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intimes durant les deux mois que ce dernier passa à Lyon pendant l'automne de 1534, et que cette amitié ainsi formé* dura plusieurs années, jusqu'à ce qu'elle se terminât, comme la plupart des amitiés de notre malheureux héros, dans des circonstances qui, suivant Rabelais, lui donnèrent le droit de se plaindre amèrement de Dolet; et bien que, d'après les odes qu'il adresse à Rabelais, nous voyions qu'il rendait justice au génie de son ami, il n'en est pas moins vrai que, dans les œuvres de Dolet, il n'y a pas trace de l'esprit génial et de l'humaine douceur du grand satirique
UEncomiwn Moriœ fut le véritable précurseur de Pantagruel et les mots qui terminent ce premier ouvrage sont un admirable prologue pour le second: Quare valete, flaudite, vivitc, bibite, Moriœ celeberrimi mystœ*. Toutefois \ Éloge dt la folie n'était pas du goût de Dolet, sans que nous puissions dire si cela provenait de son incapacité à apprécier l'esprit et l'humour ou de l'antipathie qu'il professait pour les opinions anti-cicéroniennes d'Erasme.
Voici comment il s'exprime au sujet du livre le plus spirituel peut-être de l'époque2: « La plupart des personnes portent aux nues YEncomiutn Maria?, plusieurs l'admirent réellement; cependant si vous lisez attentivement cet ouvrage vous serez frappé par l'impudence d'Erasme plutôt que par la vraie force de son style. Il rit, il plaisante, il s'amuse, il s'irrite, il invective, il va même jusqu'à sourire devant le Christ. » Ces mots que je regrette d'avoir à citer me rendent perplexe et je me demande en les lisant si Dolet était ou a pu être un pantagrueliste, s'il lui a été possible de regarder la vie autrement qu'avec le plus grand sérieux et si enfin il y
1 La remarque que tait Érasme la première fois qu'il qoùte du vrai e est digne du frère Jean des Entommeures lui-même : «.Ofclicem vel nomine Burgundiam planeque dignetm quae m.itcr hominum dica talc lac habet in uberibus. » Quant aux petits \i:is. |u'il en dil
quee bibantur hereticis.
mment. Lin.:. I •
a eu affinité d'idées entre lui et Rabelais. Mais voici ce qu'un biographe de Rabelais des mieux informés, des plus intelligents et des plus spirituels, M. Eugène Noël, nous dit au sujet des rapports de Dolet et de Rabelais:
«De Montpellier il alla donc à Lyon; dans cette ville, avec Dolet et quelques autres, les conversations pantagruéliques reprirent leur cours mieux que jamais. Dolet n'était pas seulement un habile imprimeur, c'était un philosophe, un poète, un des esprits les plus élevés et les plus nobles du siècle. On a de lui plus de vingt ouvrages latins et français en prose et en vers. Il traduisit Cicéron et Platon: l'un des premiers, il mit l'Evangile en langue vulgaire. 7/ conseilla donc à Rabelais de ne s'en plus tenir à des traductions et commentaires, mais de lancer dans la mêlée intellectuelle un livre véritablement sien. Il voulait qu'il résumât la philosophie du siècle, qu'il donnât au monde ébranlé un mot de consolation nouvelle.
« — Oui, disait Rabelais, mais un livre vraiment humain se doit adresser à tous. Les temps sont venus où la philosophie doit enfin sortir de l'école et rayonner comme le soleil sur l'univers entier. Nous devons, à cette heure, tenir suspendus fraternellement aux mamelles de vérité les ignorants et les doctes. Je voudrais, pour ce qui est de moi, si je faisais un livre de philosophie, qu'il pût amuser, consoler, instruire mes braves vignerons de La Devinière et les buveurs de Chinon, aussi bien que les plus savants; qu'il fût le piot universel; que princes, rois, empereurs et pauvres gens y vinssent d'euxmêmes boire ensemble gaîment. La vérité — d'accès assez difficile et scabreux — doit être, ni plus ni moins que dans l'Evangile de Dieu, présentée sous forme vivante si humaine et débonnaire, qu'enfin, acceptée de tous, elle réveille l'âme de tous à la pensée commune. Quel moyen y a-t-il, sinon en s'appuyant sur l'éternelle conscience, de conter aux bonnes gens les histoires qu'ils aiment qu'on leur conte, des histoires qu'eux-mêmes ils ont faites? Par exemple, ces chroniques de géants, tant et tant imprimées en notre âge, depuis la décou-
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verte 'le cet art divin que vous pratiquez, me semblent I propres à cela. Par toute la France, j'entends conter les prouesses épouvantables de Fenorme géant Gargantua; il faudrait s'emparer de cette histoire, y renfermer le monde tout entier, et la rendre, ainsi anoblie, aux bonnes gens qui l'ont inventée? Voilà le véritable secret: emprunter aux plus simples leur idée, et la leur rendre ornée de tout ce que l'étude et la philosophie nous ont révélé. La pensée rustique et village tel est le point où je voudrais rattacher tous les trésors enfouis, cachés jusqu'ici par les ennemis de la lumière.
« — Eh bien, disait Dolet, voici mes presses, elles vous attendent. Contez-nous l'histoire de Gargantua, emplissez-la de pantagruélisme, faites-en notre chronique, notre chrême philosophai. Courage! le monde périt de soif et de rage, à vous de le désaltérer. Je me fais vôtre pour tout imprimer. Soyez le propagateur invincible de la vérité: avec vous, s'il le faut, je traverserai le feu. »
«Jusqu'à quel point est vraie, dans sa forme, la conversation précédente, je l'ignore; mais, ce qui est certain, c'est que Rabelais et Dolet parlèrent beaucoup de ces choses; c'est que Dolet excita Rabelais à écrire sa chronique, et que le Gargantua parut au mois de décembre de la même année (1532
Et maintenant le lecteur sera fort surpris d'apprendre que non seulement il n'y a aucune preuve à l'appui de ce que M. Eugène Noël affirme au sujet -de l'influence de Dolet sur Rabelais, mais que ces conversations n'ont pas pu avoir lieu, et que ces avis n'ont pas pu être donnés.
1 les faits réels: en décembre 1532, dernière date qu'on peut assigner à la première édition du premier livre de Pantagruel, Dolet étudiait encore à Toulouse; il ne fut imprimeur que six ans plus tard et il n'avait pas encore rencontre Rabelais. Leurs rapports, qui commencèrent en août 1534. prirent bien vite un caractère amical, mais peu de sema:: après cette première liaison, ils n'eurent plus pendant quelque temps l'occasion <!<• se voir.