‹ Etienne Dolet, le martyr de la RenaissanceChapitre 6 sur 133 · ORLÉANS ET PARIS · texte numérisé non relu

ORLÉANS ET PARIS

Ih cru ;irc but two events in history: th. of Troy and the French Révolution.

Lord Be iconsi ield.

Le monde est vide depuis les Romains.

[NT-JuST.

a Renaissance a annoncé et même engendré la Révolution ; c'était une voix qui criait dans ce désert que le christianisme du moyen avait produit, une voix qui s'élevait contre l'as tisme et contre la superstition et demandait qu'on rétablit le vrai, le réel, le naturel; une voix qui, ternit parfois de lèvn - hésitantes, proclamait la divinité de la nature et préparaît la route a la Révolution, semblable toutefois a celle du Précurseur évangélique en ce qu'elle n'avait pas conscience de ce qu'elle allait faire naître. Mais a son début, la Renaissance voulut surtout revivifier l'esprit de l'antiquité — du paganisme, peutêtre - rétablir ce qu'il y a de divin et de joyeux dans la nature, songeant peu «ni point du tout a cette foi robi

dans l'humanité, à cette recherche ardente de la justice, à cette reconnaissance de l'égalité des droits du genre humain que, pour la première fois, la Révolution devait enseigner comme autant de dogmes.

Entre Poggio ou Valla (deux hommes qui donnèrent une très grande impulsion à la Renaissance), et Rabelais, en qui l'œuvre se complète, la distance semble très grande au premier abord ; cependant quand on songe qu'Erasme, comme un pont qui réunit les deux rives d'un fleuve, a été leur trait d'union, cette distance diminue sensiblement. Mais entre Rabelais et Voltaire (Voltaire, le père de la Révolution à un certain point de vue et non pas le moins important) la distance semble, non sans raison peut-être, beaucoup plus grande. Ils sont pourtant reliés l'un à l'autre par Montaigne et par Molière, et, en examinant leurs tendances de près, nous remarquons qu'elles sont les mêmes. Tous deux aiment profondément la race humaine, désirent profondément son amélioration sociale et intellectuelle et haïssent profondément l'hypocrisie, la bigoterie, la superstition et l'ignorance.

La renaissance des lettres avait causé le mépris des idées du moyen âge, le dédain des légendes théologiques et des superstitions des siècles qui l'avaient précédée, et en même temps cette soif ardente de ces connaissances et de cette culture que seuls pouvaient offrir les écrivains de l'antiquité. Mais comme dans la vie réelle et dans les intérêts immédiats de l'époque il y avait peu de chose qui fût en harmonie avec les idées de l'antiquité, ces idées étant en complet désaccord avec le christianisme du moyen âge, ce fut la forme plutôt que la substance qui s'imposa tout d'abord. Les savants de la Renaissance cependant ne s'occupèrent point exclusivement de la forme. On dit parfois que la Renaissance n'a produit que le néant. Cette assertion est absolument inexacte. La Renaissance a produit la liberté de l'esprit. Elle a enseigné la vraie méthode à suivre pour considérer les choses et les opinions. Elle a rétabli l'art de penser de l'antiquité en l'opposant à l'art

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de penser du moyen âge. Elle a examiné les choses tel) qu'elles sont, et les opinions en se fondant sur leur vérité ou sur leur fausseté, et non pas sur leur autorité ou sur leur orthodoxie. Elle en a appelé ab auctoritate ad rem; et un système gui a engendré Erasme et Rabelais et d'où découlent ensuite Molière et Voltaire ne peut être considéré comme stérile ou indigne d'être étudié, quelle que soit la valeur attribuée aux résultats qu'il a donn<

Si aucun des hommes de la Renaissance (excepté Sadoi peut-être Érasme) n'a reconnu le christianisme ou n'a eu même conscience de la nécessité d'une religion comme élément de la félicité et de la morale humaines, il faut s'en prendre à l'époque où ils ont vécu et aux institutions qui avaient pour but d'enseigner cette religion; bien que ces circonstances doivent diminuer le respect que nous pouvons avoir pour leurs doctrines, elles ne sauraient nous empêch< r d'admirer les hommes eux-mêmes. Pour chacun d'eux la religion, le christianisme, l'église catholique représentaient — et il ne pouvait en être autrement — tout ce qui était odieux, tout ce qui était contraire à la liberté de penser, à la liberté d'action, tout ce qui, au point de vue religieux, était brutal et cruel et, au point de vue mondain, tout ce qui était vil et immoral.

Le christianisme du moyen âge, L'église catholique et même le saint-siège, au onzième, au douzième, au treizième et au quatorzième siècles, s'imposent à notre sympathie et à notre admiration, encore que les doctrines et les pratiques de époques ne satisfassent que faiblement notre raison; le but était élevé et l'influence, en somme, bienfaisante. Mais l'église tout entière au moment de la Renaissance, et l'église française à partir du seizième siècle/ jusqu'à la Révolution ne peuvent avoir l'approbation de ceux qui sont d'accord avec L'esprit du dix-neuvième siècle et qui ne sont pas attirés par ce que l'on veut appeler le réveil du catholicisme. 11 est impossible que nous n'admirions pas l'art oratoire de- grands prédica-

teurs, l'habileté polémique des chefs du parti gallican, le pieux mysticisme des jansénistes persécutés; mais il nous serait bien difficile d'imaginer une institution mieux faite pour discréditer le christianisme, d'un côté, auprès des hommes qui pensent, de l'autre côté, auprès de cette classe de gens plus nombreux encore qui ne pensent ni ne raisonnent, que l'église de France pendant les trois siècles qui ont précédé la Révolution.

Pendant cette période la France a produit une abondante moisson d'hommes qui ont vécu et sont morts dans la communion de l'église et qui se sont distingués par ces vertus et ces grâces que le christianisme réclame comme son apanage — ce fait n'est pas incompatible avec notre opinion. Toutes les églises, toutes les sectes fort heureusement ont fourni et continueront probablement à fournir de nombreux exemples d'hommes qui valent mieux que leur croyance. A l'époque la plus corrompue de la Rome païenne, l'historien-philosophe pouvait dire : non adeo tant stérile seculum ut non et bona exempta prodiderit.

Mais une institution qui pouvait sanctionner et approuver le supplice de Berquin et de Dolet, le massacre des huguenots, la révocation de l'édit de Nantes, les dragonnades du Languedoc, les meurtres judiciaires et les horribles tortures de Calas et de La Barre (il n'y a pas cent vingt-cinq ans de cela), est absolument contraire et opposée au christianisme tel que je le comprends.

Bossuet peut être considéré comme le plus éminent et le plus heureux représentant de l'église catholique de France. Il a su faire couler des larmes à la prise de voile de Louise de la Vallière. Il a su faire une sainte de cette égoïste et frivole Henriette de France. Son langage éloquent, noble et harmonieux nous fait croire presque, quand on le lit, que Louis XIV était vraiment le roi selon le cœur de Dieu, et il nous fait oublier l'absurdité — ou l'impiété — du parallèle qu'il trace entre le caractère du chancelier Le Tellier et le caractère de Jésus-Christ, Le Tellier qui versa des larmes de

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joie <-n scellant de sa propre main la révocation de l'édit de Nantes et qui répéta alors le Nunc dimittis! Mais Bossuet n'a pas un mot et apparemment pas une pensée de sympathie pour le peuple malheureux et oppressé; Vinet l'a très bien dit: - 1 Muant cette époque triomphale, le peuple échappe à nos recherches». Pour lui, du moins, l'église n'avait point de message1. Le paganisme de la Renaissance fut la conséquence de la condition de l'église catholique. Lorsque la religion était complètement séparée de la morale, et était si loin d'être considérée comme une règle de vie, qu'elle semblait n'avoir pas plus de rapport avec la morale que n'en avait la religion des Romains aux jours de l'Empire, il ne faut pas s'étonner que les restaurateurs des lettres, tout occupés des grands esprits de l'antiquité, eussent regardé avec quelque sympathie et quelque regret ces superstitions du paganisme plus humaines et plus naturelles que celles de l'église catholique et aussi, à leur sens, moins nuisibles. A vrai dire, [< premiers humanistes n'eurent aucune querelle avec l'église. Uniquement voues à l'étude de l'antiquité, il leur suffit de ne prêter aucune attention aux doctrines ecclésiastiques et de n'y point croire, très heureux d'ailleurs d'avoir une part des dignités et des revenus de l'église et de jouir de sa protection. Les évêques, les cardinaux et les papes eux-mêmes participèrent pendant un certain temps à l'enthousiasme, aux triomphes et au paganisme de la Renaissance. Depuis Nicolas Y jusqu'à Léon X, l'église fut la mère nourricière des (tudes nouvelles; et plus tard même le paganisme absolu de Bembo, qui m- voulait pas lire les Épîtres de Saint-Paul dans la crainte de gâter son style, ne nuisit pas plus à son avance-

'Malgré le génie de Bossuet, malgré ses nombreuses vertus, je préfère le christianisme (ou antichristianisme) de Voltaire à celui de L'aigle de Meaux, et

je ne puis oublier que son bec et ses serres se montrèrent non seulement da élans de son éloquence ou dans son admirable dénonciation des variai églises prolestantes, mais aussi dans l'active persécution qu'il dirigea contre Fénelon et dans l'approbation ardente qu'il donna à la révocation de l'édit de Nantes et aux dragonnades du Languedoc.

ment dans l'église que la licence — pour ne pas dire plus — du Capitolo del Forno ne nuisit à l'avancement de La Casa. La renaissance païenne pour les lettrés, avec les règles et les formules ecclésiastiques pour le commun des hommes, fut ce qui convenait le mieux aux chefs éclairés de l'église dans la dernière moitié du quinzième siècle et au commencement du siècle suivant. Malheureusement, c'était là un état de choses qui ne pouvait durer. En Italie, Savonarole, tout en étant très orthodoxe, fut presque le seul à oser proclamer l'inutilité d'une foi qui n'avait aucune influence sur la vie, mais avec les flammes qui le consumèrent s'éteignit son prestige. Du reste il n'avait pas de sympathie pour la renaissance des lettres et il était réservé aux races plus vigoureuses du Nord, chez lesquelles la religion n'avait jamais été si complètement séparée de la morale et de l'action, de découvrir et de déclarer que les études littéraires avaient un côté pratique. Avant même que Luther engageât la guerre contre Rome, les savants du Nord, sans accepter le paganisme antique de l'Italie, mais aussi sans montrer aucune hostilité à l'église, avaient commencé à douter qu'il fût convenable d'abandonner à des moines ignorants la vie intellectuelle et l'éducation du peuple, et même à se demander si les revenus ecclésiastiques étaient toujours employés d'une façon convenable et utile. Les moines ne tardèrent pas à voir où les conduisait la Renaissance et, bien avant que l'église d'Italie se fût opposée aux études littéraires, les ecclésiastiques d'Allemagne et des Pays- Bas avaient commencé la lutte. Les écrits d'Erasme, bien que parfaitement orthodoxes au point de vue des dogmes, révélaient un état de choses qui était incompatible avec le système religieux d'alors, et immédiatement après la publication de Y Eloge de la Folie en 151 1 (ou peut-être plus tôt) commença cette opposition de l'église dirigée contre les progrès intellectuels en Allemagne, dans les Pays-Bas et en France, et depuis elle n'a jamais cessé. En Italie, au contraire, les chefs de l'église s'aperçurent des tendances de l'époque

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;i ulement lorsque arrivèrent les nouvelles de la prédication

de Luther ; et même quand ils furent avertis du danger et qu'ils essayèrent de le conjurer, il faut leur rendre ci justice qu'ils cherchèrent encore à encourager la littérature la science pourvu qu'aucune doctrine ou aucune pratique- de l'église ne fût attaquée.

Etienne Dolet, dont je vais raconter la vie, était un enfant de la pure Renaissance italienne, et il l'était véritablement plus qu'aucun des savants que la France a produits. On a toujours affirmé qu'il était at! »t comme tel probable-

ment qu'il fut condamne et brûlé; ses écrits toutefois ne i firment en aucune façon cette opinion fort répandue. Sans nul doute, Dolet était un païen de l'école de Bembo et de Longueuil, avec eux il pensait que la religion de Cicéron convenait mieux à un homme cultivé qu'un système qui offrait a l'adoration des fidèles le vin des noces de Cana, le peigne delà Vierge Marie et le bouclier de saint Michel Archange. Dans ses écrits, toutefois, rien n'est en désaccord avec les doctrines de l'église, son autorité}' est respectée. Il ne croyait pas aux doctrines de Luther et de Calvin; tout ce qu'il souhaitait c'était de pouvoir continuer, à son ais études littéraires en ce bas monde sans se préoccuper de l'autre; mais il a vécu en un temps et en un pays particulièrement défavorables à un homme de son caractère. Un demi-siècle plus tôt, avant que l'église eût songé que le progrès intellectuel renversait complètement son autorité, i^n l'aurait salue, en France, comme l'un des restaurateurs des lettres, il serait sans doute devenu ambassadeur et peut-être cardinal.

II naquit à Orléans en 1509, probablement le 3 août, jour de l'invention des reliques du saint dont il porte le nom, jour où, trente-sept ans plus tard, il devait être compte au nombre de ces hommes que la bigoterie religieuse, se cachant sous le manteau de l'orthodoxie chrétienne et catholique, mit à mort brutalement; parmi ces hommes les uns étaient remarqua' • par leur génie et Unir savoir, les autres par leur pieté et leur

perfection morale, ou simplement par leurs idées extravagantes, mais toutefois inoffensives. Le lieu et la date de la naissance de Dolet, ainsi que la plupart des détails que nous avons sur ses premières années, nous sont transmis par ses propres écrits. Dans la préface de ses commentaires sur la langue latine, adressée à Budé et datée du 22 avril 1536, il nous dit qu'il avait seize ans lorsque François Ier fut fait prisonnier à la bataille de Pavie (24 février 1525). Dans le même volume1, et dans une épître au cardinal de Tournon-, ainsi que dans beaucoup d'autres écrits, il parle d'Orléans comme étant sa ville natale3. Nous ne savons rien de certain sur sa famille ni sur ses parents; et ses admirateurs n'ont pu découvrir rien qui leur permît de retrouver quelle parenté le liait avec les quelques personnes qui portent le même nom que lui4. Il y a certainement quelque mystère dans tout cela,

1 P. q38, et Orationes Duœ ad Tolosam, p. 104.

a Carmina. Liv. II, n° 58.

3 L'autorité à consulter pour déterminer le jour de sa naissance est Le Laboureur, qui, dans les Additions aux mémoires de Castelnau (vol. I, p. 356), après avoir cité l'épitaphe que Théodore de Bèze composa pour Dolet, ajoute ces mots : «Stephanus Doletus Aurelius Gallus die Sancto Stephano sacro et natus et (( vulcano devotus in malbertina area Lutetiae 3 Augusti i546. » Toutefois ces mots ne sont dans aucune des deux éditions des Juvenilia de Théodore de Bèze dans lesquelles cette ode est insérée.

< Martinus Dolet de Paris est l'auteur d'un poème latin très rare : De parta ab invictissimo Gallorum rege Ludovico duodecimo in Maximilianum Duccm Victoria, cum dialogo Pacis... apud Joannem Gourmontium {s. d., mais datant de i5io environ), in-4°, 56 p. Outre le poème et le dialogue indiqués dans le titre, il y a plusieurs petits poèmes dont l'un est adressé au frère de l'auteur, ad cruditissimum fratrem suum Matlieum Dolet. Ce Mathieu Dolet semble avoir été greffier au bureau des registres criminels du Parlement de Paris. Il est mentionné par le continuateur des Annales de Nicole Gilles (Paris, Oudin Petit, vol. II, fol. 128) à la date du 17 février ID23 (i524), comme ayant lu devant le peuple le pardon accordé par François Ier à Jean de Poitiers, seigneur de Saint- Vallier, qui avait été condamné à être décapité. « Christophe Dolet de Sens transporte à Jehan Cousin ung jardin. 17 janvier 1 533. » La France Protestante, 2' édit., vol. 4, col. 85i. Sauf ces deux personnes, je n'en ai trouvé aucune portant le nom de Dolet, si ce n'est à une époque plus récente. Je parle de ces derniers Dolet dans un chapitre subséquent de ce livre. Il y eut un Guillaume Doulet, «auditeur des comptes» du duc d'Orléans, en i46o, dont le nom est apposé à un reçu de cette date, inscrit dans le catalogue de M. Bachelin Déflore n ne, iX73-l, n" 4845.

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