‹ Etienne Dolet, le martyr de la RenaissanceChapitre 54 sur 133 · MAP. XL - LES COHH1 MAIRES · texte numérisé non relu

MAP. XL - LES COHH1 MAIRES

mais certainement la plus intéressante.- digression du livre, celle où, dans un style trop fleuri, il faut l'avouer, il retrace l'histoire de la littérature depuis le commencement de la renaissance des lettres, et où il énumère ceux qui ont le plus contribué à produire cette renaissance1:

« Ayant expliqué les mots qui se rapportent aux idées de mouvement et de repos, je passe à ce qui est le résultat du repos et du loisir, aux Lettres. Il est évident que les études littéraires sont engendrées par le loisir et qu'elles ne sauraient exister sans lui; mais avant d'expliquer les mots qui se rattachent à cette question et avant de montrer leur emple>i, qu'on me permette d'exprimer les délices que je ressens à voir la belle place occupée par la littérature qui, à notre époque, fleurit de si remarquable façon.

« Les études littéraires sont cultivées partout avec tant d'ardeur que, pour arriver à la gloire des anciens, il ne nous manque rien, si ce n'est l'antique liberté de penser et la perspective de se voir distingué quand on se consacre aux arts libéraux. Ce qui fait défaut aux savants, c'est l'affection, la libéralité, la courtoisie des puissants; le patronage d'un Mécène est un stimulant nécessaire pour faire éclore le talent et pour encourager le travail. Il nous manque encore ce qui favorise l'éloquence: un sénat romain, une république, dans laquelle les honneurs et les éloges qui sont dûs à l'art oratoire, lui tussent accordés; de cette manière, les natures les plus paresseuses seraient réveillées, et ceux qui possèdent naturellement les qualités de l'orateur seraient enflammés au plus haut degré. Au lieu de ces encouragements à l'étude des arts libéraux, on remarque, chez un grand nombre de personnes, un certain mépris pour la culture littéraire. On couvre de ridicule ceux qui sont voués aux choses de l'esprit ; il faut travailler sans espoir de recompense; les gens studieux ne Connaissent pas les honneurs; il leur faut supporter le

mépris de la multitude, la t3rrannie et l'insolence des puissants; et les études littéraires mettent souvent en danger la vie de ceux qui s'en occupent. Toutefois les vices de notre époque n'ont pas chassé l'excellence intellectuelle au delà des limites de l'Europe au point que nous ne trouvions pas partout des gens qui brûlent d'un amour extrême pour la littérature. Malgré les combats incessants et acharnés qu'il faut livrer depuis un siècle à la barbarie et à l'ignorance, la victoire, longtemps douteuse à cause de la trop grande force et du trop grand pouvoir des barbares, est restée à la fin à ceux qui préconisent le progrès.

« Laurent Valla, aidé par de nobles contemporains, fut le premier qui montra le chemin et qui rompit la ligne de bataille des ennemis. Mais ce n'était là qu'une escarmouche de troupes légèrement armées combattant à distance et non pas dans une lutte corps à corps. On avait bien fait une brèche, mais les ailes de l'armée barbare ne s'en rendaient pas compte. Lorsque les efforts de Valla et de ses contemporains furent presque déjoués par les chefs des barbares, Ange Politien, Hermolaùs Barbarus, Pic de la Mirandole, Le Volterran, Ccelius Rhodiginus, Sabellicus, Crinitus, Philelphe, Marsile Ficin et tous les gens de cette illustre génération vinrent à leur secours et, forts de leur éloquence, attaquèrent avec vigueur et hardiesse l'armée des barbares, qui avait réuni ses forces disséminées et qui regagnait du terrain. Mais encore que leurs efforts causèrent leur perte, ils renversèrent les hordes des barbares, bien qu'ils ne purent les anéantir complètement. L'aile droite de l'armée barbare resta intacte, seule l'aile gauche fut taillée en pièces. Soudain d'Italie, d'Allemagne, d'Angleterre, d'Espagne et de France, les foudres des lettres fondent sur la barbarie qui se tenait encore debout et relevait bien haut la tête; elle est forcée de se rendre et est emportée en triomphe.

« L'Italie, qui a toujours été la terre d'élection de l'art oratoire et qui n'a jamais manqué d'hommes de génie, fournit les

chefs principaux; c'étaient des gens réputés pour leur éloquence et pour leur excellence littéraire, tels que Bembo, Sadolet, Baptiste Egnazio (dont j'ai suivi les cours qu'il fit à Venise sur le de officiis de Cicéron et sur Lucrèce», Andri Navagero, Komulus Amaséus, Nicolas Leoniceni, Lampridius, Lazarus Bonamicus. A cette phalange vinrent s'ajouter les poètes: Jovianus Pontanus, Jérôme Vida, Actius Syncérus Sannazar. Quels hommes c'étaient! Quelles louanges ne méritent-ils pas? Quelle gloire n'ont-ils pas gagnée! Apr ceux-ci viennent de hardis combattants, le cardinal Adrien, Bartholomœus Riccius, Marius Nizolius, Hortensius Appianus; et avec eux, le célèbre médecin Joannès Manàrdus. En même U înps, les barbares sont attaqués par Andréas Alciat qui, dans sa jeunesse, avait fui le camp des légistes, mais dont la culture littéraire était reconnue et hautement prisée par les érudits les plus distingués; et il n'est pas seul, il est accompagné par Emile Ferret et par Othon Bosio qui l'excitent au combat. Telle est la noble cohorte et tels sont les illust chefs que l'Italie avait envoyés dans la lice. Quant aux simph ■soldats qui formaient le gros de l'armée, je ne les nomme pas ; mais leurs noms encore obscurs brilleront un jour avec autant d'éclat que ceux de leurs généraux.

« L'Allemagne à son tour stimulée par l'Italie donna le signal à ses troupes d'engager le combat. Obéissant aux ordres de leur pays, Johan Reuchlin et Rudolphe Agricola prirent les armes, et s'assurèrent l'aide de leur disciple Érasme de Rotterdam, écrivain plutôt verbeux et sarcastique qu'élégant et gracieux, néanmoins défenseur infatigable des intérêts de la littérature, la grande pile de ses volumes en lait loi. Ils sont immédiatement suivis de Philippe- Mélanchthon, le plus remarquable de tous les Allemands. Ht bientôt après arrivèrent Ulrich Hutten, Béatus Rhénanus, Simon Grynaeus, Henricus Glaréanus, Martin Dorpius, Conrad Goclénius, Eobanus liesse, Jacobus Mycillus, Johannes Oporinus, Jacobus Omphalius, Ulrich Zazius, Viglius Zuichémus, Carolus Sucquet,

Cop de Bâle et Léonard Fuchsius, tous désireux de secouer le joug des barbares, les uns pour faire progresser l'éloquence, les autres pour faire progresser la poésie, la jurisprudence, ou la médecine.

« En Angleterre, on a vu se lever contre la barbarie Cuthbert Tonstal, Thomas Linacre et Thomas More, ce dernier aussi heureusement doué de talents littéraires que malheureusement voué à un sort injuste et malheureux. D'Espagne sortirent Ludovicus Vives et Antonius Nebrissensis, qui fut plus courageux qu'intelligent. Codés Ninivita1 (que j'allais oublier) vint ensuite, et fut l'un des premiers à attaquer l'ennemi et à le provoquer au combat.

« La France que j'ai gardée pour la fin, afin qu'on ne m'accusât pas de donner la préséance à mon pays, ne reste pas neutre et prête un secours nullement médiocre à l'Italie, à l'Allemagne, à l'Angleterre et à l'Espagne. Budé est à la tête des Français, il se distingue autant par sa connaissance de la littérature grecque que par la connaissance qu'il possède de la littérature latine. Tout près de lui s'avance par derrière Lefèvre d'Étaples défendu par l'égide de la philosophie. Christophe Longueuil (n'importe si à cause des insultes de ses compatriotes il a, dans sa jeunesse, renoncé à son pays, il est Français2) et Simon Villanovanus s'imposent la tâche d'élargir les frontières de la langue latine ; ils déploient toute leur énergie à accomplir ce devoir, et ayant remporté la victoire, ils rendent à l'éloquence sa dignité d'autrefois. Aussitôt que l'on sait que notre pays désire protéger la cause des lettres, Jean de Pins, Nicolas Bérauld (sous la direction duquel j'étudiai la rhétorique à Paris, quand j'avais seize ans), Germain Brice, Lazare Baïf, Pierre Danès, Jacques Toussain, Salmon Macrin, Nicolas Bourbon, Guillaume May ne, Jean

1 Ce nom m'est absolument inconnu.

2 Longueuil était né à Liège et Villanovanus était flamand à vrai dire, toutefois Dolet, à l'exemple des autres écrivains du temps, les considéraient comme appartenant à la nation française.

Voulté, Oronce Fine le Dauphinois, Pierre Gilles deviennent les compagnons d'armes de Budé, de Lefèvre, de Longueuil et de Villanovanus. D'éminents juristes s'allient à eux contrôles barbares, ce sont: Pyrrhus Angleberme, d'Orléans, Piéride l'Estoile, d'Orléans aussi; Guy de Breslay, Jean de Bo)^ssone, de Toulouse; Guillaume Scève, de Lyon; Claude Chansonnette, Emile Perrot et Michel de l'Hôpital. Des écoles de médecine on voit s'élancer dans la mêlée Symphorien Champier, Jacques du Bois, Jean Ruel, Jean Cop, François Rabelais, Carolus Paludanus1.

«Cette armée d'érudits, composée d'hommes de tous pays, avait fait un tel carnage dans le camp de la barbarie, qu'il n'est plus resté de champ d'action à cette dernière. Elle s'est enfui d'Italie, elle a abandonné l'Allemagne, elle a quitté l'Angleterre, elle a fui l'Espagne, elle a été chassée et traquée hors de France, pas une ville d'Europe qui ne soit débarrassée de ce monstre horrible. Plus que jamais on cultive les lettres, toutes les études libérales fleurissent et, grâce à la culture littéraire, les hommes acquièrent la connaissance longtemps négligée du vrai et du juste. Les hommes ont enfin appris à se connaître eux-mêmes; leurs yeux, voilés autrefois par un aveuglement malheureux, s'ouvrent enfin à la lumière du monde. Ils ne ressemblent plus à des brutes: leur esprit capable de culture et leur langage (ce qui nous distingue surtout des animaux) est devenu parfait, étant l'objet d'études exactes et précises. N'ai-je donc pas raison de féliciter les lettres de leur triomphe, puisqu'elles ont recouvré leur ancienne gloire et que, par un privilège qui leur e^t pro] elles procurent aux hommes tant de jouissances. Tout ce que je demande, c'est que l'on voie s'éteindre la haine de la littérature et des lettres qui subsiste encore chez ceux qui ont été élevés en barbares; il faut qu'on se débarrasse de ces

1 Carolus Paludanus ne m'est connu que par une épigramme de Gilbert Ducher (Epigrammata, I jron, i538, p. i*s • H paraîtrait qu'il médecine

1 I \ on.

pestes humaines, et alors que manquera-t-il pour que le bonheur de notre époque soit complet? L'autorité de ces misérables est sur son déclin, et les jeunes gens de notre siècle recevront une éducation vraie et libérale, et, se rendant compte de la dignité des lettres, ils précipiteront les ennemis de la culture intellectuelle dans l'abîme; ils prendront leurs places, on leur confiera les emplois publics, ils auront une voix dans les conseils des rois, ils dirigeront sagement les affaires de l'État. De plus, ils désireront répandre partout la culture littéraire, à laquelle ils devront tout. C'est cette culture qui nous apprend à fuir le vice, qui engendre l'amour de la vertu, qui ordonne aux rois de rechercher ceux qui aiment et protègent la vertu, la justice, et l'équité pour les appeler auprès d'eux et les garder comme conseillers; c'est encore cette culture qui apprend aux monarques à éloigner d'eux, comme un poison, ces hommes vicieux, ces flatteurs, ces parasites, ces ministres de leurs plaisirs dont leurs palais sont encombrés. Quand toutes ces choses seront accomplies, qu'est-ce que Platon pourrait désirer de plus pour le bonheur de sa République? Il ne voulait que des princes sages et savants, ou du moins des princes amis des sages et des savants et prêts à écouter les conseils de ces derniers. Personne n'aura donc à déplorer que les princes manquent de sagesse, quand on verra qu'ils n'estiment personne tant que les sages et les savants. On réalisera cet idéal par la culture littéraire, par l'étude des lettres et par cette discipline, qui, approuvée généralement aujourd'hui, s'est emparée des esprits de tous.»

Il se passa plus de deux ans et demi entre la publication du premier et du second volume des Commentaires. Ce second volume ne parut pas avant le mois de février 1538. Ce retard prolongé fut causé par les tracas de l'auteur résultant de la mort de Compaing, par l'attaque de Charles Estienne et par la réponse que lui fit Dolet; toutes ces questions seront traitées dans un chapitre subséquent de ce livre.

Le second volume, comme le premier, a deux dédicaces, l'une adressée à François Ier et l'autre a Hurlé. Celle-là pleine des lieux communs habituels, celle-ci commence en termes :

«Le second volume de mes Commentaires parait enfin, après de longs retards causés par la mauvaise chance et par la méchanceté des hommes; cependant, grâce a ma persévérance, je puis enfin le présenter au public. »

Le reste a trait surtout aux malheurs de Dolet, à la haine de ses ennemis et aux projets qu'il formait d'écrire une histoire de son temps.

Le plan du second volume est le même que celui du premier. L'auteur complète ses commentaires sur les noms et sur les verbes, ce qui occupe huit cents pages sur les huit cent cinquante huit pages du volume, et le reste du livre est consacré aux adverbes, aux conjonctions, aux prépositions et aux interjections. Ce volume a un avantage sur le premier, c'est qu'un plus grand nombre d'auteurs latins y sont cités, et la quantité, la variété et l'intérêt des digressions autobiographiques, historiques, critiques et philosophiques le rendent plus amusant à lire pour le lecteur moderne. L'amour-propre de Dolet y éclate autant que dans le premier volume, mais le ton est plus modéré et les critiques plus judicieuses, quoiqu'elles soient encore l'expression d'amitiés ou d'inimil particulières, elles ne sont pas entièrement fondées sur les sentiments personnels de l'auteur.

Clément Marot, Maurice Scève, Guillaume du Choul et ]va\\ de Langeac sont loués comme ils devaient l'être. Charles Estienne et Lazare Baïf (malgré l'attaque que celui-là, dans l'intérêt de celui-ci, dirigea contre Dolet) sont traites avec une grande impartialité et pleine justice est rendue a leurs nui.. Ménapius qui, dans son oraison funèbre d'Erasme, avait critiqué Dolet (sans plus de sévérité qu'il ne le méritait», i pas épargne; il est classé parmi les obtrectrcUores Doltti ; et le professeur de Paris, qui avait trouvé à redire à l'explication

du mot conficere dans le premier volume, est appelé stultus reprehensor. Les questions qui se rapportent à la nature de l'âme, à la mort et à l'immortalité sont discutées avec une ingénieuse liberté et même avec une véritable éloquence; cette partie du livre nous fait regretter surtout que le De Opinione de Dolet soit perdu; c'est ce traité qu'il nous dit1 avoir composé sur « l'immortalité ou la non-immortalité de l'âme, sur les divers jugements des hommes concernant la religion et sur leurs différentes doctrines relatives au culte de Dieu. »

François Ier, Marguerite de Navarre, Charles-Quint, le connétable de Bourbon, Odet de Foix, seigneur de Lautrec, sont tous l'objet de remarques. Il y a des traités complets sur l'art militaire et naval des. Romains, et dans aucun autre livre on ne recueille des renseignements aussi abondants sur le vin et tout ce qui s'y rapporte. On trouve même une intéressante énumération des différents vins français les plus goûtés alors. Et l'on ne peut reprocher à Dolet de critiquer ou de dédaigner dans ce volume les œuvres des lexicographes qui l'ont précédé. Robert et Charles Estienne, Lazare Baïf, Nizolius et Riccius sont tous nommés et leurs mérites sont pleinement reconnus.

Le troisième volume, qui devait être un traité complet du style, de la prose et de la poésie latine, et pour la composition duquel Dolet nous dit qu'il se proposait d'apporter le meilleur de son intelligence, de son savoir, de son travail et de son jugement, ne fut jamais écrit; ses malheurs et ses différentes études littéraires ne lui laissèrent pas le temps — peut-être même ne lui firent pas désirer — de terminer son œuvre.

La publication du premier volume des Commentaires, tout en plaçant Dolet au premier rang parmi les latinistes de l'époque et tout en lui valant une grande réputation parmi les Français2, ne fut pas reçu par la généralité des hommes de

1 Coin, vol. II, col. 4i4.

2 Le livre, comme les autres ouvrages de notre malheureux héros, semble, pour des raisons expliquées dans le texte, avoir été peu lu à l'étranger.

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lettres avec l'enthousiasme qu'on aurait pu attendre; ce livre attira à l'auteur des accusations que nous jugerons peut-être comme faisant plus de tort à sa mémoire que celles pour lesquelles il fut condamné a mort. Il avait déjà offensé quelques érudits très éminents et différentes écoles philosophiques (ou non philosophiques) qui avaient alors une grande influence, les dissertations qu'on trouve dans ce volume reproduisent sous une autre forme les premières attaques de Dolet, et lui valurent de nouveaux ennemis plus puissants que les autres. Les docteurs de la Sorbonne — pour ce qui regardait la littérature latine — assumaient et exerçaient quelques-unes des fonction-, dévolues, un siècle plus tard, à l'Académie pour ce qui concernait la littérature française, et ils étaient reconnus par les orthodoxes et par les conservateurs comme faisant autorité pour tout ce qui touchait au savoir, au goût, aux opinions reçues et cà la foi; aussi ne pouvaient-ils recevoir favorablement, même s'ils n'avaient aucun préjugé contre l'auteur, l'ouvrage d'un jeune audacieux qui les traitait de sophistes et de combibones l, et les exposait au mépris et à la haine du monde pour avoir essayé d'anéantir l'art de l'imprimerie, ce qu'ils auraient bien voulu faire oublier, puisque leur tentative avait échoué. Les moines, les dévots et tout le parti de la réaction qui soutenaient les docteurs de la Sorbonne avaient déjà vu, d'à; ses discours, ses lettres et ses poèmes, que Dolet était pour eux un ennemi implacable qui s'était jeté corps et âme dans les rangs du parti du progrès, qui s'était consacre à deux choses qu'ils détestaient de tout leur cœur, aux lettres et à la liberté de penser, qui s'était moque sans merci des superstisions des Toulousains et qui, en montrant avec une violence et une hardiesse gratuites sa sympathie pour Jean de B< sone et pour Jean de Caturce, avait forcé ses détracteur ne se tenir tranquilles que lorsqu'il aurait à subir le sort de ce dernier. D'un autre côté, les moqueries manifestes dont Luther

'il. vol. !.. col.

et ses partisans étaient l'objet dans le De Imitatione Ciceroniana, et la légèreté et l'insouciance dont Dolet faisait preuve en traitant les sujets théologiques, firent comprendre aux réformateurs qu'ils n'avaient rien à espérer de lui, et que les questions, si importantes pour eux, de la justification par la foi, de la communion sous les deux espèces, de la nature précise du Sacrement de l'autel, n'étaient pour lui que des rêves creux qui avaient moins de portée qu'une phrase de Cicéron ou un vers de Térence. Son culte païen de l'antiquité, qui aurait pu lui faire obtenir un chapeau de cardinal ou une place de secrétaire auprès de Jules II ou de Léon X, était aussi peu du goût des réformateurs que de l'Eglise d'alors1. Un peu plus tard Calvin et l'inquisiteur général Orry admirent aussi absolument l'athéisme de Dolet qu'ils admettaient l'hérésie de Michel Servet. On aurait pu s'attendre du moins à ce que certains érudits et certains hommes de lettres reconnussent les mérites des Commentaires; pour des gens qui ne s'occupaient pas exclusivement d'un autre monde, mais qui pensaient que le progrès intellectuel du présent n'était pas indigne de l'attention des habitants de la terre, une œuvre qui faisait tant d'honneur à l'érudition latine aurait dû être saluée avec joie. Mais malheureusement la violence avec laquelle Dolet avait attaqué Érasme devait irriter tout le monde, sauf les amis de l'auteur et les ennemis d'Érasme; et comme ces derniers étaient, à peu d'exceptions près, les ennemis de la littérature en général, le Dialogue n'avait pas été apprécié par eux au point de vue littéraire, il leur avait suffi d'y trouver des attaques à l'adresse du savant Hollandais. Mais Dolet sortait

1 II est vrai que Bemho ne devint cardinal qu'en i538, mais sa maîtresse (Morosina) était morte alors, ses enfants avaient grandi et à l'âge de soixante ans il avait déjà renoncé à la vie mondaine et aux opinions et aux habitudes païennes; il s'était consacré à l'étude de l'hébreu et des Pères de l'Eglise, dans l'espoir d'obtenir la barrette que Clément VII avait déjà voulu lui remettre, ce qu'il n'avait pu faire à cause des objections de ceux qui se scandalisaient de la vie, des goûts et des opinions de Bembo. Ce fut le chrétien converti, et non pas le païen railleur, que Paul III nomma cardinal.

de la route tracée pour se faire des ennemis. Nous avons vu avec quelle violence il avait attaqué les Gascons dans discours, parce que Pinache était Gascon. Dans les Commentaires il se raille des Allemands et de leur empereur, il entasse les épithètes malveillantes en parlant des Espagnols, et c'est a peine s'il dissimule le mépris que lui inspirent les Italiens. Notre malheureux héros s'était fait des ennemis même parmi les cicéroniens, eux qu'on aurait cru pouvoir compter au nombre de ses amis; et quoiqu'il ne fit rien pour s'attirer la haine de Jules-César Scaligcr, nous avons vu cependant que ce savant personnage le vilipenda avec toute la force que comportait un langage sale et violent, qui eût été plus que digne du père Duchesne et aurait fait asseoir ce dernier en humble disciple aux pieds du descendant des princes de Vén »ne. Il faut ajouter que le premier volume des Commentaires était plein d'erreurs de goût et de critique. Erasme y est traité avec presque aussi peu de délicatesse que dans le Dialogue; les Apophthegmata y sont considérés comme une œuvreindigne d'un vieillard, et bien plutôt faite pour un écolier qui étudie la grammaire que pour un savant, et les épîtres ne sont pour Dolet que du «fatras»; les Colloques, si charmants, sont jugés en un langage qui aurait mieux convenu aux correspondants d'Ortuinus Gratius qu'à un disciple de Longueuil; il est évident qu'un érudit qui lisait ces appréciations pouvait se permettre, sans qu'on le blâmât absolument, de conclure qu'un critique aussi insensé et aussi peu judicieux n'avait rien à apprendre de sérieux à ses lecteurs. Et ce jugement était d'autant plus plausible quand on voyait dans ce volume, comme ailleurs, le ton de mépris arrogant que Dolet prenait pour dire leur fait à tous ceux qui n'étaient pas de son avis. Voilà donc pourquoi, en dehors des quelques gens de lettres avec lesquels l'auteur était lié personnellement et qui, sans exception aucune, reconnaissaient nds mérites et voyaient tout ce qu'il promettait, les Commentaires éveillèrent moins l'attention publique et furent moins

admirés que nous aurions pu le croire. Il est évident qu'ils furent bien reçus et hautement appréciés par le chef des littérateurs français, par Budé. Mais Budé avait soixante-dix ans, sa santé faiblissait et il n'avait jamais été très disposé à favoriser les succès des autres. Les Commentaires devaient, sans nul doute, réjouir le cœur des excellents évêques de Rieux et de Limoges; mais l'un et l'autre, ils s'étaient retirés du monde et n'exerçaient aucune influence. L'œuvre n'était guère le fait de Jean du Bellay, de Rabelais ou de Marot; et les autres amis de Dolet n'occupaient pas des situations qui leur permissent de lui être utiles pour faire connaître et apprécier son livre. Les Commentaires néanmoins ne manquaient pas d'admirateurs; ils se recommandaient d'eux-mêmes à tous les érudits qui n'avaient point de préjugés. Sturm — il ne pouvait se trouver un meilleur juge — parle du livre de Dolet en termes très louangeux et déplore qu'il n'ait jamais été achevé *. J'ai déjà cité les remarques de Susanneau et de Voulté. Omphalius n'était pas moins enthousiaste dans son admiration2. Les critiques modernes n'ont pas parlé des Commentaires avec moins d'éloge. Facciolati 3 critique sévèrement le style latin de Dolet; il est d'avis même qu'il montra par son style et en acceptant la Rhetorica ad Herennium comme une œuvre authentique de Cicéron, qu'il ne connaissait pas à fond les écrits de l'orateur romain, mais il ajoute: Nolim tanti viri famam imminuere, quant sibi apnd posteritatem jure peperit; il lui donne les épithètes de docte et d'érudit et il soutient que ses Commentaires

1 Préface de l'édition des Formules et Phrases de Dolet donnée par Sturm, Argentorati 1576.

2 « Scripsit et in eam sententiam nuper multa Stephanus Doletus, praecipuum laborantis eloquentiœ subsidium ». Omphalius : De Elocutionis Imitatione Paris, Colinœus i53y), p. 61. Omphalius et Dolet étaient alors dans les meilleurs termes. On lit une lettre adressée à Dolet dans les Epistolœ ad familiares d'Omphalius, que son fils Bernard mit en tête de l'édition qu'il publia du De Elocutionis Imitatione (Colonise 1D72, réimprimé en i6o3 .

3 Préface à son édition des Phrases et Formula'.

n'auraient pu être écrits que par un homme de génie et un grand travailleur.

Mais la preuve la plus éclatante des mérites du livre et de l'auteur est peut-être le sort qui fut rési rvé à un même in-folio que Dolet fit paraître peu après la publication du second volume des Commentaires, sous le titre de: Formulée Latinanon locutionum illustriorum* , et qui parfois a été considéré par erreur comme devant former la première partie du troisième volume des Commentaires. C'est un recueil de phrases et d'idiotismes extraits pour la plupart des Commentaires, avec quelques additions et dans un ordre alphabétique. Dolet nous dit dans sa préface qu'il avait reçu nombre de letti lui demandant de préparer un ouvrage emprunté à ses Commentaires à l'usage des jeunes gens et qu'il avait accédé à ces prières.

Le livre comprend une série de substantifs (et de quelques adjectifs pris substantivement), avec de courtes explications et souvent des exemples, suivis d'une liste des verbes et parfois des adjectifs et des autres parties du discours employés (surtout par Cicéron) conjointement avec ces substantifs. Il n'est pas probable que le livre eut immédiatement du suce aucun écrivain n'en parle, autant que je sache, pendant les vingt-cinq années qui suivirent son apparition. Du vivant de l'auteur on n'en imprima qu'un petit nombre d'exemplaires, « t on ne fit paraître aucune nouvelle édition de l'ouvrage. En 1576 Sturm le réimprima sous le titre de Phrases et Formulée Linguœ Latince elegantiores Stephano Doleto Auctore nunc denuo recognitœ (Strasbourg, Rihel). Recommandé par Sturm. il eut un grand succès et acquit une popularité qu'il conserva jusque dans ce siècle. De nouvelles éditions furent publiées en 1580,

1 In folio. I ugd., apud Doletum, 153g. Le titre annonce trois pan pars, conflatas ex nomine etverbo locutiones habet. Secunda, • Oonstructionem verborum profert. Tertia, usum particularum ind demonstrat. Le volume cependant ne contient que la premi troisième n'ont jamais paru

1585, 1596 et en 1610. Un certain Barezzi1 , frappé des mérites du livre, et désireux de faire grandir la réputation de Nizolius et de son Lexicon ciceronianum , fit impudemment passer les Phrases et Formula: comme faisant partie de l'ouvrage de Nizolius. Il était réservé à Facciolati, dans son édition du Lexicon (1734), de rendre à Dolet ce qui lui appartenait. Revu et corrigé par lui, ce recueil de phrases est mis en appendice à son édition, et occupe la même place dans la seule édition subséquente que je connaisse , dans l'édition de Londres (1820) 2. Une année seulement après la publication du premier volume des Commentaires, on en publia un épitome à Bâle (imprimé par Lasius et Platter, mais sans leurs noms) dû à la plume d'un érudit qui signe Jonas Philomusus3. Il parle de

1 Dans Veditio Baretiana du Lexicon Ciceronianum (ou Thésaurus Ciceronianum) de Nizolius (Venise, 1606).

2 En 1753 et ensuite en 1764, le père Alessandro Bandiera imprima les Phrases et Formula; Linguœ Latinœ de Dolet à la fin de son volume intitulé: Osservazioni sulle epistole di Marco Tullio Cicérone a famigliari (Venezia, Bettinelli), qui forme un supple'ment à sa traduction italienne des Epistolœ Familiares. Par erreur dans l'édition de 1764 (je n'ai pas vu celle de iy53) les observations du savant père sont aussi intitulées: Formuhv Linguœ latinœ elegantiores Stephani Doleti, et tel est le titre tout le long du livre (c'est probablement une faute d'impression). Dans l'édition de 1783 de la même traduction, les Formulai de Dolet sont indiquées sur le titre comme faisant partie de l'ouvrage, mais en réalité les observations de Bandiera figurent seules à la fin du troisième volume comme étant les Formulœ Doleti, et le traité de Dolet est omis. Suivant Née de la Rochelle (Vie de Dolet, p. ro5), le titre de l'édition de 1753 attribue les Formulœ de Dolet à Bandiera.

3 Barbier (anonymes 20,060 et 20, 366, et Supercheries Littéraires, 2° édit., vol. II, 417) conclut que l'érudit qui, sous le nom de guerre de Jonas Philomusus, composa l'épitome du premier volume des Commentaires de Dolet, était tout simplement J. Gonthier d'Andernach. Née de la Rochelle avait supposé que, vu la similitude des noms, Jonas Philomusus devait être le même homme que Jonas Philologus qui, environ à la même époque, fit imprimer à Bâle chez Winter un épitome de Quintilien. L. T. Hérissant ayant conjecturé, en se fondant sur des preuves de peu de poids, que Jonas Philologus était Gonthier d'Andernach, Barbier adopte les deux hypothèses et ajoute qu'il y avait une relation naturelle entre l'épitome de Quintilien et l'épitome de Dolet et qu'un jeune professeur aussi zélé que Gonthier avait parfaitement pu faire ces deux abrégés. Tous ceux cependant qui connaissent la vie et les œuvres de Gonthier, jugeront qu'il est fort improbable qu'il ait composé l'épitome du premier volume des Commentaires de Dolet. En i537, le « jeune professeur » avait cinquante ans et s'occupait exclusivement d'études médicales. Sur les trente-et-un ouvrages

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Dolet en ces termes: vir nostra quidem œtate titra confr siatn doctissimus et de re Latina non maie meritus. Il nous dit

qu'il a entrepris sa tâche pour venir au secours de la mémoire des étudiants, qu'il n'a rien ajouté de son crû, mais qu'il s'est contenté de prendre pour ainsi dire un fagot dans la forêt de l'auteur, une petite monnaie dans un riche monceau de pièces. Il a adopté l'ordre alphabétique pour son abrégé, comme étant plus commode pour les étudiants que celui qu'avait adopté Dolet, dont la méthode est néanmoins conservée dans une seconde partie, dans laquelle on trouve simplement les mots employés, suivant l'ordre qu'ils ont dans les Commentaires.

Peu après la publication du second volume des Commentaires, il en parut un épitome à Bâle (1539I, sortant des presses de Westheim, et sans nul doute l'œuvre d'une autre personne. L'arrangement et l'ordre adoptés par Dolet y sont conservés ; cet abrégé du second volume fut bientôt suivi d'un abrégé du premier, fondé sur le même principe et dû au même auteur1.

imprimés et les deux manuscrits que La France Protestante énumère comme étant de lui, tous, sauf le premier qui fut imprimé en ibin. <>ru trait à la médecine; et la seule preuve qu'avancent Hérissant et Barbier p<>ur dire qu'il est le Jonas Philologus qui fit l'abrégé de Quintilien est qu'à la seconde édition de sa traduction de quelques-unes des œuvres de Gallien, imprimée à Bâle en i??7, on a ajouté les Definitiones Médicinales interprète Jnanne Philologn. Kn i54o, Colines imprima à Paris l'ouvrage intitulé: Jonœ Philologi Dialogi aliquot lepidi ac festivi in studiosce juventutis informationem %dont je possède un exemplaire provenant de Girardot de Prétond , et ce livre, si les conjectures avaient quelque fondement, devrait être ajouté a l'œuvre de Gonthier. Il est toutefois difficile de voir pourquoi Gonthier aurait imprimé ces livres sous un pseudonyme s'il les avait composés.

1 Aucun des écrivains qui ont parlé des abrégés des Gommentaires im| en l537, en 1 539 et en 'Mo, n'ont pris la peine de regarder au-delà du titre, et n'ont su remarquer que l'épitome du premier volume imprimé en i54o est une œuvre toute différente de l'épitome du même volume imprimé e erreurs de Gesner ont été reproduites par ses successeurs la Rochelle. Barbier, l'runet et Boulmieront tous dit que l'épitome de i54 une reimpression du volume de îrv;. \ iy« mon appendice bibliographique pour les descriptions exactes de ces volumes.

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