‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 172 sur 186 · CHAPITRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIÈME

Peu à peu se formait un esprit nouveau dans la bourgeoisie. Elle renonçait à imposer des réformes et à les vouloir toutes d'un coup, heureuse si elle les obtenait graduellement du pouvoir royal, à force de l'implorer. Elle ne réclamait plus les états généraux, mais seulement le droit de voter l'impôt, doctrine essentiellement bourgeoise, dont l'application ne touche pas moins essentiellement les classes populaires. Dans ces conditions, le gouvernement de Charles VI ou des princes de sa famille, tout en écrasant les révolutions communales, ne refuse point de prêter l'oreille aux demandes qui lui sont faites; si l'université, si le clergé vont jusqu'à attaquer, dans leurs théories, le principe de la royauté, leurs orateurs les plus autorisés, dans leurs remontrances effectives, se bornent à des vœux modestes, par exemple le fameux carme Eustache de Pavilly. La grande ordonnance de îki 3 ne décrète que des réformes administratives, et, s'il s'est encore trouvé des esprits propres à les concevoir, il ne se trouve plus de volontés capables de les exécuter.

Pour que l'agitation démagogique se prolonge, se renouvelle et en quelque sorte se perpétue, il faut qu'elle rencontre un appui inattendu auprès de Jean sans Peur, duc de Bourgogne, qui cherche partout, excepté dans la sagesse des conseils, les moyens de gouverner le royaume, quand il en est maître, ou de reconquérir le pouvoir, quand il l'a perdu. Cette démagogie du xve siècle procède donc de l'absolutisme plutôt que de la démocratie; les bouchers ne sont point les héritiers de Marcel. Plus que jamais leurs violences dégoûtent la bourgeoisie de l'action et de la révolte, et les malheurs publics deviennent si intolérables, que, devant eux, regrets, désirs, espérances, rancunes, colères, tout disparaît. Les esprits ne forment de vœux que pour la paix et le repos. Pour en jouir, après tant d'inquiétudes et de souffrances, tout parait bon, même le despotisme. On ne marchandera plus au roi l'autorité, pourvu qu'il réduise les princes à ne plus se disputer, dans des flots de sang, un pouvoir dont ils ne savent que faire, et les Anglais à quitter le royaume pour retourner dans leur île.

Ainsi naît peu à peu, ainsi se propage, comme une végétation luxuriante qui étouffe autour d'elle toutes choses, le sentiment nouveau du patriotisme. Quand plus tard, dans des temps plus calmes, l'esprit public reviendra aux idées de réformes, la royauté aura pris de telles forces qu'il n'y aura plus de place, audessous d'elle, que pour de platoniques théories. Elles feront entendre leur voix aux états généraux de ikSk et dans les livres du xvie siècle; mais ni la circonstance favorable d'une régence de femme, à la mort de Louis XI, ni les agitations de la Ligue au temps de Henri III, ne leur permettront de s'introduire dans la pratique. La Ligue, au contraire, leur ôte tout crédit par ses excès, et donne, par le souvenir que la nation en conserve, une nouvelle vigueur au pouvoir absolu. Henri IV, Richelieu, Louis XIV en profitent, et avec eux la France, qu'ils rendent grande et prospère, jusqu'à ce qu'à leur tour les abus de ce régime ouvrent les

yeux et préparent les esprits, on sait au prix de combien d'agitations nouvelles, à un régime plus démocratique ou plus tempéré

01 Voyez , sur les destinées des idées démocratiques et des réformes bourgeoises durant le règne igité de Charles VI et dans les siècles postérieurs.

tout le second volume de notre ouvrage : La démocratie en France an moyen Age.

11 n'y a pas de meilleure manière de juger les événements de l'histoire que d'en faire le récit impartial. Si l'historien expose, en outre, à mesure les motifs de son sentiment, je veux dire s'il cherche à prouver qu'il n'a pas eu tort de se ranger de préférence à telle ou telle opinion et de suivre l'autorité de tel auteur plutôt que de tel autre, il a fait tout ce que le lecteur a le droit d'exiger. C'est l'usage, cependant, de lui demander des conclusions, et quoiqu'il n'y en ait d'autre raison que de soulager ceux qui le lisent, et de faire pour eux ce qu ils devraient faire eux-mêmes, il aurait mauvaise grâce à s'y refuser. Je rappellerai donc en peu de mots quelques-unes des ohservations éparses dans les pages qui précèdent: elles n'auront ici d'autre nouveauté et d'autre mérite que de se trouver réunies.

A la réserve de certains détails, l'histoire de la révolution bourgeoise du xiv1' siècle est bien connue de ceux qui, les premiers, l'ont écrite ou qui en ont rassemblé les matériaux. S'ils se trompent dans leurs conclusions, c'est qu'ils n'ont appliqué leurs soins qu'à débrouiller nos vieux manuscrits; cette critique, tout extérieure, pour ainsi dire, ne saurait tenir lieu d'une étude plus intime, qui, descendant au fond des choses et confrontant les témoignages, fait sortir la vérité de leur opposition même. Il y a encore une raison de l'insuffisance de nos premiers historiens: c'est que, dans la paix menaçante où le pouvoir absolu les fit vivre, ils n'eurent ni l'expérience des révolutions, ni le désir de la liberté. C'est par cette expérience et par celte noble passion que des écrivains modernes, qui ne savent pas le détail des faits plus à fond que leurs devanciers, font néanmoins paraître dans leurs jugements une supériorité éclatante. Tout le monde a lu ce que dit Augustin Thierry d'Etienne Marcel et des réformes que le célèbre prévôt voulut introduire dans le gouvernement de la France; mais en quel lieu cette page éloquente serait-elle mieux à sa place qu'à la suite d'une histoire où l'on a tenté d'exposer et d'expliquer les actes d'un homme dont le clairvoyant historien avait si bien compris le caractère et la pensée?

cr Cet échevin du xivc siècle a, par une anticipation étrange, voulu et tenté des

Uâ ÉTIENNE MARCEL.

« choses qui semblent n'appartenir qu'aux révolutions les plus modernes. L'unité rr sociale et l'uniformité administrative; les droits politiques étendus à l'égal des rr droits civils; le principe de l'autorité publique transféré de la couronne à la narrtion; les états généraux changés, sous l'influence du troisième ordre, en représentation nationale; la volonté du peuple attestée comme souveraine devant le rr dépositaire du pouvoir royal; l'action de Paris sur les provinces, comme tête de cf l'opinion et centre du mouvement général; la dictature démocratique et la ter- « reur exercées au nom du bien commun; de nouvelles couleurs prises et portées cr comme signe d'alliance patriotique et symbole de rénovation; le transport de la ce royauté d'une branche à l'autre, en vue de la cause des réformes et pour l'inrttérêt plébéien : voilà les événements et les scènes qui ont donné à notre siècle tret au précédent leur caractère politique. Eh bien, il y a de tout cela dans les rr trois années sur lesquelles domine Marcel. H vécut et mourut pour une idée: rt celle de précipiter par la force des masses roturières l'œuvre de nivellement grartduel commencée par les rois; mais ce fut son malheur et son crime d'avoir des cr convictions impitoyables. A une fougue de tribun qui ne recule pas devant le rr meurtre, il joignait l'instinct organisateur; il laissa à Paris des institutions fortes, crcle grands ouvrages et un nom que, deux siècles après lui, ses descendants porte taient avec orgueil comme un titre de noblesse r>

Ainsi rassemblées, les aspirations bourgeoises du xive siècle prennent une apparence de système et d'unité qu'elles n'eurent point alors et qu'elles ne pouvaient avoir. Marcel était un homme de pratique plutôt que de théorie. Poussé par les circonstances à sortir de la sphère municipale, il modifia ses desseins selon les circonstances. Ce qu'il voulait en 1 3 5 5 ne ressemble qu'imparfaitement à ce qu'il voulut en i 3 5 6 , et est fort différent de ce qu'il tenta d'accomplir en 1 3 5 8. Avant le désastre de Poitiers, il ne prétendait, comme tous les bourgeois des temps antérieurs et du sien, qu'à réformer les plus criants abus : le moyen d'y parvenir était, à ses yeux, l'intervention de plus en plus fréquente des états, surveillant 1 administration et surtout les finances, appliquant à un grand royaume les règles de justice équitable, de gestion économe et probe qui faisaient la prospérité des bonnes villes en France et des communes flamandes sur nos frontières. Ce n'est qu'après Poitiers, alors qu'il voyait le royaume en péril d'être conquis par l'Anglais . le roi Jean prisonnier, son jeune lieutenant suspect par son âge et décrié par sa fuite, les nobles avilis par la leur, aussi incapables d'imaginer ou de préparer des réformes que peu disposés à les accomplir, qu'il fut conduit à substituer des ressorts nouveaux à des ressorts usés, à faire exécuter par la bourgeoisie, aidée des membres de la noblesse et du clergé qui montreraient du bon vouloir, les réformes jugées nécessaires, à créer une confédération des villes dont Paris eût été l'âme

;i) Aug. Thierry, Essai sur l'histoire de la formation et des progrès du tiers état. p. 3g: Paris. 1 8 5 3 .

et le roi ou ie régent le chef nominal, à transformer en lois et en sages ordonnances les mesures édictées par les états, et sanctionnées, dans les bonnes villes, par le vote de leurs habitants. En 1 3 5 7 et en i358, dans les difficultés d'une situation compromise et bientôt désespérée, le but des réformateurs reste le même, mais ils semblent le perdre de vue, parce qu'ils le confondent avec le salut de leur personne, en qui leur cause s'est incarnée; parce qu'ils imaginent, pour l'atteindre, les plus fâcheux expédients; parce que l'amour-propre les pousse à s'obstiner, et, pour défendre l'intérêt commun, à fermer les yeux sur la volonté générale. Ils imposent alors la leur et s'arrogent une dictature bientôt exécrée, eux qui voulaient mettre fin à la dictature des rois.

Il semble peu nécessaire de prouver (pie de tels hommes ne sont pas des scélérats. H n'y en a que deux, sur le nombre, que l'histoire rende responsables de tout ce qu'elle condamne dans ces temps agités : Etienne Marcel et Robert Le Coq font oublier tous les autres. Ce n'est pas que Charles Toussac, Robert de Corbie, Jean de l'Isle, Joceran de Màcon, Pierre Gilles, Philippe Giffart, le curé de Sainte- Geneviève et tous ceux qui leur vinrent en aide, paraissent aux auteurs plus dignes d'indulgence; mais, parce que leur rôle a été subalterne, ils ne sont qu'implicitement enveloppés dans la réprobation dont on poursuit leurs chefs. Défendre ceux-ci, ce sera donc défendre, du même coup, leurs amis.

On a vu quels furent, selon nos historiens et nos chroniqueurs, les crimes d'Etienne Marcel : il conjura contre l'autorité royale, fit paraître une ambition sans limites, souilla ses mains de sang et trahit la France.

Si c'est conjurer contre l'autorité royale que d'en réduire les prérogatives pour en supprimer les abus et donner aux peuples une juste part dans le gouvernement de leurs propres affaires, Etienne Marcel est coupable et ne peut être défendu d'un dessein qu'il avouait hautement. Mais, quand il le conçut, où était l'autorité royale? Le roi était prisonnier; son fils aîné, presque enfant, sans expérience et sans résolution; la noblesse, dont il recherchait les conseils, avilie par les circonstances qui avaient marqué sa défaite à Poitiers, plus que par sa défaite même. Etienne Marcel avait vu la place vide et cru que les états généraux la pourraient bien remplir. En un temps où personne, parmi ceux qui en avaient la charge, ne pensait au salut de la France, ou du moins n'imaginait les moyens d'y pourvoir, il forma le projet de substituer des ressorts nouveaux à des ressorts usés, de remplacer la noblesse par la bourgeoisie, ou plutôt d'unir leurs forces au sein des états généraux; il sut trouver des ressources dans un pays épuisé par les mauvaises années, le brigandage et la guerre; il donna des règles de gouvernement si admirables, que les uns disent qu'elles furent toutes successivement adoptées par nos rois, et les autres qu'elles étaient dignes des temps modernes.

On ne saurait non plus voir un acte criminel, ou seulement déraisonnable, dans les efforts d'Etienne Marcel pour former une confédération des bonnes villes,

à l'exemple de celles qu'il voyait prospérer sur nos frontières , en Flandres et en Allemagne. On a bientôt dit que la nation française tendait à l'unité, et que l'en détourner c'était faire violence à son génie. A y regarder de près, cette tendance n'était point manifeste au xive siècle, puisque la royauté dut faire de si longs et si pénibles efforts pour soumettre à son pouvoir tant de provinces étrangères les unes aux autres et souvent ennemies de leurs plus proches voisins comme des prétentions de l'autorité suzeraine. Quoi d'étonnant que des bourgeois aient eu d'autres vues, et qui peut affirmer qu il n'y avait pour la France qu'un moyen d'arriver à la grandeur et à la prospérité ?

Je ne sais s'il faudrait défendre Etienne Marcel, comme d'un crime, d'avoir été ambitieux, car l'ambition, chez les hommes honnêtes, n'est, au fond, que le sentiment de leur supériorité et du bien qu'ils peuvent faire en prenant la place qui leur est due. Assurément, il souhaita le triomphe de ses idées et parut prêt à tout pour l'obtenir; mais il ne faisait point effort pour imposer aux autres des idées qui lui fussent propres : c'est de celles qui régnaient parmi les bourgeois, et qui n'étaient nulle part plus précises que dans sa tète, qu'il avait fait un système, en sorte que le mouvement de 1 356 fut moins celui d'un homme que celui d'un parti.

Du reste, quelle que fût l'autorité d'Etienne Marcel , on prouverait sans peine, par ses efforts pour établir le gouvernement des états généraux, qu'il n'avait point cette soif du commandement qui fait les ambitieux. L'ascendant qu'il allait prendre sur l'assemblée des états, il ne pouvait le prévoir, et ceux qui veulenl dominer ne sont pas assez imprudents pour donner à une assemblée quelconque, où tout dépend de l'inclination si variable du plus grand nombre, les moyens de leur faire obstacle.

Quand le conseil royal reçut une organisation nouvelle, voit- on qu'Etienne Marcel se soit empressé d'y paraître? Il s'en tint au contraire éloigné, jugeant qu'il avait au dehors assez d'affaires, et il y laissa la première place à l'évêque de Laon. Ce prélat lui inspirait, il est vrai, une entière confiance : s'il n'en eût été ainsi, Marcel aurait commis une faute grave en laissant le fils du roi livré aux conseils des ennemis de la bourgeoisie, sans que personne fût là pour balancer leur autorité. D'autre part, en exerçant ses fonctions importantes, Robert Le Coq pouvait facilement devenir un rival pour le prévôt des marchands; si celui-ci n'en prit pas ombrage, c'est une preuve de sa loyauté et de son désintéressement, que je ne vois pas qu'on ait nulle part relevée. Avoir fourni à l'évêque de Laon les moyens de devenir, s'il le voulait, le premier personnage du royaume, est-ce donc le fait d'un ambitieux *?

Ce qui l'est moins encore, ce sont les efforts que lit tant de fois Marcel, après le meurtre des maréchaux, pour réconcilier les Parisiens avec le duc de Normandie. Il est sensible que cet accord ne pouvait se faire qu'aux dépens du prévôt , et (pu1, sous l'empire d'un prince dont il avait frappé les amis, il ne devait pas se

ûatter de conserver sa charge. 11 consentait donc à renoncer à toute part dans le gouvernement du royaume, à se borner aux soins de l'administration municipale, et même, s'il le fallait, à rentrer dans la vie privée, car on a vu que ses tentatives échouèrent uniquement parce que le dauphin ne voulait reparaître à Paris qu'après la mort des chefs de la bourgeoisie.

Il serait désirable qu'on put aussi facilement laver Marcel du reproche d'avoir versé le sang. Sa mémoire a cruellement payé celui des deux maréchaux el de Regnaud d'Acy. On lui reproche moins amèrement la condamnation et l'exécution de trois hommes obscurs, accusés et convaincus d'avoir voulu rouvrir les portes de Paris au régent; mais on ne réfléchit pas que Marcel n'avait qu'à suivre d'illustres exemples pour faire un bien plus grand nombre de victimes, et qu'au risque d'affamer la ville dont il était le premier magistrat il y accueillit les gens des campagnes fuyant les déprédations des compagnies, et même les nobles, ses ennemis, quand, pour échapper aux fureurs des jacques, ils lui vinrent demander asile et protection. Gomment l'histoire, oublieuse de ces témoignages d'humanité, n'a-t-elle gardé souvenir que des rigueurs arbitraires ou juridiques de ce bourgeois, puisqu'elle use de plus d'indulgence envers les princes? Comment n'a-t-elle pas dit qu'en ce temps-là personne ne se croyait tenu au respect de la vie humaine? C'est sans doute qu'à ses yeux quiconque aspire à changer les institutions et les mœurs des hommes est tenu à leur être supérieur par le caractère comme par le talent.

Le reproche de trahison ne serait que ridicule, s'il reposait sur l'accusation d'avoir voulu livrer la France aux Anglais: il n'y a là, comme on l'a vu, qu'une misérable équivoque. Mais M. Michelet l'entend autrement, cr Etienne Marcel estrsaya, dit-il, de donner le royaume au roi de Navarre; il y périt comme il le cr méritait, n Même en livrant le royaume au roi de Navarre, ce qui était une entreprise pleine de hasards, Marcel ne trahissait point. Changer la dynastie, ce n'était pas trahir la France, à moins qu'on n'admette, ce qui paraît peu vraisemblable, que Marcel reconnaissait le droit divin des rois, repoussé par l'Eglise durant le moyen âge, afin de mieux établir sa suprématie. L'erreur de l'infortuné prévôt, en recourant à cet expédient désespéré, fut de remettre le pouvoir à un prince qui ne méritait pas sa confiance et qui était soupçonné de livrer, pour monter sur le trône, une nouvelle partie de la France aux Anglais.

Marcel le savait-il ou le croyait-il? C'est ce que personne ne peut dire. Si l'on pouvait l'établir, ce serait un reproche sérieux et qui devrait éternellement peser sur sa mémoire. Toutefois il ne faudrait pas l'exagérer, et, pour le réduire à une juste mesure, il convient de se rappeler le prix énorme dont le roi Jean, par les traités de Londres et de Brétigny, consentit à payer sa liberté.

1 Mém. sur Charles le Mauvais, l. I. p. li.

kk.

Nous n'avons garde de présenter Etienne Marcel comme un homme irréprochable : si , dans la première partie de sa carrière politique , il ne paraît occupé que du bien public et mérite tous les éloges, même celui d'avoir entrevu et réalisé, ne fût-ce que pour un moment, quelques-unes des fortes garanties dont les sociétés modernes cherchent encore à entourer leurs libertés, dans la seconde il songea trop à sa défense personnelle, il donna trop au désir de ne point céder, il confondit à tort la cause de son amour-propre avec l'intérêt et la volonté de ses concitoyens.

Tel qu'il est, tel que nous le montre l'histoire, dégagée de ses injustes et séculaires préventions, il est un de ces réformateurs dont l'esprit puissant hâtait la fin du moyen âge et entrevoyait pour les peuples un avenir préférable au régime féodal. Ne voulût-on le considérer que comme chef de la municipalité parisienne, il est un des prévôts des marchands qui ont fait le plus pour les progrès, la grandeur et la richesse de la ville de Paris. Son nom, un moment méconnu, durant la réaction sanglante qui suivit sa mort, ne tarda pas à être honoré de nouveau par l'opinion publique : en i/u3, Jean Marcel, un de ses descendants, était nommé échevin, après la défaite des bouchers; deux siècles plus tard, ce nom était porté avec orgueil par la famille du célèbre prévôt, comme un titre de noblesse ^, et nous ne pouvons que nous associer au vœu qu'exprime M. Henri Martin de voir, par une réparation tardive, la statue d'Etienne Marcel parmi celles des magistrats de Paris qui orneront sans doute l'Hôtel de Ville reconstruit.

Plus malheureux encore qu'Etienne Marcel, Robert Le Coq n'a, jusqu'à présent, rencontré personne qui voulût prendre sa défense. Ceux qui ont commencé pour le prévôt l'œuvre de réhabilitation et de justice ont-ils pensé que leurs arguments devaient aussi couvrir l'évêque, ou, effrayés eux-mêmes de leur audace, ont-ils cru devoir, comme on dit, faire la part du feu? On prétend que l'évêque de Laon fut l'âme damnée du roi de Navarre. Cette accusation, si quelqu'un l'a méritée, c'est Jean de Picquigny, ami- de ce prince dans les mauvais comme dans les bons jours, et auquel Charles d'Evreux fut redevable de sa délivrance; mais on assure que la première idée de le mettre sur le trône vint, dès les premiers moments qui suivirent la bataille de Poitiers, à Robert Le Coq, et que celui-ci avait pour le faire un secret motif d'ambition. Au lieu de supposer des pensées que personne ne peut connaître, il est plus sage d'apprécier les actes, qui sont exposés à tous les yeux. Maître dans le conseil royal, Le Coq aurait pu, en cédant aux faiblesses du jeune prince qu'il était chargé de conduire, s'emparer de son esprit et disputer la première place à Etienne Marcel. Or son dévouement au prévôt et à la cause populaire se soutint jusqu'à la dernière heure. 11 avait reçu de Jean le Ron bien des faveurs; s'il rêvait d'y ajouter la charge

(1) Aug. Thierry, Histoire du tiers état, p. io.

de chancelier qui n'était pas vacante, et le chapeau de cardinal que le dauphin demanda pour lui, le moyen de réussir était-il de rompre avec le roi et son fils, de parler de l'un en termes d'une vivacité extrême, et d'obliger l'autre à n'agir h> plus souvent que contre sa propre volonté? Nous le voyons en user librement avec le roi, son bienfaiteur, et avec le dauphin , qui pouvait l'être : il faut donc croire que la haine du mal dominait en lui l'ambition; d'ailleurs, les propos inconsidérés qu'on lui prête ne se trouvent que dans un acte d'accusation rédigé par des ennemis qui cherchaient une vengeance, et dont l'ineptie égale la mauvaise foi. Dans sa vie publique, il ne se laissa ni gagner par les promesses, ni intimider par les menaces; il garda toujours sa place, telle qu'on la lui avait faite, sans convoiter l'autorité d'un homme qui tenait en réalité le premier rang, et qu'il n'en soutenait pas moins de tous ses efforts; il ne se laissa pas entraîner par lui, on peut le conclure du silence des chroniqueurs et des accusateurs, à souiller d'une goutte de sang sa robe épiscopale; il travailla dans le conseil royal à prévenir les imprudences du régent ou à en détourner les conséquences, et il aurait voulu, comme Marcel, que ce prince acceptât le contrôle ou même la direction des états généraux. Le dernier acte de sa vie politique est encore une marque de cette modération qui n'eut d'égale que sa fermeté : il décida le roi de Navarre à conclure la paix de Pontoise, et, personnellement, il n'en profita pas.

Il n'est pas douteux qu'il fut séduit par les qualités aimables de ce prince : c'était un sentiment que les reines douairières et tous les autres membres de la famille royale partageaient avec lui. Comment s'étonner que l'esprit et la grâce du roi Charles parussent préférables à la froideur et à l'impassibilité du régent? Mais l'évêque de Laon avait d'autres raisons de sa préférence, plus dignes d'un politique. Il aimait cette intelligence ouverte aux sujets les plus sérieux, et cette maturité précoce. Comme son désir le plus ardent était d'assurer le règne des états généraux, quand il vit la résistance du duc de Normandie aux moindres résolutions de l'assemblée, il fut insensiblement conduit à penser qu'on obtiendrait plus de condescendance du roi de Navarre, s'il devenait roi de France, car cette condescendance même devait être le prix dont il payerait la couronne.

Quoi qu'on en ait dit, il ne se décida, comme Marcel, que fort tard. Ses efforts mêmes pour retenir le régent dans de justes bornes prouvent assez qu'il ne songeait point d'abord à le renverser. Forcé de pourvoir à sa sûreté en quittant Paris, ce n'est pas auprès de Charles le Mauvais qu'il se retire, mais à Laon, dans son diocèse; et, s'il l'abandonne à la fin, c'est que sa dignité ecclésiastique était impuissante à l'y protéger. Il se rapproche alors du roi de Navarre et le détermine à conclure la paix. C'est en vain toutefois que ce prince, après lui avoir sauvé la vie, le sollicite de ne point s'éloigner. Dégoûté de la vie publique et des cours, Robert Le Coq accepte, demande peut-être un humble évêché, relégué dans des montagnes où il pouvait se croire à l'extrémité du monde. Ainsi finissent souvent

les hommes qui ont échoué dans l'exécution de leurs grands desseins : il leur faut, pour leurs derniers jours, une profonde retraite, où le bruit même des événements n'arrive plus.

Pour juger sans injustice, c'est-à-dire sans trop donner à l'éloge ou au blâme, Etienne Marcel, Robert Le Coq et leurs amis, il faut distinguer avec soin les vues qui les ont inspirés, les réformes qu'ils édictèrent et les résultats de leur œuvre. \ un grand royaume, en voie de formation, qui manquait de force et d'unité, ils voulurent appliquer des règles d'administration économe et probe. Pour y parvenir, ils souhaitèrent, ils réclamèrent la convocation fréquente des états généraux, qui devait conduire à leur permanence; ils se flattèrent, en établissant une sorte de ligue des bonnes villes dont Paris eut été l'âme, de donner plus de puissance à la royauté, qu'ils maintenaient à leur tête, par les mesures mêmes qui en devaient restreindre l'action et l'autorité. Il ne faut pas voir une preuve de leur dessein à cet égard dans l'offre qu'ils firent de la couronne au roi de Navarre, car ce ne fut qu'un expédient de défense, pris en désespoir de cause, à la dernière heure; mais les tentatives multipliées pour rétablir l'accord entre le dauphin et les chefs de la bourgeoisie parisienne font assez voir de quelle espérance vainc ils se berçaient.

A cette erreur s'en joignit une autre, celle de mal apprécier l'état du royaume , celle de croire que les institutions municipales, suffisantes pour régler et répartir les dépenses d'une ville, comme pour y faire régner la paix au moyen d'une bonne police, pourraient suffire, en les étendant, à un Etat où il ne fallait pas seulement réformer des abus, mais qu'il fallait défendre contre les ennemis du dehors, contre les vassaux toujours en armes au dedans, contre un prétendant habile et perfide, contre la difficulté croissante des communications, contre l'ignorance, l'étroitesse, les défiances de l'esprit municipal, si étonné de tout ce qu'on lui demandait, qu'à la réserve de quelques bonnes villes, plus éclairées que les autres, toutes les provinces ou se prononcèrent contre Paris, ou silencieusement en abandonnèrent la cause. L'appui (ru elles leur refusaient, les chefs des Parisiens le demandèrent tour à tour aux jacques et à Charles le Mauvais, quand la royauté fut devenue irréconciliable par le meurtre des maréchaux; mais les jacques, dangereux et compromettants alliés, durent être contenus plutôt qu'ils n'aidèrent, tandis que Charles le Mauvais avait trop peu de dévouement et trop de clairvoyance pour défendre avec zèle et sans arrière-pensée une cause dont le succès était au moins douteux.

Le dessein de faire des états généraux régulièrement convoqués une sorte de conseil pour le gouvernement des affaires publiques s'appuyait, il faut le reconnaître, de l'exemple donné par Philippe le Bel convoquant les députés des trois ordres, non plus seulement pour leur arracher des subsides, mais encore pour s autoriser de leur assentiment dans ses luttes contre la papauté. Cette considé-

ration suffirai! à distinguer la commune de Paris sous Etienne Marcel et Robert Le Coq de celle qui ne se lit remarquer plus lard, sous les Caboche, les Legoix, les Saint-Yon, que par une agitation déréglée. Cependant on peut douter que l'intervention permanente ou périodique des états fût propre, dès lors, à produire les biens qu'on semble en avoir attendus. L'opposition des castes et des ordres, la diversité des intérêts, les différences et les antipathies de l'esprit local, aidées et compliquées de celle éternelle difficulté des communications, à laquelle il tant ton jouis revenir, rendaient l'accord bien précaire, la retraite d'un grand nombre bien probable, et par là tendaient à substituer une oligarchie parisienne aux assemblées de la nation. L'expérience en fut faite dans ces années de trouble et d'anarchie : en i35i déjà, les députés n'avaienl pu s'entendre; s'ils s'entendirent en 1 35 5 , c'est qu'il ne s'agissait alors que d'obvier au désordre des finances qui ruinait le royaume; en 1 3 5 6 , il fallut l'effroyable désarroi qui suivit la bataille de Poitiers, pour grouper, pendant quelques jours, les représentants des trois ordres dans les pays de langue d'oil autour des bourgeois de Paris. On a vu ce que dura cet accord et les funestes conséquences d'une désertion qui réduisait Marcel à se soumettre au péril de sa vie, ou à résister par tous les moyens. C'est que la royauté seule avait sur les imaginations et les volontés assez d'empire pour contenir en un faisceau tant de forces éparses, contraires ou rivales; or, de la nécessité de s'appuyer au trône résultait celle de ne rien entreprendre qui le put renverser. Les états devaient attendre leur convocation du bon plaisir des rois, ne point vouloir plus d'attributions qu'on ne leur en accordait, et s'en remettre au temps du soin de les augmenter. Ce fut le malheur de cette période troublée si, ne sachant s'affranchir des préjugés de leur rang et de l'autorité suprême, nos rois ne cédèrent pas à propos ce que leurs sujets demandaient avec justice; mais, de quelque obstination, de quelque duplicité que le dauphin Charles ait fait preuve, il faut dire à sa décharge que, provisoirement dépositaire du pouvoir loyal, il put se croire obligé de n'en rien laisser perdre, alors même que tout semblait perdu. Quand il vit qu'à résister il ne courait pas le risque de mécontenter les nobles et la plupart des bonnes villes, comment n'aurait-il pas repoussé les entraves qu'on lui voulait mettre, ainsi qu'une fédération qui aurait inévitablement scindé le royaume? Soutenus, en effet, par les villes confédérées, nos rois, plus forts pour en exécuter les volontés, n'auraient pu réunir aux provinces de langue d'oil celles de langue d'oc dans une communauté de mœurs et d'intérêts, à laquelle les vastes contrées et les hautes montagnes de la France centrale opposaient de tels obstacles, que les lieutenants royaux dans le Midi jouissaient d'une réelle indépendance, et cpie le génie du commerce avait dû passer à Gibraltar et débarquer dans les Flandres pour s'établir entre Bruges et Paris.

Les réformes édictées par les états généraux en 1 356 se résument dans la grande ordonnance, et sont du moins un monument admirable de leur expérience

et de leur sagesse dans l'ordre des idées et des faits qui ne dépassaient pas ce qu'ils pouvaient concevoir et réclamer. Il n'est pas exact de prétendre que nos rois les aient adoptées; parmi celles qui étaient réalisables, immédiatement et sans péril, ils n'acceptèrent que celles qu'ils crurent favorables ou, tout au moins, non contraires à la stabilité, au développement de leur pouvoir; mais il est strictement vrai que plusieurs de ces fortes garanties dont les sociétés modernes cherchent à entourer leurs libertés , Etienne Marcel les entrevit, les réalisa même, pour un moment, dans le cercle malheureusement trop étroit où s'exerçait son action. Bien des peuples, aujourd'hui encore, en demandent vainement quelquesunes, qu'avaient imaginées, dès le xivc siècle, les prévoyants bourgeois de Paris. Ce n'est pas sur ce point qu'ils manquèrent de ce qu'on appelle maintenant l'esprit pratique : introduire l'ordre dans l'administration, dans les finances, dans la justice, dans l'armée, dans le conseil royal, ce n'eût été qu'étendre aux affaires publiques les prudentes coutumes de leurs affaires privées, et forcer les rois à remplir celui de leurs devoirs qu'ils négligeaient ou enfreignaient le plus volontiers; espérer même que ces réformes seraient soutenues des bonnes villes, unies à Paris dans une forte fédération, et qu'elles en procureraient graduellement l'exécution dans les campagnes, où leur action, s'exerçant de près et par des rapports de tous les jours, pouvait balancer celle des seigneurs, ce n'était pas une vaine chimère, puisqu'on voyait à nos portes des sociétés florissantes établies sur ces fondements.

Dans la dernière période, ce fut une heureuse idée de transformer en une milice démocratique, mais régulière, par l'alliance et l'exemple des bourgeois, les hordes barbares de la Jacquerie; mais il faut voir dans le meurtre des maréchaux, dans la couronne offerte au roi de Navarre, deux erreurs funestes, l'une parce qu'elle jetait sur une cause juste l'odieux du crime, l'autre parce que la royauté héréditaire avait seule assez de racines et d'empire pour faire un faisceau de tant de forces éparses, rivales ou contraires.

C'est l'honneur de Marcel de s'être obstiné, presque jusqu'à la dernière heure, à gouverner sous le nom du dauphin , car il montrait parla un juste sentiment des conditions du royaume; mais ce fut son malheur et un fâcheux effet des entraînements de la lutte d'avoir songé à poser la couronne de France sur la tête de ce turbulent roi de Navarre, qui, même en le supposant sincère, devait rencontrer pour ennemis Edouard III, Jean , le duc de Normandie, une grande partie des bonnes villes, et entraîner dans son inévitable ruine les Parisiens avec leurs chefs.

Les chefs bourgeois en qui se résume le génie politique de cette courte mais saisissante période ne furent donc ni des créateurs, ni même des réformateurs, puisqu'on ne donne ce nom qu'à ceux qui réussissent ; ils furent des précurseurs, qui hâtaient la fin du moyen âge, parce qu'ils entrevoyaient un avenir préférable

au régime féodal. Ils curent le mérite de vouloir que les peuples prissent part à la conduite de leurs affaires, ce qui les devait insensiblement mener à la libellé politique, si la royauté ne reprenait ce qu'elle avait accordé. En effet, la tyrannie du nombre, si odieuse qu'elle puisse être, laisse du moins à ceux qu'elle opprime l'espérance d'un changement prochain, dès qu'apparaîtra sur la scène du monde une nouvelle génération.

Si les résultats de l'œuvre entreprise ne répondirent pas au bruit qu'elle a fait dans l'histoire, c'est que la première condition pour réussir est de mesurer ses forces , de bien juger les dispositions des hommes ainsi que l'état des choses, et de ne pas excéder la mesure du possible. Vaincus et tués, les chefs de la bourgeoisie parisienne laissèrent leur mémoire sans défense contre la calomnie; leurs enfants et les enfants de leurs amis luttèrent bien avec courage contre ce courant de l'opinion publique, mais tout ce qu'ils purent, ce fut de conserver dans leur cœur plus de justice et de gratitude, et de s'honorer des noms qu'ils portaient. Les réformes proposées, adoptées même un moment, furent enveloppées, au moins en leur ensemble, dans la réprobation qui frappait les réformateurs. Mais, comme ce qu'elles avaient d'immédiatement applicable devait s'imposer tôt ou tard aux esprits, on en vit reparaître tantôt l'une, tantôt l'autre, sur l'initiative des hommes que le hasard ou les circonstances appelaient au gouvernement, toutes les fois qu'ils les pouvaient introduire sans faire ombrage au pouvoir royal.

Nous avons peine à croire que le vœu de Charles V mourant ait été, comme on l'assure, de voir adoptées par son successeur les réformes que lui-même, étant encore duc de Normandie, avait combattues avec tant d'acharnement et de succès. Mais c'est assez qu'on l'ait pu dire pour montrer que tout n'était pas chimères dans la tentative d'Etienne Marcel. Il était impossible qu'un esprit froid, judicieux et posé, tel que fut Charles le Sage, ne comprît pas la nécessité d'un ordre moins imparfait dans l'administration et les finances. Qu'il y a loin cependant de ces réformes partielles aux nombreuses et capitales réformes de la grande ordonnance! Et comment oublier que dans cette seconde moitié du xive siècle furent rendues une foule d'ordonnances bizarres pour imposer des restrictions nouvelles à l'industrie et au commerce? Par une sorte d'instinct nos rois voyaient-ils donc que le péril de leur puissance était dans le développement de l'activité humaine, et qu'une trop grande liberté laissée aux gens de négoce dans leurs affaires privées ne pourrait que les provoquer à réclamer dans les affaires publiques l'application des mêmes principes?

Quoi qu'il en soit, les bourgeois, en cessant d'être redoutables, avaient continué d'être les plus sages et les plus éclairés des sujets. Ils ne pouvaient donc tarder d'être appelés dans les conseils de la royauté. Corrigés par l'expérience de leurs défaites, ils la servirent avec d'autant plus de zèle que, malgré leur humble origine, ils se trouvaient, par son libre choix, portés au premier rang. Ils ne

contribuèrent pas médiocrement à préserver la France de recommencer les fautes qui avaient pensé la perdre : leur présence dans le conseil royal correspond toujours à une période de grandeur et de prospérité, ou du moins de progrès. Le règne de Charles V est un des plus loués dans nos histoires : Charles V s'était entouré des « sages hommes -n du tiers état, c'est-à-dire des amis d'Etienne Marcel; sous Charles VI, qui succéda à son père, les princes et les gentilshommes ayant reconquis leur suprématie, on vit les Anglais à Paris, maîtres du royaume; et quand, dans la seconde moitié du règne suivant, nos pères, ayant chassé l'étranger, portent remède aux maux de la guerre et de l'invasion, Charles VII nous apparaît entouré de bourgeois : Jacques Cœur, Cousinot, Chevalier, les frères Jouvenel, les frères Bureau, ont pris place dans ses conseils.

Us y apportent l'esprit d'ordre, d'équité, déraison, d'économie, qui distinguait la bourgeoisie et qu'on trouve à chaque article de la grande ordonnance. Ils continuent ainsi, dans la mesure du possible, cet illustre et malheureux prévôt des marchands, qui se distingue d'eux, non par la supériorité personnelle de ses vues, mais par l'énergie qu'il mit au service de leurs communs desseins. Vaincues, les idées bourgeoises se font plus petites et plus humbles; elles ne prétendent plus à s'imposer de haute lutte; elles restent quelque temps ensevelies au fond des âmes, mais elles y prennent de nouvelles forces, et, quand l'occasion s'en présente, elles reparaissent au pied du trône, elles modifient le gouvernement, non plus d'ensemble, comme avaient essayé de le faire les états généraux de 1 3 56 , mais en quelque sorte par le menu, avec une prudente lenteur, qu'on dit opposée à notre caractère national, et qu'égale seule, cependant, la constance héréditaire de ces réformateurs silencieux et patients. Elles transforment les institutions militaires, elles modifient la perception des subsides, elles répartissent l'impôt avec plus d'égalité, elles rendent moins arbitraire l'administration de la justice. Chacune de ces réformes a son heure, ou plutôt est souvent reprise, modifiée, complétée, avec des fortunes diverses, mais quelquefois bien éclatantes, et qui ont fait dans la postérité la gloire de plus d'un nom bourgeois.

Aux états de Blois, en 1589, Bernard de Dijon, avocat et président de la chambre du tiers depuis l'emprisonnement du prévôt des marchands, La Chapelle- Marteau, président élu de cet ordre, réhabilite le souvenir des états généraux de 1 356 , ce que personne n'avait encore osé faire. Mais la Ligue elle-même en était une réhabilitation bien plus éclatante. Quelle différence, en effet, entre la démocratie d'Etienne Marcel et celte orageuse, cette confuse démocratie des Seize, qui parlait de liberté sans comprendre la force de ce terme; qui tendait à restaurer les privilèges du moyen âge; qui, sciemment ou non, faisait toutes choses dans l'intérêt de la noblesse et du clergé, rien pour les séculaires opprimés des villes et des campagnes! Non moins orageuse, il est vrai, et non moins confuse, mais remarquable par ses idées justes et pratiques, en un temps où elles étaient si peu pré-

parées, la démocratie qui essaya de se dégager après le désastre de Poitiers nous frappe aujourd'hui d'étonnement. Jugeant déjà que les siècles avaient assez fait pour la noblesse et pour l'Eglise, elle s'attachait à donner de la cohésion et, par suite, de la force au peuple des villes par une fédération d'autant plus efficace qu elle eût été restreinte à l'Ile-de-France ou tout au plus à la langue d'oil; elle s'occupait des paysans, loin de les oublier, tantôt pour leur donner asile derrière les murailles fortifiées de Paris, tantôt pour les protéger contre l'Anglais et les seigneurs en les associant aux communes, tantôt pour tempérer leur fureur de dévastation et de carnage dans les emportements trop provoqués de la Jacquerie. Ces hardis bourgeois du xive siècle ont planté les premiers jalons sur une route que, malgré des temps d'arrêt et d'inévitables détours, la France, depuis eux, n'a pas cessé de suivre, jusqu'à ce qu'enfin sonnât l'heure solennelle où nos pères, mûris par l'étude, la réflexion et les obstacles même qu'avaient rencontrés leurs plus sages conseils, comme leurs vœux les plus légitimes, accomplirent, d'abord avec la royauté, bientôt sans elle et contre elle, une révolution profonde, qui a véritablement ouvert l'ère moderne, et dont le temps a rendu les conquêtes impérissables, en réparant les ruines et réprimant les excès.

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