‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 4 sur 186 · CHAPITRE PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

Sujel de ce livre. — Coup d'œil sur le passé. — La démocratie à l'origine des sociétés. — En (irèce et à Rome. — Dans le christianisme. — Traditions germaines et romaines au moyen âge. — Garanties qu'offrait la féodalité. — Développement de la bourgeoisie par le commerce en France. — Dans les pays voisins. — Progrès accomplis durant les croisades. — Municipes du midi et leurs modèles. — Communes du nord et leurs modèles. - — Organisation de la commune. — Isolement des communes. Leurs différences. — Causes de la décadence des communes. — Tendance et loi de la monarchie. — Décadence de la féodalité au xive siècle. — La bourgeoisie ébranlée. ■ — Souvenirs et regrets de la bourgeoisie. — Discussions dans l'Université et la bourgeoisie. — Relations de la bourgeoisie au dehors. — Tendances des légistes vers l'égalité. - — Le sentiment de l'égalité chez les paysans. — Philippe le Rel favorise l'égalité. — Convocation des états. — Etats généraux. — La réunion des états peu goûtée des bourgeois et des princes. — Réaction sous les fils de Philippe le Bel. — Philippe de \alois hostile aux bourgeois dans les Flandres et dans son royaume. — Ecueils de la bourgeoisie. — Comment elle les évite. — Prospérité de Paris.

Le xive siècle, dans des circonstances jusqu'alors sans exemple, donna au sujet deceiii monde un étonnant spectacle. On vit une poignée de bourgeois sortir de leur rôle modeste pour gouverner la France, pour assurer au plus grand nombre des Français les libertés, les franchises, les garanties dont n'avaient joui précédemment que quelques villes privilégiées. Ces bourgeois, c'étaient des Parisiens.

A leur tête se trouvait leur chef naturel, le prévôt des marchands, Etienne Marcel, qui fut l'inspirateur et l'âme de cette grande entreprise. Sans négliger un instant les plus humbles devoirs de sa charge, il sut s'élever aux conceptions les plus hautes et quelquefois les plus abstraites de la politique, imaginer en plein moyen âge un système de gouvernement que n'a pu se donner encore plus d'un peuple moderne, et, malgré des obstacles de toute sorte, le réaliser pour quelque temps. Sa figure est unique dans l'histoire. Nul autre des magistrats municipaux

qui le précédèrent ou le suivirent ne lui peut être comparé : la plupart, étroitement renfermés dans l'administration de leur ville, se sont interdit, par nécessité ou par goût, toute intervention dans la politique; les plus considérables ont usé de leur pouvoir pour venir en aide à la royauté, et les plus hardis, pour résister respectueusement à ses caprices; lui seul essaya de la corriger, et, dans un danger extrême, de la suppléer.

Tel Etienne Marcel a été dans l'histoire, tel nous devrons le montrer en racontant sa vie. Ce serait le mal comprendre et l'amoindrir que de montrer seulement en lui le magistrat municipal, le défenseur attitré des intérêts de Paris. Les détails, d'ailleurs, de son administration comme prévôt des marchands nous font absolument défaut. Supérieur par l'intelligence et par le caractère aux bourgeois, ses pairs, aux nobles, ses ennemis, à la royauté, qu'il voulut servir avant de l'asservir, il est un chef de gouvernement, il est le représentant des idées plus ou moins démocratiques de la bourgeoisie en un temps où la monarchie absolue et unitaire osait seule lutter contre l'aristocratie anarchique et féodale : si éphémère qu'ait été le triomphe de la bourgeoisie, si cruelles que paraissent la défaite et la fin de son chef, avoir essayé de réformer, de transformer le gouvernement du royaume , est l'honneur et l'originalité de cet humble marchand.

Coup d'œilsur lo passé. Toutefois, le génie de l'homme ne crée rien de toutes pièces : ce qu'il imagine de plus nouveau n'est qu'une combinaison imprévue d'éléments connus, et, sous l'influence des traditions, qui ne sont jamais entièrement perdues, il se souvient et il imite encore, alors même qu'il croit inventer. Nous ne saurions donc exposer l'audacieuse tentative d'Etienne Marcel, sans jeter un rapide regard sur le passé, sans y chercher d'où pouvaient venir, comment s'élaient développées, dans les siècles précédents, les idées et les mœurs qui rendirent possible, ne fût-ce que pour quelques mois, le libre gouvernement d'un peuple à peine constitué, ou, pour parler plus exactement, la conception prématurée d'un système qui n'était alors qu'une généreuse utopie.

Ladémocraiie Nos historiens, nos publicistes l'ont dit, il n'y a pas d'abîme dans l'histoire (1) ;

à l'origine <los sociales. . . .

on pourrait donc en remonter le cours et suivre bien loin dans l'antiquité, à travers mille transformations, les idées de révolte, d'affranchissement, de gouvernement des hommes par eux-mêmes, dont s'inspirèrent Etienne Marcel et ses amis. Mais ils étaient trop ignorants de la civilisation antique, pour qu'on puisse raisonnablement voir l'origine de leurs tentatives ailleurs que dans une comparaison de chaque jour entre l'administration de la royauté et l'administration des municipes et des communes, entre la volonté d'un seul et la volonté sinon de tous, au moins d'un

Guizot, Histoire de la civilisation en France, t. II, p. 601.

CHAPITRE PRÉLIMINAIRE. 3 grand nombre, y faisant la loi au nom et quelquefois dans l'intérêt de tous. Le Traditions

î i ] germaines et romaines.

moyen âge avait donc ses souvenirs et ses modèles : dune part, les traditions de la Germanie, déjà anciennes sans doute, mais toujours renouvelées par le flot d'une immigration non interrompue des libres Germains sur cette terre de France où leurs frères s'étaient depuis longtemps établis; d'autre part, l'existence des municipes, que la domination romaine avait acclimatés dans les Gaules. Assurément, le régime de ces municipes tenait de l'aristocratie bien plus que de la démocratie on état populaire; mais si, dans la curie, l'imitation du sénat de Rome était sensible, on avait maintenu le principe électif pour certaines magistratures. A la faveur des Dans u christianisme luttes que se livraient iévèque, chaque jour plus disposé à devenir un seigneur féodal, et le défenseur, magistrat élu pour une courte période, à seule fin de défendre, contre tout abus de pouvoir, les intérêts de la cité et même ceux des plus humbles citoyens, le municipe jouissait d'une indépendance, d'une liberté véritables. Alors même que le régime féodal a prévalu, le souvenir du passé reste Au moyenne, vivant dans les cœurs comme dans les mémoires; il s'y perpétue par la conservation de quelques-unes des charges de la cité libre, et par l'emploi des anciens noms pour désigner les charges nouvelles ou transformées Tandis que les noms de syndics, de jurats, de prud'hommes, et surtout de consuls, prévalent dans le midi et y attestent la continuité de la tradition romaine, dans le nord on appelle échevins, non plus comme au temps des Capilulaires , les juges des comtés ou des cantons, mais certains magistrats locaux, ayant des attributions semblables à celles des consuls. C'est que même dans le nord de la Gaule devenue franke ne s'était pas entièrement perdue la tradition de ces municipes que Rome impériale avait établis dans le centre de ce pays, et jusque sur les bords du Rhin, où nous en retrouvons les monuments; c'est que ces traditions venaient en aide au désir si naturel qu'éprouvent les hommes de ne point rester étrangers aux affaires de la cité où ils vivent et dont la prospérité assure ou prépare la leur.

11 n'était pas jusqu'à la féodalité elle-même, quoiqu'elle fut loppression des Garanties

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