CHAP. XIV. — UN HOMICIDE ET SES CONSÉQUENCES
Lyon dans le dessein de venir en aide à Dolet Puisse-t-il réussir comme je le souhaite ' ! •
Si nous nous en tenions aux affirmations de Dolet, ses amis ne lui auraient prêté nul secours. Toujours vaniteux et ne voulant guère reconnaître les services qu'on lui rendait, U présente ici à nous sous des couleur-, bien peu favorables, car nous savons tout le zèle, toute l'énergie dont ses amis firent preuve en cette circonstance. Dans la dédicace du second volume de ses Commentaires, dédicace adressé» Budéj nous lisons: «Après le terrible et affreux malheur qui, vous le savez, m'est arrivé quand il s'est agi de défendre ma vie, par quels ennemis connus et inconnus n'ai-je pas attaqué? Ceux qui se persuadaient à tort que je leur avais voulu du mal étaient triomphants de penser qu'enfin l'heure était venue où leur haine pouvait être satisfaite. Ceux qui étaient dévorés de l'envie que leur inspiraient ma célébrit* ma gloire littéraire croyaient que le moment était venu de donner libre cours à leur envie, et, se réjouissant de me voir privé de ma quiétude et de ma tranquillité, ils me déchiraient, pour ainsi dire, de leurs malédictions. Tous ceux qui auparavant, dans ma prospérité, avaient fait quelque cas de moi, m'abandonnaient dans le malheur. Aussi, ayant à craindre mes ennemis et étant perfidement délaissé par mes amis, je n'étais pas seulement dans une situation lamentable et pénible ique j'aurais pu supporter), mais, comme chacun a pu le voir, ma vie était en grand danger, circonstance qui peut abattre faire plier le courage de l'homme le plus valeureux. Toutefois je ne me suis pas laissé aller à la désolation, et je n'ai pas voulu être assez peu viril pour me laisser entraîner par les vagues des soucis et des inquiétudes, mais hardiment, suivant les conseils de mon esprit vigoureux, je suis peu à peu sorti de ces flots de misères; malgré les méchants projets de mes ennemis, et sans le secours d'aucun de ceux qui se disa
1 Manusc. Epist. Boyss., fol. XIV.
être mes amis (mais dont, à vrai dire, je n'attendais rien), après une tempête furieuse et un orage terrible, j'arrivai enfin sain et sauf au port sans avoir eu à subir aucune perte sérieuse. »
Ces paroles ne pouvaient guère être bien accueillies par Budé lui-même et naturellement moins encore par les autres amis auxquels Dolet était redevable du pardon royal. Dans cette dédicace et dans ses poèmes il voulait nous faire supposer qu'immédiatement à son arrivée à Paris, et sans l'intervention d'aucun de ses amis, il obtint accès auprès du roi, raconta son fait et arriva à ses fins. Mais les lettres de Voulté et de Boyssone nous tiennent au courant des démarches actives que firent à Lyon et à Paris, et même à la cour, les amis de l'accusé, pour arriver à cet heureux résultat.
Dolet lui-même avoue ailleurs qu'il dut sa grâce à Marguerite de Navarre, et, d'après les poèmes qu'il adresse à Franciscus Pocraeus et à Antonius Arlerius (personnages que je ne connais pas), nous voyons qu'eux aussi avaient mis leur influence à son service et avaient contribué grandement au succès des démarches. Et il est fort probable aussi que Pierre Duchâtel, alors très en faveur auprès du roi, avait été utile à Dolet. Une des odes de Voulté ne laisse aucun doute à cet égard. Voulté, lui-même, après un court séjour à Lyon, semble avoir senti que les intérêts de son ami l'appelaient à Paris, et nous l'y trouvons en effet avant que Dolet ait quitté la capitale. Les efforts des amis des lettres avaient remporté déjà la victoire, et le pardon du roi avait été accordé le 19 février1, date antérieure à celle de la lettre de Voulté ; Voulté, du reste, n'avait pu arriver à Paris qu'à la veille du départ de son ami, juste à temps pour assister au banquet offert à Dolet par ses amis littéraires; ce dernier nous a laissé de cette fête un intéressant récit qui, faisant passer devant nous tant d'hommes de la plus haute distinction, n'offre pas seulement un simple
1 Procès d'Estienne Dolet, p. 27.