est au moins étrange qu'on n'en ait pas tiré parti jusqu'à présent et que seulement un petit nombre d'écrivains les aient con-
1 Liv. III, ch. XXIX.
CHAP. V. J. DE CATURCE l-.'l .1. DE BOYSSONE 79
suites. Un volume des lettres en latin écrites et reçues par Boyssone, commençant vers 1532 et se continuant pendant plus de vingt années, renferme une partie de sa correspondance avec Dolet, Pierre Duchâtel, Alciat, Rabelais, Guillaume Bigot, Guillaume Scève, Arnoul du Ferrier, et beaucoup d'autres lettrés plus ou moins distingués. Un volume de poèmes latins divisés en cinq livres, vers hendécasyllabiques, vers élégiaques, épîtres, ïambes, odes, la plupart pleins de détails biographiques, et un volume de poèmes français contenant deux cent cinquante-quatre dixàins, offrent un intérêt réel pour l'histoire littéraire du temps, quelle que soit l'opinion que nous nous fassions des mérites poétiques de l'œuvri '
1 Le volume de lettres est un petit in-folio contenant deux cent quatre-vingtdeux pages (on en a compté par erreur: deux cent quatre-vingt-douze) ou CXXXIX feuilles la pagination saute de 16g à 160). La première moitié du manuscrit est d'une excellente écriture courante du seizième siècle. Le reste est d'une écriture ditlérente, beaucoup moins lisible, quoique vers la rin l'écriture s'améliore un peu. l'n nombre considérable de lettres de la dernière partie semblent avoir été copiées à la hâte et sont toujours difficiles à déchiffrer. Le livre est intitulé : Joannis de Boyssone antecessoris Tolosani et aliorum cpistolce mutuee.
Les poèmes latins forment un petit cahier in-40, écrit de la même écriture que la première partie du volume des épitres. Ils sont divisés en cinq livres: le premier comprend les vers hendécasyllabiques; le second, les vers élégiaques; le troisième, les épîtres; le quatrième, les ïambes et le dernier, les odes. Dans ce volume on a copié plus tard les odes de Dolet adressées à Boyssone et à Guillaume Scève, et une ode contre Dampmartin ainsi que quatre odes de Voulté et un poème qui paraît être d'Augier Ferrier.
les poèmes français sont écrits avec grand soin sur parchemin. Ils sont di\ises en trois centuries ou livres, qui chacun devaient contenir cent dixains, chaque dixain remplissant une page. La première est intitulée: La première centurie des dixains de Maistre Jehan Je Boyssone, Docteur Régent à Tholose. Chaque dixain devait avoir une lettre initiale ornée et un titre en rouge; mais on s'arrêta au dix-septième dixain de la première centurie. Le reste de la centurie n'a ni titre, ni lettre initiale, dans la seconde les titres s'arrêtent au soixanteseptième dixain et dans la troisième au septième; de plus le troisième livre ne contient que cinquante-quatre dixains, bien que les quarante-six teuilles réglées qui suivent montrent qu'il devait être complété.
J'ai tout lieu de supposer que ces volumes furent prépares sais la surveill de Boyssone lui-même qui avait l'intention de les publier. Aux poèmes latins sont ajoutés des corrections, des notes marginales, des mots nouveaux pror écrits d'une écriture différente, mais contemporaine, qui probablement est celle vie Boyssone lui-même. Les notes font voir qu'elles sont rédigées par l'auteur
8o ETIENNE DOLET
Issu d'une famille illustre qui figure dans les annales de Toulouse, où, à partir de 1460, nous trouvons plusieurs Boyssone sur la liste des capitouls, il était né, selon toute probabilité, vers le commencement du seizième siècle1. Un de ses oncles occupa une des chaires de jurisprudence de l'université, et sa famille semble l'avoir destiné de bonne heure à l'étude du droit, dans l'espoir, justifié plus tard, de le voir succéder à son parent dans cette chaire que Bo}'ssone luimême appelle : Avita Cathedra. Tout ce que nous savons de sa vie, avant l'époque de son accusation (1532) -, c'est qu'il
du poème. Ainsi sur la marge de l'ode contre Drusac, page 247, on lit: « Cœtcra epigrammata in contumelia Drusaci delenda sunt hoc retinendum. »
Deux auteurs seulement, à ma connaissance, se sont servis de ces manuscrits en dehors des personnes qui les ont consulte's au sujet de Rabelais et de Marot: M. Du Mège, pour une courte notice sur Boyssone contenue dans la Biographie Toulousaine et dans son Histoire des Institutions de Toulouse (Toulouse i844), et M. Georges Guibal, pour une thèse latine présentée à la Faculté des lettres de Paris qui est intitulée : De Joannis Boyssonei vita seu literarum in Gallia Meridiana restitutione (Toulouse, i863). M. Guibal parle encore de Boyssone dans deux intéressants articles publiés dans la Revue de Toulouse juillet, août, 1864) sous le titre de: Jean de Boysson, ou la Renaissance à Toulouse.
Ces deux articles sont une amplification de la thèse; ils contiennent une biographie de Jean de Boyssone, des renseignements sur plusieurs de ses contemporains ou amis, tirés surtout de ces collections de manuscrits, dont l'intérêt n'est pas épuisé cependant.
M. Boulmier paraît ignorer l'existence de ces manuscrits, qui sont très importants pour la vie de Dolet. Le volume de lettres renferme six épîtres de Dolet à Boyssone et quatre de Boyssone à Dolet, lesquelles ne figurent pas dans la correspondance que Dolet avait imprimée dans le volume de ses discours.
Comme conseiller du Parlement de Chambéry, Boyssone est souvent mentionné par de Thou; la persécution dont je parle dans le texte est relevée par La Faille et par les autres historiens qui se sont occupés de Toulouse et du Languedoc.
1 M. Guibal s'appuie sur ses lettres pour dire qu'il était un peu plus âgé qu'Arnoul du Ferrier, qui était né en i5o8.
2 Tollin, dans l'article déjà cité (Riehl's Taschenbuch, 1874), le confond avec Jean Boyssone, seigneur de Beauteville, qui fut nommé capitoul trois fois, en i5i5, en i5ig et en 1 53y ; Tollin parle de lui apparemment en se fondant sur l'autorité des lettres de Servet (?) et il le fait passer pour un magistrat influent au moment ou Servet étudiait à Toulouse. Le seigneur de Beauteville était sans nul doute un proche parent du professeur, ainsi que Hugues Bouysson, seigneur de Mirabel, nommé cinq fois capitoul (la dernière fois en i5 17).
( HAÏ'. V. J. DE CATURCE ET J. DE I »NE 8l
fit d'excellentes études, qu'il s'était acquis une grande réputation à l'université comme juriste, qu'il était soit licencié en droit, soit docteur, et qu'il fit des cours avec succès et talent, s' efforçant, comme Alciat le faisait ailleurs, d'introduire un esprit plus scientifique dans l'étude de la jurisprudence, de la délivrer des obscurités barbares de la scolastique, et de revenir aux Pandectes eux-mêmes au lieu de s'en rapporter aux commentateurs et aux compilateurs arbitraires du moyen âge.
" Primus in Europa civilia jure latine P»>>yssonus docuit potuitque inducere morem Miscendi sacras legis sophiamque perennem '.-
AKiat aurait voulu l'avoir comme collègue à Pavie pour qu'il l'aidât à repousser les attaques de ses adversaires barbares et ignorants. « Si je vous avais auprès de moi » lui écrit-il, «je renverserais facilement tous ceux qui me font la guerre. »
Boyssone avait déjà eu comme élève Antoine de Castelnau, qui devint archevêque de Tarbes. Il avait été le camarade ou, probablement, le précepteur de Michel de l'Hôpital, qui ensuite fut professeur de droit à Padoue, Michel de l'Hôpital auquel était réservée la haute dignité de chancelier de France. Sa fortune et la situation distinguée de sa famille — les Boyssone étaient alors seigneurs de Mirabel, de Beauteville et de Mnntmaur- — ajoutaient naturellement à l'influence et à la considération dont il jouissait parmi ses compatriotes; et bonté pour les malheureux, sa générosité a aider d<. bourse les pauvres étudiants qui le méritaient, contribuaient également à le rendre populaire. Il avait ete l'ami et le protecteur de Bunel, pendant la jeunesse de ce dernier, et 1 que ce savant érudit fut accuse d'hérésie, ce fut Jean de
1 Noguier: Histoire Toulousaine.
- Du Mège: Hist. des Institutions de Toulouse fT« ulou>. I. H, p. no,
ai;, a44.
Boyssone qui lui procura la somme nécessaire pour faire le voyage d'Italie et pour subvenir à ses besoins dans ce pays1. Au moment où les mêmes accusations furent dirigées contre lui, il était le seul membre influent de l'université sur lequel les amis de la science comptaient pour soutenir leur cause. Il était donc de toute importance qu'il fût renversé. Il est évident que les réformateurs en tant que protecteurs des lettres avaient toutes ses sympathies; et nous voyons, par sa correspondance, qu'il lisait régulièrement le Nouveau Testament — surtout les Épîtres de saint Paul — et qu'il était un admirateur ardent de saint Augustin. Ces faits, comme le dit judicieusement M. Guibal, «semblent accuser dans sa foi religieuse une tendance à se rapprocher du dogme luthérien ou calviniste de la justification par la foi». Mais il était avant tout juriste et homme de lettres, et il prend un soin tout particulier dans ses lettres et dans ses poèmes de n'exprimer aucune opinion sur les questions religieuses qui s'agitaient alors. Il était d'un naturel prudent et timide, et peu disposé à dire son avis, même à ses amis les plus intimes, sur les sujets dangereux de controverse. Mais à Toulouse être homme de lettres à cette époque était passer pour hérétique. Il nous dit lui-même que seuls son amour de la littérature et son admiration pour les lettrés, ses amis, suffirent à donner lieu aux accusations d'hérésie dirigées contre lui"2, et Dolet confirme ce fait dans son second discours3. «Quelle fut, dit-il, la cause des malheurs de Jean de Boyssone, si ce n'est son savoir et sa grande fortune? Je l'affirme — ce n'est pas une simple rumeur, mais je l'ai entendu dire par des personnes de la plus grande honnêteté, et je l'ai appris par moi-même qui fus son ami intime — les persécutions dirigées contre lui ne se fondèrent que sur sa réputation de savant et d'homme riche. Il était innocent de la plus
1 Boyss. : Mail. Epist., fol. no.
a Id., fol. 26.
:1 Dolet: Orat., p. 3s.
I HAP. V. J. DE t Al UR< l. I i .'. DE 83
légère offense contre la religion, et ce sont des délateur.-, qui formèrent un complot contre lui pour s'emparer de sa fortune; gens furent aidés par ceux qui le haïssaient à cause delà haute réputation dont il jouissait et qui étaient eux-mêmes tmp bornés ou trop paresseux pour rivaliser avec lui, et par d'autres encore qu'il avait protégés, mais qui ne prenaient le titre d'ami que pour trahir leur bienfaiteur.»
Peu de temps après l'arrestation de Jean de Caturc< probablement au dernier jour de mars 1532, Boyssone fut arrête et empris lé. Les doctrines hérétiques dont on l'accusait étaient au nombre de dix. Elles comprenaient presquetoutes les hérésies de Luther. La première était que rien nedoit être reconnu comme article de foi que ce qui est contenu dans les saintes Écritures. La dixième, que nous ne sommes pas justifiés par les bonnes actions, mais seulement par la foi en Jésus-Christ. Il fut jugé et condamné par l'official et les grands-vicaires de l'archevêque de Toulouse, et on l'obligea à faire abjuration de ces dix erreurs, s'il ne voulait pas subir le sort de Caturce.
Jean de Boyssone n'avait pas en lui l'étoffe d'un martyr. C'était un humaniste, un lettre et nullement un théologien; et, tout en étant fort bien disposé pour les réformateurs, dont il voyait le succès avec plaisir, tant que ce succès n'était pas incompatible avec le progrès de la littérature, il n'était nullement prêt à suivre Caturce au bûcher. Il consentit à abjurer les erreurs dont on l'accusait. On lui fit payer une forte amende, sa maison et ses biens furent confisqués. Mais il ne suffit pas à l'inquisition de lui infliger ce lourd châtiment. L'église ne pouvait se permettre d'épargner à un homme de sa réputation et de son savoir, à un homme qui était l'espoir du progrès littéraire de l'université, aucune des humiliations qu'il était en son pouvoir d'infliger. Son renom de juriste était bien plus grand que celui de Jean de Caturce , et tandis que l'on avait offert à ce dernier son pardon a des conditions faciles à exécuter et qu'on lui avait demande une simple
rétractation devant ses auditeurs de l'école de droit, il ne fallait pas moins qu'une pénitence et une abjuration publique aux persécuteurs de Jean de Boyssone.
Et ce n'était pas encore assez pour eux : un grand nombre des catholiques les plus zélés se plaignirent de l'excessive indulgence dont on faisait preuve à son égard l. On résolut d'entourer son abjuration de toute la pompe imaginable. On éleva un échafaud devant l'église de Saint-Étienne. Tous les fonctionnaires ecclésiastiques et civils étaient présents. Les consuls se trouvaient là dans le costume de leur dignité. Agenouillé sur l'échafaud, le professeur le plus distingué de l'université lut à haute voix l'abjuration des dix erreurs dont on l'avait accusé et la signa; puis un long et ennuyeux sermon où ses crimes étaient passés en revue fut adressé par l'inquisiteur au coupable et à la multitude assemblée; après ce sermon on le mena à la cathédrale, où il reçut l'absolution officielle du grand-vicaire2.
Bien que les dévots fussent mécontents de l'excessive indulgence dont Boyssone avait été l'objet, la voix de la foule était pour lui. La Faille, qui donne un long récit de cet événement, nous dit que plusieurs des témoins de cette abjuration publique ne purent contenir leur émotion. On versa bien des larmes, lorsque le professeur le plus renommé et le plus savant de l'université, l'homme dont la bonté et la générosité envers les pauvres et envers tous ceux qui se trouvaient dans le besoin étaient connues de ses concitoyens, eut à subir devant tout le monde une humiliation aussi cruelle3.
1 D'Aldeguier: Hist. de Toulouse, 356.
2 La Faille: Hist. de Toulouse ; Biographie Toulousaine, art. Boyssone.
3 M. Merle d'Aubigné, qui donne un récit complet du martyre de Jean de Caturce, ne dit pas un mot de Jean de Boyssone, quoiqu'il semble faire allusion à ce dernier dans le passage suivant: « Quelques prédicateurs pourtant qui avaient annoncé la nouvelle doctrine, firent alors de déplorables chutes, et arrêteront dans le Midi le cours de la Parole. » (La Réforme au temps de Calvin, vol. II, liv. III, c. 19.) Les sympathies de M. Merle d'Aubigné n'étaient pas assez larges pour aller jusqu'à ceux qui n'étaient pas préparés à souffrir le martyre pour la foi réformée.
CHAP. V. J. DE CATURCE ET J. DE BOYSSO
Nous ne savons pas au juste si sa condamnation lui infligeait l'exil, ou s'il jugea convenable de se retirer pour quelque temps. Toujours est-il qu'immédiatement après son abjuration il quitta Toulouse; son absence dura environ une année; il visita l'Italie qui, à cette époque, plus libérale que la France, lui offrait, ainsi qu'à bien d'autres, un asile hospitalier. Il se rendit d'abord à Padoue, qui comme au temps où Dolet y étudiait, était encore la ville d'Kurope où l'on jouissait de la plus grande liberté intellectuelle et où ies plus éminents humanistes se donnaient rendez-vous. Boyssone y trouva plusieurs de ses compatriotes, les uns étaient étudiants, les autres professeurs. Arnoul du Ferrier, avec lequel il conserva toujours des rapports d'amitié et qui allait devenir un des juristes français les plus célèbres de son temps, continuait à Padoue les études qu'il avait commencées à Toulouse et faisait déjà prévoir le brillant avenir qui lui était réservé. Paul Daffis se trouvait là aussi ; c'était un Toulousain qui se préparait à faire vivre la tradition cicéronienne, que Longueuil et Simon Villanovanus avaient implantée à Padoue. Boyssone se lia également dans cette ville avec Lazare Buonamici, l'ami de Pôle, mais lequel, ne suivant point l'exemple de ce dernier, n'avait pas déserté la cause de la littérature pour celle de la théologie. A Venise, il eut des rapports d'amitié avec Battista Egnazio, l'ancien maître de Dolet, et avec une autre personne que ce dernier avait vue, avecGiulioCamillo, pour lequel Dolet professait une aversion très vive, sans que nous sachions si c'était parce qu'il avait deviné le charlatan visionnaire, ou parce qu'il avait à se plaindre de lui personnellement. Plus heureux que Dolet, Boyssone ne voyagea pas seulement dans le nord de l'Italie. Il lui fut donné de visiter la capitale de la chrétienté; niais au lieu d'être transporte par les restes et les souvenirs de l'antiquité, ou par les merveilles artistiques et littéraires qui l'entouraient, il fut, comme Luther, choque du luxe, du vice. de l'impiété qu'étalaient le pape, les cardinaux, les évoques qui, par eux, pénétraient dans toutes les classes de la S
Il dut revenir à Toulouse au printemps de l'année 1533.
Nous ne savons pas à quelle époque commencèrent les relations de Dolet et de Boyssone, mais on a tout lieu de croire que ce fut peu après l'arrivée de Dolet à Toulouse, et bien que celui-ci ne précise pas le fait, on peut croire qu'il fut témoin de la cérémonie humiliante dont Boyssone fut l'acteur principal. Immédiatement après le retour de ce dernier, nous voyons que Dolet était dans les meilleurs termes avec lui. Pendant quelques années ils échangèrent des lettres fréquemment, et Dolet, qui était d'une grande violence, trouva en Bo}Tssone un conseiller d'une modération invariable et d'un grand sens, et non seulement un conseiller, mais un ami, qui aima à lui rendre service et lui fut d'une utilité indiscutable dans les circonstances les plus difficiles de sa vie.
Oo-o