CHAPITRE XIX
Et du ses vers qui ont dompte la mort,
Liirs !uy ont sépulture bastie Jusques au ciel : ainsi la mort n'y mord. Joachim du Bellay.
L'écrivain le plus original et le plus éminent de la renaissance, la véritable incarnation de l'époque.
Guizot.
ORMIS deux hommes, les littérateurs français de la première moitié du seizième :1e n'ont pas survécu à leur époque. Budé, dont l'amitié était pour Dolet une garantie d'immortalité, et dont les œuvres, suivant l'auteur des Commentaires, ne devaient jamais cesser de faire les délices des travailleurs, Budé, dis-je, :
qu'un nom, rien de plus; ses ouvrages sont relégués parmi les vieux bouquins, et il est rare (excepté toutefois son Dé et partibus ejus) qu'ils trouvent une place sur les ray amateurs de livres ou dans les catalog libraires. On ne
réimprime plus et on ne lit plus Salmon Macrin, l'Horace Iran-
çais, mais plus Jieureux que ses contemporains plus savants, on achète du moins ses œuvres, on le cite parfois et le bibliophile français lui réserve une place dans sa bibliothèque. Mellin de St-Gelais, ainsi que d'autres poètes qui ont écrit en français, après un long intervalle de repos, a repris une certaine apparence de vie grâce à des réimpressions dont le papier, les caractères et les préfaces satisfont les plus délicats. Bonaventure Des Périers, encore que lettre morte pour le commun des hommes, n'a jamais manqué de lecteurs intelligents mais peu nombreux. Marot et Rabelais, seuls entre les écrivains de l'époque, n'ont jamais perdu la popularité qu'ils avaient acquise de leur vivant. On a toujours lu, on a toujours réimprimé leurs œuvres. Leur réputation a été fermement établie non seulement par les lecteurs ordinaires, mais par les hommes intelligents et cultivés; de nouvelles éditions de leurs ouvrages, de nouveaux commentaires sur ce qu'ils ont écrit se publient constamment; et bien que nous ne commettions pas la faute ridicule de placer le brillant, le naturel et le gracieux père de la poésie française moderne au même rang élevé que le sage, le spirituel et le savant auteur de Pantagruel, nous pouvons les réunir ici, comme les deux uniques auteurs français de la première moitié du seizième siècle dont les livres se voient encore dans toutes les mains — et certainement ils ont aujourd'hui un plus grand nombre de lecteurs et d'admirateurs qu'ils n'en avaient il y a trois siècles.
Ce sont ses relations avec Marot et Rabelais, plus que toute autre chose, sa mort exceptée, qui ont empêché Etienne Dolet d'être oublié et qui ont rendu au moins son nom familier à tout français instruit. Il fut à un certain moment l'ami de ces deux écrivains, et il imprima leurs œuvres. Marot adressa au moins deux odes à son « cher amy Dolet » outre la préface de la première édition complète de ses œuvres. Aucun des biographes de l'auteur de Pantagruel n'a oublié de dire que de' Rome Rabelais avait envoyé à Dolet la recette du mystérieux
Garum, et que Dolet célébra dans une ode la science anatomique du célèbre médecin.
Pendant quelques années ces trois hommes furent unis par une amitié qui se fondait sur une communauté de goût de sentiments. Ils avaient tous le même amour ardent des lettres et des progrès intellectuels, la même haine de la superstition et de la bigoterie; et bien que Marot, dont les psaumes traduits en vers ont toujours été depuis chantés dans les temples des huguenots, ait sa place marquée parmi apôtres de l'église réformée de France, il y a lieu de penser qu'il se désintéressait du dogme théologique, aussi bien que ses deux amis; que sa sympathie pour le protestantisme ne s'adressait qu'au coté négatif de cette religion, et que pour lui, comme pour le maître, le grand peut-être était un problème insoluble et, du reste, d'un bien mince intérêt.
Il est probable que les relations de Dolet avec ces deux hommes distingués commencèrent dans la dernière partie de l'année 1534. Quand Dolet arriva à Lyon, Rabelais était le médecin du grand hôpital, il pratiquait son art dans cette ville, et jouissait d'une grande réputation de savant et d'homme habile, mais il est certain qu'on ne l'identifiait pas généralement avec Akofribas Nasier, qui n'était alors connu que du vulgaire. Et ce fut sans doute aux soins de Rabelais que Dolet eut recours, sur la recommandation de Gryphius peut-être, lorsqu'il vint à Lyon malade de la fièvre. C'est à Paris qu'il a dû probablement rencontrer Marot au mois d' tobre suivant. Mais nous ne savons pas au juste si ce fut al qu'il fit la connaissance du poète ou si ce ne fut qu'à la fin de 1536, époque à laquelle Marot, après avoir subi un exil de deux années, à cause de ses opinions hérétiques, avait eu la permission de rentrer en France, et avait passe plusieurs iv
von. Immédiatement après, nous voyons qu'ils sont tr Dolet adresse à Rabelais une ode intitulée: De mui
Clementem Marotum amicitia, et une autre à Marot pour le féliciter d'être revenu d'exil; ce poème commence ainsi:
Jam satis afflixit variis te casibus atrox
Fortuna; sperare incipe Collige jamque animum; Cœlum non semper inumbrant
Nubes: redit tandem prior Lux. Nec ponto alto semper nox incubât aspris
Horrenda tempestatibus.
Marot et Rabelais étaient tous les deux au nombre de ceux qui se réunirent pour féliciter Dolet d'avoir obtenu la grâce du roi et pour prendre congé de lui avant son départ pour Lyon; et la même année Marot lui adressa une estrenne, qui commence ainsi:
Après avoir estrené Damoyselles, Amy Dolet, je te veulx estrener.
Dans le second volume des Commentaires * il parle du poète en ces termes: «De nos jours, parmi ceux qui écrivent en français, la première place est due à Clément Marot, poète supérieur à tous les autres et très heureux dans ses inspirations poétiques. La seule chose qu'on puisse lui souhaiter c'est que la fortune lui soit moins cruelle, car, jusqu'ici, elle a sans cesse accumulé sur cet homme, qui se distingue par tous les talents, tous les malheurs et tous les outrages possibles, et elle l'a harcelé par les plus terribles persécutions. » Marot écrivit l'ode que voici, pour célébrer la publication des Commentaires:
Le noble esprit de Cicero Romain,
Voyant ça-bas maint cerveau faible et tendre
Trop maigrement avoir mys plume en main
Pour de ses dietz la force faire entendre,
Laissa le ciel, en terre se vint rendre,
Au corps entra de Dolet, tellement
Que luy sans autre, a nous se fait comprendre
Et n'a changé que de nom seulement.
1 Col. 4o3.
r H A P. XIX. — MAROT ET RAI'.F.I. 361
En 1538, Marot prépara une édition complète de ses poèmes, comprenant non seulement L'Adolesa mentme
(qui avait été publiée pour la première fois en 1532), mais aussi La suite de L'Adolescence, Les Epigrammes et Le Premier Livre de la Métamorphose d'Ovide. C'est à Dolet qu'il confia le soin d'imprimer et de publier cette édition; il lui adressa alors la lettre bien connue qui sert de préface au volume et qui porte la date du dernier jour de juillet 1538.
« Le tort que m'ont faict ceulx qui cy devant ont imprimé mes Œuvres est si grand et si oultrageux, cher amy Dolet, qu'il a touché mon honneur et mis en danger ma personne; car par avare convoitise de vendre plus cher et plus tost ce qui se vendoit assez, ont adjousté à icelles miennes Œuv plusieurs aultres, qui ne me sont rien: dont les unes sont fri tidement et de maulvaise grâce composées, mettant sur moy l'ignorance d'aultruy : et les aultres, toutes pleines de scandale
et sédition Si ay jecté hors de mon Livre non seulement
les malvaises, mais les bonnes choses, qui ne sont ni à moy, ni de moy, me contentant de celles que nostre Muse nous
produit Et après avoir reveu et le vieil et le nouveau,
changé l'ordre du Livre en mieulx, et corrigé mille sortes de faultes infinies procédants de l'imprimerie, j'ay conclu t voyer le tout, affin que, soubz le bel et ample privileige qui pour ta vertu méritoire t'a esté octroyé du Roy, tu le fasses (en faveur de nostre amitié) réimprimer, non seulement ainsi correct que je te l'envoyé, mais encore mieulx : qui te sera facile, si tu y veulx mettre la diligence esgale à. ton scavoir. »
Suivant le désir de son ami. Dolet surveilla l'impression de cette édition complète des œuvres de Marot. Elle parut avant la fin île 1538. Le titre porte cette indication : A Lyon, au çis de Monsieur Dolet, indication qui est répétée à chaque faux titre des différentes parties du livre ; en tête de cha partie on lit une ode en latin composée par Dolet1.
'Une édition presque identique parut VU
En 1542, Dolet, ayant la sanction de Marot, réimprima les œuvres du poète, avec l'addition de X Enfer et autres poèmes, et avec une préface en prose adressée par Dolet à un ami commun, à Lyon Jamet. Il donna aussi une édition séparée de Y Enfer. En 1543, une troisième édition, toujours avec l'autorisation de Marot, sortit des presses de Dolet, avec l'addition de vingt psaumes qui étaient publiés pour la première fois. L'édition de 1542, aussi bien que celle de 1543, contient l'épître à Dolet, et la préface de ce dernier, mais non pas ses odes latines.
Toutefois si nous en devons croire les éditeurs subséquents de Marot, dans le court intervalle qui s'écoula entre la publication de l'édition de 1543 et la mort de Marot (1544), l'amitié qui pendant si longtemps exista entre ces deux hommes, s'était changée en une violente inimitié, du moins de la part de Marot. Peu après la mort de Marot, plusieurs épigrammes imitées de Martial furent publiées pour la première fois.
de Sébastien Gryphius comme imprimeur. Les caractères sont les mûmes, et presque toutes les pages sont semblables. Quelques-unes cependant, notamment celle où il est question de Dolet, sont différentes. J'ai cru autrefois que Marot avait confié l'édition à Dolet, qui, n'ayant pas de presses à lui, s'était arrangé avec Gryphius pour publier une édition avec lui , la moitié des exemplaires devant être au nom de Dolet, la moitié au nom de Gryphius. Mais je suis disposé à penser maintenant que la note suivante que M. Georges Guiffrey fait figurer dans la magnifique édition des œuvres de Marot qu'il fait paraître (quoique trop lentement) à Paris (Jules Glaye, vol. II, p. 7), offre une explication plus probable: «Au retour de son exil, vers la fin de i536, Marot, en passant par Lyon, eut l'occasion de se lier avec Gryphius. Il est vraisemblable que ce fut alors qu'il forma le projet de publier une édition plus correcte de ses œuvres, altérées, pendant son absence, par des réimpressions successives livrées au public sans son aveu. Ce fut pour cette édition que Marot composa la préface à ceulx qui par cy-devant ont imprime ses œuvres, et le livre parut chez Gryphius sans mention de date. Vers le nu-me temps Dolet, ayant obtenu de François Ier un privilège d'imprimeur, vint l'exploitera Lyon. Marot retira son édition de chez Gryphius pour la mettre chez son ami. Tel est le motif qui le détermina à changer le feuillet de titre et à y placer le nom de Dolet, avec la date 1 53^ ; il lui offrit même la dédicace de son livre, au moyen d'un léger changement de mots. Enfin dans les Épigrammes (folio 11 et 21 verso) trois pièces, dont deux avec cette suscription à Benest et à Germain Colin, sont remplacées par des vers adressés à Dolet. » Les caractères qui sont de petites lettres gothiques sont identiques dans les deux éditions.
Parmi ces pièces se trouve une imitation de l'épigramme intitulée: In detractorem (v. IX), laquelle commence par ces vi
Adlatres licet usque 1 que
là gannitibus improbis 1
Elle est adressée A Estienne Dolet; la vici :
Tant que vouldras, jecte feu et filmée Mesdy de moy à tort et à travers Si n'auras-tu jamais la renomn
Que de longtemps tu cherchas par mes vers, Et non obstant tes gros tomes divers, Sans bruict mourras, cela est arresté:
Car quel besoing est-il, homme pervers Que l'on te sache avoir jamais esté1?
Les causes de la querelle, si querelle il y eut, nous ne les connaissons pas. Ce qui est certain, c'est que la dernière édition autorisée des œuvres de Marot, donnée par le poète quelques mois avant sa mort, ne contient pas cette épigramme, mais bien les deux odes citées plus haut; cela semblerait montrer que les sentiments d'amitié du poète n'avaient pas
1 Je regrette de ne pouvoir dire à quelle date et dans quelle editir.; épigramme parut pour la première fois, mais je crois que ce fut dans les Epi grammes de Clément Marot faict\ à l'imitation de Martial; y!;<<. quel aultres œuvres dudict Marot, non encres imprimées par cy-devant, Poil Jeh. et Enguilbert vie Marnef frères, i?47. La Bibliothèque nationale n'a pas d'exemplaire de cette édition, et nulle part je n'ai pu en découvrir un. L'édition la plus ancienne que je connaisse dans laquelle cette épigramme figure est : de Rouille, Lyon 1-V44, les deux odes à la louange de Dolet citées plus h.i sont supprimées. Il est certain que cette épigramme ne fit partie d'aucui tions publiées du \i\ant de Marot. La dernière édition publiée urr-i. a Au Rocher) avant sa mort, qui peut passer pour avoir été revue par lui les deux odes à la louange de IMet, mais non pas l'épigramme. J'avais espéré qu'avant la publication de mon livre, M. Guiffrey nous aurait donné et aurait du moins dit la date à laque.
tout en nous faisant savoir si l'on a d'autre preuve que celle fournit iteur
du livre pour attribuer cette pièce à Dolet. Plus de cinq depuis que cette note a été écrite, et M. Guiffrey n'a ; de son travail .
encore changé à l'égard de Dolet, bien qu'il ne lui eût pas confié (probablement par la bonne raison qu'il était en prison) la publication de cette édition.
Marot mourut en septembre 1544, et Dolet ne parle plus de lui dans aucun de ses ouvrages subséquents. L'épigramme que j'ai citée est le seul document que nous ayons sur cette querelle. Il est évident que si elle était dirigée contre Dolet, — c'est Lenglet du Fresnoy qui l'a fait remarquer, — Marot ne s'est pas montré bon prophète quand il dit « sans bruict mourras 1 ».
1 Ce que je rapporte ci-dessus est bien tout ce que l'on sait sur ce dissentiment présumé entre Marot et Dolet; les éditeurs et les biographes du poète ont amplifié la chose, et ils se sont laissés aller à des conjectures qui ne reposent pas sur le plus petit fait, et qui portent gravement atteinte à la mémoire du malheureux Dolet. Parmi les épigrammes imitées de Martial, imprimées pour la première fois après la mort de Marot, nous lisons la suivante :
« Contre l'inique, à Antoine du Moulin Masconnais, et Claude Galland.
Fuyez, fuyez (ce conseil je vous donne) Fuyez le fol qui à tout mal s'adonne Et dont la mère en mal jour fut enceinte; Fuyez l'infâme inhumaine personne De qui le nom si mal cimbale et sonne Qu'abhorré est de toute oreille saincte; Fuyez celuy qui sans honte ne crainte Conte tout haut son vice hors d'usance, Et en fait gloire et y prend sa plaisance ; Quv s'aymera ne le fréquente donc.
O malheureux de perverse naissance, Bien heureux est qui fuit ta cognoissance, Et plus heureux qui ne te cogneut onc !
Un demi-siècle plus tard, un éditeur de Marot, François Mizière, s'imagina, apparemment en se fondant simplement sur la nature de l'épigramme, que l'inique en question était Dolet; et inséra dans l'édition publiée par lui (Niort, Thomas Portau, ID96) la note suivante après l'ode qui commence par: Le noble esprit de Cicero Romain : — « Entre ces épigrammes à l'imitation de Martial, y en a un au dit Dolet, qui se commence « Tant que vouldras, jecte feu et fumée » et semble que le suivant soit encores contre lui. » L'ode Contre l'inique vient après.
Cent trente six ans plus tard, en 1731, Lenglet du Fresnoy reproduisit comme de lui la note de Mizière, et des éditeurs subséquents ont donné l'épigramme (se fondant apparemment sur la note de du Fresnoy) comme étant dirigée contre Dolet sans avoir d'autre raison que le semble de François Mizière; et M. Boulmier, qui est généralement si désireux de défendre son héros, n'a pas remarqué combien légers» sont les motifs qui pourraient faire croire que l'épigramme s'applique à Dolet; il l'a citée sans hésitation comme une pièce ayant trait à la
L'amitié de Dol< t et de Rabelais se termina aussi malheureusement; toutefois, ici, les causes de la querelle ne sont pas aussi complètement obscures. Leur intimité avait 1 grande pendant quelque temps, c'est certain. Ce fut suivant toute probabilité pendant le séjour de Dolet a Lyon en automne (1534) que la dissection du cadavre d'un pendu fut faite par Rabelais au grand hôpital en présence des étudiants, — c'était la première fois, croyons-nous, que pareille chose se produisait; dix ans plus tard seulement, Vesale devait faire ses démonstrations anatomiques devant les étudiants de Padoue. Cette dissection, à laquelle il n'est pas improbable que Dolet assista, causa évidemment une grande sensation à Lyon, et Dolet écrivit une ode en latin pour célébrer cet événement. C'est le cadavre qui est supposé parler:
Spectaculo lato expositus Secor; medicus doctissimus planum facit Quam pulchre, et aftabre, ordineque Fabricata corpus est hominis rerum Parens. Sectum frequens circumspicit
querelle avec Marot. Mais Mercier de Saint-Léger est allé encore plus loin; dans une note manuscrite qui m'a été signalée par feu M. Baudrier', inscrite sur son exemplaire de La Croix du Maine, aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale, il retranscrit la note de Mizière et ajoute : «L'éditeur s'est contenté de dire et semble que le suivant Kpigramme' soit encore contre lui. L'éditeur n'a osé rien affirmer, d'autant plus que Marot s'était montré dans différentes pièces l'ami de D Quoi qu'il en soit, si cet inique est réellement Dolet, il faut croire qu'il passait pour Pédéraste ou Xon-conformiste ; car Marot dit à ses amis de fuir « celui qui, « sans honte ni crainte conte tout haut son vice hors d'usance. » J'ai cru de mon devoir de citer la note de Mercier afin qu'on ne m'accusât pas de passer sous silence certaines choses peu tlatteuses pour Dolet, mais il suffit, pour le détendre île l'insinuation de l'abbé de Saint-Léger, de dire qu'on ne trouve rien qui donne raison à cette accusation; elle n'a été confirmée dans aucune des nombr. attaques dont Dolet a été l'objet. Si Marot désignait Dolet par l'tftî | nait
à son épigramme le sens que lui prête Mercier, le poète n'aurait donc les vices de son ami d'autrefois qu' intimement lié pen-
dant sept années, quelques mois ou même quelques sema: ort.
Mus j'avoue que je crois inutile de discuter une a< ment sur le semble de Mizière et sur la déduction qu'a tirée d< de Saint-Léger.
Corona miraturque molem corporis Tanto artificio conditi.
Au commencement de l'année 1534, le cardinal Jean du Bellay, — qui plus tard devint le plus grand protecteur de Rabelais, — avait traversé Lyon, se rendant à Rome en qualité d'ambassadeur de François Ier auprès du pape Clément VII. Il persuada Rabelais de l'accompagner en qualité de secrétaire — et ce dut être évidemment au secrétaire que Dolet fut plus tard redevable d'être présenté au cardinal, à qui il dédia son édition du De jure et privilegits militum de son ami Claude Cottereau. Le cardinal était bien le protecteur qui convenait à Rabelais. « C'était un jeune diable, dit Michelet ' (en 1534 toutefois il avait quarante-deux ans), plein d'esprit, pénétrant,
flatteur, amusant ce bon et pieux personnage, le parrain de
Gargantua... évêque de Paris, cardinal, il ne fut pas loin, dit-on, d'être pape. La chose eût été piquante. Rabelais était son évangile. »
Ce fut probablement en 1537, à son retour du second voyage que Rabelais fit à Rome avec le cardinal du Bellay, que Rabelais envoya à Dolet la recette du mystérieux Garum des anciens, sorte de sauce, dont la composition avait été inconnue jusque-là. Cet envoi était accompagné d'un court poème en vers élégiaques, c'est l'une des rares pièces de vers latins que nous ayons de Rabelais. En voici le premier distique:
Quod medici quondam tanti fecere priores Ignotum nostris en tibi mitto Garum.
Dolet répondit:
Tuo ingenio Rabelaese Garum salsamentum vEtate ab antiqua reductum est. Jam nostris Marote, versibus celebretur animosè, Quando palatum utrique nostrum tam belle
1 Hist. de France, VIII, 383.
Irritât et stomachurn tam odorato
Sapore. Restam grata n<
Le volume des Carmina de Dolet, imprimé en J538 contient trois poèmes écrits en l'honneur de Rabelais; j'ai cité deux de ces pièces.
Le second livre de « Rabelais » de pr< Pantagruel)
avait vu le jour à la fin de l'année 1532; il fut réimprimé au moins douze lois dans les dix années qui suivirent. Plusieurs de ces réimpressions se firent sans l'autorisation de l'auteur qui tout d'abord garda l'anonyme. Le premier livre (Gargantua), tel que nous l'avons maintenant, parut en 1535 et il en fut publié plusieurs réimpressions dans les quelques années suivantes. Ces livres, on pouvait s'y attendre, offensèrent singulièrement la Sorbonne, et quand le nom de l'auteur commença à se répandre, il n'est pas douteux qu'une accusation d'hérésie était imminente, et que Rabelais sentait que sa vie était en danger. Le cardinal du Bellay fut absolument incapable d'arrêter ou même de calmer les violentes persécutions auxquelles l'affaire des placards avait donné lieu , et comme Rabelais n'avait nul désir d'être brûle vif comme <^ harans sorets », étant de nature assez altéré1, il résolut de se conduire à tous égards en bon catholique; il obtint du pape la permission d'entrer dans l'abbaye de St-Maur-< Fossés en qualité de chanoine, et voulut, autant que possible, éloigner les motifs personnels qu'avait la Sorbonne de plaindre de lui, en imprimant une édition revue et corrig de son ouvrage, en supprimant les passages dans lesquels les docteurs de ce corps vénérable étaient tournés en ridicule. en faisant disparaître ou en modifiant ce qui dans son livre sentait l'hérésie. Comme l'ouvrage était anonyme jusque-là, il lui était possible de dire que les premières éditions n'avaient pas été autorisées et n'étaient pas correct.
1 Rabelais, livre 11. char. V.
En conséquence, dès 1542, une édition fut imprimée par François Juste à Lyon; elle était soigneusement revue par l'auteur et comportait d'importantes modifications et omissions. Dans le cinquième chapitre des premières éditions de Gargantua, Grandgousier, lorsque Gargamelle commence à ressentir les premières douleurs, lui cite un passage du seizième chapitre de l'Évangile selon St-Jean, ce à quoi la bonne reine répond: «Vous dictes bien et j'aime beaucoup mieux ouir tels propos de l'Évangile et mieux m'en trouve que de ouir la vie de Ste Marguarite ou quelque autre capharderie. » Un passage comme celui-là aurait suffi pour prouver surabondamment l'hérésie de l'auteur. Mais non content de se montrer hérétique, Rabelais se raille à maintes reprises de la Sorbonne et de ses docteurs. Dans le même chapitre se trouve un passage qui se termine par ces mots: «Les Sorbonistes disent que foy est argument des choses de nulle apparence. » Dans l'édition revue de 1542, ces deux passages sont omis et les mots: Sorbonne, Sorbonistes, Théologiens, ou autres semblables, qui se trouvent dans les premières éditions, disparaissent ou sont remplacés par des expressions toutes différentes et parfaitement inoffensives. Ainsi au chapitre VII (VI), au lieu de déclaré par Sorbonne scandaleuse, on lit simplement déclaré scandaleuse, et au chapitre XIII (XII), au lieu de Sorbonne, Gnaye science. Au chapitre XVII (XVI) il efface boire théologalement et met boire rustement. En d'autres endroits sophiste remplace sorboniste et théologien, docteur sophiste tient lieu de docteur en théologie, tandis que le terme plus offensant de sorbonagres disparaît complètement.
Ces sacrifices faits à la prudence (on les retrouve dans toutes les éditions subséquentes imprimées du vivant de l'auteur, sauf dans celle dont je vais parler et dans une édition subreptice imprimée à Valence en 1547) semblent avoir contenté la Sorbonne, et, l'influence de Jean du Bellay aidant, sauvèrent probablement l'auteur des persécutions et peut-être du bûcher. Ce fut donc animé de sentiments d'excessive mais
justifiable irritation qu'aussitôt après, dans la même année (1542), Rabelais découvrit qu'il s'imprimait, à son insu, chez Dolet une édition censée i tre revue et augmentée par l'auteur lui-même, dans laquelle tous les passages et toutes les expressions répréhensibles réapparaissaient. Au lieu de suivre l'édition qui venait d'être publiée, Dolet avait pris pour le Gargantua l'édition de 1537 et pour le Pantagruel celle de 1538, et reproduisait mot pour mot ces deux éditions sans aucun des changements, omissions ou additions, que Rabelais avait faits depuis. L'édition de Dolet est imprimée en beaux caractères romains, et illustrée de vignettes sur bois habilement dessinées. Mais rien ne peut justifier ce qu'il dit sur le titre, à savoir que son édition est « revue et de beaucoup augmentée par l'autlieur mesme ». Nous n'avons aucune peine à pardonner à Rabelais son indignation quand il vit apparaître cette réimpression. Il était alors occupé à revoir une nouvelle édition, et, peu après, lorsqu'elle parut, on put lire en tête du livre une attaque violente contre Dolet, censée écrite par l'imprimeur, mais dans laquelle on ne peut manquer de reconnaître la plume de Rabelais.
L'imprimeur au lecteur salut,
« Affin que tu ne prenne la faulse monnoye pour la bonne li vme lecteur) et la forme fardée pour la nayve et la bastarde; et adultérine édition du présent œuvre, pour la légitime et naturelle. Soies adverty que par avarice a este soubstraict l'exemplaire de ce livre encores estant soubz la presse: par ung plagiare homme enclin a tout mal. et en desadvancant mon labeur, et petit profit espère: a este par lui imprime hastivement: non seulement par avare convoitise de sa propre utile prétendue: mais aussi: et dadventage par envieuse affection de la perte: et du dommage daultruv. Comme tel monstre est né pour lennuy: et injure des gens de biens. Toutefois pour L'advertir de (enseigne et merque donnant
a cognoistre le faulx aloy: du bon et vray. Sachez que les dernières feuilles de son œuvre plagiare ne sont correspondantes a celles du vrai original que nous avons eu de l'autheur. Lesquelles aussi, après avoir prins garde (combien que trop tard) a sa fraudulente supplantation il n'a pu recouvrer. Celluy plagiare (sic) injurieux non a moy: seullement: mais a plusieurs aultres: C'est ung Monsieur (ainsi glorieusement par soymesme surnomme) homme, tel que chascun saige le congnoist.
« Les œuvres duquel ne sont que ramas : et eschantillonnieries levées des livres daultruy: par luy confusément amoncellees, ou elles estoient bien ordonnées. Dond lesperit de Villanovanus se indigne destre de ses labeurs frustre: Nizolius en est offense: Calepin se sent desrobe: Robert Estienne cognoist les plus riches pièces de son thrésor mal desrobees: et pirement déguisées et appropriées. De lesperit duquel ne sortirent oncques compositions ou il eust honneur, ains mocquerie desdaigneuse. Lesquelles toutefois il ose enrichir, et farder de braves, et magnificques tiltres, tellement que le portai surmonte ledifice a noblir {sic) du privilège du Roy en abusant le Roy et son peuple: pour donner a entendre que les livres des bons autheurs, comme de Marot de Rabelais, et plusieurs aultres, sont de sa façon. Ne scet on pas bien que en certain livres en Chirurgie : en Practicque et aultres il a prins argent des imprimeurs et libraires pour mettre privilège du Roy? Cela nest ce point abus digne de peine? Mais (que plus est) qui a oncque veu ce Privilège? a qui la il monstre? Cartainement {sic) pour quelconque requeste oncques a homme ne losa monstrer. Parquoy il est vraysemblable: que possible le Roy lui a octroyé tel privilège: qui personne nayt a vendre: ne surimprimer, les livres qu'il aura faictz sinon luy mesmes. Mais la raison? la raison est, pour ceque gens scavans cognoissent assez quil na pas esperit: ne scavoir de mettre rien de soy en lumière qui soit à son honneur. O la grande et haulte enterprinse: et digne de tel homme inspire
i HAP. XIX. JIAROT ET RABELAIS 37I
de lesperit de Ciceron, avoir rédige en beau volume1 le livret et gaigne pain des petits revandeurs nomme par les Bisouars. Fatras a la douzaine. Vrayement on len debvroit bien rémunérer : et telles belles besoignes méritent bien que Evesques et prelatz soient par ung tel ouvrier esmouchez dargent. Toutesfoys après que les montaignes ont este enceintes : et que ung petit rat seullement est yssu. Le monde ne sest peu abstenir de rire : et se mocquer en disant. Comment ung tel homme qui se dict si savant: et si parfaict Ciceronian: mesle il de faire ces folies en francoys? que ne se declaire il en bonnes œuvres: sans faire ces viedazeries: roignonnant, moillant, plaisantant, déclarant (car telz sont sex beaulx motz costumiers) viaidasant, ladrizant, et telles couleurs rethoricques, qui ne sont pas Ciceronianes, mais dignes destre bailles a mostardiers pour les publier par la ville. Tel est ce Monsieur. A dieu lecteur ly, et juge. »
« Cette singulière épître, » fait remarquer M. J.-C. Brunet, qui a le premier appelé l'attention sur ce document, « est tout à fait dans la manière de Rabelais, surtout à la fin, et s'il ne l'a pas écrite entièrement, il y a probablement mis la main: comment supposer d'ailleurs que l'imprimeur se fût permis de la publier dans ce livre sans la permission de l'auteur -
Nous devons toutefois défendre Dolet d'une des accusations qu'on lui fait dans cette épître. Il est certain qu'il n'avait pas soustrait les épreuves de l'édition alors sous presse afin de préparer son édition à lui. Cette dernière était, comme on l'a dit plus haut, une reimpression exacte des éditions de 1537 et
1 Je ne peux pas expliquer ce passage et je n'ai pu trouver la trace du livre dont il est question ici.
2 J. C. Brunet : Recherches sur les éditions originales de Rabelais Pari p. 89). M. Brunet croit que Dolet fait allusion à Rabelais
traduire et dans son Traité sur les accents, quand il dit. en particuli-
dernier opuscule, qu'il va traiter la question de l'imposition Je mort
aulcune ostentation de SCavoir et
cassée une mixtion superflue de ces deux langues, au-,
rieux et non par gens résolus et pleins de ton jugeme
de 1538, qui l'une et l'autre étaient à la disposition de Dolet. Ce qu'on a pu lui reprocher à bon droit, c'est d'avoir imprimé le livre sans Fautorisation de l'auteur, d'avoir dit sur le titre que cette édition avait été revue et augmentée par l'auteur lui-même et d'avoir inséré des passages que Rabelais, guidé par un jugement meilleur, avait cru bon de supprimer.
Il est fort possible qu'on puisse excuser Dolet sur ce point. Il n'était guère moralement blâmable (et pas le moins du monde légalement) d'imprimer, sans l'autorisation de l'auteur, un ouvrage qui, publié anonymement, avait été réédité par différents autres imprimeurs suivant leur bon plaisir; il est juste d'ajouter aussi que les mots: revue et de beaucoup augmentée par l'autheur mesme se trouvent sur le titre de l'édition de 1538 qui avait servi de modèle à Dolet. Il est, de plus, fort possible que le livre ne parut pas avant que Dolet fût en prison, et qu'en réalité il n'était pas responsable du titre; il est probable encore que, tout en consultant l'édition de François Juste, il n'ait pas remarqué les omissions et changements qu'elle contenait, et qu'il aurait sans nul doute respecté ce texte s'il avait vu en quoi il différait des autres.
Les éditions de Marot et de Rabelais sont, de tous les livres sortis des presses de Dolet, ceux qu'on recherche le plus. Bien qu'elles ne soient pas les plus rares de ses éditions, elles ont depuis plusieurs années atteint des prix fabuleux, et acquerront probablement encore plus de valeur, si la littérature française du seizième siècle continue à faire rage !
L'édition de Rabelais encore que subreptice et non exempte de fautes d'impression, n'en a pas moins servi de base à une édition qui pendant plusieurs années a été considérée comme classique, à l'édition de Duchat, publiée en 1711.