CHAPITRE DIXIÈME
préférer un gouvernement populaire à l'autorité royale et d'en vouloir être le premier ministre, de conjurer la mort du régent, ou du moins de chercher tous les moyens pour le jeter en prison et asseoir le roi de Navarre sur le trône de France.
Le vrai et le faux étaient si habilement mêlés dans ces accusations, et l'on y Poimq ue de Marcel
I ■ i? 1*1 11-]] expliquée.
donnait avec tant d assurance pour des crimes les actes et les desseins les plus avouables, que l'esprit borné du vulgaire ne pouvait plus distinguer la calomnie d'avec la vérité. Peu de personnes voyaient qu'Etienne Marcel, loin de vouloir substituer un roi à un autre, ne souhaitait, après tant de preuves de l'impuissance de nos rois à défendre leur royaume contre ses ennemis du dehors et du dedans, que de former, à l'exemple de Jacques Artevelde, une confédération des principales lviles de et France, r> c'est-à-dire de l'Ile-de-France, ou tout au plus de la langue d'oil, sous un protecteur de leur choix, à qui elles eussent imposé d'étroites conditions. L'erreur du prévôt fut d'avoir proposé un mauvais choix, ou plutôt son malheur, de n'en pouvoir proposer un autre.
Il se peut qu'il ait désiré que la captivité du roi Jean se prolongeât, soit parce qu'elle donnait du temps pour établir le gouvernement populaire, soit afin de ne pas céder aux exigences des Anglais ; cependant on peut dire à cet égard , d'abord , qu'il n'y a dans sa vie publique ni un acte ni un mot contre ce prince; ensuite, que le roi Jean semblait trop peu pressé de revenir en France pour que les sujets qu'il avait si mal gouvernés eussent hâte de l'y revoir t11 ; enfin, que le régent lui-même aima mieux, un peu plus tard, laisser son père à Londres que de signer, pour lui rendre la liberté, un traité qui eût déshonoré la France (2).
On ne saurait apparemment reprocher à Etienne Marcel d'avoir voulu que les villes conduisissent leurs propres affaires; ceux qui ne pensaient pas qu'il pût sans crime, pour atteindre ce but, soumettre l'autorité royale à celle des états, devraient considérer que, lorsqu'il essaya de foncier quelque chose en France, il n'y avait plus rien qui fût debout, puisque ni le dauphin ni la noblesse n'étaient en état de gouverner.
Est-il besoin de disculper Marcel d'avoir conspiré la mort du régent? S'il avait cru qu elle fût nécessaire à ses desseins, l'occasion ne s'était-elle pas bien des fois
(1) En ce temps là, Jean écrivait lettres sur lettres : au lieu d'y insister sur sa délivrance, il se bornait à réclamer, dans les termes les plus pressants, une aide pour l'entretien de sa maison et pour le payement des dettes qu'il avait contractées en Angleterre. (Voy. Secousse, t. III des Ordonnances, p. 8i.)
(2) Il s'agit ici de l'indigne traité de Londres (28 mai 1.359). auquel Jean consentit et que son
lils rejeta. — C est le premier acte qui nous montre le dauphin Charles animé de sentiments généreux ou simplement politiques, et. dans tous les cas, très-supérieur à son père. Avec une prudence froide et une dissimulation qui ne lui firent jamais défaut, il rejette sur un simulacre d'étals généraux la responsabilité apparente d'un refus qu'il avait auparavant résolu dans le secret de ses conseils.
présentée de frapper ce jeune prince? Quand les deux maréchaux tombaient aux pieds de leur maître, et qu'il criait grâce et merci, qui aurait demandé compte de son sang? 11 était bien plus facile encore de le jeter en prison. Etienne Marcel ne le fit point quand il le pouvait; de quel droit supposer qu'il le voulut faire alors qu'il ne le pouvait plus? Ce qu'il souhaitait avant tout, c'était de gouverner au nom du régent, dont l'autorité légitime levait tous les embarras et tous les obstacles; et, s'il fut conduit à offrir la régence au roi de Navarre, c'est que le duc de Normandie avait renoncé à l'exercer lui-même de concert avec les députés des trois ordres. Ce prince refusait, d'ailleurs, de rentrer à Paris, et la situation violente de cette ville ne permettait pas d'attendre. Il y avait donc un grand intérêt politique à fonder au plus tôt la fédération des villes, afin que le roi Jean, s'il revenait d'Angleterre, trouvât toutes choses constituées et n'y pût rien changer.
Conférences secrètes. De là les efforts d'Etienne Marcel pour gagner le régent à la cause des bourgeois, et, quand il désespéra d'y réussir, pour achever de le ruiner dans leur esprit. Des conférences secrètes avaient lieu fréquemment chez les principaux chefs du parti populaire, surtout chez Jean de Saint-Leu, curé de Sainte-Geneviève, qui était devenu un des plus considérables. Etienne Marcel, Charles Toussac, Robert de Corbie, Jean de l'Isle, Joceran de Mâcon, s'y rencontraient presque tous les jours avec Jean de Picquigny, l'homme de confiance du roi de Navarre. On y arrêtait la conduite qu'il fallait tenir et les accusations dont il convenait de se faire une arme contre le régent. Il avait été, disait-on, par sa jeunesse et son inexpérience, la principale cause des malheurs du royaume; il manquait de bonne foi et ne tenait point ses promesses; il empêchait que la paix ne fût conclue avec l'Angleterre, afin de conserver le pouvoir dont il jouissait durant la captivité du roi; il avait fait piller et abattre plusieurs châteaux, forteresses ou maisons de nobles ( apparemment du petit nombre de ceux qui étaient restés fidèles à la cause nationale); il voulait détruire Paris et l'avait livré à ses gens d'armes, ainsi que les autres villes et le plat pays du royaume.
Le peuple Ces accusations n'étaient guère plus fondées que celles dont le duc de Nor-
regrclte le roi. ° 1 - 1
mandie et ses partisans poursuivaient Etienne Marcel. On ne pouvait reprocher justement à ce jeune prince que sa mauvaise foi; tout le reste n'était que récriminations vagues. Ce qu'on y voit de plus remarquable, c'est que la captivité du roi servait d'arme aux deux partis; nobles et bourgeois se souciaient peu du retour d'un monarque dont le joug eût paru plus lourd que n'était celui de son fils, et qui n'avait d'autre but que le plaisir, d'autre moyen que la violence. Mais comme, en dépit du proverbe, les absents n'ont pas toujours tort, la multitude ignorante imputait tous ses maux à ceux qui la gouvernaient, et regrettait le roi prisonnier. Ainsi, des deux parts, on repoussait la calomnie par la calomnie, et toujours