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gravement compromise a déjà été cité, il donne quelq détails complémentaires que voici: «Cela m'a forcé à renon à L'intention que j'avais en venant ici, à savoir de publier mes discours contre Toulouse, et je suis résolu a ne ;
faire paraître avant d'avoir quelque espoir de recouvrer : forces.» Et un peu plus loin il dit qu'il est tourmenté par de vives douleurs physiques et qu'il se sent bien près de mourir. Une semaine plus tard, cependant, il écrit a Jean de Pins d'un endroit à la campagne où les médecins de Lyon l'avaient envoyé, et parait moins désespérer de se rétablir; il dit pourtant qu'il ne pense pas encore à publier son livre
Etienne Dolet à Jean de Pins :
«Mon silence est dû à une grave maladie dont j'ai souffert jusqu'ici. Maintenant que j'ai la perspective d'être bien dans quelque temps, je reprends ma correspondance avec mon ardeur d'autrefois, et je compte pouvoir rattraper le temps perdu.
«Lorsque, cédant à l'envie d'hommes méprisables et à la haine des méchants, je quittai Toulouse, je me retirai à la campagne loin de mes ennemis, écoutant en cela les conseils de mes amis. Je choisis un endroit très agréable qui offrait des ressources à ceux qui veulent étudier ; le bonheur que je comptais trouver la ntravé, et la violence de mes
ennemis a contribue à me le taire perdre. J'ai fui au bon moment et j'ai empêche mes ennemis de se repaître nus malheurs et de donner libre cours à leur infâme cruauté en me faisant emprisonner. Toutefois j'ai été incapable, à cause de ma mauvaise santé, de jouir des agrémi de ma retraite-. Aussi, force de fuir les persécutions de mes ennemis et souffrant d'une cruelle maladie, je suis parti pour Lyon; quelle était mon intention: mes discours contré Toulouse et mes épigratnmes l'auraient montre si l'état île ma saule ne m'avait empêché de les publier. Car je prends mainte-
nant autant de soin pour me remettre que j'en prenais autrefois pour m'instruire. Je suis pour le moment à la campagne, où m'ont envoyé mes médecins ', lesquels croient que la grande douceur du climat fera disparaître entièrement tous mes maux; et leurs espérances sont fondées: la fièvre m'a quitté depuis huit jours. Je reprends tout l'embonpoint que j'avais perdu quand j'étais malade, et je m'aperçois que je suis déjà deux fois plus fort. Tout ce qui me manque, c'est votre société, car si la joie et le profit que j'en retirais étaient grands, le regret que j'éprouve d'en être privé est plus grand encore. Je déplore extrêmement qu'il ne me soit pas permis d'être auprès de. celui qui m'a défendu constamment avec une énergie indomptable; personne plus que lui, quels que soient les services qu'on me rende, ne sera plus apprécié par moi, et je passerais volontiers tout mon temps à parler et à me souvenir des nombreux bienfaits dont il m'a comblé. Vous ne sauriez vous faire une idée, mon cher ami, du sentiment religieux avec lequel je me rappelle vos bontés. Je pense souvent avec reconnaissance et plaisir aux affectueux traitements, aux tendres consolations que j'ai reçus de vous lorsque j'étais en proie au malheur. Vos conseils si sensés et venant d'un esprit si attentif m'ont permis de sauvegarder ma réputation, ma position, ma personne*, ils me sont toujours présents, et je n'oublie pas que je vous dois tout, même la vie.
«Je termine ma lettre en me contentant de vous faire part des nouvelles qui ont cours à Lyon.
«On dit ici que Clément, le souverain pontife, vient d'être empoisonné. Tous les cardinaux français se sont rassemblés, pour se rendre en corps à Rome, afin de choisir un dieu à la place de ce dieu qui, on le voit, était mortel; ils prétendent élire un pontife de leur propre mouvement et suivant
1 Qui étaient ces médecins? Rabelais, Fournier, Symphorien Champier, Canappc et Tolet pratiquaient tous à Lyon, et peu après ce moment, noua voyons que tous, sauf Champier, étaient très liés avec Dolet.
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leurs convictions. Plusieurs espèrent avoir un pape- français ' tous parlent de guerre et soupçonnent que cet événement occasionnera des tumultes.
«On croit assez généralement que le roi va arriver et on
parle beaucoup de cela. Toutefois c'est une chose qu'on dé-
ii ■<• plutôt qu'on ne l'attend; cette rumeur se calme pour le
moment et il n'en sera bientôt plus question. Voilà ce que
l'on dit ici... Adieu. Ecrit à la campagne, 8 août.»
Sur ces entrefaites, bien que cela puisse paraître étrange, les discours, les épîtres et les poèmes allaient être confies a Gryphius, s'ils ne l'étaient déjà, par Simon Finet, et, suivant l'assertion de ce dernier, à l'insu de Dolet. Le livre fut rapidement imprimé, et il fut publié entre le 14 août et les dernierjours de septembre 1534. Ce premier ouvrage de Dolet est un petit octavo de deux cent quarante-six pages numérotées et de dix qui ne le sont pas, sans date, sans indication de lieu et sans nom d'imprimeur2. On y trouve d'abord une lettre de Simon Finet à Claude Cottereau, qui commence en ces termes:
«Croyez-vous que ce que j'ai fait doit m'être imputé a crime? n'ai-je pas plutôt droit à des louanges? Voici la chose en peu de mots, c'est à vous de décide]-. Vous n'ignorez la grande intimité qui existe entre Etienne Dolet et moi. Lorsque les violentes menaces et plus encore l'influence pernicieuse d'un certain homme méchant et reprouve l'ont obligé a quitter Toulouse, c'est moi qu'il choisit pour l'accompagner
1 IHi Prat espérait être élu.
-' Le titre ne renferme pas autre chose que: — Stephani Doleti, Orationes Duce in Tholosam. Ejusdem Epistolarum libri II. Ejusdem Carminum, libri II. Ad eundem Epistolarum amicorum liber. Bien que les mots: Lugduni ayud 'phium soient donnés par Brunet et par Boulmier comme taisant partie du titre, il n'en est rien. Boulmier, tout en mentionnant cette indication da - Bibliographie Dolé tienne, dit bien dans son texte (p. ;3 que les dis. parurent sa:;s nom d'imprimeur et sans indication de lieu. Toutel -te :
h Mais une lettre de Chrysogon Hammonius, un des amis de Dolet, nous appi qu'ils turent imprimes chez Gryphius. o 1! n'y a pas un mot d lettre d'Hammonius, mais il est parfaitement clair, quand on examine les caractères et surtout les lettres initiales gravées sur bois, que le livre s Seb. Gryphius.
jusqu'à Lyon; il avait l'intention de publier ce qu'il avait écrit contre Toulouse, ainsi que des lettres et de très jolies odes qu'il a adressées à différentes personnes. Il songeait ainsi, au moyen de sa plume, à se venger des insultes dont il avait été l'objet à Toulouse. Mais il n'était pas plus tôt arrivé ici, qu'une grave maladie, dont il n'était pas bien remis, dégénéra rapidement en une fièvre quarte. Vous qui connaissez si bien la force et la noblesse de son esprit, et qui le savez capable de mépriser et même de tourner en dérision les malheurs qui l'accablent, vous pourrez vous faire une idée de l'énergie avec laquelle il a combattu les effets de la maladie. A la fin pourtant, fatigué des combats perpétuels qu'il avait à livrer contre l'injustice du sort, il abandonna le projet de publier ses œuvres et ne pensa qu'à trouver un moyen de se rétablir aussi vite que possible. C'était pour moi une source de chagrin profond de voir que la publication, qui allait donner quelque éclat au nom de notre ami, fût retardée plus longtemps, et ce qui me tourmentait encore, c'était de voir que ceux qui l'avaient outragé par leurs insultes pussent continuer à s'élever contre lui impunément. Vous savez maintenant ce que j'ai fait pour défendre la réputation d'un homme que j'aime, et c'est à vous de juger si je mérite des louanges ou des reproches. Je me suis emparé du manuscrit des deux discours qu'il prononça à Toulouse devant une affluence d'auditeurs inconnue jusqu'alors; le sujet qu'il y traitait n'était nullement cherché ou imaginaire, mais réel, puisqu'il lui était fourni par les circonstances. J'ai encore dérobé deux livres d'épîtres qui correspondent merveilleusement avec les arguments des discours; et enfin, rendu plus avide par une aussi belle proie, j'ai recueilli deux livres de poésies latines, et je publie aujourd'hui tout cela sans l'avis et même à l'insu de celui qlii en est l'auteur. Qu'en pensez-vous? J'attends votre jugement.»
Le reste de la lettre est une défense de la conduite de Finet, on y trouve aussi des louanges exagérées à l'adresse
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de Dolet, lesquelles, ridicules dans l'original, le seraient enc< bien plus dans une traduction. Finet termine en disant: «Quel que soit votre jugement, pendant que Dolet, sur l'avis des m. decins, fuit la chaleur de l'été et fait un séjour à la campagne, je vais surveiller l'impression des œuvres dont je parleplus haut, mais je ne dirai rien à l'auteur. avant que nous arrivions a Padoue. Je vous ai déjà écrit que des que la chaleur 1 moins forte, nous avons l'intention de nous rendre dans cette ville, lui attendant, donnez-moi de vos nouvelles et dit moi quelles sont les études qui vous occupent. Adieu. Lyon,
(] ont1?).»
te lettre est suivie d'une autre lettre qui est censée être adressée par Chrysogon I Iammonius, Italien, à Criton Archagatus 2.
Apres quelques généralités et quelques remarques louangeuses sur Dolet, l'auteur continue en disant: «Je rendis hier visite à l'éditeur, où il était naturel que je rencontrasse Simon Finet, l'ami le plus intime de Dolet. Voyant à son air qu'il était un peu excité et perplexe, je lui demandai ce qui l'amenait chez l'imprimeur; et Finet, qui n'est pas un homme d'une culture ordinaire, me repondit: «Je vais livrer un trésor au public», et, en même temps, il me montra deux discours de Dolet; je n'ai jamais rien lu de plus élégant et de plus habile. Il les a dérobes à l'auteur, soucieux qu'il est de la réputation de son ami lequel avait décide de retarder la publication d'une
1 La date de cette lettre: Ad Calend. Sext. est certainement inexacte. Kilo fut écrite que! lue tem; - trrivée de Dolet à Lyon [ier août). Au lieu de Sext.,
je lis Scyt.
n'ai pu découvrir qui étaient Chrvso^on Hammonius el Archa-
gatUS. On trouve une "Je sur !i mort Ju premier dans le quat:
lina de Dolet. Sur Simon Finet, tout ce que nous suons, c'est qu'il fut le Pylade Je 1 MM. Des Marets et Rathery se trompe. 1 ment
en essayant, dans la biographie Je Rabelais qui fait partie Je leur . édition Je se^ œuvres, d'identifier i frère Je I :e Fontenay, dont Budé
épttres grecqi es. 4>tv6to;, prùre quand Budé parla Je lui au plus tard Je Simon 1 i. . irade d'étude de
œuvre d'un si grand mérite et avait ainsi donné à Finet un prétexte plausible pour commettre son vol. . . Mais je ne saurai dire combien cette publication affectera l'auteur et combien amères seront les plaintes qu'il nous adressera. . . Lyon, 3 août.»
Il est difficile de croire qu'on puisse être la dupe de ces manœuvres, et cette publication porte autant d'atteinte à la bonne foi de Dolet que la publication des lettres de Swift en porte à celle de Pope. Chez l'un comme chez l'autre les motifs étaient les mêmes, dans l'un et l'autre cas l'habileté déployée était déjouée par une vanité qui dépassait la mesure. En livrant à la publicité ces discours — on n'y trouve rien qui justifie cet honneur et beaucoup de choses qui devaient irriter certaines personnes — Dolet fit preuve de manque de tact; mais on est disposé à pardonner cette faute à l'auteur vain et habile: l'hostilité implacable que ses discours avait excitée parmi les dévots et les ignorants, autant que les louanges exagérées de ses amis, lui avaient tourné la tête. Toutefois on ne saurait excuser la publication d'un grand nombre de lettres. On peut s'expliquer certainement que Dolet ait désiré faire voir à tout le monde qu'il entretenait une correspondance avec Jean de Pins, Pierre du Châtel, Langeac et même l'illustre Budé, et il n'y a rien dans les lettres de Jean de Pins et de Budé qui puisse faire désirer qu'elles ne soient pas imprimées; mais publier les épîtres de Boyssone, qui avait failli avoir le sort de Jean de Caturce et dont les lettres avaient un caractère si compromettant que Dolet n'osa pas donner le nom de l'auteur (bien qu'il soit apparent), publier les lettres d'Arnoul Le Ferron qui avait expressément demandé qu'elles fussent tenues secrètes1, celles de Bording qui parlait ouvertement des personnes et des choses avec une liberté qu'il n'aurait pas prise s'il avait supposé que ses lettres vissent le jour, sans compter que ces révélations rendues publiques auraient pu
1 Voir plus haut, p. 125.
( II. M'. IX. — LYON l8l
;i Lyon, où il se lia bientôt avec plusieurs des hommes de lettres les plus en vue, sur lesquels il semble avoir fait une impression très favorable. Hortensio Lando était alors à Lyon, surveillant l'impression de son Ciccro Rclr^atus et Cicero Revocatus qui allait sortir des presses de Gryphius. Il n'est pas improbable que Dolet l'eût rencontré en Italie. Il est certain qu'à ce moment l'un et l'autre étaient dans l< - meilleurs termes. Ce fut alors que Dolet se lia avec Maurice et Guillaume Scève et qu'il connut l'homme illustre dont le nom a toujours été associé au sien, le plus grand génie du siècle, François Rabelais, dont il gagna bientôt l'amitié. Rabelais était arrivé a Lyon au commencement de l'année 1532, venant de Montpellier; il n'avait encore rien publié, mais sa réputation de médecin, de savant et surtout d'homme d'esprit l'avait précédé; et à peine était-il installédans la capitale intellectuelle du Midi que deux imprimeurs et libraires voulurent s'assurer ses services: l'un était Sébastien Gryphius, Rabelais prépara pour lui une édition de certains fragments apocryphes de Cuspidius qu'il croyait authentiques, écrivit et signa plusieurs préfaces latines et publia le texte et une traduction revisée des Aphorismes d'Hippocrate ; l'autre était Claude Nourry, l'imprimeur du vulgaire qui publiait des ouvrages en langue française, Rabelais écrivit pour lui, en gardant l'anonyme toutefois, des recueils de pronostications, et des almanachs comiques et satiriques1 ainsi que •• les grandis et inestimables chroniques de Gargantua »; i's presses de Nourry que sortit le premier livre du divin Pantagruel, quelque temps avant l'arrivée de Dolet a Lyon. Pour la première fois la comédie humaine était fidèlement représentée, de façon grossière et profane,
1 Michelet Hist. de France, XVI* siècle', dit que Rabelais écrivit <• pou: et autres libraires des publications populaires d'almanichs . i! ne
aucune autorité à "appui de cette affirmation qui est certainement au moins en ce qui concerne Dolet Dolet n'imprima aucun alm .une
satire, ni aucun ouvrage de Rabelais, si tagruel dont l'édition sortie d
peut-être, mais avec une vigueur, une fécondité, une bonté d'âme, une compassion et une sympathie pour les souffrances et les malheurs de l'humanité, pour les faibles contre les forts, avec une jovialité et surtout une finesse de satire sans amertume qu'on ne connaissait pas encore et que jamais l'on a connue depuis.
C'est dans Rabelais que le génie de la Renaissance apparaît dans son plus complet développement et lui seul suffit pour montrer l'ineptie de l'opinion si souvent formulée qui tend à faire croire que la Renaissance n'a enfanté que le néant. La Renaissance n'a pas été simplement le retour aux formes littéraires de l'antiquité, ce fut un retour à la substance même des idées d'autrefois, un retour à la liberté de penser que les théologiens du moyen âge avaient interdite et que les réformateurs aussi bien que les partisans de Rome s'entendaient pour taxer d'hérésie.
« Gens libres, bien nés, bien instruits, conversant en compagnies honnêtes, ont par nature un instinct et aiguillon qui toujours les pousse à faits vertueux et les retire du vice; lequel ils nomment l'honneur1. »
Il y a une certaine façon d'écrire les biographies qui consiste à se fonder en grande partie sur des faits imaginaires; et il est peu de tentation aussi forte pour celui qui s'occupe d'un homme qui, comme Rabelais, a exercé une si grande influence sur toutes les générations des Français, que de se demander jusqu'à quel point il a pu être lui-même influencé dans son œuvre par ses contemporains et amis, et de déduire d'une supposition non seulement la certitude de cette influence, mais encore d'imaginer en détail les circonstances qui l'accompagnent. Il est indubitable que Rabelais et Dolet furent très
1 Garg., C. LVII. Henri Martin (Hist. de France, liv. 48) fait la remarque suivante sur ce passage: «Ce n'est pas seulement l'antipode du monachisme ; c'est au moins autant l'antipode du protestantisme, qui part de la corruption totale de la nature et de l'entière impuissance de l'homme pour le bien: c'est
l'extrême contraire L'évangile de Rabelais n'est que celui de la charité et
non de la grâce et de la rédemption. »