CHAP. XX. — PRÉSAGES DE LA FIN
les preuves ne manquaient pas pour montrer qu'il se ralliait aux idées de progrès et de liberté intellectuelle, qu'il aimait d'affection tous les hommes 3ë ce parti, et qu'il n'avait que de la haine pour leurs adversaires, lesquels étaient aussi les siens.
Mais tout en s'inquiétant peu de savoir qui il offensait par ses paroles et par ses actions, il n'était pas, paraît-il, indiffèrent au préjudice que lui causaient ces accusations d'hén et d'athéisme, et les premières publications sorties de ses presses tendaient surtout à atténuer ces fâcheuses rumeurs.
I hms le Cato Cliristiauus, dans le Gcncthliacum et dans Y Avant- Naissance il s'exprime en des termes qui auraient dû éloigner li - accusations d'irréligion et encore plus les accusât: d'athéisme. Mais ces déclarations ne satisfirent pas ses ennemis. Bien qu'incompatibles avec l'athéisme, ces livres pouvaient émaner d'un hérétique, et faire accuser d'hérésie celui qui en était l'auteur. De plus, dans ses épigrammes il se moquait de la cagoule des moines, dans ses Commentaires il attaquait violemment la Sorbonne, parce qu'elle avait essayé de supprimer la typographie, et, dans ses lettres, il avait parlé de l'ami de cœur, du fidèle conseiller du premier président du parlement de Paris en l'appelant «cette brute de Bcda». Mais ses ennemis le jugèrent d'après sa vie et d'après son langage, non pas seulement d'après ses publications. «L'opinion que chacun a de votre impiété», dit Floridus Sabinu.^1, « ne peut être déracinée par tous les Genethliacum du monde.» Sa vie n'était pas ce que la vie d'un chrétien doit être. Il était bon citoyen, bon mari, bon père de famille, mais cela importait peu.
II se promenait aux heures des messes. Il préferait le sermon a l'office lui-même. On disait même tout bas qu'il mangeait de la viande en carême-. On le soupçonnait avant qu'il eût installé ses presses, et les deux premiers livres imprimes par lui (sur
1 Adv. Calummas S. Dolcti.
- Proccs, p. 11.
lesquels, du moins, figure son nom), le Cato Christianus et les Carmina, ne furent pas plus tôt publiés en 1538 qu'on le dénonça comme hérétique au vicaire général, officiai de l'archevêque de Lyon ; l' auteur-imprimeur fut immédiatement cité devant ce fonctionnaire. Le Cato Christianus donna lieu à deux accusations: d'abord, l'auteur avait interpolé, en le donnant comme le second commandement, un précepte qui commence par ces mots : « Tu ne te feras point d'image taillée », précepte accepté depuis par les églises réformées comme le second commandement, mais considéré par l'église de Rome comme faisant partie du premier; ensuite, la paraphrase du symbole des apôtres commençait par Fidem habeo au lieu de commencer par Credo, et les mots communionem sanctorum étaient omis l.
Ce qu'on reprochait surtout à Dolet dans les Carmina, c'était d'avoir employé le mot fatum dans un sens païen et non pas chrétien; et bien que le mot se trouve dans plusieurs endroits du livre, l'ode qu'on visait spécialement est celle qui est adressée à Hugues Salel {De Fato); elle commence ainsi:
Fati recognosco nimiam efficaciam, Et sorte nos certa régi.
Mais il ne manque pas d'autres passages dans lesquels
l'auteur s'expose aux attaques, et qui, tout comme le mot
fatum , donnèrent prise à la censure. L'ode Expetendam esse
mortem, qui avait déjà paru dans le volume des discours, se
termine comme il suit :
Ne mortis horre spicula, quae dabit Sensu carere vel melioribus Locis tegi, et statu esse laeto, Elysii est nisi spes inanis.
1 Procès, 9, 10, i3. Mais la Sorbonne censura beaucoup d'autres passages du Cato Christianus. Voyez d'Argentré: Collectio Judiciorum vol. II, part. I, p. 229.