‹ Etienne Dolet, le martyr de la RenaissanceChapitre 73 sur 133 · L'IMPRIMEUR · texte numérisé non relu

L'IMPRIMEUR

Illa ego quac quondam, cœlo ut delapsa, colebar,

[lia ego ju.L inultis numinis instar cram : Quam comitem addiderant mundi miracula septcm.

e décima Aonidum sum numerata soror:

Deliciae humant generis vocitata per orbem, Quae vocitabar amor deliciaeque deûm.

H. Es

Qua certe nulla in raundo dignior nulla laudabi-

lior, aut profecto utilior si\c divinior et sanctior

esse unquani potuisset.

Philippe de Berg.v

^ 'année 1538 fut à plusieurs

Lrds une année mi

rable dans la vie de 1 >olet

On est à peu près certain

que ce fut au commenee-

J nunt de cette année-là qu'il

se maria, mais nous ne savons rien des circonstances qui accompagnèrent

cet événement. Le nom de la femme de Dolet 1 jusqu'ici resté inconnu; il m'est donne de le faire connaître pour la première d'après un acte notarié, conservé dans les archive- de 1 \ — cet acte a pour objet de prolonger une association existant en 1542 entre Dolet et un certain Pulin.

La femme de Dolet est nommée dans cette pièce, — elle s'appelait Louise Giraud. Le nom de Giraud est malheureusement trop commun pour qu'il nous soit possible de savoir à quelle famille Louise appartenait; toutefois je suis porté à croire, pour des raisons spécifiées plus bas, qu'elle était de Troyes, et qu'elle a pu être apparentée à Nicole Paris, l'imprimeur de cette ville. Par le Genethliacum et le Second Enfer, nous voyons que ce mariage fut non seulement un mariage d'inclination, mais encore qu'il fut une source de vrai bonheur pour Dolet. Quelques-uns de ses amis désapprouvaient cette union; ils doutaient, ce semble, que Dolet agît sagement en assumant une responsabilité et une charge bien trop grandes pour lui, étant donné l'état peu prospère de ses finances. Cependant Claude Cottereau, ami toujours prudent et judicieux, n'hésita pas à approuver ce mariage. Il écrit à Dolet, un an plus tard.

« Apres le grand labeur », dit-il, « auquel estois contrainct de vacquer totallement cest yver passé (pour la fondation de mon honneur, et acquérir quelque estime entre les doctes), venant de Lyon a Tours, pour relief de la fascherie.de mon voyage, ie me mys à composer quelques dixains et huictains sur la naissance du filz qu'il a pieu a Dieu te donner pour le commencement du grand heur de ton mariage. Lequel combien que plusieurs (peu congnoissantz ton esprit, et iugement) ayant trouvé estrange, pour ce que par la cuydent sa fortune (quant aux biens) estre tronequee, ou pour le moyns retardée de beaucoup: ie l'ay toutesfois tousiours trouvé bon, et louable. Car ie scay que tu n'as chose en plus grande recommendation que de vivre selon le commandement de Dieu : et de l'entretenir en tranquillité d'esprit, pour plus amplement vacquer aux letres. Ces raisons doneques sont apparentes, que non follement et sans iugement tu t'es marié, mais pour le plus hault bien que tu as peu choisir, as ce faict. * »

1 L avant-naissance de Claude Dolet.

CHÀP. XV. L IMPRIMEUR 313

Il est probable qu'il n'aurait point pris cette importante décision, s'il n'avait pas "vu qu'une meilleure position s'ouvrait devant lui et qu'un revenu moins incertain qu'auparavant lui ('tait assuré. Le second volume des Commentaires fut publie en février [538 et, au mois de mars de la même année, l'auteur eut l'honneur d'être présenté au roi a Moulins, par le cardinal de Tournon, et d'offrir à sa majesté un exemplaire de son grand ouvrage. Nous ne savons pas auquel amis Dolet dut d'être présenté au cardinal; à l'apogée de sa gloire, il était, alors, le plus puissant des ministres de l'Yançois. Ce fut probablement à Pierre Duchâtel, qui, à c< époque, jouissait de la faveur du roi et était son lecteur officiel. Le cardinal parla de Dolet au roi en termes très flatteurs, et François ne se contenta pas d'accepter les volumes gracieusement, il accorda à Dolet le privilège qu'il briguait pour être à même d'exercer, avec quelque espoir de réussite, la profession d'imprimeur.

Durant le siècle qui suivit l'invention de l'imprimerie, la position de ceux qui s'adonnaient à cet art était relativement bien plus élevée qu'elle ne l'est de nos jours. Un imprimeur était alors nécessairement un homme instruit, habituellement et presque forcément un assez bon latiniste ; les maîtres imprimeurs étaient invariablement reconnus comme membres d'une corporation savante ; ils appartenaient à la confrérie des hommes de lettres, et n'étaient pas de simples commerçants qui exerçaient un art mécanique. Les traditions des Aide, des Estienne, des Gryphe et des Elzévir ont été dignement conservées par plus d'une grande famille d'imprimeurs et d'éditeurs, et jamais il n'a manqué de typographes écla qui ont moins songe a gagner de l'argent qu'à offrir au public des livres de la plus grande valeur, imprimes sur papier de luxe, en caractères artistiques. Mais aujourd'hui on rencontre comparativement assez peu souvent des imprimeurs, éditeurs ou libraires qui soient des savants ou des écrivains; et il n'est pas probable que nous revoyions des établissements

comme ceux d'Aide l'aîné ou de Robert Estienne, dont le propriétaire, tout en se donnant le titre modeste d'imprimeur, était plutôt le chef d'un collège de lettrés, non moins capable de diriger et de faciliter les travaux littéraires des érudits que d'exercer son art dans ses détails les plus humbles et les plus modestes.

Les préfaces d'Aide écrites en grec peuvent supporter la comparaison avec celles des plus fameux savants de l'époque, même celles de Musurus et de Lascaris ; et toutes défectueuses que puissent être aux yeux de la critique moderne les différentes editiones principes grecques qu'il imprima et édita tout à la fois, il n'en est pas moins vrai que seul un homme d'un mérite rare et d'un savoir peu commun a pu les éditer ou les imprimer, quelles que soient les erreurs qu'on y puisse relever. Robert Estienne était lui-même l'auteur de quelques-uns des meilleurs livres qui soient sortis de ses presses ; il était un des plus éminents hellénistes, hébraïsants et latinistes de son temps, et si son savoir et les services signalés qu'il rendit aux lettres sont moins universellement reconnus que ceux d'Aide l'aîné, c'est parce que le savoir, le mérite et la gloire littéraire de son fils aîné lui portèrent ombrage. Aide l'aîné était entouré à Venise des érudits les plus distingués de son époque; de concert avec lui, sous sa direction et sa vigilante surveillance, ils transcrivirent, éditèrent et annotèrent des ouvrages et ne dédaignèrent pas de faire fonction de correcteur et même de compositeur. Robert Estienne, dans Paris qui était une ville moins éclairée, avait chez lui dix érudits, tous hommes de savoir, quelques-uns même étaient tout à fait distingués *, qui l'aidaient dans ses travaux; le latin était la langue que parlaient généralement dans la maison non seulement les dix doctes aides, mais le chef, sa femme et ses enfants et même ses domestiques. Aide Manuce et Robert Estienne étaient aussi, au point de vue

1 uDecem hipartim Hteratt partim literatissimi virin. (Préface de Paul Ksticnne à VAulu-Gèle de i585.)

CIIAP. XV. — I. IMPRIMEUR 315

pratique, les meilleurs typographes de leur temps; ils étaient passés maîtres dans leur art, ils en connaissaient chaque détail, ils surveillaient eux-mêmes et (comme ce fut le ras pour Robert Estienne) aidaient les compositeurs dans leur travail ; chacun d'eux imagina et fit fondre des car dûment

différents de ceux qu'on avait employés avant eux. Les caractères cursifs encore connus sous le nom d'italiques furent inventés par Aide (qui prit l'écriture de Pétrarque comme modèle) pour ses livres latins; Les italiques, bien qu'on ne s'en serve plus aujourd'hui que pour éveiller l'attention du lecteur, ont une supériorité incontestable sur les caractromains ou gothiques dont on se servait autrefois, lesqr comportaient des contractions innombrables; et si j'hésk attribuer à Aide l'invention du caractère grec net et clair que le premier il fit connaître et dont on lui prête généralement l'invention, c'est seulement parce que M. Ambroise Firmin- Didot a prouvé récemment que ce caractère n'était qu'une imitation servile de la belle écriture de Mardis Musurus. C'est à Robert Estienne qu'on doit les typi regii grecs — gravés par Claude Garamond sous la direction du savant imprimeur, — qui, pendant deux siècles et demi, ne cessèrent pas d'être reconnus comme les plus parfaits et les plus beaux de tous les caractères grecs '.

Au seizième siècle, être imprimeur était faire partie d'une corporation qui avait pour but de favoriser et de propager la littérature et la sci( nce. Longtemps avant l'invention de l'imprimerie, les libraires jurés de Paris ne pouvaient être reçus qu'après un sévère examen, et un édit de Charles YIII 114881 réduisit leur nombre à vingt-quatre, en plus des quatre

1 Des duplicata dos matrice ichés, emportes à Genève par R. Kstienne,

Furent au commencement du dix-septième siècle l'objet d'intrigues et vie a dations diplomatiques, — l'ambassadeur d'An] lésirait les acheter ï I

Estienne, et le gouvernement français prétendait qu'il y avait droit en ne y.\que le prix pour lequel ils avaient été en. ttiatne et tes 7

Je François T*r, par \uc. Bernard, Taris

libraires principaux [Magni librarii), et les reconnaissait ainsi que deux enlumineurs, deux relieurs et deux scribes comme officiers et servants de l'université, et en cette qualité ils avaient droit à tous les privilèges qui s'y rattachaient « comme de vrais escholiers d'icelle l. » Après l'invention de l'imprimerie, les privilèges des libraires échurent naturellement aux imprimeurs et les vingt-quatre imprimeurs libraires gardèrent longtemps leur importance. En 1513, Louis XII, pour qui, chose assez étrange, le bien du peuple semble avoir été parfois une question importante2, publia un édit par lequel il accordait à l'imprimerie ce que M. Didot appelle des lettres de noblesse, en l'exemptant d'un impôt considérable, en supprimant la taxe qui existait sur les livres et en déclarant que « les imprimeurs-libraires, vrais suppôts et officiers de l'université, doivent être entretenus en leurs privilèges, libertés, franchises, exemptions et immunités, attendu la considération du grand bien qui en est advenu en nostre royaume au moyen de l'art et science d'impression, l'invention de laquelle semble être plus divine qu'humaine, laquelle, grâce à Dieu, a été inventée et trouvée de nostre temps par le moyen et industrie desdits libraires, par laquelle nostre saincte foi catholique a esté grandement augmentée et corroborée, la justice mieux entendue et administrée, et le divin service plus honorablement et plus curieusement faict, dit et célébré; et au moyen de quoi tant de bonnes et salutaires doctrines ont été manifestées, communiquées et publiées à tout chaqu'un ».

Il est certain que le titre de père des lettres est dû plus justement à l'auteur de ce noble et libéral édit qu'à Fran-

1 Didot : Essai sur la Typographie, p. 720.

2 Henri IV est le seul des successeurs de Louis XII, avant la Révolution, dont on puisse en dire autant. Louis XVI, ce bon mari et ce bon père, qui aurait pu être un digne et heureux citoyen et un excellent serrurier, si la fortune lui avait été plus favorable, semble n'avoir jamais pensé au bien de son peuple; les souffrances et les malheurs des Français, alors qu'ils mouraient de faim par centaines, ne lui ont jamais fait voir quelle part de leurs misères était due à son énorme liste civile.

i MAI'. XV. I. IMPRIMEUR 317

5 Ier, qui, nous l'avons vu, publia un édit qui défendait l'usage des presses et tolérait que livres et libraires fussent brûlés1.

Etienne Dolet, nous l'avons déjà vu, a son arrivée a Lyon (dans l'été de 1534), trouva une situation de lecteur et de correcteur chez Sébastien Gryphius; et quoique ses deux voyag a Paris, ses Commentaires a achever et ses autres travaux littéraires aient dû lui prendre la plus grande partie de son temps, il n'en est pas moins à peu prés certain que pendant quatre années il aida, avec plus ou moins de suite, le célèbre imprimeur, ainsi que François Juste et les autres typographes; c'est de cette façon qu'il gagna sa vie et qu'il acquit une connaissance pratique de l'art de l'imprimerie.

Parmi ses amis intimes de cette époque on compte le second de Gryphius, Jean de Tournes, clarum et vencrabile nomai , qui devait bientôt égaler et même surpasser son maître dans l'art divin et être le chef d'une famille qui pendant deux siècles et demi devait exercer cette profession héréditaire à Genève et à Lyon -. Nous ignorons à quelle époque Dolet devint imprimeur lui-même, ce fut probablement quand il songea à se marier. Le revenu précaire d'un

1 Didot : Essai sur la Typ., ~bu.

* Dolet écrivit une ode Ad Joannem Turnœum et Vincentum Pilctum eombibones. M. A. 1 . Didot tssai sur la Typ. /semble, contre son habitude, se montrer peu exact quand il dit que Jean de Tournes avait été apprenti chez Gryphius. Suivant les papiers de famille cités par M. de Revilliod dans le Bulletin du Bibliophile, i856, il avait tait son apprentissage chez Melchior et Gaspard Trechsel, et il est probable qu'il entra au service de Gryphius peu après qu dernier se fut e'tabli comme typographe. Il nous dit dans la préface mis de son édition de Pétrarque n?4? que douze années auparavant il avait tra. à l'édition des œuvres de Luigi Alamanni donnée par Gryphius en i??- et que c'est de là que venait s<>n goût pour la littérature italienne. Il savait k grec, l'italien et l'espagnol. La maison qu'il fonda vers t?40 tut la proprises descendants, qui tirent des affaires tantôt à I von. ta:

^.i famille étaient protestants) et parfois dans ces deux villes, jusqu'en I époque à laquelle les frères Tournes cédèrent leur commerce, qui, su M. de Revilliod, était depuis quarante ans le plus consid. tille non mariée de l'un de ces frères vécut à Gonè\ . int dans r.

homme de lettres, augmenté même par ses gages de lecteur ou de correcteur, suffisait à ses faibles besoins, mais ne pouvait subvenir à l'entretien de femme et enfants. Ce fut le 6 mars 1538, alors qu'il eut une entrevue à Moulins avec le roi l et qu'il lui offrit un exemplaire de ses Commentaires qu'il obtint de François l'autorisation « d'imprimer ou faire imprimer tous les livres par luy composés et traduicts, et touts aultres œuvres des aulteurs modernes et antiques qui par lui seront deuement veus, amendés, illustrés, ou annotés, soit par forme d'interprétation, scholies, ou aultre déclaration : tout en lettres latines, grecques, italiennes et françoyses. »

Par ce privilège il est défendu à toute autre personne, sous peine d'amende et de confiscation, d'imprimer ou de mettre en vente, soit dans le royaume de France ou ailleurs, des livres copiés sur ceux de Dolet, et cela pendant l'espace de dix ans, à dater de la publication respective desdits livres. Le document se termine par ces mots: «Par le Roy. Monseigneur le cardinal de Tournon présent.» Il est signé, De la Chesnaye, et scellé du grand sceau « en cire jaulne ».

Il se passa encore quelque temps avant que Dolet pût profiter de ce privilège et terminer les préparatifs nécessaires pour s'établir comme imprimeur. Toutefois, avant la fin de l'année 1538, ses presses furent installées, et un livre au moins fut imprimé par lui. Son ancien ami Gryphius, loin d'être jaloux de son jeune rival, lui rendit tous les services qu'il lui demanda. Quand on examine soigneusement les livres sur lesquels figure le nom de Dolet en qualité d'imprimeur, on est porté à croire que plus d'un de ces volumes fut imprimé par Gryphius, et l'on voit clairement que plusieurs des lettres initiales gravées sur bois, employées par ce dernier, avaient été prêtées ou données par lui à Dolet, puisqu'elles sont iden-

1 Le privilège est date' du G mars i53j, c'est-à-dire i538, nouveau style. On a la certitude de ce fait par les mots qui terminent le document {et de notre Règne le vingt-quatrième). François I« monta sur le trône le premier janvier i5i5. La vingt-quatrième année de son règne commencerait donc au premier janvier i538.

Cil AI'. XV. — L IMPRIMEUR 319

tiques à relies qui ornent plus d'un ouvrage sorti des près de Gryphius. La ressemblance est si précise que les letl semblent avoir été tirées avec les mêmes clich< s. De plus caractères dont se sert généralement I)<>let ressemblent tant

a ceux de Gryphius qu'il semble probable qu'une grandepartie en ait été fournie par l'éminent imprimeur1.

Suivant la coutume de l'époque, Dolet adopta une marque et une devise, qu'on trouve dans tous ou presque tous les ouvra sortis de ses presses. La marque et la devise sont toutes deux allusives. La marque représente une hachi nue

alors sous le nom de doloire, tenue par une main issant d'un nuage. Au-dessous se trouve une partie de tronc d'arl déjà à moitié fendu, et sur le point d'être complètement partagé par la hache. Cette marque est généralement entourée de la devise suivante : Scabra et impolita ad amussim dolo atque perpolio, et elle est souvent entourée d'une bordure ornée, gravée sur bois 2. A la fin du volume cette marque presque toujours répétée, mais au lieu de la devise on trouve l'une des deux phrases suivantes : Durior est spectatœ virtutis quant incognitœ conditio, et . moy o Seigneur des calom-

nies des hommes.

Bien que Dolet, au début de son installation et dans la suite, fut dans des termes excellents avec Sébastien Gryphius et profitât de l'expérience et des conseils de cet ami, il avait des rapports bien différents avec les autres imprimeurs de Lyon. Tout en plaçant très haut «l'art divin de l'imprimerie», et les grands prêtres de ses autels qui n'étaient pas moins remarquables par leur savoir que par leurs connaissances tech-

1 II n'est pas impossible qu'il ait existe pendant un certain temps une sorte d'association entre eux, comme celle qui, nous le savons, exista e et Tournes, quand ce dernier commença à taire des affaires poi

curs livres imprimes eut:

en réalité des impressions de Tournes; les compl en i55o existent en. - nt cites par M. de .

est question plus haut.

Quelquefois les mots: scabra .:' .' sont imprii

niques et la correction typographique de leurs livres, Dolet, plus d'une fois, s'exprima peut-être avec une sévérité injuste au sujet de l'insouciance ou de l'ignorance du vil troupeau d'imprimeurs. Dans les Commentaires 1 il dit avec beaucoup d'aigreur : « Quelle négligence, quel manque de soin montrent les imprimeurs ! Combien de fois ils sont aveuglés et mis hors d'état de travailler par la boisson ! Quels ivrognes ! Avec quelle hardiesse, quelle témérité, quelle absence complète de raison, ne font-ils pas des changements dans le texte si (chose qui se présente souvent) ils ont quelque teinture littéraire ! Si bien qu'on voit à peine un livre sortir des presses sans qu'il soit rempli de fautes. Cependant personne n'ignore qu'Aide Manuce tenait avant tout à ce que ses livres fussent imprimés avec la plus grande correction. Josse Bade et Jean Froben (tous deux morts dernièrement) prenaient soin que leurs volumes fussent dignes des savants; et l'Allemand Sébastien Gryphius, et les Français Robert Estienne et Simon de Colines, désirent tous porter la correction typographique à son plus haut degré de perfection! Quelle réputation n'ont-ils pas acquise par leurs admirables productions ! Cependant ils ne sont pas encore en état de faire entièrement tout ce qu'ils désirent, et d'empêcher que l'insouciance de leurs aides malhabiles et enclins à l'ivrognerie ne se manifeste, si bien que les savants ne profitent pas autant qu'on le pourrait souhaiter des soins et de la diligence fort louables des maîtres imprimeurs. Aussi (si vous trouvez quelque faute) vous ne devez pas faire peu de cas de l'attention et du jugement de ces savants typographes, mais vous devez noter et corriger avec soin toutes les erreurs que vous pourrez rencontrer. »

Il n'est pas impossible que la première partie de ce passage vise certains imprimeurs de Lyon que les contemporains devaient facilement reconnaître; ces typographes ne devaient pas être disposés à regarder d'un œil favorable un homme

2 i Corn. Col. 266.

I HAP. XV. I. [MPRIM : 32 1

qui avait parle d'eux avec tant de mépris, et qui, sans avoir fait d'apprentissage spécial, venait de s'établir muni d'une permission du roi lui accordant des privilèges extraordinair

et exceptionnels. Mais vers ce temps de graves dissensions s'élevèrent entre les maîtres imprimeurs et les ouvri< rs; Dolet, prenant toujours parti pour les faibles et les opprimés, et ne songeant jamais à être prudent ou circonspect, défendit ardemment la cause des ouvriers.

A quoi attribuer ces dissensions? Tout ce que nous sav c'est que les ouvriers s'étaient ligués pour forcer les patrons à augmenter leur salaire, a Les nourrir mieux qu'ils ne l'avaient été jusque-là, et aussi à diminuer le nombre des appren: cause ordinaire des grè\

Sur le premier point, cela n'est guère douteux, les plaintes des ouvriers étaient fondées. Pendant le demi-siècle qui avait précédé, le prix des marchandises avait augmenté beaucoup, — c'est-à-dire que la valeur de l'argent avait baissé, en partie, sinon complètement, à cause de la quantité d'argent qui d'Amérique avait été introduite en Europe. A la même époque les richesses de la France s'étaient accrues et dans toi les classes de la société la manière de vivre devenait moins simple et « plus opulente » (pour employer l'expression de l'édit de François Ier) qu'elle ne l'avait été jusque-là. Voilà pourquoi les ouvriers, fort naturellement, se plaignirent de l'insuffisance de leurs gages et de leur «nourriture». Et ce n'était pas seulement parmi les imprimeurs, ou même seulement en France, qu'il en était ainsi. Partout et dans tous Les

'«Depuis trois ans en çà, aucuns serviteurs, compagnons imprimeurs vivans, ont suborné et mutiné la plupart des autres .

bande- ensemble pour contraindre les maistres imprimeurs de leur fourni gros gages, et nourriture plus opulente, que par la coustume ancienne jamais eu; davantage ils ne veulent point soutirir aucun apprentis audit art afin qu'eux se trouvans en petit nombre aux ouvrages r: ils soient cherchez et requiz desdits maisl ir>4'. Du règlement de l'Imprimerie pour .' : Études sw la .'

métiers un salaire plus élevé était réclamé par les ouvriers et refusé par les patrons; et partout où, comme c'était le cas en Angleterre, ces derniers étaient législateurs, on vota des lois ridicules lesquelles essayaient de ne pas tenir compte des nouvelles conditions sociales ou d'empêcher l'augmentation légitime et inévitable du salaire. Mais ce n'est pas partout que les ouvriers avaient été aussi forts, et peut-être aussi turbulents, qu'à Lyon. Alors, comme depuis, ils montrèrent un zèle pour le progrès et la liberté, mais quelquefois un zèle sans connaissance *. Trois années auparavant seulement, lorsque les Genevois avaient chassé le Prince-évêque et attendaient l'attaque du duc de Savoie, cinq cents Lyonnais, pour la plupart imprimeurs et autres artisans, marchèrent, sous les ordres d'un typographe, au secours de leurs voisins 2.

Les dissensions qui commencèrent en 1538 durèrent pendant quelques années. Les compagnons imprimeurs eurent le dessus tout d'abord, et obtinrent que le roi publiât un arrêt en leur faveur. Mais ils ne tirèrent aucun bénéfice de cet avantage. Les maîtres imprimeurs menacèrent de se retirer à Vienne en Dauphiné. Les bourgeois de Lyon furent alarmés de penser qu'ils allaient voir disparaître pour eux une profession qui était devenue la branche la plus importante du commerce de la ville, et pour laquelle tant de capitaux avaient été engagés. On en référa aux consuls. Ils résolurent de faire tous leurs efforts pour retenir les maîtres imprimeurs. Le fils du secrétaire de la ville fut délégué pour obtenir du roi la réforme de l'arrêt, et en particulier pour obtenir un article réduisant les gages de la journée à trente-cinq sols. Cette fois les maîtres, soutenus par les magistrats de la ville, eurent gain de cause. Le 28 décembre 1541, un édit fut publié contenant le règlement de l'imprimerie pour la ville de Lyon, et établissant dans cette ville les règlements en vigueur à

1 « ^Emulationem habent, sed non secundum scientiam. »

2 Spon. H ist. de Genève.

Page 1