‹ Etienne Dolet, le martyr de la RenaissanceChapitre 49 sur 133 · CHAP. X. — LES CICERONIE1 ICI · texte numérisé non relu

CHAP. X. — LES CICERONIE1 ICI

une douzaine de Lignes ce qu'il aurait pu exprimer en une demi-ligne.

Malgré les termes respectueux dans lesquels Érasme avait parlé de tous ceux qui, à l'époque, écrivaient ou cherchaient à écrire dans le style de Cicéron et surtout de Bembo et de Sadolct, les deux plus illustres cicéroniens, le Ciceronianus excita une grande indignation parmi les imitateurs serviles du célèbre orateur romain. Les Français étaient irrités du peu de cas qu'Erasme paraissait faire de Budé, les Italiens s'obstinaient a croire que Nosoponus n'était autre que Bembo. deux futurs cardinaux, il faut le dire, n'étant pas simplement cicéroniens, mais hommes du monde, ne furent nullement offensés, ils étaient probablement tout prêts eux-mêmes a se moquer des absurdités de leurs partisans.

Agen était alors la résidence d'un Italien encore inconnu et obscur qui possédait une grande science et une grande habileté, mais dont la vanité, l'amour-propre, la violence de caractère et la brusquerie de langage égalaient et peut-être même surpassaient les vrais mérites. Il appartenait à la plus noble et à la plus ancienne famille du monde. Dans ses veines coulait le sang de princes et d'empereurs qui plus que personne s'étaient distingués par leur bravoure, leur générosité, et leur magnanimité.

Il était le sixième descendant de l'empereur Louis de Bavière. Matthias Corvin, roi de Hongrie, le dernier, le plus accompli et le plus infortuné des Ilunyades était son proche parent. Oui n'a pas entendu parler des dix filles de sa parente, Béatrice, duchesse de Milan, qui toutes furent alliées aux plus grandes maisons royales de l'Europe, l'une au roi de Sicile, une autre au fils du roi d'Angleterre?

Quoi qu'il en soit, sa personnalité était plus marquante que celle des plus illustres de ses ancêtres. Il réunissait en lui les caractères de Masinissa et de Xénophon, mais Cette double comparaison ne donne encore qu'une idée faible et insuffisante de l'homme. A dire vrai, il surpassait l'un et l'autre de

personnages pour les qualités physiques comme pour les qualités intellectuelles.

A soixante-deux ans, ayant presque perdu l'usage de ses mains, il remit en place une énorme poutre que quatre hommes de taille ordinaire n'avaient pas pu remuer. Un grand nombre de faits analogues, dans lesquels nous ne savons pas ce qu'il faut admirer le plus de sa force ou de son agilité, nous portent à croire que ce fut par un sentiment de modestie excessive qu'il se compara à Masinissa. Hercule aurait donné une plus juste idée de cet homme. Ses prouesses militaires égalaient son savoir. Il ne s'était pas fait moins remarquer par sa bravoure comme simple soldat que par son habileté comme général, et s'il n'avait pas toujours été heureux, il ne fallait pas s'en prendre à son manque de courage ou à son ignorance de la stratégie, mais aux caprices de la fortune. A la bataille de Ravenne il avait fait des prodiges de valeur aux côtés et sous les yeux de l'empereur Maximilien ; il avait repris aux Français les cadavres de son père et de son frère Titqs, ainsi que l'aigle que portait ce dernier et qu'il rendit à son cousin impérial. Maximilien ne pouvait pas faire moins que de réserver à son parent les plus hauts honneurs de la chevalerie; de ses propres mains l'empereur lui remit le collier, les éperons et l'aigle d'or de la même manière que ses ancêtres Alboin, Can Grande et Mastino les avait reçus des mains des empereurs Henri VII et Louis V. Et cependant, n'était la lettre dans laquelle ces détails sont relatés, nous aurions dit qu'il était prouvé, autant qu'un fait historique peut l'être, que Maximilien n'était pas présent à la bataille de Ravenne et que ses cinq mille lansquenets y combattirent aux côtés de Gaston de Foix et contribuèrent grandement à donner la victoire aux Français. Mais les hauts faits d'armes de l'homme étaient éclipsés par son génie littéraire. Il n'y avait pas de branches de la littérature ou des sciences qu'il n'avait étudiées à fond.. Pendant un certain temps il avait résolu d'entrer dans les ordres, espérant qu'un jour ou l'autre

CHAI . LES I I' ERONIl J93

il serait nomme cardinal et ensuite élu pape; il aurait pu alors arracher aux Vénitiens sa principauté de Vérone, que la République avait confisquée à ses ancêtres.

Qui aurait pu s'attendre à voir un aussi grand génie se contenter de jouer auprès de l'évêque d'Agen le rôle de médecin? Ce fut quand il possédait cette modeste situation, à l'âge de quarante-deux ans, que, pour la première fois, l'histoire contemporaine mit en lumière Jules-César Scalig Quelle que soit la vérité ou la fausseté de ce que l'on raconte sur les quarante-deux premières arme 1 vie, était-il du

même sang que (-eux à la mémoire desquels ont été élevés les plus beaux monuments du moyen âge, ou, comme ses ennemis le disaient, était-il le fils de Benedetti Bordoni, maître d'école ou enlumineur à Vérone, il n'en est pas moins vrai que pendant les trente dernières années de sa vie il fit preuve d'une grande vigueur physique et intellectuelle. Irrité d'être voué à l'obscurité à laquelle le sort l'avait condamné, il saisit l'occai que lui fournissait le Ciceronianus de se faire connaître et de s'assurer, auprès des nombreux ennemis d'Erasme du moins, une certaine faveur. Après s'être préparé les voies en écrivant quelques lettres pompeuses et violentes au recteur de l'université et aux étudiants des différents collèges de Paris, il composa, en 1529, son premier discours contre Erasme, mais ne réussit pas à le faire imprimer avant 1531. Il fut publié par les soins de Noël Béda et avec la permission S] ciale de Jean Morin, lieutenant-criminel. On n'y trouve presque exclusivement que de violentes injures.

Il se sert des expressions suivantes en parlant du grand érudit: je n'en donne qu'un petit nombre — carnifex,p€urricida, furia, canicula, calumniator. Il l'accuse de folie, d'arrogance, de haine, de mensonge, d'ivrognerie, de canina impudent t'a. Cependant dans les lettres que Scaliger adresse a Le Ferron il fait pâlir ces fleurs de rhétorique. Érasme y traité de omnium ordinum lobes, omnium studiorum macula, omnium œtatum vcncuum, mendaciorum parens, conviciorum

sator, furoris alumnus. Il est scelestus, mentions , insaniens, barbants, blaterans.

La publication de cette harangue, tout en répondant à l'attente de son auteur, puisqu'elle lui procurait la notoriété qu'il recherchait, fut pour lui la source d'une amère mortification. Il avait espéré qu'Erasme lui répondrait sur-le-champ et que de cette manière il aurait l'honneur d'engager une polémique avec le plus grand savant du siècle. Mais Erasme était trop habitué aux injures pour prêter grande attention à ce discours, et il vit bien que cette harangue ne pouvait en aucune façon porter atteinte à sa réputation. Aussi il n'y répondit pas; il n'avait jamais encore entendu parler de l'auteur de cet écrit et pensait, assez naturellement, que ces violentes injures personnelles ne devaient provenir que d'une violente inimitié personnelle. Érasme ne crut pas que c'était Scaliger qui fût le coupable, mais il attribua le discours à Aleander, dont il était certain de reconnaître le style. Il écrivit le 5 mai 1532: «Moi qui connais Aleander sur toutes les coutures, je suis aussi sûr que c'est lui, que je suis sûr que j'existe1 ». Scaliger attendit en vain qu'on répondît à son livre. Mortifié du silence méprisant d'Erasme, il songeait à écrire une nouvelle harangue sur le même sujet, lorsque, en avril 1535, il reçut de ses amis Merbelius et Laurentius une lettre2 qu'Érasme leur avait écrite le 18 du mois précédent, lettre dans laquelle il se défendait d'être un ennemi de Cicéron et disait qu'il savait que ce discours si plein de mensonges et d'injures n'avait pas été écrit par Scaliger. Nous pouvons comprendre tout ce que Scaliger ressentit de rage et de mortification en lisant cette lettre que lui envoyaient ses excellents amis sans un mot de sympathie ou même de politesse. Il se disposa immédiatement à composer une seconde

1 Erasmi Epistola.', n° 1218 (édit. de Le Clerc) «Ego qui de domestico convictu ac lectuli quoque contubernio totum intus et in cute novi, tam scio esse ovum illius quam scio me viverc ».

- Epist. 1278.

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l'exposer aux plus graves dangers, tant que Béda gardait son poste de la Sorbonne et que Lizet était premier président du

parlement, tout cela était plus qu'un manque de tact, c'était une action qui devait être censurée sévèrement surtout quand on voit que, pour les lettres de Le Ferron, le texte n'est pas absolument respecté, quelques expressions y sont changées peut-être pour flatter davantage l'irritable vanité de D ''. Néanmoins, pour être juste envers Dolet, nous devons dire qu'il a pu omettre certains passages dont la publication pouvait, selon lui, être désapprouvée par ses amis, et que, pour ce qui est de Le Ferron et de Boyssone, le procédé de Dolet ne les brouilla pas avec lui — ils crurent ou prétendirent croire à la fiction transparente de Finet, ou bien enc< par amitié pour Dolet, ne voulurent-ils pas approfondir sa conduite, qu'expliquent probablement sa suffisance et son talent de jeune homme.

La lettre de Chrysogon Hammonius est suivie d'une ode de Guillaume Scève2 à Dolet, dans laquelle, après avoir déploré la fin prématurée des deux lumières de la France, Longueuil et Simon Yillanovanus, morts en Italie, le p> dit que la Gaule met son espoir en Dolet et compte sur lui.

Après les discours viennent deux livres de lettres dont j'ai déjà donné de nombreux extraits3; puis un livre de

' Voyez la Ictuv Je .1. C. Scaliger a Le Ferron, VIII. Amœnitates de S< :sl : » Quid enim perfidiosius quant amicos inter se committere? Epi se abs te datas invertisse? Aliis alia verba substituisse? delevisse? i i lu

Cette lettre nous fait voir que Fe Ferron et ses amis avaient de série de plaintes contre Dolet au sujet Je la publication Je ce

- G. Scève semble avoir été alors l'éditeur, le lecteur et le correcteur Je l'imprimerie vie Gryphius.

:l Voici le catalogue Je ces lettres: Sept sont a.: ■ six a

Bording, cinq à Breslay, quatre à Jean de Tins, trois a I.e Ferr Jean de Langeac, trois à Pierre du Chfitel, deux à Budé, deux à Finet. à Eustache Prévost, deux au président Minut, une à François de Lang à Claude Cottereau et enfin une à chacune des personp.es dont les n vent: Thomas Cassander, Jean Maumont, V Fabrice, le

Jacques Calancone, Jacques Sonnet.

Fa remarque si juste que llallam t'ait sur les cicéi

l8o ETIENNE DOLET

lettres de ses amis qui comprend trois épîtres de Le Ferron, deux de Boyssone (sans nom toutefois), une de Jean de Pins à Dolet et une autre du même à Minut au sujet de son ami, cinq de Bording, deux de Breslay et enfin une de Budé.

Les épîtres sont suivies de deux livres de poésies, — j'ai cité les plus importantes. Elles n'ont pas toutes un égal mérite et ne sauraient être placées au premier rang des vers latins de l'époque, toutefois la plupart de ces petites pièces montrent une grande habileté de versification, et quelques-unes, un sentiment et une grâce poétiques très remarquables. Nous savons bien que Jules-César Scaliger, qui, comme tant d'autres, invectiva le malheureux Dolet, le flétrit du. nom d'athée et fut assez insensible pour se réjouir de le voir consumé par les flammes, dit que sa poésie était kmguida, frigida, insulsa, plenissima vecordiœ, et déclare que l'auteur de pareils vers ne mérite pas le nom de poète, mais celui de poeticnm excrementum l. Mais lorsque nous nous rappelons que Jules -César Scaliger plaçait Homère bien au-dessous de Virgile et que Huet dit fort justement de ses poésies qu'elles sont brides et informes et qu'elles ont déshonoré le Parnasse, nous ne nous en tiendrons pas volontiers à son opinion sur un homme qu'il haïssait d'une haine si violente et si implacable.

A la dernière page du livre apparaît pour la première fois la devise que Dolet emprunta aux épîtres de Cicéron son maître; devenu imprimeur, il plaça à la fin de tous les livres latins et de plusieurs livres français qu'il imprima cette sentence qui peut si bien s'appliquer à sa vie : Durior est spectatœ virtutis quam inCognitœ conditio.

Après sa convalescence Dolet passa environ six semaines

également sa place ici : « I.a gloire d'écrire en latin correct, et le plaisir de lire cette prose sont achetés fort cher lorsque ces lettres sont aussi vides de sens que les épîtres châtiées de Paul Manuce et des écrivains de l'école cicéronienne d'Italie. »

} J. C. Scaliger: Poétique, Ub. VI.

i HAP. X. LES < l« ÉRON I !

Cicéron comme il convenait, se refusait à lui vouer un culte divin. Aussi le traitèrent-ils en hérétique, ils lui donnèrent le surnom de Porrophagus à cause du fréquent usage qu'il faisait du mot Porro, ils l'accusèrent de voler ses traductions et de m- tromper dans ses corrections. Le Ciceronianus devait venger Érasme de ces attaques et écraser, une fois pouf toutes, la sottise des cicéroniens; après YEncomium Mor cette satire est peut-être le plus spirituel et le plus amusant de ses ouvrages; elle est écrite, comme Gibbon l'a fait remarquer, avec cet humour exquis dont les Lettres Provinciales nous offrent un si heureux spécimen. Le Ciceronianus est composé en forme de dialogue: nous y voyons Nosoponus, le cicéronien, ainsi que Bulcphorus et Hypologus qui font mine d'abonder dans le sens du premier et d'accepter absolument toutes ses idées absurdes, ils réussissent à la longue à donner à son esprit un peu plus d'équilibre. Nosoponus raconte qu'il s'est défait de sa bibliothèque et que depuis sept ans il ne lit plus que Cicéron, il dit qu'il a dressé une table alphabétique de tous les mots de Cicéron, une autre de toutes ses expressions et de toutes ses formes, une troisième de tous les pieds dont il s'est servi au commencement, au milieu et à la fin de ses phrases, et enfin qu'il a noté tous les mots que Cicéron n'emploie qu'au singulier et tous ceux qu'il n'emploie qu'au pluriel. Le véritable cic< nien, dit-il, ne doit pas seulement ne choisir aucun mot qui ne se trouve pas dans Cicéron, mais encore aucune flexion, aucune partie de mot; par exemple: si Cicéron emploie Amo et pas Atnamus, la première forme seule est permise; 1 qu'il veut composer une épître à un ami, il doit relire attentivement les lettres de Cicéron, pour chacune de ses phr; il doit tout d'abord prendre les mots et les parties du discours et enfin les expressions et les figures de rhétorique qu rencontrent dans les Epistoiat du Maitr. qu'il

passera toute une nuit à écrire une seule phrase, et C phrase devra encore être revue avec soin et refondue plusù

fois. Le sens est une considération secondaire. Bulephorus fait voir ensuite tout ce que cette théorie a d'absurde, et, employant la méthode de Socrate, il présente ses questions de telle manière que Nosoponus ne peut pas se refuser à se ranger à l'avis de son adversaire. Il trouve moyen de faire dire à Nosoponus que l'humour fait partie de la rhétorique et que Cicéron en manquait totalement; que la concision est nécessaire parfois et que Salluste et Brutus nous en offrent les meilleurs modèles; que certaines parties des œuvres de Cicéron ne nous sont point parvenues et que par conséquent personne ne peut être parfait cicéronien, puisqu'on doit ignorer un grand nombre de mots et de phrases dont Cicéron s'est servi; que même dans les ouvrages que nous avons de lui, Cicéron n'est pas toujours égal à lui-même, qu'il estimait certains de ses livres plus que d'autres et que ceux qui le copient avec tant d'exactitude ne sont après tout que des singes n'ayant rien, ni de son génie, ni de ses pensées et ne réussissant à nous donner que des imitations ridicules de son style. Bulephorus montre aussi qu'il est complètement impossible de parler des doctrines et des mystères du christianisme à l'aide des mots de Cicéron, et il fait voir à quelles absurdités sont arrivés ceux qui ont voulu tenter cette entreprise. Il passe en revue les différents auteurs latins qui ont suivi Cicéron et explique clairement qu'aucun d'entre eux ne fut cicéronien si l'on se fonde sur les idées de Nosoponus. C'est dans ce passage de son dialogue qu'Erasme offensa si fort les Français, en mettant Bade et Budé au même rang, et en insinuant que peut-être la supériorité revenait à Bade au point de vue du style latin. Il consacre plusieurs pages à Longueuil, et tout en reconnaissant l'élégance, la pureté et les autres mérites de sa prose, l'habileté de ses arguments et la justesse de ses vues, il met en lumière l'affectation et le vide des discours de ce jeune cicéronien vaniteux et guindé, qui écrit des pages entières de mots et de phrases dépourvues de toute idée et souvent absurdes," et qui dit en

( HAÏ'. X. LES i H E]

harangue plus violente et plus injurieuse, dans laquelle il glorifiait encore plus que dans la première tout en révélant encore moins de mérites littéraires. Elle fut achevée au mois de septembre de la même année et envoyée sur le champ à Paris pour y être imprimée. Mais il y eut des retards; une année se passa avant qu'elle parût; et lorsqu'au mois de décembre 1536 ce nouveau discours fut publié, Érasme, qui savait qu'il avait été écrit, mais qui ne l'avait pas vu, n'était plus de ce monde '.

Dolet ne fut pas moins mécontent que Scaliger du Ciceroniantes. Ce qui l'indignait le plus, c'était l'attaque, (comme il se plaisait à appeler ce dialogue) dirigée contre le maître bien aimé et l'ami de Simon Yillanovanus, contre Longueuil, le seul homme qui, de ce côté-ci des Alpes, se fût fait un nom comme cicéronien et? que Dolet s'était habitué à considérer comme le disciple le plus parfait de l'illustre maître; cette indignation, il faut le dire, venait d'un sentiment généreux bien que nous ne puissions pas la partager. Mais ce n'était pas tout ce qui indignait Dolet. S'il y avait un homme vivant alors pour lequel il professait un respect sincère, et qu'il plaçait à la tête de tous les érudits de l'époque, c'était Budé, et il était persuade qu'Érasme avait voulu, de propos délibéré, ravaler ce grand homme en le mettant au même rang que Josse Bade.

Dolet quitta Lyon au commencement du mois d'octobre 1534 et arriva à Paris le 15 du même mois. Son principal but

1 Quoique imprimé et publie) en novembre ou en décembre i3?''>. suivant la fâcheuse coutume adoptée de bonne heure par les éditeurs, coutume qui persiste encore, ce discours est date de irv;. I-1-'5 éditions originales des deux harangues sont extrêmement rares. La première harangue fut réimprin

gne en 1600 et ensuite en 1618 à Heidelberg, cette fois avec des notes de Melchior Adam. En 1621, le président Maussac ayant découvert un exemplaire de chacun de ces discours et des lettres, ainsi que des fragments épistolaires inédits de J. C. Scaliger (que, par un pieux respect pour la mi père, Joseph avait supprimes et qui, plus que les hara tent préjudice

à Jules-César . les publia à Toulouse avec le Ciceronicmus d'Érasme. Toutes ces éditions sont difficiles à trouver.

en se rendant à Paris, semble avoir été d'obtenir une permission du roi pour la publication de ses Commentaires. Pendant les quelques semaines qui suivirent son arrivée il s'occupa de son grand ouvrage et aussi d'un « Dialogue concernant l'imitation de Cicéron pour défendre Christophe Longucuil contre Desidcrius Erasmus de Rotterdam ». Il est dédié à Langeac et, dès qu'il fut achevé, Dolet l'envoya à Guillaume Scève avec la lettre suivante:

« Je suis arrivé à Paris, le 15 octobre, sans grande fatigue et sans mésaventure. Et comme je crois que vous vous attendez à ce que je vous tienne au courant de ce que je fais, et des études que je poursuis, c'est par cela que je commencerai et je vous donnerai ensuite quelques détails sur ce qui se passe ici.

« Mes études, mon cher Scève, deviennent de jour en jour plus sérieuses. A vrai dire, c'est à peine si je puis exprimer l'ardeur avec laquelle je me consacre à la littérature; vous vous en feriez difficilement une idée, je suis en quelque sorte enflammé par un nouvel amour. Je cherche le plan de plusieurs ouvrages et j'écris beaucoup. Mais je ne voudrais pas éveiller votre attente avant de pouvoir être en état de les achever. Je vous envoie un dialogue contre Erasme sur l'imitation de Cicéron, vous voudrez bien le communiquer à Gryphius. Je vous serai fort obligé de veiller à ce qu'il soit imprimé aussi soigneusement que possible.

« La foule vulgaire des grammairiens qui rendent un culte à Erasme comme à un Dieu et qui le placent avant Cicéron, ne se feront pas faute de m'attaquer. De plus je suis certain que le vieillard l (qui est presque tombé en enfance) raillera le jeune homme avec sa grossièreté habituelle. Mais rien ne m'inquiète moins que la grossièreté d'un bouffon, et je ne crains pas la morsure de ce vieil édenté2; quant à ceux qui

1 Erasme n'avait que 67 ans.

2 Silicernium.

Cil A F. X. - LES CICERONIEl 197

peuvent m'accuser d'insolence et m'accabler de reprcx I

parce que j'attaque Érasme, qu'ils se chargent d'abord de voir comment ils pourraient défendre Érasme lui-même des accusations d'insolence et de gr< par lesquelles il

essaye de tourner en ridicule Cicéron et ceux qui cherchent à l'imiter.

« Je passe mes soirées à récrire mes Commentaires sur la langue latine, j'espère les avoir finis au commencement dejanvier. Je consacrerai le reste de l'hiver à revoir et à augmenter mes discours et mes épîtres en vue d'une nouvelle édition. Je ne promettrais pas tant de choses si je n'avais résolu de montrer ce que c'est que de se vouer aux lettres ardemment et studieusement et ce que c'est que de travailler pour l'immortalité et si je n'avais désiré faire voir que je hais la paresse plus que la mort

« Toutefois,, malgré ce travail, cette attention et cette diligence que la littérature réclame de moi, je m'en rapporte à votre jugement pour tout ce que j'écris; je compte sur vous pour me dire si je dois publier ou non mes travaux, car je suis certain que vous ne désirez pas que je reste à jamais inconnu, ni que, si je livre trop tôt au public le fruit de mes études, je n'obtienne qu'une réputation légère au lieu d'une réputation bien établie. Je crois qu'il est de mon devoir, tant que mon âge et l'abondance de mes loisirs me le permettent, de me consacrer avec autant d'ardeur que possible à la littérature, mais de ne publier que des choses qui, sans chercher la flatterie, m'assurent votre approbation ainsi que celle des autres érudits.

<■ L'ardeur que je mets au travail m'empêche de sortir, tant je suis fidèle à la littérature; c'est ainsi que je n'ai pas encore rendu visite à votre ami Emile1, j'ai toutefois pensé a lui

1 Probablement Emile Perret, qui était, à cette époque, conseiller au meut Je Paris, et que Dolet connut certainement ensuite. Emile Fer:. était aussi conseiller au Parlement, peut être encore la personne cl ■:)-. il es; question ici.

igQ ETIENNE DOLET

envoyer votre lettre. Je n'ai pas encore présenté mes devoirs à Budé, ce qui, de ma part, peut être considéré comme un o-rave oubli ; j'irai le voir à la première occasion et pour ce, je ne me ferai pas faute d'interrompre mes travaux et mes études présentes pendant quelque temps.

« Maintenant vous devez être anxieux d'apprendre ce qu'on fait et ce qu'on dit à Paris. Aussi vous dirai-je tout ce que je sais. Ce serait une tâche ennuyeuse et difficile pour moi de vous donner une idée de la grande confusion dans laquelle les choses sont ici. Dans les conversations du vulgaire on n'entend parler que des insultes faites au Christ par les luthériens. Cette secte stupide, poussée par une ardente passion pour la notoriété, a propagé dernièrement certains reproches dirigés contre le culte chrétien1, qui ont enflammé encore plus violemment la haine dont ils avaient été l'objet auparavant. Plusieurs ont été jetés en prison comme suspects d'erreur luthérienne, les uns appartenaient à la lie du peuple, les autres au plus haut rang de la classe marchande. Dans ces tragédies 2 je joue le rôle de spectateur. Je déplore la situation, je plains les malheurs de quelques-uns des accusés, mais je me ris de la folie de certains autres qui mettent leur vie en danger par leur entêtement ridicule et leur obstination insupportable.

« Écrivez-moi des lettres aussi longues et aussi nombreuses que possible. Dites-moi d'abord tout ce qui vous concerne et ensuite tout ce qui se passe à Lyon; n'oubliez pas de me nommer ceux qui me sont favorables et ceux qui me sont hostiles au sujet de l'édition de mes discours qui vient d'être publiée. J'apprends que la rage des Toulousains contre moi n'est nullement calmée et qu'ils s'efforcent méchamment de

1 L'affaire bien connue des placards (octobre i534).

2 Ce ne fut que le jour suivant que les cinquièmes actes de ces tragédies furent représentés. Le 10 novembre i534, comme nous l'apprend le journal d'un Bourgeois de Paris, trois hérétiques furent livrés aux flammes en place Maubert à Paris, et à dater de ce jour jusqu'au 5 mai i535, on ne brûla pas moins de vingt-deux personnes pour hérésie.

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