CHAPITRE QUATORZIÈME
permanent, pour ôtcr aux peuples le droit de le consentir et aux états généraux leur principale raison d'être, c'est qu'il ne pouvait se débarrasser des ineffaçables souvenirs d'une jeunesse tourmentée, et qu'il obéissait au double besoin de sa couronne, qui était de se procurer des ressources ou de ne pas gaspiller celles dont il disposait, et d'introduire dans le royaume cette unité du commandement qui devait à la longue conduire nos pères à l'unité nationale. La place qu'il occupait au pied du trône et l'espoir qu'il avait, par droit de naissance, d'y monter luimême, ne pouvaient le disposer à encourager les essais d'un gouvernement libre dont son autorité aurait souffert, sans qu'il soit certain que les sujets, trop divisés et trop arriérés, eu eussent tiré tous les avantages que la liberté offre aujourd'hui.
Mais il donna un spectacle presque unique dans l'histoire , celui d'un prince peu aimé dans sa jeunesse et peu digne de l'être, faible devant ses conseillers et résolu seulement pour la vengeance, dépourvu des brillantes qualités qu'on admirait dans sa race guerrière , et impopulaire pour celles qui font sa gloire auprès de la postérité, et qui, cependant, parvenu à l'âge mûr, à force d'application et de sens, sut triompher de lui-même et des autres, s'éclaira des lumières qu'il avait acquises pour remplir ses devoirs de roi, comprit les dangers qu'une vie fastueuse, qu'un mauvais système de guerre faisaient courir à la monarchie, et Dansqueiie sure
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mit tous ses soins à les conjurer. Su continua de demander à ses sujets plus aux idées de Marcel, d'argent qu'ils n'en pouvaient fournir, il renonça du moins, au prix d'un violent effort, à ces altérations commodes des monnaies dont aucun prince, plus que son père et lui, n'avait abusé; il donna même satisfaction, comme on le voit par un grand nombre d'ordonnances de son règne, aux réclamations qui, de temps à autre, recommençaient à s'élever, s'attachant toutefois à ne céder qu'en détail, de manière à ne point rappeler le temps qu'il prenait à tâche de faire oublier. Il renouvela l'interdiction du prétendu droit de prise, rappela les Juifs pour vingt ans, défendit les guerres privées, remit en vigueur d'anciens édits qui interdisaient à tous clercs, nobles, avocats, sergents d'armes, etc., de prendre à ferme les prévotés ou autres marchés royaux; il imposa la taille et tous les impôts réels ou personnels aux nobles, clercs, monnayeurs et autres privilégiés, pour les biens nobles qui leur écherraient; il ordonna aux procureurs du roi de n'intenter de procès qu'après information et sur assignation faite par les juges. 11 sut employer dans l'administration publique les hommes en qui il avait combattu les plus fermes soutiens de Marcel et des états; il reconquit, par le choix d'un bon général et par d'habiles négociations, une partie du territoire que les Anglais possédaient en France. Il encouragea enfin les lettres et les arts, en faisant décorer ses palais, en y réunissant des livres, ainsi que les textes originaux et les traductions nécessaires pour les propager parmi ses sujets ignorants, et, malgré les exactions qui semblaient alors nécessaires pour mener à bonne fin tant d'excellentes me-
sures, il mérita d'être appelé Charles le Sage. Il fit à ce point oublier les fâcheux commencements de sa carrière, que l'histoire n'a pas su être juste envers ceux des sujets de ce prince qui, ayant senti les vices du gouvernement, comme les misères du royaume, tentèrent avant lui d'y porter remède et d'en triompher
Transformation A sa mort commence un des règnes les plus désastreux de notre histoire. On
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sons r,i,arioS vi. y trouve cependant comme un réveil des idées de la bourgeoisie, comme un retour aux réformes de Marcel ; mais avec quelles fâcheuses transformations ! L'esprit de révolte souffle sur toute l'Europe, sans accord ou sans but. Les Flamands ne défendent leurs libertés qu'avec peine contre leurs princes, qu'empêchent de dormir les succès remportés par Jean le Bon et par Charles le Sage sur la bourgeoisie parisienne; les Anglais se soulèvent pour affranchir leurs personnes et leur travail , mais ils ne réussissent qu'à rendre le joug plus pesant. En France, Paris, Rouen, et, s'il en faut croire Juvénal des Ursins, presque toutes les villes du royaume, se révoltent, s'entendent même et se soutiennent, en correspondance continuelle avec les communes flamandes, qui leur donnent l'exemple de la résistance et quelquefois du succès. Mais ces correspondances, on peut le croire, avaient alors pour objet les intérêts du négoce, plutôt que ceux d'une conjuration. La haute bourgeoisie, en effet, n'est plus à la tête des émeutes qui viennent d'éclater; elle n'y prend part qu'autant qu'elle y est entraînée, pour s'en désintéresser dès qu'elle le peut. C'est qu'elle a perdu ses chefs, c'est que le supplice de ceux qui ont tenté de venger ou de continuer Marcel l'ont découragée, c'est qu'elle se dégoûte d'agitations irréfléchies, qui trouvent à la fois dans le menu peuple leurs inspirateurs et leur armée, qui échouent par la stérilité d'esprit chez les uns, par la violence de l'action chez les autres; c'est qu'elle ne croit pas qu'on recommence utilement la lutte au lendemain de la défaite; c'est qu'elle voit l'indiscipline, l'inconstance, la cupidité sauvage de ses successeurs, aussi dangereux pour sa prospérité et ses richesses qu'ils le peuvent être pour les privilèges de la noblesse ou pour les prérogatives de la royauté. Comme au temps de la Jacquerie, les Maillotins, les Cabochiens surtout, ne se soulèvent que pour échapper à l'excès de leurs misères, et parce qu'on s'est soulevé avant eux. N'ayant conscience ni de leur nombre ni de leur force, voyant que le succès ne s'obtient pas en un jour ou ne remédie pas à des maux séculaires, ils se laissent abattre aussitôt qu'ils s'exaltent, ils retournent en hâte à leur travail, pour assurer leur subsistance. Le mouvement est considérable, mais de plus en plus isolé; il est démagogique plutôt que démocratique, et cependant il emprunte à la démocratie ses idées ou plutôt ce qu'elle en a conservé.
(1) Voyez, sur le gouvernement de ce prince et sur mocratie en France au moyen âge, liv. II, ch. u, ce qu'il conserva des projets de reformes que Marcel t. I, p. 363 et suivantes, n'avait pu réaliser . notre ouvrage intitulé La dé-