CHAPITRE IX LYON
C'est un grand cas voir 11 Mont Pclion, I >,i d'avoir \cu les ruines de Troye : Mais qui ne \ oit la \illc de Lyon, Aucun plaisir à ses yeux il n'oeti
Clément Marot.
o II était une antique cité, connue sous le nom de Lugdunum ,
Bâtie sur une hauteur: elle fut détruite par l'incendie. Plane; Chef des troupes romaines, la releva au pied même
De la montagne, du côté qui regarde la Gaule. La Saône aux Ilots paresseux la traverse;
D'autre part elle a pour ceinture le Rhône ; et, retardant leur marche, Les deux rivières se réunissent et forment un vaste courant.
Opulente, mère d'une forte race, riche en beaux monuments, Elle s'ouvre au commerce de tous, étrangers ou citoyens.
Telle est la description que Dolet, dans un de ses poèmes, nous donne de la ville qui allait désormais être son refuge, et qui, pendant une grande partie du seizième siècle, peut être considérée à juste titre connue la capitale intellectuelle de la France. Elle rappelait l'Italie non seulement par son climat, mais par ses goûts littéraires et artistiques, et par la liberté intellectuelle dont elle jouissait, comparativement avec le r de la France. A ne considérer que sa civilisation et commerce, elle était plus italienne que française. Plus d'un siècle auparavant nous y trouvons les fondations de cette colonie de marchands florentins nobles et instruits, les uns attires parles circonstances politiques, les autres, par les intérêts commer-
j6o Etienne dolet
ciaux, colonie, qui vers la fin du seizième siècle comptait plus de cinquante-neuf familles. Les Pazzi et les Gondi s'étaient établis à Lyon au quinzième siècle, et avaient montré aux Français que, dans le pays le plus civilisé du monde, la carrière du commerce n'était pas incompatible avec la haute naissance, les manières polies, et la culture littéraire et artistique. Venant du pays qui était le berceau de la littérature et de l'art, les Italiens apportaient avec eux cette civilisation plus raffinée que ne connaissait généralement pas la France d'alors.
Les savants grecs et italiens, qui suivirent, introduisirent de ce côté-ci des Alpes la connaissance du grec et firent mieux apprécier la littérature latine. Lyon, alors, comme aujourd'hui, riche, remuant, libéral et aimant le progrès, avait offert à la colonie une hospitalité de bon aloi et en avait été récompensée, non seulement par une civilisation et une culture plus solide, mais encore par les avantages matériels que les Italiens lui rendirent. Toute grande et toute florissante qu'eût été la ville depuis plusieurs siècles, c'est à la colonie italienne que Lyon dut l'introduction de cet art qui, dans la suite, en fit la plus grande et la plus florissante des villes commerciales de la France, je veux parler de la manufacture des soies. Elle devint le quartier général de tous les échanges d'argent et de marchandises qui se faisaient entre la France et l'Italie. Les étrangers y faisaient construire des palais qui égalaient en solidité et en splendeur ceux de leurs ancêtres de Florence ou de Lucques. Ils ornaient les églises avec une magnificence jusque-là inconnue. Ce fut pour la chapelle florentine, qui se trouvait dans l'église des Dominicains de Lyon (laquelle, par un privilège spécial, fut désignée comme l'église paroissiale des Florentins), que Salviati peignit son chef d'œuvre : X Incrédulité de saint Thomas.
Nulle part, en dehors de Paris, on ne pourrait trouver au seizième siècle autant d'hommes de lettres distingués qu'à Lyon. Les Lyonnais et les gens lettrés qui habitaient régulièrement la ville, étaient fort nombreux, et plusieurs
CHAP. IX. — LYi i6r
d'entre eux se distinguaient par leur capacité et leur talent. Symphorien Champier, aussi excellent médecin que bon littérateur, s'occupait tantôt à fonder une école de médecine, tantôt à déchiffrer et à mettre en ordre les vieilles chroniques; Benoît Court, dont les charmants commentaires sur les Arrcsta Amorum nous offrent un des premiers spécimens de cette finesse spirituelle dans laquelle les écrivains français devaient tant exceller depuis; Maurice Scève, poète et antiquaire, dont les louanges ont été chantées par des hommes si différent^, par Marot, par Du Bellay et par La Croix du Maine; son cousin, Guillaume Scève, qui se consacrait aussi à la littérature; Charles de Sainte-Marthe, poète, théologien et réformateur; Guillaume de Choul, dont la collection de monnaies et d'antiquités romaines était la seule qui, de ce côté-ci des Alpes, était digne d'être appelée une collection, et dont l'ouvrage sur la castramentation des Romains fit autorité pendant deux siècles; Charles Fontaine, dont les critiques littéraires étaient toujours marquées au coin de l'à-propos et du bon sens, encore que nous ne puissions lui accorder comme poète le haut rang que ses contemporains lui assignaient; Barthélemi Aneau, dont le Mystère de la nativité est considéré par plusieurs comme le prototype de l'opéra français; Sanctes Pagnini, le grand hébraïsant, qui avait été élève de Savonarole; tous ces hommes vivaient alors à Lyon, où ils passèrent la plus grande partie de leur existence; ils formaient une réunion de lettres qui, en dehors de Paris, ne pouvait trouver d'égale. Cependant toutes ces illustrations étaient de beaucoup éclipsées par le- hommes plus remarquables encore qui résidèrent à Lyon pendant un temps plus ou moins long, et dont quelques-uns y firent plus d'un séjour prolongé.
François Rabelais, Clément Marot, Michel Servet, Bonaventure de- lYriers, Salmon Macrin, Hubert Sussanneau, Nicolas Bourbon de Vandœuvre, passèrent tous plusieurs années de leur vie à Lyon, de 1530 à 1540; et Érasme, Robert Lstienne, Pôle, Sadolet, Calvin, Théodore de Bèze, Antoine île Gouv
Emile Ferret et Jean Second y vinrent à diverses reprises; Budé, le plus célèbre de tous, a dû s'arrêter au moins deux fois à Lyon, encore que je ne puisse trouver aucun renseignement détaillé sur ses visites. Il se peut que les hommes les plus intelligents de l'époque résidassent toujours à Paris et ne fissent à Lyon que des séjours temporaires. Les Estienne, Marot, et peut-être même Théodore de Bèze, désiraient ne jamais quitter Paris, et seules les amères persécutions qu'ils eurent à subir de la part des ennemis de toute science, de toute littérature et de toute lumière les poussèrent à chercher asile dans les républiques plus libres de Genève et de Berne, ou dans les montagnes du Piémont. Néanmoins à Lyon la liberté intellectuelle était plus grande qu'à Paris. On y sentait moins l'action sinistre de la Cour et de la Sorbonne. Le cardinal de Tournon, tout bigot qu'il était, semble avoir laissé à la capitale du Midi, dont il fut d'abord le gouverneur et ensuite l'archevêque, plus de liberté qu'il n'en accordait à la royale cité que visaient ses espérances et son ambition; ses lieutenants, les Trivulce et Jean de Peyrat, se montraient très sympathiques au progrès intellectuel , et employaient toute leur influence (bien que parfois inutilement) à protéger les lettres et leurs adeptes contre les attaques de la bigoterie ecclésiastique. De plus une société, qui comptait parmi ses membres Rabelais, Marot, Des Périers, Dolet, Scève, Macrin, Champier et Aneau, devait jouir d'une liberté de relations intellectuelles qui manquait à la grande capitale si jalousement surveillée par la Sorbonne et par le Parlement, où chaque mot qui pouvait favoriser la liberté intellectuelle ou religieuse était immédiatement saisi au vol, et attirait sur celui qui l'avait prononcé la censure (sinon pis) de l'une de ces vénérables assemblées.
Si nous devons ajouter foi à l'assertion du père de Colonia1 — elle a été souvent reproduite — c'est à Lyon que
1 Hist. Litt. de Lyon, vol. III, p. 4.66 et suiv.