‹ Etienne Dolet, le martyr de la RenaissanceChapitre 85 sur 133 · I.ON · texte numérisé non relu

I.ON

i tout temps les études historiques avaient attiré Dolet; Vopus magnum, la composition duquel il proposait de consacrer plusieurs années de sa vi< sur lequel il Comptait pour acquérir uni g immor-

telle, était une histoire de -"ii temps; nous ne pouvons que regretter que les persécutions et les emprisonnements qui tiennent une si grande place dans les cinq dernière^ années di l'aient empêche de mener à bonne

fin cette entreprise.

Il est étrange que le règne de François 1 . l'un des plus brillants et des plus importants de l'histoire de France, ail peu d'historiens contemporains. Philippe de Comines n'a

Seulement un annaliste OU un chroniqueur, mais un

historien-philosophe, désireux de découvrir la Vérité au milieu

d'assertions contradictoires, de placer les faits en observant les lois de la perspective et suivant leur importance relative; il ne se contente pas d'établir les faits eux-mêmes, il remonte à leurs causes, il fait voir leurs rapports et leurs conséquences, et il est capable de tirer des conclusions justes des faits qu'il a réunis. Si nous admettons qu'il avait un but déterminé en écrivant et que généralement il ne fut guère impartial quand il s'agissait des intérêts de Louis XI, nous ne faisons que lui reprocher des fautes qui sont le partage des plus éminents historiens du dix-neuvième siècle. Mais ses successeurs immédiats lui furent aussi inférieurs que l'avaient été ses prédécesseurs. A partir de 1498, époque à laquelle ses mémoires se terminent, jusqu'en 1546, époque à laquelle de Thou commence l'histoire de son temps, la France doit se contenter de chroniqueurs et d'annalistes. Paul Emile, Beaucaire de Péguillon et Arnoul Le Ferron, quelque nombreux que soient leur mérites, quelque grande que soit la valeur historique de leurs ouvrages, sont aussi inférieurs à Comines sur tous les points qui distinguent un historien d'un chroniqueur, qu'ils sont inférieurs à ses prédécesseurs, Froissart et Monstrelet, au point de vue du pittoresque, du style et de l'intérêt de la narration ; d'un autre côté, quoique les deux du Bellay dépassent de beaucoup et comme style et comme fond leurs contemporains qui écrivaient en latin, ils se bornent presque entièrement à relater les événements auxquels chacun d'eux a pris part. Que Dolet n'eut pas été inférieur à Paul Emile ou à Arnoul Le Ferron, le fragment que nous avons de son histoire de François Ier nous le montre clairement; et la haute conception qu'il s'était faite de la tâche et des devoirs de l'historien, des études, des travaux et des préparations nécessaires pour écrire l'histoire, la critique judicieuse qu'il fit de la méthode historique préconisée alors, tout nous porte à croire que si la mort et les persécutions le lui avaient permis, il nous aurait laissé une narration du règne de François Ier qui aurait placé Dolet au moins au premier rang de ceux qui en France écri-

chai', xviii. l histori 353

virent l'histoire entre Philippe de Comines et Jacques Auguste

de Thou.

l 'ans la lettre à Budé, mise en tôte du premier volume

Commentaires, et dans la dédicace a< François I .

Dolet avait parle de son intention d'écrire l'histoire de son temps, lorsque ses Commentaires seraient achevés, et il avait demandé au roi et au grand érudit de bien accueillir son projet. Deux années plus tard, son idée était plus mûre et il la développe dans la dédicace du second volume.

« Voulez-vous savoir, » écrit-il à Budé, « quels ouvr littéraires j'ai l'intention d'entreprendre plus tard? Pendant quelques années je m'appliquerai d'abord à terminer aussi parfaitement que possible mon troisième volume promis depuis longtemps. Ensuite le grand but de mon étude sera l'histoire de notre époque. Mais je ne pourrai guère accomplir cette tâche sans le secours du roi. Il faudra nécessairement que je parcoure toute l'Italie. Je devrais visiter les Flandres, l'Artois, le Hainaut, le Bigorre, le Béarn, la Gascogne, l'Armagnac, la Guyenne, afin d'examiner avec soin les sites que j'aurai à décrire pour raconter les batailles. De cette façon l'exactitude de mes descriptions sera garantie. Mais comment, pour subvenir à la dépense de ces voyages, puis-je m'adresser à une autre personne qu'au roi? C'est par lui aussi que je dois me procurer les papiers officiels, les instructions envoyées aux ambassadeurs, et les dépêches de ces derniers, afin qu> puisse connaître les causes et les motifs des plans qui ont été arrêtés, des discordes qui se sont élevées, des guerres qui ont été entreprises, des batailles qui ont eu lieu, des traites qui ont suivi les guerres et des mariages qui ont été contracl Si tous ces documents sont, comme je l'espère, mis à ma disposition et si j'ai le loisir d'entreprendre un tel travail, je ferai tout ce que peut faire un homme laborieux et un patri ardent; mais si, par hasard, l'on me refuse ce que- je suis droit d'espérer, j'abandonnerai mon dessein et je chercherai d'autres sujets d'études littéraires.»

Dans ce volume des Commentaires, il parle à deux reprises différentes de son intention d'écrire cette histoire; il nous dit que dès qu'il aura achevé et publié son troisième volume, il consacrera le reste de sa vie à ce travail et que si, cette œuvre importante terminée, il lui reste encore du temps et des loisirs, il écrira la vie des rois de France à la manière de Suétone1.

Une histoire telle qu'il voulait la faire demandait de grands loisirs, beaucoup d'argent, et d'abondants matériaux; le roi et ses ministres étaient seuls à même d'aider Dolet en cette circonstance. Son attente fut entièrement déçue et il ne tarda pas à se rendre compte qu'il devait abandonner tout espoir de faire rien qui ressemblât à l'ouvrage complet et définitif dont il expose le plan avec tant de soin dans sa lettre à Budé. Il résolut d'entreprendre une œuvre moins ambitieuse qui pouvait se faire sans grands loisirs et sans un grand nombre de matériaux. En 1539 il écrivit et imprima une histoire du règne de François Ier en vers latins, intitulée Francisa Valesii Gallorum Régis Fata. Le livre a deux dédicaces: l'une adressée au roi, l'autre à Pierre Duchâtel, alors devenu évêque de Tulle. A en croire les vers louangeux de Pierre Tolet, de Jean Raynier, de Guillaume Durand, de Barthélemi Aneau, d'Antoine du Moulin et de Jacques Bertrandi, tous gens d'une réputation littéraire considérable, le poème de Dolet possède une valeur réelle. Il ne retrace guère que de hauts faits d'armes, et à ce titre cet ouvrage est sans nul doute une heureuse imitation de Lucain ou du poème de Pétrone sur les guerres civiles de Rome. Quelques mois plus tard l'auteur le traduisit ou plutôt le paraphrasa en prose française et il imprima sa traduction sous le titre de: Gestes de François de Valois, Roy de France. Le style de la traduction, comme celui de l'original, est trop pompeux. L'ouvrage est composé suivant les modèles reconnus classiques, les généraux font des

1 2 Comm. 1 385.

< ii .!■. xvi ii. — i.'ms'i OR] 355

discours à la manière de Tite-Live et de Polybe; néanmoins le livre est un résumé utile des guerres de François I et les laits y sont présentés avec exactitude, mais il y a encore trop de compliments flatteurs a l'adresse du roi. Toutefois on ne peut guère accepter 1' G tes comme un spécimen du talent de Dotet, on ne peut savoir d'après cet essai comment il aurait écrit l'histoire si les circonstances l'avaient mieux servi1. Mais ces livres eurent du succès et furent populaires. Les Ces/es furent réimprimés par Dolet en 1543, avec une continuation qui conduisait le lecteur jusqu'à cette année-là, et il» furent republies au moins deux fois par d'autres éditeurs dans les cinq années qui suivirent.

1 M. Boulmier, que je reconnais comme un juge plus compe'tent que moi en natières, a apprécie le style des Gestc< di i mieux que je

ne saurais le taire. Si quelque lecteur veut se faire un jugement personn . trouvera le récit de la bataille de Marignan de Dolet dans le livre de M. Boulmier (p. islî-191), qui dit à ce propos: «Il y a, si je ne me trompe, du mouvement, du drame et de la vie dans ce vaste tableau d'histoire nationale, dar. .1 la

Tite-Live d'une bataille épique à laquelle nous pou\

orgueil.... Malgré les latinismes un peu trop fréquents, la prose française de notre Estienne me paraît presque toujours à la hauteur du noble sujet qu'elle retr.

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